l’étranger le sentiment qu’on a pour les bêtes fauves, et d’oublier
qu’il est un homme. Celui qui est animé de ces sentiments sauvages est
d’ailleurs exposé à les tourner contre quiconque est son adversaire,
même à l’intérieur de son pays. C’est un aveugle et un fanatique prêt à
traiter ses compatriotes avec la même brutalité que l’ennemi extérieur.
Aucune nation n’est honorée d’être défendue par des brutes: cela la
déshonore au contraire, et l’affaiblit. Le fanatisme est comme ces
explosifs dangereux qui tuent presque aussi souvent ceux qui les manient
que ceux auxquels ils sont destinés.
Dans le conflit des idées, il en est exactement de même.
Vous êtes persuadé d’être dans la vérité, et vous attaquez des erreurs
que vous croyez dangereuses, en philosophie, en politique, en morale, en
religion? Vous faites bien. La pire attitude de l’esprit est celle qui
consiste à penser que le pour et le contre, dans ces questions-là, se
valent, et que les gens intelligents ne se battent pas pour des idées.
Mais gardez-vous de penser que le choix de vos moyens soit indifférent,
et que vous puissiez, sans danger, faire flèche de tout bois. Quand on
combat pour la vérité, on se doit à soi-même et à la cause que l’on veut
défendre, de mettre un scrupule entier dans tous ses procédés. Et il ne
faut jamais être plus consciencieux que lorsqu’on attaque avec une
grande énergie. Le chirurgien désinfecte ses instruments avant de s’en
servir.
Je considère comme un malfaiteur quiconque défend sa foi politique, sa
croyance religieuse ou morale, sans respecter ses adversaires. Les
ruses, les calomnies, les traquenards, les indélicatesses, par lesquels
on essaye de servir une cause, la compromettent toujours. Voilà le
secret de l’impuissance de tant de causes, bonnes au fond. Ce sont leurs
partisans qui les perdent, parce qu’ils combattent avec des armes
déloyales. On en arrive à transformer une société en une mêlée confuse
où des adversaires sans scrupule s’exterminent les uns les autres, se
salissent, s’avilissent, sous prétexte de servir le bien, la liberté, la
justice, la conscience. Qui nous délivrera de l’esprit de parti, virus
pestilentiel plus dévastateur que les fièvres pernicieuses et la rage?
* * * * *
Un mot de réconfort maintenant pour les lutteurs pacifiques dont le cœur
est troublé par le train de guerre perpétuel où ils se croient jetés.
Ils déplorent, ceux-là, qu’il faille toujours, quoi que l’on fasse, être
l’adversaire de quelqu’un. Encore si cet adversaire était tel,
invariablement, qu’il fût possible de l’attaquer et de le frapper sans
regret! Mais souvent il est respectable. Souvent il nous tient de près
par les liens du sang ou de l’amitié. Qu’il est dur de lutter contre
ceux qu’on aime, qu’on admire!
Voici ce que je dirai à ces cœurs blessés: Soyez heureux! Vous vous
trouvez dans une des situations les plus favorables à la réalisation du
bien. Les sentiments que ces adversaires vous inspirent vous aident à
lutter avec toute la probité dont vous êtes capables, et à fournir à
ceux qui ont les yeux sur vous l’exemple de ce qu’il y a de plus rare:
un conflit loyal. Ce n’est pas vous qui avez créé le monde, ce n’est pas
vous qui avez fait du combat la loi de tout progrès. Vous ne voyez ni
assez haut ni assez loin pour saisir l’ensemble. Accomplissez le devoir
immédiat. Il se peut que vous attaquiez des gens qui ont raison de se
défendre, et qui seraient coupables s’ils se mettaient d’accord avec
vous par une capitulation. Leur devoir est de résister, le vôtre de
monter à l’assaut.
Il n’y a là ni contradiction ni matière à sophisme. Qu’on ne dise pas:
ils ne peuvent pas avoir raison tous les deux. Sans doute, si un homme
prétendait soutenir en même temps deux thèses opposées, il ne serait
qu’un dilettante (j’ai presque dit un «fumiste»). Mais que deux hommes
soutiennent avec le même droit des idées et des intérêts opposés, cela
est non seulement possible mais nécessaire, et rien n’est plus
profitable à la justice comme à la vérité. On est bien placé pour
arriver au vrai, quand on lutte contre un ami, et qu’aucun fiel ne
risque d’empoisonner les armes. D’ailleurs, tout en se combattant, on
poursuit, au fond, deux parts différentes du même travail. Et ainsi la
tristesse se change en consolation. Il vaut mieux que deux causes
opposées, mais destinées à se compléter dans une unité plus élevée,
soient soutenues par des hommes aussi convaincus que bienveillants,
aussi fraternels que résolus. Ne craignez pas qu’ils fléchissent ou se
défendent mollement parce qu’ils ne peuvent se haïr. La cause est en
bonnes mains. Elle sera mieux servie que par des enragés qui
l’oublieraient bien vite pour se traiter de Turc à More et traîner leurs
drapeaux dans l’ornière vaseuse des personnalités.
J’ai trouvé quelquefois une grande douceur à prendre, sur ce sujet, une
très simple leçon de choses, que nous fournit la première horloge venue.
Regardez-la bien, cette horloge: c’est la lutte organisée et perpétuelle
entre le ressort, qui n’a qu’une fonction, se détendre, et le balancier,
qui en a une contraire, s’arrêter. Si le ressort était livré à lui-même,
il se détendrait tout d’une fois. Quant au balancier, sans le ressort,
il s’arrêterait et ne bougerait plus. La force motrice de l’un a besoin
de la force d’inertie de l’autre, et réciproquement. C’est du jeu
régulier de ces deux forces en lutte que résulte la précision admirable
de ce mécanisme. Que de fois, en interprétant ce fait si simple, me
suis-je dit: Quand nous luttons pour l’autorité et la liberté, pour
l’intégrité individuelle et la solidarité, pour la science et la foi,
pour la propriété et le droit des plus misérables, faisons-nous autre
chose que d’imiter ce mécanisme?
Ainsi la lutte entre les classes, qui fait gémir les uns et exulter les
autres, doit devenir, si elle est pénétrée du bon esprit, une
collaboration pour la justice sociale. Que chacun soutienne son droit,
se fasse l’interprète des nécessités qui résultent de sa fonction, des
besoins que sa situation particulière lui fait le plus vivement sentir,
et, à condition qu’on y mette un peu de bonne volonté, l’entente sortira
de l’opposition loyale.
Chaque homme, chaque tendance de l’esprit, chaque nation a son rôle, son
mot à dire dans le monde. C’est pour cela qu’ils sont venus. Parmi ces
forces diverses, les unes sont destinées à aller de l’avant. Si elles
étaient sans contrepoids, elles iraient si vite que tout se
détraquerait. La société deviendrait semblable à une pendule qui radote.
Les autres sont destinées à être les freins, à ralentir et régulariser
le mouvement. Mais si elles agissaient seules, tout s’arrêterait. C’est
pour cela que, bon gré mal gré, elles sont obligées de lutter l’un
contre l’autre, disons plutôt de travailler ensemble, car leur lutte est
la vie même des sociétés. Dans cette lutte, comme dans tout autre
combat, il y a des risques à courir, des biens à perdre, des blessures,
des souffrances, des sacrifices; c’est pourquoi je tiens à terminer ce
chapitre par la déclaration que voici: Une seule chose me paraît encore
plus belle que de frapper des coups pour la justice: c’est d’en
recevoir.
XV
L’ESPRIT DE LA DÉFENSE
Ouvre ta bouche pour le muet, pour la cause de tous les
délaissés.
Livre des Proverbes.
Tout ce que vous avez fait à l’un de ces plus petits de mes
frères, vous me l’avez fait à moi-même.
Évangile selon Saint Matthieu.
--Que se passe-t-il en toi lorsque tu vois un être puissant en
maltraiter un qui est faible et désarmé?
--Il me prend une envie furieuse d’accourir, d’attaquer le fort et de
protéger le faible.
--Fais de ce mouvement instinctif ta loi consciente. Suis-la toujours
sans broncher. C’est un meilleur guide que toute la sagesse prudente de
ceux qui consultent leurs risques avant de venir au secours de
l’opprimé. Si tu ne suis pas ce mouvement, tu deviendras l’homme des
circonstances, l’esclave du succès. Tu seras le complice du plus fort,
en attendant qu’il lui plaise de te choisir pour victime. Homme, tu
vaudras moins que le chien qui aboie au voleur, sans crainte des coups,
et se jette à l’eau pour sauver une vie.
On parle du droit de la défense, c’est de devoir qu’il faudrait parler,
car le droit peut être sacrifié, et il est souvent plus généreux de
renoncer à son droit strict que de le revendiquer avec un excès
d’âpreté. Mais sacrifier le devoir n’est permis à personne. Je vais
essayer de montrer à quel point la défense est urgente, inévitable; non
seulement celle du faible, mais la défense en général. Ce ne sera pas
une entreprise superflue, car, parmi les points obscurs de la conduite
humaine, il en est peu de plus obscurs que celui-là. La promptitude et
l’ardeur qui caractérisent la vraie jeunesse ont besoin d’être éclairées
sur ce point.
Ce n’est pas que nous ayons, en général, besoin d’être poussés à la
défense. Mais il s’agit de savoir de quelle défense il est question, et
dans quel esprit elle est entreprise. La plupart d’entre nous sont
prompts à la riposte, extrêmement sensibles à l’offense. L’acuité de
leur sentiment personnel est extrême. Tout choc extérieur leur produit
l’effet que produit un coup de feu dans les gorges des montagnes: l’écho
le répercute cent fois, et l’amplifie jusqu’à en faire un roulement de
tonnerre.
Pour l’homme dont la principale conviction est l’importance de son petit
personnage, toute offense est un crime de lèse-majesté. Il se lève
aussitôt, mais regardez-le! Est-ce pour la défense qu’il se lève? C’est
plutôt pour la vengeance. Entre ces deux choses, il n’y a nul rapport.
La vengeance contient des éléments d’impure et basse personnalité qui
nous l’interdisent absolument. Il y entre aussi une sorte de jouissance
infernale que le grand nombre ne sait pas se refuser, et dont l’attrait
peut mener loin. On est convenu de s’insurger contre la loi du talion:
œil pour œil, dent pour dent. On a tort. Cette loi n’est point barbare.
C’est un grand progrès vers la justice. Car enfin, se contenter de
mesurer la vengeance à l’offense, c’est faire preuve de modération. Que
de gens, en qui la brute s’éveille facilement, gagneraient à être
ramenés à la loi du talion! Je sais de quoi je parle, quand je dis que
la jeunesse n’est pas l’âge où l’on a le moins besoin d’entendre ces
vérités-là. La rancune, bien qu’on la représente avec une face ridée et
des yeux caves, empoisonne bien des jeunes cœurs. Ce n’est pas aux
hargneux de tout âge, aux querelleurs, aux plaideurs, à ceux qui ont
toujours quelque vengeance à satisfaire ou quelque vieille rage à
assouvir que je veux, ici, prêter ma voix. Je viens au contraire les
écarter pour éviter toute confusion. Ils sont la pire caricature de la
juste défense telle que je la recommande.
Le premier caractère de la vraie défense est l’impersonnalité. Elle
n’est pas une entreprise au compte privé de qui que ce soit. C’est une
action pour la justice.
Qu’il vous soit fait une injure quelconque; qu’on ait pratiqué vis-à-vis
de vous la calomnie, le vol, l’agression violente, ce n’est pas _votre
affaire_ avant tout. Vous n’avez ni à vous venger ni à passer l’éponge
sur ce qui s’est fait. Mais l’humanité et la justice ayant été lésées en
votre personne, vous avez à prendre des mesures contre l’action hostile
qui s’est exercée là. En vous vengeant, vous augmentez l’injustice. En
vous laissant maltraiter impunément, vous vous associez à elle, et vous
l’encouragez. Vous l’encouragez, non pas pour vous seulement, ce serait
le moindre inconvénient, mais vous l’encouragez en général. Vous
permettez à l’ennemi de faire une brèche par laquelle il pourra pénétrer
pour faire du mal à d’autres qu’à vous. S’il n’était pas entendu qu’on
doive se défendre, l’âge d’or commencerait pour l’injustice et la
violence, et tout ce qui est honnête et pacifique deviendrait la proie
des méchants. Donc il faut se défendre soi-même et défendre le prochain.
La question n’est pas de savoir s’il s’agit de lui ou de moi; mais c’est
de savoir que la justice est atteinte et compromise, et qu’il faut
accourir pour la soutenir. Et ce que je dis ici pour les individus, est
vrai pour les sociétés et pour les nations. Courir sus aux voleurs, aux
meurtriers, aux corrupteurs de la jeunesse, aux empoisonneurs de
l’esprit public ou de la santé publique, ce n’est pas un droit, c’est un
devoir.--Et s’il me plaît de me laisser voler, attaquer dans la rue,
tromper, souiller? Vous n’en avez pas le droit, car lorsque vous
permettez ces choses sur votre personne, vous compromettez le droit
d’autrui, dont vous n’êtes pas le maître. Vous méconnaissez la
solidarité. Vous établissez dans votre vie privée un foyer d’infection.
Celle-ci se propagera. Il se peut que la société n’ait pas les moyens de
vous en empêcher; mais j’ai, moi, le droit de vous dire que vous vous
rendez complice des voleurs, des assassins, des semeurs d’immoralité.
De même, pour une nation, ce n’est pas un droit d’être armée et de se
défendre, pas plus que ce n’est un droit de défendre son pays: c’est un
devoir absolu. Une nation n’a pas le droit de se laisser démembrer,
envahir, insulter, ni même intimider. Si elle le faisait par esprit
pacifique, elle se rendrait complice de ses ennemis, et elle
affaiblirait le droit de ses voisins, la sécurité générale.
La défense est une chose sacrée. C’est pour cela que je trouve immoral
de la déconseiller. Quel que soit mon respect pour un homme comme
Tolstoï, je ne puis m’empêcher de trouver dangereux les paradoxes qu’il
professe sur ce sujet et qui pourraient se résumer ainsi: «La défense
engendre le mal. Les précautions que nous prenons contre les offenseurs,
les font redoubler d’animosité. La police multiplie les voleurs et les
assassins. Les lois, les règlements de toute sorte provoquent les délits
et les crimes. Une nation, en se défendant, engendre pour l’avenir les
causes innombrables de conflits nouveaux. En renonçant à la défense, on
ferait cesser, comme par enchantement, toute attaque, tout combat.» Ces
théories sont appuyées, il est vrai, sur les paroles du Christ: «Ne
résistez pas au méchant; quand on vous frappe sur la joue droite,
présentez la joue gauche.»--Mais on peut se demander si ces paroles
doivent être toujours appliquées littéralement. Il m’est permis de me
souvenir que Celui qui les a prononcées, attaquait les pharisiens avec
une véhémence extrême et chassait les vendeurs du temple à coups de
fouet. Employer la douceur dans certaines circonstances, ne serait-ce
pas jeter les perles aux pourceaux?
Et cependant il faut reconnaître que les armes les plus fortes dont
l’humanité se soit jamais servie dans le combat contre le mal, sont la
patience, le pardon, la douceur, l’amour. Elles ont fait mieux que
vaincre l’adversaire, elles l’ont souvent gagné, ce qui est plus
difficile. Et si nous admirons les champions courageux qui ont mis la
force au service des causes justes, il faut admirer davantage encore
ceux qui ont résisté par l’abnégation, la souffrance muette,
l’immolation d’eux-mêmes. A eux appartient la palme suprême, et seuls
ils ont le droit de nous enseigner la juste défense, parce qu’ils l’ont
pratiquée sous sa forme la plus sublime. J’estime qu’on est fidèle à
leur esprit en disant: En toute occasion, lutter contre le mal est un
devoir absolu; mais entre les moyens de défense, il faut choisir d’abord
les moins violents, et n’avoir recours aux autres que par nécessité.
Surtout ce qu’on ne doit jamais oublier, c’est _l’esprit de la défense_.
Tout est là. De même que vous pouvez blesser plus grièvement par des
paroles que par l’épée, ou faire une œuvre de haine sous les dehors de
la douceur, de même vous pouvez faire du bien et guérir, même en vous
servant des moyens qu’il est convenu d’appeler violents. L’homme qui me
résiste par le fer et le feu, lorsque je veux faire le mal, accomplit
une œuvre de bonté, quoiqu’il s’y applique avec une sévérité redoutable,
et si moi, ouvrier d’iniquité, je pouvais comprendre ce qui l’anime, ce
qu’il souffre peut-être quand il me traque, me serre de près, me frappe,
je l’appellerais mon bienfaiteur, et je m’enrôlerais sous sa bannière.
* * * * *
On me pardonnera d’insister sur ce devoir de défense. Nous avons tant
besoin d’y être constamment ramenés. Je ne vois que gens qui pratiquent
la vengeance, et si peu qui comprennent la défense véritable. La
plupart, quand il ne s’agit pas d’eux-mêmes, ne bougent pas. Pour
excuser leur inertie, quelques-uns disent: Dieu, la vérité, la justice,
sont assez forts pour se défendre, ils n’ont pas besoin de nous. Quelle
erreur grossière! La conséquence en serait la suppression de toute
activité. Pourquoi serions-nous là, alors, si nous n’avions rien à
faire? C’est par nous, malheureusement, que le mal arrive, et il n’y a
aucune espérance qu’il soit jamais réparé et vaincu autrement que par
nous. Dieu agit dans l’humanité par les forces humaines, comme il agit
dans la nature par les forces naturelles. On peut, il est vrai, soutenir
qu’aucun homme n’est nécessaire, que les meilleurs peuvent venir à
manquer sans que l’œuvre s’arrête; mais il ne faut pas exagérer cette
façon de voir. A un certain point de vue, il est tout aussi juste et
plus encourageant de dire qu’on a besoin de nous. Et il est de fait
qu’il reste bien des lacunes, des places vides, des brèches terribles,
après le départ de certains hommes actifs et vaillants. Ne disons donc
jamais que le bien arrivera tout seul et sans nous. Disons encore moins
que le mal qui se fait ne nous regarde pas, lorsqu’il ne nous attaque
pas directement dans nos corps ou nos biens. Le monde est plein de
soi-disant braves gens qui font ce raisonnement commode. Il est vrai que
s’ils sont eux-mêmes atteints, ce sont les plus ardents à crier au
secours.--Cette catégorie de braves gens mérite d’être classée avec les
escarpes, les voleurs, les calomniateurs de profession. Leur inertie
favorise les progrès de toute cette engeance, plus sûrement que le
meilleur bouillon de culture ne favorise le développement des microbes.
«Mêlons-nous de ce qui nous regarde», est une devise malfaisante, car
elle équivaut à celle-ci: «Ce qui concerne mon prochain ne me regarde
pas.»
Tout nous regarde. L’axiome moral: «Ne fais pas à autrui ce que tu ne
veux pas qu’on te fasse», a pour corollaire: «Ne laisse pas faire à
autrui ce que tu ne veux pas qu’on te fasse.» Il est bon de s’en
pénétrer. On travaille mieux à devenir fort quand on sent que c’est pour
défendre quiconque a besoin de vous. Parmi les bons moments que la vie
nous accorde, je compte ceux où il nous est donné de pouvoir défendre
quelqu’un. Être là, empêcher un faible d’être écrasé; agir, souffrir en
sa faveur, se passionner pour sa cause, et n’avoir ni trêve ni repos
jusqu’à ce qu’elle soit gagnée, je ne vois rien au-dessus de cela.
Dans le Vieux-Testament nous lisons: Et l’Éternel dit à Abraham:
_Abraham!_ et Abraham répondit: _me voici!_ Partout où il y a quelque
juste défense à entreprendre, une voix, la même toujours, appelle chaque
homme par son nom. Heureux celui qui se lève et crie: me voici!
Jeunes gens, voilà de quoi remplir vos jours d’utiles préoccupations, et
vos cœurs de belles et grandes pensées qui vous aideront à vaincre le
mal qui est en vous. Défendez les faibles, défendez le pauvre, défendez
ceux qu’on calomnie, défendez les absents. C’est une chose ignoble que
de combattre au pistolet contre quelqu’un qui n’est armé que d’un bâton,
et surtout lorsqu’on est plusieurs et qu’il est seul. Voilà pourtant ce
que nous faisons chaque fois que nous prenons part à une attaque contre
un absent. _Les absents ont tort._ Mot terrible, car enfin, il faut y
ajouter celui-ci: _c’est parce que personne ne les défend._ Se
doute-t-on qu’en disant: les absents ont tort, on accuse tout le monde
de lâcheté? Il ne faut pas accepter cette honte. Si vous ne connaissez
pas celui qu’on attaque, montrez que vous n’admettez ce qu’on dit contre
lui que sous bénéfice d’inventaire et jusqu’à ce qu’il ait eu le temps
de se justifier. Si vous le connaissez, ou s’il vous tient de près,
parlez pour lui quand il en est digne; et s’il ne l’est pas, faites
sentir qu’il vaut mieux accuser les gens en face que derrière leur dos.
Nos mœurs publiques et privées sont à tel point infestées par les
calomnies et les fausses nouvelles qu’il faut prendre des mesures pour
se garantir. J’ai toujours remarqué que, dans toutes les sociétés, une
voix qui défendait un absent, cette voix fût-elle celle d’une jeune
fille ou d’un enfant, avait une grande force contre une multitude de
voix accusatrices et contre le silence des indifférents.
De tous les absents, il n’y en a pas de plus désarmés que ceux qui sont
absents pour toujours, à savoir les morts. Il faut défendre les morts.
Quand un homme est couché dans la tombe, ses ennemis ne se gênent plus.
Ils attaquent ceux qu’il protégeait, sa femme, ses enfants; ils portent
la main sur ses œuvres. Chaque fois que l’occasion se présente de
soutenir le droit de ceux qui ne sont plus, faites-le. Vous ressentirez,
en accomplissant ce devoir, quelque chose qu’on ne ressent nulle part
ailleurs. En respectant l’humanité jusque dans la mort, surtout dans la
mort, vous arriverez à comprendre qu’il ne suffit pas qu’un homme meure
pour ne plus être rien. Vous vous apercevrez même bientôt que le
meilleur de ce que nous possédons nous vient de ceux qui sont morts pour
quelque sainte cause. Comme il y a, hélas! des vivants qui sont morts,
il y a des morts qui sont vivants. Leur souvenir, leur amour, leur
esprit vous pénétrera. C’est pour le bien de tous qu’ils ont donné leur
vie, et dans le mystère où ils sont entrés, ils attendent que d’autres
reprennent l’œuvre qu’ils laissèrent inachevée.
Quelle plus grande grâce peut souhaiter un jeune homme que celle de
sentir s’éveiller dans son âme l’âme des grands morts?
Ainsi, d’étape en étape, la défense de la justice nous mène plus haut.
C’est un chemin qui monte, et parvenus au sommet qu’il nous fait gravir,
nous voyons s’ouvrir une trouée sur la vie infinie.
XVI
LA BONTÉ RÉPARATRICE
Le Fils de l’homme est venu chercher et sauver ce qui était
perdu.
Évangile selon Saint Matthieu.
L’Évangile seul rend à l’âme, je dis à l’âme la plus dévastée,
toute la verdeur du jeune âge, toute la fraîcheur des
impressions de l’enfance, et, si l’on peut parler ainsi, toute
sa virginité.
Alexandre Vinet.
Nous sommes arrivés ainsi, pas à pas, jusqu’au domaine où c’est surtout
par la bonté que se manifeste l’énergie. Sans doute l’énergie dont nous
parlons ne cesse jamais d’être unie à la bonté: autrement elle ne serait
plus que de la cruauté, de l’emportement sauvage et destructeur; mais
cette bonté n’éclate pas toujours avec la même évidence. Lorsqu’elle
habite sous l’armure d’airain du combattant, elle nous apparaît comme
voilée, et il nous est plus consolant de la voir à l’œuvre, souriante et
secourable. Reposons un instant nos regards sur cette partie de sa
mission.