L’opposé de la vaillance, c’est la peur, puissance mystérieuse et

redoutable. Il ne faut pas s’imaginer que son règne sombre ne se soit

étendu que sur les époques d’ignorance et de barbarie. Sans doute, dans

le monde humain primitif, comme dans le monde animal, la peur avait une

action prépondérante. Se méfier de tout et tout redouter; avoir sans

cesse l’œil ouvert à toutes les formes, l’oreille dressée à tous les

bruits, c’est le lot du pauvre gibier persécuté. C’était celui de

l’homme, aux âges où il se trouvait désarmé en face des bêtes plus

puissantes que lui et des forces naturelles déchaînées. Le degré

d’épouvante ressenti par l’humanité à travers ses humbles débuts doit

avoir été gigantesque. En somme, la peur est notre vieille ennemie. Et

elle n’est pas vaincue. Je considère au contraire les époques de culture

raffinée comme des milieux favorables à son développement. La barbarie

et l’extrême civilisation se ressemblent en ce point comme en plusieurs

autres. Il y a, dans les sociétés, un âge de belle vigueur et de belle

confiance qui correspond à la verte jeunesse et à la solide maturité. Ce

qui les caractérise alors, c’est une sorte d’intrépidité naturelle et de

saine sécurité. Mais sur le tard, elles deviennent superstitieuses comme

certaines vieilles gens, et tout les effraie.

La vie compliquée, l’accroissement des besoins factices, les habitudes

efféminées, l’extrême nervosité, l’abaissement des consciences, tout cet

idéal de réalisme inférieur qui fait que le but de l’homme est de jouir,

le livrent à la peur. Il a peur de souffrir, peur de renoncer à ses

aises, peur d’être contraint à l’effort, et surtout, ce qui résume

toutes les autres peurs, il a peur de mourir. Le vieux Caton savait bien

ce qu’il disait quand il criait à ses contemporains en décadence: «nous

craignons trop la mort, l’exil et la pauvreté.»

Malheur à celui qui a peur, car il trouve aussitôt un maître qui

l’exploite. Ce côté faible étant connu, on nous prend par là, et on nous

conduit comme on conduit les ours en leur mettant un anneau dans le nez.

La peur fait de nous des esclaves. Aussi les exploiteurs de la peur

sont-ils innombrables. Parmi eux, les plus malins sont ceux qui

épouvantent les gens pour pouvoir les rassurer ensuite, afin qu’on les

récompense comme des bienfaiteurs.

Il y a des systèmes de gouvernement fondés sur la peur, des religions

fondées sur la peur.

Plusieurs méthodes d’éducation ne connaissent pas d’autre base. Pour

comble de tout cela, il existe une morale fondée sur la peur. Cette

morale aboutit à ceci: Le bien est là où il n’y a pas de danger à

courir, de coups à recevoir, d’argent à perdre. Beaucoup de gens n’ont

pas d’autre règle de conduite. Ils peuvent éviter ainsi certains vices

grossiers, mais ce qu’ils éviteront surtout, c’est de se comporter en

braves gens. Rester honnête, rendre service à ses semblables, dire la

vérité, avoir le courage de son opinion, faire son devoir, en un mot,

cela peut bien ne pas toujours se passer sans risques. Les bonnes

actions ont leurs suites aussi, et de très mauvaises quelquefois. Il est

utile de le savoir, surtout quand on est jeune. Car si la peur des

conséquences éloigne quelquefois du mal, elle éloigne beaucoup plus

souvent du bien. Non, la peur n’est pas un sentiment sur lequel on

puisse édifier une morale. Elle est l’agent démoralisateur par

excellence. Je soumets cette réflexion à tous ceux qui, très

légitimement d’ailleurs, s’occupent aujourd’hui d’inculquer l’hygiène à

la jeunesse. Rien de mieux, à condition de ne pas exagérer. En

développant chez les individus la peur des maladies, on risque non

seulement de les faire mourir de peur à petit feu, mais aussi de les

rendre pusillanimes. La crainte excessive des microbes, des contagions,

des agents de destruction physique est le commencement de la lâcheté.

Prenez garde que l’homme, trop exclusivement préoccupé à fuir devant les

influences malsaines, ne finisse par fuir devant le devoir lui-même. Le

devoir est souvent très malsain. Il ne faut pas que la crainte

d’attraper un rhume, ou même un mal plus grave, vous empêche d’être des

hommes!

* * * * *

J’arrive maintenant à une forme de la peur contre laquelle personne ne

peut être assez prémuni: c’est la peur du ridicule. Un proverbe

essentiellement français déclare que «le ridicule tue». Le catéchisme

d’un grand nombre de nos compatriotes ne va pas plus loin. Il faut se

défaire de cette superstition nationale comme d’une faiblesse honteuse.

Le ridicule ne tue que ceux qui y croient. Il ne suffit pas d’être

déclaré ridicule pour s’empresser de battre en retraite. Quelle est

l’idée, l’invention, l’institution, l’homme, l’acte qui n’ait été

déclaré ridicule? «Vous êtes ridicule», c’est le dernier argument de

ceux qui n’en ont plus, c’est l’équivalent, sous une autre nuance, du

coup de poing ou d’épée, de l’injure, de tout ce qui ne prouve rien et

n’a jamais rien prouvé. On s’est moqué de ce que nous avons de meilleur

et de plus sacré, des plus pures gloires, des mérites les plus

incontestables. Le ridicule tue si peu, que les choses qu’on a le plus

ridiculisées sont précisément celles qu’on est le moins parvenu à tuer.

Les gens d’esprit et les cœurs honnêtes ont beau rire de la sottise, des

tares, des habitudes grotesques: la sottise refleurit, le vice prospère,

le grotesque s’étale. Et les sceptiques, les cyniques, les imposteurs

ont beau railler les croyants, la vertu, la vérité: la foi ne périt

point, la vertu demeure, et la vérité est immortelle.

Il faut donc se faire une raison, même contre le ridicule, et se dire

qu’on est toujours ridicule pour quelqu’un. Au fond, si quelque chose

est ridicule, c’est cette peur folle du ridicule. Car celui qui aspire à

n’être ridicule nulle part, ni pour personne, ressemble aux gens qui,

pour marcher, ne voudraient partir ni du pied droit, ni du pied gauche,

ni sauter des deux à la fois. Impossible d’éviter le ridicule; il faut

s’arranger de façon à pouvoir le braver avec une conscience tranquille.

C’est alors qu’apparaît la vanité de ce mannequin qui nous épouvantait.

Il ne peut rien contre qui s’en soucie comme d’une guigne. Hélas! on

s’en soucie trop. La jeunesse sacrifie à cette divinité terrible. Si

elle ne lui sacrifiait que ses travers, je ne me plaindrais pas. Mais

lui sacrifier ses bonnes intentions, ses trésors de confiance,

d’enthousiasme, de piété! Jeter au puits l’or qu’on tient dans sa main,

parce que le moqueur qui passe trouve cet objet ridicule, cela est trop

triste. Insurgeons-nous, et recrutons des alliés contre cette peste

contagieuse!

* * * * *

Je conjure tout jeune homme de s’examiner très sérieusement sur le

chapitre de la peur. C’est une question de vie ou de mort. De même que

l’alcool est beaucoup plus fort que le vin dont il est tiré, la peur est

infiniment plus fatale et plus malfaisante que les événements qui la

provoquent. Mieux vaut être livré aux bêtes qu’aux fantômes. Oh! la

triste vie que la vie apeurée, éternellement agitée! Oh! le pauvre homme

qui passe son chemin comme le gibier traqué derrière lequel hurle la

meute, et qui ne connaît ni repos ni tranquillité! Car il y a toujours

quelque nuage à l’horizon, quelque anguille sous roche, quelque feu qui

couve, quelque voleur qui rôde, quelque microbe qui nous guette, quelque

moqueur qui nous surveille. On peut dire de la peur ce que le croyant

dit à Dieu: «Où fuirai-je devant ta face?... Si je monte aux cieux, tu y

es. Si je descends au séjour des morts, t’y voilà!»

Il n’y a pas d’abri extérieur contre la peur, puisque c’est dans le cœur

qu’elle fait son gîte.

Mais c’est précisément là qu’il faut l’attaquer.

Jeune ami, sonde ton cœur. As-tu peur? et de quoi as-tu peur? Dis-moi ce

que tu crains, et je te dirai qui tu es, car de la qualité de l’homme

dépend la qualité de sa crainte; mais je te dirai aussi comment on

guérit de la peur. Et de quelle maladie voudrait-on guérir plutôt que de

celle-là?

Y a-t-il une joie possible pour celui qui voit toujours l’épée de

Damoclès suspendue sur sa tête?

Voici donc quelques conseils qui t’aideront à réagir contre la peur:

Ce sont d’abord des petits moyens, je l’avoue. Ne les dédaignons pas,

toutefois. Il faut apprendre peu à peu, comme disait cet ancien brave, à

mener sa carcasse là où elle redoute d’aller. Il y a des peurs

nerveuses, d’autres qui ont surtout leur siège dans l’imagination. Se

connaître et se rendre compte que la réalité extérieure ne répond pas à

l’ébranlement formidable que nous éprouvons, est déjà un grand point. Il

y a une profonde psychologie dans le mot allemand: _ich fürchte mich_. A

proprement parler cela veut dire «j’ai peur de moi», et, en somme, le

royaume de la peur est en nous. Ce ne sont pas les objets qui sont

effrayants, c’est l’état dans lequel nous nous laissons mettre par eux.

Rappelez-vous ces deux personnages de la _Flûte enchantée_, tous deux

terribles d’aspect et peureux tous deux, et que l’épouvante jette l’un

aux pieds de l’autre en même temps avec ce cri: «Épargne-moi!» Comme on

rit de bon cœur de ces deux pauvres diables! Nous leur ressemblons

quelquefois en nos poltronneries insensées. Avouons-le humblement, et

tâchons de nous corriger. Il faut se familiariser avec ce qu’on craint,

en faire le tour, le toucher et le regarder de près. Ce qui de loin est

gigantesque, de près est souvent naturel. Fuir ce qu’on craint n’est pas

un moyen de diminuer sa crainte, au contraire. D’aucuns ont peur la

nuit, comme les enfants. Marcher seuls sur une route, dans une forêt,

leur fait peur. Mais si cela leur arrive, le meilleur moyen pour eux

n’est pas de déguerpir à la première alerte d’un cri entendu, ou d’une

ombre entrevue. Plus ils courraient plus ils auraient peur. A la fin,

ils croiraient que l’enfer et sa cavalerie sont sur leurs talons. Et il

en est de même partout. Malheur aux fuyards. Plus ils sont nombreux,

plus le désastre augmente car la peur, comme le courage est

communicative. C’est dès qu’elle se manifeste qu’il est bon de lui

résister.

Nous avons à user vis-à-vis de nous-mêmes des procédés employés pour

calmer et apprivoiser les chevaux ombrageux. Aussitôt qu’ils essaient de

s’écarter de la route ou même qu’on leur voit seulement dresser

l’oreille d’une certaine façon significative, on serre mieux les rênes,

et on leur donne un coup de fouet. Cela les aide à se rassurer. Il est

évident qu’il faut connaître et surveiller un cheval ombrageux de plus

près que d’autres. Et quand on se sait impressionnable, facile à

effrayer, prompt à s’emballer, se méfier de soi-même est de rigueur.

Avec un peu de méthode, on arrive à des résultats étonnants. Notre

imagination et nos nerfs nous renseignent sur les événements, comme des

messagers affolés, qui viennent hors d’haleine nous jeter des nouvelles

terrifiantes. La moitié du temps, ils ont vu de loin, et mal vu. Il ne

faut jamais les prendre au mot, mais se réserver, contrôler, et attendre

d’autres détails. Autrement, on fait des folies. Une société de gens

peureux qui s’exagèrent tout et s’agitent sans cesse les uns les autres,

ressemble à une collection de fous. Un homme calme au milieu de cette

sarabande d’épileptiques est un bienfait des cieux. Il a bientôt fait

comprendre aux moins détraqués que la situation n’est pas aussi terrible

qu’on ne pense et que, même si elle était grave, la peur serait le pire

moyen de s’en tirer.--De toutes les qualités secourables que renferme un

cœur vaillant, je n’en sais pas de plus précieuse que ce don de

rassurer, de raffermir les genoux tremblants, de relever les courages

abattus et d’apporter un peu de tranquillité, d’ordre et de lumière dans

le pêle-mêle des éléments déconcertants. Dans la paix comme à la guerre,

en famille comme dans la vie politique, ce qu’il faut désirer avant

tout, c’est une âme ferme.

* * * * *

Mais il faut le confesser, malgré leur efficacité relative, tous les

efforts de détail pour s’entraîner au courage ne sont que des petits

moyens.

Le grand moyen manquant, l’œuvre demeure imparfaite, et il reste

toujours à redouter que la peur ne fasse irruption par quelque fissure.

Le grand moyen, le voici: c’est la naissance, en nous, de quelque chose

qui bannit la crainte, et ce quelque chose, c’est l’amour. La peur a sa

source dans l’égoïsme. Pour quiconque met toute son espérance et tout

son bonheur en sa propre personne, la consigne est de _trembler_. Dans

cette région inférieure de la vie où s’établissent les intérêts et les

aspirations égoïstes, il n’y a pas un moment de sécurité. Il faut

apprendre à aimer quelque chose en dehors de soi; quelque chose de plus

grand et de moins fragile. Le vrai courage, celui qui n’est pas une

floraison d’un jour ni une simple vaillance physique, a sa source dans

l’amour. Au fond de tout acte de vaillance authentique et de toute vie

sûre, il y a le don de soi-même. L’homme courageux est celui qui se

jette dans la mêlée pour la vérité, la justice, la défense du faible, le

salut de la patrie. C’est celui qui, alors même qu’il ne donnerait pas à

sa croyance une forme arrêtée, aime la vie à cause des biens supérieurs

auxquels on peut la consacrer. Il a la conviction que la vie ne consiste

pas à boire, à manger, à jouir, à avoir un rayon de lumière dans les

yeux, une goutte de sang dans les veines; mais qu’elle consiste à se

consacrer, avec tout ce qu’on est et tout ce qu’on a, à ces réalités

invisibles qui seules donnent à la vie terrestre son sens et son prix.

* * * * *

Jeune vivant, si tu aimes la sérénité, le calme de l’esprit, la divine

insouciance, il faut faire alliance contre la peur avec les forces

surhumaines en qui la fermeté de l’homme prend sa source. Le jour où tu

auras placé ton centre plus haut que toi, le jour où ta grande crainte

sera de commettre une lâcheté, tu seras délivré des craintes

subalternes. Ce jour-là, tu saisiras ce que ne saisit pas l’homme qui

n’a d’autre Dieu que soi. Celui-là seul comprend pourquoi il a une tête

sur les épaules, qui est prêt à se la laisser couper pour la justice.

Celui-là seul est un vivant et jouit de la vie, qui à tout instant est

résolu à l’entier sacrifice de lui-même, par amour. Celui-là seul est

libre, qui s’est donné à Dieu. La crainte de l’Éternel nous affranchit

de toute autre crainte.

C’est de cette disposition centrale du cœur que découlent tous les actes

courageux. Le secret de l’énergie supérieure et de l’ascendant qu’elle

exerce, c’est que l’on sent, derrière la moindre démarche et la moindre

parole, la résolution d’aller jusqu’au bout.

Je termine par un joli mot d’un jeune soldat après sa première bataille.

Comme on lui demandait ce qu’il avait éprouvé, il répondit:

«_J’ai eu peur d’avoir peur, mais je n’ai pas eu peur._» Le brave

garçon! tâchons de lui ressembler: ayons toujours peur d’avoir peur, et

nous n’aurons jamais peur!

XIV

LE COMBAT

Ich bin ein Mann und trage ein Schwert. (Je suis un homme et je

porte un glaive.)

Hauff.

J’ai combattu le bon combat, j’ai achevé la course, j’ai gardé

la foi.

Saint Paul.

Nous avons signalé quelques-unes des sources de l’énergie. Son emploi

est suffisamment indiqué dans sa nature même, telle que nous avons

essayé de l’esquisser. Mais il n’est pas inutile d’ajouter quelques

remarques sur ce sujet.

L’énergie est destinée à l’action. C’est là son élément. Elle vit par

l’action et pour l’action. Et comme il est impossible que l’homme

agisse, sans agir dans un sens déterminé, soit pour le bien, soit contre

lui, l’action prend inévitablement le caractère de la lutte. Tout acte

est un acte de combat. Le mot de combat est un de ceux qui reviennent le

plus souvent sur les lèvres de nos contemporains. Les uns l’acclament,

les autres le maudissent. Nous allons essayer de nous frayer un chemin

entre ces tendances extrêmes.

Supprimer le combat, c’est impossible. La vie est un combat. Tant

qu’elle durera, le combat durera. Il n’y a pas à sortir de là. Nous

conseiller de ne pas combattre, c’est nous engager à abdiquer et à

déclarer que la vie est mauvaise. Mais il y a combat et combat. Dire que

le combat se fait pour la vie, et entendre par là l’existence

matérielle, c’est affirmer du même coup que la vie est le bien suprême.

Or cela peut être vrai pour l’animalité: pour elle, le grand mal est de

périr, le grand bien de se conserver. Mais pour l’homme, le bien suprême

n’est pas sa vie; autrement, comment expliquer que les meilleurs d’entre

nous soient précisément ceux qui sacrifient leur vie à des biens qui

pour eux ont plus de prix que la vie même? Comment expliquer qu’il y

ait, pour n’importe quel homme, des circonstances où il est lâche de

tenir à la vie? Comment expliquer que, pour l’humanité, la crainte

exagérée de la mort soit une source de servitude et d’avilissement?

Comment expliquer le respect du fort pour le faible, cette base de tout

l’esprit moderne? Comment expliquer la haine invincible de la partie la

plus noble de l’humanité pour la violence, la tyrannie, les spoliations?

On ne détruira pas ces faits. Et en face d’eux, il est impossible de

dire que la loi de l’humanité soit ce combat inférieur et brutal pour

l’existence matérielle qu’une observation incomplète a fait prendre pour

la partie essentielle du drame de l’histoire. Le combat suprême d’un

être se fait pour son bien suprême, et, pour l’homme, le bien suprême

n’est pas la vie, c’est la justice. Le grand et bon combat, c’est le

combat pour la justice. Tout autre combat n’est qu’une image imparfaite

de celui-là.

Pour parler de la guerre proprement dite, j’ajouterai: Il est rare que

les choses humaines, et surtout les grands conflits, se présentent avec

un caractère absolu de bien ou de mal; mais on peut toujours affirmer

ceci:

La qualité d’une guerre dépend de la quantité de force morale et d’idéal

qui s’y trouvent tissés dans la trame des nécessités et des intérêts

matériels.--C’est un combat inférieur que celui qui se livre pour des

sacs de riz, des mines d’or ou de charbon, des intrigues politiques.

J’aimerais mieux me battre pour le Saint-Sépulcre. Il y a plus de

grandeur morale dans les croisades que dans la plupart des entreprises

très positives qu’on a coutume de décorer du nom de grandes guerres. On

peut remuer des centaines de mille hommes, dépenser des millions,

détruire et saccager des villes, mettre en œuvre toutes les ressources

matérielles et morales dans des conflits gigantesques, sans qu’il y ait

autre chose à l’origine que des motifs misérables. Il faudrait plutôt

appeler grande guerre, celle pour laquelle on peut s’enthousiasmer, et

dans laquelle sont en jeu les biens pour lesquels l’homme peut souffrir

et mourir sans se dire: à quoi bon? Quand on marche à la mort, le moins

qu’on puisse demander est de savoir pourquoi. Or cette satisfaction

manque très souvent. Que de combats qui ne valent pas le sang qu’ils

coûtent! Et si l’on ne pouvait pas se dire qu’après tout ils ont

quelquefois empêché l’énergie de s’endormir, et fourni à quelques-uns

l’occasion de donner des exemples précieux de vaillance et de

dévouement, ces combats nous laisseraient sans consolation. Je ne dis

pas cela pour polémiser contre la guerre en général. Mon but est de

faire sentir seulement que ce vocable désigne des choses très diverses,

qu’on ne peut ni condamner ni approuver en bloc. Ce qui m’affecte

péniblement dans les polémiques ordinaires contre la guerre, c’est leur

arrière-pensée utilitaire; c’est aussi la description effrayante des

souffrances de tout genre que la guerre traîne après elle. Ce n’est pas

le sang, ce ne sont pas les blessures, les morts, l’effroi et les

calamités indicibles, qui font d’une guerre un mal. Car lorsque tout

cela est enduré pour la justice, la liberté de conscience, l’intégrité

nationale, qui donc oserait reculer? Quelles hécatombes ne valent mieux

que l’ignominie de l’esclavage accepté par crainte de la souffrance?

Quelles horreurs des champs de bataille égalent celles de la paix à tout

prix?--Il ne faut pas venir non plus nous faire désirer la paix pour des

raisons utilitaires. Ce n’est pas parce qu’elle coûte cher qu’une guerre

doit être répudiée. Chacun sait que les meilleures choses sont aussi

presque toujours celles qui coûtent le plus. Les raisons utilitaires

sont de très mauvaises raisons. La fin de la morale utilitaire est la

bassesse, la corruption et la fange. Le sang vaut mieux que la boue.

Je sais tout le mal qu’on peut légitimement dire de la paix armée, je

connais les tares profondes qu’a toujours engendrées le militarisme.

Mais la question ne se réduit pas à cela. Qui nous dit que cet âge

utilitaire n’ait pas enfanté malgré lui, dans ses institutions

militaires, son propre contrepoids? Notre société actuelle serait-elle

capable de créer une école de discipline, d’abnégation, une tradition

d’impersonnalité comparable à l’armée? Qui sait si, à ce degré de

moralité toujours assez inférieur où nous vivons, les nations ne sont

pas appelées à se surveiller et à s’entraîner pour se garantir contre le

sommeil et la pourriture? La paix internationale viendra quand le monde

en sera digne; elle ne ferait peut-être, à l’heure présente, que hâter

l’universelle décadence. Quoi qu’il en soit, nul ne me contredira si

j’affirme que parmi les plus belles figures de l’humanité il faut

compter celle du soldat. Lorsque saint Paul veut dépeindre le chrétien

armé pour la justice, il emprunte tous ses termes à l’équipement du

guerrier, et le Christ lui-même, le grand lutteur pacifique, a dit: «Je

suis venu apporter le glaive.»

Mais revenons à notre sujet qui est le combat, en prenant le mot dans

son acception la plus générale: Tant qu’il y aura dans le monde, du mal,

de l’iniquité, de la violence, tout homme digne de ce nom aura pour

devoir de se lever pour les combattre avec toutes les forces dont il

dispose.

C’est en vue de cette lutte-là que nous faisons tout le reste. Un bon

soldat, soit qu’il mange, qu’il boive, qu’il dorme, qu’il endurcisse ses

muscles, qu’il éclaire son esprit, qu’il entretienne ses armes, il le

fait afin de mieux lutter.

Il ne lui est permis d’accomplir aucun acte qui diminuerait sa force. Et

la grande question pour chacun est celle-ci: De quel poids pèsent mes

actions dans la lutte pour la justice?--Un homme n’est complet que

lorsqu’il est sous les armes.

Rien n’est beau comme le combat, quand c’est le bon, le vrai, le seul!

que ce combat se fasse par le glaive, la parole, la plume ou sous toute

autre forme. Car ici rien n’est indifférent. Ceux qui sonnent du

clairon, ceux qui veillent à l’approvisionnement, accomplissent leur

fonction dans la guerre aussi bien que la sentinelle qui monte la garde,

ou le capitaine qui commande l’assaut. La plus belle forme de la

solidarité humaine est une lutte organisée où chacun occupe son poste et

fait son devoir; où le chef et le soldat se confondent dans une action

unique!

Oh! la belle et vaillante guerrière que l’humanité sous les armes, pour

la justice, la vérité, la liberté, tous les biens qui valent qu’on se

donne pour eux! Oh! l’école sublime où tant de vétérans et de compagnons

d’armes, unis à travers tous les temps et toutes les nations, enseignent

la même discipline, le même dévouement, et supportent fièrement les

mêmes misères sous le plus saint des drapeaux!

Devrait-il être nécessaire d’ajouter que le caractère indélébile du

grand et bon combat, et le signe distinctif de ceux qui s’y enrôlent,

est _la loyauté, la droiture, la courtoisie_? Il importe de distinguer

la cause de ce parfait chevalier, qui est pour moi l’idéal de l’homme,

d’avec celle de tous les flibustiers, de tous les énergumènes, de tous

les brigands de la plume ou de l’épée. A bas les armes louches, à bas la

fourberie! Je confesse avec une tristesse infinie que la loyauté et la

courtoisie disparaissent tous les jours davantage de nos combats. La

cause en est facile à discerner. C’est l’esprit de parti et non l’esprit

de justice qui nous anime. C’est pour cela que la principale vaincue,

dans presque toutes nos luttes, c’est la justice. Je conjure tous les

jeunes gens, qui comprennent la nécessité de la bonne guerre, de

purifier avant tout leurs armes et leurs intentions. C’est un crime de

croire que tout soit permis à la guerre, guerre de nations ou guerre

d’idées.

Vaillance · 第 6 / 8 段