ROBERT DE MONTESQUIOU.

I

Les Regrets facultatifs.

J'avais pour amie une vieille dame fort opulente, qui habitait un hôtel

somptueux non loin des Tuileries. Il s'y accumulait nombre d'objets

admirables, auxquels on la sentait attachée, moins à cause de leur

beauté, que pour cette raison qu'elle les avait toujours vus. Il lui

suffisait de les sentir à leur place, à leur poste, ces compagnons

magnifiques, en même temps que ces discrets témoins de toute son

existence. Elle n'y prêtait pas plus d'attention. Seulement, quand un

nouveau venu, un peu naïf, arrêté, dès le seuil, par un spécimen sans

pair, d'émail ou de céramique, la félicitait de posséder cette

introuvable merveille, elle faisait modestement observer qu'il y avait

la douzaine.

Mon amie ne fut donc pas peu surprise (et tout aussi mécontente) le jour

que je me permis de lui faire observer, moi--sa bienveillance autorisait

de ma part une telle familiarité--la grossière et récente réparation

d'un vase précieux, dont la boiteuse et maladroite survie désolait le

guéridon qu'il avait coutume de décorer.

Le lendemain, la dame m'écrivit. Renseignements pris--disait-elle--ce

malheur mobilier, qu'elle me devait, hélas! de connaître, ne faisait que

marquer l'affreux début de ce qui allait suivre. Tous les bibelots rares

mus lentement, mais trop sûrement, par les trépidations voisines des

autos, souterraines, des métros, allaient, chacun à leur tour, se mettre

en marche sur les tables, choir des tablettes et se briser, comme leur

en avait donné le triste exemple, ce porte-bouquet de pâte tendre, qui

m'avait apitoyé, l'autre matin.

Une deuxième dame quitte un palais de beaucoup de millions pour se faire

construire, à La Muette, une résidence où le velouté de ses pastels ne

risque plus d'être compromis par le même traitement qui avait attenté

aux Sèvres. L'émigrante a raison, puisque ses moyens le lui permettent.

Mais elle n'a qu'à moitié raison, elle devrait transporter plus loin ses

pénates et ses pastels. La Muette ne tardera pas à bouger, comme le

Midi, et à s'agiter non moins que le reste. _Earth tremble_, dit

l'oratorio de Hændel. La terre tremble, non plus de secousses sismiques,

infligées par la nature, mais d'une nouvelle forme de mobilité, voulue

par les hommes.

Je me souviens d'un joujou de mon enfance: de menus personnages en

carton pâte, montés sur quatre crins, qui les tenaient à distance du

couvercle des pianos, dont la moindre vibration les faisait danser, eux

et leurs petites jambes.

Je pense encore à ces meubles amoureux que Gautier fait s'animer,

s'agiter et se diriger les uns vers les autres, dans sa «_Larme du

Diable_».

Ceux-ci, non moins que ceux-là, m'apparaissent comme des symboles de ce

qui nous menace, et déjà nous atteint. Une telle allure bougeante et

remuante s'est communiquée aux personnes et aux faits. Chaque jour, nous

voyons renoncer à leur majestueuse, ou du moins digne attitude, des

manières d'être dont la stabilité constituait l'honneur. Chaque jour,

nous voyons osciller sur leur base et finalement dégringoler de leur

plateau des objets de notre admiration, voire de notre culte, des choses

de notre choix.

*

* *

Gustave Moreau, qui fut un artiste curieux, n'était pas philosophe

moindre; «j'ai--disait-il, vers la fin de sa carrière--plus d'ébauches à

terminer, que je n'ai de temps à vivre. Pas de minutes à perdre, par

conséquent. Il me faut donc m'assurer, chaque matin, que tout est dans

l'ordre, et que par suite, rien ne menace mon labeur. Voici comment je

m'y prends. J'envoie, dès mon lever, chercher un journal, dont je me

promets de poursuivre la lecture, jusqu'à ce qu'elle me mette en

présence d'une affirmation dénuée de toute justesse et de toute justice,

de toute sagesse et de toute raison. N'est-ce pas, en effet, ce qu'on

appelle _l'ordre_, dans notre bonne ville? Quelques lignes me suffisent

pour rencontrer cela. Rassuré, je jette la feuille et je me dis: «tout

va de travers, donc le monde n'est pas près de finir, tu peux te mettre

au travail.»

Ce septuagénaire, qui se tutoyait pour se donner du coeur à l'ouvrage,

m'a toujours paru de bel exemple. Certes, je n'irai pas jusqu'à lui

donner raison dans cet irrévérencieux jugement sur la Presse. Je dirai

seulement que là où sa farouche intransigeance dénonçait une insanité,

je note, moi, un indice de cette _trépidation_, que j'ai signalée et que

j'examine.

Et d'abord, puisque nous voilà sur le chapitre des journaux, le moment

ne serait-il pas venu de nous insurger un peu contre certaine façon que

leurs rubriques ont inventée de nous prendre pour bêtes? Comment ne pas

se sentir humilié par cette sorte de désignation enfantine, laquelle, en

langage petit-nègre, surmonte ou souligne une gravure, un fait divers,

du commentaire de quelques mots saugrenus, destinés à en éclairer le

sujet, à en dégager la philosophie, à l'intention du spectateur ou du

lecteur censé imbécile, puisque pour se ranger à cette façon nouvelle,

plus un quotidien, plus un périodique ne croit pouvoir maintenant se

dispenser de ce boniment, qui met les points sur les _i_ les mieux

ponctués, et vous montre, avec obstination, les nez au milieu des

visages.

La commère de Gavarni, qui disait à son homme: «une opinion à toi, ce

serait meilleur marché», s'élevait déjà contre l'article tendancieux.

Mais qu'aurait-elle dit de voir traiter son conjoint comme une brute

incapable de distinguer sa droite de sa gauche, le noir du blanc, et

l'obscurité de la lumière?

Ces façons d'expliquer les gravures des magazines, comme si le public

était devenu idiot, au point de ne rien pouvoir interpréter de son chef,

ont une tout autre raison, qui est de _dicter l'opinion_, de faire

croire aux moutons fascinés, que les vessies sont des lanternes, et de

la forcer à prendre tel ou tel cours. Le public n'est pas si bouché.

--«Je vous propose d'en faire l'expérience sur nous-mêmes--disait,

l'autre soir, Timon, dans un groupe de dîneurs--nous sommes un public

tout comme un autre, peut-être un peu meilleur, ce n'est pas certain. Eh

bien! dites-moi si le titre, justement envié, de _pitre des élégances_,

ne trouverait pas preneur, en cherchant bien, «dans les prés fleuris

qu'arrose la Seine»?--On rit, mais pas comme les journaux l'écrivent à

propos d'une pièce ennuyeuse, dont ils veulent raccommoder les morceaux

et accommoder les restes, on rit de bon coeur.

«Et celui-là--continua l'interrogateur--auriez-vous besoin d'une

explication de dix lignes, au-dessous de son portrait, pour comprendre

qu'il s'agit de lui, et le titre que je vais lui décerner, ne suffit-il

pas à le faire reconnaître, si je le nomme _le saltimbanque de la

dignité_?»

Personne n'hésita, il y eut accord parfait.

«Vous voyez bien--conclut Timon--que le public n'est pas aussi bête

qu'on voudrait le faire croire.»

Cette manière de s'exprimer, d'insister sur le secret de Polichinelle,

par-dessus le marché cousu de fil blanc, peut avoir sa raison d'être

dans d'autres langues, elle est contraire au génie Français.

Pourtant ceci n'est qu'une bien petite misère, quand on la compare aux

déformations inouïes infligées aux personnalités et aux événements, par

une présentation désormais assimilable à ces miroirs concaves ou

convexes, dont les reflets transforment en étiques, les obèses, et les

asperges, en potirons. Seules les illusions de l'Amour, décrites par

Molière, dans un morceau célèbre:

«La pâle est, au jasmin, en blancheur comparable;

La noire à faire peur, une brune adorable...»

peuvent se comparer aux façons dont les plus incontestables vessies,

vingt fois par jour, nous sont décrites, sous forme de rayonnantes

lanternes.

Quand Hello, à son heure, écrivait la phrase que j'ai prise pour

épigraphe de ce volume: «LE MONDE EST UN TROMPE-L'OEIL IMMENSE,

ÉPOUVANTABLE...» il faisait allusion à un état de choses qui, moins

prononcé que de nos jours, offrait sans doute plus de prise à

l'hésitation et à l'incertitude.

L'Histoire a toujours été injuste, mensongère, médisante ou

calomniatrice. Il nous a fallu réhabiliter Lucrèce Borgia. Gilles de

Retz suit la même route. Maître Henri Robert prend la défense de Lady

Macbeth et, ce qui est plus important, de Madame Lafarge. Le temps

s'acquitte de ces révisions. Mais dans la chronique journalière, comment

s'y reconnaître? De quelle manière se comporteront les avocats futurs, à

l'égard des accusés d'aujourd'hui? Je ne saurais le dire; ce que je puis

affirmer, c'est que les critiques appelés à mettre en balance bien des

oeuvres léguées par notre époque, et les jugements qu'elles en ont

obtenus, se demanderont de quel métal étaient faits ces plateaux sans

poids, ou s'ils avaient la danse de Saint-Guy.

J'ai dit que du fait même de leurs excès, l'interprétation de cette

chorée des éloges était beaucoup plus facile à faire que du temps

d'Hello. Je ne suis pas loin d'ajouter que prendre le contre-pied de la

louange promulguée pourrait bien suffire, et tout simplement, à donner,

de la chose jugée, l'idée la plus juste et le plus sûr palmarès. A se

voir retourner comme un gant, le blâme ne perdrait pas davantage et,

pareillement, ne ferait que courir le risque de se retrouver à

l'endroit. Mais le blâme connaît sa valeur, par le temps qui court; le

discrédit des aromates redonne du prix aux amers; aussi, les mains qui

dispensent l'absinthe se montrent-elles plus ménagères que celles qui

détiennent l'encens; elles savent que dénigrer, c'est désigner, et le

plaisir qu'elles éprouveraient à se venger d'une grâce, disparaît devant

la crainte de voir se lever, parmi les témoins accourus au bruit, celui

qui dénonce le mérite et récompense la valeur. Ce que l'on a justement

nommé «conspiration du silence» non seulement n'est pas hors d'usage,

mais n'a jamais été plus en faveur. Seulement ce mutisme-là ne fait pas

tout seul toute la besogne, sa soeur naturelle l'assiste, je veux dire

la sincère aphasie de l'incompréhension et de l'inintelligence.

D'où il résulte que, si le public y mettait un peu plus de malice, et

désirait _vraiment_ être renseigné, il se méfierait de l'irrigateur de

compliments, qu'on lui donne pour un narghilé d'honneur. Il se dirait:

célébrer le bien n'est guère dans la nature humaine, encore moins dans

la nature confraternelle; si donc l'on se décide à louer, c'est, au

détriment du trop rare éclat qui éclipserait, quelque petite étoile de

moyenne grandeur, de laquelle on croit n'avoir rien à craindre et qui,

devant la plus grande partie de son lustre à celui qui la met en

lumière, se trouvera ainsi faire, pour celui-là, plus encore qu'il n'a

fait pour elle.

Seulement--encore--il y a des déconvenues dans ce genre. Quelquefois la

petite étoile, jugée clignotante et inoffensive, reçoit un tel surcroît

de scintillement, de cette transfusion de flamme, qu'elle se prend à

rayonner beaucoup plus que ne lui auraient permis, ceux à qui elle doit

de prendre le rang d'un astre, et qu'elle laisse loin derrière soi, dans

un coin obscurci du Ciel.

Un jeune écrivain sagace[3] a bien exprimé cela, quand il parle de «ceux

qui se donnent des airs de grande puissance admirative et se mettent à

créer de grands hommes, en ayant soin de ne pas les choisir trop

humiliants».

[3] Monsieur Julien Benda.

S'il était capable de regarder de plus près, le public se dirait encore:

quelle nécessité de formuler, à plus forte raison, de crier d'une

oeuvre, qu'elle est bonne, quand elle l'est véritablement? Est-ce que

cela ne se voit pas de reste? Ce qu'il faut, c'est _faire l'appoint de

ce qui manque_. Il en résulte que la superfétation du dithyrambe, en

raison directe de sa fréquence et de son étendue, marquera surtout _ce

qui fait défaut_.

Ajoutez à cela que la plupart des faveurs sont sollicitées. S'il s'agit

d'un livre, c'est déjà en demander une que d'adresser le volume aux

critiques de profession. Les âmes fières n'y sont pas disposées, moins

encore à déchaîner, sur leurs productions appliquées, les grossiers

avantages de ce qu'on nomme la publicité.

Donc le témoin, attentif lui-même, raisonnera, une troisième fois, avec

justesse, en concluant: puisqu'on se donne tant de peine pour nous faire

croire à la qualité de ce qui n'en a pas, la contre-partie de cet effort

coupable doit exister quelque part, où notre investigation pieuse et

sûre devrait aller chercher ce qui s'estime trop pour demander ce qui

lui est dû. Au lieu de cela, plus hagard qu'une taupe frappée de la

foudre, au lieu de cela, le lecteur en puissance de thune, guette la

bande annonçant un lauréat. Jamais il ne soupçonne les aréopages, et

marche fier de se ranger à leurs verdicts. Comment pourrait-il hésiter,

d'ailleurs, quand il lit, au-dessous d'un _vient de paraître_ alléchant,

un _compendium_ dans le goût de ceci: «c'est le roman d'un cruel amour,

éprouvé par une femme de quarante ans, pour un jeune comédien trop joli,

dans le décor du Tout-Paris artistique». On sent tout de suite--comme

disait Veuillot--que l'on est dans la bonne compagnie.

Je me suis souvent demandé à quoi pouvaient bien servir les coûteuses

enseignes qui se dressent près des voies ferrées, ou autres, et qui font

se découper un boeuf géant, aux côtés du Baron de Liebig, s'effiler une

plume de fer, en l'honneur de Humboldt, s'entre-bâiller une gousse de

cacao, sous le portrait d'un stathouder, et se déboucher, sous les

auspices d'un magnat échevelé, une bouteille d'eau purgative.

Ce qui dictait mon hésitation en présence de ces phénomènes, c'est qu'il

ne me souvient pas d'avoir jamais donné un sol, en échange d'aucun

produit vanté par un prospectus, ou illustré par une affiche. Mais il

paraît que je suis le seul, et qu'une seule dérogation aux habitudes

reçues n'est qu'une exception négligeable. Dans ce cas, je ne serais pas

surpris que l'acheteur du bouillon concentré, ou de la rivale de

l'Onoto, le buveur de l'infusion de fèves ou de liquide laxatif, ne soit

le même qui donne carte blanche à son libraire, pour lui livrer, les

yeux fermés, les bouquins laurés par des messieurs en élection ou des

dames en séance.

On m'a rapporté, d'un auteur contemporain, que je pourrais nommer, un

mot surprenant de cynisme en même temps que--cela est plus comique--de

candeur. «Je pourrais--affirmait-il--envoyer à l'éditeur un cahier de

papier blanc, on tirerait tout de suite à dix mille».

Ce qu'il y a de beau, c'est que cet écrivain croyait se louer en jugeant

ainsi, loin de voir qu'il se condamnait, au contraire. C'était, en

effet, prouver la vaine autorité permise à une mauvaise marque, sans

souci de ce qu'elle recouvre.

Rivarol a parlé des têtes incorruptibles, qui refusent de s'incliner

devant le faux mérite; mais il y a aussi les mâchoires d'ânes, qui

refusent de se desserrer devant le vrai.

Quoi qu'il en soit, je viens d'apprendre, d'une dame, un trait qui me

rafraîchit, d'une dame à qui je voudrais voler une «hurle» d'honneur,

comme disent les jeunes «loups» de notre littérature. Sur le point de

louer, dans une ville d'eaux, un appartement qui lui convenait, et

qu'elle avait habité plusieurs fois déjà, quelqu'un lui avait dit qu'il

avait, l'an d'avant, servi de résidence à un pseudo-artiste, lequel se

croyait sans doute au faîte des grandeurs, pour avoir obtenu quelques

bravos falsifiés, et cette insignifiante consécration que l'on nomme

_succès_; je dis _insignifiante_, dans le sens de _ne signifiant rien_,

puisqu'elle atteint aussi bien le maître à danser que le Maître tout

court. La dame fut embêtée, prise entre l'obligation de renoncer à un

logis qui lui agréait ou d'occuper un lit, dans lequel respira,

peut-être ronfla, enfin «toussa, renifla»--et probablement même se

comporta, par ailleurs, comme fit l'âne de Cladel--un écrivain sans

syntaxe, dont les inventions médiocres et le style flatulent choquaient

son bon goût.

Eh bien! savez-vous comment elle s'y prit la dame embêtée, mais aussi

entêtée? Elle fit venir, d'une ville lointaine, des spécialistes munis

d'appareils puissants chargés de ventiler, d'aérer, en un mot, de

_désinfecter_, à grand renfort de déplacements et de dépense, le lieu

«honoré par les pas, éclairé par les yeux» de la vedette pitoyable.

Notez qu'il ne s'agissait là de rien de physique et de matériel. Le

précédent locataire n'était pas mal tenu, que je sache. Seulement, son

genre ne plaisait pas à la dame, sa façon de prendre la vie au collet,

dans la double acception de ce mot, à savoir par l'encolure, et dans un

piège. C'est contre cela qu'elle prétendait réagir, à soi seule, et pour

son compte, avec des engins, par une mesure en apparence naïve, mais

d'autant plus belle, car elle n'était naïve qu'en apparence, vu qu'il

est fort possible que les manières d'être d'un moi communiquent à un

corps, des effluves désagréables et des émanations délétères.

Ah! Madame, j'ai un grand désir, permettez-le-moi, bien que je ne vous

connaisse qu'un peu, de vous appeler ici, _audacieuse amie_. Vous le

méritez pour le geste mieux que salutaire, salubre, par lequel vous avez

réagi contre l'aveuglement et la veulerie. Grâce à vous le monde est

habitable encore, et son air, encore respirable. Aux choses vous avez

rendu leur nom, leur parfum, aux roses. Vous avez appelé non pas «un

chat, un chat, et Rollet, un fripon» comme dans Boileau, mais un Obéron

contrefait, par son nom de Bottom.

Bénies soient les pompes refoulantes, à l'aide desquelles vous avez

mystérieusement, mais courageusement attenté à ces autres pompes assez

mal inspirées pour avoir agité le laurier d'Apollon en faveur de celui

qui ne méritait que le laurier-sauce!

*

* *

Vous connaissez l'expression _savoir ce que parler veut dire_. C'est

précisément ce que paraissent ignorer les organes chargés de renseigner,

et qui, par suite, désormais, égarent.

Maintenant s'ils ignorent par incapacité ou s'ils ignorent par iniquité,

lequel des deux est le plus triste? Je le laisse à juger; mon rôle est

de fournir des exemples.

Un journal, dans le même numéro, parle de deux hommes, deux artistes

(vous allez voir de quelles différentes proportions). Il traite l'un de

«grand, d'incomparable». L'autre va faire représenter son nouvel ouvrage

qui s'annonce comme «une originale manifestation d'art».

Or, le premier est Monsieur Max Dearly, un comédien de genre, que je

n'ai jamais vu, mais qui a, paraît-il, la faveur du public. Le second

est Monsieur Gabriele d'Annunzio.

Évidemment ceux qui commettent ces _lapsus_, n'y mettent ni malice, ni

importance, ils supposent le lecteur en état de rétablir. C'est

quelquefois vrai. Mais enfin imaginez un ingénu de bonne volonté, le

voilà exposé à croire que, des deux noms cités, _le grand et

l'incomparable_, ce n'est pas celui de l'auteur du _Feu_.

Une renommée, chez nous, est d'abord _instituée_, puis _constituée_,

selon des lois de favoritisme, de nationalisme ou d'utilitarisme, hélas!

trop souvent dénuées de rapport avec la justice et avec l'art. Une fois

fondées (du moins beaucoup en sont convaincus) de pareilles célébrités

voient, chaque jour, une nouvelle circonstance servir de prétexte à une

plus grandiloque louange, laquelle, empressons-nous de l'ajouter, n'a

aucune action sur le destin final de la vraie gloire.

Il se trouve, on me l'affirme (je refuse d'y ajouter foi), des personnes

pour trouver mauvais que l'Hôtel Biron serve de domicile à Monsieur

Rodin[4]. Ne voilà-t-il pas d'étranges Français? Ces réfractaires, à

vrai dire, orthographient Hôtel _Byron_. On pourrait donc supposer que

ce sont des Anglais, si les Anglais ne me paraissaient au contraire,

parfaitement édifiés sur la valeur de Rodin. Quoi qu'il en soit, ces

dissidents insinuent que le bel immeuble aurait été acheté, six

millions, par la Ville de Paris, afin d'y loger l'auteur de l'_Enfant du

Siècle_ et du _Centaure_. Ce n'est malheureusement pas vrai. Il a été

acquis pour les beaux yeux de ses portes et fenêtres. Cependant s'il s'y

ajoutait, de la part de l'État, un souci de mettre à la disposition du

plus glorieux des Maîtres-sculpteurs de ce temps, et l'égal des plus

grands, dans le passé, un palais digne de lui, on peut espérer qu'il se

rencontrerait encore des esprits pour le juger juste. Mais où la chose

devient tout à fait comique, c'est que tout semble bon aux

protestataires pour mettre à la place du grand artiste, dans les murs de

la Rue de Varenne. Ils admettent même d'y instituer _le Culte Maronite_

(_sic_).

[4] L'inauguration de ce musée m'a fait un peu rabattre de mon

enthousiasme. Mais le rassemblement des oeuvres d'un seul artiste ne

lui est jamais favorable, il lui manque la comparaison et le

repoussoir.

En quoi le culte Maronite peut-il sembler plus intéressant que le culte

de l'Art?

Pendant ce temps-là, l'Empereur de toutes les Russies[5] a profité d'un

répit laissé au monde, par le Dieu des Armées, pour envoyer un ukase à

Monsieur Francis de Croisset. Voilà un armistice bien employé. Le

destinataire savait bien ce que c'était qu'une «occase». L'ukase lui

était moins familier; en tout cas, on ne lui en avait pas encore servi

de ce calibre. Il fallait se montrer à la hauteur. Le porteur attendait

la réponse qui, heureusement, fut courte et bonne. Aucune complication

ne viendra donc troubler la paix des peuples, ni le bonheur de deux

familles, sans oublier la famille humaine, tout entière honorée d'un

choix, évidemment dû à la plus miraculeuse des icônes.

[5] On voit qu'il y a longtemps de cela.

Un beau matin que je me promenais dans une ville d'eaux, je rencontrai

un étudiant Suédois qui suivait le même chemin, et nous échangeâmes

quelques mots. Il était en quête de recommandations pour un poste qu'il

ambitionnait, et conclut l'entretien, sur cette parole: «EN FRANCE, LE

MÉRITE N'EST RIEN, IL N'Y A QUE LE PISTON.»--Et le jeune homme s'effaça,

presque s'évanouit.

Je crois bien que, si l'ombre de Gobineau m'était apparue, revenant tout

droit de Stockholm, je n'aurais pas été plus émerveillé. J'en suis même

à me demander s'il n'y eut pas quelque chose de cela dans cette

manifestation étonnante, et si le spectre bienveillant de l'Auteur

d'Akrivie Phrangopoulo n'avait pas revêtu l'aspect de ce jeune

Scandinave, pour venir donner à un _confrère dédaigné_, le mot de sa

destinée.

*

* *

La trompette de la Renommée est devenue un chalumeau dont la déesse aux

cent bouches se sert non plus pour lancer des bulles sacrées, mais pour

en souffler de plus ou moins irisées, de diversement mousseuses.

De ces dernières, la Duchesse de Verluise représente le plus gros cas.

On sait ce qui caractérise ces boules momentanées. C'est précisément ce

qu'implique ce qualificatif. L'instant d'avant, elles occupent l'air, de

leur rondeur voltigeante et enflée. L'instant d'après, il n'en subsiste

plus la moindre trace. C'est même le plus clair de leur agrément. Pas de

débris, pas de bruit, pas de déchets, pas de détritus. Ce qu'elles

contenaient, elles le restituent; et comme c'était du vide, il n'en

reste rien. Quelquefois des fumeurs y insufflent une spirale bleuâtre;

elle se dissipe avec la goutte d'écume et la sphère du vent.

Si je pensais qu'une telle comparaison, si jolie, et qu'aurait admirée

Drouais, qui peignit une si charmante représentation de ce phénomène,

dans un portrait de ma famille, pût sembler malséante, à l'égard d'une

dame, je commencerais par m'en abstenir. Puisque je passe outre, c'est

que je pense autrement. Je croirais donc volontiers que «les chercheurs

de l'avenir», comme les appelle avec foi l'ingénue Blocqueville, s'ils

recherchent, dans les godets du passé, de quels éléments a bien pu se

composer la volumineuse bulle ducale, en viendront à se demander si les

_souffles_ desquels disposent nos actuels _Océans_, ne tenaient pas un

peu de ce «petit ventolin» dont parle le _Journal de l'Estoile_ puisque

du _cosmos_ de savonnette qui s'en réclame, il ne restera que le petit

mot pour rire, et les beaux yeux pour pleurer.

Pleureront-ils assez en songeant à cette aventure, que je m'obstine à

trouver regrettable, advenue, en coup de foudre, à une dame aimable qui

méritait mieux, frappée, je ne dis pas du jour au lendemain, d'une

minute à l'autre, de cet affreux mal, si justement appelé par l'auteur

des _Pléiades_: «la fureur des Beaux-Arts?»

Que cela est bien dit! Et comme je préfère la dame qui détestait la

musique, au point de faire tuer le rossignol de son jardin, à celle qui

se pique d'acclimater des perroquets de carton, avec autant de

cérémonies que s'il s'agissait de l'Oiseau Huddud, ou de l'Oiseau

Simorg-Anka, de l'Oiseau Yafour, ou de l'Oiseau Asfir!

Des condescendances qui, de la part d'une vedette aristocratique, vont

jusqu'à laisser dénoncer des «places à trois francs, thé

compris»--heureux quand ce n'est pas un thé-tango!--se voient-elles du

moins récompensées? Je n'en suis pas sûr. Un procédé qui me choque,

c'est, au lendemain d'une causerie dite «sensationnelle», de ne pas en

ouïr souffler mot par le même organe qui, la veille, la donnait pour

«l'événement littéraire et mondain de la saison». Est-ce donc que le

succès a trompé l'espérance, ou que l'on ne juge pas devoir accorder, à

ceux qui semblaient appréciables comme appâts, la satisfaction de se

voir appréciés comme apports?...

J'ai fait cette remarque à deux reprises; la première, au sujet de la

dame en question[6]; la seconde, à propos d'un jeune auteur-orateur que

j'apprécie. Je le répète, les deux fois, cela m'a déplu.

[6] Je me suis laissé dire qu'elle avait pris, pour sujet de sa

causerie, une pièce en vogue: _Ernestine est enragée_; mais je me

méfie du renseignement. Je le donne donc sous toutes réserves.

Pour en revenir à «la bonne duchesse», avant de passer à d'autres

sujets, une réflexion encore. Je me suis aperçu que les personnes qu'on

désignait par ce qualificatif, ne le méritaient pas toujours. On disait

ainsi: la bonne princesse, de la Princesse Mathilde, qui n'était pas

bonne du tout, et bien au contraire. Pour mon compte, je sais, de la

bonne Duchesse, deux traits pleins de noirceur.

Celui qui me vise, sans m'atteindre (outre que son authenticité me

paraît de moins en moins sûre), je ne puis que le pardonner; mais pas

l'autre, celui qui effleure une personne dont le nom m'est plus cher que

le mien, et la cause plus précieuse que ma vie.

Je prémédite donc une petite vengeance, et je l'exécute; la voici.

On n'a pas oublié l'excès d'hospitalité de l'auteuresse des _Lucioles

fleuries_, étendant sa liste jusqu'aux ombres heureuses. Déjà, me

faisant l'honneur de parler à ma personne, elle s'était vantée de

recevoir feu Pierre Dupont. Ensuite, ce fut Verlaine.

Eh bien! ce n'est pas tout; il y eut plus étonnant encore. Comme il ne

fallait pas faire de jaloux, sur le pré d'asphodèles, mais, au

contraire, donner pour compagnon au pauvre Lélian évoqué, un fantôme

digne de l'assister au seuil des buffets, l'amphitryonne nécromancienne

avait encore engagé... _André Chénier_! Ceci n'est point une farce. Je

le tiens de l'homme entre tous intègre, aux «soins obligeants» duquel

l'invitation fut adressée. Vous pensez s'il la garde! Je n'en trouve pas

de plus sûre preuve que son refus de me l'abandonner. Je ne vois guère

d'autres de ses trésors que me dénierait sa bonne grâce; pour ce qui est

de cela, il se le réserve. Je fais semblant de le maudire; mais au fond,

comme je le comprends!

L'histoire est, dès longtemps, expliquée, mise sur le compte d'un

bibliothécaire maladroit. C'est égal, elle reste, elle aussi, bien

_bonne_; et d'y voir mêler, authentiquement, l'auteur de «la Jeune

Captive», n'est pas pour en amoindrir l'éclat.

Je sais bien aussi que tout cela ne va pas tout de go, ni sans

_distinguo_. Quoi qu'on en ait, il y a des arguments auxquels on ne

résiste pas, même lorsqu'ils ressemblent à des arguties.

Comment, par exemple, discuter la sincérité d'Henry Lapauze, quand

Ingres entre en jeu? Or, il s'agit de présenter dignement les

innombrables dessins du Maître, enfouis dans les cartons de Montauban.

Le Conservateur du Petit-Palais trouve un auxiliaire zélé dans la

Duchesse de Verluise, pour cette louable entreprise. Jusque là, rien que

de mutuellement gracieux, de glorieux pour l'un comme pour l'autre. Où

les choses se gâteront, c'est quand, il y a tout lieu de le craindre,

lors des fêtes qui seront évidemment données pour l'inauguration du

nouveau local, dans la cité Montalbanaise, l'organisateur désireux de

remercier sa collaboratrice, n'en trouvera pas d'autre moyen que de lui

laisser dégoiser un de ses petits morceaux, qui ne deviendront jamais

grands, si Dieu ne leur «prête vie», ce dont, par chance, il se gardera

bien.

Si cet accident de récitation vient attrister les fêtes Dominicales,

faudra-t-il jeter la pierre à Lapauze, qui ne peut, en aucun cas, se

faire illusion sur la valeur _littéraire_ de la dame? Parfaitement; mais

il se rend très bien compte de sa valeur sociale; et s'il la met à

profit, l'une portant l'autre, pour un noble, un utile emploi, qui

oserait l'en blâmer? Surtout pas moi, qui m'en garderai bien, devant ces

circonstances atténuantes.

Certes, pour peu que le buste du Maître reçoive, en plein nez, les

versiculets ducaux, Ingres ne sera pas loué, je n'en disconviens point.

Mais je conviens qu'il sera logé, ce qui a bien son importance[7].

[7] L'accident n'a pas eu lieu, la chose s'est passée en famille.

Et puisque cette noble Armoricaine continue de revendiquer une place

dans un pavillon-annexe de notre littérature, je veux conter, à son

propos, une anecdote qui me paraît significative.

Un jour qu'elle était à la promenade, avec des amis, dans les prairies

émaillées des Alpes, l'agrément de l'atmosphère, l'aspect riant du

vallon, le plaisir de la compagnie, ces circonstances la mirent dans la

disposition de cueillir des fleurs, et d'en assembler une gerbe. Alors,

du mouvement assez mythologique, un peu convenu, d'une Flore de

Boecklin, elle se prit à s'avancer, presque à s'élancer, parmi les

foins, en faisant le geste de récolter des plantes. Seulement, je

m'aperçus, non sans surprise, que l'attitude lui suffisait, qu'elle ne

regardait pas plus ce qui lui servait de prétexte, qu'elle n'en

examinait l'aboutissant, dénué de conformité avec la visée. Il en

résulta que le soi-disant bouquet se trouvait être un petit paquet de

gramen sans valeur, de lichen sec, d'herbes fanées ou folles.

M'est avis qu'un beau ou un vilain matin, la promeneuse de Suvretta se

sera mis en tête, aussi à l'impromptu, de composer des vers, sans plus

s'occuper de leur choix, qu'elle n'avait fait du menu fagot alpestre. Il

en est résulté des volumes assez pareils, dans l'ordre des productions

d'art, à la botte cueillie d'un geste bien intentionné, mais

insuffisamment appliqué, sur la pente Engadinaise.

Un courriériste limite à cinq cent dix-huit heures, le temps consacré,

par un mondain, à entendre, sinon à écouter les vers de la Duchesse de

Verluise, durant toute une vie. Mais alors, notre confrère nous

permettra de le lui faire observer, il ne peut s'agir, dans ces

conditions, que d'un mondain décédé en bas âge.

J'ai souvent pensé que ces compositions bizarres devaient être soufflées

aux Bretonnes par les korrigans, lesquels, on le sait, sont les

farfadets de l'Armorique. La mère de Chateaubriand avait composé une

complainte en je ne sais combien de couplets sur la métamorphose d'une

jeune fille en oiseau de basse-cour. L'illustre écrivain nous en cite

cette strophe:

«Cane la Belle est devenue,

Cane la Belle est devenue

Et s'envola par une grille

Sur un bassin plein de lentilles.»

Et il ajoute: «je vous ai dit que ma mère était une personne charmante.»

J'en suis persuadé si j'en juge par celle que je lui compare. Il n'en

reste pas moins extraordinaire que _René_ soit sorti de dessous ces

lentilles-là.

*

* *

S'il fallait, à Orphée, un pendant masculin, pour faire la paire, sur

son piano Olympien, dans le goût des Tyroliens tremblotants dont je

parlais plus haut, je n'hésiterais pas à proposer notre national

Becquières, lui aussi dévoré de cette «fureur des beaux-arts», que se

partage, cette fois, la frénésie de la cabriole. Un écrivain, chargé de

s'exprimer sur le compte de cet auteur voltigeant, avait formulé quelque

chose qui équivalait à parler de phrases ébauchées avec un «pied que

tout le monde s'arrache».--Ce n'était pas aimable, mais c'était joyeux.

Évidemment ce danseur-calculateur, qui aurait coupé son effet à

Beaumarchais, doit se guinder vers un modèle, nous ne savons lequel,

mais dont il cherche à se rapprocher, comme pouvait le faire, le

batracien, du ruminant, dans la fable de La Fontaine.

Je n'ai point le goût de me mêler de ce qui ne me regarde pas, et qui ne

me préoccupe guère. Tout de même, l'annonce de certaines conférences

Américaines, apprises par hasard, m'avait surpris, et je me demandais

comment cet escarpin prestigieux s'y prendrait pour escalader le

_flat-iron_, avec un bagage, à vrai dire, assez léger pour ne pas gêner

les mouvements. Le hasard m'ayant fait entrer en correspondance avec une

personne au courant de ces menus faits, je lui décochai, en

_post-scriptum_, un cinglon sur cette balade. Voici ce qu'elle me

répondit sérieusement, du moins j'aime à le croire:

«Je vois que vous n'êtes pas au courant. (Attrape!) Il s'agit d'une

représentation aux États-Unis, de la Maison Gervais-Courtellemont, si

remarquable en ce qui concerne la photographie en couleurs. Voilà le

point de départ des pseudo-conférences de Monsieur de Becquières. Il est

un peu associé avec cette maison, et va donner toutes les explications

nécessaires au sujet de ces clichés.»

_Sic transit gloria._ Tout ça n'est pas bien méchant.

Et pourtant si, malgré tout, un peu, pour le remarquable photographe que

font passer au second plan, par suite de la trépidation incorrigible,

des comptes rendus, qui nous montrent, à l'instar de Labiche, un petit

Gervais, un menu Courtellemont, et un incommensurable Becquières.

Les Américaines, enivrées comme des Bacchantes, pour avoir goûté à

l'hydromel de l'Hymette, agitent des torches électriques et brandissent

des thyrses de Tiffany. Toutes, par une allusive délicatesse, ont mis

leur montre en boucle de soulier, selon l'usage de là-bas; mais elles se

gardent bien d'y regarder l'heure, de crainte de s'apercevoir qu'elle

s'écoule trop vite, à écouter cette parole qui réconcilie la noix de

galle, le vernis et le collodion.

Seule, Madame Meg-Villars paraît garder son sang-froid, entre les

berlues du câble. Voici ce qu'elle transmet: «le public de _Winter

Garden_ refuse de prendre au sérieux Arnaud de Becquières, et ce qu'il

appelle son élégance à bon marché.» _Horresco referens._

Lisez, dans je ne sais plus quelle gazette, l'extraordinaire gargarisme

de souverainetés, que s'administre à jet continu et _motu proprio_ ce

touriste du verbe. Il se donne tous les gants, se prête tous les

reliefs, s'accorde tous les titres, prend toutes les patentes, s'adjuge

tous les brevets. Lui seul signe.

Quelqu'un me reproche d'omettre Monseigneur Lolo, ce prédicateur

mondain, qui inventa, pour le spiritisme, cette définition élégante:

«une religion en peau de lapin.» (_sic_)

Je ne sais si l'Aigle de Meaux eût approuvé le choix du ruminant,

destiné, sans doute, à insinuer que les confidences de l'Au-Delà ne

reposent que sur des équations vaines. Mais Bossuet ne triompherait pas

à Trouville. En ce cas, il me semble que la définition non moins

élégante de «Becquières du Clergé» ne peut que convenir à Monseigneur

Lolo, en même temps que donner satisfaction à l'amour-propre de chacun.

*

* *

Entre ces deux pendants plus agités, il y a encore de la place, sur

notre piano, pour d'autres statuettes sautillantes, que nous allons y

installer sans malice, rien qu'en leur laissant la responsabilité de

leurs oscillations contrôlées.

Et tout d'abord, quelle autre que l'auteuresse des _Lucioles Landaises_

saurait être rendue responsable de la trépidation qui s'est, elle aussi,

emparée _ex abrupto_ de ses meilleures amies? Seule, la sage Comtesse de

Briey, en femme d'esprit qu'elle est, a résisté à l'invite d'Érato. Mais

la Comtesse de Vère, étonnée qu'une ex-ambassadrice puisse être reléguée

au second plan de quoi que ce soit, tint à démontrer, sans une ni deux,

qu'elle aussi pouvait donner de la glotte, et séance tenante, elle a

inventé une forme de burlesque, dont rien n'avait encore atteint ce

diapason, dans le genre macaronique.

Elle s'est donc mise, sur le tard, à fabriquer des beignets, avec un

restant de pâte La Rochefoucauld; c'est sans doute pour cela qu'elle se

fait imprimer par le frère de son maître d'hôtel. Mais un beignet

philosophique, ça ne trouve pas, tous les jours, preneur; aussi, la

téméraire auteuresse, pour ne pas paraître manquer de chalands et

fricoter des laissés-pour-compte, en sera réduite à gober elle-même sa

marchandise, qui se vengera, et nous vengera, en lui campant une

indigestion, laquelle lui ôtera le goût de faire sauter, dans la poêle

de l'édition à bon marché, la friture des grandes pensées.

Celles des amies de l'auteuresse des _Landes Luciolées_, qui ne se

hasardent pas à écrire, n'en sont pas, pour cela, mieux garanties contre

la contagion de la vedette.

Voici, par exemple, une aimable marquise, dont Boissonnas, ce jour-là,

mal secondé par Taponnier, nous donne un portrait, à l'issue d'une cure

de Bentinck, ou des pilules de tyroïdine. Soit dit en passant, c'est

inouï ce que les photographes retranchent aux dames qui posent devant

leurs appareils: chute d'épaules, chute de reins, ces fragments

d'anatomie ne veulent pas mentir à leur titre et tombent, tour à tour,

sous le travail de la retouche, comme au vent d'automne, «la dépouille

de nos bois.»

Pour en revenir à l'agréable modèle, ci-dessus mentionné, nous le

revoyons plus loin «donnant un morceau de sucre à Violette». Sans doute

une jument remarquable par sa modestie et qui, par suite, a dû souffrir

de se voir représentée dans un journal, que dis-je? nommée en toutes

lettres!

Lisons encore: «Madame Lucien Muhlfeld, qui vient d'achever sa

convalescence à Territet, sera bientôt de retour.»

Voyez un peu l'_imprudence_ de cette rédaction. Si accentuée qu'elle

apparaisse, dès le début, cette imprudence, elle l'est encore bien

davantage, parce qu'elle l'est de toutes parts. Seule, cette phrase d'un

auteur que j'aime fort, peut nous en faire apprécier l'étendue: «il

fallait trouver un moyen adroit, procéder avec mesure, avec précaution,

ne pas trop avouer à la fois, traîner la confidence pendant huit jours,

de telle sorte que, lorsqu'elle serait faite, elle ne causât qu'un

plaisir calme, tant les transitions auraient été habilement ménagées.»

Évidemment; au lieu de cela, tout en même temps, pour un lecteur

peut-être pas au courant, mais aussi peut-être sensible: maladie, donc

l'inquiétude; guérison, d'où l'allégresse; tout cela dans la même

nouvelle en trois lignes, laquelle me rappelle encore ce cri d'une

vieille dame à qui on lisait les Mémoires du Cardinal de Retz. Comme

elle paraissait somnoler, et que le livre ennuyait la lectrice, celle-ci

sauta vingt pages et recommença sur la vingt et unième, qui s'ouvrait

avec ces mois «le Cardinal, de retour à Paris...»--Et la vieille dame,

qui ne dormait pas le moins du monde, mais suivait, au contraire, le

récit, d'un intérêt passionné, de s'écrier bien fort: «comment, ma

chère, mais il n'était pas encore parti!»

Les dames ne sont pas seules à se mouvoir sur le couvercle de notre

piano; les messieurs veulent bien leur céder le pas, mais réclament leur

tour.

En voici un, bien sympathique, de qui cette présentation ne l'est pas

moins:

«Le Duc de Guiche, le grand et modeste savant, s'installe à Bénerville,

d'où, tous les jours, il se rend à Deauville, au Polo, dont il est le

dévoué président.

«Le Prix Fourneyron, que l'Académie des Sciences vient de lui attribuer,

pour son _Essai d'aérodynamique_, lui vaut nombre de félicitations de la

France et de l'étranger.»

N'est-ce pas charmant et, d'autre part, un peu ahurissant, ce savant

modeste et ce fier écuyer? Par bonheur, l'écrivain cité plus haut, veut

bien nous secourir encore. Écoutez-le: «des bottes montantes ou des

brodequins de couleur, des pantalons de tricot blanc serré ou des hauts

de chausses bigarrés flottant sur les hanches, des camisoles rouges ou

bleu de ciel, ou rayées de mille façons, le cou, les bras nus jusqu'à

l'épaule, quelquefois des gants de peau de daim, des casquettes

extravagantes ou des chapeaux de paille avec des rubans, et l'énorme

battoir, instrument du jeu, sur l'épaule, c'est dans cet équipage que le

gentleman imbu du respect de lui-même, doit se produire à l'admiration

publique. Que ce soit sur une prairie Anglaise, en vue d'une pagode de

la Chine, sur une plaine glacée aux environs du Pôle Nord, un Anglais de

bonne _fame_ et renommée, qui va jouer au _cricket_, ne saurait

s'affubler autrement sans se compromettre.»[8]

[8] Gobineau.

Remplacez le mot _cricket_, par le mot _polo_, ce sera tout de même.

Alors, n'est-ce pas un édifiant spectacle que de se représenter le

«dévoué président», qui se résigne à dépouiller de si avenantes

frusques, pour revêtir avec un orgueil aussi modeste que celui de

Violette, les manchettes de Monsieur de Buffon?

Mais voici un autre exemple de sport associé au savoir. Monsieur

Mæterlinck joue des poings avec son boxeur, dans le moment précis où on

vient lui apporter la rosette. Cette invasion lui semble même assez

indiscrète. Pour un peu, il camperait un gnon au Conseil de l'Ordre.

Tout de même il consent à surseoir.--Voilà ce que nous conte un

entrefilet qui prétend au sérieux.

On connaît cette manie, à la fois naïve et un peu agaçante, chez tous

les nouveaux décorés, ou surdécorés, et qui consiste à feindre

l'indifférence, ou même l'étonnement. Chacun sait pourtant qu'en dehors

des coups de grisou, et autres sinistres, où l'on porte au rescapé,

incapable de discuter, l'étoile spontanée, il faut postuler cet honneur

sans élan, se faire appuyer, en un mot, se donner bien plus de mouvement

que pour beaucoup de leçons de boxe. Mais tout de suite après, on rentre

dans le rôle de celui qui «ne fait pas semblant de rien», parce que,

tout de même, on se rend bien compte qu'il y a quelque chose d'un peu

dérisoire, dans le fait de recevoir un cadeau que l'on a sollicité.

Les jeux d'enfants (n'est-ce pas pour cela qu'on nomme _hochets_, tous

les attributs de vaine gloire?) présentent quelquefois, mais avec plus

de grâce, cette plaisante anomalie: les bambins viennent vous consulter

sur le choix de la surprise qui vous serait agréable; puis ils exigent

que vous ne sachiez plus rien de ce qui a été dit, alors qu'elle éclate.

Je vois encore, dans ce jeu de cache-cache de nos légionnaires, une

forme de l'illusion des autruches, qui se croient devenues invisibles

parce qu'elles ont mis leur tête sous leur aile. Mais peut-être, après

tout, sont-ils sincères, dans ce jeu d'illusion et de stupéfaction

feinte. A force de dire: «c'est pour faire plaisir à ma mère, à ma

femme, à mes enfants...» ces matois finissent, sans doute, par se

persuader qu'ils ne sont pour rien dans la chose.

Quelques mois passés, je parcourais une chronique de _Foemina_,

pseudonyme de Madame Bulteau. Le _factum_ s'achevait par des

raisonnements, plutôt détachés, sur la vanité des distinctions, et en

substance, concluait ainsi: «or, devinez où je vais de ce pas: _demander

des croix_.»

Un distrait ou un maladroit ne manquerait, certes, pas d'ajouter:

«_charité bien ordonnée_...--Que la dame ait ou non, demandé des Croix,

il ne m'appartient pas d'en décider; ce qui est certain, c'est qu'elle

en a au moins _demandé une_.»

Moi qui me pique d'être plus clairvoyant et mieux inspiré, je dis, au

contraire: «quelle cuisante déception, pour l'honorable postulante, qui

s'est peut-être entendu refuser ce que sollicitait, avec tant de

désintéressement, son zèle pour autrui, quand elle se sera vu, malgré

elle, accorder, au lieu de cela, ce dont son dédain précédent et

contradictoire paraissait faire fi, ou qui sait? peut-être plus

simplement, ce dont sa modestie se jugeait indigne! Encore une

violette.»

Si j'avais eu à décorer Madame Bulteau, ce que je me serais honoré de

faire (à ma façon, je l'ai fait--n'est-ce pas une manière de décorer que

d'étudier longuement?) je n'en aurais pas moins profité de l'occasion

pour lui reprocher d'avoir appelé l'auteur du _Roman de la Momie_, un

«puissant ouvrier».

J'eusse préféré «admirable artiste». Mais Madame Bulteau, laborieux

tâcheron, pioche _Mademoiselle de Maupin_ et bêche _Émaux et Camées_.

Ce chapitre des nouveaux décorés me paraît toujours aussi «plein de

charmes» que le «quoi qu'on die» de Molière. J'ai naguère dépeint, à

propos de Monsieur Pol Neveux, la sensation de vide que donnait au

lecteur, le fait de voir mentionner une distinction accordée à

quelqu'un, sans énoncer des titres capables de la lui valoir, et que

remplace l'énumération de manières d'être, lesquelles, pour ne pas

manquer d'agrément, ne sont pas de celles qui portent au tableau. En

voici un nouvel exemple:

«Le Comte Joseph Primoli, si connu et si aimé de toute la Société

Parisienne, vient de recevoir, du Gouvernement Français, la cravate de

Commandeur de la Légion d'honneur.»

D'abord, cela n'est pas exact: je connais d'incontestables membres de la

Société Parisienne, qui n'aiment pas du tout le Comte Primoli; passons.

Mais la cravate, peste! ce n'est pas rien; être connu et aimé de la

Société Parisienne, ça suffit-il pour obtenir ce haut commandement? Je

cherche: Monsieur Primoli était le neveu de la Princesse Mathilde; il a

posé, en camerlingue, pour la Princesse Lucien, qui aime à portraiturer

les barbes; il est l'ami de Monsieur Ganderax qui, naguère, sans tout à

fait réussir, consacrait un article de tête, à transformer en événement

national, l'élection de son cher Gégé, comme membre de l'Épatant. Tout

cela est beau; mais enfin cela mérite-t-il d'être cravaté?

Un autre Seigneur s'agite beaucoup autour de la Croix Rouge.--«Croix

Rouge, lisez Ruban Rouge»--disait, à ce propos, assez spirituellement

Timon, toujours incorrigible.--Cependant, comme il n'est, en effet,

question que du ruban pour l'ambulancier, tandis que la rosette paraît

se réserver pour Charles Lecocq, notre ami proteste, en ces termes

judicieux, sinon justiciers: «on aurait peut-être bien pu faire passer

_le Bon Samaritain_ avant _la Fille de Madame Angot_!»

Tous les paniers ont un dessus, chacun sait ça. L'Académie, dont l'anse

est en forme de coupole, a France, Loti, Barrès. Évidemment le ruban de

Madame Beer, bien que pris à la même pièce, n'a pas le rouge vif de

celui de Sarah. L'enthousiasme universel, déchaîné par celui-ci et qui

d'ailleurs, aurait aussi bien pu prendre la forme de l'indignation

universelle, (à voir reconnaître, si tardivement et faiblement, un si

ancien mérite) prouve que les vraies récompenses ne sont pas dans les

chancelleries, mais dans les coeurs. Ce qu'il y eut d'amusant, à cette

occasion, pour l'observateur renseigné, c'est de voir se répandre en

éloges dithyrambiques des personnes qui tenaient de bien près à

d'enragés adversaires de la cause gagnée. Monsieur Roujon a trouvé un

bien drôle de palliatif pour ce retardement regrettable; il appelle la

France «le pays des beaux repentirs».--J'aimerais mieux: le pays des

discernements précoces; mais ce pays-là, je le crains, restera toujours

la Terre Promise.

Rien de plus significatif, sur le sujet de ces grandeurs, que ce qui est

advenu, il y a quelques années, au Marquis de Casa-Riera, lorsqu'on

douta s'il était lui même. Une telle accusation paraît d'abord

plaisante; les preuves contraires n'en sont pas moins très difficiles à

établir. Le Marquis de Casa-Riera aurait très bien pu n'être que le

Marquis de Carabas, dont chacun sait qu'il n'existait que dans la

cervelle ingénieuse du Chat-Botté, qui le créait de toutes pièces,

chaque fois qu'il prononçait son nom.

De quelqu'un, qui cesse d'être soi, l'on peut parfaitement s'apercevoir

qu'il est le Masque de Fer, ou Gaspar Hauser, ou Louis Dix-Sept, ou Jean

Orth, quelqu'un enfin de ces éternels disparus qui, n'étant jamais morts

officiellement, cessent d'être soumis aux vicissitudes de la longévité,

comme aux lois de l'existence.

Le Marquis n'en menait pas large, dans son bel hôtel rouge de la Rue de

Berri, et pendant ce temps-là, l'on instruisait sans douceur. L'homme

révoqué en doute était-il bien celui qu'il prétendait être, l'on n'en

savait rien; on savait seulement qu'il était Commandeur de la Légion

d'honneur. On sut encore que c'était un sage, quand on apprit que celui

qu'il citait à l'appui de son dire, n'était autre que _son cuisinier_.

Pour un si haut cravaté, n'était-ce pas risible et minable? C'était

sage, et je le maintiens. Les chefs de Gouvernement ne sont, après tout,

que ceux auxquels Dieu «fait la loi» selon Bossuet; tandis que les chefs

de cuisine, s'ils trompent quelquefois sur la qualité des denrées, ne

sont, eux, jamais trompés sur la qualité de «l'Amphitryon où l'on dîne».

Et cependant cette histoire est-elle la plus belle de toutes? Goûtez et

comparez.

Une dame qui tient un petit casino scientifique, esthétique... et

payant, tirait parti et profit de la palabre d'un artiste aimable, pour

qui la réponse à faire au titre du livre d'un jeune écrivain disparu, ne

laissait aucun doute: «penses-tu réussir?» Il pensait parfaitement

réussir, et même «dans les coins.» Or, comme les bons procédés exigent

des échanges, la dame (indirectement soufflée par son collaborateur qui,

lui, habile, faisait toujours faire le gros ouvrage, et n'apparaissait

jamais que pour le favoriser ou le récompenser) la dame s'avisa que le

moment était venu d'accorder à l'artiste ce qu'il désirait le plus, à

savoir: un petit noeud. Donc elle se pendit, un beau matin, aux

récepteurs d'un magnat qu'elle ne connaissait mie, (en tout cas beaucoup

moins que moi-même), et lui dit ces mots angoissés: «la croix

d'Obligado--c'était le nom opportun du futur obligé--la croix d'Obligado

_ne marche pas_.» Ce qui était incorrect pour un certificat d'études et

un brevet de capacité, mais éloquent pour une situation tendue.

Bref, sur douze voix que, paraît-il, l'élection nécessitait, deux

seulement s'étaient prononcées pour l'affirmative. La dame, qui avait

compté sur une rente annuelle de palabres, en échange d'un bienfait, qui

ne lui coûterait que des démarches, la dame râlait. Et la transmission

par fil, de cette suprême forme de communication présentait quelque

chose d'en dehors de l'abonnement, qui défiait la provision et

déconcertait la friture.

Une veuve célèbre fut encore sollicitée, qui tira trois voix de sa

manche de crêpe; cependant que le magnat extrayait de la sienne un bras

fort long qui atteignit à l'étoile.

De nouveau la dame se pendit aux cordons verts, qui communiquaient avec

les cordons rouges, et confirma, cette fois, que la croix marchait aussi

allègrement qu'un haricot voyageur. Et, quelques semaines après, le

mince filet rouge empourpra le téton de l'intéressé, comme la blessure

d'un Sébastien dont les plaies seraient des boutonnières.

Quand tout fut fini, le destinataire, après avoir joué la surprise,

témoigna la reconnaissance et, comme son protecteur avait, lui, ainsi

qu'il convient, conquis un grade supérieur, dans la promotion

simultanée, envoya un télégramme, dont la rédaction exigeait beaucoup de

soins, qui furent pris, et donnèrent un résultat satisfaisant...

En effet, il y fallait de l'élan, mais réprimé, du sourire, mais

supprimé, pas de rhétorique, pas de vocalises, bonnes pour les coeurs

tendres et les esprits sans ambition, les circonstances étant

officielles et, le salut, presque militaire. Donc, après un bref exposé

du motif de la félicitation, le _shake hand_ montait au shako, et le

bleu, que j'ai lu, se contentait d'y porter la main, un shako dessiné

par Iribe.

Tout cela était bien, mais n'était rien, il y fallait la goutte-mère du

discret entraînement à de nouveaux bienfaits, dont le premier anneau

n'admet que de commencer la chaîne, qui, plus tard, attachera, quand il

aura fait des petits. La situation était délicate, étant décisive; un

mot impropre pouvait rater le coup et stériliser l'avenir. Le

«dévouement» traditionnel et désuet porte des gros sabots, et

«l'hommage» marche sur des oeufs, qu'il casse quelquefois.

Inutile d'ajouter que le correspondant, inventif et malin, rencontra le

terme unique dans le trajet de son patelin à la recette postale. Et il

signa: «VOTRE AMI SUBORDONNÉ» ce qui était à la fois un coup de chapeau

et un coup de maître. Le second plan, il ne pouvait l'admettre que sur

ce fond-là. C'était dire qu'il acceptait bien de ne monter que d'un

cran, chaque fois que son protecteur franchirait un degré; mais qu'il

n'admettait pas moins.

*

* *

Timon mérite-t-il vraiment le titre d'incorrigible? Jugez-en.

L'Étude sur _la Mort_, publiée, au _Figaro_, par le même auteur de

_l'Oiseau Bleu_, vient de reparaître en volume. J'ai dit, au début, dans

un Essai intitulé les _Larmes d'Argent_, combien le morceau m'avait paru

sans ferveur. Au contraire, le journal, qui avait donné la primeur de

l'Étude, en annonce la réapparition plus que dithyrambiquement.

J'aperçois la coupure sur le bureau de Timon. Au-dessous il a écrit:

«boum! _servez froid_!»

Et puisque nous voici sur le sujet de la Mort, combien elle-même a

changé de visage et d'usages! L'avez-vous remarqué? on ne fait plus part

du décès de ses parents? Moi qui me crois sensible, j'en étais peiné.

Mais comme, si je suis volontaire, je ne suis pas entêté (l'entêtement

c'est la volonté dans l'arbitraire) je me rends aux explications que

voici: beaucoup de ménages sont divorcés, il en résulte des embarras

typographiques, à l'heure de Borniol, et qu'on prend le parti de

s'abstenir. Et d'une. Un artiste, en attirant l'attention sur les motifs

que la stricte décence lui imposerait, de ne pas se montrer, se

retirerait le droit de paraître et, par suite, de servir ses intérêts,

dans les lieux propices. Et de deux. D'autres y perdraient le droit de

baller, ce qui ne les gênerait pas moins.

Un grand seigneur étranger meurt dans sa résidence du Midi, laquelle se

referme sur ce trépas. Moins de deux ans après, la famille la rouvre...

par un bal costumé, sur les invitations duquel, ce me semble, on aurait

pu tracer l'épigraphe de Molière: «hommes et femmes affligés, chantans

et dansans.»

A la place de l'ombre de l'ex-proprio, j'aurais fait, moi aussi, à mes

invités posthumes, la farce de me déguiser en statue du commandeur: pas

le commandeur Primoli, celui de Don Juan. Et de trois.

Il y en a d'autres. Quoi qu'il en soit, j'ai dans le coeur, des

condoléances qui ne sont pas sorties, et qui remontent les jours de

brouillard.

L'histoire qui suit est célèbre. Une notable mondaine s'entretient, avec

sa famille, d'un triste anniversaire, qui doit réunir ce groupe, le

mardi suivant, dans un commun deuil renouvelé. Une dépêche survient;

elle est d'un Grand Duc, lequel s'invite à dîner, familièrement, mais

hélas! pour le même mardi, à cette table privilégiée. Un silence,

proprement celui que l'on nomme «silence de Mort»; muets débats de

conscience et de mondanité, au sortir desquels les enfants stupéfaits et

émerveillés, entendent sortir cet arrêt, de la bouche maternelle:

«l'anniversaire sera mercredi.»

Notez qu'elle ne disait pas: sera _remis_ à mercredi, elle disait

_sera_. Cela devient cosmique. Peut-être bien ne se serait-elle pas

permis de faire attendre Louis XIV; mais elle ne voyait aucun

inconvénient à différer Saturne.

Salomon, dans son jugement fameux, Alexandre, avec son célèbre noeud

gordien, ne sont pas allés si avant que cette veuve ne fit, dans «l'art

d'accommoder les restes». La dame apparaît aussi grande que Josué, plus

grande même, puisque l'astre auquel son geste enjoint de rebrousser

chemin, n'est pas le grossier fanal des vivants, mais cet astre, plus

subtil, que Madame Valmore a poétiquement dénommé «le soleil des morts.»

Non seulement plus grande que Josué, mais plus que Moïse; les flots

qu'elle entr'ouvre ne sont pas ceux de la Mer Rouge, mais ceux de la Mer

Noire des «deuils en vingt-quatre heures»; le rocher qu'elle frappe est

celui des coeurs; mais loin de commander aux ondes d'en jaillir, elle

leur prescrit de refouler les larmes. Et cela, de la simple branche d'un

éventail, faite soudain plus vaste que la verge d'Aaron, qui cependant

était de taille.

On n'en finirait pas de comparaisons grandioses, à l'égard d'un tel acte

surhumain, à force d'être surmondain. J'admire de telles femmes. Ce sont

les canards de Vaucanson de la race qui produisit Niobé. C'est la même

Parisienne automate qui disait sévèrement à sa fille, souffrante, au

début de l'hiver: «je crois pourtant vous avoir appris que c'était une

saison où l'on ne doit pas parler de ces choses.» L'épouse de Pétus

aurait-elle mieux dit? L'héroïsme, aussi bien que dans un coeur, peut se

nicher dans un réticule. Cinquante invitations étaient acceptées. Les

invitations ce sont les billets à ordre de la Cocodette. Pas de protêts!

La maladie est un luxe d'été, qui représente Deauville ou l'Engadine.

L'hiver, _il faut dîner_.

De telles matrones étaient les sentinelles des salons, de vraies

maîtresses de céans, qui vivaient et mouraient, dans le corset des dames

de Vertus, sous le harnais de la sociologie. Et quand, le soir venu de

la réception chez Jéhovah, dans Josaphat, le Suprême Juge les

interrogeait sur l'emploi de leur temps, elles lui répondaient avec

conviction: «mon Dieu, _j'ai fait des visites_.»

*

* *

Mais ce n'est pas encore tout, sur ce chapitre. L'on sait exactement le

nombre de millions que fait perdre, aux fleuristes, soit la fantaisie

des moribonds, de ne pas se voir enguirlander _post mortem_, soit celle

des survivants, de ne pas se voir tourmenter entre vifs. Les

horticulteurs ont, non seulement porté plainte, mais menacé de sévir. Il

s'agit d'obtenir du gouvernement la suppression obligatoire d'une

formule qui les ruine. Rien n'y fait. C'est assez curieux: ces fleurs ne

coûteraient rien aux orphelins, ni aux veufs, même les honoreraient;

d'ordinaire, l'on ne se montre pas si sévère à l'égard des bouquets.

Pourquoi cet ostracisme? Peut-être (c'est probable) vise-t-on cet abus

des floraisons _portées sur la note_. Et comme on rougirait de paraître

lésiner là-dessus, on s'en tire avec une volonté expresse du défunt, qui

n'est que le désir du vivant de ne pas voir tirer sur les cordons de sa

bourse. Dans ce cas, il n'a pas tort. Les envois d'amis, c'était

touchant; mais les obligatoires gerbes du fossoyeur ne signifient plus,

elles, que son désir, à lui, d'augmenter les frais d'enterrement. Alors,

on fait bien de les supprimer. Cependant, n'oublions pas que l'antiquité

faisait payer les larmes, et que les pleureuses étaient des employées.

Au reste, sont-ils devenus plus raisonnables que leurs patrons, ces

employés eux-mêmes?

J'en ai rencontré un bien avantageux. C'était le fils d'un domestique de

mes parents; mais lui, avait monté, sinon en grade, du moins en gages,

il était devenu chef cuisinier dans une grande famille Israëlite, je

n'ai jamais bien su laquelle. Une année, il vint se reposer quelques

jours chez les siens, et je l'entendis qui, dans une allée du parc,

discourait avec des amis, sur les enfants de ses maîtres. Or, il disait:

«Berthe a toujours été _pratique_; mais Martine a toujours été

_rêveuse_...»

A qui faisait-il allusion? Je n'ai pas osé le lui demander.

Cela prouve-t-il que les employés soient plus raisonnables que les

patrons? En face de la Mort, ils le sont quelquefois moins. L'ancien

cocher de mon père a eu deux discours sur sa tombe. Mon père n'en a pas

eu.

Madame Edouard André en cumula, en accumula. En méritait-elle? D'abord,

il m'avait semblé que non. Son testament ne se préoccupait que des

pommes de pin des allées de Chaalis, et cela me paraissait peu humain.

«Que l'on n'oublie jamais--clamait-elle, sur papier timbré,--que le sol

des chemins du parc se compose uniquement de pommes de pin accumulées

depuis des siècles, et que la moindre allumette pourrait enflammer!...»

Et, là dessus, elle fulminait elle-même contre les fumeurs invétérés et

les briquets automatiques.

L'étrange chrétienne! A cette heure tardive, n'aurait-elle pas plus

sagement fait de penser au feu de l'enfer? Non, elle n'oubliait qu'une

seule petite chose, en rendant au dieu des bienfaiteurs son âme sans

tendresse, elle oubliait les coeurs souffrants, accumulés depuis des

siècles sur le sol des chemins de la terre, et qu'un trait de sa plume

de fer aurait pu soulager, du moins pour une part. Elle ne pensait

qu'aux pommes de pin. Je crains qu'elle n'en retrouve quelques-unes

employées à s'occuper d'elle, dans le foyer de Belzébuth. Quelques

trompettes voilées ont vainement tenté de nous attendrir sur ses

bienfaits: ils n'atteignent vraiment que Monsieur Doumic. Les autres, on

ne m'ôtera pas de l'esprit que c'étaient des fondations continuées.

Depuis, je me suis rappelé que Madame Boucicaut avait cru devoir rendre

à la division ce qu'elle tenait d'elle. Rendre au passant ce que

Mademoiselle Jacquemart tenait de Monsieur André, ce ne fut peut-être

pas manquer d'à-propos. La dernière fois que je la rencontrai (dans une

soirée), bien que sa jactance accoutumée dût, cette fois se contenter,

sans doute par le fait, et le faix de l'âge, de revêtir un air de

Jézabel abattue, elle me fit signe d'approcher, d'un de ces gestes

artificiellement impérieux, qu'elle exécutait sans y croire, qui

l'aidaient à s'illusionner sur son manque d'autorité, et qui

équivalaient à des sommations sans importance. Je me demande pourquoi

j'obéis. Elle proféra: «je sais que vous habitez Le Vésinet; mais vous,

savez-vous que j'en possède la moitié?» Je répondis par un geste

résigné, qui signifiait: «si elle vous gêne...» La cruelle répliqua:

«parfaitement; achetez-la moi très cher.» Je n'ai plus revu Madame

Edouard André. C'est tout ce que j'ai connu de ses dernières volontés à

mon égard.

On a raconté que, le jour de l'an qui précéda sa fin, elle avait biffé,

sur son testament, le nom de son légataire universel. En voilà un qui

peut se vanter d'avoir battu le record des étrennes inutiles! Je ne sais

pas qui c'était; je sais seulement que ce n'était pas moi, puisque je

connais la cause de cette faveur temporaire, et que je n'en trouve pas

de traces dans mes antécédents. L'inconnu ordonnait les festins du

Boulevard Haussmann et assumait la dangereuse responsabilité de régler

le placement des convives, en tenant compte des prétentions de chacun,

pour sauvegarder les susceptibilités de tous. Y réussit-il? Je le crois

peu probable, puisque je ne le juge pas possible! Un dîneur est souvent

un zéro, qui n'amplifie l'unité, qu'à la condition d'être placé

au-dessous d'elle. Au lieu de cela, il veut passer devant, ce qui le

réduit à rien, sans profit pour l'autre. Donc, notre placeur devait

déplaire, si je m'en rapporte à certaine lettre de la patronne, un

griffonnage que j'ai sous les yeux. Il fut adressé à un invité, le

lendemain d'un soir où, sans doute, mécontent du voisinage qui lui avait

été assigné, le dîneur s'était évadé, en sortant de table. La lettre se

bornait à ces mots pleins de confusion, de contrition: «quand j'ai vu _à

côté de qui vous étiez_, j'ai _compris mon erreur_!...»

Tout de même, ce n'était pas aimable pour l'autre qui, lui (ou elle)

aussi, avait reçu le carton insistant, sympathique, désireux _qu'on lui

fît l'honneur_!...

Le père Groult prétendait que l'invitation à partager un repas, devrait

porter les noms des personnes que l'on est appelé à rencontrer. Il avait

raison. En voici une preuve. Quelqu'un me contait, l'autre jour, ceci:

«Je connais une dame qui s'étonne de me trouver gai, même souriant,

quand je suis en face d'elle. Je la comprends, il doit lui sembler

difficile et presque malséant de ne pas voir refléter l'expression de

son propre visage, on ne peut plus renfrognée et rébarbative. Mais,

outre qu'il ne me déplaît pas de réaliser des entreprises

difficultueuses, une dose de bonne humeur, que je m'efforce de maintenir

jusque dans les tempêtes, me permet de réagir fortement et allègrement

contre l'effluve grognon de la dame. Je me contente donc, après l'avoir

saluée, comme c'est mon devoir, puisque je la connais, de ne plus

m'apercevoir qu'elle est là, pour pouvoir le lui pardonner.

«Maintenant, que la dame s'étonne du peu d'action de ses airs bourrus,

sur mes airs agréables, je veux bien l'admettre; mais ce qui devient

abusif, c'est qu'elle en vienne à le supporter sans calme. Par bonheur,

cet accident de nous affronter, qui ne me semble qu'ennuyeux ou nul,

mais paraît la «mettre à la gêne», comme disent les vieilles tragédies,

cet accident ne nous menace que peu. Seulement, quand il arrive, c'est

d'assez près; des équivalences de situation nous mettent côte à côte. Si

la disposition de la table était réglée sur l'intelligence, nos places

ne seraient pas voisines.

«Un soir que le choc avait eu lieu, il m'arriva de risquer une de ces

réflexions d'art peut-être saugrenues, en tout cas pittoresques, dont

l'escrime verbale plaît à des gens qui s'y connaissent en passes de

mots. Le mien ne trouva pas grâce devant la dame, qui n'eut que ce

compliment pour l'objet de ma description fantaisiste: «ça devait être

bien laid.» Je me contentai de ruminer, quelques-uns disent de murmurer:

«c'est possible; mais il y a d'autres choses laides, et même d'autres

personnes, dont il faut supporter le voisinage avec résignation, pour ne

pas manquer à la bienséance.»

Tout refuge est bon à qui ne veut pas se rendre. Un monsieur me reprocha

sévèrement d'avoir «chiné» une mondaine, parce qu'elle faisait de

mauvais vers. De ce point, il convenait, du reste, sans discussion. J'en

conclus, à part moi, que le monsieur était moins sensible aux

alexandrins boiteux qu'à la critique ailée. Mais la question ne s'étant

pas posée resta sans réponse.

A ce même homme j'avais parlé, trente années en deçà, d'un projet

d'ouvrage, avec l'exubérance de la jeunesse et, j'en conviens,

l'insuffisance de mes moyens d'alors. Depuis, chaque fois que je

revoyais le personnage, (qui, jamais, ne faisait allusion à mes volumes

parus) il me pressait d'accomplir mon premier dessein, sur lequel il ne

tarissait pas d'éloges, et dont l'existence mythique, en même temps que

la réalisation improbable, s'unissaient pour lui fournir l'heureuse

occasion d'ignorer mes productions successives, même de les dédaigner.

Cependant, après beaucoup de réflexions et de recherches, d'études et

d'examen, l'embryon m'apparut sous un nouveau jour, et je me flattai de

le rendre viable, en le faisant bénéficier de formes mûries et de forces

acquises. Il en résulta un ouvrage qui pouvait plaire, ou déplaire, mais

qui ajoutait à ce mérite de n'être plus inexistant, celui de formuler ce

qu'il voulait exprimer, comme il le voulait.

Le monsieur me dit, alors: «j'aimais mieux votre ancienne donnée.»

Naturellement.

*

* *

Les roses refusées aux défunts me piquent encore de quelques épines.

Le journal qui m'interdisait l'offrande funéraire me choquait déjà; que

dirai-je du faire-part lui-même, prenant aujourd'hui les devants de

cette interdiction inouïe? Je l'ai sous les yeux, et pourtant j'y crois

à peine. C'est celui d'un vrai grand seigneur que j'aimais, j'ai nommé

le Duc de Rohan. Outre qu'il m'avait, nombre de fois, témoigné de sa

bienveillance, qui me laisse un souvenir durable, j'appréciais les

dehors aimablement brusques et sympathiquement bougons, desquels il

enveloppait son affabilité, associée à une finesse assez malicieuse,

dont voici un trait.

Un jour qu'il assistait, chez une grande dame de ses proches relations,

à l'une de ces pseudo-manifestations de littérature et d'art, qui

commençaient d'infester le monde, il lui dit avec jovialité: «savez-vous

ce que vous auriez dû faire, vous? _Vous auriez dû épouser Coquelin._»

Le mot a été proféré devant moi; je le rapporte _de auditu_.

Mais ce ne sont pas seulement des marques de bonne grâce et d'esprit que

je dois à cet homme de bien, pas uniquement des faveurs de curieux,

telles que d'avoir feuilleté, sous son toit, corrigées de la main même

de l'auteur, les propres épreuves des _Maximes_ (sans doute venues de

Verteuil) ou encore, entre autres, d'avoir gravi l'échelle de

bibliothèque de la Pompadour. Je lui dois encore une qualité, presqu'une

vertu, qui ne m'en est que plus chère. C'est l'_exactitude_ que je veux

dire. Un automne que j'avais l'honneur d'être son hôte, dans ce

Josselin, sinon sans équivalent, du moins sans supérieur en beauté, sur

la face du globe, un heureux hasard, je l'avoue (jusque-là je croyais au

quart d'heure de grâce, même un peu étendu), me fit arriver au salon,

avec le dernier coup de cloche, sonné pour le repas. Bien m'en prit, je

trouvai mon hôte seul, un peu coléreux et déjà trépignant de ce que tout

le monde ne fût pas à l'appel, dans cette minute réglementaire.

Je ne l'ai jamais oublié; c'est même à cet exemple que je suis

redevable, aujourd'hui que les dîners convoquent à huit heures, pour

dix, de me rendre aux rares invitations que j'accepte, devant que les

chandelles soient allumées. J'y trouve l'avantage de ne pas entendre,

tout de suite, de ces conversations que Goncourt accusait de

«courbaturer en dedans»; et voyant quelquefois le manger venir de chez

le traiteur, d'être garanti contre les maléfices d'une alimentation qui

menacera les arrivants plus tardifs.

Je vois aussi torturer de belles roses par des fleuristes armés de fil

de fer. Cela me fâche, mais me fâche moins que d'entendre les familles

elles-mêmes en interdire la jonchée sur les cénotaphes; et cela, dans la

rédaction des billets qui recommandent aux prières. N'est-ce pas une

vivante oraison qu'un bouquet, une oraison aux mots colorés, aux

odorants versets?

Mon ami Timon, avec qui j'avais échangé des vues concordantes sur ces

_renvois_ de fleurs, conclut par cette boutade: «avez-vous observé que

l'avare formule qui prive les morts de leur dû et, les fleuristes, de

leur gain, cesse d'être en vigueur, dans les circonstances de décès,

quand il s'agit de couronnes souveraines? Les familles abîmées dans la

douleur s'arrêtent, un instant, de sangloter, pour apprendre aux

courriéristes mondains que les trois Rois Mages se sont cotisés de trois

francs pour leur envoyer une dépêche. Antigone a marché, depuis

Sophocle; aujourd'hui, elle interromprait les libations et les nénies,

pour écarter les crêpes de Montaillé et faire savoir à Sérigny qu'elle a

eu la glorieuse consolation de recevoir un télégramme de l'impératrice

de Blefuscu et un câblogramme du pape des Singes.

«Les alliances aussi ressortent de terre avec les acarus et les

annélides. Le plus petit bourgeois ne peut pas tourner de l'oeil, sans

nous avertir qu'il n'était pas une génération spontanée. Quelquefois les

accointances surprennent; d'autres fois, elles ne manquent pas de

vraisemblance. Il n'est pas inadmissible que la veuve Sapeur ait des

liens de parenté avec la _Fille du Régiment_; et quoi d'étonnant, si la

veuve Sapin descend des La Forest-Divonne?»

Timon exagère, c'est sa façon; mais il n'en est pas moins vrai que les

comptes rendus funèbres me paraissent toujours confiés à des

hurluberlus, ou à des gens dénués de tendresse. Pourquoi, par exemple,

je vous le demande, parlant du trépas d'un juste, dire que sa veuve fait

partie de «plusieurs sociétés, entre autres, celles de la dentelle de

France (espérons que c'est la dentelle noire), des Poètes Français

(souhaitons que ce soient les élégiaques), de l'Histoire de France, de

l'Histoire Diplomatique, des Gens de Lettres, etc., etc.»--Ne serait-il

pas plus émouvant de dire... _qu'elle pleure_?

Mais, pour le coup, lorsque je lis une note dans le goût de ceci:

«Monsieur et Madame X, profondément touchés et reconnaissants des

nombreuses marques de sympathie qu'ils ont reçues de toutes parts, sont

à leur grand regret, dans l'impossibilité matérielle d'y répondre comme

ils le désireraient, ils prient tous leurs amis de vouloir bien trouver

ici l'expression la plus profonde de leur gratitude émue...» eh bien!

oui, je le répète, quand je lis cela, je pense qu'une reconnaissance,

qui ne va pas jusqu'à l'écriture directe, ne m'inspire pas plus de

confiance qu'un regret qui se noie dans un encrier, avant même d'en

essayer l'emploi; je pense encore, et surtout, qu'à la place des amis,

ainsi maltraités, j'aimerais mieux ne rien recevoir du tout, que de me

contenter d'une gratitude et d'une émotion ayant passé par les

rotatives.

Certes, tous ceux qui partent ne méritent pas de se voir appliquer la

belle parole de d'Annunzio, à propos de la mort de Wagner: «_le monde

parut diminué de valeur._» Mais enfin chacun a la sienne, dont les

familles me paraissent aujourd'hui faire bon marché.

Une dame vient de mourir, que j'ai connue relativement belle,

approximativement aimable, évidemment riche, passablement appréciée.

Elle avait une vieille parente, qui disait d'elle, autrefois: «Luce n'a

pas de position.» Dans ce temps-là, ça me faisait rire; maintenant, ça

me fait réfléchir; et j'en suis à me demander si la vieille parente

n'avait pas raison, quand je lis, dans un journal, à propos de cette

mort (sans compter la sempiternelle interdiction florale): «il ne sera

pas envoyé de billets de faire-part, prière de considérer le présent

avis comme en tenant lieu.» Cela vaut bien la peine d'avoir des enfants

soi-disant respectueux et certainement millionnaires, pour les voir

défendre de fleurir votre convoi, et ne pas engager à le suivre!

Je me suis réjoui de ne pas voir infliger la désolante formule à la

pauvre Comtesse de Pourtalès, qui vient d'expirer. N'aurait-il pas été

plus triste que pour toute autre, de voir accomplir, sans fleurs, le

voyage suprême, par celle qui en avait si justement reçu, et disposé si

brillamment, durant tout le cours d'une longue existence de beauté? Sa

charmante devise: «que ne ferais-je pour ceux que je préfère?» me

revient à l'esprit. Le lui ont-ils rendu?

Je venais d'écrire cela, quand j'apprends que je me suis trompé: nouveau

_veto_ sur les roses! Que vont devenir les pauvres plantes, si l'on

s'obstine à les priver de leur plus noble et charmante fonction, qui

était d'orner les tombeaux? Elles-mêmes n'auront plus qu'à mourir.

Ah! les roses, quel signe elles représentent, quand elles se donnent ou

se refusent entre vifs. J'ai connu certaine belle-mère qui n'aimait pas

sa belle-fille. Cela se voit. Quand la seconde venait en visite chez la

première, à la campagne, pour un peu de temps, la vieille, qui

n'admettait aucunement de passer pour telle, et que ce ne fût pas à elle

qu'on fît allusion, quand on parlait de la «beauté» sous son propre

toit, cette matrone, un peu mégère, faisait venir son jardinier, pour

lui dicter le nom des fleurs admises à décorer l'appartement de sa bru.

Ce n'étaient pas des noms agréables; de préférence _des faux ébéniers_,

_de la fausse aubépine_, _des soucis_, _des cinéraires_, _des

doigts-de-morts_, _des bonnets-de-fous_, _des crêtes-de-coqs_, _des

museaux-de-chats_, _des pas-d'âne_, _des pieds-de-veau_, _des

gueules-de-lion_ et _des oreilles-d'ours_. On eût dit, pour une grande

part, un bouquet placé dans l'Arche, pas l'Arche d'alliance, celle de

Noé, le jour de la fête des passagers.

Quand ce protocole des végétaux, non moins que des animaux, était

sévèrement dressé, la dame se levait, et d'une voix impérieuse, avec un

geste menaçant, elle lançait enfin: «et surtout, _pas de roses_!»--Tout

excepté la fleur de Cypris, et jusqu'au Sabot de Vénus!

Mais ce n'est pas seulement l'opulent fleuriste que l'interdiction lèse;

je sais un autre métier plus humble, et, par suite plus touchant,

qu'elle assomme du coup. Je veux parler du _placeur de bouquets, sur les

tombes, les jours d'hiver_. Les parents, les amis admettent bien de

visiter les tombeaux et de les fleurir, mais ils ne veulent pas avoir

froid aux pieds, du moins pas trop, ils redoutent les rhumes, les trop

gros rhumes. Alors, vous voyez surgir d'entre les stèles, déformées par

les frimas, de ces bons vieux types à la Gavarni, en cache-nez à double

tour, et les mains dans les «profondes». Ils en sortent des doigts

violets, pour porter votre gerbe à destination, la déposer, la disposer.

Encore une industrie à l'eau, ou plutôt à la neige. Et comme cette

industrie n'avait pas beaucoup de jours dans l'année, pour s'exercer,

c'est encore un commerce de fichu; voilà des malheureux ruinés.

Il n'y a pas longtemps que les magasins de noir se faisaient un mérite

d'exécuter en vingt-quatre heures la commande d'un deuil. Maintenant ils

devraient aller plus vite. Au bout de ce temps-là le deuil est fini.

Mais la perle des locutions funéraires a été trouvée, comme il

convenait, par un courriériste mondain, celui à qui cette opération,

malgré tout, assez pleine de frisson, la descente d'un cadavre dans un

caveau, devant quelques amis émus, a inspiré cette formule agréable:

«_l'inhumation a eu lieu dans l'intimité._»

Quelqu'un à qui je contais la chose, m'a répondu: «ce n'est pas mal, en

effet, mais je connais, sinon mieux, du moins aussi bien. Que dites-vous

de cette annonce d'un courrier mondain, à propos d'une représentation

donnée chez une dame à la mode: «_répétition pour les personnes en

deuil_?»--Autrefois, on faisait sauter des _crêpes_, le mardi gras. Ce

n'est pas le contraire.

«Vous voyez que je suis de force à lutter avec vos découvertes, mais,

l'un et l'autre, soyons modestes; celles des chroniqueurs nous dameront

toujours le pion, étant inépuisables. C'est encore l'un d'entre eux qui,

ayant à caractériser certain drame presque Eschylien, lequel fait mourir

d'un coup de foudre, sous les yeux mêmes de leur mère, ses deux enfants

uniques, beaux comme les dieux et doux comme des anges, ne trouve rien

de mieux que de ranger ce désastre plein de frisson dans le groupe des

«_pénibles événements_» qui sont d'ordinaire, comme on le sait, la perte

d'un en-tout-cas ou d'un réticule.»

La trépidation · 第 16 / 30 题