L'Invitation au Galop.
Monde, monde, que me veux-tu, sous la forme éclamptique, dont ton
visage, jadis ami, la substitue au demi-sourire aux nuances
d'expression, à de rieuses fossettes?
Quelle nouvelle tarentule a piqué Monsieur Jourdain, avec un dard moins
inoffensif que la pointe de l'aiguille à tapisserie, sur laquelle
s'asseyait, plus tard, le Chapelain de Musset dans le salon de sa
Châtelaine? Le _pré-snob_, comme il faudrait l'appeler, obéissait encore
à un ressort avouable; c'est pour plaire à l'amie de Cléante, qu'il se
hérissait de plumes et se harnachait de fleurs «en en bas». Mais
Dorimène est morte, et revient sous l'aspect d'une dame de Honolulu,
proie aveugle de couturiers, dont les combinaisons esthétiques
épouvantent les moteurs et, peu soucieuses de faire «rêver les oiseaux
dans les arbres», comme le clair de lune de Verlaine, font tomber des
alouettes, rôties d'effroi, dans le bec de Mademoiselle Sée.
Des actes domestiques, des arts charmants, traînés au grand jour, ont
disparu de la série passionnelle, et nul ne peut plus siffloter en
pantoufles ou tambouriner aux vitres, sans agir sur le Comte de Gabriac,
lequel en avertit la Colombie, par câble, et le dénonce à toutes les
Russies.
Le corps social n'apparaît plus en la position droite d'un homme debout,
ni même dans la pose infléchie d'un personnage au repos sur un siège; il
multiplie et acclimate les impossibilités anatomiques d'une créature
reptile, qui vomit des feux grisous et crache des serpents de Pharaon,
en se baisant l'orteil.
La Muse mondaine, que l'on a surnommée _Sainte Jeanne à Pathos_, ne se
contente pas de taquiner les boyaux de chat, elle agace les martres. Au
cours d'une cérémonie officielle, quelqu'un la voit s'entretenir
familièrement avec la femme du Chef de l'État, s'en étonne, reçoit cette
réponse, capable de faire se hérisser le poil même d'un cubiste: «_elle
aime ma peinture_». Quelles peuvent être les destinées d'un État dont le
Chef a une femme douée de semblables préférences?
Nul n'a plus l'esprit de refuser cette _céphalose_, qui faisait encore
peur aux coinvités de Miss Winterbottom, chacun en gobe, dans les
intervalles laissés par l'opium et le cacodylate, le toupet court les
rues, même les salons et nul ne peut plus espérer d'extraire, à force de
tendre pression, un aveu blotti dans un coeur refoulé. Tout cela fait
jabot sur des plastrons de celluloïd, ou sur des gorgerettes
détricotées, assez pareilles aux tapis de pieds des bourgeoises
Philippotardes. En un mot, comme les cerises des Antilles, tout le monde
porte son noyau à l'extérieur. Combien feraient mieux de l'avaler!
Je lisais, il n'y a pas encore très longtemps, qu'une mère, pour fêter
la première communion de ses enfants, faisait réciter dans son jardin,
par une actrice, des poésies galantes. Pas bien longtemps, tout de même
assez pour que le progrès se soit accentué là comme ailleurs. Les
adolescents que l'on récompensait d'avoir bien appris leur catéchisme,
en leur donnant à entendre, le jour même du Saint Banquet, des strophes
amoureuses, devaient néanmoins s'appeler encore, tout simplement,
peut-être _Jean_ et _Madeleine_, et par suite, il était aisé de trouver
plusieurs répondants de leurs noms, dans les bibliothèques, et dans le
Ciel même. C'est devenu plus difficile aujourd'hui que les jeunes
communiantes s'appellent _Hilda_ et _Hébé_, comme nous l'assure la
Chronique Mondaine. J'imagine que les consanguins, désireux d'offrir, à
cette occasion, des cadeaux canoniques, ont bien pu demander vainement
aux libraires de la Rue Cassette, la vie des deux saintes, dont ces
catéchumènes portent les noms, desquels le premier paraît sortir d'une
partition, et le second, d'une mythologie.
La mère s'appelle Madame des Saints Affligés, et ce n'est que justice.
Pauvres saints, ne sont-ils pas en droit de pleurer, s'ils se voient
préférer une reine de légende ou une verseuse d'ambroisie?
*
* *
Les chants ne se montrent pas plus raisonnables. Autrefois on se
contentait de _succès de famille_, même ils étaient assez difficiles à
obtenir; j'en sais quelque chose; pour mon compte, je n'en ai jamais
remporté de ce genre. Maintenant les succès ne suffisent plus, ils ont
fait place aux _apothéoses de famille_. Exemple: une jeune dame chante
chez sa mère. Le lendemain, les journaux impriment: «la Comtesse Karl de
Garavan a chanté _d'une façon merveilleuse_». C'est ce qu'il aurait
fallu dire de la Malibran. Je ne sais pas comment chante la Comtesse
Karl, je demande seulement si elle a chanté _comme la Malibran_. Faute
de quoi, l'expression sera exagérée, et Madame Estradère fera bien de
contrôler la prière d'insérer, ou de se surveiller elle-même.
Autrefois, il suffisait d'avoir de l'_estomac_, pour dîner en ville.
Maintenant, il faut, appelons-le par son nom: du culot. On vous accuse
carrément de vous être approprié, entre la poire et le fromage, sinon
une pièce d'argenterie difficile à escamoter, et dont le ruolz ne vaut
guère la peine, mais une perle, dont vous pourrez heureusement ensuite
affirmer que vous avez vu l'hôtesse qui, précisément, doit le lendemain,
s'accommoder en Cléopâtre, dissoudre cette _margaritam_ dans son
gobelet, telle qu'une Reine d'Égypte. Ce madrigal désarmera les soupçons
ou les rendra plus accommodants.
*
* *
Le Monde des Arts, lui aussi, se laisse-t-il gagner par _la
Trépidation_? Je vous le demande. Monsieur Marcel Prévost, _de
l'Académie Française_, fait la réclame pour _une cave à liqueurs_, et
Madame Gautier, _de l'Académie Goncourt_, en faveur _d'une maison de
chocolat_.
«Moi-même, chétif», comme disait Veuillot, j'ai reçu une certaine lettre
d'une modiste, qui me demandait de présenter au public, ses chapeaux,
dans un catalogue, en échange d'un don illimité pour quelque bonne
oeuvre. Comme, d'une part, je soupçonnais cette dame d'être charmante,
et que son placet se faisait tout gracieux; comme, d'autre part, je ne
puis écrire que ce qui m'apparaît clairement, j'aurais été désolé de lui
faire de la peine, en proclamant, au seuil même de son opuscule, une
vérité dont je suis convaincu, à savoir que tous les chapeaux du monde
sont laids, excepté ceux de la Marquise de Jaucourt.
Je n'en désirais pas moins être agréable à ma correspondante, et je
résolus de lui conseiller d'adresser sa requête à la Duchesse de
Verluise, qui venait de donner un Thé, en l'honneur de Madame Paquin, et
devait, par suite, se laisser convaincre. Un scrupule me retint: je
réfléchis que, parmi les portraits d'artistes dramatiques, destinés à
illustrer le recueil, il se glisserait peut-être quelques
demi-mondaines; ce serait, alors, manquer de tact, à l'égard d'une dame
confrère, que je veux bien _critiquer joyeusement_ sur le terrain des
lettres, mais que je serais bien fâché _d'offenser_ nulle part, et le
moins du monde.
Eh bien! devinez ce qui advint: la brochure parut, préfacée par une
autre duchesse, laquelle, d'ailleurs, s'en tira non sans esprit, avec
une phrase dans le goût de ceci: «ces dames et ces demoiselles, ayant
fait triompher des pièces, ne peuvent que mener des chapeaux à la
victoire».
Parmi ces chapeautées dramatiques, aurait pu se trouver une actrice,
dont j'ai oublié le nom, qui ne fait rien à l'affaire. L'important,
c'est la variété de trépidation, que son aventure représente. Ce n'est
pas une Française; elle n'en a pas moins étudié à Paris, obtenu l'entrée
du Théâtre-Français, et finalement, le Sociétariat.
La Comédie ne m'intéresse plus beaucoup depuis l'Incendie. On y a
représenté certains ouvrages qui méritaient plutôt d'être «_mis au
cabinet_» comme le sonnet d'Oronte. Les quelques rares fois, que je me
suis risqué dans cette nouvelle salle, j'y ai vu des spectatrices en
robe _d'Orléans_ gris, comme en portaient les femmes de chambre de ma
mère; je me suis demandé si elles n'étaient pas payées par la caisse des
employés, pour figurer la tradition. Ce qui m'étonne, c'est qu'on donne
désormais, au Théâtre-Français, autre chose que _les Rendez-vous
bourgeois_.
Victor Hugo parle d'une Église,
«Où, depuis trois cents ans, avaient déjà passé
Et pleuré bien des âmes»;
et Huysmans se représentait les voûtes de Saint-Séverin comme «saturées
de prières». Les frises de ce vieux Théâtre avaient entendu Talma, et
gardaient le souffle inspiré de ces fameuses _pauses_ de Rachel, dont la
notation retrouvée du Prince Georges de Prusse, assure que l'art
merveilleux, quand elle prononçait les mots «respirer la fraîcheur»,
donnait à sentir comme le vent du large[14].
[14] Je me suis félicité de ce que cette intéressante révélation ait
eu lieu, l'année même où je mettais, moi, aussi, en scène, le Prince
Georges dans mon livre Castiglionien.
Que penser, après cela, d'un dramaturge écrivant cette phrase, à propos
de la tragédie: «ne serait-il pas regrettable, infiniment, de voir
disparaître un art, juste au moment où _les Mounet_, _les Sylvain_, _les
Lambert_, _les Bartet_ l'ont porté à un degré de perfection qui, _sans
doute ne fut pas égalé, s'il fut même atteint?_»
Que penser, si ne n'est que Madame Bartet, à l'art parfait et charmant,
que Monsieur Mounet-Sully, dont j'avouerais bien que les débuts me
passionnèrent, si je ne préférais dire, avec l'agneau de La Fontaine:
«_comment l'aurais-je fait, si je n'étais pas né?_» que penser, si ce
n'est que de tels artistes, ne peuvent que juger _imprudente_ une
_appréciation si excessive_?
Revenons à la Comédienne.
Sans doute, après beaucoup de démarches pour obtenir le Voltaire de
bronze, qui accompagne la dignité de sociétaire, l'artiste a donné sa
démission. Le cas parut grave à quelques-uns, qui me semblent dans le
vrai.
Qu'une Sarah Bernhardt de génie, une Brandès de valeur, un Coquelin et
un Le Bargy de haut mérite se montrent susceptibles et fugitifs, c'est
leur droit. Ils perdent au départ, en même temps qu'ils y gagnent. A eux
d'établir l'équilibre entre ces deux plateaux. Mais qu'une étrangère
puisse se faire donner un brevet relevé pour, ensuite, en user à travers
le monde, sur les programmes et sur les affiches, un tel abus est à
éviter.
Vous me répondrez, et je suis de votre avis, que le principal est
d'avoir du talent. Mais d'abord, la transfuge, si elle en a (je
l'ignore, ne l'ayant jamais vue jouer) en doit, sans doute, une grande
partie au milieu qui lui fit accueil. Je n'ai qu'une raison de me méfier
de ce talent, mais elle me paraît grave; c'est que la dame en parle
elle-même. Tout en laissant tracer son ancien titre, en caractères
lumineux, sur le nouveau théâtre de ses exploits, tout en protestant
même, pour la forme, elle dit: «je ne compte que sur mon talent.» Ceci
m'inquiète. Un jour Monsieur France murmura, en regardant un confrère:
«il n'a pas de talent; moi, j'en ai _un peu_.»--La dame ne dit pas cela:
elle dit «mon talent», _tout court_. Dans ces sortes de circonstances,
on inspirera plus de confiance aux gens de goût, en usant de quelque
circonlocution du genre de: «_ce que j'ose appeler mon talent_», ou «_ce
que de trop indulgents amis veulent bien considérer comme mon talent_»,
etc. Mais n'oublions pas que cette comédienne est étrangère.
Une dame de lettres Françaises, qui, elle aussi, est une étrangère, se
trouvait, un jour, chez un artisan de grand mérite, qui se réjouit de
voir entrer dans son atelier cette personne connue, et cossue, dont il
espérait des commandes. Elle lui dit: «je vous donnerai mon talent.»
_Elle n'en avait pas._ Il fit un nez.
--«Je sais de quelle actrice vous parlez--répondit Timon, à qui l'on
contait l'aventure de la comédienne--moi non plus je ne puis la juger
_de auditu_, je ne l'ai pas entendue; mais il y a une chose qui me gêne
pour son art: _elle a dit des vers chez la Marquise de Saint-Paul, et,
ça, vous le savez, ça ne pardonne pas!_»
Ah! que la silencieuse démission de Monsieur Worms a paru plus
éloquente! Sûr et fier de son nom, comme de ses moyens, il n'a pas voulu
faire retentir le premier dans des controverses avec une Maison, à
laquelle ce nom s'est et reste incorporé noblement. Quand aux seconds,
il estime que les _prouver_ vaut mieux que les _mentionner_. C'est la
bonne manière.
*
* *
Après les comédiens, _les peintres_. Il y en a d'étonnants; j'en sais un
qui a proposé au Duc de Luynes de finir la fresque d'Ingres, au château
de Dampierre. C'est le même qui, dans une loterie, offrait un bout de
papier, sur lequel il avait tracé magnifiquement: «_bon pour un portrait
d'une valeur de trente mille francs_.» Voilà le défaut de ce qu'on croit
être des _synonymes_. Ils ne tiennent pas compte des nuances qui,
parfois deviennent _criardes_. Il y a des cas dans lesquels le mot
_valeur_ peut s'employer pour le mot _prix_; mais ce n'était pas ce
jour-là.
Heureusement que la vengeance des mots ne s'endort guère. A quelque
temps de là, une dame qui, ayant gagné le bon, avait eu la faiblesse
d'en faire usage pour son propre compte, y ajouta l'imprudence d'avouer
cette erreur à Timon, qui lui rendait visite. Comme, pour se disculper,
elle avançait naïvement qu'on ne pouvait cependant pas laisser sans
usage un si gros chiffon de papier-monnaie, il lui répondit: «_vous
n'avez donc pas de femme de chambre!_»
_Celle-là peint_--écrivait Gavarni, d'un de ses modèles.--Il aurait
ajouté: _celui-là écrit_, s'il avait connu Monsieur Blanche. «J'ai fait
beaucoup de portraits; ils ne sont pas tous bons»,--affirme ce
traducteur de mentalités atténuées.--Je ne sais rien, je l'avoue, rien
de plus divertissant que cette phrase. Je me la répète, chaque fois que
je sens les _blue devils_ me menacer, et instantanément, ils font place
aux diables les roses. J'ajoute comme Baudelaire: «_frères, est-il
besoin de vous en donner les raisons?_»
Ce n'est pas tout. Une voyageuse, qui n'y va pas de main morte, a vu,
dans Venise, une exposition du même, laquelle comptait, paraît-il,
beaucoup de numéros. Elle s'écrie: «faire un choix, entre ces morceaux,
les séparer, ce serait un crime, il faut transporter le tout dans un
musée!» Peste! c'est vrai qu'il y a musée, et musée. Duquel veut parler
la dame nomade, est-ce du Musée du Louvre, ou du Musée de Dieppe? Et
puis, elle a peut-être bien voulu, tout simplement parler du Musée
Tussaud, ou se payer notre tête.
Ce fut l'avis de certains touristes convaincus, à leur retour de la
Ville des Doges, lorsqu'une personne, qui avait lu l'article, leur
demanda s'ils avaient eu connaissance de ce vis-à-vis du _Lion de Saint
Marc_, et _du lion d'Auteuil_. Ils ne répondirent rien, mais se mirent à
rouler des yeux aussi furieux que s'ils avaient été Monsieur Degas. Dans
ces yeux, on vit tout à coup s'enflammer des Tintorets géants, défiler
des Carpaccios cérémonieux, dégringoler des Tiepolos, se mouvementer des
Véronèses! Dans ces prunelles, on vit s'azurer la violette de Léonard,
Ruskin y parut, sous sa barbe, avec un air rébarbatif. Quantités de
belles choses s'y accusèrent, mais, j'ai le regret de l'avouer, on n'y
vit aucun _chérubin_ dessexué, ni la plus petite _carpe à la gelée_.
Cela dut faire de la peine à Monsieur Alexandre, qui leur est indulgent,
dans ses moins bons jours; tout le monde en a. Une consolation pour
Monsieur de La Gandara, lorsqu'il entend ce critique, parfois mieux
inspiré, débiner ses tableaux de genre; je ne dis pas que j'aime autant
la _Cendrillon_ de ce peintre que ses hortensias d'un bleu si triste,
dans leur feuillage d'un noir de jaspe; mais je la préfère beaucoup,
néanmoins, à des Nijinsky en plumes d'oiseaux et en coquillages, qui me
font penser à ce mot de Flaubert: «_la conchyliologie les ennuya_».
Dieppe reparaît, même sans qu'on y pense.
Ah! les arts, _dits décoratifs_, ils en font de belles, depuis quelque
temps! Mais, les pauvres! (celui qui les persuaderait de cela leur
rendrait un fameux service!) ils n'oublient qu'une chose, à tout
prendre, assez considérable, et qui serait de s'en référer à leur titre,
à leur mission. Dans le mot _décoratif_, il y a _décor_. Oui, dans le
mot, mais pas dans les salles qui se réclament de lui. L'aventure est la
même que pour les modes, qui oublient qu'elles devraient parer et
ridiculisent.
Si encore ces laideurs étaient nouvelles et personnelles, mais elles
sont rebattues et pillées. D'impudents démarquages en font les frais.
Beardsley reste surtout mis à contribution par les inventeurs à bon
marché, les fabricants de vieux neuf; mais, bien entendu, un Beardsley
dépourvu de tout ce qui représente son intérêt et son mérite, comme il
arrive, heureusement, toujours, dans les conjonctures de pastiches.
Barrès me disait, une fois, quelque chose d'équivalent à ceci: «la
contrefaçon est le commencement de la gloire». Si ce mot est vrai,
Beardsley peut se vanter de se voir rendre un service de cet ordre-là
par nos enfonceurs de portes ouvertes.
J'entends parler d'un ouvrage intitulé l'_Art National_. Ce titre
m'inquiète d'autant plus que je crains de deviner juste, il pourrait
bien s'y mêler une visée d'_esthétique populaire_. Pauvre peuple, Dieu
te préserve de l'art nouveau! C'est bien assez d'être pauvre, sans se
voir encore embêté par le _modern style_.
Gallé vint, un jour, me parler d'un projet de «_vulgarisation d'art_».
J'entrai en colère, et lui répondis que le premier de ces substantifs
commençait par anéantir l'autre. J'aime à croire qu'il ne tenait guère à
cette locution, aussi odieuse que ce qu'elle représente. Son exposition,
si précieusement aristocratique, du Palais Galliéra, en fait foi. C'est,
depuis sa mort seulement, que sa production est devenue impersonnelle et
tombée dans le courant, pour ne pas dire dans le commun, enfin qu'il lui
est advenu, ironiquement, de faire cette fortune grossière qui avait été
refusée aux ouvrages transcendants et dédaigneux du succès. L'achat et,
par suite, l'argent, affluent vers ce qui pullule. Ce qui se réserve, a
la gloire.
Je suis de ceux qui restent persuadés qu'il faut payer, si peu que ce
soit, l'accès du musée. Cela se pratique à Londres, et à peu près
partout; nulle part on n'a lieu de le regretter. L'opinion opposée,
libéralement larmoyante, me paraît aveugle. Ce n'est presque jamais
_l'indigent_, au sens absolu, qui sera impressionné par le chef-d'oeuvre
et, à son tour, le produira; mais il suffit que cela puisse arriver,
témoin Bresdin, pour que l'on prenne garde. C'est facile. Des visites
peuvent être organisées, des cartes, préparées à l'intention de ceux qui
en exprimeraient le désir, seul garant de la dignité. Les autres ne font
que fatiguer les banquettes et encombrer les bouches de chaleur. Dieu me
préserve de ne pas attacher d'importance au repos de l'indigent et à son
bien-être momentané; mais _non erat hic locus_.
Heureusement qu'il y a, paraît-il, encore _de grands poètes_. J'ai même
lu, quelque part, le nom de celui qu'on estime _le premier d'eux tous_.
Par malheur, je n'ai pas _la mémoire des noms_. Pourtant, je m'en
souviens, c'était un nom Français. Cela me fut agréable. Depuis quelques
années, chaque fois que l'on parle d'un écrivain Français, l'avez-vous
remarqué? _c'est toujours un étranger_. Cet essai de réaction me suffit;
je n'en demandai pas davantage, et ne fus pas même tenté de m'insurger
contre l'intronisation inattendue. J'ai appris à me méfier de la
méfiance, même de la mienne et, depuis, je me le suis tenu pour dit.
La première fois (qu'il y a donc longtemps de cela!) quand je vis se
pâmer sur «le Mariage de Loti» bien des personnes dont le goût n'avait
pas fait ses preuves, et qui n'y voyaient rien de plus qu'une exotique
historiette d'amour, je restai sur la défensive. J'avais tort. Même
suspicion, même erreur, à l'égard du livre de Philippe, «La Mère et
l'Enfant». Plus tard, j'ai lu, j'ai pleuré...
Une larme coule et ne se trompe pas.
*
* *
Quoi qu'il en soit, l'époque a du bon. Pourtant je n'aime guère, je
l'avoue, qu'à l'heure où Monsieur Poincaré, président depuis quelques
minutes, inaugurait son septennat, «par la clémence», comme
Charles-Quint, et visitait un hospice, les photographes n'aient pas cru
devoir s'inspirer de lui et s'abstenir d'aveugler les malades avec du
magnésium. J'avais vu poindre cette forme de cruauté, il y a quelques
années, quand je reçus, dans mon Pavillon de Neuilly, un notable
écrivain de la Péninsule. Les opérateurs, qui n'avaient négligé que de
prendre mon avis, m'annoncèrent leur arrivée pour une heure fixe, en
ajoutant que je devais avoir soin de me tenir prêt, ainsi que mon
invité, à poser, devant leur appareil, un groupe chargé de représenter,
aux yeux du Monde civilisé, l'Amitié internationale.
Je répondis à ces messieurs que mon interprétation de ce sentiment était
plus intime, et prétendait s'en tenir aux nobles privilèges, non moins
qu'aux délicates privautés des jours de Montaigne et de La Boétie.
Ils furent surpris, ayant cru m'honorer et me faire plaisir. On n'en
finirait pas d'énumérer les signes d'incohérence et les phénomènes
d'oscillation, présentés par nos jours de grâce.
Devinez ce qu'un magazine, qui se donne pour bien pensant, offre à ses
abonnés chrétiens, en guise d'OEuf de Pâques: des vues de Palestine,
parmi lesquelles il a fait évoluer sur place, des cabots et des
théâtreuses, mimant, disons parodiant le drame sacro-saint, à
l'intention des fidèles. Voilà le petit dernier de ce que Loti appelle
«_christianisme de pacotille_.» Loti parle bien.
Un _jeune richard_ fait à sa mère une pension annuelle de _trente mille
francs_. Elle affiche la prétention de _recevoir le double_. Il répond:
«la situation de ma mère est _des plus brillantes_. Ce n'est pas _des
aliments_ qu'elle demande, _mais la possibilité de satisfaire des goûts
de luxe_.»
Une _rente de trente mille francs_ constitue-t-elle «_une situation des
plus brillantes_?» Cela peut se discuter. Une mère est-elle en droit de
demander, à son fils millionnaire, plus que _des aliments_? Nouveau
sujet de discussion. Quant à la prétention de _satisfaire des goûts de
luxe_, ne peut-elle pas sembler exorbitante, de la part d'une femme, qui
s'est déjà offert le luxe de mettre au monde un fils millionnaire?
Peut-être bien que, si la dame avait su comment sa progéniture la
récompenserait de lui avoir fait cadeau d'une existence si dorée, elle
aurait commencé par demander à Dieu de lui changer son bébé; mais les
mères sont confiantes, parfois imprudentes, c'est par cela qu'elles sont
des mères, et pour cela qu'on les admire et qu'on les aime.
Par bonheur, aucune de ces choses n'empêche les «_optimistes_» de se
montrer sages en inaugurant un dîner qui porte leur nom. S'il y a des
pessimistes assez mauvais coucheurs pour contester que tout soit pour le
mieux dans le meilleur des mondes, on les enverra coucher ou au moins se
promener, non sans leur avoir répondu, ne fût-ce que pour les empêcher
de raser, que les fils de Noé, n'ont à aucun point de vue démérité de
l'opinion, en jetant un manteau sur l'ébriété de leur père.