Le travail est un grand révélateur. Il révèle à l’homme sa dignité, et

en même temps il lui révèle la valeur de tout ce qui a coûté de la

peine. L’oisif est rongé par le mépris. Il méprise les autres, mais

c’est parce qu’il ne peut s’estimer lui-même. Quelque précieux que soit

le dehors dont il couvre son existence inutile, une voix secrète lui

rappelle qu’il n’est, au fond, qu’une non-valeur, bonne à jeter au

rebut. La fourmi qui travaille, l’abeille qui fait son rayon, le

forgeron qui bat son enclume, l’écolier qui épèle, tout ce qui peine et

s’efforce, lui jette en passant la sentence de mort: «Celui qui ne

travaille pas ne mangera pas.» Et dût-il s’asseoir aux tables les plus

raffinées, il meurt d’inanition intérieure. La source de vie est fermée

pour lui. Au contraire, celui qui travaille se sent à sa place, dans sa

fonction, dans l’immense organisme vivant. Tout le mouvement de la

grande ruche où il se meut l’encourage et le soutient, pourvu qu’il

sente que son effort est utile à l’ensemble. Si quelqu’un pense que le

travail artistique est le seul qui permette à l’homme de mettre toute

son âme dans son œuvre, il se trompe. N’importe quel travail, pourvu que

ce soit un travail intelligent, honnête et utile, peut se faire avec

tout notre cœur. Ce n’est même qu’alors qu’il profite vraiment à

l’ensemble et au travailleur lui-même. Je ne sais pas s’il est facile de

comprendre ce que je veux dire ici; mais je sais qu’il est indispensable

qu’on le comprenne.

Quant à moi, je ne connais rien de plus beau qu’un homme qui aime son

travail, qui en saisit la poésie, le charme particulier, et l’accomplit

en nous donnant l’impression qu’il y croit. Nous appelons cela

travailler avec conviction. Les sceptiques et les inutiles prononcent ce

mot avec une pointe de malice. Ils confondent celui qui travaille avec

conviction, et celui qui «se gobe». Au fond rien n’est plus inepte que

leur jugement, et rien n’est plus grand que ce qu’ils méprisent.

Arriver, malgré les fatigues, les ennuis, les mille petites misères

inhérentes à chaque état, à en comprendre l’âme, et à l’exercer avec

entrain, voilà l’essentiel. C’est le bonheur et la consolation de la

vie. Ce sujet me tient tant à cœur, et il est si important, qu’on me

permette bien de taper encore une fois sur mon clou, en me servant d’une

image:

A ceux qui ne voient leur travail que du dehors, par le côté matériel et

souvent banal, il apparaît gris et terne. Il semble ne rien signifier.

Cela n’a ni charme ni valeur. Cela ressemble aux vitraux d’église vus du

dehors, aux vitraux des très vieilles cathédrales noircies et

poudreuses. Tout se perd dans une grisaille monotone, informe, parfois

grotesque.--Mais franchissez le seuil, et pénétrez dans l’intérieur.

Aussitôt les couleurs s’accusent, les lignes se dessinent, les rosaces

flamboient. C’est le jeu merveilleux du soleil à travers des pierreries

étincelantes ou mates, une fête des yeux, un triomphe de l’art. Il en

est de même de l’activité humaine. Il faut la considérer du dedans. Il

faut s’efforcer de pénétrer assez avant dans sa carrière et sa vocation,

pour apercevoir, à travers ces formes, qui, du dehors, semblaient

ternes, les effets d’une lumière qui descend des hauteurs éternelles.

A travers l’effort créateur, les longues et patientes combinaisons, les

obstacles de tout genre que le travailleur rencontre, il finit par

deviner une part du secret qui fait le sens de l’histoire. Le grand

travail des siècles ne peut intéresser que celui qui s’y associe. Bien

plus, l’âme de la création se révèle au travailleur et se rapproche de

la sienne. Il perçoit partout l’effort et l’espérance, et ainsi se

réalise pour lui une des plus belles devises que la sagesse des siècles

ait trouvée: _Fac et spera!_ Travaille et espère!

Je m’arrête, sans avoir tout dit. On finirait plutôt de compter les

étoiles que d’énumérer les splendeurs du travail. Il me suffit de les

avoir indiquées. L’expérience seule peut faire connaître la paix

profonde, la hardiesse, la joie entreprenante dont le cœur s’emplit,

quand on vient boire à cette source jaillissante et généreuse.

IX

LA FIDÉLITÉ

Je meurs où je m’attache.

(Vieille devise.)

Malheur à ceux qui oublient! Ce n’est pas seulement l’expérience

qui est perdue pour eux, c’est le sentiment d’eux-mêmes. Ils ne

savent plus ni ce qu’ils sont, ni ce qu’ils veulent.

Edgar Quinet.

Quelqu’un a résumé en ces termes le programme d’une vie humaine digne de

ce nom: «Il faut marcher, au travers des ténèbres, dans la direction de

la lumière un moment entrevue.»

Cela ne ressemble guère à la pratique du plus grand nombre, laquelle

pourrait se formuler ainsi: Concevoir une foule d’idées souvent

contraires, les approuver ou les exalter successivement selon le caprice

ou l’intérêt passager, forger des projets, tracer des plans, et enfin

abandonner le tout, pour passer à d’autres exercices.

L’immense majorité des hommes ressemble à ces peintres qui n’ont jamais

achevé un tableau. Ils ont leur portefeuille et leur atelier encombrés

d’ébauches. Encore si toutes ces ébauches révélaient une unité de

tendance! Mais c’est ce qui leur manque le plus. L’artiste s’est

successivement essayé aux genres les plus opposés. Aucun de ces

commencements informes ne marque un progrès sur les autres. C’est le

chaos, l’incohérence pure.--A la fin d’une telle vie, le malheureux

regarde en arrière et, en général, se plaint de la chance mauvaise ou de

la société marâtre. Il constate aussi avec amertume que d’autres ont

réussi avec bien peu de talent, tandis que lui, avec une masse d’idées,

du génie même, car il s’en attribue, n’est arrivé à rien. Imbécillité du

public, quoi! Il en est quelques-uns qui arrivent à reconnaître que le

tyran dont ils se plaignent est dans leur propre poitrine; mais il est

trop tard pour tirer profit de cette découverte: on ne recommence pas la

vie.

L’homme a pourtant assez d’exemples sous les yeux pour l’instruire.

Les longs et patients efforts avec lesquels la nature exécute ses

œuvres, sont autant de leçons de choses. L’évolution se fait avec une

lenteur et une logique irrésistibles. Partout l’esprit de suite, la

persévérance partout: nulle interruption, nulle hâte. Je suis assis sur

une grève de l’Océan. Le sable déposé par les flots sèche au soleil,

puis le vent le charrie grain à grain, et l’accumule lentement en dunes

immenses, véritables chaînes de montagnes. Quel travail minutieux! Il

est grossier pourtant, si on le compare avec la formation des cristaux,

des végétaux, des animaux. Rien ne se fait sans cette rigoureuse

économie des forces, appliquées chacune à sa fonction et marchant

ensemble vers leur but avec un calme imperturbable. Pourquoi l’homme

s’acharnerait-il à disperser sa puissance, à la diviser, à l’anéantir

par l’incohérence?

Mettons de l’unité dans notre vie. Faisons peu de chose, mais faisons-le

bien. Combien il semble puéril de le dire! Les esprits forts qui me

liront se demanderont quelle nécessité il y avait de tremper une plume

dans l’encre pour noter des banalités aussi énormes. N’y a-t-il pas

longtemps que tout le monde sait cela?--Voilà le malheur, précisément.

Tout le monde le sait, mais personne ne le fait. On continue à

éparpiller son intelligence et sa bonne volonté en poussières si ténues

que l’effet ne s’en perçoit nulle part.--Aussi ne me laisserai-je pas

rebuter par ceux qui crient à la vieillerie et invoquent le nom

terrifiant de M. de La Palisse. J’ai une idée fixe, et je la ferai

pénétrer dans les crânes comme un outil térébrant. Mon idée fixe c’est

que la fidélité est la compagne indispensable de tout homme qui ne veut

pas être obligé de se dire un jour: J’ai perdu ma vie.

Il ne faut pas que l’homme se modifie sans cesse selon les impressions

du moment, mais qu’il demeure attaché à ce qu’il a une fois reconnu

comme juste. A quoi servent les fleurs, si ce n’est à produire des

fruits, et les bonnes idées, si ce n’est à produire des actes? Il faut

s’entraîner à la stabilité, s’habituer à rester le même, et quand on est

sûr de son bon droit, s’y barricader. Que les critiques, les attaques,

les railleries, les cris ne nous troublent pas.

Rien n’est difficile comme de garder la fidélité. A chaque pas de la

route, d’autres influences viennent s’exercer sur nous pour essayer de

nous faire dévier ou rétrograder. Et s’il n’y avait que les difficultés

du dehors, ce serait peu. Il y a celles du dedans. Les dispositions

changent. On promet une chose, et de la meilleure foi du monde. Mais

quand le temps vient de tenir, tout s’est modifié: les événements, les

hommes, nous-mêmes; et ce que le devoir réclame de nous semble si

différent de ce que nous avions prévu, que nous hésitons. Ils ne sont

pas nombreux, ceux qui savent tenir en un jour de pluie ce qu’ils ont

promis en un jour de soleil. Ainsi l’homme va, jetant son cœur aux

quatre vents, le donnant et le reprenant tour à tour, brisant avec son

passé, se séparant de lui-même, pour ainsi dire. Et quand il regarde en

arrière, il ne se reconnaît plus. Il se voit lui-même marcher là-bas,

dans les jours écoulés, comme un étranger, pour ne pas dire comme

plusieurs étrangers. Cela est d’autant plus navrant que l’homme a, au

fond, soif de stabilité. Ce voyageur est à la recherche de ce qui

demeure, il convoite une patrie. De la perpétuelle mutabilité des

conditions de l’existence, il lui reste à la fin une impression de

mélancolie. Avoir un coin où reposer sa tête, se fixer, s’enraciner,

c’est le rêve dernier qu’il rapporte de ses pérégrinations. Et pour y

arriver, il faut qu’il bâtisse sa maison et cultive son jardin; il faut

qu’il ait son amour, sa foi, son œuvre, de quoi justifier son passage

ici-bas, de quoi vivre utile et mourir tranquille.

* * * * *

Il n’y a rien de tel qu’un homme sûr, en qui on puisse avoir confiance,

qu’on trouve à son poste, qui arrive à son heure et qui tient bon

lorsqu’on s’appuie sur lui. Celui-là vaut son pesant d’or. On peut

s’orienter d’après lui, parce qu’il est là où il doit être, et non

ailleurs. Une foule d’individus, au contraire, sont toujours partout,

excepté là où il faudrait. Il suffit de les faire entrer dans un calcul

pour se tromper. Les uns sont changeants par faiblesse de caractère: ils

ne savent pas résister aux attaques, aux insinuations, ni surtout rester

fidèles à une cause vaincue. Une défaite est à leurs yeux une

démonstration du droit de l’adversaire et de leur tort. Quand ils voient

leur parti faiblir, au lieu de serrer les rangs, ils passent à l’ennemi.

Ce sont les hommes qu’on trouve toujours «du côté du manche», et ce

n’est pas dans des cœurs pareils que peut germer ou vivre la mâle

devise: _Victrix causa diis placuit, sed victa Catoni[3]._

[3] La cause victorieuse a plu aux dieux, mais la cause vaincue plaît

à Caton.

Mais il en est d’autres qui sont changeants par coquetterie. Il leur

semble de mauvais goût de ne pas se modifier. D’abord, c’est monotone;

ensuite, c’est un signe de pauvreté. Un esprit qui a des ressources ne

peut pas se contenter d’être le serviteur d’une idée, d’une œuvre, le

champion persévérant d’une cause. Il ferait croire ainsi qu’il n’a

qu’une corde à son arc, et c’est la dernière chose qu’un homme d’esprit

puisse donner à penser sur son compte.

Il y a surtout une forme de la fidélité qui subit journellement de rudes

atteintes: c’est la véracité. Changer de parole est plutôt le signe d’un

esprit largement ouvert que celui d’une âme basse et malhonnête. Un

musicien de talent et qui se respecte ne peut pas se condamner à ne

jouer qu’un seul air. Il change d’air et de manière. Je regrette que la

virtuosité qui consiste à changer de parole, à manquer à ses

engagements, à trahir ses amis, puisse se décorer du nom d’habileté, en

un temps où l’habileté passe pour une des qualités maîtresses de

l’homme. Tout cela a une cause profonde et qu’on ne saurait assez

signaler: cette cause, c’est l’avilissement de la parole humaine.

Qu’est-ce qu’une parole pour des gens qui passent leurs jours à faire

des paroles? Une chose dont on abuse à ce point, perd toute valeur.

Comment voulez-vous qu’un bavard mette son âme dans chaque mot qu’il

dit? Il secoue ses paroles comme un arbre ses feuilles mortes, et les

oublie aussi vite qu’elles tombent. Nous nous sommes tellement habitués

à la vanité des paroles qu’une chose dite n’est plus sacrée. La parole

n’est plus respectée comme une partie de nous-mêmes. Qu’une parole soit

un acte, et qu’après l’avoir dite on en soit l’esclave, voilà ce qui

passe de plus en plus de mode, et cet état de choses est une source de

faiblesse.

* * * * *

Je suis humilié d’être obligé de parler d’une autre vertu, sœur de la

véracité: l’honnêteté. Il devient difficile de parler de l’une ou de

l’autre sans s’exposer à parler de corde dans la maison d’un pendu.

L’honnêteté, en effet, en est réduite aux témoignages sonores que nous

lui rendons en paroles.

Le moindre grain de mil, c’est-à-dire le plus modeste acte de probité,

ferait bien mieux l’affaire.

Je ne suis pas un pessimiste d’école. L’honnêteté existe, je le sais.

Nous en avons mille preuves journalières, je me plais à le reconnaître,

et le bien qu’on ne voit pas me console de tant d’infamies qu’on ne voit

que trop. Mais ce qui m’effraye, c’est que l’honnêteté ait parmi nous

une figure un peu démodée, que plusieurs lui trouvent je ne sais quel

arrière-goût d’imbécillité, et qu’un grand nombre d’hommes n’y croient

plus, parce que leurs tares intérieures leur font juger les autres par

eux-mêmes. Ce qui n’effraye encore, c’est la coexistence, chez beaucoup

de gens, qui passent pour honnêtes et le sont en partie, de deux morales

opposées.

Nous avons une morale du dimanche, probe, aux mains nettes, qui

répugnerait à garder un sou du bien des autres ou à faire une démarche

indélicate. Et cette morale, nous l’enseignons à nos enfants. Mais elle

nous semble, à nous-mêmes, trop élevée pour l’usage courant. Comme ces

vaisselles de prix qu’on ne sort qu’aux jours de fête, nous la serrons

dans nos armoires et nos écrins, entourée d’un respect platonique.--Et

pour l’ordinaire, nous avons une morale de tous les jours, accommodante,

flexible, une morale à tout faire, qui nous permet de profiter des

bonnes occasions et de nous tirer des mauvais pas. J’ai vu des choses

étonnantes, et ce qui me navre, c’est qu’elles n’étonnaient personne. En

voici une entre mille. Un honnête homme se trouve, par suite de

malheurs, dans une situation compromise. Il peut, s’il veut payer ce

qu’il doit, faire une liquidation dont il sortira avec fortune perdue,

mais conscience sauve. Il peut aussi, par certaines combinaisons faciles

et courantes, s’arranger de façon à ne pas tout payer et à garder un

joli morceau pour lui et sa famille. Son caractère ne lui permet pas

d’hésiter, il prend le premier chemin. Eh bien! cet homme est cité

devant le tribunal de ses amis, de ses proches, de ses enfants, de sa

femme elle-même, et traité par eux tous de fou, de mauvais économe, de

père sans entrailles. Tu veux donc nous mettre sur la paille! Et qui

voudra de tes filles, si elles n’ont point de dot! Et qui voudra nous

recevoir encore, sachant que nous avons tout perdu? Crois-tu que tes

créanciers te seront reconnaissants? etc., etc.--Voilà un homme honni,

et qui, parce qu’il veut rester droit, perd ce qui est plus précieux que

la fortune, l’affection et la considération des siens. Mais ces mêmes

personnes qui le maltraitent si fort ont exalté maintes fois

l’honnêteté, quand leur intérêt n’était pas en jeu. C’était le tour

alors de la morale du dimanche. Aujourd’hui elles sortent l’autre. Ainsi

font les chats, qui, selon l’occasion, avancent des pattes de velours ou

des griffes acérées.

Une duplicité profonde, l’écart entre la parole et l’acte, entre

l’apparence et la réalité, une sorte de dilettantisme moral qui fait que

nous sommes, selon l’heure, sincères ou fourbes, braves ou lâches,

honnêtes ou fripons, voilà le mal qui nous ronge. Quelle force morale

peut germer et grandir dans ces conditions? Il nous faut redevenir les

hommes qui n’ont qu’un principe, une parole, une œuvre, un amour, et,

pour tout dire d’un seul mot, les hommes du devoir. C’est là qu’est la

force. En dehors de là, il n’y a que poussière d’homme, sable mouvant et

roseaux qui plient à tous les souffles. _Être fidèles_, voilà sur les

flots changeants de la vie, à travers les doutes, les découragements,

les fautes mêmes, l’immuable étoile polaire.

X

LA GAITÉ

Vous irez devant vous,--non sans buter aux pierres,

Non sans meurtrir vos pieds aux ronces du chemin,

Mais vaillants, refoulant vos pleurs sous vos paupières,

Et,--la plume, ou l’outil, ou le glaive à la main,

Le cerveau toujours clair, le cœur toujours humain,--

Ayant contre la vie à certains jours méchante

L’idéal qui sourit et la muse qui chante!

François Fabié.

Pour rien au monde je ne voudrais froisser ceux qui pleurent. Je préfère

pleurer avec eux. Je sais trop ce que l’humanité doit à la douleur

sacrée, pour éprouver vis-à-vis d’elle d’autres sentiments que ceux qui

s’expriment à genoux et les mains jointes. Ceci entendu, je vais pouvoir

dire librement tout le bien que je pense de la gaîté, et rompre quelques

lances contre ses ennemis.

* * * * *

Je me représente le bien avec un visage souriant, animé par une sérénité

intérieure qui se fait jour au travers de toutes les rugosités de la

surface, et même des plus rudes épreuves.

Et le mal m’apparaît morose, ayant au front une ombre qui ternit ses

joies même les plus brillantes. Il me répugne de faire porter au bien la

livrée de la nuit, et de le vêtir de noir. Le noir est la cocarde du

pessimisme, le drapeau du néant. Aussi je me méfie des moralistes ternes

et de tous ceux qui annoncent le bien avec une mine sinistre. Je les

compare à des balais couverts de poussière, qui ternissent ce qu’ils

veulent purifier.

Et ce que je dis des moralistes, je le dis de tous ceux qui s’appliquent

à la bonne vie. Quittez tout air sombre! N’est-il pas juste que la belle

humeur des braves gens rende un hommage perpétuel à la splendeur du

bien?

Singulière façon d’honorer le devoir, que de sembler le traîner par la

vie comme un fardeau, au lieu de s’en orner comme d’une couronne. Une

figure allongée et morne pourrait faire croire que vous manquez de

confiance dans la victoire finale du bien, ou encore on pourrait y lire

le regret des distractions mauvaises et des plaisirs défendus que vous

avez sacrifiés.

Vous avez mille bonnes raisons pour laisser transparaître l’idéal qui

vous anime, même au travers de vos plus graves soucis.

J’aime par-dessus tout la gaîté vaillante, celle qui sait accomplir les

grandes choses en souriant et en chantant, cette gaîté de soldat qui

fait bonne mine à mauvais jeu, assaisonne d’un bon mot la maigre

gamelle, le gîte trop primitif, les intempéries des saisons, et fait le

coup de feu en fredonnant les airs du pays natal. Voilà qui engage,

voilà qui enflamme! En vérité, quand on voit les gens y aller de cet

entrain endiablé, on n’a qu’une envie: s’élancer à leur suite et les

imiter. Je ne sais pourquoi cette disposition d’âme m’attendrit en même

temps qu’elle m’électrise.

C’est peut-être parce que je l’ai vue souvent à l’œuvre dans les plus

pénibles moments.

Voici une famille dans l’angoisse à cause d’une opération grave que va

subir un de ses membres. L’heure est venue. Les médecins sont arrivés.

Ils s’approchent du patient. Les trouverez-vous gens légers et de peu de

cœur, s’ils se dérident; si, pour un moment, ils surmontent et la lourde

atmosphère d’angoisse qui pèse sur la maison, et leur propre anxiété, et

les nombreuses préoccupations qui les assiègent; s’ils vont à leur

malade avec des sourires, des paroles réconfortantes, de la bonne

humeur, enfin! Direz-vous que ce sont là des médecins endurcis qui ne

s’intéressent pas au pauvre être dont ils vont sonder et meurtrir les

chairs? Non, vous penserez qu’ils font bien, et vous leur saurez gré de

leur gaîté comme d’une bonne action.

Dans la famille, quand les relations sont tendues, les volontés

opposées, et qu’un orage est sur le point d’éclater, en voulez-vous à

celui qui, déridant son front et traitant délicatement et avec le

sourire aux lèvres des questions brûlantes, arrive à éviter une

explosion?

Un jour, après une petite matinée donnée par des jeunes gens, deux très

vieilles femmes, pauvres et vraiment malheureuses, vinrent me remercier,

les larmes aux yeux, disant: «Nous avons ri de si bon cœur. Voilà des

années que cela ne nous était pas arrivé. On a tant de mal à vivre, et

l’existence est si dure!»--Ce jour-là je compris que, parmi les

bienfaiteurs de l’humanité, il fallait ranger Molière et Labiche, et

ceux qui savent, comme eux, faire sourire quelquefois les pauvres

mortels qui pleurent si souvent.

Au fond, la gaîté est un triomphe: le triomphe de l’esprit sur ses

entraves. C’est un beau rayon de soleil en un jour d’orage; une heureuse

messagère qui vient pour dire que tout n’est pas fini, qu’au fond il

reste de l’espérance, et qu’il en restera toujours et malgré tout.

Faisons comparaître ici les trembleurs, les plaintifs et toute la lignée

des grincheux qui réclament le monopole du sérieux, et ne nous en

servent que la caricature! Que font ces gens-là? Ils enveniment les

questions, ils empirent les situations. Ils augmentent le mal par leurs

murmures et leurs cris. Ils se noient sur la terre ferme. Ils mettent du

sable dans les rouages où la gaîté met de l’huile. Quand les gens de cet

acabit se trouvent ensemble dans une situation pénible, au lieu de

s’entr’aider, ils accusent tout le monde, instrumentent contre les

hommes et contre Dieu, et finissent par se mordre les uns les autres. Oh

les ridicules personnages! et qui se croient si importants! Il y a des

jours où l’on dirait que le monde a été créé pour les contrarier, et que

les trois règnes de la nature sont une machination ténébreuse contre

leur bien-être. «Ces choses-là n’arrivent qu’à nous! C’est un fait

exprès.» Dans toutes les situations où ils se trouvent, ils se croient

déplacés. Quel bien et quelle figure ne feraient-ils pas ailleurs! à

d’autres postes, avec des compagnons mieux choisis et plus dignes d’eux!

Ils ne savent être ni riches, ni pauvres, ni bien portants, ni malades,

ni tristes, ni joyeux. Leur contact est épineux comme celui des

hérissons, et ils se prennent pour de pauvres victimes, pour des parias

dont chacun fuit l’approche.

Jeunes gens, ne les imitez pas! Cet esprit-là est le pire coupe-jarret.

Non seulement il est improductif, mais il stérilise tout autour de lui.

La gaîté, voilà ce que je vous recommande. Celle-là sait être à l’aise

partout. Elle est «débrouillarde», entreprenante, liante. Sans doute,

elle voit les obstacles. Elle n’a rien de commun avec la plaisanterie à

jet continu, ni avec l’optimisme béat ou le contentement naïf des gens

repus, qui semble dire: «Mes amis, j’ai mangé à ma faim et bu à ma soif,

que l’univers soit en liesse!» Mais si la gaîté voit les obstacles, elle

sait les vaincre. Elle connaît plusieurs chemins, ne marchande pas sa

fatigue, ne se laisse pas décourager par les peines perdues, et connaît

l’art difficile de recommencer.

C’est un devoir pour chacun de se maintenir dans un état moral qui lui

permette de faire face aux exigences de la vie. S’appliquer à sa

récréation corporelle et spirituelle est non seulement chose permise

mais chose prescrite. Il faut bien qu’on renouvelle quelquefois l’huile

de sa lampe et qu’on en frotte les verres, autrement ce serait bientôt

fini d’éclairer. Le délassement, le plaisir, les bonnes distractions de

tout genre, ne rentrent pas dans la catégorie du superflu, où les

utilitaires les caseraient volontiers, mais dans la catégorie du

nécessaire. Il est mauvais qu’un homme s’applique à son labeur jusqu’à y

perdre l’entrain et la joie, si bien qu’il se rende incapable de

continuer. Sachez entretenir vos moyens; arrêtez-vous quelquefois pour

vous remettre en route d’un pas plus ferme; reculez pour mieux sauter.

Apprenez l’art de vous amuser et de réjouir les autres, c’est un des

plus doux privilèges de l’humanité.

Vaillance · 第 4 / 8 段