vient de ceux qui ont souffert. Il y a peu de bons ouvriers qui n’aient
eu de rudes années d’apprentissage. Quand ils vous racontent leur
histoire, il se trouve qu’ils ont eu à subir les paroles dures, les
coups, les accidents, la misère; mais il se trouve aussi que toutes ces
choses, qui en découragent quelques-uns, les ont stimulés, éclairés et
formés. C’est à grands coups de marteau et de ciseau que se dégrossit le
bloc de marbre dont doit sortir une statue. L’homme ne se perfectionne
pas autrement. Et s’il y a de l’étoffe en lui, si le grain est bon, il
n’y a pas lieu de redouter les horions reçus et les morceaux emportés.
Le mal même tourne en bien. Je connais des hommes faits qui sont d’une
grande douceur pour les jeunes, et leur témoignent beaucoup
d’indulgence. Pourquoi? Parce qu’ils ont été maltraités autrefois, et
qu’ils ont deviné, en pleurant, le prix des bonnes paroles. Volontiers
ils répètent: J’ai trop souffert de l’injustice pour ne pas essayer de
l’épargner aux autres. De telles leçons valent bien la peine qu’elles
ont coûté!
* * * * *
Les difficultés que plusieurs rencontrent dans leur famille et qui
viennent du caractère de leurs proches, des défauts ou des vices dont
ils sont entourés, assombrissent souvent les premiers pas dans
l’existence.
Aucune classe de la société ne manque d’enfants et de jeunes gens
négligés, par ceux qui devraient les guider; livrés à eux-mêmes ou à des
mercenaires, sevrés de tendresse à l’âge où l’on en a le plus besoin;
privés de plaisirs, et sans cesse rebutés par des paroles rudes.
D’autres voient leur route compliquée par les exemples scandaleux de
ceux mêmes qui ont pour mission de les entraîner au bien. Ils n’ont pas,
pour les garantir des égarements de la jeunesse, le respect ou la
tendresse filiale qu’il est si doux de ressentir. Leur père et leur mère
leur enseignent précisément ce qu’on doit fuir le plus, et pour eux,
l’idéal douloureux consiste à ne pas ressembler à leurs parents.
Je pense à ceux aussi que des deuils précoces ont frappés, aux orphelins
dont le nom seul résume un monde d’intimes souffrances. Pour
quelques-uns qui trouvent un appui moral, combien que l’abandon écrase!
Loin de la chaleur du nid à jamais disparu, ils vont à travers la vie
comme accompagnés d’une ombre. Qui comptera les luttes, les larmes
ignorées, les secrètes angoisses de tant d’êtres jeunes? Qui les
rencontrera sur leurs chemins perdus?
Il est une autre catégorie de jeunes gens pour qui les dangers viennent
surtout de leur tempérament. Alors que d’autres font leur chemin sans
grande peine, ils ont, eux, à lutter contre de mauvais penchants, des
impulsions désordonnées, d’humiliantes misères. Leur conduite ressemble
à l’allure d’un attelage fougueux qui fait suer sang et eau à son
conducteur. Leurs motifs de découragement se multiplient, leur bonne
volonté, souvent débordée, ne suffit pas à la tâche. Il y a des jours où
ils se croient perdus, où ils désespèrent, en dépit de tous leurs
efforts, de devenir jamais des hommes.
* * * * *
Ceux qui peinent dans le domaine de la pensée forment, de leur côté, une
troupe d’élite soumise aux plus rudes entraînements. Pouce à pouce, ils
disputent le terrain aux doutes ou aux difficultés pratiques. Ceux-là
connaissent la faim et la soif de l’esprit, l’âpre tourment de
l’inconnu. Ils achètent la vérité au prix de leur repos, quelquefois de
leur santé et de leur vie. Chaque rayon de lumière est une conquête de
haute lutte. Ils savent ce que coûtent les convictions quand on veut se
donner la peine d’en avoir de personnelles, et quand le tentateur
s’approche d’eux sous la forme de systèmes tout faits, de vérités qu’il
suffit d’admettre en bloc, les yeux fermés, ils lui disent: Arrière,
Satan!
* * * * *
C’est pourtant là, dans ces mondes divers, dans ces ardentes fournaises,
que s’élaborent les caractères virils, les cœurs aimants, les grandes
âmes. Les chefs de la pensée humaine ont, presque sans exception, passé
par là. Et que deviendrait l’humanité sans toutes ces écoles de misère?
* * * * *
Mais ce qui, plus que toute autre chose, rend les commencements
difficiles, c’est la pauvreté. Je ne veux pas dire la mendicité, ni
cette misère noire, désemparée, sans espérance, où se traînent certaines
parties de la société, et dont je ne vois rien d’autre à dire que ceci:
C’est une honte publique, une maladie qu’il faut attaquer, soulager,
essayer de faire disparaître. Il serait criminel de dire que ce milieu
dégradant, où la souillure morale et la souillure matérielle se
confondent, puisse engendrer des caractères. Mais il faut avouer que
cette pauvreté hideuse est l’exception. C’est la sentine où tombent les
pourritures sociales engendrées par notre incurie et nos vices.
Il y a une autre pauvreté. Je parle de celle où l’on se trouve réduit
par la maladie, le chômage, la mort précoce des parents, et qui crée
souvent des situations si terribles. Ou encore je parle de cette
pauvreté qui consiste simplement à être réduit en tout au strict
nécessaire, et à ne pas savoir la veille de quoi on vivra le lendemain.
Pauvreté honnête, intéressante, qui se cache souvent, que ne connaissent
bien que ceux qui en ont fait l’expérience. Certes, s’il y a une
condition pénible pour le développement de la jeunesse, c’est celle-là.
On mange, mais rarement à sa faim. On a un logis, mais étroit et sombre.
Tout est mesuré, même l’air, si c’est à la ville qu’on habite. Cette
pauvreté-là semble une sorte d’esclavage, par les mille restrictions
qu’elle apporte à nos mouvements. Et cet esclavage n’est à personne plus
sensible qu’à la jeunesse.
Ce qu’il y a de plus dur dans la pauvreté, ce n’est pas la gêne, ce sont
les froissements d’ordre moral auxquels elle nous soumet, et les
indignités que le monde lui fait subir. J’en appelle à tous ceux qui, de
bonne heure, ont eu à peiner pour le pain quotidien, et qui ont été
abreuvés d’amertume et de mépris. La pauvreté n’est pas ce que certaines
conceptions idylliques en ont fait. Elle est une couronne d’épines. Mais
je me hâte d’ajouter: tout dépend du front qui la porte.
Ceux qui la subissent comme un fardeau et un opprobre, la haïssent et
n’y trouvent qu’une école de dégradation, d’aigreur et d’envie. Je ne
les condamne pas. Et si je voulais plaider les circonstances
atténuantes, mon plaidoyer pourrait facilement tourner en réquisitoire
sanglant contre les satisfaits, assis au tribunal pour les juger. Il me
plaît mieux de regarder à ceux qui s’attachent à leur pauvreté et
arrivent presque à l’aimer, comme on aime la beauté désolée d’un sol
natal déshérité par la nature. Ces hommes-là sont la force du monde.
Je me suis promené à travers la pauvreté comme à travers un pays de
merveilles; j’y ai voyagé, non en touriste, mais en indigène, initié aux
secrets du lieu, ennemi des grandes routes, hôte des coins ignorés. Et
j’ai trouvé plus belles les petites fleurs de ces bois et de ces champs,
que toute la flore délicate des jardins de luxe et des serres chaudes.
Pauvreté des petites gens, sobres, laborieux, économes et généreux;
pauvreté des ouvriers fiers de leur état; pauvreté des paysans et des
matelots qui n’envient personne. Pauvreté des étudiants qui n’ont qu’un
lit, une table et quelques livres aimés, mais qui vivent sur les
sommets, et se sentent plus riches que les maîtres du monde. Pauvreté
des artistes, non de ceux qui ne connaissent d’autre ambition que
l’argent, mais de ceux qui n’ont qu’un amour, la beauté, et qu’une
passion, l’idéal. Pauvreté des chercheurs scientifiques qui oublient
l’heure qui passe et le plaisir qui appelle, et vont comme les chasseurs
par les âpres chemins, les précipices, les obscurités, suivant la piste
fascinatrice de l’inconnu. Pauvreté des penseurs tourmentés par
l’infini, penchés sur les problèmes du monde, et sur ceux de l’âme, plus
vaste que le monde. Pauvreté de ceux qu’on persécute pour la vérité et
la justice, mais que rien n’émeut, parce qu’ils ne redoutent que la
lâcheté.
Je ne me lasserai jamais d’admirer cette pauvreté-là. Je me souviens, en
regardant les jeunesses difficiles, que le Christ fut pauvre, qu’Homère
fut pauvre, que Spinoza fut pauvre, que Luther fut pauvre, que Franklin
fut pauvre, que les plus belles expériences de Claude Bernard ont été
faites dans un sous-sol humide du Collège de France, et que la maison
paternelle de Pasteur est une petite ferme du Jura.
A force de regarder de ce côté et de voir les faits et les expériences
s’accumuler sous mes yeux, j’en suis même arrivé à trembler pour ceux
qui ont la vie trop facile. Je crains pour leur énergie, à cause de
l’absence d’effort; pour leur liberté, à cause de la dure servitude que
font peser sur eux les conventions et les préjugés du monde. Je crains
pour leur cœur qui, faute de souffrir, pourrait ignorer la pitié; pour
leur jugement, que pourraient égarer et vicier les dehors trompeurs. Il
vaut mieux conduire les enfants dans les ateliers qu’aux devantures des
magasins, car dans les ateliers on voit la peine de l’homme, tandis qu’à
la devanture on ne voit que le résultat, et la tentation est grande
d’oublier la peine. Or c’est une calamité d’oublier le paysan en
mangeant le pain, le bûcheron en se chauffant sur les chenets. Calamité
que je redoute pour ceux qui sont élevés dans le bien-être. Ceux-là
aussi, à leur manière, ont donc des commencements difficiles. J’en suis
très frappé, et je les avertis. Voici le conseil que je leur donne.
Recherchez la peine, soumettez-vous au labeur. Allez faire votre stage
dans le monde des petits, et renoncez pour un temps à vos privilèges qui
sont des périls. Devenez pauvres par choix. Ce n’est pas la même chose
que de l’être par nécessité; c’est quelque chose, cependant. Si la vie
vous appelle à commander, malheur à vous et à ceux qui vous seront
confiés si vous n’avez d’abord obéi, sué, gémi sous le fardeau. Il n’est
pas permis à un homme d’en envoyer un autre au feu quand il n’y a jamais
été lui-même!--Et par-dessus la tête des jeunes gens, je m’adresse aux
pères, de la classe aisée et je leur dis: Il y a dans vos maisons une
foule de jeunes gens excellents, pleins d’intentions généreuses, ayant
en eux l’étoffe nécessaire pour devenir des hommes. Il ne leur manque
pour cela qu’un peu de misère et de vie pénible. Vous ne pouvez pas leur
refuser cela. Quoi qu’il doive en coûter à votre tendresse, à vos trop
inquiètes sollicitudes, il faut les faire passer par là. Parmi toutes
les viandes de boucherie, celle qui profite le plus à la culture de
l’énergie morale, c’est _la vache enragée_. Pas trop n’en faut; mais
ceux qui n’en ont pas mangé une certaine dose n’ont pas assez de fer
dans les muscles.
Au désert, ou dans les forêts, les fauves en liberté mènent une vie
pleine de hasards et de luttes. Les tempêtes fondent sur eux, le plomb
du chasseur les menace, la faim tord leurs entrailles. L’incertitude du
lendemain est leur régime. Beaucoup d’entre eux périssent. Mais ceux qui
restent sont vigoureux, aguerris, rompus à toutes les fatigues.
Prenez ces fauves et, par sollicitude, pour les assurer contre les
caprices des saisons et les dangers de leur vie aventureuse, offrez-leur
de belles demeures, avec nourriture à discrétion, repos et sécurité. Les
voilà en pleine abondance: repas plantureux, sommeils tranquilles, comme
des héritiers de bonne famille. Mais qu’adviendra-t-il? Leurs tendons se
relâcheront, leurs yeux se troubleront, leur moral s’avilira. Ils
deviendront flasques, maladroits, poltrons, et contracteront des
habitudes vicieuses, fruit de l’ennui et de la vie facile. Si par hasard
ils se reproduisent encore, leurs fils ne seront plus que l’ombre des
parents, et à la troisième ou quatrième génération, de décadence en
décadence, il n’y aura plus personne. Le bien-être les aura exterminés.
La vie humaine présente exactement les mêmes phénomènes. Trop de
sécurité et d’aise sont contraires à l’homme. Il lui faut, pour arriver
à son développement normal, des privations, des dangers, des luttes.
C’est là que sa force grandit, en même temps que sa capacité d’être
heureux. Ouvrez les yeux, regardez les familles qui vous entourent, les
générations et les peuples. Partout où il y a de la vitalité, de
l’entrain, du progrès, des ressources morales, intellectuelles,
matérielles même, il y a, au point de départ, l’effort. Mais il arrive
trop souvent que les familles, comme les peuples, oublient cela. Après
une génération de travailleurs décidés, viennent des successeurs qui
trouvent le bien-être tout prêt et se mettent à en jouir. Ils oublient
qu’il n’y a de vie que là où il y a des difficultés à vaincre, et que le
seul pain profitable est celui qu’on a gagné. Alors ils s’endorment dans
l’aisance, et les signes avant-coureurs de la mort ne tardent pas à se
montrer.
Ne nous plaignons donc pas trop des commencements difficiles. Le jour où
il n’y en aurait plus, ce serait le commencement de la fin.
VIII
L’EFFORT ET LE TRAVAIL
Il a bientôt l’échine ronde,
Celui qui, courbé sans fardeaux,
Bêche la terre et la féconde,
Et ce serait la fin du monde
S’il voulait relever son dos!
Jean Aicard.
Travaillez, prenez de la peine,
C’est le fonds qui manque le moins.
Le fabuliste oublie d’ajouter que c’est ce qui nous coûte le plus. La
peine, chacun cherche à se l’éviter, fallût-il pour cela augmenter celle
des autres. Sur la route ensoleillée où je marche, un petit âne traîne
une charrette. Comme il s’applique! Comme ses pas courts et précipités,
ses jarrets tendus, révèlent le grand effort qu’il fait! Dans la
charrette dort un gros marchand rubicond, couché sur les légumes qu’il
va vendre à la ville. L’homme est plus lourd que l’âne, et probablement
plus fort. Qu’il puisse dormir là, pendant que cette pauvre bête
s’évertue, cela me dépasse. Mais le voilà qui s’éveille et se redresse.
A la bonne heure! il s’est aperçu sans doute que le chemin monte, et
qu’il ferait bien de descendre. Non: il prend sa trique, en donne
plusieurs coups à l’âne, et puis se laisse retomber. Brute, va!--Il me
vient un immense désir de saluer le pauvre et vaillant animal. Et
pendant que je continue ma route, cette scène révoltante me poursuit,
agrandie de tout ce que mon souvenir y ajoute de navrant. Car enfin, ces
choses-là se voient souvent. Que de gens couchés ou endormis pendant que
la voiture monte et avance péniblement! Et ce ne sont pas toujours des
bêtes de somme, mais des êtres humains qui la traînent. Je m’explique.
Dans le monde où nous vivons, je vois beaucoup trop d’êtres ennemis de
l’effort et toujours prêts à rejeter tous les fardeaux sur leur
prochain. Il s’accomplit une quantité innombrable de lâchetés, à seule
fin de s’éviter une peine. En vérité, on croirait que l’effort est un
des ennemis du genre humain, et l’effroi qu’il inspire est si grand chez
quelques-uns, qu’entre l’effort et la honte, c’est toujours la honte
qu’ils choisissent.--L’erreur est grave: de tous nos amis, il n’y en a
pas de meilleurs que l’effort et le travail. Celui qui veut améliorer sa
vie en diminuant autant que possible sa part d’activité, ne sait pas
quel mal il se fait à lui-même. L’homme ne vaut qu’en raison de la peine
qu’il se donne. Quiconque ne fait rien ne vaut rien. Un âne qui
travaille est une Majesté à côté de l’homme fainéant, n’en déplaise aux
beaux messieurs et aux belles dames qui, lorsqu’ils parlent des
travailleurs, disent avec dédain: «_Ces gens-là._»
Une certaine inertie, on peut bien dire une influence de mort, tend sans
cesse dans le monde à neutraliser et à user la puissance vitale. Le fer
et l’acier se rouillent, et toute force, quelle qu’elle soit, a près
d’elle un principe de destruction qui l’attaque et la ruine, à moins
qu’elle ne se défende. L’homme n’échappe pas à cette loi. Il faut qu’il
lutte contre la rouille par l’exercice régulier de ses facultés. Nous
sommes condamnés par une loi inéluctable à nous entraîner sans cesse,
sous peine de tomber en décadence. Le mouvement n’est pas seulement un
signe de vie, c’est une source de vie. Assouplir ses muscles, entraîner
son corps, apprendre à se servir de ses mains, de ses yeux, s’habituer
aux fatigues, aux rigueurs des saisons, à la lutte contre les obstacles;
astreindre son intelligence aux exercices difficiles, familiariser sa
volonté avec les choses qui ne nous plaisent point, dompter ses désirs,
ses émotions, ses passions; apprivoiser en un mot et discipliner tout
son être, voilà la plus haute préoccupation de quiconque aspire à
devenir un homme.--Aussitôt qu’on s’applique à cette tâche, qui n’est
pas sans rudesse, on s’aperçoit qu’elle est fortifiante. L’homme craint
l’effort comme il craint le contact de l’eau froide, mais s’il sait
vaincre sa répugnance, avec quel bien-être, quel profit ne sort-il pas
de ce contact redouté? Bientôt il se plaît à ce qui l’effrayait d’abord.
Il n’est à l’aise que dans le déploiement de ses forces, dans leur libre
jeu. Il comprend que celui qui augmente son pouvoir augmente sa faculté
d’être heureux, sa santé physique et morale, et il n’estime aucun
avantage au-dessus de celui de se sentir dispos, entraîné, en possession
de cette vivacité qui fait qu’on est prêt à toute heure à payer de sa
personne. Ce qu’il hait, c’est la somnolence, la mollesse, le bonheur
idiot et lourd de l’inaction. Pour lui, ce bonheur sent le renfermé,
presque le sépulcre, et rien n’est comparable à l’effroi que lui inspire
la poussière fine et délétère qui descend sur tout ce qui cesse de
fonctionner et lentement le ternit, le couvre, l’ensevelit tout vivant.
* * * * *
La forme accomplie de l’effort, c’est le travail. Je compare celui qui
aspire à vivre sans travailler, au poisson qui rêverait l’asséchement de
la mer. Le travail est, par excellence, l’élément de la vie et c’est
précisément pour cela qu’il faut s’insurger contre la conception
ordinaire et vile qu’en a la majorité des hommes. Le travail, pour les
uns, est un gagne-pain; pour les autres, une marchandise, ce qui revient
au même, après tout. Mais il est bien autre chose, et bien davantage.
Que si l’on s’en tient à ne vouloir le considérer que comme une
marchandise ou un gagne-pain, la conclusion de ce jugement superficiel
est facile à tirer.
D’abord, si le travail n’est qu’un gagne-pain, il est évident que celui
qui n’a pas besoin de gagner sa vie peut s’en passer, et que, d’autre
part, celui qui est obligé de travailler pour gagner sa vie arrive à le
considérer comme une nécessité et un fardeau. Dans les deux cas, le
travail se trouve haï ou méprisé, et, fatalement, l’on cherche à s’y
soustraire. On arrive ainsi à créer dans une société deux ordres de
fainéants: Les uns qui se passent de travailler parce qu’ils ont de quoi
vivre par héritage, spéculation, chance heureuse, ou par l’exploitation
du vice, ou par le vol; les autres qui travaillent, il est vrai, mais en
rechignant. Il est évident qu’entre ces diverses catégories d’hommes, il
y a de grandes différences: les uns sont les parasites de la société,
les autres en sont les éléments producteurs. Mais quel sort d’esclave
que celui de l’homme qui travaille sans aimer le travail! Je comprends
qu’on se refuse à certaines besognes inhumaines et dégradantes, qui
ravissent à l’homme sa santé physique et dépriment son esprit. Il est du
devoir de tous les honnêtes gens de lutter constamment contre toute
façon de travailler, ou de faire travailler les autres, qui est
attentatoire à la vie et à la dignité humaine. Mais n’arrive-t-on pas
précisément à ce labeur d’esclave par la conception basse que l’on se
forme du travail en général? Une société fondée sur l’idée que le
travail c’est la vie, aurait bientôt fait d’abolir le travail qui tue.
Ce que je dis du travail gagne-pain, je le dis du travail marchandise.
Une marchandise est une chose qui s’achète et se vend, qui peut toujours
s’acheter et se vendre. Et quand on l’a vendue et qu’on en a touché le
prix, on n’a plus rien à réclamer. Je proteste absolument contre cette
conception du travail, d’où ne peuvent sortir que la haine et
l’ingratitude. C’est une honte que de dire au travailleur: Tu es payé
pour cela, je ne te dois rien de plus; et c’est une honte pour le
travailleur de dire: Je fais cela parce que je suis payé pour le faire.
Sans doute, tout travail mérite d’être rétribué, et chacun doit pouvoir
se nourrir de son labeur. Mais prétendre qu’après cela tout est fini,
c’est réduire l’homme à l’état de mercenaire, et le dépouiller de son
caractère de citoyen libre. Que dis-je? c’est le refouler bien
au-dessous des animaux supérieurs, jusqu’au rang des moules et des
huîtres qui ne sont à peu près que des estomacs. Le travail conquiert à
l’homme non seulement le droit de manger, mais le droit d’être respecté,
l’égalité de considération avec quiconque travaille, sa part de tout ce
qui est humain. Qu’on ne vienne pas parler de loi d’airain. L’airain ici
est bien plus dans la dureté de nos cœurs que dans les nécessités
économiques d’après lesquelles celui qui peine le plus est presque
toujours payé le moins. Si nous nous souvenions que le travail humain
mérite autre chose que ce froid salaire, jeté plutôt que donné, la
condition de ceux que le labeur écrase changerait bientôt.
Quant à celui qui dit: je suis payé, donc je travaille, et qui ne
travaille que pour cela, il se déclare vendu. Il avoue que son mobile
c’est l’argent, et que ce qu’il fait ne l’intéresse à aucun autre titre.
Pour être payé, il ferait tout aussi bien le contraire. Et, de fait,
c’est ainsi qu’on raisonne: «Il faut bien qu’on vive!» voilà ce que
disent une foule de gens quand on leur fait des observations sur leur
genre de travail, sur leur commerce honteux, sur leur vénalité. Une
«moucharde» m’a répondu un jour: «_il faut bien qu’on vive!_»--«Alors si
je vous payais mieux que ceux qui vous entretiennent en ce moment, vous
les espionneriez à leur tour?--Parfaitement, Monsieur.»--Elle était
logique, et celui qui ferait en même temps pour deux puissances
ennemies, le métier d’espion, les servant et les desservant
simultanément et touchant ses honoraires de part et d’autre, serait plus
logique encore.
Voilà où conduit la notion du travail gagne-pain et du travail
marchandise.--Des idées pareilles sont l’opprobre du genre humain. Il
faut les traquer comme les bêtes fauves, et s’en désinfecter comme de la
peste et du choléra.
Pourquoi toutes ces considérations? Que viennent-elles faire ici?--Je
veux montrer que le travail c’est la force et la vie, et pour cela, il
faut d’abord le débarrasser de toutes les notions malsaines et injustes
qui le dénaturent et nous empêchent de le connaître tel qu’il est.
Après cela, je m’empare de la formule qu’on applique si mal, et
j’affirme que rien n’est plus vrai que de dire: _il faut bien qu’on
vive_, et que c’est pour la vie qu’on travaille. Mais l’erreur consiste
à croire que l’on vit lorsqu’on s’est vendu pour un morceau de pain ou
pour un peu d’argent; car, en vérité, celui qui fait cela est deux fois
mort. Vivre, cela veut dire: prospérer et grandir dans toutes les
parties de son être, dans son cœur, dans son intelligence, dans sa
conscience, dans ses affections, dans tout ce qui nous rend meilleurs et
plus forts. Or, dans quelque domaine que ce soit, rien ne s’acquiert que
par le travail, rien ne nous appartient que par droit de conquête. Le
travail est le grand organe par lequel l’homme s’assimile ce qui le
nourrit, et plus sa vie est élevée, compliquée, précieuse, plus le genre
de travail exigé est important. Et la vie dont il s’agit ici n’est pas
seulement celle de tel ou tel particulier. Tout labeur se fait par
l’individu et pour l’ensemble. Quiconque remplit une fonction utile,
doit la remplir avec toute son âme et sentir qu’il la remplit pour tous.
Le travail humain est une grande collaboration où, depuis les travaux
manuels les plus simples et les plus obscurs jusqu’à ceux qui sont les
plus difficiles, et depuis les travaux de l’esprit les plus élémentaires
jusqu’aux plus élevés, tout se rejoint dans un seul effort et converge
vers un seul but. L’humanité travaille pour la vie, c’est-à-dire non
seulement pour l’existence, mais pour la vérité, la justice, la bonté,
qui en sont la fleur suprême. Quiconque se joint à ce travail est par ce
travail, ennobli. Que, dans cet immense labeur, qui peut se comparer à
la construction d’un bel édifice, il soit maçon, sculpteur, architecte,
ou gâcheur de plâtre, il peut s’appliquer à son œuvre avec la même
fierté.
* * * * *