en même temps il lui révèle la valeur de tout ce qui a coûté de la
peine. L’oisif est rongé par le mépris. Il méprise les autres, mais
c’est parce qu’il ne peut s’estimer lui-même. Quelque précieux que soit
le dehors dont il couvre son existence inutile, une voix secrète lui
rappelle qu’il n’est, au fond, qu’une non-valeur, bonne à jeter au
rebut. La fourmi qui travaille, l’abeille qui fait son rayon, le
forgeron qui bat son enclume, l’écolier qui épèle, tout ce qui peine et
s’efforce, lui jette en passant la sentence de mort: «Celui qui ne
travaille pas ne mangera pas.» Et dût-il s’asseoir aux tables les plus
raffinées, il meurt d’inanition intérieure. La source de vie est fermée
pour lui. Au contraire, celui qui travaille se sent à sa place, dans sa
fonction, dans l’immense organisme vivant. Tout le mouvement de la
grande ruche où il se meut l’encourage et le soutient, pourvu qu’il
sente que son effort est utile à l’ensemble. Si quelqu’un pense que le
travail artistique est le seul qui permette à l’homme de mettre toute
son âme dans son œuvre, il se trompe. N’importe quel travail, pourvu que
ce soit un travail intelligent, honnête et utile, peut se faire avec
tout notre cœur. Ce n’est même qu’alors qu’il profite vraiment à
l’ensemble et au travailleur lui-même. Je ne sais pas s’il est facile de
comprendre ce que je veux dire ici; mais je sais qu’il est indispensable
qu’on le comprenne.
Quant à moi, je ne connais rien de plus beau qu’un homme qui aime son
travail, qui en saisit la poésie, le charme particulier, et l’accomplit
en nous donnant l’impression qu’il y croit. Nous appelons cela
travailler avec conviction. Les sceptiques et les inutiles prononcent ce
mot avec une pointe de malice. Ils confondent celui qui travaille avec
conviction, et celui qui «se gobe». Au fond rien n’est plus inepte que
leur jugement, et rien n’est plus grand que ce qu’ils méprisent.
Arriver, malgré les fatigues, les ennuis, les mille petites misères
inhérentes à chaque état, à en comprendre l’âme, et à l’exercer avec
entrain, voilà l’essentiel. C’est le bonheur et la consolation de la
vie. Ce sujet me tient tant à cœur, et il est si important, qu’on me
permette bien de taper encore une fois sur mon clou, en me servant d’une
image:
A ceux qui ne voient leur travail que du dehors, par le côté matériel et
souvent banal, il apparaît gris et terne. Il semble ne rien signifier.
Cela n’a ni charme ni valeur. Cela ressemble aux vitraux d’église vus du
dehors, aux vitraux des très vieilles cathédrales noircies et
poudreuses. Tout se perd dans une grisaille monotone, informe, parfois
grotesque.--Mais franchissez le seuil, et pénétrez dans l’intérieur.
Aussitôt les couleurs s’accusent, les lignes se dessinent, les rosaces
flamboient. C’est le jeu merveilleux du soleil à travers des pierreries
étincelantes ou mates, une fête des yeux, un triomphe de l’art. Il en
est de même de l’activité humaine. Il faut la considérer du dedans. Il
faut s’efforcer de pénétrer assez avant dans sa carrière et sa vocation,
pour apercevoir, à travers ces formes, qui, du dehors, semblaient
ternes, les effets d’une lumière qui descend des hauteurs éternelles.
A travers l’effort créateur, les longues et patientes combinaisons, les
obstacles de tout genre que le travailleur rencontre, il finit par
deviner une part du secret qui fait le sens de l’histoire. Le grand
travail des siècles ne peut intéresser que celui qui s’y associe. Bien
plus, l’âme de la création se révèle au travailleur et se rapproche de
la sienne. Il perçoit partout l’effort et l’espérance, et ainsi se
réalise pour lui une des plus belles devises que la sagesse des siècles
ait trouvée: _Fac et spera!_ Travaille et espère!
Je m’arrête, sans avoir tout dit. On finirait plutôt de compter les
étoiles que d’énumérer les splendeurs du travail. Il me suffit de les
avoir indiquées. L’expérience seule peut faire connaître la paix
profonde, la hardiesse, la joie entreprenante dont le cœur s’emplit,
quand on vient boire à cette source jaillissante et généreuse.
IX
LA FIDÉLITÉ
Je meurs où je m’attache.
(Vieille devise.)
Malheur à ceux qui oublient! Ce n’est pas seulement l’expérience
qui est perdue pour eux, c’est le sentiment d’eux-mêmes. Ils ne
savent plus ni ce qu’ils sont, ni ce qu’ils veulent.
Edgar Quinet.
Quelqu’un a résumé en ces termes le programme d’une vie humaine digne de
ce nom: «Il faut marcher, au travers des ténèbres, dans la direction de
la lumière un moment entrevue.»
Cela ne ressemble guère à la pratique du plus grand nombre, laquelle
pourrait se formuler ainsi: Concevoir une foule d’idées souvent
contraires, les approuver ou les exalter successivement selon le caprice
ou l’intérêt passager, forger des projets, tracer des plans, et enfin
abandonner le tout, pour passer à d’autres exercices.
L’immense majorité des hommes ressemble à ces peintres qui n’ont jamais
achevé un tableau. Ils ont leur portefeuille et leur atelier encombrés
d’ébauches. Encore si toutes ces ébauches révélaient une unité de
tendance! Mais c’est ce qui leur manque le plus. L’artiste s’est
successivement essayé aux genres les plus opposés. Aucun de ces
commencements informes ne marque un progrès sur les autres. C’est le
chaos, l’incohérence pure.--A la fin d’une telle vie, le malheureux
regarde en arrière et, en général, se plaint de la chance mauvaise ou de
la société marâtre. Il constate aussi avec amertume que d’autres ont
réussi avec bien peu de talent, tandis que lui, avec une masse d’idées,
du génie même, car il s’en attribue, n’est arrivé à rien. Imbécillité du
public, quoi! Il en est quelques-uns qui arrivent à reconnaître que le
tyran dont ils se plaignent est dans leur propre poitrine; mais il est
trop tard pour tirer profit de cette découverte: on ne recommence pas la
vie.
L’homme a pourtant assez d’exemples sous les yeux pour l’instruire.
Les longs et patients efforts avec lesquels la nature exécute ses
œuvres, sont autant de leçons de choses. L’évolution se fait avec une
lenteur et une logique irrésistibles. Partout l’esprit de suite, la
persévérance partout: nulle interruption, nulle hâte. Je suis assis sur
une grève de l’Océan. Le sable déposé par les flots sèche au soleil,
puis le vent le charrie grain à grain, et l’accumule lentement en dunes
immenses, véritables chaînes de montagnes. Quel travail minutieux! Il
est grossier pourtant, si on le compare avec la formation des cristaux,
des végétaux, des animaux. Rien ne se fait sans cette rigoureuse
économie des forces, appliquées chacune à sa fonction et marchant
ensemble vers leur but avec un calme imperturbable. Pourquoi l’homme
s’acharnerait-il à disperser sa puissance, à la diviser, à l’anéantir
par l’incohérence?
Mettons de l’unité dans notre vie. Faisons peu de chose, mais faisons-le
bien. Combien il semble puéril de le dire! Les esprits forts qui me
liront se demanderont quelle nécessité il y avait de tremper une plume
dans l’encre pour noter des banalités aussi énormes. N’y a-t-il pas
longtemps que tout le monde sait cela?--Voilà le malheur, précisément.
Tout le monde le sait, mais personne ne le fait. On continue à
éparpiller son intelligence et sa bonne volonté en poussières si ténues
que l’effet ne s’en perçoit nulle part.--Aussi ne me laisserai-je pas
rebuter par ceux qui crient à la vieillerie et invoquent le nom
terrifiant de M. de La Palisse. J’ai une idée fixe, et je la ferai
pénétrer dans les crânes comme un outil térébrant. Mon idée fixe c’est
que la fidélité est la compagne indispensable de tout homme qui ne veut
pas être obligé de se dire un jour: J’ai perdu ma vie.
Il ne faut pas que l’homme se modifie sans cesse selon les impressions
du moment, mais qu’il demeure attaché à ce qu’il a une fois reconnu
comme juste. A quoi servent les fleurs, si ce n’est à produire des
fruits, et les bonnes idées, si ce n’est à produire des actes? Il faut
s’entraîner à la stabilité, s’habituer à rester le même, et quand on est
sûr de son bon droit, s’y barricader. Que les critiques, les attaques,
les railleries, les cris ne nous troublent pas.
Rien n’est difficile comme de garder la fidélité. A chaque pas de la
route, d’autres influences viennent s’exercer sur nous pour essayer de
nous faire dévier ou rétrograder. Et s’il n’y avait que les difficultés
du dehors, ce serait peu. Il y a celles du dedans. Les dispositions
changent. On promet une chose, et de la meilleure foi du monde. Mais
quand le temps vient de tenir, tout s’est modifié: les événements, les
hommes, nous-mêmes; et ce que le devoir réclame de nous semble si
différent de ce que nous avions prévu, que nous hésitons. Ils ne sont
pas nombreux, ceux qui savent tenir en un jour de pluie ce qu’ils ont
promis en un jour de soleil. Ainsi l’homme va, jetant son cœur aux
quatre vents, le donnant et le reprenant tour à tour, brisant avec son
passé, se séparant de lui-même, pour ainsi dire. Et quand il regarde en
arrière, il ne se reconnaît plus. Il se voit lui-même marcher là-bas,
dans les jours écoulés, comme un étranger, pour ne pas dire comme
plusieurs étrangers. Cela est d’autant plus navrant que l’homme a, au
fond, soif de stabilité. Ce voyageur est à la recherche de ce qui
demeure, il convoite une patrie. De la perpétuelle mutabilité des
conditions de l’existence, il lui reste à la fin une impression de
mélancolie. Avoir un coin où reposer sa tête, se fixer, s’enraciner,
c’est le rêve dernier qu’il rapporte de ses pérégrinations. Et pour y
arriver, il faut qu’il bâtisse sa maison et cultive son jardin; il faut
qu’il ait son amour, sa foi, son œuvre, de quoi justifier son passage
ici-bas, de quoi vivre utile et mourir tranquille.
* * * * *
Il n’y a rien de tel qu’un homme sûr, en qui on puisse avoir confiance,
qu’on trouve à son poste, qui arrive à son heure et qui tient bon
lorsqu’on s’appuie sur lui. Celui-là vaut son pesant d’or. On peut
s’orienter d’après lui, parce qu’il est là où il doit être, et non
ailleurs. Une foule d’individus, au contraire, sont toujours partout,
excepté là où il faudrait. Il suffit de les faire entrer dans un calcul
pour se tromper. Les uns sont changeants par faiblesse de caractère: ils
ne savent pas résister aux attaques, aux insinuations, ni surtout rester
fidèles à une cause vaincue. Une défaite est à leurs yeux une
démonstration du droit de l’adversaire et de leur tort. Quand ils voient
leur parti faiblir, au lieu de serrer les rangs, ils passent à l’ennemi.
Ce sont les hommes qu’on trouve toujours «du côté du manche», et ce
n’est pas dans des cœurs pareils que peut germer ou vivre la mâle
devise: _Victrix causa diis placuit, sed victa Catoni[3]._
[3] La cause victorieuse a plu aux dieux, mais la cause vaincue plaît
à Caton.
Mais il en est d’autres qui sont changeants par coquetterie. Il leur
semble de mauvais goût de ne pas se modifier. D’abord, c’est monotone;
ensuite, c’est un signe de pauvreté. Un esprit qui a des ressources ne
peut pas se contenter d’être le serviteur d’une idée, d’une œuvre, le
champion persévérant d’une cause. Il ferait croire ainsi qu’il n’a
qu’une corde à son arc, et c’est la dernière chose qu’un homme d’esprit
puisse donner à penser sur son compte.
Il y a surtout une forme de la fidélité qui subit journellement de rudes
atteintes: c’est la véracité. Changer de parole est plutôt le signe d’un
esprit largement ouvert que celui d’une âme basse et malhonnête. Un
musicien de talent et qui se respecte ne peut pas se condamner à ne
jouer qu’un seul air. Il change d’air et de manière. Je regrette que la
virtuosité qui consiste à changer de parole, à manquer à ses
engagements, à trahir ses amis, puisse se décorer du nom d’habileté, en
un temps où l’habileté passe pour une des qualités maîtresses de
l’homme. Tout cela a une cause profonde et qu’on ne saurait assez
signaler: cette cause, c’est l’avilissement de la parole humaine.
Qu’est-ce qu’une parole pour des gens qui passent leurs jours à faire
des paroles? Une chose dont on abuse à ce point, perd toute valeur.
Comment voulez-vous qu’un bavard mette son âme dans chaque mot qu’il
dit? Il secoue ses paroles comme un arbre ses feuilles mortes, et les
oublie aussi vite qu’elles tombent. Nous nous sommes tellement habitués
à la vanité des paroles qu’une chose dite n’est plus sacrée. La parole
n’est plus respectée comme une partie de nous-mêmes. Qu’une parole soit
un acte, et qu’après l’avoir dite on en soit l’esclave, voilà ce qui
passe de plus en plus de mode, et cet état de choses est une source de
faiblesse.
* * * * *
Je suis humilié d’être obligé de parler d’une autre vertu, sœur de la
véracité: l’honnêteté. Il devient difficile de parler de l’une ou de
l’autre sans s’exposer à parler de corde dans la maison d’un pendu.
L’honnêteté, en effet, en est réduite aux témoignages sonores que nous
lui rendons en paroles.
Le moindre grain de mil, c’est-à-dire le plus modeste acte de probité,
ferait bien mieux l’affaire.
Je ne suis pas un pessimiste d’école. L’honnêteté existe, je le sais.
Nous en avons mille preuves journalières, je me plais à le reconnaître,
et le bien qu’on ne voit pas me console de tant d’infamies qu’on ne voit
que trop. Mais ce qui m’effraye, c’est que l’honnêteté ait parmi nous
une figure un peu démodée, que plusieurs lui trouvent je ne sais quel
arrière-goût d’imbécillité, et qu’un grand nombre d’hommes n’y croient
plus, parce que leurs tares intérieures leur font juger les autres par
eux-mêmes. Ce qui n’effraye encore, c’est la coexistence, chez beaucoup
de gens, qui passent pour honnêtes et le sont en partie, de deux morales
opposées.
Nous avons une morale du dimanche, probe, aux mains nettes, qui
répugnerait à garder un sou du bien des autres ou à faire une démarche
indélicate. Et cette morale, nous l’enseignons à nos enfants. Mais elle
nous semble, à nous-mêmes, trop élevée pour l’usage courant. Comme ces
vaisselles de prix qu’on ne sort qu’aux jours de fête, nous la serrons
dans nos armoires et nos écrins, entourée d’un respect platonique.--Et
pour l’ordinaire, nous avons une morale de tous les jours, accommodante,
flexible, une morale à tout faire, qui nous permet de profiter des
bonnes occasions et de nous tirer des mauvais pas. J’ai vu des choses
étonnantes, et ce qui me navre, c’est qu’elles n’étonnaient personne. En
voici une entre mille. Un honnête homme se trouve, par suite de
malheurs, dans une situation compromise. Il peut, s’il veut payer ce
qu’il doit, faire une liquidation dont il sortira avec fortune perdue,
mais conscience sauve. Il peut aussi, par certaines combinaisons faciles
et courantes, s’arranger de façon à ne pas tout payer et à garder un
joli morceau pour lui et sa famille. Son caractère ne lui permet pas
d’hésiter, il prend le premier chemin. Eh bien! cet homme est cité
devant le tribunal de ses amis, de ses proches, de ses enfants, de sa
femme elle-même, et traité par eux tous de fou, de mauvais économe, de
père sans entrailles. Tu veux donc nous mettre sur la paille! Et qui
voudra de tes filles, si elles n’ont point de dot! Et qui voudra nous
recevoir encore, sachant que nous avons tout perdu? Crois-tu que tes
créanciers te seront reconnaissants? etc., etc.--Voilà un homme honni,
et qui, parce qu’il veut rester droit, perd ce qui est plus précieux que
la fortune, l’affection et la considération des siens. Mais ces mêmes
personnes qui le maltraitent si fort ont exalté maintes fois
l’honnêteté, quand leur intérêt n’était pas en jeu. C’était le tour
alors de la morale du dimanche. Aujourd’hui elles sortent l’autre. Ainsi
font les chats, qui, selon l’occasion, avancent des pattes de velours ou
des griffes acérées.
Une duplicité profonde, l’écart entre la parole et l’acte, entre
l’apparence et la réalité, une sorte de dilettantisme moral qui fait que
nous sommes, selon l’heure, sincères ou fourbes, braves ou lâches,
honnêtes ou fripons, voilà le mal qui nous ronge. Quelle force morale
peut germer et grandir dans ces conditions? Il nous faut redevenir les
hommes qui n’ont qu’un principe, une parole, une œuvre, un amour, et,
pour tout dire d’un seul mot, les hommes du devoir. C’est là qu’est la
force. En dehors de là, il n’y a que poussière d’homme, sable mouvant et
roseaux qui plient à tous les souffles. _Être fidèles_, voilà sur les
flots changeants de la vie, à travers les doutes, les découragements,
les fautes mêmes, l’immuable étoile polaire.
X
LA GAITÉ
Vous irez devant vous,--non sans buter aux pierres,
Non sans meurtrir vos pieds aux ronces du chemin,
Mais vaillants, refoulant vos pleurs sous vos paupières,
Et,--la plume, ou l’outil, ou le glaive à la main,
Le cerveau toujours clair, le cœur toujours humain,--
Ayant contre la vie à certains jours méchante
L’idéal qui sourit et la muse qui chante!
François Fabié.
Pour rien au monde je ne voudrais froisser ceux qui pleurent. Je préfère
pleurer avec eux. Je sais trop ce que l’humanité doit à la douleur
sacrée, pour éprouver vis-à-vis d’elle d’autres sentiments que ceux qui
s’expriment à genoux et les mains jointes. Ceci entendu, je vais pouvoir
dire librement tout le bien que je pense de la gaîté, et rompre quelques
lances contre ses ennemis.
* * * * *
Je me représente le bien avec un visage souriant, animé par une sérénité
intérieure qui se fait jour au travers de toutes les rugosités de la
surface, et même des plus rudes épreuves.
Et le mal m’apparaît morose, ayant au front une ombre qui ternit ses
joies même les plus brillantes. Il me répugne de faire porter au bien la
livrée de la nuit, et de le vêtir de noir. Le noir est la cocarde du
pessimisme, le drapeau du néant. Aussi je me méfie des moralistes ternes
et de tous ceux qui annoncent le bien avec une mine sinistre. Je les
compare à des balais couverts de poussière, qui ternissent ce qu’ils
veulent purifier.
Et ce que je dis des moralistes, je le dis de tous ceux qui s’appliquent
à la bonne vie. Quittez tout air sombre! N’est-il pas juste que la belle
humeur des braves gens rende un hommage perpétuel à la splendeur du
bien?
Singulière façon d’honorer le devoir, que de sembler le traîner par la
vie comme un fardeau, au lieu de s’en orner comme d’une couronne. Une
figure allongée et morne pourrait faire croire que vous manquez de
confiance dans la victoire finale du bien, ou encore on pourrait y lire
le regret des distractions mauvaises et des plaisirs défendus que vous
avez sacrifiés.
Vous avez mille bonnes raisons pour laisser transparaître l’idéal qui
vous anime, même au travers de vos plus graves soucis.
J’aime par-dessus tout la gaîté vaillante, celle qui sait accomplir les
grandes choses en souriant et en chantant, cette gaîté de soldat qui
fait bonne mine à mauvais jeu, assaisonne d’un bon mot la maigre
gamelle, le gîte trop primitif, les intempéries des saisons, et fait le
coup de feu en fredonnant les airs du pays natal. Voilà qui engage,
voilà qui enflamme! En vérité, quand on voit les gens y aller de cet
entrain endiablé, on n’a qu’une envie: s’élancer à leur suite et les
imiter. Je ne sais pourquoi cette disposition d’âme m’attendrit en même
temps qu’elle m’électrise.
C’est peut-être parce que je l’ai vue souvent à l’œuvre dans les plus
pénibles moments.
Voici une famille dans l’angoisse à cause d’une opération grave que va
subir un de ses membres. L’heure est venue. Les médecins sont arrivés.
Ils s’approchent du patient. Les trouverez-vous gens légers et de peu de
cœur, s’ils se dérident; si, pour un moment, ils surmontent et la lourde
atmosphère d’angoisse qui pèse sur la maison, et leur propre anxiété, et
les nombreuses préoccupations qui les assiègent; s’ils vont à leur
malade avec des sourires, des paroles réconfortantes, de la bonne
humeur, enfin! Direz-vous que ce sont là des médecins endurcis qui ne
s’intéressent pas au pauvre être dont ils vont sonder et meurtrir les
chairs? Non, vous penserez qu’ils font bien, et vous leur saurez gré de
leur gaîté comme d’une bonne action.
Dans la famille, quand les relations sont tendues, les volontés
opposées, et qu’un orage est sur le point d’éclater, en voulez-vous à
celui qui, déridant son front et traitant délicatement et avec le
sourire aux lèvres des questions brûlantes, arrive à éviter une
explosion?
Un jour, après une petite matinée donnée par des jeunes gens, deux très
vieilles femmes, pauvres et vraiment malheureuses, vinrent me remercier,
les larmes aux yeux, disant: «Nous avons ri de si bon cœur. Voilà des
années que cela ne nous était pas arrivé. On a tant de mal à vivre, et
l’existence est si dure!»--Ce jour-là je compris que, parmi les
bienfaiteurs de l’humanité, il fallait ranger Molière et Labiche, et
ceux qui savent, comme eux, faire sourire quelquefois les pauvres
mortels qui pleurent si souvent.
Au fond, la gaîté est un triomphe: le triomphe de l’esprit sur ses
entraves. C’est un beau rayon de soleil en un jour d’orage; une heureuse
messagère qui vient pour dire que tout n’est pas fini, qu’au fond il
reste de l’espérance, et qu’il en restera toujours et malgré tout.
Faisons comparaître ici les trembleurs, les plaintifs et toute la lignée
des grincheux qui réclament le monopole du sérieux, et ne nous en
servent que la caricature! Que font ces gens-là? Ils enveniment les
questions, ils empirent les situations. Ils augmentent le mal par leurs
murmures et leurs cris. Ils se noient sur la terre ferme. Ils mettent du
sable dans les rouages où la gaîté met de l’huile. Quand les gens de cet
acabit se trouvent ensemble dans une situation pénible, au lieu de
s’entr’aider, ils accusent tout le monde, instrumentent contre les
hommes et contre Dieu, et finissent par se mordre les uns les autres. Oh
les ridicules personnages! et qui se croient si importants! Il y a des
jours où l’on dirait que le monde a été créé pour les contrarier, et que
les trois règnes de la nature sont une machination ténébreuse contre
leur bien-être. «Ces choses-là n’arrivent qu’à nous! C’est un fait
exprès.» Dans toutes les situations où ils se trouvent, ils se croient
déplacés. Quel bien et quelle figure ne feraient-ils pas ailleurs! à
d’autres postes, avec des compagnons mieux choisis et plus dignes d’eux!
Ils ne savent être ni riches, ni pauvres, ni bien portants, ni malades,
ni tristes, ni joyeux. Leur contact est épineux comme celui des
hérissons, et ils se prennent pour de pauvres victimes, pour des parias
dont chacun fuit l’approche.
Jeunes gens, ne les imitez pas! Cet esprit-là est le pire coupe-jarret.
Non seulement il est improductif, mais il stérilise tout autour de lui.
La gaîté, voilà ce que je vous recommande. Celle-là sait être à l’aise
partout. Elle est «débrouillarde», entreprenante, liante. Sans doute,
elle voit les obstacles. Elle n’a rien de commun avec la plaisanterie à
jet continu, ni avec l’optimisme béat ou le contentement naïf des gens
repus, qui semble dire: «Mes amis, j’ai mangé à ma faim et bu à ma soif,
que l’univers soit en liesse!» Mais si la gaîté voit les obstacles, elle
sait les vaincre. Elle connaît plusieurs chemins, ne marchande pas sa
fatigue, ne se laisse pas décourager par les peines perdues, et connaît
l’art difficile de recommencer.
C’est un devoir pour chacun de se maintenir dans un état moral qui lui
permette de faire face aux exigences de la vie. S’appliquer à sa
récréation corporelle et spirituelle est non seulement chose permise
mais chose prescrite. Il faut bien qu’on renouvelle quelquefois l’huile
de sa lampe et qu’on en frotte les verres, autrement ce serait bientôt
fini d’éclairer. Le délassement, le plaisir, les bonnes distractions de
tout genre, ne rentrent pas dans la catégorie du superflu, où les
utilitaires les caseraient volontiers, mais dans la catégorie du
nécessaire. Il est mauvais qu’un homme s’applique à son labeur jusqu’à y
perdre l’entrain et la joie, si bien qu’il se rende incapable de
continuer. Sachez entretenir vos moyens; arrêtez-vous quelquefois pour
vous remettre en route d’un pas plus ferme; reculez pour mieux sauter.
Apprenez l’art de vous amuser et de réjouir les autres, c’est un des
plus doux privilèges de l’humanité.