L’hérédité, la nature, le milieu nous font contracter des inclinations

et des défauts différents selon les individus, et qui sont en nous

autant de sources d’affaiblissement. La gêne que ces défauts apportent à

notre développement se répercute dans tout l’ensemble de nos fonctions.

Pour déséquilibrer complètement un esprit, il suffit qu’une habitude

vicieuse puisse s’y maintenir et y grandir un certain temps. Alors les

efforts, les qualités, les vertus même sont neutralisés. Il y a dans le

mal une fatalité terrible. Un homme n’a pas besoin d’avoir tous les

vices réunis et d’être dépourvu de toutes les qualités pour perdre

l’équilibre et sombrer. Il n’y a pas de cloisons étanches dans la vie

intérieure.

C’est la grande douleur de tout homme qui aime le bien de sentir en soi

la possibilité du mal. Aimer la vie dans ce qu’elle a de plus noble et

de plus beau, être prêt à lutter, à souffrir pour la justice et

remarquer néanmoins qu’on serait, dans certaines circonstances, capable

d’actes destructeurs de ce qu’on aime;--comprendre qu’après tout, il est

possible de démolir soi-même et souvent assez vite, ce qu’on a mis tant

d’années, tant de peine et de généreuse ardeur à édifier; avec une

sincérité entière, du fond du cœur, sans l’ombre d’hypocrisie, condamner

certaines façons de vivre, de parler, d’agir, et s’en rendre coupable à

d’autres moments;--être le même homme qui déteste ces choses et qui les

fait;--se trouver dans le cas de se condamner soi-même, de se haïr

soi-même, de se battre contre soi-même;--quelle situation! Comme on

comprend le vieux saint Paul s’écriant: «Je ne fais pas le bien que

j’aime, et je fais le mal que je hais!... Misérable que je suis, qui me

délivrera?»

Et pourtant, il faut que cela soit. Jamais caractère ne s’est formé que

dans cette guerre intime, au milieu de ces batailles de l’âme. Les

meilleurs sont ceux qui souffrent le plus. A leurs yeux plus purs

apparaît avec plus de netteté le contraste entre ce qu’ils sont et ce

qu’ils devraient être. Mais si l’élite de l’humanité est ainsi éprouvée,

secouée, jetée dans les sombres luttes avec elle-même et obligée de se

tenir en armes sur la brèche, la nécessité de veiller devient plus

évidente pour nous, le commun des mortels. Je dirai donc à tout jeune

homme à l’entrée de la vie: Prends garde à toi! Connais-toi, et

méfie-toi de toi-même. Que le pas de la garde qui veille sonne jour et

nuit autour de la citadelle de ta vie. Et que cette garde ne soit pas

comme les chiens qui ne savent ni aboyer ni mordre, ou qui ont des

complaisances pour certains privilégiés. Qu’elle soit incorruptible, et

qu’au besoin elle te crie à toi-même, comme le fameux troupier au Petit

Caporal: On ne passe pas!

* * * * *

Pour augmenter la vigilance, il convient d’aiguiser le sentiment de la

responsabilité. Essayons souvent de nous représenter la somme de peine

et d’espoir que résume chacune de nos existences, et disons-nous qu’il

dépend de notre activité que cette peine et cette espérance ne soient

pas perdues. Et si notre propre intérêt ne suffit pas pour nous rendre

circonspects, songeons à l’intérêt des autres. Dire que l’on peut, en se

tenant bien à son poste, en demeurant vrai, juste, honnête, pur; dire

que l’on peut réparer du mal, sécher des larmes, relever des courages

abattus; et qu’en se négligeant, au contraire, on peut travailler pour

la ruine, l’angoisse, la malédiction; quelle raison de veiller! Tout ce

qui est confié à nos mains se trouve en jeu! Voilà des considérations

qui sont capables de nous saisir et de nous tenir dans cette situation

d’esprit attentive et décidée qu’on nomme l’_éveil_. Cela fait trembler

et cela donne du cœur en même temps. Cela vous met au front le signe de

noblesse indélébile du soldat qui veille sous les armes. Pourquoi

reculer devant la responsabilité? Achèterait-on trop cher un honneur si

élevé? Que celui que la tâche effraye écoute ceci:

Sais-tu ce que c’est, pour un soldat, que la dégradation? Voir ses

grades, ses décorations, ses galons, arrachés! Voir jetés à ses pieds

les signes de sa valeur d’autrefois! Qu’est-ce que la mort, en

comparaison de ce déshonneur? Il est vrai que, dorénavant ce malheureux

soldat pourra dormir; il ne montera plus la garde; il ne criera plus: «à

moi, voilà l’ennemi!» il ne courra plus à l’assaut; il n’entendra plus

siffler les balles; il n’aura plus de responsabilité.--Eh bien, déclarer

un homme irresponsable, c’est lui infliger la dégradation! Mieux vaut la

mort.

La pratique de la vigilance crée dans l’homme l’habitude de la vie

intérieure et le besoin de faire passer toutes ses œuvres sous le regard

de sa conscience. Pouvoir se respecter et rester d’accord avec le juge

intérieur, c’est son désir suprême; sa crainte est d’être flétri ou

désapprouvé par ce même juge. Or c’est là tout le secret de la moralité.

La différence entre un brave homme et celui qui ne l’est pas, est

simple: le premier est un homme de conscience, le second un homme de

galerie. Au second, peu importe que le juge intérieur le condamne ou

l’acquitte. Il y a longtemps qu’il ne le consulte plus. Son juge, à lui,

c’est le public. Il se surveille quand on le regarde. Aussitôt qu’il se

sent seul, il n’a plus ni frein ni loi. Quel mépris l’homme de galerie

ne doit-il pas avoir pour lui-même? Ce perpétuel cabotin attache plus de

prix au jugement du dernier des spectateurs qu’à son propre jugement, et

l’homme au monde dont l’estime lui importe le moins, c’est lui-même.

Quand il est seul, il pense qu’il n’y a personne, et il ne s’aperçoit

pas, le misérable, que c’est comme s’il disait: Moi ou rien, c’est tout

un. Hélas! à un certain point de vue, il a raison: pour quoi peut

compter dans le monde moral un être capable de tout, pourvu qu’on ne le

voie pas!

L’on ne saurait assez nous rappeler à la nécessité de la vie intérieure.

Une des conditions de son développement est le recueillement et la

solitude. Quand les bruits du dehors s’apaisent et que la poussière de

la mêlée humaine s’est dissipée, les voix intérieures s’éveillent, et le

regard de l’âme discerne les objets plus nettement. Il faut se retirer

souvent dans la solitude, d’autant plus qu’on n’y est seul qu’en

apparence. C’est là, en effet, que nous rencontrons ceux que

j’appellerai nos alliés invisibles: les souvenirs réconfortants, les

figures amies qui nous encouragent et nous soutiennent.

Surtout, si nous avons le bonheur d’en connaître le prix, nous y

rencontrons la prière. Lorsque l’homme prie, il communie avec sa source,

il se repose des fluctuations de l’éphémère dans le calme bienfaisant de

l’éternel, il se restaure, il se purifie. Et peut-être ne sent-il jamais

mieux qu’il n’est pas seul, que dans cette solitude-là.--Retraite sacrée

de l’âme, forteresse élevée et paisible que rien n’atteint, où, laissant

derrière soi toutes les souffrances, toutes les batailles, tous les

dangers, on se réfugie dans la sécurité absolue; ô prière, quelle source

d’énergie peut se comparer à toi, et comme on monte la garde avec plus

de courage quand on se sent gardé par Celui qui veille toujours!

* * * * *

Je ne puis m’arrêter ici sans ajouter quelques mots pour les vaincus.

Vaincu, qui donc ne l’a jamais été? Qui n’a pas bronché? Qui n’est pas

tombé? Oh les batailles perdues, les lendemains de défaites, les réveils

affreux après les trompeuses sécurités!...--Ne piétinez jamais un mort,

fût-il mort faute de vigilance! Qui sait comment vous mourrez! Et ne

désespérez jamais de ceux qui tombent, battus et meurtris, mais qui

vivent encore! C’est l’heure d’accourir, de relever, de bander, de

soigner. Toute chute morale tient de l’accident, autant et souvent plus

que de la faute. Et n’y eût-il que faute, cette faute créerait un devoir

à ceux qui sont debout, comme la maladie des faibles crée des devoirs

aux forts. Ce sont les meilleurs qui ont ressenti et propagé la

tendresse pour les vaincus des luttes morales. Peut-être le souvenir de

leurs propres défaites les rendait-il plus indulgents à celles d’autrui?

Dans chaque vie il y a des passages critiques, quelquefois de véritables

maladies morales. On n’y est pas le même être qu’aux jours de santé.

Affaibli, blessé, ce dont on a besoin avant tout, c’est de soins

intelligents. La jeunesse surtout est sujette à ces crises périlleuses

où tout dépend du traitement. Tel, qui plus tard a marché ferme,

pourrait nous dire qu’à certains moments du chemin il s’en est fallu de

peu qu’il ne déviât pour toujours. Voici donc le lieu de reconnaître que

le pardon et la clémence sont des puissances de premier ordre. En ce

monde souffrant, bataillant, plein de vicissitudes, l’homme aspire après

la bonté comme après une source de vie. Celui qui ne sait ni pardonner,

ni reconnaître très simplement qu’il a lui-même besoin de pardon n’est

qu’un hypocrite ou un cœur dur.

Ce n’est pas pour rien que le Juste entre les justes, le grand capitaine

qui a tant lutté contre l’iniquité et porté des coups si formidables aux

méchants, a tant insisté sur le pardon et témoigné aux êtres tombés tant

de pitié, on pourrait dire tant d’égards.

Nous concluons donc: La consigne est de veiller! Malgré cela, s’il

arrive quelque accident, si quelque désastre même grave se produit, pas

de panique, pas de regrets inutiles! Qu’on se ramasse, qu’on organise

les secours, qu’on couvre la retraite, qu’une bataille perdue ne se

change pas en déroute! Les meilleures armées sont celles qui ont su

résister à la démoralisation, aux épouvantables entraînements de la

défaite. Pour l’homme qui sait profiter de la leçon, c’est une force

aussi que d’avoir été quelquefois vaincu.

VI

L’ÉDUCATION HÉROÏQUE

Je ne suis point à plaindre, monseigneur; je meurs en faisant

mon devoir. C’est de vous qu’il faut avoir pitié, vous qui

portez les armes contre votre prince, votre patrie et vos

serments.

(Réponse de Bayard mourant au Connétable de Bourbon.)

Heureux les peuples chez qui la source sacrée de l’enthousiasme

n’est pas tarie.

L. Enault.

Les vieux stoïciens avaient, entre autres, cette maxime: _nihil

mirari_;--ne s’étonner de rien. Le sens en est clair. Cela veut dire: il

ne faut pas s’en laisser imposer par les choses ou les hommes, se

laisser effrayer, déconcerter. Un homme doit garder son sang-froid et

rester maître de lui-même et de toutes les impressions qu’il reçoit.

Pour une bonne règle, certes, en voilà une! Elle forme un contraste

heureux avec la mobilité d’impressions et la nervosité de ce temps. Une

maxime pareille est comme une bonne douche calmante et tonifiante. Après

s’y être exposé, on a les yeux plus clairs, le poing plus ferme et le

pas plus alerte. Répétons-nous souvent ce vieux mot qui a rassuré et

maintenu tant de courages, en faisant auprès de ceux qui le prenaient

pour devise l’office d’un ami sûr et solide qui vous prend la main aux

heures de trouble et vous dit: Du courage, du calme, du bon sens, et

tout s’arrangera!

Mais il est une façon de traduire l’adage contre laquelle je veux

m’insurger, précisément parce qu’elle est trop répandue. Nos

contemporains adoptent le vieux _nihil mirari_, mais le traduisent: il

ne faut rien admirer. Si ceux qui se conforment à la règle ainsi

modifiée étaient des vieillards, je ne me permettrais pas de les

attaquer. Je me dirais: ils sont fatigués de la vie. A leurs vieux

organes tout semble vieux. La faculté d’admirer s’est perdue chez eux

comme le sens de l’ouïe, ou le beau sommeil et l’appétit des vingt ans.

Mais c’est tout le contraire. Ceux qui s’appliquent à ne rien admirer,

ce sont plutôt les jeunes gens. Admirer leur paraît s’humilier. C’est

bon pour les enfants d’avoir de grands yeux étonnés et de regarder les

hommes ou les choses avec ces airs sérieux et surpris qui indiquent

qu’on croit que c’est arrivé. Il faut laisser ce genre d’émotion dans la

«nursery», avec notre première chemise, notre dernière poupée et tout

l’attirail oublié des années tendres. Un homme n’admire rien. Rien ne le

surprend ni ne l’enthousiasme. Admirer, c’est, en somme, être dupe,

c’est s’en laisser conter. Il ne faut pas qu’un jeune homme sérieux se

mette dans la situation ridicule de «gober» quoi que ce soit.--Dire,

sans sourciller, devant qui que ce soit et quoi que ce soit: _Connu!...

Vieux jeu!..._ être revenu de tout avant de s’être mis en route, voilà

ce qui vous pose un jeune homme. Parmi ses camarades, celui qui admire

le moins passe pour le plus fort et se trouve presque sûr d’être le plus

admiré. Car, si c’est une attitude servile de l’esprit que d’éprouver de

l’admiration, être admiré est une des plus nobles douceurs de

l’existence. Ainsi se répand dans la jeunesse, et à travers les écoles

et les ateliers, un esprit dont l’idéal est de n’en point avoir, et de

ne jamais prendre feu pour quoi que ce soit.--De là à ne plus respecter

rien ni personne, il n’y a qu’un pas, bientôt franchi.

L’esprit de dénigrement et de moquerie est à l’ordre du jour. Et c’est

une des manifestations de cette tendance fâcheuse qu’on se réunisse plus

volontiers pour crier: «Conspuez! Conspuez!» que pour honorer une

mémoire illustre ou saluer de ses hommages un grand citoyen.

A mon avis, un des pires malheurs qui puissent vous arriver quand on est

jeune, c’est d’être rongé par l’esprit dont nous parlons. Si quelque

chose n’est pas jeune, c’est cet esprit-là. Le respect révèle la qualité

d’un jeune homme, comme le bouquet d’un vin en indique la provenance.

Aussi, partout où je flaire l’absence de respect, je me dis: «Ça sent le

vinaigre ici!» Il faut se débarrasser de cette tendance-là. C’est une

source de faiblesse, de décrépitude. C’est un ennemi, et des plus

dangereux.

Nous vivons de respect et nous périssons de moquerie. Platon bannit les

musiciens de sa république, parce qu’il croit, à tort, que la musique

énerve les courages. Quant à moi, je déclare la guerre à l’esprit de

moquerie; je veux qu’il soit honni, extirpé, comme les parasites qui se

nourrissent de notre moelle et de notre sang. Chassons le moqueur! Et

par contre, que l’admiration, le respect, l’enthousiasme sous toutes

leurs formes soient accueillis et cultivés comme des éléments de santé

morale et de culture des volontés.--Tout ce que j’ai à dire sur ce

sujet, je vais essayer de le résumer sous ce titre: _l’éducation

héroïque_.

Qu’est-ce qu’un héros? C’est un homme de taille plus qu’ordinaire, qui a

vécu une vie humaine plus intense et plus large que la masse; un être

qui a résumé dans son esprit ou son cœur les aspirations de toute une

époque et leur a donné une expression puissante. Ou encore, c’est le

premier venu, sorti un jour de la foule obscure pour accomplir une seule

action, mais si grande, si belle, qu’elle l’a immortalisé.

Quand on considère la marche de l’humanité, on remarque que les héros

sont au commencement de tout grand mouvement. L’exemple qu’ils ont donné

est contagieux. Une vertu émane d’eux et s’empare des autres. Ils ont le

privilège d’allumer partout la lumière, l’entrain et l’espérance. Ils

sont les sauveurs dans les temps désespérés, les guides dans les jours

sombres, les pionniers de l’avenir, les pures et nobles victimes qui

meurent pour la justice et la vérité, afin de leur frayer un chemin.

Mais quelle influence auraient-ils, sans le respect, l’admiration,

l’enthousiasme qu’ils font éprouver? C’est à force de les admirer que

nous devenons capables de profiter de leurs vertus.

Ce qui est vrai des héros l’est de tout ce qui est héroïque à n’importe

quel degré. Tout ce qui est grand, tout ce qui est beau, tout ce qui est

pur, tout ce qui est sacré, pénètre jusqu’à nos cœurs par le respect et

l’admiration. Ce sont là les sens par lesquels nous percevons les hautes

réalités de l’âme.

L’homme comprend mieux l’exemple que la règle, et saisit mieux le bien

en action qu’en théorie. Il a besoin qu’on lui démontre le mouvement en

marchant. C’est pour cela que, jeune, il est naturel qu’il cherche

quelqu’un à qui ressembler, et qu’il soit pour ainsi dire voué à

l’imitation. On suit toujours un chef et, qu’on le veuille ou non, on

est disciple de quelqu’un. La preuve, c’est que ceux qui élèvent le

manque de respect à la hauteur d’un principe font école et s’exposent à

s’entendre dire: _cher Maître_, ce qui est «un comble». La preuve

encore, c’est qu’un dessin, un article de journal, relatant et

propageant au loin la nouvelle d’un crime et les circonstances où il

s’est accompli, deviennent dans les esprits préparés une suggestion à

des crimes semblables. Des actes honteux, surtout quand ils ont été

commis par des personnes en vue, agissent sur la volonté publique comme

des forces déprimantes; il s’en dégage pour des milliers d’êtres une

influence de dépravation. Ne dit-on pas à certains jours, qu’il souffle

un vent de haine, un vent de désordre, troublant les têtes, semant la

confusion? Ne se rend-on pas compte qu’au sein de la vénalité, de

l’impureté, de l’avilissement des consciences, l’air moral se corrompt,

qu’on s’empoisonne en le respirant, et qu’on se contamine les uns les

autres comme en temps d’épidémie?

Heureusement que le contraire est vrai aussi. Il y a des exemples qui

soulagent l’opinion publique, des actes d’énergie, de bonté, de

désintéressement qui nous contagionnent pour le bien.

Je ne parle plus ici des héros illustres, mais je songe à ces héros

obscurs, anonymes, ignorés, dont le monde est plein. Et c’est pour eux

que je demande à la jeunesse des yeux et des oreilles pour percevoir, et

un cœur pour admirer. Il faut couper court à la superstition du mal, à

ce pessimisme envahissant, entretenu par les conversations, la presse,

le roman, et d’après lequel il n’y aurait rien de bon nulle part. Les

sectateurs fanatiques de cette superstition sont si convaincus de leur

affaire que lorsqu’ils rencontrent sur leur chemin, dans l’histoire ou

parmi les vivants, un homme de cœur ou une action généreuse, ils

préfèrent leur supposer des intentions viles que de les prendre tels

qu’ils sont. Il en résulte que le grand nombre est de plus en plus

disposé à ne voir partout que des voleurs et des gredins, et semble

attendre avec résignation l’occasion de le devenir aussi. Sus à cette

école de dégradation, à cette conspiration pour l’ignominie!

Le bien existe. Je vais vous le prouver. Supposez que vous vous trouviez

au milieu d’une assemblée nombreuse, dans une haute et large salle, et

que tout un coup votre voisin vous dise: «Vous savez? tout ici, le

plancher qui vous porte, les galeries, les colonnes, les murs, tout est

vermoulu.» Vous penseriez qu’il y a peut-être du vrai dans ce qu’on vous

dit, mais aussitôt une objection se présenterait à votre esprit: Comment

se fait-il alors que cet édifice vermoulu ne s’effondre pas sous le

poids colossal de cette assemblée? Il faut qu’il y ait encore des

poutres qui tiennent bien, des pans de mur solides, des colonnes

résistantes.

Il n’en va pas autrement dans la société humaine. La preuve qu’il s’y

trouve de bons éléments, c’est que cette société ne s’est pas encore

effondrée. S’il n’y avait que des caissiers infidèles, des écrivains

vendus, des prêtres hypocrites, des officiers tarés, des employés

concussionnaires, des hommes sans conscience, des femmes sans pudeur,

des ménages désunis, des enfants ingrats, des jeunes gens dépravés, il y

a longtemps que nous serions ensevelis sous nos ruines.

Ce bien dont je parle, où se rencontre-t-il? Il faut le chercher. Ceux

qui le cherchent et qui sont capables de le voir, le trouvent. J’engage

beaucoup les jeunes gens à botaniser sur ce terrain inconnu. Ils en

rapporteront des herbes salutaires qui leur serviront d’élixir.

La vérité, c’est que personne ne se fait une idée de la quantité de

braves gens qui vivent autour de nous. La somme de douleurs patiemment

supportées, d’injures pardonnées, de sacrifices accomplis, d’efforts

désintéressés, est impossible à évaluer. C’est un monde de splendeurs

inconnues, comme les grottes profondes éclairées par la lampe

merveilleuse d’Aladin. Là sont les réserves de l’avenir; là courent

silencieuses sous la terre ces veines d’eau sans lesquelles les sources

du bien seraient taries depuis longtemps, et le monde retourné à la

barbarie. Heureux celui qui explore ces profondeurs sacrées. On s’y sent

d’abord profane, bien petit, bien dépaysé. Il y a des êtres d’une bonté

si simple et d’un dévouement si naturel qu’on se sent misérable et

indigne à côté d’eux. Mais c’est une douleur qui guérit, une humiliation

qui rend meilleur. Que peut-il arriver de mieux à un jeune homme que de

se sentir petit et inférieur en présence de la vérité, de l’abnégation,

de la pure bonté? S’il est troublé, ému, ébloui, terrassé; s’il en

pleure même; si sa vie, comparée à celles qu’il voit, lui apparaît comme

une ébauche enfantine à côté d’une toile de grand maître, tant mieux

pour lui! Cette humilité prouve en sa faveur et déjà le place sur la

voie du progrès.

On dit que les jeunes rossignols, dont la voix n’est pas encore formée,

se sentent très malheureux lorsqu’on les met en présence d’un de ces

virtuoses qui charment les nuits d’été. Aussitôt qu’ils les entendent,

ils se taisent et pendant longtemps gardent le silence. Ce n’est ni par

esprit d’envie ni par mauvais caractère. Mais l’idéal les éblouit et les

travaille. Ils écoutent, ils s’enivrent des mélodies, et, tout en

pensant peut-être dans leur cervelle d’oiseau:

«De t’égaler jamais je n’ai pas l’espérance![2]»

ils s’en inspirent si bien qu’ils finissent par les chanter à leur tour.

[2] A. de Musset (à Lamartine).

A bon entendeur salut!

VII

LES COMMENCEMENTS DIFFICILES

Je suis né comme une herbe entre deux pavés de Paris.

Michelet.

Per angusta ad augusta!

Parmi les sentiers qui mènent à la vaillance, voici un des plus pénibles

à gravir. Je veux parler de la vie dure qui est le lot d’un si grand

nombre de jeunes gens.

Nous aimons voir un peu de lumière sur le matin de la vie. Il est si

naturel que cela soit, que l’on ait le temps d’être enfant, de connaître

la joie pure, d’amasser quelques rayons au fond de son être pour les

garder comme un gage d’espérance, à travers les jours sombres. Pourtant,

combien en est-il qui aient une jeunesse heureuse? En somme, il en est

bien peu.

Un vieux proverbe, d’une sagesse salutaire, malgré son aspect fruste,

nous informe, sans doute, qu’«il vaut mieux manger son pain noir le

premier», et nous ne contredisons point à la parole du prophète: «Il est

bon que l’homme porte le joug dans sa jeunesse.» Mais cela n’autorise

personne à oublier ceux qui commencent péniblement la vie. Car, hélas!

ce commencement est souvent si long qu’on y use ses forces et qu’on y

succombe; et ils s’appellent légion, ceux pour qui ce commencement dure

toujours!

Si le poète Lenau dit quelque part:

Mon cœur est voué à tous les chers morts,

je pourrais dire que le mien appartient à toutes les jeunes vies en

souffrance. Leurs anxiétés, leurs luttes, leurs esclavages, les

injustices dont elles souffrent, les coups qui les frappent, constituent

pour moi comme une meurtrissure permanente. Il n’est pas une de leurs

causes que je n’épouse, pas une de leurs misères dont je ne sois

atteint, pas une de leurs espérances que je ne salue avec transport.

Mais c’est précisément pour cela que je voudrais, ne fût-ce que dans une

faible mesure, être un messager réconfortant.

Tout n’est pas à déplorer dans les misères que nous endurons.

L’essentiel est que nous cherchions à en tirer profit pour notre vie

intérieure. Dans ce cas, elles peuvent nous fortifier. Or si l’on dit

que certaines contrariétés et certaines privations nous empêchent de

vivre, on est dans le vrai, mais en partie seulement. D’où sont venus

les meilleurs? Ils viennent du pays des grandes douleurs et des grandes

tribulations. Les chemins qui mènent vers les hauteurs sont presque

toujours obscurs, pour commencer. Les pentes molles sont pour ceux qui

descendent; les sentiers rocailleux, les «raidillons», sont pour ceux

qui montent. Le passé, par sa vitesse acquise, va bon train; c’est un

personnage arrivé, qui a chevaux et voiture. Mais il roule vers la fin,

comme les morts vers le cimetière. L’avenir, au contraire, s’avance à

pied, et quelquefois se traîne à genoux.

Vaillance · 第 2 / 8 段