Pour réaliser le but de la vie, la première condition est

C. WAGNER

VAILLANCE

SIXIÈME ÉDITION

PARIS

LIBRAIRIE FISCHBACHER

(SOCIÉTÉ ANONYME)

33, RUE DE SEINE, 33

1894

Tous droits réservés.

DU MÊME AUTEUR:

Sois un homme. Discours.--In-18. -- 50

Justice. Huit discours.--2e édition. 1 vol. in-12. 1891. 3 fr. 50

Jeunesse. Ouvrage couronné par l’Académie française.--8e

édition. 1 vol. 1893. 3 fr. 50

BAR-LE-DUC.--IMPRIMERIE COMTE-JACQUET

A

CEUX QUI PEINENT

ET QUI ESPÈRENT

AVERTISSEMENT

Après avoir lu mon livre _Jeunesse_, quelques amis, principalement parmi

les jeunes gens, me demandèrent, sur le même sujet, un travail plus

bref, de diffusion facile, de lecture aisée, et qui contiendrait surtout

quelques lignes essentielles d’un idéal pratique.

En face d’un vœu semblable, il ne m’était pas permis de marchander ma

peine. J’ai essayé de faire ce qu’on me demandait, tout en m’efforçant

de me répéter le moins possible. Le présent volume ne fait donc pas

double emploi avec «_Jeunesse_».

C’est un livre nouveau qui a son caractère propre et son but précis.

Puisse-t-il recevoir le même accueil que son aîné!

C. W.

A MON JEUNE LECTEUR

Je te connais comme si j’étais toi. Je n’ai qu’à fermer les yeux pour me

revoir, à ton âge, vivre, espérer, chercher, aimer, m’égarer.

Admets donc qu’en prenant ce livre en main, tu rencontres un compagnon

de quelques années plus vieux que toi. Il est ce que tu es, avec un peu

plus d’horizon et de maturité. Il s’intéresse tant à toi que, pour mieux

pénétrer dans ton intimité, il deviendrait volontiers à certaines heures

la table à laquelle tu écris, l’enclume sur laquelle tu frappes, l’arbre

sous lequel tu t’assieds pour songer ou pleurer.

Ces lignes n’ont été écrites pour aucune classe particulière de jeunes

gens. Je me suis efforcé de parler surtout de choses communes à tous,

étant de jour en jour plus convaincu, que ce qui fait l’homme est

identique partout. Toutefois je n’ai pu m’empêcher de penser plus

spécialement à ceux dont le matin est sombre et la jeunesse rude.

Dans le récit idéalisé qu’il a fait de sa vie, Gœthe déclare que «Ce que

l’on souhaite dans la jeunesse, on le possède en abondance dans la

vieillesse.» Parole étonnante et qui semble jeter un défi à la réalité.

Mais, à y regarder de près, il n’en est point ainsi. L’homme, en effet,

s’applique avec ardeur à la poursuite de ce qu’il souhaite, et, que son

but soit bon ou mauvais, il est rare qu’il ne finisse pas par

l’atteindre en partie. Notre vie à la longue s’imprègne de notre idéal.

Nul ne saurait donc veiller avec trop de soin à la direction de ses

désirs. Ce qui nous fait le plus défaut dans la jeunesse, c’est de

savoir ce qu’il convient de désirer. Désirer les choses vaines c’est

prendre un feu follet pour nous indiquer la route. Combien sommes-nous à

errer de la sorte derrière des lueurs vacillantes qui promettent le

bonheur et conduisent aux marécages?

Je voudrais te faire désirer les choses réelles, qui valent la peine

d’être aimées et conquises au prix de nos efforts. Or parmi toutes ces

choses, il n’en est aucune de comparable à l’énergie. L’énergie est la

vertu même, et par vertu j’entends toute force qui stimule en nous et

dans les autres, la vie, la joie et l’espérance.

L’histoire héroïque de la vieille Grèce nous parle d’un jeune homme

élevé parmi les femmes, vêtu d’habits féminins et auquel, par une

sollicitude trop timorée, on voulait cacher à jamais sa qualité d’homme.

Mais un jour quelqu’un sonna près de lui de la trompette guerrière.

Aussitôt tous les artifices de son éducation efféminée tombèrent, et son

âme vraie se réveilla.

L’existence banale a le plus souvent pour effet de nous faire oublier

qui nous sommes. Elle nous couvre, selon l’occasion, d’oripeaux

étincelants, ou de haillons sordides, également indignes de nous. Mais

il est des accents qui réveillent l’âme. Puisse ce livre remplir cet

office auprès de toi.

Je voudrais te faire entendre une sonnerie de clairon qui te mît la

poitrine en feu. Je voudrais te faire faire ce beau rêve de force, de

bonté, de virilité sacrée, après lequel il n’est plus possible de se

complaire dans les plaisirs énervants ou de s’abandonner à un

découragement stérile.

Pour toi, comme pour ceux qui t’aiment, il faut souhaiter que mon désir

s’accomplisse! Et maintenant j’implore toutes les lumières et toutes les

puissances d’en haut, pour qu’il me soit donné de te dire des paroles de

vie.

C. WAGNER.

Toussaint 1893.

I

A LA CONQUÊTE DE L’ÉNERGIE

Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent; ce sont

Ceux dont un dessein ferme emplit l’âme et le front,

Ceux qui d’un haut destin gravissent l’âpre cime,

Ceux qui marchent pensifs, épris d’un but sublime,

Ayant devant les yeux sans cesse, nuit et jour,

Ou quelque saint labeur ou quelque grand amour.

Victor Hugo.

Pour tout être vivant, la grande affaire c’est de vivre. Vivre, aussi

bien, aussi largement que possible, c’est l’instinct primordial, le

moteur éternel qui se cache sous toutes nos aspirations éphémères. Ce

moteur pousse le monde. Tout lui obéit: le brin de blé qui émerge du

sillon et que le soleil salue pour la première fois, le poussin qui

vient d’éclore de l’œuf, l’enfant qui ouvre de toutes parts sa jeune âme

à l’existence. L’homme, il est vrai, dit quelquefois que la vie est

mauvaise, qu’il vaudrait mieux qu’elle ne fût pas. Cela n’empêche pas la

vie de persister, cela n’arrête pas l’immense poussée invisible qui va

vers l’être, cela ne tarit pas les germes de la terre et la prodigieuse

fécondité de l’océan. _La vie est_, voilà le fait capital dans

l’univers, et la presque unanimité des êtres, non-seulement accepte,

mais s’y attache avec transport ou désespoir.

Seulement, le tout n’est pas de vivre. A un certain point de vue, cela

est même fort indifférent. Le tout est de bien vivre. La question de

bien ou mal vivre n’existe pas pour les êtres guidés par d’obscures

impulsions et qui ne sauraient faire autre chose que ce qu’ils font.

Cette question devient, au contraire, la principale pour l’homme. Une

fourmi est une fourmi, par cela seul qu’elle est née. Elle remplit sa

fonction, mène son travail à bien et occupe son poste. Il ne suffit pas

d’être né pour être un homme. Pour l’homme, la naissance n’est que le

commencement d’un long et laborieux développement. Et ce développement

dépend en partie de lui-même, du but qu’il se propose, des efforts qu’il

entreprend. Il arrive, par conséquent, un moment pour chacun de nous, où

il convient de nous demander à quoi il faut nous appliquer et comment il

faut employer la vie que nous avons reçue. Autrement nous risquons de la

perdre et de la dépenser à tort et à travers. Et ce malheur ne saurait

être indifférent à personne. Au fond, chacun donne sa vie et dépense ses

forces pour ce qui lui paraît en valoir la peine. Il doit donc être

disposé à s’éclairer sur un point aussi grave que celui-ci: _Quelle est

la chose qui importe le plus à un homme?_ Pour bien vivre, de quoi

faut-il être pourvu avant tout? Quant à moi, je n’hésite pas à répondre

que _ce qui importe le plus, c’est d’acquérir la force_, et que ce qu’il

faut avant tout à un homme, pour vivre, c’est _de l’énergie_.

On a beau avoir du pain à manger, des plaisirs et de la joie, on a beau

posséder toutes sortes d’avantages de fortune ou de personne: sans

énergie on devient le jouet des circonstances, l’esclave du pain qu’on

mange, de la femme qu’on aime, du bien qu’on possède.

On a beau avoir de l’intelligence et de la pénétration, accumuler en soi

le savoir sur les hommes et sur les choses: sans énergie le savoir reste

stérile, et la plus belle idée n’est qu’une graine inféconde.

On a beau avoir de la conscience, distinguer scrupuleusement le bien

d’avec le mal: sans énergie nous laissons la terre aux méchants, le

pouvoir à l’injustice, et toute notre conscience ne sert qu’à nous faire

gémir sur des maux que nous sommes incapables d’attaquer et de

terrasser.

Au contraire, soyez pauvre, privé de joie, déshérité par la nature et la

fortune: avec de l’énergie, vous transformerez tous ces maux en biens,

toutes ces misères en ressources, tous ces ennemis en auxiliaires.

N’ayez qu’une instruction sommaire, quelques clartés sur les choses et

les hommes: avec de l’énergie, vous tirerez parti de ce savoir

rudimentaire; vous mettrez en pratique le peu que vous saurez; vous

appliquerez toute une vie fidèle à réaliser des choses dont la pensée

des curieux et des délicats fait le tour en un matin, pour les

abandonner ensuite, afin d’en effleurer d’autres. Et grâce à quelques

vérités servies avec force, vous ferez votre trou, comme le faisait la

phalange macédonienne, petite en nombre et simple d’apparence, mais qui

battait l’immense armée des Perses, brillante et pusillanime.

Ayez une conscience obscure mais en somme droite, inhabile à disserter

sur les cas subtils, à représenter le bien dans toutes ses nuances et le

mal dans ses laideurs raffinées, mais une conscience vivante, décidée;

ayez de l’énergie, en un mot, ayez l’indomptable entrain de ceux qui

veulent que le bien soit et que le mal disparaisse, et vous deviendrez

des remparts pour la justice, et des béliers destructeurs pour les

forteresses du mal. Vous serez une puissance concentrée et redoutable

qui vole vers son but comme le boulet de canon, sans saluer personne au

passage.

Que sera-ce, si vous unissez l’intelligence, le savoir, la conscience,

les ressources matérielles, et si vous mettez tout cela au service de

l’énergie?

L’énergie est la reine du monde. La bonté même, l’amour, la grâce, tout

ce qui est charmant ou admirable ne vaut que par l’énergie. Qu’est-ce

qu’une grâce molle, un amour sans vaillance, une bonté pleine de

faiblesse? Des vices brillants, voilà tout.

L’énergie est la puissance des puissances.

Je lui compare ce qu’il est convenu d’appeler _la Force_, celle dont on

a dit qu’elle primait le droit, et je suis frappé de la prééminence

absolue de l’énergie. Que saurait accomplir la seule force? Les cornes

du bœuf pourront-elles arrêter l’esprit? La dent du lion peut-elle

broyer la vérité? Les prisons peuvent-elles enchaîner la liberté? La

gueule des canons tonne-t-elle plus fort que l’opinion et que la voix de

la justice? Non. De même, aucune force matérielle ne peut rien contre la

force morale. Là où commence celle-ci, l’autre cesse. Il n’y a qu’une

seule forteresse imprenable, c’est un cœur vaillant. On ne dira jamais

toutes les splendeurs de bien qui éclatent dans un seul acte de

véritable liberté intérieure. Quiconque est un homme, tressaille à cette

rencontre, car il sent que le monde invisible passe par là.

La nuit est noire sur l’océan. Plus d’étoiles, et la boussole est

affolée. La tempête rugit, la mer est démontée. C’est le chaos

formidable, le choc monstrueux des éléments. Parfois jaillit un éclair

qui dévoile pour un instant toute cette sauvage majesté. Quoi de plus

grand?

Quoi de plus grand?

Je vais vous le dire: Au sein de ces ténèbres, suspendu sur ces abîmes,

un pilote intrépide tient le gouvernail. Cet homme est plus grand que

l’océan et la tempête.

Voici une pauvre vieille femme, presque infirme. Sa jeunesse s’est

écoulée au milieu de l’aisance, des honneurs même. Elle a été entourée,

choyée; elle a possédé le bonheur dans sa famille, et connu toutes les

satisfactions du cœur. La vie lui a souri. Mais les destinées ont passé

sur elle et l’ont dépouillée. Pauvre aujourd’hui, elle est en outre

solitaire; plus que cela, elle est délaissée. Mais elle n’est point

aigrie. Presque jamais elle ne parle d’elle-même. Quand on la prie de

vous confier ses peines, elle détourne la conversation pour s’informer

du sort des autres. Dans ces yeux ternis par l’âge, sur ce front ridé,

dans le serrement de cette petite main amaigrie, il y a tant de pure

bonté que le plus malheureux en reçoit un salutaire réconfort. Je ne

sais au juste ce que j’éprouve, ni pourquoi, ni quelle est la source où

s’alimente cette vie, mais ce que je sens avec évidence c’est que là,

dans ce corps ruiné, entre ces quatre murs nus, habite une puissance

devant laquelle s’évanouit tout ce qu’il est convenu d’appeler grand et

fort dans ce monde. Ici, le courage nous apparaît à un degré plus élevé

encore que chez le matelot de tout à l’heure, et cela précisément parce

que, à ne considérer que l’extérieur, cet homme est plus fort que cette

femme. Il y a une vaillance de l’âme qui éclate dans l’absence même de

toutes les ressources d’ordre matériel.

Mais à n’importe quel degré et dans n’importe quelles conditions, un

acte de force morale nous met en présence de quelque chose qui n’est

comparable à rien d’autre.

Dieu merci, le sens de la grandeur morale n’est pas mort parmi nous.

Entre tant de royautés tombées, celle-là du moins est demeurée debout

dans l’estime universelle. Hélas! pourquoi faut-il que notre admiration

pour elle soit mêlée d’amers regrets? Nous regardons vers elle comme les

malades vers la santé, comme les exilés vers la patrie. Une douleur

secrète, une poignante nostalgie se mêle à nos hommages.

Ce qui manque le plus à notre temps, c’est le calme profond et sûr que

procure la force d’âme. Favorisés sous tant de rapports, nous sommes

misérables et pauvres de caractère. Notre fibre morale semble détendue.

Et c’est pour cela qu’à certaines heures, cette société civilisée nous

apparaît comme un de ces beaux navires que les sciences, les arts,

l’industrie ont pourvu des machines les plus merveilleuses et des

aménagements les plus somptueux, mais auquel, en pleine mer, viendrait à

manquer le charbon; et voici que le navire magnifique n’est plus qu’une

épave qui flotte au gré des vents et des vagues.

Il faut donc, avant tout, nous approvisionner de force motrice.

II

LE PRIX DE LA VIE

C’est en Lui que nous avons la vie, le mouvement et l’être, et,

comme l’ont dit quelques-uns de vos poètes, _nous sommes aussi

de sa race_.

_Actes des Apôtres_.

C’est par la foi que nous marchons, non par la vue.

Saint Paul.

L’énergie morale ne se cueille pas nonchalamment, comme une fleur sur

une haie; elle se conquiert laborieusement et se tire parfois, comme le

charbon, des sombres profondeurs. Je vais indiquer quelques-unes des

sources où elle se puise.

Une de ces sources c’est l’idée élevée qu’on se fait de la vie. Nous

sommes tous blasés sur la vie, à force de la rencontrer sur notre

chemin. Elle ne nous surprend plus. C’est ainsi que certains

montagnards, à force d’avoir sous leurs yeux les beautés de leur vallon

natal, y deviennent insensibles. Il faut qu’ils quittent le pays et y

reviennent, comme des étrangers, pour être frappés de ce qu’il a de

pittoresque et de grandiose.

Il nous devient nécessaire aussi de découvrir comme une nouveauté ce que

nous croyons connaître de longue date. Ce n’est pas chose facile.

Quoique la plupart des hommes regardent sans voir, ils ne tiennent pas à

ce qu’on leur montre ce qu’ils voient. Ce qui les entoure et les touche

de près les laisse froids. Et ce mépris pour les choses prochaines n’est

que le reflet de l’idée misérable qu’ils se font de leur propre vie.

Sans doute, chacun a son orgueil, orgueil stupide qui fait qu’il se

préfère aux autres. Mais cet orgueil s’attache à ce qu’il y a de

médiocre en nous et s’en repaît. Le sentiment de la vraie dignité est

infiniment rare.

Tout orgueilleux que nous sommes tous de notre personnage superficiel,

nous manquons de la fierté qui vient du respect qu’on a pour son être

profond. Et c’est pourtant ce sentiment qui est une source de puissance.

L’homme qui entrevoit ce qu’il vaut a une bien meilleure attitude morale

que celui qui se déprécie lui-même.

Qui nous rendra cette fraîcheur d’impressions qui fait qu’on regarde

toutes choses comme si on les voyait pour la première fois? Celui-là

nous ferait éprouver en face de la moindre fleur ce que j’appellerai

l’éblouissement de la vie.

Et c’est ce qu’il faut avoir connu. Il faut avoir été placé, ne fût-ce

qu’une fois et pour un instant, sur le seuil de l’infini et avoir reçu,

comme dans une vision, la révélation de ce qu’il y a de précieux, de

riche, d’insondable, dans toute âme, dans toute vie humaine. Alors

seulement on peut entrevoir le prix de la vie, en avoir la tendresse et

le culte.

Lorsque l’adolescent, parvenu à une certaine heure qu’il n’oubliera

plus, reçoit la révélation de la patrie, de son histoire, de ses

douleurs et de ses grandeurs, il se passe en lui quelque chose de sacré.

Il naît à une existence nouvelle. L’idée de la patrie a passé par son

âme, et l’a ennobli du coup. De ce moment il est capable de grandes

actions et de grandes souffrances pour ce pays dont il est l’enfant.

Trempé, comme l’acier, dans un bain qui décuple ses forces et fait qu’il

se respecte lui-même comme on respecte le drapeau, il est devenu plus

qu’un individu, il fait partie d’un ensemble.

Dans l’homme qui reçoit la révélation de sa dignité humaine il se passe

quelque chose d’analogue. Il se replonge dans sa source, il remonte à

son origine, il mesure et éprouve ce qu’il y a de saints efforts, de

patientes douleurs, d’humbles espérances, d’incalculable labeur amassés

dans cette vie humaine dont il est devenu l’héritier. L’âme des siècles

a passé dans son âme. La grande espérance qui anime et soutient tout ce

douloureux développement de l’humanité à travers les temps démesurés a

soufflé sur lui. Il a rencontré sur son chemin la volonté qui a voulu

que le monde fût, et qu’il y eût des hommes, et il s’est associé à cette

volonté. Il comprend, ce qui est l’essence même de la foi, que chaque

homme est une espérance de l’humanité, une espérance de Dieu. Désormais

il ne sera plus réduit à ses propres ressources, il aura derrière lui

toute la poussée des siècles et tout le secours de l’Éternité.

Oh! combien ils sont coupables, ceux qui déprécient l’humanité, qui

dénigrent l’homme, qui se plaisent à le plonger dans la fange! Combien

ils sont aveuglés par la folie de leur orgueil, ceux qui parlent comme

s’ils avaient compté les étoiles, nombré le sable des mers, pénétré le

secret de la vie, touché le fond des choses, pour n’y trouver que le

néant! Ils insultent l’espérance sur le front de la jeunesse; ils

éteignent le feu dans son regard et dans son cœur, ils épuisent sa

force, souillent sa pureté, ils lui apprennent à mépriser la vie. Ils

commettent le crime des crimes: dégoûter l’homme de sa destinée, alors

que le sentiment profond de cette destinée est seul capable de le

soutenir, de l’encourager, de le consoler au milieu de tant de duretés

inexpliquées, d’obscurités et de tentations.

Celui qui est pénétré de la dignité de la vie porte ce sentiment dans

tout le détail de ses actes et de ses expériences. Ce détail ne peut

plus lui sembler indifférent, ni petit: il le rattache à l’ensemble.

Lorsque l’on sait que l’acte le plus insignifiant en apparence contribue

à réaliser ou à contrarier une grande œuvre, la conduite toute entière

s’en ressent. Et c’est un réconfort persistant dans toutes les

difficultés, grandes ou petites, de savoir que la plus humble force est

enveloppée dans l’œuvre totale, que rien ni personne n’est oublié ni

perdu, qu’il y a toujours mille raisons de reprendre courage, et que

ceux-là se trompent le moins qui espèrent le plus.

Je cite ici quelques lignes qui ne sont pas d’un croyant, mais qui n’en

ont que plus de valeur comme témoignage.

«Le mal physique et le mal moral, les misères de l’âme et des sens, le

bonheur des méchants, l’humiliation du juste, tout cela serait encore

supportable, si l’on en concevait l’ordre et l’économie et si l’on y

devinait une providence. Le croyant se réjouit de ses ulcères; il a pour

agréables les injustices et les violences de ses ennemis; ses fautes

mêmes et ses crimes ne lui ôtent pas l’espérance. Mais dans un monde où

toute illumination de la foi est éteinte, le mal et la douleur perdent

jusqu’à leur signification et n’apparaissent plus que comme des

plaisanteries odieuses et des farces sinistres...

«Il n’y a d’autre clef du monde que la foi. Voilà qui est trop vrai[1].»

[1] Anatole France, _Le Temps_, 4 février 1893.

Si maintenant quelqu’un me demande de lui résumer le but prochain de la

vie humaine, je lui répondrai:

Le but de toute chose est indiqué en elle-même. Ce but est de devenir

tout ce qu’elle peut être, en s’associant avec toute sa puissance

d’amour à l’intention éternelle qui cherche à s’accomplir par son moyen.

L’homme est fait pour devenir de plus en plus homme, pour entretenir sa

vie et, ce qui revient au même, pour aider les autres à entretenir la

leur dans sa croissance normale. Or la croissance normale demande le

développement de tout l’être, physique, intellectuel, moral, dans leur

harmonieuse réciprocité. L’homme est donc fait pour réaliser sur la

terre la vie vraie et juste, et pour combattre tout ce qui s’y oppose.

Les choses humaines trouvent leur point culminant dans la justice, qui

en est l’accord suprême. On peut dire que _le but de l’homme est de

devenir une puissance pour la Justice_.--Croire à la vie, c’est croire

qu’elle est un combat dans lequel la victoire appartiendra à la Justice.

A nous donc de nous fortifier, de lutter, de souffrir s’il le faut, mais

de ne jamais perdre l’espoir.

Et après? _Après_ appartient, comme _Avant_, à la volonté qui a fait la

vie et l’homme. Elle seule connaît le secret lointain du monde. Et elle

doit avoir voulu que ce qui est près de nous nous paraisse plus

important que ce qui est loin, parce que notre responsabilité y est

engagée. La route de l’homme est ainsi faite qu’il en distingue

nettement ce qu’il a sous les pieds, et qu’en même temps il est obligé

d’en suivre devant lui la ligne qui s’ébauche vers l’au delà. Cet au

delà, il ne faut jamais s’y absorber, sous peine d’oublier de vivre, ni

l’oublier, sous peine de ne plus savoir pourquoi on vit. L’homme a

besoin

«De sentir en peinant que le travail mortel

«A son prolongement infini; qu’il demeure,

«Et que l’éternité donne la main à l’heure.»

Conclusion: _Fais_ ce que tu dois, ce que ton intérêt supérieur et celui

des autres exige que tu fasses, et puis sois tranquille, et confie-toi à

Celui qui sait pourquoi roulent les mondes! Le dogme fondamental est de

croire à la vie; l’hérésie suprême consiste à manquer d’espérance.

III

L’OBÉISSANCE

Passant, va dire à Sparte que nous sommes morts ici pour obéir à

ses saintes lois.

_Inscription des Thermopyles_.

Il est dangereux d’agir contre sa propre conscience... Me voici,

je ne puis autrement, que Dieu me soit en aide!

Luther à la Diète de Worms.

Une démocratie dans laquelle les citoyens n’auraient pas des

caractères mâles et des corps robustes serait condamnée à

l’obscurité des décadences et à la honte des effacements; mais

une démocratie dans laquelle le dérèglement des volontés

débridées, risquerait de troubler l’harmonie sociale et l’ordre

légalement établi, serait exposée aux secousses mortelles de la

violence et aux déchirements de l’anarchie.

P. Poincarré, ministre de l’instruction publique. (_Concours

général de 1893._)

Pour réaliser le but de la vie, la première condition est

_l’obéissance_. Je sais que ce mot est compris de peu de gens. Presque

tous le prennent pour le nom d’un ennemi. Il répugne surtout aux jeunes

oreilles; et quelques-uns pensent que notre temps le hait encore plus

que les générations précédentes. Plus personne ne veut obéir, paraît-il,

ni en famille, ni à l’école, ni dans l’armée, ni à l’atelier, ni nulle

part.--Il se peut qu’une certaine indocilité flagrante nous fasse

paraître plus rebelles à l’obéissance que nos anciens. Au fond,

cependant, je crois que nous sommes en face d’un travers permanent de la

nature humaine, travers qui n’est que la caricature d’un instinct

légitime: l’instinct de la liberté. Il a été déposé en nous une tendance

obstinée à être nous-mêmes et à nous défendre des influences

extérieures. La servitude nous apparaît comme la pire des ignominies. Et

nous confondons l’obéissance avec la servitude. Obéir, pour nous, c’est

capituler et s’avilir. Je n’ai jamais vu sans émotion et sans une

secrète fierté, ces enfants dont la tête de granit se laisserait

pulvériser plutôt que de ployer sous un joug. Leur cas est très grave,

sans doute; mais quand on le juge à fond, il peut apparaître sous un

jour tout autre. Ce ne sont souvent que des égarés qui se sont mis en

état de défense contre leurs amis, et se débattent contre leurs

sauveurs. Ils pensent qu’ils ont à garder leur intégrité morale, et

c’est ce sentiment noble, en somme, qui fait que dans les _mauvaises

têtes_ il y a quelquefois tant de ressources, quand on parvient à les

éclairer. Tel qui, jeune, se serait laissé piler plutôt que de céder,

est devenu, en grandissant, une puissance _pour le bien_. Je ne viens

pas plaider ici la cause des têtus, des présomptueux qui savent tout

mieux que leurs maîtres ou leurs parents, de ceux qui mettent leur point

d’honneur détestable à ne jamais se conformer à l’avis de personne. Mais

je désire conserver quelque espoir au sujet de certains jeunes gens mal

compris et qui inspirent des craintes très vives.

Après cela j’établis en principe que le seul moyen d’échapper à la

servitude c’est l’obéissance, et qu’il n’y a pas de plus pure source de

force que celle-là.--L’obéissance est la condition indispensable de la

bonne vie et de la liberté. Dans un certain sens on peut même dire que

l’obéissance est la liberté. Je vais le démontrer.

Dans toute chose, il y a une loi éternelle qu’il s’agit de découvrir, et

à laquelle il faut se conformer. En dehors de cette loi, il n’y a

qu’anomalies, accidents, destructions. Il y a des lois selon lesquelles

on dirige les attelages, des lois qui président à la culture des

plantes, à la gravitation des astres, des lois du développement de la

vie humaine. Celui qui ne les connaît pas et ne s’y conforme pas,

s’expose aux plus pénibles écoles, aux plus funestes erreurs. Ces lois

ne nous sont encore connues qu’en partie. Un des grands labeurs de

l’humanité consiste à les découvrir, et ceux d’entre nous qui, par leur

activité et leur persévérance, en ont découvert quelqu’une, sont à juste

titre considérés comme des bienfaiteurs. Toutes les expériences, dures

quelquefois, du passé, constituent pour nous un trésor dont personne ne

pourrait se rendre maître par ses seules forces. Il n’est donné à aucun

homme de recommencer à vivre comme s’il vivait le premier. Par

conséquent, au début de la vie, nous recevons des mains d’autrui la

règle de conduite à laquelle il convient de se conformer. C’est là un

bienfait qui nous arrive, non une violence qui nous est faite... Il n’y

a aucun danger pour notre dignité à suivre des avis éprouvés par tant de

générations et à avouer implicitement que nous nous trouvons moins

avisés que tous nos ancêtres réunis. La docilité et l’obéissance sont

donc d’excellentes conditions pour acquérir ce que l’humanité nous offre

de sagesse, et pour renforcer nos lumières personnelles par un secours

très puissant. Un homme qui méconnaîtrait ce rôle de la tradition dans

le développement, commettrait la faute la plus grossière et se

priverait, de propos délibéré, de ce qu’il y a de meilleur. Cela

n’empêche pas chaque individu et chaque nouvelle génération d’examiner

le patrimoine que lui lèguent les anciens. Loin de là, la seule manière

de bien juger ce legs et d’en prendre ce qu’il a de préférable, est de

le recevoir d’abord avec déférence.

Mais l’obéissance n’est pas seulement le moyen d’augmenter sa force de

toute l’aide du passé, elle est encore le meilleur moyen de nous faire,

en général, comprendre ce que c’est que _la Loi_. La loi, c’est ce qui

domine les têtes et les caprices particuliers. Elle est la source de

l’ordre. Entre elle et la fantaisie il n’y a pas de milieu. Le choix

s’impose. Celui qui n’obéit pas à la loi se livre à la fantaisie. Pour

bien faire saisir ce que je dis, je comparerai la volonté individuelle

qui se dirige selon la loi, à la boussole qui se dirige vers le Nord; et

la volonté qui se livre à la fantaisie, je la comparerai à la girouette.

L’homme sans loi est le jouet de ses impulsions, de ses désirs, de ses

passions. Le pilote risquerait son vaisseau, corps et biens, en se

guidant sur la girouette. Il faut au contraire qu’il coordonne toutes

les forces des vagues et du vent pour mieux suivre la route marquée par

la boussole.

Or quel est le plus libre, celui qui se laisse aller au gré des flots ou

celui qui, avec eux ou contre eux, s’il le faut, cingle vers le but et

se ramène sans cesse sur la route?

Il y a cependant une multitude d’hommes qui prennent pour liberté ce qui

n’est que l’esclavage le plus évident, et dont l’indépendance consiste à

suivre leurs désirs. Cette erreur est même si générale qu’elle empêche

la plupart d’entre nous d’y voir clair dans leur propre conduite.

_Il n’y a qu’un salut sur le chemin de l’existence, c’est la Loi._ Au

commencement de la vie, elle nous est extérieure. On nous l’inculque.

Quelquefois elle nous heurte et nous révolte. Mais celui qui sait

endurer ces rudesses premières fait, par l’obéissance, l’apprentissage

de la liberté. Il apprend à se conformer à la loi extérieure d’abord, et

ensuite, à force d’expérience, il reconnaît que cette loi est au fond de

lui-même, et qu’en croyant se soumettre à autrui, il obéissait à ce

qu’il y a en lui de plus intime. Ainsi il reçoit la révélation de la loi

intérieure.

Une fois en possession de cette direction intérieure, il est affranchi

de tout commandement extérieur et de toute tutelle humaine. Il était un

enfant, il est devenu un homme, un homme libre et maître de lui. La

liberté consiste à associer sa volonté à la loi qui est au fond des

choses. Tous ceux qui ne connaissent pas de loi intérieure, auguste,

inflexible, élevée au-dessus de tous les caprices de l’individu comme du

nombre, sont mûrs pour la servitude. Donc l’obéissance est la liberté.

* * * * *

Ce que nous venons de dire montre assez quel genre d’obéissance nous

recommandons. Il est nécessaire, cependant, d’attaquer et de flétrir une

obéissance qui en est la caricature indigne. Je veux parler de cette

obéissance aveugle qui consiste à abdiquer entre les mains d’un autre

son intelligence et sa conscience et à devenir un instrument passif.

Cette obéissance-là, personne n’a le droit ni de l’exiger, ni de

l’accorder. Elle est un crime. On la reconnaît d’ailleurs à ses fruits.

Au lieu de couver, de fortifier l’initiative, elle l’étouffe. Au lieu de

former la conscience, elle la déforme. Elle brise l’individualité, broie

le caractère, rend l’homme incapable de se diriger lui-même. Cette

obéissance-là n’est pas la mère de la liberté, mais de l’esclavage, la

grande pourvoyeuse de la mort spirituelle. Elle usurpe la place de la

loi intérieure. C’est elle qui a organisé dans le monde la lutte contre

la dignité personnelle et contre la conscience, en demandant aux hommes

de se soumettre malgré les protestations de leur raison et les légitimes

révoltes de leur cœur.

Que cette autorité se montre dans le domaine politique, religieux ou

privé, peu importe, il faut lui résister. Elle est, avec le désordre et

l’anarchie, dont pourtant elle prétend vouloir nous sauver, la pire

ennemie de la moralité. Les hommes de désordre et ceux de l’obéissance

aveugle, malgré leurs différences extérieures, ont un grand fond commun

et se reconnaissent au même signe. Ils disent: _La loi, c’est nous._ Et

de cette confusion funeste sont sortis, pour la société, des maux

innombrables. Jamais on ne pourra dire avec assez de force: _Non, la loi

n’est personne._ La loi n’est ni la fantaisie de l’individu, ni celle

d’un gouvernement quel qu’il soit, représenté par une seule tête ou par

plusieurs. La loi est aussi élevée au-dessus des corps constitués

qu’au-dessus des individus isolés. C’est à elle seule qu’on doit obéir,

et nul n’est digne de commander, s’il n’est son interprète et son

serviteur. Et si l’obéissance à la loi se confond avec celle qui est due

à la conscience, c’est parce que la conscience, comme la loi, est

impersonnelle. Elle est, dans l’homme, ce qu’il y a de plus intime et en

même temps de plus indépendant de lui.

C’est une erreur déplorable, ou une tromperie intéressée, que de

prétendre que le respect de la conscience individuelle conduit à la

dislocation sociale et au règne effréné des volontés personnelles. Un

homme de conscience n’est pas une force lâchée au hasard de ses

caprices, c’est une force liée; mais elle n’est pas liée par une main

d’homme, ni contre son gré. Elle s’est librement soumise à la loi

éternelle.

Je le sais, je touche ici à un des grands points litigieux de tous les

temps. Aussi ne faut-il pas se lasser d’y revenir. La vie dépend de la

façon dont nous comprenons et pratiquons l’obéissance. Ne nous laissons

détourner de notre ligne de conduite ni par les hommes de désordre qui

crient à la tyrannie dès qu’on parle d’obéissance, ni par les

autoritaires pour qui l’obéissance libre est un non-sens.

A ceux qui cherchent sincèrement leur chemin, voici ce que je dirai:

Prenez dix hommes dont chacun veut commander et aucun obéir.

Prenez-en dix qui obéissent à un chef, aveuglément.

Prenez-en dix qui obéissent par conviction.

Dans n’importe quelle action ou quelle lutte, les premiers auront cette

infériorité, que l’ensemble fera défaut à leurs efforts.

Les seconds auront de l’ensemble, mais ils seront comme autant de corps

inertes retenus par un lien extérieur et remorqués par une force

étrangère; la passion leur manquera.

Les derniers auront à la fois de l’ensemble et de la passion. Ils

marcheront à leur but comme une seule masse, mais une masse vivante,

emportée non par l’effet d’une seule volonté agissant du dehors, mais

par l’action intérieure et combinée de toutes leurs volontés réunies.

Entre ces dix hommes et les autres il n’y a aucune comparaison possible.

La force qui est en eux n’a pas sa pareille au monde.

* * * * *

Cela dit, personne ne pourra se méprendre sur mes intentions, en lisant

ce qui me reste à dire:

L’obéissance est la proclamation, par l’individu, du grand fait de la

solidarité. Se refuser à l’obéissance, c’est s’arracher de l’ensemble,

se proclamer supérieur à l’organisme ou se constituer dans son sein à

l’état de corps étranger. Il n’y a pas de schisme plus grave que

celui-là. Au fond, la tentative est vaine. L’absolue désobéissance

serait la dissolution totale des liens qui nous unissent à l’humanité.

Ce serait le suicide. Pour celui qui se met au ban de l’humanité, il

reste le néant.

L’obéissance, au contraire, est le libre aveu de la dépendance de

l’individu en face de la société; elle lui procure toutes les forces de

l’union. Plus cette obéissance est absolue, plus elle est digne

d’admiration.

Il y a des jours où, _par raison et conscience_, l’homme doit consentir

à n’être qu’un rouage subalterne, et suivre le commandement. Ce n’est

pas là se réduire à l’état de machine, c’est pratiquer la solidarité,

c’est sentir qu’il y a quelque chose de plus grand que les plus grands,

et qui est digne de toutes les abnégations et de tous les sacrifices. Il

y a un courage humble et obscur qui est plus difficile et qui a plus de

prix que les plus éclatantes manifestations de la valeur personnelle, et

ce courage consiste à s’effacer. De toutes les énergies particulières,

cette vertu parvient à faire un faisceau, elle réunit les membres d’une

société comme le ciment agglutine les pierres d’un mur et en fait un

tout compact. Par elle l’individu devient la communauté; non la foule

asservie qui suit son maître comme un troupeau, mais la foule

disciplinée, qui a une âme, et qui sait, selon l’heure, résister comme

un roc ou s’élancer comme un torrent. La plus haute manifestation de la

vie a toujours consisté dans l’association soumise à des règles et

fondée sur la libre obéissance; les meilleurs d’entre ceux qui ont passé

sur la terre sont aussi les seuls qui aient compris dans son étendue le

bonheur de disparaître dans la communion avec les autres, et de marcher

en mêlant leur âme à l’âme d’une foule unanime.

En face de cette démonstration de la vertu toute-puissante de

l’obéissance, que devient l’esprit d’indiscipline où chacun discute la

consigne, critique la loi et s’érige lui-même en chef? Que fait-il autre

chose, par l’étalage de son impuissance, de sa stérilité, de son

incapacité à faire marcher dix hommes de front, que de nous administrer

par l’absurde la preuve qu’il n’y a de salut que dans l’obéissance, n’en

déplaise à ceux que ce mot agace! J’augure mal d’un jeune homme qui

n’arrive pas à obéir à ses supérieurs, à s’accorder avec ses pareils

pour une action commune, à marcher dans le rang, à se façonner à une

règle, et à porter le joug avec cette fierté intérieure qui est la

marque des cœurs fermes.

* * * * *

L’école de l’obéissance est bonne encore pour y puiser un autre genre de

courage. Ce n’est plus celui du combat, de l’effort individuel ou

collectif, mais c’est celui, plus malaisé, de l’endurance et de la

résignation. Il est nécessaire que, de bonne heure, l’homme se

familiarise avec l’inéluctable. S’il ne l’apprend pas peu à peu et comme

par degrés, dans les rencontres de sa volonté avec des volontés plus

fortes contre lesquelles il est inutile de se rebiffer, la vie, hélas!

se chargera de le lui apprendre, et peut-être d’un seul coup, au risque

de l’écraser. La résignation est une des forces de l’humanité

souffrante. Faisons-en provision au matin de la vie, alors que nous en

avons le moins besoin. Chacun sait que les provisions se font avant le

temps où elles nous sont nécessaires. En hiver, il n’est plus temps de

remplir la grange, et il ne faut pas attendre, pour exercer ses troupes,

le moment où l’on voit paraître l’ennemi.

IV

LA SIMPLICITÉ

L’homme a deux ailes, au moyen desquelles il s’élève au-dessus

des choses de la terre: ce sont la pureté et la simplicité.

Imitation de Jésus-Christ.

Ne méprise pas ta situation: c’est là qu’il faut agir, souffrir

et vaincre.

H. J. Amiel.

Avez-vous de l’ambition?--Non? Eh bien, ayez-en! Mais il faut vous dire

laquelle, car toutes ne sont pas bonnes. Je vais d’abord, au risque de

vous étonner ou de vous froisser, vous décrire l’ambition vulgaire. De

très vieilles gens m’ont conté qu’il est bon de secouer les jeunes

arbres.

Pour le commun des hommes, l’objet de l’ambition, c’est de _s’élever_.

S’élever, devenir autre chose que ce qu’on est, se séparer de son

milieu, se déraciner de son sol. S’élever, afin d’être plus grand que

ceux qui vous entourent, de les dépasser d’une tête, d’une coudée, de

plus, si possible. Se distinguer. N’être pas comme le premier venu. Se

nourrir, se vêtir, parler autrement que tous. Se faire remarquer enfin,

ne fût-ce que par un signe, un galon, un bout de ruban. Cela commence

sur les bancs de la classe, où le but est d’être premier, et cela

continue à travers toute la vie. C’est absurde.

A quoi cela vous avance-t-il, vous, d’être premier, plus riche, plus

surprenant par votre costume ou vos insignes, si la personne humaine qui

s’est enveloppée sous ces dehors brillants n’a pas de valeur en

elle-même? Or les ambitieux sacrifient le fond à la forme. Plus ils

s’enflent, plus ils sont creux et vides. Je les vois, en général,

oublieux de leurs commencements, honteux de leur pauvreté primitive, du

travail humble où ils ont débuté. Plusieurs cachent leur origine,

n’aiment pas qu’on leur parle de leurs parents, parce que ce sont gens

simples dans une condition obscure. Ils ont des âmes de déserteurs. Si

c’est à ces sentiments-là que leur ambition les conduit, cela seul

suffirait pour les condamner. Mais elle est en outre puérile, sotte,

vaine, superficielle, et, par-dessus tout, inhumaine.

Est-il humain de faire consister son bonheur à s’élever au-dessus de

l’homme et à l’humilier, voire même à le fouler aux pieds? Est-il humain

de n’attacher de prix à ce qu’on possède que si l’on est seul à le

posséder? Quelle est cette façon d’être un homme qui ressemble si fort à

la façon d’être un loup? C’est ainsi qu’on arrive à considérer la vie

comme une curée où des fauves s’arrachent le plus gros morceau à coups

de dents et à coups de griffe. Le plus fort alors et le plus vaillant

est celui qui sait le mieux mordre les autres et tirer à lui. Et

lorsqu’il a bien travaillé, c’est-à-dire bien déchiré et ensanglanté ses

voisins, il est proclamé premier, et les autres l’envient. Ils

voudraient bien être à sa place.

Serait-ce là la force de l’homme et sa grandeur? Fi donc! En ce cas-là,

je ne veux pas être grand. Ce concours, son enjeu, les concurrents, les

procédés, tout cela me répugne également. En vérité, si c’était là la

vie humaine: se disputer et s’entre-dévorer pour la richesse, le

pouvoir, les distinctions, j’aimerais mieux être mangé le premier pour

ne plus voir un pareil spectacle.

Mais il y a une autre vie. Je vous la désigne comme but de votre

ambition. Elle a pour qualité dominante la simplicité. Autant la

première comporte de lâchetés, autant celle-ci développe la générosité

et convient aux cœurs vaillants.

La simplicité consiste dans le manque d’apparat de l’existence

extérieure. Elle résulte de la conviction que la vraie grandeur est

au-dedans de l’homme. Devenir meilleur, plus juste et plus fort, c’est

en cela que consiste tout le progrès, auquel il doit aspirer. Celui qui

sait cela, reste simple. Il ne lui vient pas à l’idée de vouloir dominer

ou écraser autrui, parce qu’il sait que c’est la pire manière de

s’avilir.

Il est persuadé que la science des sciences est celle de bien vivre.

Bien vivre est difficile partout, et partout méritoire. De même qu’en

peinture un tableau qui représente une gardeuse d’oies, un mendiant, un

infirme, peut avoir la même valeur artistique qu’un autre tableau qui

représente, avec un talent égal, une madone, un héros, une femme

vraiment belle,--de même telle noble vie de bûcheron ou de balayeur a la

même valeur morale que telle noble vie de savant ou d’homme d’état. Peu

importe la situation sociale: de tous les degrés de l’échelle, on peut

se proposer pour objet la dignité humaine et la grandeur morale; de tous

les degrés de l’échelle, à y regarder de près, la distance à parcourir

est la même. Ce qui fait la valeur d’une pièce de monnaie, c’est le

métal; ce qui fait la valeur d’un homme, c’est la substance plus ou

moins précieuse qui constitue son être moral.

Celui dont la fibre morale est vraiment fine et résistante sera ce qu’il

doit être, quelle que soit sa situation, et il songera moins à modifier

celle-ci qu’à en bien remplir les devoirs. Il saura, selon l’occasion,

commander sans orgueil ou obéir sans platitude. Ce sont les mêmes

qualités qui font le bon maître ou le bon serviteur, le bon chef ou le

bon soldat. L’un comme l’autre est, avant tout, un homme, et il sait ce

que ce nom implique. Celui qui ne sent pas cela n’est rien nulle part,

et celui qui le sent est partout l’égal de tous.

Voilà ce que j’appelle la simplicité du cœur, d’où naît la simplicité de

la vie, des goûts, des mœurs. Cette simplicité est en même temps la plus

haute dignité, la noblesse la plus authentique, la plus grande force.

L’homme simple ne veut pas s’élever en s’arrachant de sa souche, en se

singularisant, en échappant à la loi commune. Il sait trop bien que la

force nous vient par les racines. Il reste toujours en contact avec le

robuste sillon populaire dont nous sommes issus, avec la vie normale et

sans complication.

Il ne raffine ni sur sa table et son ameublement, ni sur son langage et

ses idées. S’il lui a été donné de s’élever de quelques degrés, il se

glorifie de celui dont il est parti plutôt que de celui où il est

arrivé, et son plus grand honneur c’est son humble origine. Par le cœur,

il reste toujours auprès des petits. Il n’oublie pas, il est fidèle et

garde le contact.

Soyez sûr qu’il a quelque part, dans son habitation, un coin où sont les

vieux souvenirs, les plus chers de tous, et qu’il a conservé quelques

habitudes patriarcales auxquelles rien ne le fera renoncer. C’est là sa

force, sa santé, sa joie, le secret de son ascendant sur autrui.

Quand il commande, il est sûr d’être obéi, car il a le charme; et s’il

commande des choses difficiles, on sait que ce n’est pas parce qu’il en

ignore la portée et les peines qu’elles vont coûter, mais parce qu’il

les a accomplies le premier et les accomplirait encore.

Rien ne rend un homme plus grand que cette noblesse intérieure sous

l’aspect le plus simple. Ce sera l’éternel honneur des grandes

démocraties d’avoir fourni des exemples nombreux de ces vies admirables.

Et la vérité que de telles vies proclament est si évidente, que même

dans les sociétés fondées sur l’absolutisme et plus adonnées que

d’autres à l’étalage des distinctions extérieures, il n’y a jamais eu de

puissance durable, d’influence personnelle, de pouvoir sur les âmes, que

là où s’est rencontrée la simplicité.

Tous les caractères vraiment grands sont demeurés simples par quelque

endroit.

Ne vaut-il pas mieux s’orienter vers ces hauteurs que de se laisser

entraîner dans les ornières où grouille la cohue banale?

Les dangers qu’il y a à courir sur les chemins de l’ambition vulgaire

sont de ceux qu’il faut signaler à tous; aucune classe de la société

n’en est exempte. Car il ne suffit pas d’être de condition modeste pour

aimer la simplicité, et l’on peut être de condition élevée sans se

plaire dans le faste. C’est l’esprit qui importe. Je connais des gens

fort riches qui sont très simples, nullement jouisseurs ni orgueilleux,

et je connais des pauvres qui ne rêvent que grandeurs, vie commode et

plaisirs. Rien n’égale leur mépris pour la simplicité. Ils l’ont en

horreur. La haine du travail est leur passion, et si quelque chose leur

déplaît dans la vie des jouisseurs fortunés, c’est de n’être pas

eux-mêmes à la place de ces gens-là. Pour y arriver, ils feraient

n’importe quoi.--Malheur à celui dont s’empare cet idéal de vie molle et

énervante qui ne consiste qu’en spectacles étranges, en sensations

«troublantes», en «chatouillantes» excitations. La gangrène morale le

ronge et le désagrège lentement, dissolvant toutes les forces vives qui

sont en lui. Bientôt il arrive à confondre le bien avec le bien-être, et

à considérer toute privation et tout effort comme une honte. De là à se

vendre pour un peu de richesse ou de plaisir il n’y a qu’un pas. Graine

d’esclaves, que tout ce monde de coureurs affolés, rués derrière le char

de la fortune pour ramasser les miettes qui en tombent. Peu importe d’où

ils sortent, quels sont leurs noms, leurs rangs, leurs opinions et leurs

croyances: il n’y a qu’un mot pour les désigner tous: c’est la lie de

l’humanité.

V

LA GARDE INTÉRIEURE

Garde ton cœur plus que toute autre chose, car de lui viennent

les sources de la vie.

Proverbes.

La vigilance est, dans la société humaine, une des fonctions les plus

intéressantes. Elle est organisée partout où il y a un bien à garder.

Car tout ce qui existe, a des ennemis et, pour se garantir, doit être

sur le qui-vive. A travers l’univers entier, la garde veille, et l’on

entend constamment les avertisseurs et les cris d’alarme. Ceux qui

dorment sont désarmés, livrés. Ils servent de proie.

Pour peu qu’on se connaisse soi-même, on connaît ses ennemis. Chacun de

nous en a. Les ennemis dont je parle sont toutes les causes

d’affaiblissement et d’abaissement, tout ce qui nous empêche d’être ce

que nous devons être et de réaliser le but de notre vie. En temps de

guerre, le plus grave danger consiste à avoir, dans les rangs de son

armée ou dans ses places fortes, des hommes qui sont d’accord avec

l’ennemi.

Je n’hésite pas à dire qu’en tout homme cette situation critique existe,

et que notre péril constant vient de ce que l’ennemi a des intelligences

dans la place. Chacun de nous porte en lui de quoi le détruire. Sans

garde intérieure, le meilleur est perdu. Je ne suis pas de ceux qui

poussent des cris d’alarme au hasard, à tout propos. A force de dire:

Prends garde! ces trembleurs perpétuels vous ravissent la confiance.

Mais autre chose est la confiance, autre chose l’aveuglement et la

fausse sécurité. La confiance est un grand bien, la fausse sécurité

n’est qu’une des formes de la lâcheté. La virilité exige que l’homme se

rende compte du danger, le regarde en face, et prenne ses mesures contre

lui.

Vaillance · 第 1 / 8 段