La Représentation _select_.
Ce qui précède fut une incidente, ne l'oublions pas, et que nous étions
dans le monde, duquel nous sommes sortis, un instant, comme il
convenait, sur la convocation de cette belle dame, dont Ménard disait
attendre la visite, et qui n'était autre que la Mort. Retournons dans le
monde des mondains, qui ont encore quelques mots à nous dire; mais non
sans nous être livrés à une dernière réflexion sur certains dangers
posthumes.
Les épigraphes se réclament aujourd'hui de la _tradition orale_. C'est
abusif. Baudelaire affirme que «les pauvres morts ont de grandes
douleurs»; n'y joignons pas celle de se voir attribuer des propos qu'ils
n'ont jamais tenus, et qui les compromettent. L'année dernière, un
prospectus de spectacle faisait dire une bêtise à feu Mallarmé. Je ne
sais plus quel autre citateur de paroles, désormais impuissantes à se
justifier, cherche à compromettre Verlaine, sous couleur de le louer,
naturellement. Il faudra beaucoup de circonspection dans ce nouveau jeu,
tant que les phonographes d'outre-tombe ne seront pas entrés en
fonctions, devant d'anciens amis capables de garantir le son de la voix.
D'ici là, ne citons que l'imprimé, dont la vérification est possible.
Celle-ci même doit s'exercer. Rochefort se plaignait qu'ayant écrit
_Clémenceau_, on eût typographié _clémence_, qui n'est pas la même chose
tout à fait. Il y a une nuance.
Nous voici dans une soirée à la mode.
--«N'est-ce pas que je suis un homme de goût?»--lance, non sans quelque
incertitude, le maître de la maison, en même temps qu'il jette un coup
d'oeil inquiet dans la direction de sa cymaise.--«Ce qu'il y a
d'embêtant--observe Timon--c'est que le Blanche soit authentique. Le
Prud'hon est moins sûr. Le contraire vaudrait mieux». Puis il ajoute:
«quel est ce monsieur aux lèvres duquel la Comtesse Rémy du Tarn paraît
suspendue?» Quelqu'un répond: «c'est un grand animalier.»
Le concert commence. Mademoiselle Chialchia, dont la puissance et la
pureté de son apparaissent remarquables, se fait entendre deux fois, et
se montre à la hauteur de son nom. Un vieux dilettante rappela que de
son temps, les musiciennes se nommaient tout simplement Viardot,
Damoreau, Miolhan, ou même Conneau, sans plus de frais que ceux du génie
ou du talent. C'était l'époque des bandeaux plats, que les programmes
imitaient. Aujourd'hui, les noms comme les cheveux, sont devenus
ondulés, bouclés, soufflés, calamistrés, tirebouchonnés! «La
preuve--conclut le mélomane--c'est qu'après avoir entendu Madame Myoz
Gmeiner--comment ça peut-il bien se prononcer?--nous allons écouter
Mademoiselle Saknovskaïa, et applaudir Mademoiselle Hybolita Gyarfas. A
celle-là le pompon!»
L'assemblée est élégante. Reconnu: le Rajah de Pudukota, la Duchesse de
Roanne, la Vicomtesse de Laripoissarde, la Baronne Ishii, Madame Meyer
et Madame de Meyer, Madame Lucien Muhlfat et la Princesse Lucien Mureld,
Mesdames Beaunez et Jaunisse, Monsieur et Madame Fautil-Grognan,
Monsieur et Madame Fautil-Delatreille, Monsieur et Madame Marcel Paquet,
le Consul de Cuba, l'Archimandrite Petzalis, Madame des Saints-Affligés,
la Bégum de Fyrce, Madame Bultard, le Chef Mirdite Bibdoda, Monsieur
Voïculescu et quelques membres du Congrès Panépirote.
On se montrait encore, avec beaucoup de sympathie pour son heureux début
dans les lettres, Mademoiselle Feydeau, l'auteur du «Retour de la
Comtesse de Meaupore.» Quelqu'un demanda si la chose avait du rapport
avec la théorie de Nietzsche, sur «l'Éternel Retour». On le fit taire.
Mademoiselle Chialchia ayant fini ses deux morceaux, vint l'heure de la
diction. Une récitante fit valoir des fragments d'un joli volume, qui
venait de paraître: _la Danse de Sophocteau_.
Un assistant bénévole demanda pourquoi l'auteur de ce «petit
chef-d'oeuvre» avait été méchamment pris comme sujet d'une caricature de
proportions géantes, laquelle pullulait sur les murs de la ville, et le
représentait habillé en femme, les yeux baissés, et les pieds joints,
dans une pose de Vénus pudique, avec une crinoline et un chapeau à
brides. Et ce qui rendait le procédé encore plus désobligeant, c'est que
le nom du modèle était inscrit, en toutes lettres, au-dessous du
barbouillage. Un second invité rectifia, en riant, qu'une telle
objection ne pouvait venir que d'un provincial, vu que l'image ne
représentait pas du tout une caricature du jeune homme, mais le portrait
d'une danseuse Russe; alors ce que l'autre avait pris pour un intitulé
devenait une signature. Mais cet autre, qui tenait bon, refusa de se
rendre, exigeant de savoir, comment, dans ce cas, il pouvait se faire
que le rimeur ressemblât aussi exactement à la ballerine. Comme cela ne
s'expliqua pas et, du reste, n'intéressait personne, on changea de
conversation.
Suivirent quelques numéros du genre dit _imitations_. Hello flétrit
Cicéron pour les avoir autorisées. On sait en quoi l'exercice consiste:
contrefaire une personne, en reproduisant, avec plus ou moins
d'exactitude, d'hyperbole, ou d'hypertrophie, ses inflexions de voix,
ses expressions de visage, sa mimique, ses tics. Ceux qui excellent dans
cette manifestation inférieure, l'amplifient, ou la diminuent, en y
associant des phrases plus ou moins conformes à ce que tel ou tel sujet
de conversation semblerait devoir inspirer à la personne singée; ce mot
en dit assez sur cette forme _d'art_. Nous avons entendu, comme cela,
beaucoup de fausses Sarah Bernhardt (combien fausses!) moins pourtant
que celles qui, sans l'avouer, cherchent à s'approprier ses moyens.
Les avis furent partagés. Quelques-uns se pâmèrent. On observa que ce
n'était pas les plus distingués de la réunion. D'autres encore
protestèrent; peut-être bien ceux qui soupçonnaient, qu'une fois partis,
on entreprendrait leur parodie. Ce qu'il y eut d'assez curieux, c'est
que, terminée cette séance de phonétique et de grimaces, ceux qui s'en
étaient le plus divertis, se répandirent en invectives contre les
artisans de leur gaîté, qu'ils traitèrent de perruches et de macaques.
Cette fois encore, Timon résuma: «il y a une vingtaine d'années, le
maximum de la manière fut offert à mes yeux et à mes oreilles, par un
jeune homme, devenu, depuis, célèbre polémiste. Aux plus expressives
simulations de la glotte, il ajoutait des transcriptions géniales, des
décalques saisissants de la mentalité particulière des individus. On eût
dit un phonographe humain, mais critique et discernant, auquel ne
manquait même point l'accent un peu nasillard; je ne crois pas que rien
de si étonnant puisse être réalisé dans cette branche. J'admirai, sans
me rallier.
«Depuis, j'ai fait la connaissance d'un autre jeune homme, dont l'art
singulier et le talent curieux ont barre sur mon appréciation et ma
louange. Il me fait de nouveau réfléchir au sujet des reproductions
plastiques, sonores, verbales, approuvées par Cicéron, blâmées par
Hello. Il porte, dans la poche de son veston gris, un appel des
condamnés à voir reproduire leurs trilles et leurs couacs, avec une
fidélité qui cesse de ressembler à une offense.
«Même sous cette forme, le jeu présente encore, à côté de certains
avantages, de plus graves inconvénients; voici les uns et les autres.
«Le montreur fait se dresser devant nous, avec la réplique des sons
imperturbablement exacts, la présence réelle de notre ami Alexandre de
Gabriac, malheureusement en voyage. L'idée qu'il existe, de par le
monde, deux spécimens, au lieu d'un, de ce mondain accompli, nous cause
de la joie. Voilà pour le plaisir.
«Voici maintenant, pour la peine. A ce sympathique simulacre d'un
compagnon de valeur morale, nous entendons, nous voyons succéder la
physionomie nébuleuse d'un être à l'oeil ensemble agrandi et diminué par
la curiosité potinière, un oeil de fond de vase, de dessous lequel
s'échappent des bruits douceâtres sans grâce et malveillants sans
grandeur. L'idée qu'un tel individu, dont un seul exemplaire faisait
plus que de suffire, pourrait bien avoir un duplicata, nous paraît
nauséeuse, et nous maudissons l'imitateur, de nous en donner, un moment,
l'illusion falote, mais par bonheur, mensongère.»
--«Vous retardez, mon cher, et vous allez voir dans quelles
proportions--riposta Madame Elphaige.--Le journal de ce matin annonce un
spectacle, au cours duquel on fera vivre sur les planches, les
personnages d'un livre, qui met en scène «les grandes vedettes de la
littérature et du théâtre.» L'auteur les «pastichera», des acteurs les
«imiteront». Ce seront des «commentaires vivants». Pour peu que les
modèles consentent à occuper leur fauteuil, il ne manquera vraiment rien
à ce «régal artistique», dont le goût «délicat» des auditeurs--vous
entendez bien: _délicat_,--appréciera «la saveur et l'originalité». Les
places s'enlèvent, on refuse du monde.»
On refusa d'y ajouter foi.
De jeunes demoiselles, qui dégoisèrent des strophes, l'une avait son
histoire. Tout le monde sait, ou à peu près, que Madame Drouet, qui joua
un long rôle dans l'existence de l'auteur d'Hernani, n'en jouait qu'un
fort court, dans ce drame lui-même; c'était le rôle de cette invitée,
qui patiente, dans sa loge, toute la durée de la pièce, pour dire
seulement, masquée, au dernier acte, à un cavalier, qui lui propose une
danse:
mon cher Comte,
Vous savez, avec vous, que mon mari les compte!...
et rentre dans la coulisse, ainsi que dans le mutisme.
La jeune récitante de notre soirée avait été désignée, elle, par
Monsieur d'Annunzio, pour tenir, dans la _Pisanella_, le rôle de cette
religieuse qui, au second acte, dit, en présentant un faisceau de
branchages: «et mon spikanard!...»
Tout le monde ignorait que le spikanard, qui signifie, en réalité, épi
de nard (_spika nardi_, ne pas confondre avec épinards) est une sorte de
baume végétal, le même qui fut répandu, par Madeleine, sur les pieds de
Jésus.
Des camarades de la demoiselle la plaisantèrent. Comme elle était un peu
bébête, pour ne pas dire légèrement grue, on se mit à la lutiner d'un
calembour idiot, qui consistait à lui demander, chaque fois qu'on la
rencontrait, des nouvelles _de son petit canard_. Elle se mit, elle, à
pleurer et rendit le rôle, pour lequel on trouva, heureusement, une
autre artiste, plus en possession de ses moyens, et mieux armée contre
la blague. La première, qui, pour cacher son dépit d'avoir été brimée,
croyait bien pouvoir se donner les gants de faire la dédaigneuse, et se
vantait d'avoir «refusé un rôle de d'Annunzio», se dédommagea en
débitant des vers de la Duchesse de Verluise.
Une invitée, que l'on ne reconnut pas tout d'abord, se montra indignée
d'apprendre que des vers de cette dame avaient été récités chez Monsieur
Paul Souday, le distingué critique littéraire du _Temps_. Elle affirma
qu'une telle charge, exercée avec autorité, comme c'était le cas,
donnait au choix des oeuvres, présentées en liberté chez ce titulaire
même, l'importance d'un mandement et l'autorité d'une bulle. C'était
dire aux débutants naïfs, et aux étudiants fascinés, dont les yeux se
tournent vers les cathèdres: «vous attendez d'orienter vos travaux sur
ce que j'indique; eh bien! voici ma réponse: faites de mauvais vers». Il
n'y avait pas à sortir de là. L'invitée inconnue mettait l'accusé au
défi de se tirer du dilemme, qu'elle qualifia pédantesquement de
«cornu», suivant l'expression consacrée. Quel étrange entêtement, quelle
maldonne incroyable pouvait pousser celle qui en était le théâtre et
l'objet, à s'obstiner la première, dans cette gageure d'imposer au monde
un «bateau» de ce tonnage, et à d'autres, de le lancer? Aberration
naturelle et, d'ailleurs, sans conséquence, de la part de prétentieux
illettrés mondains; mais du fait d'aristarques!
Ce qui rendait ces circonstances encore plus inouïes, c'est ce
raisonnement: certes, la vedette n'est pas nécessaire, dans le parcours
de l'existence; tels et telles, qui volontairement la renient, sont
parfois les vraies têtes de ligne et les véritables chefs de file. Mais
enfin, si la châtelaine y tenait, d'accord avec ses amis, rien ne
l'empêchait de la revendiquer sur d'autres points, et cette fois sans
conteste, quand ces points se limitaient au terrain d'un accueil vif et
d'une affabilité devenus légendaires. Le patriotisme et la philanthropie
peuvent s'y ajouter et, alors, l'emportent sur tout le reste.
Entré en scène sur ce dernier mot, un pianiste joua certain «poisson» de
Monsieur Debussy, qui parut moins agréable que la «Truite» de Schubert.
Ce vertébré n'était certainement pas une carpe; il faisait beaucoup de
bruit, et les carpes sont, chacun le sait, le symbole du mutisme. Timon
affirma qu'il devait s'agir plutôt d'un poisson d'avril. Ce qu'il y
avait de drôle, c'est que l'accès de la pièce étant interdit, au cours
de l'exécution des oeuvres, les retardataires, qui se groupaient
derrière une porte vitrée, ressemblaient eux-mêmes à des poissons, déçus
de ne pas s'être mis en route assez tôt, et de se voir ainsi privés
d'arriver à temps pour débiner un confrère.
Les danses commencèrent. C'étaient de ces pas exotiques, récemment
importés d'Amérique, par des trappeurs de sauts et des chasseurs de
chorégraphies. Un voyageur grincheux affirma que ces cadences avaient
été inventées, là-bas, pour, et par des milieux, qui seraient les
premiers surpris, et même déçus de se voir distancés par les salons
chics. Cela portait des noms d'animaux, pas choisis parmi les plus
spirituels des cages et des fosses. Vint le _tango_ fameux qui, lui,
faisait fureur, avec plus de droits. Une mélopée, plutôt orientale, non
sans charme, sorte de bourdonnement sourd et voluptueux, le rythmait et
faisait mouvoir. Timon, à qui la chose avait été signalée comme
indécente, la jugea plutôt religieuse, avec ses élévations de mains en
offrandes, lesquelles aidaient à se représenter les couples sérieux et
serrés, en marche vers une image sacrée, dont rien, sans doute,
n'exigeait qu'elle fût celle des Saints Innocents.
C'est même, sans doute, pour cela, qu'un prélat venait de sévir, quitte
à se voir traîner en justice par un maître à danser, au secours duquel
daignait venir le Chef de l'Église, en personne, ce qui ramenait la
danse, sinon à son point de départ (qui pourrait bien être le saut de la
puce, jamais égalé) du moins sur son double terrain biblique de l'Arche
de Noé, puis de l'Arche d'Alliance. Enfin, beaucoup de ces sauteries
ayant lieu chez des restaurateurs, il s'y ajoute la Danse du Panier, qui
reste la principale.
Telle fut, à peu près, la moralité de ces propos sur les saltarelles. Ce
qui n'empêcha pas le «souper-tango de charité», inventé par la Duchesse
d'Uzès douairière, de rallier tous les suffrages, avec sa façon de
concilier l'aumône, le rigodon et la boustifaille.
Ce fut le tour du phonographe. Un appareil de Pathé fit s'épanouir sur
la scène, le liseron géant décrit par Chantecler, et de ce calice, nous
eûmes la surprise d'entendre sortir l'apologue suivant:
_Hortus Conclusus._