Il y avait une fois un petit jardin, qui était médiocre, et un grand
jardin, qui était magnifique. Celui-ci communiquait avec celui-là,
comme dans le livre de la Princesse Bibesco.
Dans le premier jardin, l'on ne voyait pas de fleurs, mais l'on
reconnaissait beaucoup d'invités; dans le deuxième, on voyait les plus
belles fleurs du monde, mais l'on ne distinguait personne.
Ceux qui se trouvaient dans le petit jardin auraient bien voulu
pénétrer dans le grand; mais cela n'était pas permis, parce qu'il
appartenait à un Génie, qui aimant beaucoup les fleurs, n'aimait pas
beaucoup les hommes, lesquels n'aiment jamais beaucoup les fleurs,
même quand ils font semblant. Ils les aiment _pour eux_, et non pas
_pour elles_: ils les cueillent, ce n'est pas une façon de les aimer.
Cependant, la grille qui séparait les deux jardins restait
entr'ouverte, peut-être par négligence, peut-être par indulgence, on
ne saurait préciser.
Alors quelques audacieux s'introduisirent d'un enclos dans l'autre, et
cela réveilla le Génie, qui apparut furieux.
Il portait un énorme trousseau de clefs dont il se servit pour
barricader, avec un terrible cric-crac, la grille redevenue
inflexible; et ce faisant, il criait: «_je ne veux pas que mes fleurs
soient vues par Jacques Blanche, je ne veux pas que mes fleurs soient
vues par Jacques Blanche, je ne veux pas que mes fleurs soient vues
par Jacques Blanche!..._»
Comme on le constate, c'est à trois reprises qu'il renouvela cette
exclamation incompréhensible. Que voulait-elle dire, mon Dieu, que
voulait-elle dire?...
Parmi le groupe qui l'entendit, quelques-uns risquèrent des
interprétations, qui n'étaient pas toutes obligeantes. Et puis «chacun
s'en fut coucher», comme dans la chanson de Malbrouck.
Plusieurs rêvèrent qu'ayant enfreint la triple interdiction du Génie,
celui qu'elle visait, sans d'ailleurs l'atteindre, s'était empalé sur
un des piquants de la grille. Certains en frémirent, d'autres en
sourirent, ce qui prouve, une fois de plus, qu'il est difficile de se
mettre d'accord, et que tout le monde n'est pas doux.»
Qui donc avait bien pu dicter à l'appareil le poème en prose plutôt
saugrenue? La voix était, comme d'ordinaire, nasillarde; parfois nette,
quelquefois confuse. Plusieurs prétendirent reconnaître le timbre de tel
ou tel; mais les avis restèrent partagés.
Des dames s'étaient assises à contre-jour dans l'espoir de cacher
qu'elles avaient cent ans; l'on s'en apercevait tout de même. Le
spectacle paraissait les fasciner; et cependant, depuis des années déjà,
le Seigneur Jésus lui-même, qui a guéri l'Aveugle de Jéricho, ne pouvait
plus rien pour leur rayon visuel. Peut-être, à vrai dire, après tout,
aurait-il jugé le miracle inutilement dépensé à remettre, selon
l'expression biblique, ce vin nouveau dans ces vieilles outres. Quoi
qu'il en soit, les centenaires humiliées de ne rien voir, tinrent à
prouver qu'elles pouvaient du moins encore marcher. Elles se dressèrent,
et comme tout le monde, se mirent à tanguer.
Une madame, jugée très jolie par les amateurs de cartes postales,
ouvrait tout grands les yeux trop grands, qui font le soi-disant attrait
des visages de femmes, généralement mis en scène par ces rectangles
voyageurs, pour souhaiter une fête, présenter un bouquet, sous un
chapeau vaste et des boucles folles. Même, sur le conseil d'amis mal
inspirés, persuadés, à tort, qu'un oeil ne saurait être assez vaste, la
jolie dame aux yeux géants les avait encore agrandis de plusieurs traits
de crayon et de touches de khôl. Il en résultait le faible espoir de les
voir diminuer un peu, sous l'assaut d'un menu chagrin, légèrement
larmoyant, ou la simple caresse d'une petite éponge bien imbibée.
Les yeux bénéficient plus souvent qu'on ne croit de jouer à qui perd
gagne. Ils rendent aux belles joues la surface qui leur est due, au
noble front l'espace qui lui est assigné, à tout un visage l'équilibre
rompu par ces calots indiscrets, qui mangent toute la place. Ceci dit,
la jolie dame, elle, se montra discrète; elle ne fit aucun embarras, ni
aucune grimace, laissant cela pour d'autres, moins bien traitées par la
nature injuste, qui ne les avait pas dotées, pour accaparer l'attention,
de prunelles larges comme des hublots; elle écarta simplement et
pudiquement son voile, d'un doigt léger comme lui, pour se laisser
admirer complaisamment par les admirateurs de cartes postales.
Parut encore une autre dame trop jolie; c'était la «dame de Drian», le
type de cette femme dont les journaux affirment que ce dessinateur de
modes l'a créé avec les images qu'elle a inspirées et les coupes qu'elle
a subies, au point de se changer en elles-mêmes comme une sorte de
Galatée du chiffon.
Ça n'avait pas réussi à la dame qui, belle l'an d'avant, était devenue
trop jolie. En dépit d'un air de parenté, c'est si peu la même chose,
que c'est, au contraire, juste l'opposé. On ne pense pas assez à ce que
les soi-disant grands faiseurs détruisent de beauté avec leurs
manigances. Tout ce qui, chez cette nymphe, avait naturellement du
style, tournait au fade, par l'apprêté, l'amoindri, l'ondulant et
l'ondulé de la présentation Parisienne, dernier cri, dernier chic,
_select_ et nul.
Comme, bien que déjà vieille, la Marquise de l'Oie était restée la
fille, pour toujours mineure, d'une mère ayant brillé, longtemps avant,
dans les Ambassades, elle avait hérité des leçons et des exemples
maternels (avec les restes d'un accent Viennois difficultueusement
contrefait, avant 70) tout un catéchisme de mondanité médiocrement
transcendante, pour toutes les situations de salons et les vicissitudes
du décorum. Aussi, quand un premier sujet, (les mondains n'écoutent
jamais que les premiers sujets de troupe Italienne) se mettait à
chambarder l'atmosphère et à déranger les conversations, avec l'air
fameux, trop fameux, des _Paillasses_, et l'achevait sur ce ridicule, ce
fâcheux sanglot mécanique, avec lequel il pensait bien mimer la douleur
humaine, se faisant jour à travers les paillettes, Madame de l'Oie
pensait aussi devoir mimer la douleur. Elle s'interrompait de conter un
potin; son visage, habituellement sans expression, se contractait
gauchement, pour compatir, dirai-je pour collaborer, de son crû, à la
souffrance de ceux qui doivent la dissimuler sous des paillettes; mais,
ce faisant, rien ne l'empêchait pendant ce temps-là de songer au bon
établissement de sa demoiselle.
On annonça Monsieur et Madame Fritz de Multipliet. Elle portait une robe
à queue, et couleur de papyrus. Quelqu'un dit gracieusement: «est-ce
pour recopier, là-dessus, les oeuvres complètes de son mari?» Un autre
répliqua, disgracieusement: «une fois l'opération terminée, la robe
aura-t-elle, ou non, augmenté de valeur?»