Les Propos ultra-violets.
Nombre de sujets furent abordés, effleurés, traités, creusés, délaissés,
sinon avec toutes les lumières qu'il eût fallu, pas, du moins, sans
étincelles.
Les fastes de notre réunion ne prêtent aucun propos saillant aux
personnes mentionnées par Madame Estradère. N'ont-elles rien dit? C'est
possible. Les figurants de marque se contentent de promener leur
présence et de donner leur nom, plutôt que leur avis.
Mais il y avait encore là[11], outre les invités précités, Anastase
Gallo, Pétrus Loth, Marcel Le Lorrain, le sculpteur Barde, le peintre
Libra, le professeur Ghezo, le professeur Albin, Marcel Lévèque, le
docteur Josquin, le portraitiste Bologne, Madame Elphaige, Madame
Stryge, Lady Helen, Lady Lilith, Madame Edouard Delphin, la Duchesse
Gracieuse, Madame Gyspa, la Comtesse Ziska, la Comtesse Mathilde, la
Princesse Rosesco, Madame Delavoie-Méduse, Ernest Cyrille, Paul Centule,
Harry Pugnax, Albert Charmant, Myrtil Trust, Abel Bellard, Edmond
Russell, Benoît de Castelnaudary, Martin de Rheingold, Duplex de Cyrnos,
Raymond d'Hyères, Georges Le Voiturier, Armel de Syringe, Alfred Ardent,
Coecilia Frater, Blanche Baden, et cætera.
[11] Il me serait facile d'établir la liste des noms, assez
transparents, sous lesquels j'ai groupé mes personnages. Mais je
n'ai pas cru devoir le faire, parce que leur _mission_ est de
composer une conversation d'ensemble plutôt que de faire ressortir
telle ou telle figure. Ce que j'ai voulu surtout assembler, animer,
faire fonctionner et vivre, c'est le groupe indépendant des
«_quarante têtes incorruptibles_», dont parle Rivarol, qui ne sont
nullement les quarante académiciens, mais les quarante esprits qui
ne s'inclinent pas devant le _faux mérite_ et _l'empêchent de
dormir_.
Lady Helen s'éleva d'abord contre les magazines, qu'elle accusa de tous
les maux. C'est inévitable. Chaque jour voit naître plusieurs de ces
recueils, et la concurrence les induit d'abord à se partager les sujets,
puis à se les disputer, enfin à ne plus laisser subsister rien de simple
et de gentil qui s'abandonne à être tel.
Les concours de chapeaux d'enfants marquèrent le départ de ces
inconvenances: une fillette photographiée pour, et par un illustré, avec
deux bouquets de cerises sur les oreilles, est en grand danger de passer
pécore. Mais cela n'était rien, ou plutôt, voyez où cela nous mène, à ce
concours de baisers enfantins, qui menace de détruire, jusque chez les
marmots, les tendres caresses spontanées, les élans du coeur. Quand la
petite Monna dira bonjour à la petite Vanna (car les bébés s'appellent
comme ça maintenant) elle se règlera sur le souvenir du portrait qui a
valu, à sa cousine, un abonnement ou une poupée, et pas une mère ne
pourra plus compter sur un de ces bons bécots bruyants qu'on appelait
baisers de nourrice.
Ces concurrences d'imprimerie poussent aux pires extrémités. Le premier
qui inventa le _livre d'adresses_ fut un grand criminel. Non seulement
il ne permit plus aux gens de vivre heureux en vivant cachés, mais il
les exposa au déboire de voir imprimer leurs alliances, qui ne sont pas
toujours décoratives, sans compter le reste, et ce qui menace.
L'Anglaise fit observer que, si les prédicateurs avisés interdisent les
marques d'approbation dans le temple, c'est qu'elles forceraient
d'admettre les signes de blâme: l'un ne va pas sans l'autre. De même les
distinctions et les privilèges, signalés dans les Bottins de Salon,
finiront par avoir pour contre-partie, d'y faire, quelque jour, figurer
plus ou moins discrètement le discrédit ou la tare. Il est peu probable
que les titres d'amants et de maîtresses, avec des signes
correspondants, s'y voient désignés aussi clairement qu'ils le sont par
les places à table; mais une nomenclature plus maligne saura bien
inventer quelque euphémisme pour renseigner l'étranger sur le fin du fin
de ces mystères. Le Musée de Saint-Quentin fait inscrire, au revers du
portrait de Mademoiselle Fel: «_préférée_ de La Tour». Espérons que ce
vocable prévaudra.
Cette conversation amena sur le sujet d'une Revue que venait de fonder
Monsieur Lapauze, et qui avait pris pour devise: _défendre tout ce qui
unit_. Quelqu'un affirma que ce périodique ne manquerait pas de publier
des vers de la Duchesse. Timon répondit avec beaucoup de grâce qu'ils
correspondraient au signalement, puisqu'ils unissaient _des syllabes qui
n'étaient pas faites pour se rencontrer_ (_sic_).
C'était reprendre, par le mauvais bout, la sempiternelle question des
amateurs. Le même affirma: «elle présente deux aspects, tous deux
réglés. Le premier, c'est qu'il n'existe rien, dans l'échelle humaine,
animale, végétale, et même zoologique, rien qui soit au-dessous du
bousilleur d'art, qu'il se donne pour littérateur, sculpteur ou peintre.
Ça c'est entendu. Mais l'autre point de vue n'est pas moins enregistré,
à savoir qu'il n'y a de grands artistes que les grands amateurs, ceux
qui travaillent à leur heure, à leur gré, à leur guise, selon leur
inspiration et leur bon plaisir. La preuve, entre autres, c'est que des
écrivains qui avaient produit de bonnes choses, de cette façon, depuis
le moment où des périodiques les ont enrôlés, pour livrer le travail à
des dates fixes, n'ont donné que des oeuvres secondaires, même
insignifiantes, parce que l'opération du Saint-Esprit, en matière de
création esthétique, refuse de répondre à cette forme d'interrogation
plus que délétère, annihilante: «sur quoi vais-je faire mon article,
cette semaine?» Quel que soit le sujet choisi, dans ces circonstances,
il ne saurait représenter que la deuxième, dixième, centième mouture
d'une veine et d'une pensée.»
Les caricaturistes sont les hôtes des magazines; on en reparla; non de
ceux qui dramatisent l'actualité ou la ridiculisent, mais des autres,
qui réforment la ressemblance humaine et déforment la ressemblance
divine. Leur art prête à l'interprétation; par suite, à l'incertitude. Y
a-t-il lieu de considérer, ou non, comme une faveur, pour certaines
personnalités, leur retour fréquent, dans les albums de charges? Que
Becquières souffre de n'y pas être représenté, n'en fournit pas une
preuve suffisante; mais que Forain y reparaisse continuellement, en
apporte un témoignage presque probant. Mais alors, s'il y a vraiment de
la prédilection dans ce choix, et de la consécration dans cette
insistance, pourquoi ne pas faire tangoter certains gros bonnets de
presse, avec leurs principales abonnées, et même avec leurs plus
puissantes actionnaires? C'est ici que l'énigme commence. En voici une
explication modestement proposée. Peut-être ladite faveur--si faveur il
y a--hésite à se manifester à l'égard de ceux et de celles dont un
froncement de sourcils diminuerait le beurre dans les épinards.
*
* *
Les discours s'élevèrent.
--«C'est une erreur de croire--dit Anastase Gallo--que ceux qui vivotent
dans la gloriole se contentent de ce diminutif de la gloire, parce que
celle-ci leur est inaccessible. Qu'une circonstance fortuite la mette à
leur portée, par raccroc, les y installe, presque malgré eux, ils s'y
sentiront mal à l'aise et feront la grimace, comme un homme à qui l'on
offrirait un aliment fort et qui ne voudrait qu'une croquignole.
«J'en ai vu un exemple étonnant. La gloire est d'un goût âpre, d'un port
douloureux, dont ne s'accommodent aucunement ceux qui se gargarisent de
riens. Il ne leur faut qu'une irrigation de louanges ordinaires, assez
pareilles à ces lavements portatifs, employés par les caillettes du
Dix-Huitième Siècle, sortes de poires souples, et toutes placées, avec
lesquelles ces folles entraient dans le bal. Le moment venu, en feignant
de pouffer, elles tombaient brusquement sur un siège de rencontre, qui
se trouvait ainsi, à point nommé, leur administrer la chose. A ceux qui
ne veulent que des éloges ordinaires, tout est bon, sauf la grandeur. Un
chrème sur un front n'a rien de commun avec ceux qui ne demandent qu'un
chatouillement _sotto il culo_, comme dit Léonard.»
--«Le tort des jeunes hommes qui donnent dans l'écriture--dit Marcel Le
Lorrain--c'est de se croire permis d'aborder, tout de go, le plus
inaccessible des sujets, la rencontre des sexes, et de faire proférer
des paroles éternelles, par un couple mis en présence, dans la solennité
poignante de la Nature, et la tristesse de l'Humanité, touchée par
l'amour; en un mot, de vouloir donner un pendant à Daphnis et Chloé, à
Paul et Virginie, à René, Adolphe et Dominique, en même temps qu'un
rival à Longus, Bernardin de Saint-Pierre, Chateaubriand, Benjamin
Constant et Fromentin. Que ces jeunes hommes renoncent à cette visée
téméraire, qui ne saurait représenter que prétention, en dehors de
l'expérience et du génie. Qu'ils écrivent des livres où il y aura
beaucoup de choses, et au-dessus desquels pourra peut-être, un jour, si
Dieu leur prête vie, et Saint Orphée, son assistance, s'élever un duo
passionné, dont les accents bénéficieront du talent gagné, et des
acquisitions du coeur.»
--«L'amitié n'est pas plus aisée à mettre en scène--dit Le
Voiturier--bien au contraire, je ne vois que d'Annunzio qui s'y soit
essayé, appliqué, avec étendue et force, non sans, d'ailleurs, y
exceller.»
--«L'amitié--dit Timon--tout dépend de ce que vous entendez par ce mot
énorme. Voulez-vous parler de ce merle blanc des sentiments, duquel
Montaigne affirma qu'il ne se rencontre _qu'une fois en trois siècles_?
Qui peut se vanter d'être digne d'une telle exception dans l'ordre des
choses cordiales? Vous voulez donc seulement dire ce degré supérieur des
relations, qui va jusqu'à donner l'aspect de l'attachement aux
manifestations de la bonne grâce. A deux reprises, j'ai connu cela. Les
deux fois, je l'ai perdu. Est-ce par ma faute? Je n'en sais rien.
«Le premier de ces deux amis était un homme de science, très distingué,
au caractère droit, presque rigide, qui semblait, de prime abord, un peu
aride et rude, mais dont, à le fréquenter, on s'apercevait vite que sa
sévérité n'avait d'égale que sa douceur. C'était un stoïcien et un
Spartiate; mais aussi un Lotophage, à savoir un de ces personnages
homériques, habitants du pays des lotus, et qui tendaient aux voyageurs
fatigués, la plante de l'oubli. Certes, je trouvais de cela, dans son
accueil fier, son hospitalité simple, d'où l'on rapportait toujours ce
contentement de soi, par l'autre, qui rend désirables les rencontres. Il
y avait, en ce savant, du sage et du juste, deux mérites qui, pour être
égaux, ne sont pas, cependant, toujours compatibles.
«Sa délicatesse à obliger était exquise et extrême, il y mettait des
raffinements, que je n'ai vus qu'à lui. J'en conserve vingt témoignages,
les uns matériels, d'autres spirituels; ces derniers, les plus précieux,
se prolongent dans ma mémoire, qui les emportera.
«J'ai reçu beaucoup de lettres, dans ma vie, de nobles et de belles, des
plus hauts esprits, des plus grands coeurs; aucune, jamais, je crois,
n'atteignit au degré d'émotion qui me vint d'une courte page de cet
homme amer. Elle m'arrivait d'un pays lointain, et m'apportait, au nom
de nos deuils respectifs, des paroles profondes. Mes larmes
m'empêchaient de lire, et je me demandais comment quelques mots,
assemblés si simplement, pouvaient produire un tel effet sur une âme.
Cette minute, jamais je ne l'oublierai.
«Un jour, je me trouvai, malgré moi, infliger à ce personnage, que je
révérais, une légère blessure d'amour-propre, que son émotivité
transforma probablement en peine morale; mais les circonstances
mettaient, par ailleurs, en pleine lumière, ce que mon caractère peut
offrir de meilleur. Hélas! une telle exaltation de notre moi, par-dessus
ses manifestations directes, c'est trop demander, même aux plus
parfaits. Tout n'en était pas moins brisé, entre mon destin, et celui de
cet homme admirable. Quand je le croise, il détourne la tête, et je sens
que nos deux regards, pas plus que nos deux mains, ne se rencontreront
plus, désormais, en ce monde.
«L'autre n'apparaissait pas de si forte trempe; c'était un mondain
surélevé, par l'élégance des dehors, le charme des façons, la culture
quotidienne de l'individu, avec des habitudes d'art et des goûts de
beauté. Ces manières polies et policées faisaient trouver, à celui-ci,
qui m'appréciait, sur plusieurs points, une sorte de malaise dans
l'exercice de mes facultés réfractaires. J'aurais pu, même dû, selon
lui, en les réfrénant, attirer au lieu d'aliéner, captiver au lieu de
combattre. En un mot, ce sympathique n'avait pas compris ma conformité
avec le propos Baudelairien: «plaisir aristocratique de déplaire.» Un
beau matin, il copia ce distique, dans l'oeuvre d'un poète qui m'était
cher, et me l'envoya.
«Et pourtant j'eusse aimé que l'on m'aimât, peut-être
L'avais-je mérité...»
«J'en fus touché, je lui répondis que rien ne me manquait, puisque
j'avais son amitié.
«Je ne l'ai jamais revu.»
--«Moi aussi, j'ai eu mes étonnements d'amitié--dit Bellard.--Lié avec
un homme dont j'appréciais le commerce, je fus peiné d'un manquement qui
me portait tort et, venant de lui, me trouvait susceptible, je me
refroidis. Mon ami ne me fit pas de représentations directes, mais se
plaignit à des tiers, sans amertume, avec éloquence, pathétiquement. Je
reçus, de personnes que je connaissais à peine, des convocations
urgentes. Peu habituées à l'expression de sentiments si nobles, elles
croyaient devoir attirer mon attention sur ceux-là, dont elles jugeaient
presque impie de dédaigner la sincérité, de délaisser la ferveur. Ces
manifestations me frappèrent. Je me dis que ces missionnaires avait
peut-être raison; et les préjudices, desquels j'avais eu à me plaindre,
ayant en partie cessé, je montrai à mon ami, sinon le visage
d'autrefois, du moins une expression, je veux croire touchante, de
confiance reparue et reconnaissable. Je trouvai un homme sans émotion,
sans élan, sans grâce, dirai-je, sans politesse? Jugez-en: à l'occasion
d'un deuil de famille, je lui ai écrit deux lettres, toutes deux
demeurées sans réponse. C'est sans doute, que nous n'attachons de prix,
qu'aux choses qui semblent nous abandonner. Quoi qu'il en soit, voici la
leçon que j'en ai extraite: méfions-nous des personnes qui, ayant perdu
notre amitié, font tout pour la reconquérir. Ce que cette manoeuvre
cache, c'est le désir de nous rattraper pour, ensuite, nous rendre la
pareille et, à leur tour, nous planter là.»
--«J'ai--dit Timon--le regret de ne pas pouvoir vous donner tort. Une
personne considérable avec qui je n'étais plus en relations depuis des
années, est revenue à moi de la façon la plus émouvante. Il en résulta
que j'en fus ému et revins moi-même. Hélas! le tour était joué. Quelques
semaines après, je me suis aperçu que ce touchant retour obéissait
surtout au mobile de me casser la tête (ou si vous préférez, la gueule,
comme on dit aujourd'hui), et de me percer le coeur. L'une et l'autre se
portent bien.»
--«Selon le plus ou moins de désir que vous pouvez avoir d'être
renseigné sur la valeur des personnes que vous favorisez de votre
connaissance--dit Lévèque--laissez s'approcher de vos relations, ceux
qui souhaitent de les fréquenter pour les éloigner de vous. Certains se
font une spécialité de ces manigances. Ils représentent une branche plus
vivante, du groupe de ceux qui tâchent de se faire inviter à dîner, pour
emporter les couverts. Vous me direz que les couverts qui se laissent
emporter prouvent, par cela même, qu'ils étaient en ruolz. Il y a des
relations en ruolz.»
--«Vous avez raison--dit Libra--les personnes de qui les sentiments pour
nous peuvent varier sous des influences étrangères, ne doivent pas être
tenues pour des personnes, mais pour des choses, et des choses de peu de
valeur.»
--«Les hommes à qui ces accidents adviennent--reprit Lévèque--ne restent
ni sans consolation, ni sans vengeance. Quand nous voyons ceux que nous
préfèrent des personnes que nous avions favorisées, nous comprenons
_qu'elles n'étaient pas difficiles_, qu'il leur fallait _peu de chose_,
et que, pour cela, _nous ne les avons pas satisfaites_.»
--«C'est affaire à elles--dit Le Lorrain--autant dire affaire de goûts.
Elles n'en restent pas moins celles qui, ayant mangé en haut, avec le
maître, se contentent d'être descendues, et de partager des reliefs, à
l'étage inférieur, avec ceux que l'antiquité appelait _mendaci_, _mimæ_,
_balatrones_.»
--«Mais--interrompit Lady Lilith--il y a des gens qui aiment ça.»
--«Tout de même--continua Lévèque--les personnes qui agissent ainsi,
prouvent, de cette façon, qu'elles se satisfont de nos restes. C'est
flatteur pour elles, et pas malhonnête pour nous. Il existe une rubrique
commerciale fort connue, qui dit: «habillez-vous avec les
laissés-pour-compte des grands tailleurs.» Elle peut se transposer de la
sorte: «faites-vous des amis, avec les laissés-pour-compte des grands
coeurs.»
--Madame Gyspa compléta: «Ce sont des types qui ont le goût de jouer à
_Ote-toi de là que je m'y mette_.»
--Lévèque reprit: «ces personnes sont comme des mites désireuses de
ronger une fourrure ou de s'approprier les palmes d'un châle de
cachemire. Mais il faut pour cela que le _préservateur_ cède la place.
Aussi tous les moyens sont-ils bons pour le déloger. On peut
pareillement comparer ceux qui en usent de la sorte à ces joueurs du jeu
de jonchets, qui doivent écarter d'un faisceau de bâtonnets d'ivoire,
jetés pêle-mêle sur une table, tel ou tel d'entre eux, sans faire remuer
le reste. La plus considérable de ces pièces est, bien entendu, celle
qu'on nomme _le Roi_.»
--«Quand plusieurs personnes s'unissent pour faire fonction de
Judas--dit Madame Stryge--c'est curieux qu'il ne s'en trouve pas au
moins une pour rappeler les autres à l'ordre et à la décence, faire
appel aux consciences, dénoncer la bassesse d'un procédé, l'iniquité
d'un acte. Il ne s'en trouve pas. Tout le monde se met tout de suite
d'accord dans la trahison, et se sent à l'aise dans la perfidie. Cela va
de soi, coule de source, ne rencontre ni opposition ni résistance.»
--«Lesquels sont le plus à blâmer, par suite, plus à plaindre--dit Raoul
d'Hyères--ceux qui détournent de nous nos amis, ou ceux qui se laissent
détourner? Ces derniers, sans nul doute. Mais le _raid_ ne va pas loin;
les nouveaux alliés ne tardent pas à se prendre en grippe, et les uns à
droite, les autres à gauche, nous glissent dans l'oreille, qu'ils n'ont
jamais aimé que nous.»
--«Il en résulte--conclut la Comtesse Mathilde--que ce serait une erreur
de donner le grand nom de _brouille_ à des _expirations de délai_, dans
le genre relations. Il faut tout de même bien s'essayer, avant de se
connaître. Ce qu'on appelle fiançailles, sur le terrain matrimonial,
existe aussi sur le terrain amical. Les promis assez sages pour ne pas
insister, après avoir constaté l'incompatibilité d'humeur, sont d'un
excellent exemple pour les amis qui renoncent à poursuivre, pour la même
raison. Les observateurs qui appellent cela des brouilles, sont
superficiels. La brouille est plus grave, elle désunit des coeurs
associés, elle est imposante, vraiment plus forte que la Mort, puisque
l'on voit mourir sans regrets, ceux dont la séparation n'avait cessé
d'affliger.
«Pourquoi, dans ces conditions, si peu de ces séparés reviennent-ils? Ce
serait si touchant, presque toujours si bien accueilli! C'est que
l'amour-propre les arrête. Il a tort, ils ont tort de ne pas comprendre
que la répudiation n'était souvent qu'une épreuve, destinée à mesurer
l'étendue de leurs sentiments, qui n'ont pas su vaincre. Vraiment la
dignité de tels retours me semble seule capable de déterminer, ou non,
le regret auquel ont droit ceux que nous avons cessé de connaître. «Ceux
qui ne reviennent pas, ne méritent pas...»--affirme quelqu'un de mon
entourage.--Il a raison, non moins que le vers de Musset, qui écrit avec
justesse, avec délicatesse:
On s'approche, on sourit, la main touche la main...
«Comme nous devons aussi nous méfier de nos caprices, il est bon de nous
garantir contre nous-même, et ne cesser d'avoir présente à l'esprit, la
bague d'Essex. Je me souviens d'avoir donné, un jour, à quelqu'un que je
me préparais à aimer, je ne sais plus quelle babiole, en lui disant:
«renvoyez-la moi, le jour que je commencerai d'être injuste.» Je le suis
devenue, l'ami ne m'a pas renvoyé l'objet. C'est sans doute qu'il ne
m'aimait pas. Il ne saura jamais ce qu'il a perdu!»
--«Votre _de amicitiâ_ me paraît tirer à sa fin--dit Timon--voulez-vous
me permettre de vous fournir le cul-de-lampe? Le voici! Je vais vous
dire les deux choses les plus curieuses qu'il m'ait été donné d'observer
dans des regards affectueux.
«Une personne amie me demanda, un jour, ce que je voulais qu'elle me
laissât par testament; et pour lui être agréable, je choisis un objet
d'art qui me plaisait. A quelque temps de là, j'appris à cette personne,
dans le désir de lui témoigner ma reconnaissance anticipée, qu'une
oeuvre du même artiste venait d'atteindre un grand prix, au cours d'une
vente publique. A l'instant même, je lus dans ses yeux, comme j'aurais
fait dans un livre, qu'elle rentrait chez elle immédiatement, pour me
reprendre le don posthume, par une seule rature. Elle voulait bien me
léguer quelque chose; mais pas tant que ça.
«Une autre fois, je crus devoir mettre en garde un soi-disant ami contre
un homme dont les procédés envers moi n'avaient pas été corrects. Mon
soi-disant ami parut acquiescer. J'ajoutai que le même personnage était
quelqu'un de cauteleux et d'habile, exerçant une influence réelle sur
des personnes elles-mêmes influentes. Séance tenante, je vis poindre
dans l'oeil de mon interlocuteur, une considération naissante pour
l'individu. Huit jours après, ils étaient liés et collaborateurs.»
--Lévèque répondit avec son air épiscopal et sa voix posée: «vos
exécrations sont moins judicieuses qu'elles ne paraissent, parce
qu'elles accusent des sujets de ne pas se comporter comme vous leur en
faites le crédit, dans des circonstances sentimentales auxquelles la
nature ne les destine pas, au lieu de vous accuser vous-même de les
avoir exposées à ce manque d'adaptation qui vous choque et les
déshonore. Autrement dit, mon cher ami, vous avez voulu apprivoiser des
crocodiles, et vous vous plaignez d'avoir un bras de moins. Pourquoi ne
pas vous être tout d'abord rendu compte du nombre de leurs dents et de
la forme de leur mâchoire? Ces sauriens sont innocents. C'était
peut-être un baiser que pensaient vous donner de tels animaux, quand ils
vous ont privé d'un membre. Du reste, si vous continuez de leur en
vouloir, surveillez-les d'un peu plus près pour votre dédommagement et
votre vengeance. Ils se traitent entre eux comme ils ont fait de vous,
et vous ne tarderez pas à voir une de leurs propres pattes joncher le
terrain ou flotter sur l'onde.
«Croyez-moi, mon cher Timon, ce n'est pas avec ces personnages voyants
que se fabriquent les amis de tout repos. Les amis, ça se fait avec des
bonnes gens un peu ennuyeux, à vertus bourgeoises, des bonnes gens qui
ne s'attendrissent pas sur nos malheurs, comme des caïmans, mais qui ne
menacent pas nos anatomies. Parfaitement, des bonnes gens comme nous.»
*
* *
On changea de ton.
Comme il se trouve des gens qui veulent en savoir plus long que les
autres, un monsieur demanda si l'usage nouveau, de la part des auteurs,
d'envoyer des volumes sans dédicace, représentait une amabilité, ou le
contraire. L'opinion fut unanime: mieux valait ne rien envoyer que de le
faire dans ces conditions. Le monsieur voulut encore savoir si un auteur
qui avait offert un livre, dont on l'avait remercié par une lettre
étendue, devait une réponse à cette lettre. Quelqu'un, qui semblait
qualifié, répondit: «il m'est, une fois, venu un volume broché, d'aspect
vraiment pitoyable; c'était un de ceux que les éditeurs peu scrupuleux
refont avec de mauvaises feuilles tachées, entamées. Comme l'ouvrage,
lui, n'était pas mauvais, j'ai écrit une lettre qui, d'abord étant
manuscrite, sans macules et sans déchirures, valait mieux que le livre,
mais en retour de laquelle je n'ai rien reçu. Je me tiens pour volé.»
--«Ah! vous croyez en avoir fini avec les bons procédés littéraires--dit
Alfred Ardent--eh bien! que dites-vous des catalogues de librairie, qui
vous apprennent que vos meilleurs amis se font un petit (bien petit!)
revenu, en vendant ceux de vos livres que vous leur avez envoyés avec
des dédicaces tendres?»
--«Ceux-là sont les plus gentils--dit Robert de Montesquiou--ils vous
apprennent ainsi indirectement, et sans y mettre de malice, qu'ils ont
eu l'esprit de substituer à l'ennuyeuse lecture de nos oeuvres, le
plaisir qu'ils nous doivent, d'avoir humecté leur mouchoir d'un parfum
nouveau, ou d'avoir fumé, grâce à nous, un bon paquet de cigarettes.»
--«Vous oubliez--dit Myrtil Trust--le groupe (heureusement restreint!)
de ceux qui vous écrivent pour vous demander vos livres, mais qui ne
vous donnent pas signe de vie, après les avoir reçus. Cela veut-il dire
que le livre est mauvais, ou que le lecteur est mufle?»
--Delphin répondit: «peut-être les deux».
--«Il y a cependant des exceptions à la règle--dit Timon.--Je veux dire
que l'on peut quelquefois paraître dans son tort, sans l'être tout à
fait. En voici un exemple.
«Il m'est arrivé une histoire assez délicate avec une aimable dame,
peut-être victime des raisons sociales, ou peut-être sincèrement abusée,
je n'ai pas encore bien démêlé lequel. Ce qui est certain, c'est que,
lors de son arrivée à Paris, (c'était une étrangère de marque) elle
avait paru digne d'appeler dans sa demeure, et d'y réunir, ce qui en
valait la peine; au lieu de cela, le compte rendu de ses réceptions ne
tarda pas à révéler qu'elle ne recevait que des sots et des snobs.
Quelqu'un qui avait, avec elle, son franc-parler, lui dit, un jour, avec
une drôlerie réelle, mêlée de feinte niaiserie: «pourquoi donc, Madame,
ne recevez-vous que des bonnes?»
«Moi qui ne me jugeais pas autorité à lui adresser une critique si
directe, je me trouvai un peu embarrassé, le jour, que je reçus de la
dame un petit volume, qu'elle avait cru devoir publier pour faire comme
tout le monde. Selon ma coutume de franchise, je répondis ce qui me vint
à l'esprit, dont je m'aperçus, avant de le mettre à la poste, qu'il
valait peut-être mieux ne rien écrire du tout, parti auquel je me
rangeai, et que des gens de goût, je veux le croire, approuveront, quand
il sauront que mon premier jet m'avait inspiré ce qui suit:
Madame,
«En lisant, dans les feuilles, le nom des personnes qui se vantent de
vous voir les accueillir, j'ai compris que ce qui vous en donnait le
courage, c'était la pensée des heures que vous employez si bien,
lorsque vous les passez loin d'elles.»
Un de nos solistes continua:
--«J'ai encore reçu, d'un Monsieur Bonté, un livre sur la beauté.
L'association me semblait heureuse. Il y manquait cependant quelque
chose, la dédicace à laquelle j'avais droit. Mais ce n'est pas tout,
l'auteur s'était encore privé d'une autre forme de beauté, même de
bonté, en faisant honneur à Monsieur Bourget, de l'épigraphe qu'il
avait choisie pour son volume. Attribuer à l'auteur de _Cruelle
Énigme_ ce qui est de l'auteur de _Salammbô_, ce n'est pas du tout
rendre à César, ce qui appartient à César, c'est plutôt donner à la
flûte ce qui vient du tambour.
«Pour être, heureusement, assez rare, une telle erreur n'est pas sans
précédent. J'en connais une autre, celui-là, de Monsieur Duret, qui
signe Whistler, sur la couverture du joli volume, consacré, par lui, à
ce Maître, un texte célèbre, lequel est de Keats, «_a thing of beauty
is a joy for ever_». Il est vrai que ce mot, le grand artiste de
Chelsea le répétait souvent, mais il ne s'en attribuait aucunement la
paternité. Ses mots lui suffisaient. Ils lui suffisent toujours.
«C'est encore Whistler qui disait de certains jeunes peintres: «ils
rentrent chez eux pour faire un Whistler avant leur dîner». Les jeunes
gens d'aujourd'hui rentrent chez eux pour faire, avant leur dîner, un
Blake, un Beardsley ou un Bakst. Je n'en vois pas qui s'en tirent.
Entre les décors de _Saint Sébastien_ et ceux de _Pénélope_, je vois,
au contraire, toute la distance qui se creuse entre un dessin de
Maître et une image d'Épinal. La mise en scène de _Nocturnes_ de
Monsieur Debussy n'est qu'un maladroit enfantillage, qui a fait grand
tort au théâtre Astruc; et quand ce que j'appellerais volontiers
l'«École du Chiffon» secoue là-dedans tout le rayon de la mousseline
de soie, je songe que l'on peut admirer cela, les jours d'exposition,
dans les Grands Magasins, sans payer de place.
«Costumes et accessoires n'ont pas plus de chance dans leur naïveté
prétentieuse. Les premiers sont aussi poncifs, aussi pompiers que le
furent les toilettes des dames des _Huguenots_, dans la salle de la
Rue Le Peletier. Les demoiselles en vert billard, qui se trémoussent,
on ne sait pourquoi, sur le côté droit de la scène, pendant que la
Reine tisse le linceul, sont aussi laides que ridicules, et pas le
moins du monde Homériques. Tout cela est frappé de stérilité, de
comique et de mort, comme tout ce qui, pour avoir vu, sans la
comprendre, une construction grande et belle, s'imagine la reproduire,
en mieux, avec des cartes et des allumettes. A peine Mademoiselle
Duncan a-t-elle dansé le pas de la Joueuse d'Osselets, ou Madame
Pavlova, «le Cygne», de Saint-Saëns, que d'innombrables jeunes
personnes vous proposent, de bonne foi, de venir, pour un cachet
raisonnable, gâter un après-dîner, en jonglant avec des cerises en
celluloïd, ou en simulant des poses de volatiles, qui n'ont plus rien
de l'oiseau de Léda, mais tout de l'oie du Frère Philippe.
«Quant à l'arc d'Ulysse, il me fait penser à ce pistolet d'enfant,
dont le projectile, sous forme d'un liège attaché d'une ficelle,
partait avec un bruit de goulot qu'on débouche. Souvenez-vous de l'arc
de Saint Sébastien. Il était beaucoup plus grand que Madame
Rubinstein, elle-même combien de fois plus grande que l'arc d'Ulysse!
*
* *
Ces propos amenèrent à parler du «Genre Martine». Madame Boose parut
croire qu'il s'agissait d'un genre créé par la Comtesse René de Béarn et
tout de suite voulut l'adopter. On la détrompa. C'est d'un magasin
décoratif outrancier qu'il était question; quelque chose en barbare, de
ce que Liberty représentait, à Londres, en suave, il y a une trentaine
d'années.
--«Assez d'art décoratif comme ça!--cria Burin--ce qu'il faudrait
inventer, c'est un art _dépuratif_, qui commencerait par nous purger de
cette esthétique pour nègres.»
--«Votre comparaison, qui peut sembler désobligeante--dit Timon--est
seulement exacte; il ne s'agit que de la prendre en bonne part. Je suis
allé une fois dans cette boutique, avec Aromesti, qui m'y amena; j'y ai
aperçu la Princesse de Léon, qui est belle, mais d'une beauté sans
relation avec ce décor, et que je me serais bien plutôt représentée dans
la galerie de Georges Sortais, entre des Largillières authentiques. Si,
au contraire, j'avais rencontré, parmi ces comptoirs de coquillages, de
verroteries, de fleurs aveuglantes et d'étoffes criardes, des
personnages de Gauguin mangeant des fruits de Cézanne, il y aurait eu
accord entre les figures et les fonds. La prédilection de certains
amateurs pour des toiles brutales, des couleurs choquantes, des formes
simplifiées, devait conduire à transposer cet art dans l'ornementation
domestique.
«J'ai encore visité deux de ces _shops_, l'ensemble m'a paru plutôt
précaire, et je l'avoue, surtout Suisse. Je me croyais dans un hôtel de
Zurich, ou de Pontresina: mêmes stuquages nus, mêmes parois terre-cuite,
aux festons tête-de-nègre; mêmes ornements de cuivre, encastrés dans les
boiseries, sans omettre le retour du noir, parmi la palette fraîche, du
noir banni par Boucher, ramené par Whistler, porté sur la scène par
Benois, et sur les murailles, par Romaine. En somme, supprimez Guillaume
Tell et Madame Brooks, l'art surdécoratif contemporain n'en mènera pas
large, et même «s'écroulera misérablement», comme fit la divinité
d'Henri Heine, quand expira la mensualité, que lui servait le Roi
Louis-Philippe.
«Maintenant, je ne sais pourquoi le pays de Freudeberg et de Mind, de
Boecklin et de Segantini, fait encore sourire, lorsqu'on parle d'art, et
continue de représenter, aux yeux de la plupart, une pépinière de
sculpteurs d'ours, de chalets et d'edelweiss; le fait est que mon guide
me prit à part, sur la fin de notre visite aux galeries précitées: «une
autre fois--me dit-il gentiment--ne parlez plus de la Suisse.»
--«Vous m'étonnez avec vos doléances sur l'art décoratif--dit Raoul
d'Hyères--je croyais pourtant que le messie du genre était venu; ne
serait-ce donc par hasard que son Antechrist? Voilà pourtant ce que j'ai
lu, ces jours derniers, dans une feuille infaillible, à propos d'une
pièce en vogue: «de l'art, si humainement utile, et si noblement beau,
des costumes, que pourrais-je bien vous écrire? Ils sont l'oeuvre de
_l'artiste inimitable_ qui a pris à la gorge le mauvais goût, et l'a
étranglé, grâce aux dieux! Ce _créateur inlassable de merveilles
savantes_, j'en parlerai certes, un jour, bientôt, et longuement, et
avec joie. J'aurais trop de choses à dire ici, et vous verrez!»
Qui ça peut-il bien être?
Je voudrais le connaître
Pour le voir et savoir
Si l'on peut conserver encore un peu d'espoir.»
--«Vous parliez tout à l'heure de Madame Brooks,--dit Madame Edouard
Delphin--vous savez que son portrait de d'Annunzio vient d'être acquis
par le Musée du Luxembourg; comment le trouvez-vous?»
--«C'est toujours la même façon de soulever les voiles que l'expression
jette sur les troubles intérieurs. Jamais à une telle façon de
comprendre la peinture, les circonstances n'avaient offert un pareil
champ d'expériences. L'homme qui a le plus exalté l'allégresse vitale et
dominatrice, devait contenir le plus de douleur secrète. Son image, non
pas artificielle, comme la plupart des images, mais véridique, devait
révéler cela. Elle le révèle. Sa bouche est la propre bouche du _de
Profondis clamavi ad te, Domine!_ mais ce _Dominus_-là, c'est le
Seigneur Amour. Et cette ambiance, contenant autant de gris que celle de
la Joconde renferme d'azur, démontre que l'atmosphère même est
démasquée. Puis, dans le fond, cette vague qui se brise contre une
estacade, que veut-elle signifier? Les glaciers de la Florentine
allégorisaient sa froideur; les embruns du Florentin traduisent la
fatigue de l'assaut, la rupture de l'élan, la tristesse de l'effort;
autant dire: la misère humaine.
«Et ce n'est pas sans dessein que j'ai rapproché ces deux oeuvres, si
dissemblables, en apparence; _Joconde_, vous le savez, est un nom des
deux sexes, comme celui de l'Automne. Or, voyez cette petite main,
n'est-ce pas une main de femme? Il faut une main de femme, pour
caresser, et pour briser, aussi bien les cordes des lyres, que les
cordes des coeurs.»
*
* *
Cette parenthèse lyrique, une fois close sur ce point d'orgue
impressionnant, nos bergers en revinrent à leurs moutons qui, on le
voit, étaient des moutons enragés.
--«Je ne sais qui montrait un jour, à Whistler--reprit Lady Lilith--une
tapisserie destinée à un siège. Elle représentait un vase de fleurs. Un
logicien argumenta: «pour que ces fleurs coupées restent fraîches, il
doit y avoir de l'eau dans ce vase, donc ceux qui useront de ce
fauteuil, éprouveront la sensation de s'asseoir dans l'eau.» Le malin
Jimmie répondit: «laissez-les s'asseoir dans l'eau.»
«Ce mot s'applique à beaucoup de manifestations actuelles. J'ai vu, chez
Mademoiselle Sorel, toujours si intelligemment éprise d'associer aux
acquêts du passé, les acquisitions de l'avenir, j'ai vu un vase
lumineux, dans lequel il y avait dis-je, trois lis. Cela me fit
souffrir; il me parut que ces lis en faisaient autant. Des lis dans du
feu, pourquoi? Ils me faisaient penser à Ananias, Mizaël et Azarias, les
trois enfants dans la fournaise. Je ne goûte pas davantage ces fruits de
verre multicoloré qui servent maintenant à tamiser la lumière: les
fruits ne sont pas faits pour éclairer, ils sont faits pour être mangés.
«Philibert de Clermont-Tonnerre et Monsieur Corpechot sont des hommes
d'esprit. Or, ils prétendent renouveler l'art des jardins, et commencent
par infliger à de belles pelouses, la présence d'objets qui ne
rendraient envieux, ni l'ombre de Tuby, ni celle de Regnaudin. M'est
avis qu'ils auront affaire à Monsieur de Souza, qui viendra les rappeler
à l'ordre, au nom de la «Société pour la protection des paysages.»
Madame Gyspa répondit:
--«Les contemporains jouent de l'existence comme ces téméraires
pianistes qui changent les mouvements des morceaux, ils _déplacent
l'expression_. Une dame que Dieu avait créée pour être une hôtesse, veut
être une poétesse. Une mauvaise muse de plus, et une bonne amphitryonne
de moins, car l'une compromet l'autre. Et cela dans toutes les branches.
«L'esprit qu'on veut avoir gâte celui qu'on a» est un vers connu et une
vérité vraie. Et pourtant, quelqu'un me le faisait observer, nul ne veut
plus être loué pour les qualités qu'il possède; cela lui semblerait
aussi désobligeant et aussi niais que de s'entendre féliciter parce
qu'il a pris son tub. Ce que l'on brûle de voir exalter, c'est son
vilain chapeau, sa robe horrible, ou son affreux complet, sans doute à
cause de l'espace qui se creuse entre l'idée de louange, et ces objets
innommables, et que de combler un espace est toujours flatteur.
«J'ai connu un monsieur qui venait de construire sa maison. (Il aurait
écrit son _home_.) Ayant fait fortune dans l'hôtellerie et la nouveauté,
une double logique semblait lui conseiller de donner, à son logis, le
nom de «Château Pot-au-Feu» ou «Villa Madapolam». Il la dénomma
_Sea-cottage_. Où l'anglais va-t-il se nicher? Après tout, pour être
comiques, ces anomalies sont explicables. Quand on quitte ses habits de
travail, ce n'est pas pour en mettre qui leur ressemblent. Un autre
homme de ma connaissance, grand financier, celui-là, s'entendait
reprocher de ne réunir, dans ses galas, que des invités d'un groupe
différent du sien. Il en donna cette raison, peut-être judicieuse: «nos
parents n'ont pas assemblé de telles richesses, dans le but de nous
voir, pour toute récompense, régaler les fils de leurs employés.»
«Je connais deux Israélites, qui devraient s'appeler Moïse et Aaron; ils
s'appellent Pierre et Paul, deux noms de saints. Pourquoi? car ce sont
précisément deux de ces noms que nous appelons noms de baptême. Toujours
pour les mêmes motifs: goût de la contradiction, plaisir de l'anomalie.
Une fiancée m'écrit qu'elle épouse un Monsieur Abraham,
qui--ajoute-t-elle--«n'est pas Juif». Il est dans son tort. Je sais, de
même, une demoiselle Jacobs (n'oubliez pas l'_s_!) qui joue, dans le
catholicisme militant, un rôle appréciable.»
--«Pourquoi voulez-vous empêcher les gens de se payer votre tête, ou de
vous en donner à garder, si ça les amuse?--dit Castelnaudary.--J'ai
l'honneur d'être quelquefois reçu par une demoiselle, qui reçoit
elle-même tous les jours, dans les environs de cinq heures, un homme
différent. Ce qui ne l'empêche pas de vous répondre, chaque fois que
vous lui demandez une chose qui l'ennuie: «j'aimerais mieux me faire
cocotte.» Je l'approuve de dire cela, si elle se met dans l'esprit de
passer pour vertueuse. Quand ces mots ne persuaderaient qu'une personne,
ce serait autant de gagné. Celle-là veut bien donner dans le paradoxe;
mais elle exige aussi de donner dans le mille.»
--«Ne dites pas de mal des cocottes--clama Pugnax--elles restent
sentimentales et, par suite, capables de se laisser suborner _in
extremis_. J'en ai connu qui se sont fait arracher de jolis petits
testaments (dirai-je des testamenticules?) dont les termes éloquents
sont malheureusement voués à l'oubli, parce que, je ne dis pas les
locataires, mais les _légataires_ à la nuit ne les portent pas au jour,
les timorés et les ingrats! J'en sais même un qui envoyait une vieille
dans des maisons où il n'y avait pas d'ascenseur pour réclamer des
objets qu'elle avait jadis donnés, et qu'il prenait à cet homme délicat
la fantaisie de ravoir.»
--«Ces cocottes ont d'autant plus de mérite qu'elles sont souvent à
plaindre--dit Timon.--Quelqu'un me parlait, l'autre jour, de l'une
d'elles, qui reçoit deux mille francs mensuels d'un jeune homme destiné
à jouir d'un demi-million de rentes. Mon secrétaire, à qui je contais la
chose, conclut assez comiquement: «il ne se ruinera pas.»
«Ce secrétaire est un garçon bizarre de qui je noterais quelques
singularités si, par hasard, il venait à mourir. Je l'ai entendu
proférer des paroles surprenantes. Une fois que je pénétrais, avec lui,
sous les voûtes d'une abside, je le vis plonger sa main dans le
bénitier, mais sans accomplir le signe correspondant et pieux qui devait
en résulter. Comme je lui faisais observer l'inutilité de son acte,
ainsi réduit aux prémices, il s'en excusa dans ces termes:
«c'est--dit-il--tout ce que je sais faire dans les églises.» Il ignorait
que l'on pouvait encore y donner des rendez-vous d'amour et dormir au
prône.»
--«L'état de choses qui vous afflige--dit l'abbé Lorgner--tient tout
entier dans la parole des Saints Livres, sur le danger de mettre du vin
nouveau dans les vieilles outres. Les peuples neufs créent,
naturellement, des manières d'être, des usages, des façons de sentir, de
penser, d'agir qui, venant d'eux, leur conviennent. L'échange en est-il
favorable? Il en résulte que le monde perd son aspect de livre d'images
variées, que le voyage aimait à feuilleter; et que le voyageur arrive à
Tokio pour retrouver le chapeau-melon, qu'il porte lui-même.
«Cet inconvénient n'est pas le pire. Les pièges que notre cher
Vieux-Paris, rajeuni dangereusement, tend à nos pas, depuis quinze
années, font regretter les promenades sans circuits, sans cahots, sans
fondrières. Encore si ces transformations entraînaient une prospérité!
Je ne l'entends pas dire. Notre ville et ses progrès ressemblent à ces
vieilles coquettes (passez-moi la comparaison) dont les corsets
déplacent les organes, qui s'en trouvent mal; et toutes fières d'avoir
abaissé leur taille, ou relevé leur croupe, elles partent pour une fête,
où la Mort les attend, sous forme de péritonite ou d'embolie.»
Ces deux mots entraînèrent nos gens sur le terrain d'Hippocrate.
On parla de la greffe humaine, et des applications, que les
«physiologistes réveillés»--selon l'expression même de Wells--se
décidaient à donner au célèbre roman de ce maître. Un mioche américain,
né borgne, venait de recevoir en cadeau, pour ses étrennes, un oeil de
porcelet, qui reprenait à merveille. Tout de même, la chose abondait en
rêveries. Supposez que cet enfant ait été Saint Antoine; sa
prédisposition à un campagnonnage qui répondait à ses vues, pouvait
s'accommoder de l'opération; mais que ce fût l'autre, celui de Padoue,
une telle métamorphose ne l'exposait-elle pas à ne plus faire retrouver
que des objets malpropres? «Il aime ce qui sent mauvais...» aurait-on
dit de lui, comme de Dingo, de célèbre mémoire. Cela n'empêche pas ce
quadrupède peu dégoûté de nous avoir donné bien des leçons de morale.
Celle qui couronne le livre, la leçon sur l'_ingratitude_, qui aurait dû
avoir tant de retentissement si l'on avait soulevé les masques, est
admirable de mesure dans la flagellation et de dignité dans la semonce.
Personne ne broncha; le monitoire passa inaperçu, sauf de quelques yeux
clairvoyants. Ils suffisent aux vrais redresseurs, qui n'opèrent
réellement que pour ceux qu'ils visent. Le public, lui, aime les
masques, et les rattache au besoin; il tient aux marques, lesquelles,
seules, le guident; il n'aime pas qu'on les lui change, et n'admet pas
qu'on lui prouve qu'une liqueur, une fois lancée, n'associe pas toutes
les vertus du «double zéro» à toutes les forces de la «fine».
Quant au nez fabriqué avec un sternum--pour en revenir à la Greffe--je
laisse à juger du flair de celui-ci.
--«A ces sautes de notre thérapeutique--dit Ghezo--j'attribue une part
de l'hésitation du public, devant la dernière pièce de Bataille. Un
scrupule de délicatesse très compréhensible, bien marqué chez l'auteur,
par sa tendre visite au cimetière de Passy, indique son naturel désir de
donner satisfaction à une mère plaintive, mais ne donne pas le change
sur sa véritable visée, qui est de porter au théâtre un cas fameux,
entre tous, dramatique, et si spécialement du ressort de sa notation
incisive! Ce fut, de tout temps, le droit, disons le devoir des
écrivains, que cet échange entre l'art et la vie. Seulement, tout de
même, ce scrupule paraît, cette fois, gêner l'artiste, qui s'en tire en
postdatant les scènes. Mais le procédé creuse des vides, en même temps
qu'il fait surgir des obstacles.
«D'abord, afin de démarquer le sujet, en le rajeunissant, le voilà situé
dans un décor aigu de la progéniture Beardsleyenne. C'est difficile,
pour un personnage de Julian, de se reconnaître sur ces tentures-là. On
peut le regretter, car le dramaturge lui-même, en dépit de son acuité,
ignore à quel point les circonstances lui avaient préparé, dans son
interprète, un presque-sosie de son modèle. Il résultait de tout cela,
de l'anachronisme, d'où naissait un malaise.
«Le rapin arrivé, même consacré, qui fait des plaisanteries sur
Jésus-Christ, datait de Gavarni, déjà, et florissait en 78. Il jure sur
les fonds d'or qui servirent à l'Angelico, et parmi les coupes, dont le
Nazaréen aurait changé les fruits de cristal en louables abricots
crottés, ou en pommes de reinette.
«Mais ces _desiderata_ ne sont rien, à côté de ceux qu'entraîne le
«progrès de la science»; où les autres forent quelques trous, celui-là
creuse des abîmes. La pauvre jeune peintresse, qui se livrait
furieusement à la vie, par horreur de mourir, aujourd'hui ferait sourire
le Docteur Moreau; elle en prendrait à son aise, comme une asthmatique
de ma connaissance, qui se laisse ouvrir le thorax, quand sa respiration
la gêne. Je connais telle autre patiente qui, pour une otite, enlève son
oreille, la pose sur un guéridon, et désireuse de ne rien perdre d'une
conversation, prête aux propos, non l'organe manquant, mais le tympan
qui subsiste, et charme les assistants par ses répliques variées.
«Miss Phalène, afin de gagner du temps pour faire un mariage de raison,
et mourir centenaire, donnerait l'ordre d'extraire ses poumons, de les
aérer, de les épousseter, une heure, pas davantage; ayant du monde à
dîner, elle ne saurait faire attendre le coiffeur, qui viendra pour lui
mettre sa perruque bleue.»
--«Je connais le type--dit Albert Charmant--c'est la loufoque du
lancement, celle qui porte sa montre à son orteil et se fait peindre un
oiseau des Iles sur la joue gauche; mais il existe d'autres femmes,
d'autres dames; il y a la marquise de Juigné, la marquise de Moustiers,
qui fondent une ligue contre l'intempérance des atours. Seulement, ce
sont des modèles de Cabanel, du temps où triomphait le décolletage en
carré, lequel se porte maintenant... sur les chevilles.»
--«J'approuve les perruques de couleur--dit Ardent--parce qu'elles
insistent sur le côté artificiel du postiche. Il peut y avoir de très
jolies choses factices, à la condition de se donner pour telles. Voyez
les fausses fleurs japonaises, ce sont des bibelots charmants, qui ne
prétendent à rien d'autre; tandis que, dans cette branche, une servile
imitation de la nature ne donne, chez nous, que des résultats trop
ambitieux, jamais complètement atteints, qui déçoivent et déplaisent.»
--«Je vous attendais là, Messieurs--dit Madame Elphaige.--Exclure de vos
charges et de vos plaidoyers, notre sacro-sainte toilette, serait, il me
semble, nous manquer de respect. Vous ne le voudrez pas. Donnez donc
libre cours à vos dithyrambes, ou à vos réprimandes. Par exemple, je
vous avertis que celles-ci, pas plus que ceux-là, n'obtiendront d'effet.
Les dimensions de nos aigrettes et de nos panaches ne sont pas plus
soumises au désir des spectateurs de ne rien perdre des pièces qui
meurent faute d'assistants, qu'elles ne sont subordonnées à notre désir
de ne pas épousseter les plafonds. Seules, les omnipotentes volontés des
tout-puissants fournisseurs qui veulent, en élaguant ou en élargissant,
faire réformer la commande de la précédente année, ont voix au chapitre.
Ajoutez donc, ou retranchez à ce fameux chapitre des chapeaux qui
manque, dans Aristote, toutes les additions qu'il vous plaira, nous n'en
avons cure; mais il nous divertira de vous entendre divaguer, sur le
sujet, comme les vagues au pied des dunes.»
--«J'ai reçu dernièrement--dit Abel Bellard--un questionnaire sur le
sujet. Or, cet interrogatoire ne demandait pas: «comment la Femme
doit-elle se vêtir?» Il formulait, ou peu s'en faut: «de quelle
mascarade doit-elle s'inspirer?» Là réside le mal, et c'est un grand
malheur.
«Quand la mode devient folle, ainsi qu'elle a fait depuis des années
(car, on a beau dire, elle ne l'a pas toujours été) les points sur
lesquels elle se manifeste, deviennent pareillement fous; et comme ce
sont tous les points, le monde, la ville, le salon, la rue, les endroits
privés, le lieu public, et jusqu'à l'église, vous conviendrez que l'oeil
peut s'en plaindre, non moins que cet oeil intérieur qui s'appelle _le
goût_.
«Voir (l'occasion n'en manque pas) une pleureuse, en Roxane de crêpe
anglais, suivre une dépouille chérie, me cause un étonnement aussi
pénible que de lire, comme je le fais, chaque jour, indignement
rapprochés dans la même rubrique d'un quotidien, sous le titre de _la
journée_: «OBSÈQUES, basilique Sainte-Clotilde, dix heures, inhumation
au cimetière Montparnasse. THÉ DANSANT, Washington Palace, orchestre
Boldi.» Voilà vraiment une journée bien employée!
«Ce que j'appellerais volontiers _l'indécence par juxtaposition de mots,
qui ne peuvent se rencontrer sans se choquer_, n'est, hélas! pas rare.
Mais ce qui dépasse la surprise, même la colère, de toutes les
proportions du sourire, c'est l'étonnante inconscience avec laquelle le
reportage associe ces noms «Marie-Madeleine» avec les termes «Casino
municipal de Nice.» Comment ne pas croire rêver, en lisant des choses
dans le goût de ceci: «Marie-Madeleine, en dépit (pourquoi pas plutôt:
_au dépit_?) des divins personnages qui s'y meuvent, et de l'atmosphère
d'Évangile (!) qui l'enveloppe, est une oeuvre dramatique.»--Qu'est-ce
que cela peut bien signifier? quels personnages pourraient, à ce point,
créer _une atmosphère de drame_?
«C'est en dramaturge que Mæterlinck s'est penché (pourquoi pas plutôt:
_a levé les yeux_?) vers le drame du Golgotha... c'est en constructeur
de théâtre (_est-ce suffisant?_) qu'il a appelé Lazare hors de son
tombeau.»--Lazare a entendu _certaine voix_, qui lui permet, sans
manquer de politesse, de ne plus répondre à l'appel des «_constructeurs
de théâtre_».
«Je pensais à tout cela, l'autre jour, en écoutant l'admirable et
charmant discours de Barrès, à propos du Maître des Jardins Français,
page ordonnée comme un parterre, phrases savantes comme des boulingrins,
périodes claires et ombreuses comme des xystes. Quand il en vint à ce
passage réconfortant: «nous avons épuisé les égarements de la folie et
les attraits du désordre», je songeais à bien des choses, notamment à la
Mode. Je me disais qu'elle aussi, qui avait été un jardin, un noble et
charmant jardin Français, était devenue, sous le fâcheux et inconscient
ascendant des agitateurs irréfléchis, ou mal inspirés (parmi lesquels
les pâles et pauvres imitateurs de Beardsley ne sont pas les moins
déplorables) était devenue, dis-je, un jardin turc, chinois, cosmopolite
et carnavalesque, un jardin de Courtille, où l'indécence le dispute à la
laideur.»
--«C'est exact--continua Paul Centule--de jeunes demoiselles, dont la
maman, la dernière, porte encore une jupe bouffante, en soie gris-fer,
apparaissent dans une soirée, vêtues en Circassiennes, et dansent le pas
de l'Ours, devant leur mère qui ne pense pas à mal, mais seulement à
Berne.
«Ce malheur des toilettes date du jour où les dames ne sont plus allées
chez le marchand d'étoffes, pour choisir le tissu et les garnitures, et
examiner les patrons, décider la coupe. Au lieu de cela, les vendeurs
d'atours sont devenus des maîtres de ballet, chez lesquels vous voyez
des ouvrières en modes s'avancer du pas de Mademoiselle Duncan, pour
faire valoir les gazes.
«Il devait en résulter ce qui est advenu des _livres d'adresses_, dont
vous parliez tout à l'heure: les premiers se contentèrent d'indiquer les
domiciles; mais les autres ont dû renchérir.
«De même il a fallu encore surpasser les habilleuses dansantes.
Aujourd'hui on leur adjoint une musique dans le goût de la façon, dans
le ton de l'étoffe, et Arthémise choisit son deuil aux accords de la
_Marche funèbre_ de Chopin, tandis que la phrase, ensemble voluptueuse
et pure, composée pour l'oiseau de Léda, par le Maître de la _Splendeur
vide_, apparaît d'un grand secours, pour Iphigénie, dans le choix de son
voile nuptial et les blanches combinaisons de sa toilette de mariée.»
--«C'est une illusion--dit la Princesse Rosesco--d'imaginer que la Mode,
non seulement doive, mais puisse même être créée par les peintres. Le
contraire serait plus juste. Ils sont là pour la reproduire, non pour
l'engendrer. Les vrais, les seuls créateurs de la Mode sont les
modistes, auxquels il est parfaitement permis de se montrer des
artistes, et de talent, et de génie, mais dans leur genre, et aussi
incapables de produire un tableau, que les peintres, une toilette. Deux
exemples encore.
«Monsieur de La Gandara, sollicité pour une combinaison de cet ordre,
s'en tire en envoyant un croquis, dans lequel je défie bien de dénicher
la moindre indication pour un ajustement. L'artiste prouve ainsi qu'il
est de mon avis, ce qui ne m'étonne pas, et ne me fâche ni pour lui ni
pour moi; il envoie ce qu'il sait faire, un joli dessin.
«Monsieur Bakst, dont l'art agit si fortement, du moins sur les coloris
actuels de la Mode, envoie, lui, un modèle bien trop circonstancié,
puisque cette fantaisie géométrique rencontrera certainement une adepte
convaincue pour le réaliser, et que la mode n'en est rien moins que
belle.»
--«Je ne sors plus guère--dit Anastase Gallo--cela m'expose, quand je
fais une exception, à commettre d'étranges gaffes. Dernièrement, je suis
allé chez la Comtesse d'Alcarazas, assister à l'une de ces
émoustillantes réceptions, dont elle a le monopole. A peine avais-je
pénétré dans la salle de bal, que mes regards furent attirés par la
jambe de Madame Betsy-Clarmont, ce qui me fût agréable, mais, en même
temps, me scandalisa un peu. Je me penchai vers une demoiselle de ma
connaissance, bien connue pour sa piété exemplaire, et lui dis à
mi-voix: «il me semblerait urgent d'avertir Madame Clarmont qu'elle
montre sa jambe; admettez-vous de vous charger d'une commission, à ce
point, délicate?--La jeune dévote me répondit très haut, en riant
beaucoup: «c'est la seule de nous, qui n'en montre qu'une.»
«Cette réponse me fit ouvrir l'oeil, un oeil que j'employai tout de
suite à m'apercevoir que ma voisine portait une robe, dont le corsage
était ouvert, dans le dos, jusqu'à la ceinture; on aurait pu lui enlever
un rein, sans qu'elle s'en aperçut. Tout le monde l'aurait vu; mais elle
ne s'en serait pas doutée.
«Et comme cette demoiselle, si bien renseignée, mais si peu vêtue,
n'était plus de la toute première jeunesse, j'en conclus que c'est dans
ce costume-là que les pucelles assistent désormais au Catéchisme de
persévérance. Je plains les abbés vertueux, qui ne me paraissent le
céder en rien au fameux Robert d'Arbrisselles; mais je n'en pense pas
moins que la chose pourrait bien ramener quelques égarés dans le giron
de Notre Sainte Mère l'Église.»
--«J'assistais à la soirée dont vous parlez--dit le Prince de
Belval--les Grands Ducs y foisonnaient, et l'on voyait de jeunes
arrivistes (pas du tout, d'ailleurs, si jeunes que ça!) entrer dans la
danse, en entraînant une Altesse, comme un toutou détale en s'adjugeant
un lardon, ou un chat qui chipe un morceau de mou.»
--Cyrille intervint: «j'ai lu, dit-il, récemment, dans une lettre rendue
publique, une ligne qui m'a paru pleine d'enseignement, non moins que de
malice. Elle parlait du salon de Madame S... et le déclarait «_l'un des
plus corrects de Paris_.»
«Qui était Madame S..., nul ne le savait; mais ce qu'il y a de plus
étonnant, nul ne désirait le savoir. Pourquoi? Est-ce que _la
correction_ n'attire pas? Peut-être. Le certain, c'est que ce qui
attire, c'est _le maximum des genres_. Or, il résultait, de la phrase de
l'épistolier, qu'il pouvait, qu'il devait y avoir un, ou plusieurs
salons plus corrects encore; et c'est, d'abord, de ceux-là qu'on aurait
voulu analyser l'atmosphère de _cant_, de gêne et de gourme. Mais ce
n'était pas tout. Ce qui résultait de la mention (et de bien plus
important), c'est que tous les salons n'étaient pas corrects, et pour le
coup, cela renversait toutes les idées des personnes qui, jusqu'alors,
s'étaient imaginées que le substantif en question impliquait l'adjectif
en cause, à savoir: que le vocable _salon_ signifiait précisément
_endroit correct_.
«Il y avait les offices et les cuisines, où des Frontins effrontés
pouvaient aborder sans correction des Cataus éhontées, mais le salon,
n'était-ce pas le lieu où Dorimène se voit présenter Monsieur Jourdain,
gonflé de se sentir là, et bredouillant, après trois révérences, qui
font se rompre quelques mailles de plus à chacun de ses bas: «belle
Dame, vos beaux yeux me font mourir d'amour»?
«Eh bien! non, pas du tout, un salon pouvait très bien ne pas être cela;
et le pire, c'est que, sur cette découverte, un désir de fréquenter à
nouveau les salons, s'emparait de ceux qui les avaient désertés depuis
longtemps, à la condition qu'on leur indiquât tout de suite celui
d'entre eux que pas un autre ne pourrait surpasser en incorrection, et
cela, sans conteste. Il y eut des _ex æquo_.»
--«Vous me faites souvenir d'un soir mémorable--dit Timon--le seul qui
m'ait donné de rencontrer Toulouse-Lautrec. L'un d'entre nous eut la
curiosité de connaître l'opinion de ce grand artiste, sur une de ces
soirées mondaines qu'il fréquentait peu. Celle qui nous réunissait chez
un ami commun, groupait de respectables ménages d'artistes, les maris
causant et fumant, les femmes assises dans de beaux fauteuils. Le
curieux qui avait pris l'avis du maître, revint plus que penaud, à peine
certain de n'avoir pas, en époux outragé, à lui demander une réparation
par les armes: «savez-vous--nous dit-il--ce que cet étonnant personnage
a eu le toupet de me répondre, en témoignant de son contentement, et
comme il aurait donné un _approbatur_: «c'est très bien, ici, on se
croirait...»--Je ne veux pas dire où il se croyait. Il a voulu revenir
le lendemain.»
«Ce n'est du tout aussi commode que vous paraissez le croire--continua
Timon--de savoir si l'on a un salon correct ou incorrect. Cela peut
dépendre des jours, ou du caprice, à moins que ce ne soit de
l'inadvertance ou de l'émancipation d'un des conjoints.
«J'accepte, la semaine passée, l'invitation d'un charmant ménage... que
je trouve se disputant, dès le début de la soirée. Madame en veut à
Monsieur d'avoir--dit-elle--invité «trente _chameaux_, dont elle n'avait
que faire.»
«Je compte les arrivants, nous sommes juste trente et un, déjà. Inutile
de dire que je me tiens pour _le trente et unième_, doué de toutes les
grâces et de toutes les vertus, que le monde se dispute, sans les
épuiser. Je regarde les autres. Ils répondent au signalement donné par
Madame, à qui je dois, en dépit de mon désir de la contredire par
politesse, donner, hélas! raison.
«Elle m'écrit, le lendemain, pour me parler de sa déconvenue. Je la
rassure. Trente c'était trop dire. Trois suffisaient. Et encore, l'un ne
représentait que la moitié d'un invité, le second que la moitié d'une
dame, le troisième que la moitié d'un dromadaire. Il n'y a que
demi-mal.»
--«Pour amusante qu'elle soit--dit Albin--votre interprétation manque
d'exactitude. En effet, la correction d'un lieu résulte beaucoup moins
des figurants qui s'y faufilent, que des amphitryons, même trop
indulgents, qui ferment les yeux sur ces arrivages. Donc le jeune ménage
dont vous parlez, Timon (si c'est celui que je crois), peut se consoler:
son salon est resté _correct_, en dépit des intrusions hétérogènes.
Admettez que des revers de fortune, ou des velléités de socialisme, lui
suggèrent le désir de recevoir, chez un bistro, divers apaches, comme
les aimait le frère de Lord Hertford, le célèbre milord l'Arsouille, ce
bistro deviendra immédiatement _correct_, parce que ce monsieur et cette
dame seront là, qui sont pleins de grâce. Je n'en dirai pas autant du
salon de Madame Boose; même les jours que toutes les couronnes ouvertes
ou fermées, comme la porte de Catulle et celle de Musset, s'y donnent
rendez-vous, ce salon n'en reste pas moins, ce jour-là, tout comme la
veille, _l'antichambre de la majesté_ et _le vestibule de l'importance_.
«Et puis, tout cela, c'est affaire de goûts, et quelquefois de rancune.
Un beau matin, je suis entré chez notre ami Martin de Rheingold, qui
jugeait avoir à se plaindre d'un compte rendu de soirée. Il criait à sa
femme, avant de monter en auto: «et surtout, ma chère, n'oubliez pas de
ne pas inviter Madame Estradère!...»--Elle l'avait fâché en mentionnant
un de ses dîners de deux cents couverts, et desquels les plats sont
minutés comme des morceaux de musique, dans les concerts bien organisés.
Il était dans son droit. C'est ennuyeux, quand on excelle à de
semblables réussites, de les voir relater dans le même article qui vante
les repas, où le principal rôle a été joué par une volaille au foie gras
venue de chez le traiteur.»
La Faculté, qui avait, un moment, tenu le corbillon, brûlait de le
reprendre. Le docteur Josquin y jeta encore:
--«Admirez la résistance des mondains. Ce qu'on a justement nommé «la
rage des bougies» (les bougies sont devenues électriques, aussi bien que
les cataplasmes) ne représente rien moins qu'une garantie de longévité.
Les vedettes invétérées du dîner en ville ne sont pas, seulement un
groupe, mais bien une troupe toujours sur la brèche...»
--Vous pourriez même dire: sur _la brèche-dent_...» risqua Edmond
Russell.
L'affreux mot passa inaperçu.
--Une troupe--continua Josquin--une troupe quotidiennement occupée à
enchaîner et à déchaîner les cinq actes du pot et du rôt, du sorbet, de
la poire et du fromage. Or, lequel de ces Alexandres de la mastication
voyez-vous jamais se faire remplacer, demander grâce ou relâche? Aucun.
Bien que les vedettes du théâtre soient résistantes, rien n'empêche de
prévoir, sur l'affiche du jour, une bande annonçant que le rôle
habituellement tenu par Mademoiselle du Minil sera doublé par
Mademoiselle de Laparcerie; mais, je vous le dis, en vérité, aucune
bande ne vous signifiera jamais que la Comtesse de Vère a été remplacée,
au pied levé (il faudrait: _à la fourchette levée_) par Madame Legrand,
née Fournès, qui a surpassé son modèle en mangeant un plat de plus, ou
que le rôle de S. A. La Princesse Cédrat a été tenu par Madame Delisle
(de Chio) qui n'a pas menti à ses origines.»
--«La seule manifestation raisonnable qu'ait, depuis longtemps, inspiré
la toilette--articula Claude Lebleu, qui n'avait pas pris garde à
l'incidente--c'est la malédiction publique d'Antoine, contre les
couturiers du théâtre, qui se substituent aux auteurs, les gênent, au
lieu de les servir, embarrassent les mouvements, au lieu de les libérer,
et donnent à une mère pathétique mais entravée, l'allure de Salammbô
jouant la scène des chaînettes.
«Les rédactrices, inconsidérément accréditées par certains journaux,
dont elles déshonorent les colonnes par un charabia qu'elles croient
exquis, aggravent ce danger, de toute leur cacographie: «On ne saurait
assez louer la psychologie fine et tendre de cette toilette», ose bien
écrire une de ces cathos du décrochez-moi-ça. Une autre parle des jambes
bien «gantées» de je ne sais plus quelle danseuse. Si les jambes se
mettent à être gantées, ce sont les mains qui seront bâtées, surtout les
mains qui écrivent comme ça».
--«A l'invasion de la scène, par les modes--dit Martin de Rheingold--il
faut attribuer une invasion corrélative, celle de la salle, par les
robes de théâtre. Des spectatrices inconsolables de ne pas figurer sur
le plateau, s'assortissent à ce qui s'y passe, et attendent l'entr'acte
avec impatience, pour exhiber, dans les couloirs, leur coiffure _à la
Pétrouchka_, ou leur _robe Putiphar_. Ces dames qui se résignaient
difficilement à déposer leurs chapeaux dans les vestiaires, y laissent
maintenant leurs chaussures, sans plus de manières, et sans même étonner
les gens, qui passent près d'elles, comme à côté de l'homme-nature ou de
pensionnaires de Kneipp.»
--«Excusez--dit Russell--un propos assez semblable à ces éclats de rire
de Monsieur de Bargeton desquels Balzac affirme qu'ils ressemblaient
eux-mêmes à «des boulets enterrés qui se réveillent». Ce qui me décide à
risquer ce beau reproche, c'est l'espoir que vous prendrez peut-être un
affreux plaisir à m'entendre vous conter la plus curieuse manifestation
qu'il m'ait été donné d'enregistrer, par rapport à ce prestige des
choses artificielles, dont vous parliez tout à l'heure.
«Cette preuve m'en a été fournie, dans l'ordre oculaire, par une jeune
personne que des revers de fortune contraignaient de donner des leçons à
un aveugle un peu plus âgé. Je ne sais ce qu'elle lui apprenait, mais je
crois savoir ce qu'il aurait voulu lui enseigner, lorsqu'il s'approchait
un peu trop près d'elle, au cours d'une démonstration. Comme elle était
vertueuse, et qu'il était sans audace, elle feignait de ne pas
comprendre, mais ne pouvait s'empêcher de souffrir, sous le regard fixe
des deux yeux de verre de son élève, lequel les avait, avant la leçon,
déposés sur une corniche, et qui paraissaient blâmer cette
institutrice-Lucrèce, de se refuser à donner un semblant de lumière, en
accordant un peu de bonheur».
*
* *
Nos raseurs paraissaient à bout. Il était temps. On ne parle pas non
plus comme ça. Ils dégoisaient des paroles, quelquefois intelligentes,
mais qui semblaient destinées à servir les rancunes d'un auteur un peu
hargneux, et désireux de dire leur fait aux gens, comme aux choses;
sortes de chrysostomes abusifs que la maîtresse de maison décida de ne
plus inviter.
La conversation devint ainsi que Madame Aubernon ne l'aimait pas, elle
devint, comme on dit, «générale»; ce fut encore plus affreux.
Naturellement le silencieux film ne fut pas oublié par nos claquettes.
Quelqu'un fit observer qu'autrefois (il n'y a pas encore longtemps)
c'était un rehaut, pour une affiche de spectacle, que de voir y figurer
le titre de _doyen_, en regard du nom d'un acteur célèbre. L'humanité
perd de son prestige en matière théâtrale. Aujourd'hui, c'est
pareillement un titre à l'attention et à la gloriole, que ce titre de
_doyen des cinémas_, non moins honorable pour une mécanique.
--Vous savez--dit Aromesti--comment l'on procède pour obtenir ces drames
exorbitants et muets, qui font se rencontrer, en quelques minutes, les
quatre points cardinaux, les quatre vents de l'esprit, les trois vertus
théologales, les sept péchés capitaux et les sept merveilles du Monde.
L'organisateur, à qui la chose coûte un million, mais en rapporte des
milliasses, fait reproduire des sites impressionnants, des portraits
sensationnels, des événements considérables, le tout, de préférence,
disparate, pour assurer l'antithèse, en même temps que la recette, grâce
à cette «petite mort» agréable que procurent à des spectateurs blasés,
la réconciliation de l'inattendu et la suppression des distances. Puis
il porte la collection à des spécialistes de l'imbroglio, qu'il charge
de mettre l'accord. Évidemment cette sauce n'est pas toujours commode à
lier; mais elle n'en concentre que plus de saveur, pour les attentions
fatiguées de rechercher si la chanoinesse, sur le retour, se donnera au
marquis de contrebande, ou lui préfèrera le croupier, à moins que ce ne
soit son notaire ou son confesseur. La réceptivité humaine, fouettée par
le commerce des aigles, mis à sa portée avec l'aviation, ne se contente
plus de ces ressorts du vieux théâtre; elle exige des coups de foudre
apprivoisés, de la chair de poule en rouleaux, tout cela sans tambour ni
trompette, même en écoutant voler une mouche».
--«Oui--compléta Pétrus Loth, de sa voix câline, qui fit encore paraître
plus étonnamment saccadé le résultat de son enquête--j'ai entendu parler
d'une de ces collections heurtées, desquelles vous avez raison d'avancer
que la mise en place exige non seulement de l'entregent, mais de la
stratégie. Elle comportait: _une éruption du Vésuve; une vue panoramique
d'Arthur Meyer; un Pie X expliquant la supériorité de la furlana, sur le
tango, à l'Abbesse de Jouarre; un vaudevilliste flamingant désigné par
la poésie Française, pour la représenter aux obsèques de Mistral; la
plume de mouette malouine, ayant servi à la Duchesse de Verluise, pour
écrire les «Dévoilées du Cocasse», et vendue trente-deux mille francs,
par l'éditeur, à un collectionneur de Cuba; un bal de crinolines dans la
chapelle de la Comtesse de Chambrun; Becquières, enseignant la syntaxe
et la scottish à la Reine de Foula; l'élection de la Reine du Félibrige
et l'abdication de la Reine des Blanchisseuses, l'érection d'une statue
de Nijinsky, dans la basilique de Saint Satyre; la fécondation
artificielle des ornithorynques; la récolte du cacao dans les
plantations de Madame Boose; la joue de la Marquise de Saint-Fiel, qui
souffre d'un eczéma, réparée, à s'y méprendre, avec un fragment de peau
de lapin; un duel aux aiguilles à tricoter, entre Madame Brisson, et
Mademoiselle Thomson, en désaccord sur la valeur littéraire de Victor du
Bled et de Stephen Liégeard; la restauration de la Vénus de Milo, enfin
confiée à Monsieur de Saint-Marceaux, et celle du _Cenacolo_ de la
Brera, aux efforts unis de Monsieur Flameng et de Monsieur Blanche. Etc,
etc._
--«N'empêche--dit Coecilia Frater--que son portrait de feu Madame
Germain pourrait bien être «une manière de chef-d'oeuvre», suivant une
expression courante; j'entends: un de ces chefs-d'oeuvre _de
transposition_, desquels ce peintre est coutumier. C'est un Goya de la
dernière manière, et pas moins bien. De même, son portrait de sa mère,
entre le carlin et les pivoines, est un excellent Manet. De telles
réussites, j'allais dire de telles récidives, représentent vraiment _un
cas_. Ce qui est déjà respectable.
«On m'affirme que l'artiste apprécie et favorise ces imitations
phonétiques, lesquelles sont venues à notre barre, eh bien! je n'en
serais pas surprise; il leur donne la réplique, avec ses tableaux, et se
charge du rayon des Grands Maîtres.
«Un tel don est-il enviable? Gicler un Gainsborough, le matin, et
pondre, le soir, un Whistler, ce serait n'être qu'un Frégoli de la
peinture, c'est-à-dire peu de chose. Boire dans un godet, qui ne serait
pas «grand», mais qui serait _son godet_, vaudrait évidemment mieux;
mais ce n'est pas à la portée de tout le monde. Quand notre peintre
s'essaie à boire dans ce godet-là, son ivresse est faible, il en résulte
le portrait de Madame de Noailles, qui n'est pas bon: une «désenchantée»
en deuil de belle-mère, une orientale qui a mangé des dattes dans
l'obscurité d'une cave, pour devenir aussi grosse que Judith Gautier.
Jamais toile ne fut moins dans les dimensions, par suite, dans la nature
du modèle. C'est Titania changée en ogresse. Or, ce qu'il y a de
charmant, dans l'aspect extérieur de la Comtesse Anna, c'est précisément
qu'elle tiendrait tout entière dans la main de Goliath.»
--«Bah!--dit Bologne--est-ce que Cocteau ne tiendrait pas tout entier
dans la main du Curé d'Offrenville?»
--«Le Curé d'Offrenville?--dit la Comtesse Ziska--_mais le laïque
aussi_.»
--«L'autre jour--dit Madame Delphin--je feuilletais dans un lieu de
passage, un journal qui contenait un compte rendu d'exposition, où
fleurissait ce propos: «le labeur littéraire et artistique de Monsieur
Blanche est _énorme_.» Le mot _énorme_ avait été raturé et remplacé par
le mot _petit_.--Qui pouvait avoir ainsi attenté au caractère de
l'article? Quelque mauvais plaisant, sans doute; _de gustibus et
coloribus non est disputandum_.»
--«Demandez à Eloa--continua Cécile--de vous raconter l'histoire d'un
jeune peintre de ses amis, dont la tante inquiète et sévère, face aux
tableaux de son neveu, en mesurait nuitamment les proportions, avec un
parapluie. Si (ce qui, bien entendu, n'est pas!) cette matrone avait
donné le jour au traducteur pictural de cette Muse balkanique, m'est
avis que la maman n'aurait pas été contente. Elle aurait ouvert son
parapluie, pour ne pas regarder, ou qui sait? peut-être aurait osé
davantage. Le dessin est mieux.
«Comparez ces insuffisantes images, à l'impressionnant portrait, par
Forain, de la même _authoress_. Quelle saisissante allégorie, digne
d'illustrer _les Vivants et les Morts_. Son chapeau large et bas amasse
au-dessus de son front, comme un essaim d'oiseaux funéraires; il répand
de l'ombre sur la plaine, sur les coteaux, sur son visage, sur sa
vie...»
Un grincheux n'admit pas de lâcher le sujet du cinéma, sans avoir
prétendu que les alinéas interpolés entre les tableaux, dans le but de
les expliquer, n'étaient pas inférieurs à la prose de Prévost (rien de
l'abbé!) ni à celle de Croisset (rien de Flaubert!)
Tout le monde le conspua.
Ce _tolle_ monta le ton de l'entretien, qui perdit un peu de décence. On
parla d'un séducteur, de belle allure, qui passait pour avoir battu le
record de l'infidélité conjugale, et dont, néanmoins, la séparation
religieuse allait--disait-on--être prononcée par la Cour de Rome.
Un monsieur sévère se récria, proclamant que, si cette consécration
ecclésiastique se voyait accordée à de tels coups de canif dans le
contrat, une sanction, à ce point illogique, remettrait en question
l'ordre de toutes choses, et il ajouta: «_rien ne restera plus debout_.»