Elle gardera ses secrets, lui dira elle-même ses propres secrets et

désirs; elle lui cachera sa mauvaise humeur. Dans le lit, elle se

montrera toujours bien disposée. Quand il se tournera de son côté, elle

touchera toutes les parties de son corps à son souhait; elle le baisera

et l'embrassera pendant son sommeil; elle le regardera avec une

inquiétude apparente quand il sera absorbé dans ses pensées ou quand il

s'occupera d'autre chose que d'elle; quand elle le rencontre ou bien

quand, de la rue, il la regarde se tenant sur la terrasse de sa maison,

elle n'aura ni une absence complète de honte, ni un excès de timidité;

elle partagera ses amitiés et ses haines, ses goûts, sa gaieté ou sa

tristesse; elle témoignera la curiosité de voir son épouse, ne le

boudera jamais longtemps; elle simulera de la jalousie au sujet des

marques qu'elle-même lui a faites avec les ongles et les dents, lui

parlera peu de son amour, mais le lui témoignera par des faits, des

signes et des insinuations; elle gardera le silence quand il sera

endormi, ivre ou malade; elle prêtera beaucoup d'attention au récit de

ses bonnes actions et les contera ensuite elle-même pour son honneur et

ses intérêts; s'il lui est assez attaché, elle lui fera des réparties

spirituelles, écoutera tout de lui, excepté ce qui concerne ses rivales;

se montrera triste, chagrine, quand il soupire, baille ou s'affaisse;

prononcera les mots: «Longue vie», quand il éternue; se dira malade ou

désireuse de grossesse quand elle éprouvera de l'abattement, ne louera

aucun homme que son amant et s'abstiendra de blâmer chez d'autres les

défauts qu'il a; portera tout ce qu'il lui aura donné; ne se parera

ni ne mangera quand il est chagrin, malade, abattu; dans sa mauvaise

fortune, se lamentera avec lui, feindra le désir de l'accompagner quand

il quitte le pays volontairement ou banni par le roi; elle exprimera le

souhait de cesser de vivre s'il est éloigné, dira qu'elle ne vit que

pour être unie avec lui; elle offrira à la divinité[82] des sacrifices

en accomplissement des voeux qu'elle aura faits, pour les cas où il

acquiert de la richesse ou réussit dans ses desseins, ou lorsqu'il a

recouvré la santé; elle se parera tous les jours; elle ne sera pas trop

familière avec lui; dans ses chants elle introduira son nom et celui de

la famille; elle lui prendra la main et la placera sur ses reins, son

sein et son front, et se pâmera de plaisir à son attouchement; elle

s'assoiera sur ses genoux et s'y endormira; elle voudra avoir un enfant

de lui, ne pas lui survivre; elle le dissuadera de faire des voeux et

des jeûnes, en lui disant: «Que tout le péché tombe sur moi!» Quand elle

n'aura pu l'en empêcher, elle accomplira ces voeux avec lui; elle lui

dira qu'il est difficile, même pour elle, d'observer les voeux et les

jeûnes, si elle a quelque discussion avec lui à ce sujet; elle confondra

ses biens avec les siens; elle n'ira point sans lui dans les réunions et

l'y accompagnera quand il le voudra; elle prendra plaisir à se servir

des choses dont il s'est déjà servi, à achever ce qu'il a commencé de

manger; elle vénérera sa famille, ses dons naturels, ses talents, sa

science, sa caste, sa couleur, son pays natal, ses amis, ses bonnes

qualités, son âge et son bon caractère; elle le priera de chanter s'il

le sait, et d'autres choses semblables.

[Note 82: Il n'est question ici que de la divinité et non des dieux;

comme cela est général dans l'ouvrage, on peut en conclure que

Vatsyayana et les brahmes de son époque étaient des monothéistes

sivaïstes.]

Pour se rendre près de lui, elle ne craindra ni la chaleur, ni le froid,

ni la pluie, ni le danger. Elle voudra rester son amante jusque dans une

autre vie; elle conformera son humeur, ses goûts et ses actions à son

inclination; elle s'abstiendra de sorcellerie (magie)[83]; elle se

querellera constamment avec sa propre mère pour le venir trouver, et

quand celle-ci voudra la forcer d'aller ailleurs, elle essaiera de

s'empoisonner, de se laisser mourir de faim, de se poignarder, de se

pendre; enfin elle lui fera certifier sa fidélité et son amour par des

intermédiaires dévoués et en recevant elle-même l'argent et en évitant

de se disputer avec sa mère pour la question pécuniaire devant lui.

[Note 83: Cette prescription est remarquable; elle prouve que le

boudhisme avait profondément modifié les idées de l'Inde sur la magie

qui était si fort en faveur avant lui; on y croyait encore, mais comme à

une science de maléfices.]

Lorsque son amant part pour un voyage, elle le fera jurer de revenir

promptement et, pendant son absence, elle n'accomplira pas de voeux

en l'honneur de la divinité et ne se parera pas de ses ornements, à

l'exception de ceux qui portent bonheur. Si son absence se prolonge au

delà de l'époque fixée, elle s'efforcera de déterminer le moment de son

retour par des présages, par les nouvelles et les bruits qui courent,

par la position des planètes, de la lune et des étoiles.

Lorsqu'elle aura de la gaieté et des songes propices, elle s'écriera:

«Sans doute je vais bientôt être réunie avec lui.» Si, au contraire,

elle tombe dans la tristesse et voit de fâcheux présages, elle

accomplira quelques-uns des rites qui apaisent les dieux.

Lorsqu'enfin le retour aura lieu, elle adorera le dieu Kama et fera des

offrandes aux autres divinités; puis elle fera apporter par des amies

un pot d'eau et fera des libations d'adoration à la corneille qui se

nourrit des offrandes faites aux mânes des ancêtres[84]. Après la

première visite, elle priera, elle aussi, son amant d'accomplir certains

rites, ce qu'il fera s'il a pour elle un attachement suffisant, lequel

consiste dans un amour désintéressé, dans la communauté d'objectif (par

exemple, le goût des mêmes plaisirs), dans l'absence de tout soupçon

jaloux et dans une libéralité sans limite pour tout ce qui concerne la

maîtresse.

Telle est la conduite que doit tenir une courtisane qui vit avec un

homme comme sa femme; ces leçons ont été tracées d'après les règles

de Dattaka. Pour tout ce qui n'est point prévu ici, la courtisane se

conformera à la coutume et à la nature particulière de son amant.[85]

[Note 84: Les Hindous croient que les corneilles sont chargées des

péchés des morts.]

[Note 85: Comme tous les hommes lisent ces leçons, il doivent penser que

les courtisanes ne s'attachent jamais et que, toujours, elles répètent

un rôle appris.]

Il y a deux aphorismes en vers sur le sujet.

«A cause de la duplicité, de l'avidité et de l'esprit naturels au sexe,

on ne connaît jamais le degré d'amour d'une femme, même quand on est son

amant.»

«Il est toujours difficile de savoir les vrais sentiments d'une femme,

soit qu'elle aime ou reste indifférente, soit qu'elle fasse le bonheur

d'un homme ou l'abandonne ou le ruine».

APPENDICE AU CHAPITRE IV

Périclès et Aspasie.

La longueur de ce chapitre dénote la fréquence des unions du genre dont

il est question.

Les courtisanes de premier ordre étaient à peu près sur le même pied

dans l'Inde et dans la Grèce. On voit le Bouddha témoigner les plus

grands égards à la courtisane Apalika, mère de son médecin, accepter

d'elle pour sa communauté (l'église Bouddhique) d'immenses richesses et

donner à son invitation le pas sur l'invitation des princes du pays.

Périclès et Aspasie nous offrent le modèle des ménages entre un homme

éminent et une courtisane de renom.

Aspasie de Millet était, à Athènes, propriétaire d'un établissement

de courtisanes de premier ordre, à la fois lieu de plaisir et cercle

réunissant l'élite des citoyens.

Une fois séparé de sa femme, qui se remaria, Périclès la reçut dans sa

maison comme une épouse.

C'était une nature élevée, sans artifice, admirablement douée. Sentant

vivement le beau sous toutes ses formes, elle captivait par son esprit

aimable et sa haute raison; elle possédait toutes les connaissances et

tous les talents.

Elle parlait si bien de la politique, de la philosophie et des arts,

que les plus grands personnages d'Athènes recherchaient son entretien,

Socrate tout le premier.

Liée avec tous les hommes éminents, à Athènes et hors d'Athènes, elle

seconda puissamment la politique de Périclès.

Comme étrangère, elle ne put l'épouser, mais ils vécurent toujours dans

une union parfaite que la calomnie, si puissante alors à Athènes, ne put

jamais atteindre et que la mort seule put rompre.

CHAPITRE V

Manière de se faire donner beaucoup d'argent par l'amant.

Les courtisanes se font donner par leur amant de l'argent, soit par les

moyens naturels, soit par des artifices. Les anciens casuistes sont

d'avis que, quand l'amant donne à la courtisane tout l'argent dont elle

a besoin, elle doit s'en contenter. Mais Vatsyayana pense qu'en usant

d'artifices, elle tirera de lui deux fois autant et que, en conséquence,

elle doit le faire, afin d'avoir de lui finalement le plus possible,

quoi qu'il arrive.

Voici, selon lui, les artifices dont elle doit user.

Lui demander de l'argent pour diverses emplètes: ornements, aliments,

fleurs, parfums, habits; ne point faire ces achats ou en exagérer les

prix;

Le louer en face de son intelligence;

Prétexter l'obligation de faire des dons dans les fêtes des arbres, des

jardins, des temples, ou votives;

Dire que, pendant qu'elle se rendait chez lui, ses bijoux lui ont été

pris, soit par les gardes du roi, soit par des voleurs[86]; qu'elle a

perdu les ornements de son amant en même temps que les siens propres,

que sa propriété a été détruite par un accident quelconque;

[Note 86: On voit que, à cette époque, les gardes du roi agissaient

comme les voleurs; dans les États asiatiques, la police est généralement

de connivence avec eux.]

Lui faire parler par des intermédiaires des dépenses qu'elle fait pour

le venir voir, contracter des dettes à cause de lui;

Se quereller avec sa mère au sujet de quelque dépense faite par elle

pour l'amant et blâmée par sa mère;

S'abstenir de paraître aux fêtes données par des amis qui lui ont fait

de beaux présents, faute de pouvoir les rendre;

Ne point accomplir, faute d'argent, certains rites religieux

obligatoires;

Engager des artistes à faire quelque chose pour l'amant;

Donner de l'argent à des médecins ou des _ministres_ dans le même

but[87];

[Note 87: On voit que là, comme dans tout l'Orient, les ministres

n'étaient point désintéressés.]

Assister des amis ou d'anciens bienfaiteurs, soit dans la détresse, soit

pour des fêtes obligatoires;

Accomplir des rites domestiques;

Avoir à payer les dépenses du mariage du fils d'une amie;

Avoir des envies de femme enceinte;

Charger les frais du traitement de maladies réelles ou simulées;

Avoir à tirer un ami d'embarras;

Avoir vendu une partie de ses ornements pour faire présent à l'amant;

Prétendre qu'elle a vendu des parures, des meubles, de la batterie de

cuisine à un marchand qui sert de compère pour l'occasion;

Nécessité d'avoir de la vaisselle plus belle que celle du commun, pour

qu'on ne puisse pas la changer;

Rappeler à son amant, soit directement, soit par des intermédiaires, sa

libéralité passée;

L'entretenir des grandes largesses qui sont faites à d'autres

courtisanes; vanter à celles-ci, en présence de son amant, sa générosité

comme supérieure à celle de leurs amis, quand même cela ne serait pas;

Résister avec éclat à sa mère qui lui persuade de reprendre un ancien

amant plus généreux;

Enfin, faire remarquer à son amant la libéralité de ses rivaux.

Une courtisane doit toujours reconnaître les sentiments et dispositions

de son amant: à son humeur, à ses manières, dans ses yeux, à

l'expression de ses traits, aux impressions de son visage. Voici la

manière d'agir d'un amant qui se détache.

Il donne à la femme moins ou autre chose que ce qu'elle a demandé; il la

leurre de promesses; il dit qu'il fera une chose et en fait une autre;

il ne satisfait point ses désirs; il parle en secret à ses propres

serviteurs; il découche fréquemment sous prétexte de service à rendre

à un ami; enfin, il est dans l'intimité des serviteurs d'une ancienne

maîtresse.

Quand une courtisane s'aperçoit du refroidissement de son amant, elle

doit mettre en sûreté tout ce qu'elle possède de précieux, en le faisant

saisir par un créancier supposé. Cela fait, si son amant est riche et

s'est toujours bien comporté avec elle, elle continuera à le traiter

avec respect; mais s'il est pauvre et sans ressources, elle s'en

débarassera comme si elle n'avait jamais eu aucuns rapports avec lui.

APPENDICE AU CHAPITRE V

Ovide, sur le même sujet, Martial, Lucien.

Pour la matière de ce chapitre, il y a une grande ressemblance entre

Vatsyayana et Ovide:

Ovide, _les Amours_, livre I. Conseils d'une proxénète à une belle.

«Ne sois pas trop exigeante pendant que tu tiens tes filets tendus; ta

proie t'échapperait. Est-elle prise, fais la loi, pressure. Prends à ton

service un garçon et une fille habiles qui sachent faire connaître à

propos ce qu'il conviendrait de t'acheter. Quelque peu qu'ils demandent,

en demandant à plusieurs, ils t'auront bientôt acquis un trésor. Que ta

soeur, que ta mère, que ta nourrice attaquent la bourse de ton amant. Le

butin est bientôt enlevé quand plusieurs mains y travaillent. Manques-tu

de prétextes pour demander un cadeau, montre par un gâteau qu'on fête ta

naissance.

Stimule par la jalousie la libéralité de ton amant. Qu'il voie sur la

couche les traces d'un rival et sur ton cou bleui les marques de ses

caresses; qu'il voie surtout les dons que tu en as reçus. Si ses mains

sont vides, mets la conversation sur les objets que l'on vend dans la

voie sacrée. Quand tu auras tiré de lui beaucoup de présents, dis-lui

que tu ne veux pas le dépouiller tout à fait; prie-le seulement de te

prêter de l'argent que tu ne lui rendras jamais. Amuse-le de belles

paroles pour cacher tes projets; caresse et tue en même temps.»

_Art d'aimer_, livre I. «Tu auras beau te défendre, ta maîtresse

t'arrachera toujours ce qu'elle désire. Un marchand bien fourni viendra

chez elle, étalera ses marchandises en ta présence; elle te dira de les

examiner pour avoir ton goût, puis, elle te donnera des baisers, te

priera d'acheter, jurant de se contenter de cette emplète pour une

année. «Elle en a besoin aujourd'hui, tu ne saurais jamais lui être

agréable plus à propos.» Si tu prétends n'avoir pas d'argent, elle te

demandera un billet. Que sera-ce lorsqu'elle sollicitera des présents,

te dira tous les jours qu'elle a besoin de quelque chose, s'affligera

d'une perte supposée, feignant qu'un diamant est tombé de son oreille,

te demandera quantité de choses qu'elle promettra de re rendre.--Non,

quand j'aurais cent bouches, je ne saurais raconter toutes les ruses

perfides des belles.»

Martial, livre XI, 50. Sur Phyllis.

«Il n'est pas de jour, Phyllis, où tu ne me dépouilles. Tantôt, c'est ta

soubrette qui s'en vient pleurer la perte de ton miroir, de ta bague ou

de ta boucle d'oreille; tantôt ce sont des soies de contrebande qu'on

peut acheter à vil prix; tantôt des parfums dont il me faut remplir ta

cassolette. Puis c'est une amphore de Falerne vieux et un mulet de deux

livres pour le souper que tu donnes à une opulente amie. Je ne te refuse

rien, Phyllis, ne me refuse pas davantage.»

Lucien fait parler des courtisanes dans un grand nombre de ses

dialogues, et il semble qu'il a presque tout emprunté à Vatsyayana. De

son temps, l'Inde était fort connue à Rome. J'engage fort le lecteur à

se reporter à ces dialogues et à les comparer successivement avec les

divers chapitres du présent catéchisme.

CHAPITRE VI

Moyens de se débarrasser d'un amant.

Blâmer et railler ses habitudes et ses défauts en lui riant au nez et en

frappant du pied;

Parler de sujets qui lui sont étrangers, rabaisser ses connaissances,

l'humilier dans son amour-propre, rechercher la société d'hommes

auxquels il est inférieur en science et en intelligence;

Lui témoigner du dédain en toute occasion, faire la critique des hommes

qui ont ses défauts;

Se montrer non satisfaite des moyens qu'il emploie pour la jouissance;

ne pas lui donner sa bouche à baiser, lui refuser l'accès de son

jadgana; montrer du mépris pour les morsures et les égratignures qu'il

lui a faites, ne point le serrer quand il l'embrasse de quelque manière;

ne faire aucun mouvement pendant la connexion;

Lui demander l'union sexuelle quand il est fatigué;

Se moquer de son attachement pour elle;

Ne pas lui rendre ses embrassements, s'en détourner quand il les

commence;

Avoir envie de dormir ou bien de sortir pour quelque visite ou quelque

réunion quand il désire la posséder pendant le jour;

Parodier ses paroles et ses gestes;

Rire sans qu'il plaisante ou, quand il plaisante, rire de quelque autre

chose;

Jeter à ses propres serviteurs des regards de côté et se tordre les

mains chaque fois qu'il ouvre la bouche;

L'interrompre au milieu de ses récits et en commencer d'autres

elle-même;

Énumérer ses travers et ses vices en les déclarant incurables;

Dire devant lui à ses suivantes des paroles destinées à le mordre au

vif;

Affecter de ne point le regarder quand il vient à elle;

Lui demander ce qu'il ne peut donner ou accorder;

Et finalement le congédier[88].

Il y a un aphorisme en vers sur la conduite à tenir pour une courtisane.

Le devoir professionnel d'une courtisane est de se lier après examen

complet et mûre réflexion à un homme pourvu de ce qu'elle doit désirer;

puis de s'attacher l'homme avec lequel elle vit, de se faire donner

par lui tout ce qu'elle peut et, quand elle lui a tout pris, de le

congédier. Une courtisane qui vit de la sorte comme une femme mariée

devient riche sans être fatiguée par le nombre de ses amants[89].

[Note 88: Vatsyayana ne dit rien de la manière de se débarrasser d'une

amante. Dans l'Inde, cela ne souffre aucune difficulté. En France il en

est souvent autrement, témoin celles qui se vengent avec le vitriol. Un

vieux beau du premier empire (de France) nous disait: «Avec les femmes,

le difficile, ce n'est point de se lier, mais de se délier. Au quartier

Latin d'autrefois, on s'en tirait en écrivant: Malheureuse, j'ai tout

appris!»]

[Note 89: Voir à l'Appendice Properce, livre IV, élégie V: «La

corruptrice Achantis.»]

APPENDICE AU CHAPITRE VI

La corruptrice Achantis.

L'aphorisme qui termine le chapitre VI semble résumer les conseils de la

corruptrice Achantis, Properce, livre IV, élégie V:

«Qu'Achantis ait mêlé dans une fosse les herbes des tombeaux et soudain

un torrent ravagerait la campagne. Par son art elle dévie la lune et

rôde pendant la nuit sous la forme d'un loup. Par ses intrigues elle

pourrait aveugler le plus vigilant des époux.

Par ses insinuations perfides, elle enflammait un jeune coeur et frayait

à l'innocence la route du vice. «Dorania, disait-elle, si tu veux les

trésors de l'Orient, si tu désires les tissus de Cos ou les raretés

célèbres de Thèbes aux cent portes, ou les vases magnifiques que prépare

le Parthe, dédaigne la constance, méprise les dieux, cultive le mensonge

et brave les lois importunes de la pudeur. Faire croire à un mari te

fera rechercher davantage. Diffère sous mille prétextes la nuit qu'on

sollicite, et l'amour n'en sera que plus empressé.»

«Si un amant a dérangé ta chevelure dans sa colère, fais-lui acheter la

paix à force de présents.»

«Quand ton amant est à tes genoux, écris un rien sur ta toilette; s'il

tremble, il est ta proie. Que ton cou lui offre toujours la trace

récente de quelque morsure.»

«Surtout n'imite point Médée enchaînée à son amant; prends pour modèle

Thaïs qui trompe, dans Ménandre, jusqu'aux valets les plus fripons.»

«Adopte les moeurs de ton amant. Partage son ivresse; s'il chante, marie

ta voix à la sienne.»

«Que ton portier ne t'éveille que pour les prodigues, qu'il soit sourd

pour celui qui frappe les mains vides. Ne rejette ni le soldat grossier,

ni le matelot aux mains caleuses, s'ils t'apportent de l'or, ni

l'esclave étranger qu'on a vu dans le Forum courir les pieds blanchis

avec de la craie. Ne regarde jamais la main qui donne l'or. Ferme

l'oreille aux chants d'un poète qui ne t'offre que ses vers.»

«Profite de ta jeunesse, de la fraîcheur, de tes belles années et crains

toujours le lendemain. J'ai vu la rose de Pestum se flétrir en une

matinée, lorsqu'elle promettait encore de longs parfums.»

J'ai vu s'exhaler l'âme d'Achantis, de cette chienne trop vigilante pour

mon malheur quand j'essayais de soulever furtivement un odieux

verrou. Vous qui aimez, n'épargnez pas les pierres à sa tombe et les

malédictions à ses cendres.

CHAPITRE VII

De l'opportunité de reprendre un ancien amant.

Quand une femme se sépare d'un amant qu'elle a ruiné, elle peut songer à

reprendre un ancien amant qui sera resté riche ou qui le sera redevenu.

Vatsyayana indique le parti qu'une courtisane doit prendre à cet

égard dans chacun des cas qui peuvent se présenter et qu'il détaille

longuement. Parmi les motifs déterminants, il mentionne le désir de se

venger d'une rivale.

Les Acharias (anciens sages) conseillent à une courtisane de renouer, si

elle peut, avec un ancien amant parce que son caractère lui est connu.

Vatsyayana opine qu'elle fait mieux d'en prendre un nouveau, il sera

toujours plus riche et plus libéral, car l'ancien est appauvri, ou bien

il a appris par son expérience à ne pas se laisser dépouiller. Toutefois

cet auteur ne pose là qu'une règle, générale sujette à beaucoup

d'exceptions motivées par les circonstances.

Voici quelques aphorismes en vers sur ce sujet délicat:

«Une courtisane peut manifester son intention de reprendre un ancien

amant, soit pour le brouiller avec la femme avec laquelle il vit dans

le moment, soit pour produire un effet voulu sur l'amant qu'elle-même a

actuellement».

«L'homme enchaîné à une femme a grand peur qu'elle ne s'attache à un

autre; il souffre tout d'elle et la comble de largesses».

«Si, pendant qu'une courtisane vit avec un amant, un messager d'amour

vient la trouver de la part d'un autre homme, elle doit ou le renvoyer

sans l'écouter, ou bien fixer une heure pour recevoir la visite de celui

qui la recherche, mais elle ne doit jamais abandonner l'amant qui lui

est attaché[90].

Une femme prudente ne renoue avec un ancien amant que si elle a toute

chance de trouver, clans ce retour, sort heureux, profit, amour et

amitié[91].

[Note 90: Tibulle, livre I, élégie VI. «Celle qui n'a été fidèle à aucun

amant, réduite à l'indigence dans ses vieux jours, n'a d'autre ressource

que de tourner un fuseau d'une main tremblante, de noircir les fils

d'une trame pour un infime salaire et de peigner une blanche toison;

les jeunes gens se rient de sa misère et se disent qu'elle a mérité son

triste sort.»]

[Note 91: Voir l'appendice.]

APPENDICE AU CHAPITRE VII.

Conseils d'Ovide.

Ovide donne dans le livre III de _l'Art d'aimer _quelques conseils qui

complètent le chapitre VII.

«Vous ne suivrez pas la même voie pour séduire un jeune coeur et un

homme mûr.

«Le novice qui vient, innocente proie, se prendre dans vos filets, ne

doit connaître que vous. C'est une plante qu'il faut entourer de hautes

palissades. Craignez une rivale, vous ne serez sûre de votre conquête

qu'autant que vous régnerez seule. Cueillez promptement ce fruit

éphémère.

«L'amour de l'homme mûr sera plus durable et plus tolérant. Il

supportera, sans rompre ses liens, les plus cruelles blessures.

«Pour stimuler votre amant, entremêlez vos faveurs de quelques refus.

«Qu'un amant nouvellement pris se flatte d'abord de partager seul votre

couche, mais que, bientôt après, il craigne un rival, qu'il le croie

aussi heureux que lui.

«Que la surveillance d'un gardien supposé pique son amour; qu'il redoute

la jalousie d'un mari sévère. Le danger aiguillonnera le plaisir.

«Feignez d'être dans les alarmes; faites, sans nécessité, entrer votre

amant par la fenêtre. Qu'au milieu de vos ébats, votre suivante, bien

stylée, s'élance vers la porte en s'écriant: Nous sommes perdues.

«Cachez alors le jeune homme tremblant. Puis, au milieu de ses émotions,

doublez la douceur de vos caresses; qu'il ne les trouve pas chèrement

achetées.»

CHAPITRE VIII

Profits et pertes des courtisanes.

Quelquefois nos efforts pour réaliser un gain aboutissent à une perte ou

un dommage; cela peut provenir du manque d'intelligence et de jugement,

de l'orgueil, de l'excès de l'amour, de la naïveté, de la confiance, de

l'entêtement, de l'emportement, de la négligence, de l'influence des

mauvais génies, du hasard.

Ces causes peuvent occasionner des dépenses stériles; la perte de

gains réalisés ou sur le point de l'être et de chances de fortune pour

l'avenir; l'altération du caractère, une mauvaise humeur insupportable,

la maladie, la perte des cheveux et autres accidents.

Il y a trois sortes de profits et trois sortes de pertes.

Quand une courtisane vit avec un grand et acquiert ainsi, outre la

richesse présente, des chances de fortune pour l'avenir au moyen des

relations qu'elle se crée, on dit qu'elle fait un gain accompagné

d'autres avantages.

Quand elle reçoit de l'argent de mains autres que celles de son amant,

elle court le risque d'une brouille: on dit que cet argent est un profit

avec chances de perte.

Le gain simple est celui qui se fait sans chances d'avantages ou de

désavantages.

Quand une courtisane, sans rien recevoir, vit avec un grand ou un

ministre avare pour conjurer quelque malheur, cela s'appelle perdre pour

gagner.

Quand, sans en tirer aucun profit, une courtisane se donne à un ladre, à

un bellâtre ou à un homme à bonnes fortunes, c'est une perte sèche.

Quand ces sortes d'amants sont en même temps favoris du roi, puissants,

cruels et capables de la chasser au premier instant, on dit que la

courtisane perd pour perdre encore.

De ses rapports avec les hommes qui lui plaisent une courtisane doit

tirer à la fois profit et plaisir. A certaines époques, par exemple aux

fêtes du printemps, sa mère annoncera à différents hommes qu'un certain

jour désigné la courtisane restera avec l'homme qui satisfera tel ou

tel de ses désirs; quand des jeunes gens sont épris d'elle, elle doit

s'efforcer de tirer parti d'eux pour ses intérêts.

DOUTE SUR LE MÉRITE RELIGIEUX[92].

Le doute sur le mérite religieux se produit quand une courtisane hésite

à congédier un amant qu'elle a ruiné, ou bien à se montrer tout à fait

cruelle à un homme qui l'aime et dont les refus feront le malheur dans

ce monde et dans un autre[93].

[Note 92: Ce que nous appellerions un scrupule ou cas de conscience.]

[Note 93: La _Théologie morale_ a un doute semblable:

Une courtisane est poussée par un ami ou par la compassion à avoir des

rapports charnels avec un brahme savant, un étudiant en religion, un

sacrificateur, un dévot ou un ascète qui est en danger de mourir d'amour

pour elle; elle se demande si en y consentant elle acquerra ou perdra

du mérite religieux. Dans ce cas, on dit que son doute est double parce

qu'il porte à la fois sur le gain et sur le mérite religieux.

_Conclusion du chapitre. _Une courtisane doit peser sur tout ce qui

est à son avantage ou à son détriment, à la fois en ce qui concerne

l'argent, le mérite religieux et le plaisir.

«La femme enlevée peut-elle tuer son ravisseur?»

Quelques théologiens le nient, disant que la pudicité est un moindre

bien que la vie temporelle et la vie éternelle que l'agresseur perdrait,

s'il était tué.

L'opinion la plus probable est l'affirmative pour le cas où la femme ne

peut autrement empêcher l'attentat de se perpétrer.]

CHAPITRE IX

De l'établissement d'une fille de courtisane.

Quand la fille d'une courtisane atteint l'âge de puberté, sa mère doit

réunir un certain nombre de jeunes gens ayant, à quelques années près,

même âge qu'elle, même caractère et même éducation, et leur faire part

de son intention de la donner pour un mariage d'un an à celui qui lui

fera des présents qu'elle indiquera.

Ensuite, pour enflammer leurs désirs par la difficulté et l'inconnu,

elle tiendra sa fille en charte privée jusqu'à ce qu'il se présente un

preneur aux conditions spécifiées.

Si le plus offrant reste au-dessous de ses demandes, elle fait elle-même

l'appoint, en secret, de telle sorte que le fiancé paraisse avoir donné

tout ce qui était demandé.

Ou bien elle peut laisser sa fille se marier elle-même dans le privé et

comme à son insu et dire ensuite que, l'ayant appris après coup, elle

n'a pu consentir.

La fille doit aussi attirer à elle les fils des habitants riches qui ne

sont point de la connaissance de sa mère; elle se rencontrera avec eux

aux cours de chant, aux concerts et chez des particuliers; puis elle

fera demander à sa mère par une amie ou une suivante l'autorisation de

s'unir à l'homme qu'elle préfère.

Quand la fille d'une courtisane est ainsi donnée à un homme, elle reste

avec lui une année au bout de laquelle le mariage cesse et la femme

devient libre.

Mais si, dans la suite, quand elle est engagée avec d'autres hommes, son

premier mari la prie de temps en temps de le venir voir, elle doit,

sans avoir égard au gain qu'autrement elle ferait dans le moment, aller

passer la nuit avec lui.

Ce qui précède s'applique également aux filles des bayadères; leur mère

doit leur donner pour premier mari un homme qui pourra lui être utile de

plusieurs manières[94].

Quand une jeune fille attachée depuis l'enfance au service d'une maison

devient pubère[95], son maître doit la tenir renfermée loin de tous les

yeux, et quand des hommes qui l'ont connue auparavant s'enflammeront de

désirs pour elle à cause de la difficulté de la voir, il l'accordera en

mariage à l'un d'eux qui pourra lui donner bonheur et richesse.

[Note 94: Il est d'usage dans l'Orient que les courtisanes donnent ou

plutôt vendent ainsi leur filles pour un mariage temporaire au moment

où elles deviennent nubiles. Sur la côte de Coromandel, dans les villes

anglaises et françaises, les femmes des pariahs vendent ainsi leurs

filles au moment de la puberté, le prix varie de 50 à 100 francs;

l'acheteur les garde aussi longtemps qu'il le veut. Le plus souvent

c'est un capitaine au long cours qui fait un court séjour; quelquefois

c'est un célibataire fixé dans le pays et auquel la femme donne des

enfants et s'attache.]

[Note 95: Sans doute la fille d'un domestique indigène, née dans la

maison et adoptée. En général, en Orient, le mariage affranchit une

jeune fille; en Chine, le maître a l'obligation de la marier quand le

moment est venu.]

CONCLUSION

I.--ÉROTISME SACRÉ CHEZ LES HINDOUS, LES GRECS ET LES SÉMITES

La connaissance de l'oeuvre de Vatsyayana permettra de classer sûrement

les poèmes hindous que les uns considèrent comme mystiques et les autres

comme purement érotiques. Le modèle le plus parfait de ces écrits est le

_Gita Govinda_ ou le _Chant du Berger_, par Jahadéva. Chose remarquable,

on y retrouve l'application des règles tracées par notre auteur. La

confidente de Radha déploie les qualités exigées des intermédiaires et

des messagers d'amour, et agit suivant les principes du titre X, rôle de

l'Entremetteuse. De même Radha se comporte comme il est dit au sujet des

disputes entre amants et des raccommodements au chapitre VI du titre

III, et au chapitre III du titre XI. Il n'y a pas jusqu'aux points

tracés par les dents (chapitre III du titre III) qui ne se voient

dans le poème. Cette remarque historique et l'abondance des images

naturalistes dans le _Gita Govinda_, à l'exclusion des comparaisons

empruntées à la nature morale qui se lisent fréquemment dans le

_Ramayana_, ne peuvent laisser aucun doute sur son caractère

exclusivement érotique; c'est, plutôt que du mysticisme, un érotisme

sacré destiné à faire du dieu le favori, l'idole d'un peuple

sensualiste; c'est évidemment le caractère de toute la poésie

krishnaïste; et comme, dans l'Inde, la poésie se confond avec la

doctrine et avec le culte, on peut déjà en tirer une conséquence

essentielle sur la nature du krishnaïsme: celle-ci est évidemment

tout l'opposé du bouddhisme, son frère ennemi, et plus encore du

christianisme qui sous le rapport des moeurs, a gardé la tradition

sémitique conforme à la sévérité mazdéenne. Cette considération conduit

à une autre conséquence, c'est qu'il est presque superflu de discuter

sur la priorité des deux religions krishnaïque et chrétienne, comme

l'ont fait Jacolliot et Mgr Laouénan, puisque ces deux religions

différent radicalement pour le fond de la doctrine, pour les moeurs de

leurs adeptes et pour la vie et les exemples de leurs fondateurs. C'est

là un point de la plus haute importance et qui nous conduit à donner

comme complément obligé de notre travail une traduction des chants de

Jahadéva. Pour continuer notre comparaison de la morale des Brahmes

avec celle des Payens et des Mazdéens ou Sémites, nous y ajouterons un

parallèle du chant du _Gita Govinda_ avec le récit poétique de la _Mort

d'Adonis_ et avec le _Cantique des Cantiques_. Indiquer les contrastes

entre les poésies sacrées correspondantes des trois races est le

meilleur moyen de faire ressortir les différences entre leurs génies,

leurs tempéraments et leurs tendances.

Ce qui domine dans le _Gita Govinda_, c'est le naturalisme, la grâce et

la grandeur, voire même l'exubérance des images; c'est le reflet d'un

climat et d'une contrée où les règnes végétal et animal sont tout

puissants. C'est l'absence presque complète de spiritualisme et même

d'idéalisme. Sous ce dernier rapport la poésie du _Gita Govinda_ est

inférieure à celle des Védas. On y sent l'abaissement du génie aryen

déjà alourdi par l'action séculaire du climat torride de l'Inde et

abatardi par les compromissions matérialistes et idolâtriques des

brahmes aryens avec les indigènes de civilisations inférieures.

La grande physiolâtrie des Védas est altérée au point d'être

méconnaissable. Le rôle honorable de la femme dans la famille aryenne

primitive s'est perdu, elle n'est plus que l'instrument du plaisir.

C'est le rôle de Radha clans ses rapports avec Govinda; celui-ci est en

réalité le seul héros du poème; tout s'y rapporte à lui, à son plaisir,

à sa glorification.

C'est jusqu'à un certain point l'inverse dans l'érotisme sacré des

Grecs. Les mythes de Psyché et d'Adonis exaltent plutôt les déesses,

reines de la beauté. Le culte d'Adonis n'est qu'une partie, un épisode

de celui de Vénus. Il devait être double en raison de sa provenance

syrienne, car les Assyriens confondaient dans leur adoration les

énergies mâle et femelle et quelquefois donnaient la prééminence à

la dernière. De là l'union de Vénus et d'Adonis dans des hymnes

mythologiques où les Grecs ont apporté leur idéal de grâce et de

légèreté. Ces qualités du génie aryen sont le charme du petit poème de

Bion, comme en général de toute la littérature grecque.

La littérature sémitique a un caractère tout différent. Ce qui y domine,

c'est la beauté morale et la conception sévère. Sans doute elle emprunte

de fortes images à la grande nature, aux montagnes, aux fleuves, à la

mer, au ciel; mais son idéal est plutôt la justice, la bienfaisance, la

sagesse, Dieu; ce qui, malgré un patriotisme exclusif et même haineux,

fait la supériorité de sa poésie, même sur les Védas. Ses principales

qualités sont la sobriété, la vigueur et la passion. Elles se trouvent

jusque dans le _Cantique des Cantiques_, le seul poème érotique des

Sémites. Contrairement à ce qui a lieu pour le _Gita Govinda_ et

l'_Hymne à Adonis_, ce poème est l'exaltation d'une femme. Et, bien que

par ses termes elle ne se lie en rien à la religion et qu'elle soit

plus réellement passionnée que le poème indien et le poème grec, cette

composition est tellement chaste par l'expression qu'on a pu, sans parti

pris, la prendre pour un entretien mystique de Salomon avec la sagesse,

ou du Christ avec l'Église.

A la suite de ces appréciations nous donnons les traductions du _Gita

Govinda_, de l'_Hymne à Adonis_ et du _Cantique des Cantiques_. Après

les avoir lus, on pourra se reporter à ces réflexions préliminaires pour

en vérifier la justesse et peut-être même pour en étendre la portée.

II.--GITA GOVINDA (LE CHANT DU BERGER), POÈME DE DJAYADÉVA

«Des nuages obscurcissent le ciel, les noirs Tamalas assombrissent les

bois; le jeune homme perdu dans la forêt doit prendre peur des ténèbres

de la nuit. Va, ma fille, amène sous notre toit hospitalier le voyageur

qui peut s'égarer.»

Tel fut l'ordre de Nanda, le pasteur riche en troupeaux; c'est ainsi que

naquit l'amour de Radha et de Ma'dhava[96] qui tantôt folâtrait sur les

rives de la Yamuna[97], tantôt se retirait sous le berceau mystérieux de

verdure, son asile favori.

Si ton âme est charmée par l'aimable souvenir d'Heri[98], ou sensible

aux ravissements de l'amour, écoute la voix de Jayadéva dont les accents

sont pleins à la fois de douceur et d'éclat.

O toi qui reposes sur le sein de Camala[99], dont les oreilles

étincellent des feux des pierres précieuses, dont les cheveux sont

bouclés avec des fleurs sylvestres; toi à qui l'astre du jour emprunte

son éclat, qui as échappé au souffle empoisonné de Caliga[100], qui

as rayonné comme le soleil sur la tribu de Yadu florissante comme le

lotus[101], qui as traversé les airs porté sur le plumage resplendissant

de Garuda[102], dont la victoire sur les démons combla de joie

l'assemblée des immortels; toi pour qui la fille de Janaka se para

magnifiquement; qui triomphas de Dushana; dont l'oeil brille comme le

lys aquatique; qui as donné l'existence aux trois mondes; qui as sucé le

nectar des lèvres radieuses de Pedma, comme le Chacora qui se balance

boit les rayons de la lune; victoire à toi, ô Heri, seigneur de la

conquête!

[Note 96: Un des noms de Krischna qui signifie le Grand Dieu.]

[Note 97: La Yamuna, aujourd'hui la Jumma, affluent sacré du Gange, qui

longtemps a fait la limite de la patrie Aryenne dans l'Inde.]

[Note 98: Nom de Vichnou dont Krischna est une incarnation. Krischna,

proscrit, fut, tout enfant, porté secrètement à Nanda, qui l'éleva dans

sa cabane.]

[Note 99: Déesse d'amour.]

[Note 100: Serpent, sorte d'Hydre de Lerne que Krischna châtia.]

[Note 101: Tous les frères et cousins de Krischna.]

[Note 102: Garuda, oiseau céleste, messager des dieux.]

Radha le cherchait en vain depuis longtemps, hors d'elle-même, en proie

à la fièvre du désir; pendant la matinée printanière, elle errait entre

les Vasantis entrelacés et fleuris, quand sa confidente lui parla ainsi

avec la gaieté du jeune âge:

«Le vent qui se jouait entre les beaux girofliers souffle maintenant des

Himalayas; les voûtes de la forêt retentissent des chants du cocila et

du bourdonnement des essaims d'abeilles. C'est le moment où les jeunes

filles dont les amants sont en voyage ont le coeur percé de douleur,

tandis que les fleurs du bacul s'épanouissent dans les touffes pleines

d'abeilles. Le tamala, avec ses feuilles noires et odorantes, prélève un

tribut sur le porte-musk qu'il écrase, et les fleurs en grappe du palasa

ressemblent aux ongles de Kama qui déchirent les jeunes coeurs. Le

césara pleinement épanoui resplendit comme le sceptre de l'Amour roi du

monde; et le thyrse à pointe acérée du cétaka rappelle les traits qui

blessent les amants. Regardez les touffes de fleur de patali couvertes

d'abeilles et semblables au carquois de Smara[103] plein de dards,

tandis que la tendre fleur du caruna sourit de voir tout l'univers

dépouillant la honte (s'abandonnant ouvertement à l'amour). Le modhavi

qui embellit de ses fleurs odorantes au loin les arbres qu'il enlace, et

les riches parfums de la fraîche mallika énamourent jusqu'aux coeurs des

ermites. Les gaies lianes du grimpeur Atimuckta enserrent l'arbre d'Amra

aux tresses flamboyantes et la Yamuna aux flots bleus entoure de ses

circuits les bosquets fleuris de _Vrindavans_. Dans cette saison

enivrante qui rend la séparation si cruelle aux amants, le jeune Heri

folâtre et danse avec une troupe de jouvencelles. Une brise pareille au

souffle de l'amour venant des fleurs odorantes du cétaka enflamme tous

les coeurs en parsemant les bois de la poussière féconde qu'elle arrache

aux boutons demi-ouverts de Malika; et le cocila redouble les accords de

sa voix, lorsqu'il voit les fleurs briller sur l'aimable Rasala[104].

[Note 103: Dieu d'amour.]

[Note 104: Pour cette entrée en scène, le poète a emprunté son tableau à

l'action de la nature végétale sur nos sens, action très puissante dans

l'Inde à cause de l'éclat des couleurs et de l'énergie des odeurs et des

parfums. La même idée a été appliquée par plusieurs poètes et romanciers

et tout particulièrement par Emile Zola dans: _La faute de l'abbé

Gérard_.]

Radha, piquée de jalousie, resta muette.

Peu après, son officieuse amie, apercevant l'ennemi de Mura[105] dans le

bois, enflammé par les caresses et les baisers que lui prodiguaient les

filles des bergers avec lesquelles il dansait, s'adressa de nouveau à

l'amante qu'il oubliait.

[Note 105: Krischna triompha de Mura, gigantesque Assoura.]

Avec une guirlande de fleurs sylvestres descendant jusqu'au manteau

jaune qui couvre ses membres azurés, le sourire aux lèvres, les joues

brillantes, les oreilles étincelantes de l'éclat de leurs pendants

agités, Héry est transporté de joie au milieu de ces filles.

L'une le presse contre ses seins dressés, en chantant d'une voix

exquise; l'autre, fascinée par un seul de ses regards, reste immobile en

contemplation devant le lotus de sa face. Une troisième, sous prétexte

de lui dire un secret à l'oreille, touche ses tempes et les baise avec

ardeur. Une autre le tire par son manteau et l'entraîne vers un berceau

d'élégants vanjulas qui étendent leurs bras au-dessus des eaux de la

Yamuna. Il en applaudit une qui danse au milieu du cercle folâtre, en

faisant résonner ses bracelets et battant la mesure avec ses mains.

Tantôt il distribue en même temps des caresses à une jeune fille, des

baisers à une autre et de gracieux sourires à une troisième; tantôt

il s'attache passionnément à une seule dont la beauté l'a entièrement

subjugué. Ainsi le folâtre Héry s'ébat, dans la saison des fleurs et

des parfums, avec les filles de Vraja qui se précipitent avides de ses

embrassements, comme s'il était le plaisir lui-même sous une forme

humaine. Et l'une d'elles, sous prétexte de chanter ses divines

perfections, lui murmure à l'oreille: «Tes lèvres, ô mon bien aimé, sont

du nectar.»

Radha reste dans la forêt; mais irritée de ce que Krischna cède ainsi à

toutes les séductions et oublie sa beauté naguère pour lui sans rivale,

elle se retire sous une voûte de plantes entrelacées, animée par la

musique des essaims dérobant leur doux butin; là elle tombe défaillante

et adresse cette plainte à sa compagne:

Bien que loin de moi il s'égare en caprices divers et qu'il sourie à

toutes les belles, mon âme est pleine de lui; lui dont le chalumeau

enchanteur module des accords qu'adoucit encore le nectar de ses lèvres

tremblantes, tandis qu'à ses oreilles pendent des pierres précieuses du

plus bel éclat et que son oeil lance la flamme amoureuse; lui dont la

chevelure porte entre ses tresses des plumes de paon qui resplendissent

de lunes multicolores; dont le manteau resplendit comme un nuage d'un

bleu sombre illuminé par l'arc-en-ciel; lui dont le gracieux sourire

donne une rougeur plus vive à ses lèvres brillantes et douces comme

la feuille humide de rosée, tendres et vermeilles comme la fleur du

Bandhujiva[106]; qui tressaille sous les ardents baisers des jeunes

bergères; lui qui éclaire les ténèbres par les rayons que dardent les

bijoux qui ornent sa poitrine, ses poignets et ses chevilles; au front

duquel brille un petit cercle de bois de sandal qui éclipse même la lune

perçant entre les nuages irradiés; lui dont les pendants d'oreilles sont

formés chacun d'une seule pierre précieuse présentant la forme qu'a le

poisson Macar sur l'étendard de l'amour[107]; lui, le dieu à la robe

jaune, auquel font cortège les chefs des dieux, des hommes saints et des

esprits (démons); lui qui repose étendu à l'ombre d'un beau adamba; qui

naguère me ravissait par la cadence harmonieuse de sa danse gracieuse

alors que toute son âme rayonnait dans ses yeux. Mon faible esprit

énumère ainsi ses qualités et, quoique offensé, s'efforce d'oublier

son injure. Comment ferait-il autrement? Il ne peut se détacher de sa

passion pour Krischna dont d'autres jeunes filles provoquent l'amour

et qui s'ébat avec elles en l'absence de Radha. O mon amie! amène ce

vainqueur du démon Cési, pour se divertir avec moi; je ne pense qu'au

berceau de verdure, notre asile secret; je regarde anxieuse de tous

les côtés et mon imagination amoureuse est toute pleine de sa divine

transfiguration; lui qui naguère m'adressait les paroles les plus

tendres, amène-le ici pour converser avec moi qui, timide et

rougissante, lui parle avec un sourire doux comme, le miel. Lui qui

naguère était sur mon sein, amène-le pour reposer sur un frais lit de

feuilles vertes où, l'enlaçant de mes bras, je boirai la rosée de ses

lèvres; lui qui a une habileté consommée dans l'art de l'amour, qui

avait coutume de presser de sa main ces appas fermes et délicats,

amène-le pour partager les jeux de son amante dont la voix rivalise

avec celle du cocila et dont les tresses de cheveux sont liées avec des

fleurs qui ondulent; lui qui autrefois entourait autour de son bras les

tresses de mes cheveux pour m'étreindre plus étroitement, amène-le vers

moi dont les pieds, dans leurs mouvements, retentissent harmonieusement

du son de leurs anneaux, dont la ceinture résonne quand elle s'élève et

s'abaisse tour à tour, dont les membres sont délicats et souples comme

des lianes. Ce dieu dont les joues sont embellies par le nectar de ses

sourires, dont le tendre chalumeau distille le miel, je l'ai vu dans

le bosquet, entouré des filles de Vraja qui le guignaient du coin de

l'oeil, et en faisaient leurs délices; malgré mon dépit, sa vue me

charmait. Doux est le zéphir qui près de lui ride cet étang pur, et fait

éclore les fleurs tremblantes de l'Asoka tournant. Il est doux aussi

pour moi quoiqu'il m'apporte aussi le chagrin de l'absence de l'ennemi

de Madhu. Délicieuses sont les fleurs de l'arbre Amra au sommet d'un

mamelon alors que les abeilles poursuivent avec un doux murmure leur

tâche voluptueuse; elles sont délicieuses aussi pour moi quoiqu'elles

m'apportent le chagrin, ô mon amie, en l'absence du jeune Césara[108].

[Note 106: Bandhujiva, l'ère mystique du monde actuel.]

[Note 107: L'étendard de l'amour porte ce poisson.]

[Note 108: Césara, nom de Krischna.]

A ce moment, l'exterminateur de Cansa[109], ayant rappelé à son souvenir

l'aimable Radha, oublia les belles filles de Vraja; il la rechercha dans

toutes les parties de la forêt; l'ancienne blessure que lui avait faite

la flèche de l'amour se rouvrit; il se repentit de sa légèreté et, assis

dans un bosquet sur le bord de la Yamuna, la fille bleue du soleil, il y

exprima ainsi ses regrets:

«Elle est partie;--sans doute elle m'a vu entouré des folâtres bergères;

maintenant, pénétré de ma faute, je n'ose pas m'opposer à sa fuite.

Blessée de l'affront reçu, elle est partie en colère. Vers quel lieu

a-t-elle dirigé ses pas? Quel cours donnera-t-elle à son ressentiment

d'une aussi longue séparation. A quoi me servent les richesses? Que

me fait une armée de serviteurs? De quel prix sont pour moi tous les

plaisirs de ce monde? Quelle joie peut me donner ma demeure céleste?

[Note 109: Cansa (ou Coucha ou Lança), oncle de Krischna, couvert de

crimes.]

Je crois la voir les sourcils contractés par un juste courroux. Son

visage ressemble à un frais lotus sur lequel s'agitent deux noires

abeilles. Son image est si vive dans mon esprit que maintenant même je

la caresse avec ardeur.»

«Pourquoi la chercher dans ce bois? Pourquoi proférer des plaintes

stériles? O fille svelte, la douleur, je le sais, a détourné de moi ton

tendre sein; mais j'ignore où tu as fui. Comment t'inviter au retour? Tu

m'apparais dans une vision; tu sembles venir à moi. Mais pourquoi ne te

jettes-tu pas, comme autrefois, dans mes bras?

«Pardonne-moi; je ne te ferai plus jamais pareille injure. Accorde-moi

seulement un soupir, ô aimable Rhadica; car je succombe à mon tourment.

Ne vois pas en moi le terrible Mahésa [110]. Une guirlande de lys

aquatiques orne mes épaules de ses tours délicats; les bleues pétales

de lotus des champs brillent sur mon cou; ce n'est point la tache bleue

d'un poison [111]. Mes membres sont frottés de poudre de sandal et non

de cendres funéraires.

«O dieu de l'amour, ne me prends pas pour Mahadéva [112]. Ne me fais

pas une nouvelle blessure; ne viens pas vers moi irrité. Je n'aime déjà

qu'avec trop de passion, et cependant j'ai perdu ma bien-aimée!

[Note 110: Mahésa, nom de Siva, que l'Amour prenait pour but de ses

flèches.]

[Note 111: Allusion au poison qu'avait avalé Siva.]

[Note 112: _Grand dieu, _nom de Siva, qui était frotté de cendres

funéraires.]

«Ne prends pas dans ta main cette flèche empennée avec une fleur de

l'arbre Amra! Ne bande pas ton arc vainqueur du monde. Mon coeur est

déjà percé de traits que décochent les yeux de Radha noirs et fendus

comme ceux de l'Antilope. Cependant je ne jouis point de sa présence.

Ses yeux sont des carquois pleins de dards, ses sourcils des arcs et les

pointes de ses oreilles des cordes de soie (pour lier). Ainsi armée par

Ananga, le dieu du désir, elle marche, déesse elle-même, à la conquête

de l'univers [113]. Tout entier à elle, je ne rêve qu'à sa délicieuse

étreinte, à l'éclair éblouissant de ses yeux, à l'odorant lotus de sa

bouche, au nectar de son doux parler, à ses lèvres rouges comme les

baies du Bimba; cet ensemble de merveilles qui remplit mon esprit, loin

de calmer ma douleur de son absence, la rend plus vive.

[Note 113: Incessu patuit dea (Virgile).]

«La messagère de Radha trouva le dieu désolé, sous des vaniras qui

ombrageaient la rive de la Yamuna. Se présentant à lui avec grâce, elle

lui décrivit en ces termes l'affliction de sa bien-aimée:

«Elle rejette loin d'elle l'essence du bois de sandal; jour et nuit, et

même pendant le clair de lune, gisant morne et immobile, elle couve son

noir chagrin; elle dit que le zéphyr de l'Himalaya est empesté et que

les bois de sandal sur lesquels il a passé sont le repaire des serpents

venimeux.

«Ainsi, ô Mahadéva, en ton absence, elle ne peut supporter la cuisante

douleur de la blessure que lui a faite le trait de l'amour. Son âme est

fixée sur toi. Le désir la transperce sans cesse de nouvelles flèches;

entrelaçant des feuilles de lotus, elle compose une armure pour son

coeur dont tu devrais être la seule cuirasse. Elle forme sa couche des

fragments des flèches décochées contre elle par Kama; ils ont remplacé

les douces fleurs sur lesquelles elle aimait à reposer entre tes bras.

Son visage est comme un lys aquatique voilé par une rosée de larmes, et

ses yeux paraissent comme les lunes qui laissent tomber leurs flots de

nectar quand, dans l'éclipse, elles se débattent sous la dent du dragon

furieux.

«Avec du musc elle te peint avec les attributs du dieu aux cinq flèches

qui vient de vaincre le Makar, ou bien sous la forme du requin armé

d'une corne aiguë et d'une flèche ayant pour pointe une fleur d'Amra;

quand elle a tracé ainsi ton image, elle l'adore.

«O Madhéva, s'écrie-t elle, je suis gisante à tes pieds, et en ton

absence, la lune même, quoiqu'elle soit un vase plein de nectar, embrase

mes membres.» Alors, par la force de l'imagination, elle te voit devant

elle, toi qu'il est si difficile de posséder. Tour à tour, elle soupire,

sourit, se désole, pleure, marche successivement de tous les côtés,

passe de la joie aux larmes, et des larmes à la joie. Elle a pour abri

la forêt; pour filets de défense, le cordon de ses suivantes; ses

soupirs sont la flamme d'un fourré auquel on a mis le feu; elle-même,

hélas! par l'effet de ton absence, est devenue un timide faon (femelle

du chevreuil), et l'amour est un tigre qui bondit sur elle comme Yama,

le dieu de la mort. Son beau corps est si affaibli que, même la légère

guirlande qui ondule sur sa gorge est pour elle un fardeau. Tel est, ô

dieu à la brillante chevelure, l'état auquel ton absence a réduit Radha.

Quand on répand sur son sein la plus fine poudre de sandal mouillée,

elle tressaille comme si un poison la déchirait. Ses soupirs sans trêve

forment un souffle ininterrompu et la brûlent comme la flamme qui

réduisit en cendres Candarpa. Elle jette tout autour d'elle les regards

de ses yeux pareils à des lys d'eau bleus aux tiges brisées qui

épanchent des rayons de lumière. Même son lit frais de tendres feuilles

est pour elle un brasier. La paume de sa main soutient sa tempe brûlante

et sans battement comme le croissant qui se lève à la chute du jour.

«Heri, Heri», ton nom seul interrompt le silence dans lequel elle est

plongée, comme si son destin était accompli, comme si elle mourait avec

bonheur de ton absence. Elle dénoue les tresses de ses cheveux; son

coeur palpite avec violence; elle profère des plaintes inarticulées;

elle tremble, elle languit, elle rêve; elle ne peut rester en place;

elle ferme les yeux, elle tombe, elle se relève, elle s'évanouit dans sa

fièvre d'amour; elle peut vivre, ô céleste médecin, si tu appliques le

remède; mais si tu es cruel, elle succombera à son mal. Ainsi, divin

guérisseur, le nectar de ton amour rendra la vie à Radha. Tu ne peux le

refuser à moins que tu ne sois plus dur que la pierre de la foudre. Son

âme a longtemps souffert; le bois de sandal, le clair de lune [114] et

le lys aquatique qui rafraîchissent tous les autres, ont été pour elle

comme des charbons ardents. Cependant elle médite [115] patiemment et en

secret sur toi qui seul peux la soulager. Si lu es inconstant, comment

pourra-t-elle, maintenant qu'elle n'est plus qu'une ombre, prolonger

sa vie, même d'un seul moment? elle que je viens de voir ne pouvant

supporter ton absence, même pour un instant, comment ne sera-t-elle pas

brisée par ses soupirs, aujourd'hui que de ses yeux déjà presque fermés,

elle regarde les branches empourprées du Kasala qui lui rappellent le

printemps, cette saison qui a couronné ton amour pour elle.

[Note 114: Le froid produit par la réverbération des rayons de la lune

pendant les nuits claires était un fait d'expérience déjà acquis à

l'époque où écrivait Jahadéva. Arago en a donné le premier la théorie ou

explication scientifique.]

[Note 115: Nous employons le mot méditer ici et ailleurs dans un sens

différent de celui qu'il a généralement en français, parce nous ne

pourrions sans périphrase rendre autrement le sens du mot indien qui

veut dire: être en extase, ou en contemplation devant un objet qu'on

voit ou qu'on se représente par la pensée. Les Indiens méditent (sont en

extase), par exemple, sur le nombril de Vichnou qu'ils se figurent par

l'imagination.]

«C'est ici que j'ai fixé ma demeure; va promptement vers Radha;

apaise-la par mon tendre message et amène-la vers moi.»

Telle fut la réponse de l'ennemi de Madhu à la confidente qui attendait

anxieusement; elle s'empressa de retourner vers Radha et lui dit:

«Pendant que le tiède zéphyr souffle de l'Himalaya, portant sur ses

ailes le jeune dieu du désir; pendant que de nombreuses fleurs inclinent

leurs pétales épanouies pour pénétrer le sein des amants séparés, le

Dieu couronné de fleurs sylvestres, ô mon amie, se désespère de ton

absence.

«Même les rayons de la lune, qui font naître la rosée, le brûlent; et

à mesure que le dard de l'amour s'enfonce dans son sein, il pousse des

gémissements inarticulés, sa douleur ne connaît plus de bornes. Il ferme

les oreilles au doux murmure des abeilles; son coeur est noyé de chagrin

et chaque retour de la nuit double son tourment. Il abandonne son palais

radieux pour la sauvage forêt où il a pour couche la terre humide, et

balbutie continuellement ton nom sous le lointain berceau de verdure,

but des pèlerins de l'amour. Il médite sur ta beauté, dans un profond

silence qu'il n'interrompt que pour répéter quelque délicieuse parole

qui autrefois coula de tes lèvres, source unique du nectar dont il est

altéré. N'hésite pas, ô la plus aimable des femmes; suis le seigneur de

ton coeur. Vois-le avec les magnifiques ornements de l'amour, assoiffé

d'un regard favorable de tes yeux, chercher l'asile ombreux désigné. Les

cheveux noués avec des fleurs sylvestres, il se hâte vers le bosquet

caressé par un doux zéphir sur la rive de la Yamuna; là, prononçant

ton nom, il joue de son divin chalumeau. Oh! avec quel ravissement il

regarde la poussière dorée qu'arraché aux fleurs épanouies le zéphir qui

a baisé tes joues! L'esprit abattu comme une aile qu'on traîne et faible

comme une feuille qui tremble, il attend sans doute ton arrivée, les

yeux anxieusement fixés sur le sentier que tu dois fouler. Quitte, ô mon

amie, les anneaux qui résonnent à tes chevilles délicates dans ta danse

légère; jette rapidement sur tes épaules ton manteau azuré et cours au

sombre berceau de verdure.

«Pour prix de ton empressement, ô toi qui luis comme l'éclair, tu

brilleras sur la poitrine bleue de Murari semblable à un nuage

printanier orné d'un cordon de perles pareilles à une volée de cygnes

blancs fendant l'air. Belle aux yeux de lotus, ne trompe pas l'espoir du

vainqueur de Madhu; satisfais son désir; mais va promptement. La nuit

déjà venue passera elle-même rapidement. Il soupire sans cesse; il

tourne de tous les côtés ses regards impatients; il rentre dans le

bocage; il peut à peine articuler ton doux nom; il arrange de nouveau sa

couche de fleurs; il a l'oeil hagard; il délire; ton bien-aimé va mourir

du désir. Le dieu aux rayons éclatants disparaît dans l'Occident; ta

douleur de la séparation doit disparaître également. Les ténèbres de la

nuit ont encore assombri les tristes pensées où se perd l'imagination

passionnée de Govinda [116].

[Note 116: Govinda; le pasteur, Krischna.]

«Le discours que je t'ai adressé égale en longueur et en douceur

le chant du Cocita. Si tu diffères, tu sentiras une souffrance

insupportable. Saisis le moment pour goûter le plaisir délicieux en

répondant à l'appel du fils de Devaci qui est descendu du ciel pour

délivrer l'univers de ses maux; c'est une pierre précieuse bleue

brillant au front des trois mondes. Il est avide de sucer comme une

abeille, le miel du lotus odorant de ta joue.

Alors la jeune amie attentive voyant que, trahie pas ses forces, Radha

ne peut quitter le bouquet d'arbres enlacé de lianes fleuries, retourne

vers Govinda qu'elle trouve affolé par l'amour et lui peint ainsi l'état

dans lequel elle a laissé Radha:

«Elle se désespère, ô souverain du monde, dans son asile verdoyant; elle

regarde avidement de tous côtés dans l'espoir de ton arrivée; alors

empruntant de la force à la douce idée de la réunion promise, elle

avance de quelques pas, puis tombe défaillante à terre. Quand elle s'est

relevée, elle fait des bracelets avec des feuilles fraîches qu'elle

entrelace; elle revêt un habillement et des ornements pareils à ceux du

bien-aimé, puis elle se regarde en riant et s'écrie: Voilà le vainqueur

de Madhu! Alors elle répète sans se lasser le nom de Heriet, avisant un

sombre nuage bleu, elle lui tend les bras en disant: C'est le bien-aimé

qui approche.

Ainsi, pendant que tu diffères, elle s'éteint dans l'attente, désolée,

pleurant, mettant ses plus beaux ornements pour recevoir son seigneur,

refoulant clans son sein ses violents soupirs; puis, à force d'avoir

l'esprit fixé sur toi, elle se noie dans une mer de décevantes chimères.

Le froissement d'une feuille lui paraît le bruit de ton arrivée. Elle

arrange sa couche, imaginant dans son esprit mille modes de plaisir; si

tu ne te rends pas près d'elle, elle mourra cette nuit de désespoir.

A ce moment la lune versait un filet argenté sur les bosquets de

Vrindavan et paraissait une goutte de sandal liquide sur la face du

ciel qui souriait comme une jeune beauté; les nombreuses taches qui

noircissent sa surface semblaient accuser ses remords d'avoir aidé les

jeunes filles amoureuses à perdre l'honneur de leurs familles. Avec

l'image d'un faon noir couché sur son disque, elle avançait dans sa

course nocturne; mais Mahadéva n'avait point encore dirigé ses pas vers

la retraite de Radha; éplorée, elle exhala cette plainte:

«Le moment assigné est venu et Heri, hélas! ne se rend point au bosquet.

Le printemps de ma jeunesse, à peine commencé, doit donc se passer ainsi

dans l'abandon! Où me réfugier, trompée comme je le suis par l'artifice

de ma messagère? Le dieu aux cinq flèches a blessé mon coeur et je suis

délaissée par l'ami pour qui j'ai cherché, la nuit, les réduits les plus

mystérieux de la forêt. Depuis que mes meilleurs amis m'ont trompée, je

n'aspire plus qu'à mourir; mes sens sont bouleversés et mon sein en feu;

pourquoi, dès lors, rester en ce monde? Le froid de la nuit printanière

m'endolorit au lieu de me rafraîchir et de me soulager; des jeunes

filles plus heureuses que moi jouissent de mon bien-aimé, et moi, hélas!

je regarde tristement les pierres précieuses de mes bracelets noircis

par la flamme de ma passion. Mon cou, plus délicat que la fleur la plus

tendre, est meurtri par la guirlande qui l'entoure, car les fleurs sont

les flèches de l'amour et il se fait un jeu cruel de les décocher. J'ai

pris ce bois pour ma demeure, malgré la rudesse des arbres Vetas; mais

le destructeur de Madhu a perdu mon souvenir! Pourquoi ne vient-il point

au berceau des flamboyants Vanjulas désigné pour notre rendez-vous? Sans

doute, quelque ardente rivale l'enlace dans ses bras, ou bien des amis

le retiennent par de joyeux divertissements. Sinon, pourquoi ne se

glisse-t-il pas dans le bosquet à la faveur des ténèbres de la froide

nuit? Peut-être, à cause de la blessure reçue au coeur, est-il trop

faible pour faire même un seul pas!»

A ces mots, levant les yeux, elle voit sa messagère revenir silencieuse

et triste, sans Madhava; la crainte l'affolle, elle se le représente au

bras d'une rivale et elle décrit ainsi la vision qui l'obsède:

«Vois, en déshabillé galant, les tresses de ses cheveux flottants comme

des bannières de fleurs, une beauté plus attrayante que Radha, qui jouit

du vainqueur de Madhu. Son corps est transfiguré par le contact de son

divin amant; sa guirlande s'agite sur sa gorge palpitante. Sa figure,

semblable à la lune, est sillonnée par les nuages de sa noire chevelure

et tremble de plaisir pendant qu'elle suce le nectar de ses lèvres; ses

pendants d'oreille étincelants dansent sur ses joues qu'ils illuminent,

et les clochettes de sa ceinture tintent dans ses mouvements. D'abord

pudiquement timide, elle sourit bientôt au dieu qui l'entoure de ses

bras et la volupté lui arrache des sons inarticulés, pendant qu'elle

nage sur les flots du désir, fermant ses yeux éblouis par la flamme de

Kama qui la consume. Et voici que cette héroïne des combats amoureux

tombe épuisée et réduite à merci par l'irrésistible Mahadéva. Mais,

hélas! le feu de la jalousie me dévore et la lune lointaine qui dissipe

les chagrins des autres mortels double le mien.

«Vois encore là-bas l'ennemi de Mura, tout entier au plaisir dans le

bosquet que baigne la Yamuna! Vois-le baiser la lèvre de ma rivale et

coller à son front un ornement de musc pur, noir comme la jeune Antilope

qui se dessine sur le disque de la lune. Maintenant, comme l'époux de

Reti, il entremêle à sa chevelure des fleurs blanches qui brillent entre

les tresses comme les éclairs entre les nuages ondulés. Sur les globes

de ses appas, il place un cordon de pierres précieuses qui y brillent

comme de radieuses constellations sur deux firmaments. A ses bras

arrondis et gracieux comme les tiges du lys aquatique et ornées de mains

luisantes comme les pétales de sa fleur, il met un bracelet de saphyrs

semblable à une grappe d'abeilles. Ah! vois comme il attache autour de

sa taille une riche ceinture illuminée par des clochettes d'or qui,

lorsqu'elles résonnent, semblent se rire de l'éclat bien inférieur des

guirlandes de feuilles que les amants suspendent aux berceaux mystérieux

pour se rendre propice le dieu du désir. Couché à son côté, il place le

pied de cette belle sur sa poitrine brûlante et la teint de la rouge

couleur du Yavaca. Vois-le, mon amie! Et moi, qu'ai-je fait pour passer

ainsi mes nuits sans joie dans la forêt impénétrable, pendant que

l'infidèle frère de Haladhera étreint ma rivale?

«Pourtant, ô ma compagne, ne va pas te désoler de la perfidie de mon

jeune infidèle! Est-ce ta faute s'il se livre à l'amour avec une troupe

de jeunes filles plus heureuses que moi? Vois comme mon âme, subjuguée

par ses charmes irrésistibles, brise son enveloppe mortelle et se

précipite pour s'unir au bien-aimé! Celle dont jouit le dieu couronné de

fleurs s'abandonne sur un lit de fleurs à _lui_, dont les yeux folâtres

ressemblent aux lys d'eau agités par la brise. Près de lui, dont les

paroles sont plus douces que l'eau de la source de vie, elle ne ressent

point la chaleur du vent brûlant de l'Himalaya. Elle ne souffre point

des blessures faites par Kama quand elle est près de lui, dont les

lèvres sont des lotus d'un rouge éblouissant. Elle est rafraîchie par la

rosée des rayons de la lune lorsqu'elle est couchée avec lui, dont les

mains et les pieds brillent comme des fleurs printanières. Aucune

rivale ne la trompe, pendant qu'elle joute avec lui, dont les ornements

étincellent comme l'or le plus éprouvé. Elle ne s'évanouit pas par

l'excès du plaisir en caressant ce jeune dieu qui surpasse en beauté les

habitants de tous les mondes. O zéphir, qui viens des régions du sud

saturé de poussière de sandal souffler l'amour, sois-moi, propice, ne

fût-ce qu'un instant; apporte-moi sur tes ailes mon bien-aimé et ensuite

prends ma vie. L'amour me perce de nouveau des traits de ses yeux

pareils aux bleus lys d'eau et me tue; et en même temps que la trahison

de mon bien-aimé me déchire le coeur, mon amie devient l'ennemi (pour

m'avoir trompée); le frais zéphir qui rafraîchit me brûle comme du feu

et la lune qui distille le nectar me verse le poison. Apporte-moi la

peste et la mort, ô vent de l'Himalaya! Prends ma vie avec tes cinq

flèches! ne m'épargne point; je ne veux plus habiter sous le toit

paternel. Reçois-moi dans tes flots d'azur, ô soeur de Yama (la Yamuna),

pour éteindre l'incendie de mon coeur.»

Transpercée des flèches de l'amour, elle passa la nuit dans l'agonie

du désespoir. A l'aube matinale, quand elle vit son amant à ses pieds

implorant son pardon, elle le repoussa par ces reproches:

«Hélas! hélas! va-t'en Madhava! éloigne-toi, ô Cesara; ne tiens point un

langage menteur! retourne vers celle qui te captive, ô dieu à l'oeil de

lotus! Te voilà, les yeux abattus, rouges de la veillée prolongée sans

repos pendant toute une nuit de plaisir et souriant encore de ton amour

pour ma rivale. Tes dents, ô jeune dieu aux membres azurés, sont devenus

bleues comme ton corps dans les baisers que tu as imprimés sur les yeux

de ta favorite teints d'un lustre de bleu sombre, et tes membres, dans

le combat amoureux, ont été marqués de points dont l'ensemble forme

une lettre de conquête écrite sur des saphirs polis avec de l'or

liquide[117]. Ta puissante poitrine, sur laquelle est imprimé le

large lotus de son pied, revêt de ses parois intérieures, comme d'une

enveloppe de feuilles rouges, l'arbre agité de ton coeur. La pression

de ses lèvres sur les tiennes me déchire jusqu'au fond de l'âme. Ah!

comment peux-tu dire que nous ne faisons qu'un, quand nos coeurs

diffèrent si étrangement. Ton âme, ô dieu à la couleur sombre, trahit au

dehors sa noirceur. Comment as-tu pu tromper une jeune fille qui, en se

fiant à toi, brûlait de la fièvre de l'amour. Tu erres dans les forêts

comme les fauves et les femmes sont ta proie. Quoi d'étonnant! Dès

l'enfance tu fus méchant et tu donnas la mort à la nourrice qui

t'avait allaité. Puisque ta tendresse pour moi, dont ces forêts même

s'entretenaient, s'est maintenant évanouie, et puisque ta poitrine

marquée de lignes rouges est embrasée par ton ardente passion pour elle

et menace d'éclater, ta vue, ô trompeur, me fait, dois-je l'avouer,

rougir de ma tendresse pour toi.»

[Note 117: Ce monologue rappelle les règles de Vatsyayana sur les

pressions, les marques des dents, etc.]

Après avoir ainsi invectivé son amant, elle s'était assise, noyée de

larmes, et, silencieusement, elle méditait sur ses attraits divins;

alors sa compagne la reprit doucement:

«Il est parti! l'air léger l'a emporté. Quelle satisfaction, ô mon amie,

goûteras-tu maintenant dans ta demeure? Cesse, femme rancuneuse, ton

courroux contre le beau Ma'dhava. Pourquoi porter tes mains égarées sur

ces beaux vases ronds, amples et murs comme le doux fruit de l'arbre

Ta'a? Que de fois, jusqu'à ce dernier instant, ne t'ai-je pas répété:

«N'oublie pas Heri au teint resplendissant!» Pourquoi te désoler ainsi?

Pourquoi pleurer affolée, alors que tu es entourée de jeunes filles qui

rient joyeusement. Tu as composé ta couche de tendres fleurs de lotus;

que ton amant vienne charmer ta vue en s'y reposant! Que ton âme ne

s'abîme point dans la douleur; écoute mes conseils qui ne cachent aucune

tromperie. Laisse Cesara venir près de toi. Parle-lui avec une douceur

délicieuse et oublie tous tes griefs. Si tu réponds par des duretés à

sa tendresse; si tu opposes un orgueilleux silence à ses supplications

quand il s'efforce de conjurer ta colère par les plus humbles

prostrations; si tu lui témoignes de la haine alors qu'il t'exprime un

amour passionné; si, quand il est à genoux devant toi, tu détournes

de lui avec mépris ton visage, les causes cesseront de produire leurs

effets ordinaires; la poussière de sandal dont tu te saupoudres sera

pour toi un poison; la lune aux frais rayons, un soleil brûlant;

l'humide rosée, un feu qui consume; et les transports de l'amour, les

spasmes de l'agonie.

L'absence de Ma'dhava fut courte; il retourna vers sa bien-aimée dont

les joues étaient enflammées par le souffle brûlant de ses soupirs; sa

colère avait diminué sans cesser entièrement; elle éprouva toutefois une

joie secrète de son retour. Les premières ombres de la nuit cachant sa

confusion, elle tenait les yeux pudiquement fixés sur ses compagnes

pendant qu'il implorait son pardon avec les accents du repentir:

«Dis seulement un mot de bonté et les éclairs de tes dents étincelantes

dissiperont la nuit de mes craintes. Mes lèvres tremblantes sont, comme

le _Chacora_ altéré, avides de boire les rayons de lune de tes joues.

O ma bien-aimée, naturellement si bonne, renonce à ton injuste

ressentiment. A ce moment le feu du désir me consume. Oh! accorde-moi

de sucer avec ardeur le miel du lotus de ta bouche. Ou, si tu es

inexorable, donne-moi la mort en me perçant des dards de tes yeux

effilés; enchaîne-moi de tes bras et assouvis sur moi ta vengeance. Tu

es ma vie, ma parure, la perle de l'océan de ma naissance mortelle. Oh!

rends-moi ton amour et ma reconnaissance sera éternelle. Tes yeux que

la nature a faits semblables aux bleus lys d'eau sont devenus dans ta

colère pareils aux pétales du lotus écarlate; teins de leur rougeur qui

disparaîtra ainsi, mes membres sombres afin qu'ils reluisent comme les

flèches de Kama qui ont pour pointe une fleur. Pose ton pied sur mon

coeur comme une large feuille qui l'ombrage contre le soleil de ma

passion dont je ne puis supporter les rayons de feu.

«Étends un cordon de pierres précieuses sur tes tendres appas; fais

retentir les clochettes d'or de ta ceinture pour proclamer (comme le

tambour qui bat pour une annonce) le doux édit de l'amour. Invite-moi

par d'aimables paroles, ô jeune fille, à teindre en rose avec le jus de

l'Alakbaka ces beaux pieds qui doivent faire rougir de honte jalouse

l'éblouissant lotus des champs. Ne doute plus de mon coeur qui, tout

tremblant, ne bat plus que pour t'être éternellement attaché. Ton visage

est brillant comme la lune quoiqu'il distille le poison du désir qui

affole; que tes lèvres de nectar soient le charmeur qui seul peut

endormir le serpent ou fournir un antidote contre son venin. Ton silence

m'afflige; oh! fais-moi entendre la musique de ta voix et étanche mon

ardeur par ses doux accents.

«Renonce à ta colère, mais non à un amant qui surpasse en beauté les

fils des hommes et qui est à tes pieds.

«O toi, souverainement belle entre toutes les femmes, tes lèvres sont

une fleur du bandhujiva; la pourpre du madhura flamboyant rayonne sur

ta joue; ton oeil éclipse le lotus bleu; ton nez est un bouton de tila.

L'ivoire de tes dents surpasse en blancheur la fleur du chanda. C'est à

toi que le dieu aux flèches de fleurs emprunte les pointes de ses traits

pour subjuguer l'univers. Assurément tu es descendue du ciel, ô beauté

idéale, avec une suite de jeunes déesses dont tu réunis dans ta personne

tous les charmes divers.»

Quand il eut parlé ainsi, la voyant apaisée par ses hommages soumis,

il se rendit à la hâte dans un galant costume au vert berceau. La nuit

couvrait de son voile tous les objets et l'amie de Radha, en la parant

de ses ornements radieux, l'encourageait ainsi:

«Obéis, aimable Radha, obéis à l'appel de l'ennemi de Madhu; son

discours était élégamment composé de douces phrases; il s'est prosterné

à tes pieds, et maintenant il se hâte vers sa couche délicieuse sous

la voûte des vanjulas entrelacés. Attache à tes chevilles tes anneaux

étincelants et va-t'en d'un pas léger comme Marala qui se nourrit de

perles. Enivre ton oreille ravie des doux accents de Heri, fête l'amour

pendant que les tendres cocilas, chantant harmonieusement, obéissent aux

douces lois du dieu aux flèches de fleurs. Ne diffère plus; vois toutes

les tribus de plantes élancées qui inclinent du côté du mystérieux

berceau leurs doigts formés de feuilles nouvelles agitées par le vent;

elles te donnent le signal du départ. Interroge ces deux mamelons qui

palpitent mouillés par les pures gouttes coulant de la guirlande de ton

cou et les boutons qui, sur leur sommet, se dressent à la pensée du

bien-aimé; ils te disent que ton âme s'élance aux combats de l'amour;

marche, ardent guerrier, marche vaillamment au son des clochettes de ta

parure qui retentissent comme une musique belliqueuse. Emmène avec toi

ta suivante favorite, croise avec sa main tes doigts longs et doux comme

les flèches de l'amour; hâte tes pas et, parle bruit de tes bracelets,

annonce ton arrivée à ce jeune dieu, ton esclave, qui s'écrie:

«Elle vient; elle va s'élancer vers moi avec transport, prononcer les

accents entrecoupés du bonheur, me serrer étroitement dans ses bras, se

fondre d'amour.»

«Telles sont ses pensées en ce moment, et dans ces pensées, il regarde

jusqu'à l'extrémité de la longue avenue; il tremble, il se réjouit, il

brûle, il va et vient fiévreusement; il est pris de défaillance quand il

voit que tu ne viens pas et tombe à terre sous son berceau ténébreux.

Voici maintenant que la nuit revêt d'atours faits pour l'amoureux

mystère les nombreuses jouvencelles qui se hâtent vers le rendez-vous;

elle met du noir à leurs beaux yeux; elle fixe les feuilles du noir

tamala derrière leurs oreilles; elle entremêle à l'ébène de leurs

cheveux l'azur foncé du lys d'eau et saupoudre de musc leurs seins

palpitants. Le ciel de la nuit, noir comme la pierre de touche, éprouve

maintenant l'or de leur amour et est sillonné de lignes lumineuses

par les éclairs de leur beauté qui surpassent ceux de la beauté des

cachemiriennes les plus éblouissantes [118]. Ainsi excitée, Radha perça

à travers l'épaisse forêt, mais elle défaillit d'émotion et de honte

quand, à la lumière de l'éclat des innombrables pierres précieuses qui

étincelaient aux bras, aux pieds et au cou de son bien-aimé, elle le vit

sur le seuil de sa demeure fleurie; alors sa compagne l'encouragea de

nouveau et l'entraîna par ces paroles passionnées:

«Entre, ô tendre Radha, sous le berceau de verdure de Heri; goûte le

bonheur, ô toi dont les appas rient de l'avant-goût de la félicité.

Pénètre, ô Radha, dans ce'berceau tapissé d'une fraîche couche de

feuilles d'Asola qu'égaient des fleurs radieuses. Sois heureuse, ô toi

dont la guirlande s'agite joyeusement sur ta gorge palpitante. Savoure

la volupté, ô toi dont les membres surpassent beaucoup en douceur les

gaies fleurs du berceau. Entre, ô Radha, dans le vert asile rafraîchi et

parfumé par les vents qui soufflent des forêts de l'Himalaya.

[Note 118: Les femmes du Cachemire, blanches comme des Européennes et

d'une remarquable beauté, étaient très recherchées pour les sérails des

princes de l'Inde.]

«Puises-y le plaisir, ô toi dont les accents amoureux sont plus doux que

les zéphyrs.--Entre, ô Radha, sous le berceau que constellent les vertes

feuilles des lianes grimpantes, et qui résonnent du doux bourdonnement

des abeilles butinant le miel. Sois heureuse, ô toi dont l'étreinte

donne la jouissance la plus exquise. Repose, ô Radha, sous ce berceau où

t'appellent les accords harmonieux des cocilas; trouves-y les délices,

ô toi dont les lèvres plus rouges que les grains de la grenade, font

ressortir la blancheur de tes dents d'ivoire. Son coeur où il t'a si

longtemps portée palpite jusqu'à se briser par la violence du désir;

la soif du nectar de tes lèvres le brûle. Daigne accorder la vie à ton

captif qui s'agenouille devant le lotus de ton pied; imprime ce pied

sur sa poitrine étincelante, car ton esclave se reconnaît lui-même payé

au-dessus de son prix par la faveur d'un seul de tes regards, d'un seul

ploiement encourageant de tes fiers sourcils.

Elle finit, et Radha, avec une joie timide, dardant ses yeux sur

Govinda, pendant qu'harmonieusement retentissaient les anneaux de ses

chevilles et les clochettes de sa ceinture, entra sous le berceau

mystique du bien-aimé qui pour elle était l'univers. Alors elle

contempla Madhava qui mettait en elle seule tout son bonheur, qui avait

si longtemps soupiré pour son étreinte et dont la figure rayonnait alors

d'un ravissement infini. Le coeur du dieu était enlevé par sa vue, comme

les flots de la mer le sont par le disque lunaire. Sa poitrine azurée

étincelait de l'éclat de perles sans taches, comme la surface de la

Yamuna gonflée étincelle des traînées de blanche écume qui couronnent

ses ondes bleues. De sa taille svelte tombaient les plis de sa robe d'un

jaune pâle qui semblait la poussière dorée parsemant les pétales bleues

du lys d'eau. Sa passion était allumée par l'éclair des prunelles

de Radha qui jouaient comme un couple de cygnes au plumage azuré,

s'ébattant près d'un lotus en fleur sur un étang dans la saison des

pluies. Des pendants d'oreille étincelants comme deux soleils faisaient

éclater le plein épanouissement de ses joues et de ses lèvres qui

brillaient de l'humide rayonnement de ses sourires. Les tresses de sa

chevelure entremêlées de fleurs étaient comme un nuage resplendissant

la nuit des couleurs de l'arc-en-ciel lunaire. A son front, un cercle

d'huile odorante extraite du sandal de l'Himalaya brillait comme la

lune qui vient de se lever sur l'horizon. Tout son corps, illuminé par

l'éclat d'innombrables pierres précieuses, resplendissait comme une

flamme. La honte qui, naguère, avait pris pour demeure les larges

pupilles de Radha avait eu honte elle-même et avait fui. Cette beauté à

l'oeil de faon, contemplait avec ravissement la face resplendissante de

Krischna; elle passait tendrement sur le côté de sa couche et l'essaim

des nymphes ses suivantes s'éloignait à petits pas du vert berceau en

s'éventant pour cacher ses sourires.

Govinda, voyant sa bien-aimée gaie et sereine, le sourire aux lèvres

et les flammes du désir dans les yeux, lui dit avec transport pendant

qu'elle reposait sur le lit de feuilles entremêlées de tendres fleurs:

«Mets le lotus de ton pied sur mon sein azuré[119] et que cette couche

soit mon triomphe sur tous ceux qui sont rebelles à l'amour. Accorde un

moment de transport passionné, ô douce Radha, à ton Narayana[120], ton

adorateur. Je te rends hommage. Je presse de mes mains potelées tes

pieds fatigués d'une longue marche. Oh! que ne suis-je l'anneau d'or

qui joue autour de ta cheville! Dis un seul mot d'amour; fais couler le

nectar de l'éclatante lune de ta bouche. Puisque ta douleur de l'absence

s'est enfin dissipée, laisse-moi écarter le voile jaloux qui me dérobe

tes charmes. C'est pour mon bonheur suprême que ces deux pics pénètrent

mon sein et qu'ils étouffent ma flamme. Oh! laisse-moi boire d'ar-dents

baisers à tes lèvres humides. Avec leur eau vivifiante ressuscite ton

esclave consumé par l'incendie de la séparation. Longtemps les chants

du cocila au lieu de charmer ses oreilles ont fait son tourment;

réjouis-les maintenant par le tintement des clochettes suspendues autour

de ta taille, musique qui égale presque la mélodie de ta voix. Pourquoi

tes yeux sont-ils demi-clos? rougissent-ils à la vue d'un jeune amant

qu'a désespéré ton cruel ressentiment? Oh! trêve au chagrin et que nos

transports en chassent jusqu'au souvenir.»

[Note 119: Cela rappelle les Athéniennes qui levaient les jambes pour

leurs maris (Aristophane, Lysistrata).]

[Note 120: Nom de Vichnou sur la mer de lait.]

Le matin, elle se leva tout en désordre, ses yeux trahissant une nuit

sans sommeil; alors le dieu à la robe jaune, considérant ses charmes, se

disait dans son esprit divin:

«Les boucles de ses cheveux sont éparses au hasard, l'éclat de ses

lèvres est terni, sa guirlande et sa ceinture ont quitté leurs sièges

charmants qu'elle regarde dans un pudique silence, et cependant dans cet

état sa vue me ravit.»

Mais Radha, avant de réparer son désordre qu'elle voulait dérober au

cortège de ses suivantes, adressa à son amant qui s'empressait près

d'elle ces tendres paroles:

«Mets, ô fils de Yadu, mets avec tes doigts plus frais que le bois de

sandal, un petit cercle de musc sur ma gorge qui ressemble à un vase

d'eau consacrée (bénitier hindou en forme d'une valve allongée) couronné

de feuilles fraîches et placé à demeure près d'un bouquet d'arbres

printaniers pour rendre propice le dieu de l'amour. Frotte, ô mon

bien-aimé, avec la poudre noire dont le lustre ferait envie aux plus

noires abeilles, ces yeux dont les traits sont plus perçants que les

flèches lancées par l'époux de Reti.

«Attache à mes oreilles, ô dieu d'une beauté merveilleuse, ces deux

pierres précieuses empruntées à la chaîne de l'amour pour que les

antilopes de tes yeux puissent se précipiter vers elles et y jouer à

plaisir. Mets maintenant un frais rond de musc, noir comme les taches

lunaires, sur la lune de mon front et entremêle aux tresses de mes

cheveux de gaies fleurs avec des plumes de paon adroitement arrangées

pour qu'elles flottent gracieusement comme la bannière de Kama.

Maintenant, ô mon tendre coeur, rajuste mes ornements qui ont glissé et

rattache les clochettes d'or à ma ceinture pour qu'elles reposent sur

leur siège semblable aux collines où le dieu à cinq flèches qui vainquit

Sampar[121] garde son éléphant pour le combat[122].»

[Note 121: Kama qui triompha de Sampar.]

[Note 122: Cet alinéa rappelle les soins que l'amant doit donner à sa

maîtresse qui va le quitter, chapitre I du livre II, «la Vie élégante»,

de Vatsyayana.]

Yadava exultait dans son coeur en écoutant sa maîtresse. Il s'empresse

d'accomplir ses désirs folâtres; il place les disques de musc sur ses

appas et sur son front, teint ses tempes de couleurs éclatantes; donne à

ses yeux un nouveau lustre en les encadrant d'un noir plus foncé; orne

les torsades de sa chevelure et son cou de guirlandes fraîches, resserre

à ses poignets ses bracelets relâchés, à ses chevilles ses bracelets

étincelants et autour de sa taille les clochettes de sa ceinture au son

harmonieux.

Tout ce qu'il y a de délicieux dans les accords de la musique, tout ce

qu'il y a de divin dans les méditations de Vichnou, tout ce qu'il y a

d'exquis dans le doux art de l'amour, tout ce qu'il y a de gracieux dans

les rythmes de la poésie, puissent les heureux et les sages le puiser

aux chants de Jayadéva dont l'âme est unie au pied de Vichnou.

Puissiez-vous avoir pour soutien Hery qui se partagea en une infinité de

formes brillantes, quand, avide de contempler avec des myriades d'yeux

la fille de l'Océan, il déploya sa nature de divinité pénétrant tout,

pour refléter sa personne séparément sur chacune des innombrables

pierres précieuses qui constellent les têtes nombreuses du roi des

serpents[123] choisi pour son siège; ce Heri qui, écartant de la gorge

de Petma ses voiles transparents pour contempler les délicieux boutons

qui la couronnent, l'a subjuguée en lui déclarant que quand elle l'a

choisi pour son fiancé sur la mer de lait, l'époux de Parvati (Siva) a,

de désespoir, avalé le poison qui a noirci son cou azuré.

[Note 123: Le serpent Capelle aux têtes multiples forme comme un

capuchon sur la tête de Vichnou.]

III LA MORT D'ADONIS

Enceinte par un inceste, Myrrha a été changée en un arbre dont le tronc

s'entr'ouvre par le travail de Lucine. Il en sort un enfant dans la

gracieuse nudité que le pinceau prête aux amours. C'est Adonis, le plus

beau des enfants. Il parvient à l'adolescence et, jeune homme, est plus

beau que jamais. Il plaît même à Vénus et venge ainsi les infortunes de

sa mère. Éprise d'un mortel, la déesse de la beauté oublie Cythère et

ses rivages sacrés, elle abandonne le ciel lui-même. Le ciel ne vaut pas

Adonis. Elle s'attache à ses pas, elle est sa compagne assidue. Elle

dédaigne les soins de sa beauté et les frais ombrages; les monts, les

bois, les roches buissonneuses la voient errer la jambe nue, la robe

relevée à la manière de Diane; elle anime les chiens, mais contre de

douces et innocentes proies.

Elle évite le sanglier féroce, le loup ravisseur, l'ours armé de griffes

cruelles, le lion qui se gorge du sang des troupeaux.

Elle veut qu'Adonis imite sa prudence. Reposant avec lui sur le vert

gazon, leur tendre couche, elle appuie sur le sein du jeune homme sa

tête gracieuse et lui adresse ces paroles souvent interrompues par des

baisers:

«De grâce, ô mon amant, ne sois pas téméraire au péril de mon bonheur.

Ta gloire pourrait me coûter trop cher. Ni ton âge, ni ta beauté, ni

rien de ce qui sut toucher Vénus, ne saurait attendrir les monstres

de la forêt. Fuis-les, cher Adonis; fuis cette race féroce qui fait

toujours front à l'attaque du chasseur. Crains que ta valeur ne nous

soit fatale à tous deux.»

Attelant les cygnes de son char, la déesse s'élève dans les airs. Mais

les conseils timides révoltent la valeur; forcé dans sa retraite, un

sanglier dont les chiens ont suivi la trace s'apprête à sortir du bois,

lorsqu'un dard oblique lancé par la main d'Adonis l'atteint. Il secoue

le javelot ensanglanté, se retourne furieux contre le jeune homme, lui

plonge dans l'aine ses défenses tout entières et le jette mourant sur la

terre rougie.

Les coursiers à l'aile d'albâtre qui emportaient le char de Cythérée

n'avaient pas encore atteint les rivages de Chypre; de loin, elle a

reconnu les plaintes de son Adonis expirant; elle descend du ciel vers

lui: quel spectacle! Adonis glacé nage dans son sang! Elle déchire ses

voiles, s'arrache les cheveux, se meurtrit le sein:

«Ah! cruels destins, s'écrie-t-elle, je saurai vaincre la rigueur de vos

lois; ma douleur donnera à mon Adonis l'immortalité. Chaque année des

solennités funèbres rappelleront sa mort et mes regrets; une fleur

délicate naîtra de son sang.» Elle dit et sa main verse un nectar

embaumé sur le sang qui d'abord frémit et bouillonne, comme la surface

des eaux que fouette une pluie violente. Une heure ne s'est pas écoulée

et de la mare de sang s'est élevée une fleur rouge comme les grains de

l'éblouissante grenade. Mais son éclat est éphémère; trop frêle, elle

tombe et le vent qui lui donne son nom (anémone de [Grec: anemos]) la

brise et la détruit.

A chaque anniversaire de la mort d'Adonis on chantait l'hymne suivant:

«Je pleurs Adonis; le bel Adonis est mort. Il est mort, le bel Adonis et

les Amours sont en larmes. Quitte, ô Vénus, la pourpre éclatante; bannis

le sommeil; lève-toi, malheureuse amante, frappe ta poitrine et dis à

tous: Le bel Adonis est mort!

«Je pleure Adonis; les amours sont en larmes. Le bel Adonis gît sur le

mont, la cuisse blanche ouverte par une dent blanche, et en expirant

doucement il remplit Vénus de douleur; un sang noir teint ses membres

plus blancs que la neige; ses yeux sont fermés sous ses sourcils et les

roses de ses lèvres ont disparu; avec elles a fui le baiser dont Vénus

ne se détachera jamais. Car Vénus aimera toujours le baiser de l'amant

qu'elle a perdu; mais Adonis ignore le baiser que, mort, il a reçu de

Vénus.

«Je pleure Adonis; les amours sont en larmes. Cruelle, trois fois

cruelle est la plaie béante de l'aîné d'Adonis, mais plus cruelle encore

est la blessure faite au coeur de Vénus! les cheveux épars, à peine

vêtue, les pieds nus, elle erre dans les bois; les buissons la déchirent

et boivent son sang sacré; les larges vallées retentissent au loin de

ses cris perçants qui appellent son époux syrien, _ses délices_.

«Des flots de sang baignent le corps inanimé d'Adonis jusqu'à la

poitrine et rougissent son sein d'albâtre.

«Hélas, hélas[124]! gémit sur Vénus le choeur des amours! En même temps

que son merveilleux amant, elle a perdu sa beauté sacrée. Car Vénus

était belle quand Adonis vivait, et sa beauté est morte avec lui. Hélas,

hélas! Tous les monts et tous les arbres répètent: Hélas, Adonis! Les

cours d'eau sacrés s'associent au deuil de Vénus; les sources pures des

montagnes pleurent aussi Adonis; les fleurs elles-mêmes se dessèchent de

douleur; pendant ce temps Vénus, sur toutes les collines, dans toutes

les vallées, fait entendre cette plainte: Malheur, malheur à Vénus! Le

bel Adonis est mort. L'écho répète: le bel Adonis est mort.

[Note 124: Nous n'avons pu traduire que par le mot: hélas, le cri que

poussaient les pleureuses et le cortège du mort. Le mot grec ou latin

n'a pas d'équivalent en français.]

«Pourquoi une chasse téméraire? Beau, comme tu l'étais, pourquoi

combattre un monstre?» C'est ainsi que Vénus exhalait sa douleur et les

amours se joignaient à sa plainte. Hélas, hélas, Vénus! le bel Adonis

est mort. Vénus verse autant de larmes qu'Adonis répand de sang. Des

fleurs s'élèvent de la terre ainsi abreuvée,--une rose naît de chaque

goutte de sang, une anémone de chaque larme.

«Je pleure Adonis; le bel Adonis est mort. Cesse, ô Vénus, d'errer

désespérée dans la forêt. Voici une tendre couche; voici un lit préparé

pour Adonis. Il est à Vénus, mais, toi, tu es mort, ô Adonis! et quoique

mort, tu es beau, beau comme dans le sommeil. Dépose-le vêtu du léger

habillement avec lequel il dormait près de toi d'un sommeil divin sur un

lit d'or; ce lit lui-même tend les bras à Adonis tout sanglant. Quand

il y sera couché, couronne-le d'or et de fleurs; à sa mort, toutes les

fleurs se sont flétries avec lui. Oins ses membres de l'huile la plus

précieuse, des plus riches essences. Périssent tous les parfums; puisque

ton parfum, Adonis, a péri. Hélas! hélas! qui pourrait refuser ses

pleurs au malheur de Vénus blessée dans son amour.

Dès qu'elle vit, qu'elle connut la blessure mortelle d'Adonis, dès

qu'elle vit le sang rougir sa cuisse entr'ouverte, lui tendant les bras,

elle s'écria: «Vis, Adonis, vis, infortuné, pour que je t'étreigne

jusqu'au dernier moment, que je te serre dans mes bras et que je

confonde mes lèvres avec les tiennes. Relève-toi, Adonis, pour me donner

un baiser suprême, pendant le temps seulement que dure un baiser, un

baiser par lequel le souffle de ta vie s'écoulera dans ma bouche et ton

âme dans mon coeur; un doux baiser que j'épuiserai en buvant ton amour;

un baiser que je garderai en moi comme Adonis lui-même, puisque toi,

infortuné, tu fuis loin de moi, pour toujours, vers le sombre Achéron,

vers le roi terrible et inexorable; et _moi_, malheureuse, je vis!

déesse, je ne puis mourir pour te suivre.

«Reçois mon époux, ô Proserpine!

«Tu es bien plus puissante que moi, car tout ce qui est beau va vers

toi. Hélas, mon désespoir est sans bornes et ma douleur inconsolable!

«Et je pleure Adonis que j'ai perdu et le chagrin me dévore! Tu meurs,

ô trois fois regretté! mon bien-aimé a passé comme un rêve! Maintenant,

Vénus est veuve et les amours sont en deuil. Son baudrier n'existe plus.

«Adonis est étendu couché sur la pourpre; autour de lui gémissent les

amours éplorés, les cheveux rasés pour son deuil; l'un d'eux brise du

pied ses flèches, l'autre son arc, un troisième son carquois empenné;

un quatrième le déchausse; d'autres apportent de l'eau dans des bassins

d'or, un amour lave sa blessure, un autre évente Adonis de ses ailes.

«Hélas! hélas! gémit sur Cythérée le choeur des Amours.

«L'hyménée a éteint sa torche tout entière au seuil de son temple.

L'hymen refuse de développer la couronne nuptiale aujourd'hui, car la

sienne est brisée. Le chant des épousailles ne répète plus hymen! hymen!

il gémit: hélas, hélas! hélas, hélas, Adonis! bien plus encore hélas,

hyménée!

«Les grâces pleurent le fils de Cinyre, s'écriant de concert: Hélas,

hélas! Il est mort le bel Adonis! Et leurs cris sont encore plus

perçants que les tiens, ô Dioné.

Les muses elles-mêmes pleurent Adonis; elles appellent Adonis par leur

chant; mais lui reste sourd à leur appel. Ce n'est point qu'Adonis

dédaigne d'y répondre. Mais Proserpine retient dans ses liens son

captif.

«Cesse ton deuil, ô Cythérée; ne frappe plus ta poitrine, fais taire les

cris plaintifs; au prochain anniversaire il faudra reprendre le deuil et

les larmes.»

LE CANTIQUE DES CANTIQUES

1er _Acte_. CHAPITRE I

SALOMON

1. Donne moi un baiser de ta bouche; tes mamelles sont meilleures que le

vin.

2. Elles sont parfumées des onguents les plus suaves. Ton nom est de

l'huile limpide. Sa douceur t'a gagné le coeur de tes compagnes.

3. Laisse moi te suivre. L'odeur de tes parfums nous guidera. Nous

tressaillerons et nous nous réjouirons en toi, en nous rappelant tes

mamelles plus douces que le vin: tu es l'amour des justes.

2e _Acte_. L'ÉPOUSE

4. Je suis noire, ô filles de Jérusalem, mais je suis belle, comme les

tentes sur le Cedar, comme les pavillons de Salomon.

5. Ne faites pas attention à ma couleur, car le soleil m'a noircie. Les

fils de ma mère se sont armés contre moi et m'ont forcé de garder les

vignes. Mais je n'ai pas gardé ma propre vigne.

6. Apprends-moi, ô toi que mon âme chérit, le lieu où paît ton troupeau

et celui où tu reposes à midi, afin que je ne m'égare pas vers les

troupeaux de tes compagnons.

SALOMON

7. Si tu t'es perdue, ô la plus belle des femmes, va, suis les traces

des troupeaux et fais paître tes boucs près des tentes des bergers.

8. O mon amie, tu ressembles à mes chevaux de guerre qui ont brillé aux

chars de Pharaon.

9. Tes joues sont belles comme celles de la tourterelle; ton cou est

comme un filet de perles.

10. Nous te ferons des colliers d'or marquetés d'argent.

L'ÉPOUSE

11. Pendant que le roi était dans son divan, mon nard a exhalé son

parfum.

12. Mon bien aimé est pour moi comme un sachet de myrrhe, il reposera

entre mes seins.

13. Mon bien aimé est pour moi comme une grappe de cypre dans les vignes

d'Engaddi.

SALOMON

14. Tu es belle, ô mon amie! tu es belle! Tes yeux sont ceux des

colombes.

L'ÉPOUSE

15. Tu es beau, ô mon ami, et plein d'éclat. Notre lit est de fleurs.

16. Les poutres de notre palais sont de cèdre et nos lambris de cyprès.

CHAPITRE II

L'ÉPOUSE

1. Je suis la fleur des champs et le lys de la vallée.

SALOMON

2. Tel le lys entre les épines, telle mon amie entre les jeunes filles.

L'ÉPOUSE

3. Tel l'oranger par rapport aux arbres sylvestres, tel mon bien aimé

entre les jeunes hommes. Je me suis assise à l'ombre de celui que mon

coeur désirait, et son fruit a été doux à mon palais.

4. Il m'a fait entrer dans son cellier à vin; il a rangé son amour pour

moi comme des guerriers pour le combat.

5. Ceignez moi de fleurs odorantes; enguirlandez moi des feuilles et

des fruits de l'oranger, fortifiez moi de toutes leurs senteurs, car je

languis d'amour.

6. Il mettra sa main gauche sous ma tête et m'enlacera au-dessous des

épaules de son bras droit.

SALOMON

7. Je vous adjure, ô filles de Jérusalem, par les gazelles et les biches

des champs, de ne pas troubler son repos, de ne pas éveiller ma bien

aimée contre son gré.

3e _Acte_. L'ÉPOUSE

8. J'entends la voix de mon bien aimé; le voici qui bondit dans la

montagne et qui franchit les collines.

9. Comme le petit de la gazelle et le faon; le voici derrière notre mur;

il regarde par les ouvertures de l'habitation; il s'efforce de voir à

travers les grillages[125].

[Note 125: En Orient les habitations n'ont pas de fenêtres, mais des

ouvertures fermées seulement par des persiennes ou des treillis.]

10. Voici que mon bien aimé me dit: Lève-toi, mon amie, ma colombe, ma

toute belle et viens!

11. Car déjà la mauvaise saison est passée, les pluies ont cessé, les

beaux jours sont revenus.

12. Les fleurs reparaissent dans notre terre; on va commencer la taille;

on a entendu roucouler la tourterelle.

13. Le figuier forme ses fruits; les vignes en fleurs répandent leur

odeur. Lève-toi, mon amie, ma belle, et viens.

SALOMON

14. Ma colombe est dans les cavités de la pierre, dans les retraits de

la clôture; montre-moi ton visage, fais entendre ta voix; car ta voix

est douce et ta figure charmante.

15. Qu'on prenne les petits renards qui dévorent les vignes; car notre

vigne est en fleurs.

L'ÉPOUSE

16. Mon bien aimé est à moi et je suis à mon bien aimé qui se repaît au

milieu des lys.

17. Jusqu'à ce que le jour ramène le zéphir et que les ombres se

dissipent. Reviens, ô mon bien aimé, semblable à la gazelle et au faon,

sur la montagne de Bether.

4e _Acte_. CHAPITRE III

L'ÉPOUSE

1. Pendant des nuits, j'ai cherché sur ma couche, celui qu'aime mon âme

et je ne l'ai pas trouvé.

2. Je me lèverai et je parcourrai la ville; dans les bourgs et les

carrefours, je chercherai celui qu'aime mon âme.--Je l'ai cherché et je

ne l'ai pas trouvé.

3. Les gardiens de la ville qui font la ronde de nuit m'ont rencontrée.

«Avez-vous vu celui que mon âme chérit?»

4. Un peu plus loin, j'ai trouvé celui que mon âme chérit. Je l'ai pris

avec moi et je ne le laisserai point aller que je ne l'aie fait entrer

dans notre maison et amené dans l'appartement de ma mère.

SALOMON

5. Je vous adjure, ô filles de Jérusalem, par les gazelles et les biches

des champs, de ne pas troubler son repos, de ne pas éveiller ma bien

aimée avant la fin de son sommeil.

5e _Acte_.

6. Quelle est cette beauté qui s'avance du désert, semblable à une

colonne de fumée issue des aromates de la myrrhe, et de toutes les

poudres du parfumeur?

7. Autour du lit de Salomon veillent soixante vaillants entre les plus

vaillants d'Israël.

8. Tous très aguerris, l'épée nue, appuyée à la cuisse, prêts contre

tout danger nocturne.

9. Le roi Salomon s'est fait construire avec du bois du Liban un

palanquin semblable à un trône.

10. Les colonnes sont d'argent, l'appui pour la tête est d'or, le

baldaquin est de pourpre et le fond est une marqueterie qui charme les

veux des filles d'Israël.

Sortez de vos maisons, ô filles de Sion, pour voir le roi Salomon avec

le diadème dont l'a ceint sa mère, le jour de ses noces, jour de joie

pour son coeur.

CHAPITRE IV

SALOMON

1. Que tu es belle, ô mon amie, que tu es belle! Tu as des yeux de

colombe, sans parler de tes traits qu'on ne voit pas[126]. Tes cheveux

sont comme les troupeaux de chèvres aux flancs du mont Galaad.

[Note 126: On suppose ici qu'une partie de la figure était voilée comme

aujourd'hui celle des femmes arabes.]

2. Tes dents sont comme des brebis fraîchement tondues qui montent du

lavoir chacune d'elles ayant sa gemelle et aucune n'étant stérile.

3. Tes lèvres sont une écharpe écarlate et ton parler est doux. Tes

joues sont comme des moitiés de grenades, et ton voile cache d'autres

attraits.

4. Ton cou est comme la tour de David munie de créneaux et à laquelle

sont suspendus mille boucliers, toute l'armure des vaillants.

5. Tes seins sont deux faons gémeaux qui paissent entre les lys.

6. Jusqu'à ce que l'aube ramène le zéphyr et que les ombres

disparaissent, j'irai à la montagne de myrrhe et à la colline d'encens.

7. Tu es parfaitement belle, ô mon amie, il n'y a sur toi aucune tache.

8. Viens du Liban, ô mon épouse, viens du Liban, viens! Laisse ton

regard tomber sur moi du front de l'Amana, des sommets de Samit et

d'Hermon, des demeures des lions, des montagnes des léopards.

9. Tu as fait à mon coeur une blessure incurable, ma soeur, mon épouse,

avec un seul regard de tes yeux, avec une boucle de tes cheveux sur ton

cou.

10. Que tes seins sont beaux ô ma soeur, mon épouse! ils sont plus beaux

que le vin, et ton parfum surpasse tous les aromates.

11. Tes lèvres sont des rayons de miel; ta langue distille le lait et le

miel; tes vêtements exhalent l'odeur de l'encens.

12. Ma soeur, mon épouse est un jardin fermé, une fontaine réservée, une

source d'eau scellée[127].

[Note 127: Dans les versets 12 et 13, l'épouse est désignée comme la

terre, le jardin, la fontaine de l'époux. Cette comparaison se continue

au chapitre V, jusqu'au 6° acte, dans un langage figuré. Précédemment la

vigne, le lys, etc., paraissent aussi désigner métaphoriquement l'épouse

ou s'y rapporter.--Le dernier alinéa du 5° acte semble une manière

d'exprimer la joie en la faisant partager aux amis.]

13. Ta terre est un paradis (jardin délicieux) de grenadiers, de

pommiers, de cypre et de nard.

14. Qui abonde en nard, en crocus, en cynemone, en tous les bois

odorants du Liban; la myrrhe, l'aloès et tous les meilleurs aromates y

sont en profusion.

15. Fontaine des jardins; puits avivé par les eaux qui se précipitent du

Liban.

16. Lève toi Aquilon; accours Auster: soufflez sur mon jardin et faites

en exhaler les parfums.

CHAPITRE V

L'ÉPOUSE

1. Que mon bien aimé descende à son jardin, goûter l'orange et la

grenade (_Appel de l'épouse_).

SALOMON

Je suis venu dans mon jardin, ma soeur, mon épouse; j'ai mélangé ma

myrrhe et mes aromates dans les proportions voulues; j'ai goûté les

rayons de mon miel; j'ai bu mon vin et mon lait; amis mangez et buvez!

très chers enivrez-vous!

6e _Acte_. L'ÉPOUSE

2. Je dors et mon coeur veille: c'est la voix du bien aimé qui frappe à

ma porte: «Ouvre-moi, ma soeur, mon amie; ma colombe, mon immaculée; car

ma tête est trempée de rosée et mes cheveux dégouttent mouillés par la

nuit.»

3. J'ai ôté ma tunique; comment pourrais-je la remettre? Je me suis lavé

les pieds, comment les souillerais-je?

4. Mon bien aimé a introduit sa main par une fente et mon ventre a

tressailli à son toucher.

5. Je me suis levée pour ouvrir à mon bien aimé, la myrrhe coulait de

mes mains et de mes doigts courbés en globe.

45. J'ai tiré le verrou de ma porte. Mais le bien aimé n'avait pas

attendu. Il était parti. Mon âme s'était fondue à ses paroles. Je l'ai

cherché et ne l'ai pas trouvé; je l'ai appelé et il n'a pas répondu.

7. Les gardiens de ronde m'ont rencontrée; ils m'ont frappée et blessée.

Ils ont emporté mon voile.

8. Je vous en conjure, ô filles de Jérusalem, si vous trouvez mon bien

aimé, dites lui que je languis d'amour.

LES JEUNES FILLES

9. Quel est ton bien aimé entre les aimés, ô la plus belle des femmes?

Quel peut être ton bien aimé entre les aimés, pour que tu nous implores

ainsi?

L'ÉPOUSE

10. Mon bien aimé est blanc et vermeil. Il brille entre des milliers.

11. Sa tête est l'or le plus pur, ses cheveux, souples comme des

palmiers, sont noirs comme des corbeaux.

12. Ses yeux sont des colombes au bord de l'eau, qui ont été baignées

avec du lait et se tiennent près des ruisseaux pleins.

13. Ses joues sont comme de beaux gâteaux d'aromates. Ses lèvres sont

des lys qui distillent la myrrhe la plus excellente.

14. Ses mains sont des coupes d'or constellées de rubis. Son ventre est

de l'ivoire parsemé de saphirs.

15. Ses jambes sont des colonnes de marbre montées sur des bases d'or.

Son aspect est celui du Liban et son port celui du cèdre.

16. Sa voix est des plus suaves, tout en lui séduit.

Tel est celui que j'aime et qui m'aime, ô filles de Jérusalem.

LES JEUNES FILLES

Où s'en est allé ton bien aimé? De quel côté s'est-il dirigé? Nous

voulons le chercher avec toi.

CHAPITRE VI

L'ÉPOUSE RETROUVANT SON BIEN AIMÉ

1. Mon bien aimé est descendu vers le plant des aromates, pour jouir des

délices de ses jardins et cueillir des lys.

2. Je suis à mon bien aimé et mon bien aimé est à moi, lui qui se repaît

entre les lys.

SALOMON

3. Tu es belle, mon amie, douce et radieuse comme Jérusalem, imposante

comme un front d'armée.

4. Détourne tes yeux de moi; car ils m'ont ravi hors de moi. Tes cheveux

sont comme des troupeaux de chèvres qui pendent du Galaad.

5. Tes dents sont comme un troupeau de brebis au sortir du lavoir, dont

chacune à sa jumelle et dont aucune n'est stérile.

6. Tes joues sont comme des moitiés de grenades sous le voile qui dérobe

tes autres attraits.

7. J'ai soixante reines, quatre-vingts concubines et des jeunes filles

sans nombre.

8. Mais ma colombe, ma parfaite est unique; elle est l'unique de sa

mère, sa préférée, son tout.

Les jeunes filles l'ont vue et l'ont proclamée heureuse entre toutes.

Les reines et les concubines l'ont elles-mêmes applaudie (en s'écriant):

9. Quelle est celle-ci qui apparaît comme l'aurore à son lever, belle

comme la lune, resplendissante comme le soleil, terrible comme un front

d'armée.

10. Je suis descendu au verger pour voir les fruits de la vallée et

savoir si la vigne a fleuri et si les orangers et les grenadiers ont

ébauché leurs fruits.

11. Et je n'ai rien su, car mon âme était effarée et emportée bien loin

comme les quadriges d'Aminadab.

12. Reviens, reviens, ô Sulamite, nous ne pouvons nous passer de ta vue.

CHAPITRE VII

1. N'admire-t-on pas en elle tout un choeur de danse? Que tes pas sont

gracieux et que tes pieds sont beaux dans tes riches chaussures, fille

de roi. Les jointures de tes jambes avec tes flancs ressemblent à des

colliers d'un travail achevé.

2. Ton nombril est comme une coupe ciselée toujours pleine; ton ventre

comme un tas de froment entouré de lys.

3. Tes seins sont comme un couple de faons gémeaux.

4. Ton cou est une tour d'ivoire. Tes yeux sont comme les piscines

d'Hésebon aux portes de Beth-rabbim. Ton nez est comme la tour du Liban

en face de Damas.

5. Ta tête est comme le mont Carmel et tes cheveux l'encadrent, comme de

noires bordures la pourpre royale.

6. Que tu es belle! que tu es ravissante, ô la plus aimée des femmes.

7. Pour le port et l'élégance de la taille tu es un palmier; tes appas

sont deux grappes.

8. J'ai dit: Je monterai sur le palmier et je cueillerai ses fruits. Tes

seins seront pour moi les grappes de la vigne et l'odeur de ta bouche le

parfum des oranges.

9. Ton gosier harmonieux est un vin excellent; c'est le vin favori du

bien aimé; il fait les délices de ses lèvres et de ses dents.

L'ÉPOUSE

10. Je suis toute à mon bien aimé et il est tout à moi.

7° _Acte_

11. Viens, ô mon bien aimé, errons à l'aventure dans la campagne,

reposons sous des toits rustiques.

12. Levons-nous le matin pour parcourir les vignes; regardons si elles

sont en fleurs, si les fleurs donneront des fruits; si les orangers ont

fleuri; Là je t'abandonnerai mes appas.

13. Les mandragores répandent leurs parfums. Nos arbres ont tous leurs

fruits; anciens et nouveaux je les ai tous conservés pour toi, mon bien

aimé[128].

[Note 128: Cela paraît encore une métaphore.]

CHAPITRE VIII

1. Que n'es-tu mon frère! que n'as-tu sucé les mamelles de ma mère! pour

que, en tout lieu où je te rencontre, je puisse te couvrir de baisers

sans que personne me regarde avec mépris.

2. Je te prendrai par la main et je te conduirai dans la maison de ma

mère; j'écouterai tes leçons; je te préparerai pour breuvage un vin

délicieux, et le jus des grenades et autres fruits semblables que

j'exprimerai pour toi.

3. Sa main gauche sous ma tête, il m'enlacera au-dessous des épaules de

son bras droit.

4. Je vous en conjure, ô filles de Jérusalem, ne troublez pas son repos,

ne l'éveillez pas contre son gré.

8e _Acte_

SALOMON

5. Quelle est celle-ci qui s'avance du désert, éblouissante d'attraits,

s'appuyant sur son bien aimé?--Je t'ai éveillée sous un arbre fruitier:

Là ta mère a été fécondée, là elle t'a conçue.

L'ÉPOUSE

6. Mets-moi sur ton coeur comme un sceau (talisman), place-moi sur

ton bras comme une amulette, car l'amour est fort comme la mort et

la jalousie cruelle comme l'enfer; ses flambeaux sont les torches de

l'incendie (le feu et la flamme).

7. Des torrents d'eau ne peuvent éteindre l'amour et la violence des

flots ne saurait le ruiner. Si un homme donne toute sa richesse au lieu

d'amour, c'est comme s'il ne donnait rien.

8. Notre soeur est petite et n'a pas encore de seins. Que ferons-nous à

notre soeur lorsqu'on traitera pour elle?

9. Si c'est un mur couronnons le de défenses (créneaux) en argent; si

c'est une porte, fermons la solidement avec des ais de cèdre étroitement

assemblés.

10. Je suis un mur. Ma gorge est une tour. Je suis donc à ses yeux comme

ayant trouvé le repos.

11. Salomon possède une vigne à Baal-Hamon; il y a préposé des hommes

qui la gardent et donnent chacun mille pièces d'argent pour ses fruits.

12. Ma vigne à moi, c'est moi-même. Qu'il y ait mille pièces d'argent

pour toi et deux cents pour ceux qui gardent les fruits.

13. Toi qui te repais dans les jardins, nos amis écoutent, fais-moi

entendre ta voix.

14. Fuis, ô mon bien aimé! bondis comme la gazelle et le faon sur les

montagnes embaumées par les aromates[129].

[Note 129: Ce verset, le dernier, semble indiquer la fin brusque d'une

scène amoureuse.]

DERNIÈRES RÉFLEXIONS

Quelle simplicité! quelle sobriété! quelle noblesse d'expression! Et,

par comparaison avec le Govinda Gita, quelle chasteté dans les images

avec une passion plus vraie et plus forte!

Ce n'est pas sans doute l'éblouissante splendeur de la toute puissante

nature de l'Inde immense; mais c'est la grande poésie de la mer et du

désert qui entourent la terre promise et des montagnes qui la dominent

ou accidentent son relief paré de la riche végétation des rives de la

Méditerranée, au moins dans les parties citées.

C'est encore la vigueur de la nature animée, mélange de la force encore

indomptée et de la douceur pastorale.

Le cantique lui emprunte des images tantôt suaves, tantôt sévères,

toujours frappantes. Il en emprunte aussi au caractère viril de la

population à la fois agricole et guerrière au temps des juges et des

Rois. L'esclavage était une exception. Sous l'autorité du père, les

membres des deux sexes de la famille, presque sur un pied d'égalité et

tous menant une vie pure, travaillaient ensemble à faire fructifier

l'héritage échu en partage à leurs pères. Ces traits ressortent dans la

mise en scène et dans les actes du poëme.

Depuis le Cantique des Cantiques, l'envahissement des moeurs orientales,

grecques et romaines, et l'oppression constante de la nation à la suite

de malheurs inouïs, ont abaissé successivement de plus en plus le niveau

moral de la femme juive. La lettre a tué l'esprit et les rabbins ont

jeté ce cri patriotique: «Depuis la ruine du Temple, l'amour n'a plus de

saveur.»

Selon eux, les aspirations naturelles de la femme juive se réduisent aux

deux satisfactions suivantes que leur assure la Loi:

1° Le droit à la parure, pour qu'elle soit toujours séduisante. C'est

le principe des Brahmes.--Il est prescrit aux juives de s'habiller

magnifiquement le jour du sabbat. Aussi, dans tous les pays ou les juifs

ont conservé leur costume, voit-on, les jours de fête, leurs femmes

surchargées d'étoffes brodées d'or ou de couleurs éclatantes, de bijoux,

etc.

2° Le droit conjugal--le mari se doit incessamment. C'est à peine si,

par exception, il peut faire une trêve de huit jours. La femme du peuple

peut l'empêcher de prendre la mer, d'aller à la guerre, de choisir tel

métier ou telle profession antipathique à l'amour conjugal, par exemple

celle de savant. A ce titre le docteur de la loi, par une immunité

unique, n'est obligé envers sa femme qu'une fois par mois (Voir A.

Castaing: Condition de la femme mariée chez les juifs au premier siècle

avant Jésus-Christ).

Pour le précepte écrit à ce sujet, aussi bien que pour le Kama-shastra

il n'y a ni mystère ni oubli. Comme lui, il expose et dirige les choses

par compas et mesures. Il va plus loin, il marque les inconvénients des

méthodes vicieuses, les agréments des bons procédés.

L'Erotologie hindoue est au moins égalée par le texte officiel de

l'Hébraïsme traditionnel.

Excellente ménagère, bonne mère de famille, admise à la synagogue à

certains anniversaires, fêtes à la fois de la nation et des familles,

la femme juive se relève à mesure que l'esprit moderne pénètre et

réhabilite sa race.

Depuis Salomon jusqu'à Esdras, sauf pendant des intervalles plus ou

moins longs et fréquents de retour au Dieu unique, un grand nombre

de Juifs pratiquèrent les cultes des divinités mâles et femelles de

l'Assyrie, d'Adonis et même de Priape.

On lit au livre III des Rois, Chap. XV, 12 et 13.

«Asa, arrière petit-fils de Salomon, fit mettre à mort les efféminés et

interdit à sa mère Mancha la présidence du culte de Priape et du bois

(Lucus) qu'elle lui avait consacré; il détruisit la grotte de ce dieu,

brisa son idole obscène et en jetta les cendres dans le torrent du

Cédron.»

Le prophète Ezéchiel rend compte d'une vision où lui apparurent des

femmes qui pleuraient Adonis dans le temple de Jérusalem, des animaux

sacrés de l'Egypte figurés sur ses murs, et, devant le sanctuaire, des

Juifs sacrifiant par le feu leurs enfants sur l'autel de Moloch.

Dans le livre IV nous voyons:

1° Au chap. XVII qui concerne Israël.

21. Après Salomon, les dix tribus d'Israël se séparèrent de la maison de

David (qui continua de régner à Jérusalem sur la tribu de Juda et les

lévites) et se donnèrent pour roi Jéroboam qui leur fit abjurer la loi

de Moïse.

22. Israël persévéra dans ce péché, adorant les dieux étrangers et se

livrant à toutes les abominations (impudicités).

24. Après la prise de Samarie leur capitale, le roi d'Assyrie emmena les

dix tribus dans la Médie et les remplaça par un certain nombre de ses

sujets de diverses provinces. Ceux-ci adorèrent à la fois leurs propres

dieux et celui des Juifs.

2° Aux chap. XXI et XXIII qui concernent le royaume de Juda:

XXI. Manassé adopta les idoles des nations, rétablit sur les hauts lieux

le culte qu'avait proscrit son père Ezéchias, consacra à Baal des autels

et des bois sacrés (lucos), affecta deux parties du temple de Jérusalem

à toute la milice du ciel (dieux Sidéraux des Chaldéens), sacrifia son

fils par le feu à Moloch, établit des oracles, des pythonesses, des

augures, etc.

XXIII. Josias détruisit tout ce que Salomon et ses successeurs avaient

consacré au culte idolatrique; dans la maison du Seigneur il fit raser

les chambres des _efféminés_ et le bois sacré (lucus) où des femmes se

tenaient sous des abris à la disposition de ceux-ci. Il brûla le char et

les chevaux du soleil qu'on avait placés à l'entrée du temple. Il pollua

et ruina tout ce que Salomon avait élevé sur le mont de l'offense[(130)]

à Jérusalem en l'honneur d'Astaroth (d'où Astarté) idole de Sidon, de

Chamos (Kama) dieu de Moab et de Melchon Ammon.»

[Note 130: (Mons offensionis). On avait ainsi nommé le lieu où Salomon

avait élevé des autels aux dieux des peuples voisins, sans doute pour

les concilier après les avoir assujettis. Ce fut un grand scandale pour

les Juifs.]

A travers toutes les chutes et tous les scandales, les familles

sacerdotales de Jérusalem et les sectes zélatrices maintinrent toujours

vivace, au moins dans une élite, la foi dans le Seigneur avec une

constance invincible et une passion, dont Jérémie fût l'interprète

sublime dans ses lamentations et surtout dans le psaume CXXXVI.

Nous qui, après Béranger, avons eu encore à pleurer sur la France, nous

ne pouvons nous empêcher d'être émus par son chant patriotique:

1. Assis sur la rive du fleuve de Babylone, nous pleurions, nous

rappelant les souvenirs de Sion.

2. Nous avons suspendu nos lyres aux saules que baignent ses eaux.

3. Ceux qui nous emmenaient captifs voulurent connaître nos chants

sacrés. Chantez-nous, nous dirent-ils, un des hymnes de Sion.

4. Comment pourrions-nous chanter le cantique du Seigneur sur la terre

étrangère?

5. Plutôt que de t'oublier, ô Jérusalem, que j'oublie l'usage de ma main

droite!

6. Que ma langue reste fixée à mon palais, si je cesse de me souvenir

de toi, si jamais tu cesses d'être pour moi la source de toute joie, ô

Jérusalem!

7. N'oublie pas, Seigneur, les fils d'Edom qui, au jour suprême de

Jérusalem, criaient: Anéantissez, anéantissez-la jusqu'aux fondements.

8. Et toi, misérable fille de Babylone: heureux qui te rendra les maux

que tu nous as faits, les coups que tu nous as portés!

9. Heureux qui prendra tes enfants pour les écraser contre la pierre!

_Reine du monde, ô France, ô ma patrie,

Relève enfin ton front cicatrisé._

TABLE DES MATIÈRES

INTRODUCTION

Des règles concernant les moeurs dans les trois branches

principales de la race arienne: les Indiens, les Grecs et les Romains.

Du naturalisme et de l'érotisme dans les religions et le culte de

l'Inde brahmanique.

Du lingam, de l'Yoni, du lingam-yoni.

Expansion du culte naturaliste en dehors de l'Inde et notamment dans

l'Asie-Mineure.

AVANT-PROPOS

LITTÉRATURE ÉROTIQUE DE L'INDE

SON ORIGINE ET SON RÔLE RELIGIEUX ET POLITIQUE

LE KAMA-SOUTRA. PLAN DU LIVRE

TITRE PREMIER

PRÉLIMINAIRES DU KAMA-SOUTRA

CHAPITRE I.--Invocation au Dharma, à l'Artha et au Kama. Des mérites

relatifs à ceux-ci.

Appendice au chapitre premier.

1. Hymne à Kama.

2. Invocations du poème de Lucrèce, de _l'Art d'aimer_ d'Ovide et de la

Callipédie.

CHAPITRE II.--De la possession des soixante-quatre arts libéraux.

Appendice au chapitre II.

1. Énumération des arts libéraux donnée par le Lalita-Vistara.

2. Quatre classes de femme. Leurs qualités distinctives, tableau.

CHAPITRE III.--De la possession des soixante-quatre talents de volupté

enseignés par le _Kama-Soutra_.

Appendice.

1. Éducation sensuelle dans l'Inde.

2. Sévère en Occident.

3. Éducation selon Ovide.

LA VIE ÉLÉGANTE.--LES DIVERSES SORTES D'UNIONS SEXUELLES,

L'AMOUR PERMIS ET L'AMOUR DÉFENDU

CHAPITRE I.--La vie élégante ou d'un homme fortuné.

§ 1. L'intérieur, les amis et la maîtresse.

Appendice au § 1.

1º Barthriari, les amours d'un homme fortuné selon les saisons.

2º Visite de Corine à Ovide; une nuit de Cinthie donnée à Properce.

§ 2. Fêtes religieuses; réunions de société; promenades aux jardins et

aux bains publics.

Appendice au § 2.

1. Dialogue ou conversation indienne composée de citations des poètes;

une citation de Pétrone.

2. La jeune vierge; Catulle, l'Arioste, naïvetés gauloises.

CHAPITRE II.--Différentes sortes d'unions sexuelles.

Appendice.--Deux notes dont une citation du P. Gury.

CHAPITRE III.--De l'amour permis et de l'amour défendu.

Appendice.--1º Les veuves; 2º l'avortement dans l'Inde; à Rome, au

temps d'Ovide; 3º décence extérieure dans l'Inde. Nº 4. De

l'empêchement à l'union pour alliance dans l'Inde.

Doctrine de l'Église; le P. Gury.

TITRE III

DES CARESSES ET MIGNARDISES QUI PRÉCÈDENT OU ACCOMPAGNENT

L'UNION SEXUELLE.

CHAPITRE I.--Les baisers. Sept sortes de baisers et leur description.

Appendice.--1º Bathriari; 2º Ovide; 3º des attouchements permis et

défendus. Le P. Gury.

CHAPITRE II.--Desembrassements ou étreintes, classification et

description.

CHAPITRE III.--Pressions et frictions; marques avec les ongles,

égratignures.

Appendice.--1º Ovide, frictions: 2º danger des égratignures.

CHAPITRE IV.--Des morsures. Classification des morsures; comment elles

doivent être faites et reçues.

Appendice: Ovide--Properce, livre III, élégie VIII.

CHAPITRE V.--Des diverses manières de frapper, et des petits cris qui

répondent aux coups donnés.

Appendice.--1º Contenance des femmes dans les jeux amoureux; 2º Ovide,

coups; Tibulle, scène violente; 3º Properce, lutte des

filles de Sparte; Lucien: Lucius et Palestra.

CHAPITRE VI.--Querelles entre amants.

Appendice.--Ovide, _Art d'aimer_, livre II. Properce, livre IV, élégie

VIII, l'Infidélité.

CHAPITRE VII,--Goûts sexuels divers des femmes des différentes

contrées de l'Inde.

Appendice.--1º Quelques renseignements sur les femmes de l'Inde.

2º Goûts sexuels des dames romaines sous les Césars.

3º Ce qui en Europe plaît aux femmes, suivant leur

nationalité.

TITRE IV

DES DIFFÉRENTES MANIÈRES DE SE TENIR ET D'AGIR DANS L'UNION

SEXUELLE.

CHAPITRE I.--Classification des hommes et des femmes d'après les

dimensions de leurs organes sexuels; l'intensité de leur

passion (génésique); la durée de l'acte sexuel.

Appendice.--1º Ovide et Martial; 2º Intensité de la passion; 3º Durée

de l'acte charnel; 4º Simultanéité des spasmes.

CHAPITRE II.--Positions et attitudes diverses dans l'accomplissement

de l'acte sexuel qui favorisent la fécondation.

Appendice.--1º Ovide, _Art d'aimer_, livre III; 2º Théologiens;

3º Médecins.

CHAPITRE III.--Attitudes qui ont pour but unique la volupté.

Appendice.--1º De la sodomie imparfaite dans l'Inde, de de la sodomie

parfaite dans l'Inde, chez les Musulmans, en Grèce et à

Rome. 2º Catulle, extrait. 3º Tibulle, extrait. 4º

Juvénal, extrait. 5º Chez les Arabes, algériens.

CHAPITRE IV--Rôle de l'homme dans l'union, actes divers.--Signes de la

satisfaction de la femme.

Appendice.--Plaisir de la femme dans l'union.

CHAPITRE V.--Ce qui se passe quand la femme prend le rôle actif.

Appendice.--1º Pétrone, le vieillard Eumolpe. 2º Ovide, _l'Art

d'aimer_, livre III.

CHAPITRE VI.--De l'Auparishtaka, ou de l'hyménée avec la bouche.

--Nomenclature des degrés divers. Des eunuques et autres

personnes qui sont les instrumente de cette union.

Amours Lesbiennes, opinions diverses des casuistes de

l'Inde.

Appendice.--1º Pratique ancienne et actuelle de l'Auparishtaka.

2º Rôle des eunuques dans l'Inde. 3º Autre emploi.

Note 4. Représentation de l'Auparishtaka et autres obscénités. Nº 5

Martial. Note 6. Talents intimes de quelques hommes et de

quelques femmes. Nº 7 Docteur Garnier.

TITRE V

COMMENT, POUR L'ACTE SEXUEL, ON VIENT EN AIDE A LA NATURE

CHAPITRE I.--Attouchements.--Appendice.--1º Opinion des théologiens.

2º Opinion des médecins, Ambroise Paré, Jules Guyot,

Gauthier.

CHAPITRE II.--Les Apadravyas ou moyen d'augmenter et de diminuer les

organes sexuels.

Appendice.--1º Préparations astringentes pour les femmes. 2º Ennemis

de la virilité. 3º Onanisme mécanique. 4º Scènes

d'aphrodysie. Ovide, Properce, l'Arioste.

CHAPITRE III.--Aphrodisiaques.--Appendice. 1º Ovide. 2º Les

aphrodisiaques actuels en Europe, chez les Chinois, chez

les Arabes. 3º Principales affections qui mettent en jeu

le système génital.

CHAPITRE IV.--De l'embellissement artificiel.

Appendice.--1º Conseils d'Ovide aux belles. 2º Filtres et magie.

TITRE VI

DES DIVERSES SORTES DE MARIAGES

CHAPITRE I.--Préceptes généraux conformes aux lois de Manou.

Appendice.--1º Hermaphrodisme. Nº 2. Causes d'empêchement au mariage

aux yeux de l'église. Nº 3º Croisements. Nº 4.

Anomalies sexuelles.

CHAPITRE II.--Mode de mariage ordinaire entre gens honorables.

Appendice.--1º Conditions matrimoniales. 2º Fêtes du mariage chez les

Hindous. 3º Idem chez les Romains, Épithalame de

Catulle.

CHAPITRE III.--La lune de miel.

Appendice.--1º Ovide. 2º Docteur Guyot.

CHAPITRE IV.--Séduction d'une fille en vue du mariage; Moyens de

séduction; Signes du consentement de la jeune fille.

Appendice.--6º Les soeurs de lait. 7º La séduction autorisée par les

brahmanes. 8º Conseils d'Ovide pour la séduction.

CHAPITRE V.--De la jeune fille qui faît la conquête d'un époux.

Appendice.--1º Chant des bayadères, entretien d'un homme et d'une

femme en route. 2º La jeune chinoise.

CHAPITRE VI.--Formes du mariage.

Appendice.--Ce qui constitue le lien ou le sacrement d'après les

Brahmes et d'après l'église.... 145

TITRE VII

LE HAREM ROYAL

CHAPITRE I.--Rapports du roi avec ses épouses.

Appendice.--1º Devoirs que l'usage imposait au roi envers ses épouses.

2º Les bayadères.

CHAPITRE II.--Intrigues du roi.

Appendice.--1º Les amours du roi Agnivarna. 2º Luxe et débauche des

empereurs romains.

CHAPITRE III.--Intrigues des femmes du harem.

Appendice. Description des bâtiments du harem d'Agra.

TITRE VIII

DEVOIRS DES ÉPOUSES

CHAPITRE I.--Devoirs d'une femme quand elle est la seule épouse.

Appendice.--_Nos_ 1, 2, 3, 4 et 5. La femme d'après Manou, d'après

Hésiode (Mythe de Pandore). Situation actuelle de la

femme dans l'Inde.

Note 5. Sa situation chez les chrétiens. Devoir conjugal.

CHAPITRE II.--Devoirs de l'épouse la plus âgée envers les épouses

jeunes de son mari.

CHAPITRE III.--Devoirs de la plus jeune épouse.

CHAPITRE IV.--Devoirs d'une veuve laissée vierge et remariée.

Appendice.--1º Veuves indiennes. 2º Properce, les Sultys en Orient.

CHAPITRE V.--Devoirs d'une femme qui ne compte plus pour son mari.

CHAPITRE VI.--De l'homme qui a plusieurs épouses.

Appendice.--1º Galanterie obligatoire; douceur envers les femmes. 2º

Travaux et Habillements des femmes.

TITRE IX

RAPPORTS AVEC LES FEMMES DES AUTRES

CHAPITRE I.--Obstacles aux rapports avec une femme mariée.

Appendice.--1º L'érotomanie. 2º Juvénal. Conseils d'Ovide. 3º Dans

l'Inde: l'amitié exclut l'amour.

CHAPITRE II.--Hommes heureux auprès des femmes.

CHAPITRE III.--Femmes qui se donnent facilement.

Appendice.--1º Ovide. 2º Catulle. 3º Juvénal. 4º Pétrone, le

Satyricon. 5º Cruauté des dames romaines. 6º Ovide.

Juvénal.

CHAPITRE IV.--Manière de faire la connaissance d'une femme que l'on

désire.

Appendice.--Conseils d'Ovide, Properce.

CHAPITRE V.--Comment on reconnaît la disposition d'esprit d'une femme.

Appendice.--Ovide, _Art d'aimer_.

CHAPITRE VI.--Conclusion au Titre IX.

Appendice.--Properce et éloges de Cynthie, plaintes contre elle.

TITRE X

COURTAGE D'AMOUR

CHAPITRE I.--Des gens avec lesquels on peut se lier en vue de leur

utilité pour l'amour, bien qu'ils soient d'une condition

inférieure.

Appendice.

TITRE XI

CATÉCHISME DES COURTISANES.

CHAPITRE I.--Des différentes classes de courtisanes.

Appendice.--Nº 1. Barthriari. Nº 2. Properce. Nº 3. La tour des

regrets.

CHAPITRE II.--Des mobiles qui doivent les diriger.

Appendice.--Note 1. Ovide demande que les belles soient faciles aux

poètes.--Note 2. Tibulle conseille à Chloé d'accorder, à un

adolescent des faveurs gratuites.--Note 3. Les poètes.

--Note 4. Ne soyez point jaloux.--Note 9. Il les engage à

fuir les bellâtres.

CHAPITRE III.--Différentes sortes de gains des courtisanes, emploi

qu'elles doivent en faire.

Appendice.--1º Dons aux Brahmes à faire par les courtisanes de premier

ordre. 2º Conseils d'une proxénète à la maîtresse d'Ovide

et réponse d'Ovide. 3º Les quatre maîtresses de Tibulle.

CHAPITRE IV.--De la courtisane qui vit avec un homme comme son épouse.

Appendice.--Périclès et Aspasie.

CHAPITRE V.--Manière de se faire donner beaucoup d'argent par l'amant,

de le congédier et de le reprendre.

Appendice.--Martial. Lucien.

CHAPITRE VI.--Moyens de se débarrasser d'un amant.

Appendice.--1º Properce, la corruptrice Achantis.

CHAPITRE VII.--De l'opportunité de reprendre un ancien amant.

Appendice.--Conseils d'Ovide.

CHAPITRE VIII.--1º Profils et pertes des courtisanes. 2º Profits mêlés

de pertes. 3º Pertes en vue d'un profit futur. 4º

Pertes sèches. 5º Pertes en entraînant d'autres

pertes. 6º Doute sur le mérite religieux.

CHAPITRE IX.--1º Établissement d'une fille de courtisane. 2º Un

courtisane marie sa fille pour un an quand elle

devient pubère. 3º Mariage des jeunes filles de la

domesticité.

CONCLUSION

LE MYSTICISME ÉROTIQUE DANS L'ANTIQUITÉ

I.--L'Érotisme sacré chez les Hindous, les Grecs et les Sémites.

II.--Le Gita Govinda.

III.--La mort d'Adonis.

IV.--Le Cantique des Cantiques.

Théologie hindoue. Le Kama soutra. · 第 6 / 6 章