vertu triste, qui ne savent ni rire de tout cœur, ni chanter à pleine
poitrine, ni redevenir enfants pour une heure, en mettant au clou
l’appareil gênant des conventions mondaines. Cultivez la joie sans
arrière-pensée: c’est une source de force que Dieu a créée pour les
braves cœurs. Autrement il faudrait admettre que toutes les bonnes
choses, tout ce qui sourit, ce qui détend les nerfs, purge la bile et
clarifie les idées, serait fait pour les méchants, les oisifs, les gens
de mauvaise vie qui en abusent, et qui dégradent tout ce qu’ils
touchent.--Penser ainsi n’est-il point absurde? La gaîté est le secret
des vaillants, et une de leurs récompenses. Eux seuls, après tout, la
connaissent véritablement, étant seuls dignes de la connaître.
XI
L’HONNEUR VIRIL
A UN JEUNE HOMME
SONNET
Lorsque la chair gouverne et que l’instinct rebelle
Donne à la volupté le sceptre de l’amour,
L’âme, vers les bas-fonds entraînée à son tour,
Y roule avec la chair et s’y flétrit comme elle.
Mais quand l’âme est maîtresse, et d’un coup de son aile
Loin des brouillards épais monte jusqu’au grand jour,
Elle ennoblit tout l’être, en son royal séjour,
Et prête au corps lui-même une beauté nouvelle.
Sois fort, sois fier, sois homme, et, sans la devancer,
Attends l’heure sacrée où tu pourras presser
Sur ton sein resté vierge une chaste compagne;
Et l’étoile du soir, blanche au bord du ciel bleu,
Vous renverra l’écho de la sainte montagne:
«Heureux sont les cœurs purs, parce qu’ils verront Dieu.»
_Année des Poètes_, 1892. Sans nom d’auteur.
Est-il vrai que l’honneur soit chose différente pour la femme et pour
l’homme? Celui de la femme consisterait-il surtout dans la pudeur, celui
de l’homme dans le courage? Il ne me déplaît pas de faire cette
distinction et d’accorder qu’il en soit ainsi. Mais alors je demande à
l’homme de se garder pur, par courage. N’est-il pas plus viril de savoir
résister à ses désirs et de les gouverner, que d’être à leur merci?
Est-ce une bonne préparation aux luttes et aux périls de la vie que de
commencer par capituler avec la volupté, que de «lui tendre nos armes
vaincues[4]», pour porter ensuite son joug avec une docilité d’esclaves?
[4] Montaigne.
La sensualité n’est-elle pas plutôt un terrain favorable à la culture de
toutes les bassesses?
Un des maîtres respectés de la jeunesse de ce temps, et qui, certes, ne
peut être soupçonné d’arrière-pensées monacales, a coutume de dire à ses
jeunes familiers: «Si les occasions d’exercer votre énergie vous
paraissent trop rares dans votre existence ordinaire, en voici une et
des meilleures: appliquez-vous à vous gouverner honorablement dans les
choses de l’amour. Entraînez-vous à demeurer chastes. Vous fortifierez
vos volontés par un effort constant, et vous augmenterez votre puissance
vitale en la ménageant au lieu de la gaspiller follement.»
C’est là un conseil auquel je m’associe de toutes mes forces. Je
n’ignore pas ce que comporte de luttes intimes, d’héroïsme,--le mot
n’est pas trop fort,--une jeunesse qui essaye de se respecter. Je ne me
dissimule pas les difficultés, les inconvénients même d’une pareille
tentative, et ce n’est pas sans avoir tourné et retourné dans tous les
sens le délicat problème dont il s’agit que je m’obstine à indiquer
cette ligne de conduite austère[5]. Plus d’un ne se sentira pas le
courage de l’adopter. D’autres se laisseront abattre après quelques
efforts pénibles et infructueux. Quelques-uns crieront à l’utopie et
citeront les médecins, pour ne pas parler des cyniques et des railleurs.
Mais quand il n’y a qu’une route possible, on ne peut pas en indiquer
une seconde. Pour être possible, elle l’est, Dieu merci. La chasteté est
possible à un jeune homme qui a le courage de s’y astreindre, et au
point de vue physique, l’immense majorité des médecins vous dira que ses
inconvénients sont beaucoup moindres que ceux du régime contraire. Il
suffit d’ailleurs de jeter un regard sur notre jeunesse actuelle. Sa
santé physique laisse à désirer dans toutes les classes sociales, et
l’exubérance est loin d’être son caractère dominant. De quel régime
pourrait-elle se trouver mieux que de celui qui consiste dans la stricte
économie de toutes les énergies vitales? Quant au point de vue moral, la
question se résout d’elle-même. Il ne faut pas que, pour satisfaire les
désirs d’une heure, l’homme abaisse sa dignité et s’engage dans une voie
où il s’expose à des compromis douteux et à des éventualités honteuses.
Peu importe de quel besoin légitime de notre nature il s’agit, ce besoin
doit rentrer dans le rang et marcher à sa place. Malheur à l’homme en
qui l’appétit commande, et où l’esprit, la conscience, la dignité lui
cèdent le pas. En toute circonstance, mieux vaut souffrir que de
s’avilir.
[5] Voir _Jeunesse_: L’Amour.
J’ai toujours trouvé que c’était une singulière façon de démontrer qu’on
est un homme que de penser médiocrement de l’honneur masculin. Et je
voudrais ici faire un pas de plus. Ce que je recommande n’est pas la
chasteté monacale. Ceux qui la pratiquent essayent de corriger la nature
qu’ils méprisent. Je veux au contraire la suivre en la respectant. De
tous les mystères que la volonté suprême a mis en nous, il n’en est pas
de plus insondable que celui de la vie elle-même. La transmission de la
vie est confiée à notre garde. C’est à ce point de vue que je voudrais
que tout jeune homme se sente un homme, et en conçoive, en même temps
qu’une noble fierté, un sentiment profond de la responsabilité qui lui
incombe. Les sources de la vie ne nous appartiennent pas. Nous n’avons
le droit ni de les troubler ni de les souiller, ni de les confisquer. Si
chacun de nous se doit à son pays et à l’humanité dont il a tout reçu,
et si l’homme qui s’honore le plus est celui qui consacre à sa patrie et
au salut de ses semblables son intelligence, son labeur, sa fortune, son
influence, il ne faut pas perdre de vue que toute cette action a pour
principe et pour but _la vie_. A quoi vous serviront vos meilleures
œuvres, si, en profanant les sources de la vie, vous péchez contre un
bien indispensable à l’existence même de tous les autres?--On oublie
trop la sainteté de la vie. Sentir qu’elle procède de Dieu, qu’elle
vient du fond des âges illimités, résumant en elle toute la peine du
passé et toute l’espérance de l’avenir; voilà qui aide un homme à se
respecter lui-même. Quand on a compris cela, on sacrifie volontiers
quelques satisfactions passagères pour garder la vie pure, forte,
indomptable, afin de la transmettre comme on l’a reçue.
* * * * *
Jusqu’ici nous n’avons considéré le sujet qu’au point de vue de l’homme
pris en lui-même. Mais le terrain s’élargit et s’éclaire quand on se met
en face de la conduite de l’homme à l’égard de la femme. Et puisqu’il
est ici question de vaillance, personne ne me contredira si j’affirme
que la vaillance est sœur de l’amour. Tout ce qui est contraire au
véritable amour est contraire à la vaillance. Chaque fois que vous
commettez un acte contraire à l’amour, vous commettez une lâcheté, non
seulement vis-à-vis de vous-même, mais vis-à-vis de la femme. Autant
l’amour vrai est généreux, bon, dévoué, autant l’amour léger est
mesquin, cruel, calculateur, égoïste. Ce n’est pas généreux de
contribuer à la dégradation d’une femme, fût-elle la créature la moins
respectable aux yeux du vulgaire. C’est une femme toujours, et de même
qu’il est lâche de piétiner un mort, quoiqu’il ne le sente plus, il est
lâche d’ajouter une parcelle à la honte d’un être, même quand il est
tombé si bas qu’il n’en a pas conscience.
Ce n’est pas généreux d’accepter et d’exploiter l’amour d’une jeune
fille honnête, et de se faire un jeu de ses sentiments, alors qu’on ne
l’aime pas, ou que, du moins, on est décidé à ne point partager sa vie.
Je ne suis ni partial ni pessimiste, et je n’ai aucune raison d’exalter
la femme aux dépens de l’homme. Mais je ne puis m’empêcher de regarder
la vie. Et je suis contraint d’avouer qu’il y a dans la vie humaine un
chapitre où la femme l’emporte sur l’homme par l’esprit de sacrifice et
la générosité: c’est le chapitre douloureux de l’amour oublié et trahi.
Là, je vois d’un côté beaucoup de naïve confiance, d’oubli de soi-même,
de vraie tendresse; et de l’autre, beaucoup de belles promesses, de
trahisons odieuses, de froid et méprisable calcul.
On ne se lave pas de ces hontes-là en allant donner ailleurs, sur le
terrain, par exemple, à coups d’épée ou de pistolet, quelques preuves
très douteuses de sa virilité. Ce qui donne le mieux la mesure d’un
homme, c’est sa conduite envers la femme.
Voilà des points que je soumets à la méditation des jeunes gens auxquels
ces questions ne sont pas indifférentes, et qui ne pensent pas qu’on
puisse rester un homme d’honneur tout en foulant aux pieds ce que
l’honneur a de plus évident. La morale vulgaire est très sûre
d’elle-même. Elle professe avec une suffisance admirable ses théories
cyniques sur la chasteté, la femme et l’amour. Mais c’est aux fruits de
ses doctrines que je l’attends: je lui demande raison de ce monde de
bassesses, de souillures, de souffrances, de violences, de désespoir,
qui est son œuvre. Elle ne trouvera pas un mot pour se justifier.
* * * * *
Venons-en maintenant à des faits plus réconfortants. Je veux parler des
compensations réservées à ceux qui pratiquent le respect d’eux-mêmes et
de la femme. Sans doute, dans le cas même où les privations acceptées
par honneur n’auraient pas de compensation, je ne verrais aucun moyen de
les éviter.
Mais ces compensations existent. Il en est une, la plus élevée de
toutes, et qui ne manque à personne, c’est le sentiment d’avoir bien
fait; contentement durable qui vaut bien une heure de plaisir.
Mais il en est d’autres. D’abord tous les désirs vaincus se transforment
en joie de vivre, en faculté d’être heureux. «L’amour respecté est une
source non seulement de poésie, de joie, d’entrain, mais aussi de force
et de vaillance. A ceux qui observent la chasteté virile appartient au
plus haut point le secret de la vertu. La vertu n’est autre chose que le
résumé de toutes les qualités qui fleurissent dans cette atmosphère
saine et élevée. C’est là qu’on trouve les cœurs fermes, indomptables,
les yeux clairvoyants, les bras capables de frapper de grands coups. A
mon avis cette concentration de vigueur, cette fière conscience de sa
dignité et de sa force sont la plus haute des récompenses[6].»
[6] _Jeunesse_, page 363.
Je vais plus loin encore, et je déclare qu’il n’y a d’amour que pour les
chastes, non seulement parce que celui-là seul sait aimer qui sait, au
besoin, sacrifier la volupté à l’amour, mais parce que l’amour et la
chasteté sont la condition l’un de l’autre. Tout ce que l’on appelle de
ce beau nom d’amour, n’est la plupart du temps que son ombre vaine. On
dit: _amour vénal_, comme si ces deux termes ne hurlaient pas de se
trouver côte à côte. Où il y a vénalité, il n’y a plus d’amour. Il
suffit de l’acheter ou de le vendre pour qu’il n’existe plus. De même on
dit: _amour sensuel_, et on ne se rend pas compte que ce qu’on désigne
ainsi est quelque chose comme du vin éventé ou de la braise éteinte.
Personne ne saura jamais exprimer avec assez de puissance à quel point
la jeunesse est dupe de cette sensualité, qui lui promet ce qu’elle est
incapable de lui donner. C’est bien là que le soi-disant positivisme
reçoit un de ses plus cruels démentis. L’amour réclame l’homme tout
entier, et ce qu’il y a de plus noble en nous y trouve le mieux son
compte. Enfermer toute la richesse intérieure de ce sentiment, qui est
un monde, dans le champ restreint et vite épuisé de la sensation, c’est
vouloir faire tenir l’Océan dans le creux d’une main d’enfant.--Et
pourtant, sous tous ces misérables succédanés, ce que nous cherchons,
c’est le véritable amour. On pourrait dire que tous les égarements de
l’homme et ses corruptions mêmes, ne sont que les déformations du besoin
profond qui se trouve au fond de tout cœur humain: il a soif d’aimer et
d’être aimé. Or le poète a dit, et jamais il n’a dit plus vrai:
Si tu veux être aimé, respecte ton amour[7].
[7] Musset.
Je voudrais persuader aux jeunes gens qui liront ces pages, que l’amour
est une conquête des vaillants; qu’il faut d’abord s’en rendre digne, et
qu’on le devient en restant pur. Pour celui qui aime et respecte
l’amour, s’ouvre un monde d’intimes jouissances où les profanes
n’entrent point: un regard, un serrement de main, une fleur de souvenir
le pénètrent d’une félicité sans pareille. L’amour se révèle à lui comme
le grand ressort de la vie, comme l’inextinguible foyer de beauté, de
bonté, de poésie.
Bien plus, quand un homme est capable d’amour et digne d’être aimé, il
lui reste au fond de l’être, même dans le malheur, dans l’oubli, dans
l’absence, dans les peines les plus grandes, comme un rayon divin, un
parfum pénétrant, quelque chose de ce qui, sous les brises du printemps,
circule à travers les fleurs et les troncs robustes des chênes. La
source de vie coule au dedans de lui, et n’est pas à la merci des choses
du dehors. Il peut dire:
Mon cœur ne dépend plus d’un rayon de soleil[8].
[8] Lamartine (Jocelyn).
A côté de ces trésors qui augmentent par l’usage, que vaut le bonheur
tout sensuel de ceux qui ne respectent ni la femme ni leur propre
personne? Ce qu’il vaut, lisez-le sur leur visage, dans leurs discours,
dans toute leur vie faite de vulgarité, d’ennui, de lassitude. L’amour,
ils n’y croient pas, ils ne l’ont jamais connu. Comme ce grand savant
qui disait avoir sondé les cieux avec son télescope sans y rencontrer
Dieu, ils soutiennent volontiers que l’amour est une chimère. Pour eux
la fontaine de vie n’est plus qu’une citerne sans eau ou un cloaque
immonde.
XII
AUX INFIRMES
SOUFFRANCE[9].
[9] D’après l’anglais d’Adélaïde Procter.
Le cœur meurtri, dès mon printemps,
Sous un poids d’amère tristesse,
«Ce fardeau», pensai-je, «m’oppresse
«Trop longtemps.»
Alors, l’arrachant à grand’peine,
Je le jetai bien loin de moi;
Mais mon âme d’un vague émoi
Resta pleine.
Au sein du plus joyeux banquet,
Inquiète, rêveuse, lasse,
Certaine inoubliable grâce
Lui manquait...
Et du trésor que Dieu me donne
Apprenant enfin la valeur,
J’ai fait de ma noble douleur
Ma couronne.
Th. Monod.
Dieu a choisi les choses faibles de ce monde pour confondre les
fortes.
Saint Paul.
«Il n’y a pas de meilleurs consolateurs que ceux qui ont besoin
d’être consolés.»
En écrivant ces quelques pages pour ceux qui veulent devenir des hommes;
en les engageant à cultiver leur force, à la ménager, à discipliner leur
nature, à respecter en eux les sources de la vie, j’ai eu constamment
une arrière-pensée douloureuse. Une voix secrète me disait: Tout cela
peut être bon pour la jeunesse valide. La puissance est l’apanage des
gens qui se portent bien. Mais que fais-tu des malades, des infirmes, de
ceux qu’une destinée obscure et douloureuse a condamnés à languir?
J’aurais pu me dire, après tout, que si je parvenais à déterminer
quelques solides gaillards à s’armer pour le bon combat, mon but serait
atteint, et ma récompense parfaite. Mais je me suis gardé de tenir ce
raisonnement, inattaquable d’ailleurs. Et si je ne l’ai pas fait, ce
n’est pas dans un sentiment de commisération pour ceux dont l’existence
n’est qu’une longue peine. Ce sentiment m’obsède, il est vrai, et je ne
connais, sur les sentiers obscurs où marchent les hommes, aucun problème
plus angoissant que celui que nous pose la jeunesse mutilée, brisée dès
le matin. Mais c’est précisément à force de regarder dans cette nuit que
j’y ai discerné des lueurs dont je veux rendre témoignage. Si ces pages
tombaient jamais entre certaines mains pâles, sous certains yeux qui ont
beaucoup pleuré, je serais si heureux qu’elles fussent comprises et
qu’il s’en dégageât un peu de lumière.
Ma conviction est donc,--et je l’ai rapportée de la terre de misère,
comme une fleur d’espérance cueillie sur le bord du gouffre,--ma
conviction est que, dans les infirmes, il y a une source de force
morale. Et quand toutes les autres sources se tariraient, celle-ci ne
cesserait pas de couler, pas plus que la source des larmes. Je voudrais
dire à certains êtres écrasés par le spectacle de leur impuissance,
qu’ils exercent une fonction de la plus haute portée, et que leur
faiblesse est une force dont les forts ont besoin. Ce sera déjà pour eux
un soulagement.
Observons d’abord que celui qu’une infirmité grave exclut de l’action
sociale ordinaire n’est pas, pour cela, exclu de l’humanité. Au
contraire, il est ramené avec plus d’énergie vers la base commune à
tous. Sa souffrance est comme un perpétuel memento. La vie active
classifie les hommes selon les intérêts, les partis, les catégories
sociales. Le sentiment de la solidarité s’émousse quelquefois en eux.
Des préoccupations secondaires deviennent la chose principale.
Avant de se sentir hommes, ils se sentent riches ou pauvres, ouvriers ou
patrons, politiciens ou hommes d’église, matérialistes ou
spiritualistes. Une grande épreuve, telle que l’infirmité, balaye tous
ces accidents de surface, et nivelle les conditions. Pour nous révéler
que nous sommes frères, la communauté des misères est plus puissante
qu’aucune autre. Le valétudinaire qui, au sein de ses peines
quotidiennes, parvient à se rendre compte que son sens moral s’est
affiné, et qu’il juge, de plus haut que d’autres, les mille riens dont
le commun des mortels s’embarrasse, découvre bientôt que, pour n’être ni
ouvrier, ni médecin, ni avocat, ni notaire, il n’en a pas moins son
œuvre à accomplir: c’est de cultiver dans son entourage le sentiment de
l’humanité. Il s’aperçoit bientôt qu’il est délivré d’une foule de
servitudes, et que cette chaîne, qui le retient à certains égards, lui
apporte aussi plus d’une liberté. J’ai vu la douleur construire des
ponts sur des abîmes qu’aucune industrie, aucune bonne volonté n’aurait
jamais réussi à franchir. Des malheureux qui sont dans les mêmes
conditions de faiblesse et de dépendance sont amenés les uns vers les
autres par un mouvement invincible; et quelle que soit d’ailleurs leur
situation mondaine,--l’un fût-il né de parents riches, l’autre de
parents misérables; l’un illettré, l’autre très cultivé; y eût-il entre
eux différence de religion et de nationalité,--ce qui les unit,
c’est-à-dire le mal commun, est plus fort que ce qui les sépare. Lorsque
deux enfants du même pays se rencontrent aux antipodes, leur qualité de
compatriotes les rapproche d’emblée. Dans la mère-patrie, ils ne se
seraient peut-être jamais connus, tout en se coudoyant tous les jours.
Or, c’est toujours et partout la grande découverte à faire: ce qui unit
les hommes est plus important que ce qui les sépare; nous sommes «unis
par ce que nous avons d’intime[10]», séparés par ce que nous avons de
superficiel. Celui qui fait cette découverte entre en possession d’une
force, et devient pour les autres un élément de force. Aucun homme,
quelle que soit sa fonction sociale, ne peut avoir une tâche plus utile
à remplir que celui qui nous rappelle à l’ordre en nous faisant souvenir
de notre humanité. L’infirme peut le faire mieux que d’autres, d’abord
parce qu’il est un exemple vivant de ce qu’il prêche, et ensuite, parce
que toute vérité gagne à être proclamée par des instruments aussi
faibles que possible.
[10] Paul Desjardins.
Nous passons ici sur un autre terrain, où la puissance de ceux qui
souffrent éclate encore davantage. L’infirme est l’éternelle et
touchante protestation dans le cœur de l’humanité contre le droit du
plus fort, parce que, pour quiconque a en lui un reste de noblesse,
aucune manifestation de la force victorieuse n’est comparable à cette
parole désarmée. La morale utilitaire, l’acceptation scientifique de la
lutte pour l’existence, de l’extermination fatale du faible, tout cela
peut, à certains jours, se justifier devant la froide logique. Mais pour
confondre toutes ces théories, soi-disant positives, il suffit de la
présence d’un être infirme et faible, surtout quand il nous tient à
cœur. Tout change alors. On peut bien opposer la force à la force,
s’acharner contre celui qui se défend avec vigueur; mais attaquer les
faibles, se jeter sur ceux qui sont sans armes, c’est plus difficile.
Leur faiblesse les protège, et cette faiblesse a quelque chose de si
éloquent, qu’elle remporte tous les jours autour de nous de grandes
victoires. L’infirme est donc un des organes par lesquels se révèle à
l’homme l’existence de quelque chose de mystérieux, plus redoutable que
toutes les violences de la chair. Sacré par son infortune, c’est lui qui
a inspiré ces paroles qu’on ne répétera jamais trop souvent: «Ce que
vous avez fait à l’un de ces plus petits, c’est à moi que vous l’avez
fait».
* * * * *
L’infirme a une fonction spéciale à remplir auprès de ceux qui se
portent bien, car ceux-là sont malades à leur manière. La santé, en
effet, constitue une infirmité d’un genre particulier qui produirait à
la longue l’incapacité d’endurer des douleurs. L’impatience et le
découragement rapide des hommes vigoureux, en face de la maladie, sont
connus. Peut-on les en blâmer? Ce sont des novices. Ils épellent
l’alphabet d’une langue que connaissent ceux qui pleurent. Une vieille
anecdote que racontent les aveugles à leurs heures de gaîté, nous
informe qu’une certaine année les brouillards furent si intenses dans
Paris qu’il fallut aller chercher les pensionnaires des Quinze-Vingts,
habitués à se diriger dans les ténèbres, pour guider les passants dans
la rue. Je ne garantis pas le fait; mais quel enseignement il renferme!
L’homme le plus fort peut avoir besoin quelquefois d’un infirme pour le
guider, parce que celui-ci est habitué à marcher dans le dédale des
misères où les heureux se perdent.--Êtes-vous déroutés et troublés par
des épreuves passagères? Allez vous asseoir près de ceux dont l’épreuve
est le lot permanent. Vous y apprendrez bien des choses par la simple
comparaison, et vous repartirez moins accablé.
Que sera-ce si ces infirmes non seulement souffrent, mais ont accepté
leur souffrance et appris la pitié à son école? Ils vous plaindront,
vous consoleront, vous diront des paroles qu’eux seuls savent dire. Ils
oublieront leurs grandes peines pour ne s’occuper que des vôtres qui
sont moindres.--Rien au monde ne soulage autant.
Lorsqu’il s’agit de vaillance, il est impossible d’oublier ceux qui ont
donné et donnent constamment des preuves d’une vaillance presque
surhumaine, et dont la longue et patiente résistance use la douleur
elle-même, comme l’enclume use les marteaux. Il fait bon regarder de ce
côté-là. On y découvre des réalités auxquelles nos calculs et nos
combinaisons ne font point de place. L’homme reste pensif devant cette
faiblesse qui fortifie, cette pauvreté qui enrichit, et son âme s’ouvre
peu à peu à la vieille et sainte vérité dont la croix est l’éternel
symbole: C’est dans la douleur qu’est le salut du monde. Utilitaires,
apôtres de la force, prophètes de néant, jouisseurs, je vous cite au
tribunal des infirmes. Pour vous, ils ne sont rien, ils n’existent pas.
La bonne sélection exigerait qu’on les supprimât, dès leur naissance,
comme des inutiles ou des trouble-fête. Et si l’humanité n’était que de
l’animalité, ce serait le procédé tout indiqué. D’où vient qu’on n’a
jamais pu s’y résigner? d’où vient que, parmi ceux qui ont rendu le plus
de services à l’humanité, il y a quelques infirmes et quelques malades?
La pierre que vous rejetez est la pierre angulaire. J’y vois la preuve
éclatante de votre faiblesse irrémédiable. Le monde, tel que vous le
présentez, est un monde rabougri et factice. Vous êtes battus par les
paralytiques, par les aveugles, par les sourds, par ce qui végète et ce
qui souffre sur la terre:
De ces défaites-là, on ne se relève pas.
XIII
LA PEUR
L’Éternel est le rempart de ma vie: de qui aurais-je peur?
Psaume XXVII.