Nous partîmes de Vousterhausen pour aller à Maqueno, séjour aussi

désagréable que celui que nous quittions. Il s'y passa de nouvelles

scènes. Les Anglois murmuroient depuis long-temps contre le roi

d'Angleterre; ils avoient toujours désiré avec ardeur de me voir établie

dans ce royaume. Le prince de Galles commençoit à se faire un parti; il

ne pouvoit se consoler de la rupture de son mariage avec moi. Secondé de

toute la nation il fit tant de bruit, que le roi pour le contenter

résolut de faire encore les avances au roi, mon père; mais ne voulant

point s'exposer à un refus, il chargea la cour de Hesse de sonder les

intentions de ce prince. Le prince Guillaume dépêcha pour cet effet le

colonel Donep à Berlin. Celui-ci arriva à Maqueno en même temps que

nous. Je ne sais point les propositions qu'il fit au roi. Je m'imagine

que le mariage de mon frère n'y fut point oublié. La première réponse du

roi fut si obligeante, que Donep ne douta point de la réussite de sa

négociation. Il n'avoit jamais été employé dans les affaires, et étoit

ami intime de Grumkow; ne le croyant pas suspect, il lui fit confidence

de sa commission. Celui-ci voyant le roi indéterminé, lui parla

fortement et lui conseilla de faire plusieurs prétentions que j'ignore,

et qu'il savoit d'avance qu'on n'accorderoit pas. Quinze jours se

passèrent à débattre cette affaire. Mr. Donep vouloit une réponse

positive. Le roi étoit d'une humeur terrible, son irrésolution en étoit

cause.

J'étois extrêmement malade pendant ce temps; j'avois un abcès à la

gorge, accompagné d'une grosse fièvre. La reine avoit l'inhumanité de me

forcer à sortir. Je fus trois jours si mal que je ne pouvois parler ni

me tenir debout. On peut bien croire que je faisois une triste figure.

L'abcès étant crevé je me trouvai mieux. Le roi nous régala, malgré son

humeur chagrine, d'une comédie allemande et du spectacle des danseurs de

cordes. Il les fit jouer dans une grande place proche de la maison. Il

s'assit à une fenêtre avec la reine; ma soeur, le prince et moi, nous

nous plaçâmes dans l'autre croisée. Il avoit l'air fort triste et me

conta tout bas, sans que ma soeur s'en aperçût, l'ambassade de Mr. Donep

et les inquiétudes où il se trouvoit. Cette nouvelle que j'ignorois

entièrement, m'effraya beaucoup. Je le priai instamment de n'en point

parler à la reine, qui n'en étoit pas informée, étant persuadée que mes

chagrins s'augmenteroient si elle l'apprenoit. Mes précautions furent

inutiles; Mr. Donep l'en fit avertir le lendemain. L'air triste et

pensif du prince la remplit d'espérance; pour cacher son jeu elle

l'accabla de politesses. Dès que je fus dans ma chambre je fis de

sérieuses réflexions sur la conduite que je tiendrois, en cas que le roi

voulût entrer dans les vues de l'Angleterre. La sincérité et la

franchise du prince, qui m'avoit fait part de ce qui étoit sur le tapis,

m'avoit donné beaucoup d'estime pour lui. Je ne trouvois rien à redire

ni contre sa personne ni contre son caractère. Je ne connoissois point

le prince de Galles; je n'avois jamais eu d'inclination pour lui; mon

ambition étoit bornée. J'avois pris enfin mon parti. J'étois lasse

d'être le jouet de la fortune et bien résolue, si on me laissoit le

choix, de m'en tenir à celui que le roi avoit fait pour moi, mais en cas

du contraire de ne point changer sans lui faire de fortes

représentations.

Nous retournâmes le lendemain de bon matin à Vousterhausen. La reine

s'enferma seule avec moi dès que nous fûmes arrivés. Après m'avoir

appris ce que Mr. Donep lui avoit fait savoir; aujourd'hui

continua-t-elle, votre fichu mariage sera rompu, et je compte que votre

sot de prince partira demain, car je ne doute point que, si le roi vous

laisse la liberté du choix, vous ne vous déterminiez pour mon neveu. Je

veux absolument savoir vos sentimens là-dessus. Je ne vous parle pas

ainsi sans raison, m'entendez-vous? D'ailleurs je vous crois le coeur

trop bien placé pour balancer un moment. Je restai stupéfiée pendant ce

raisonnement, et j'appelai tous les Saints du paradis à mon secours,

pour m'inspirer une réponse ambiguë, capable de me tirer d'embarras. Je

ne sais si ce furent eux ou mon bon génie que m'inspira. Je pris enfin

courage. J'ai été toujours soumise, lui répondis-je, aux ordres de votre

Majesté et n'y ai désobéi que contrainte par un pouvoir supérieur. Je

n'en ai agi ainsi que pour remettre la paix dans la famille, procurer la

liberté à mon frère et pour vous épargner, Madame, mille chagrins que

vous endureriez encore. L'inclination n'a été pour rien dans la démarche

que j'ai faite, le prince m'étoit inconnu. Mais depuis qu'il en est

autrement, qu'il a gagné mon estime et que je ne lui trouve aucun défaut

qui puisse lui attirer mon aversion, je me trouverois très-condamnable,

si je voulois retirer la parole que je lui ai donnée. La reine

m'interrompit; furieuse de ce que je venois de lui dire elle me traita

du haut en bas. Malgré toute ma douleur il fallut pourtant me

contraindre devant le roi. Ce prince ne me regardoit plus depuis son

retour de Prusse, ce qui augmentoit encore mon désespoir. Il fut de

très-mauvaise humeur ce jour-là. Le soir le prince vint souper avec nous

comme à l'ordinaire. La reine ni ma soeur n'étoient point dans la

chambre lorsqu'il entra. Sa physionomie étoit toute changée, elle étoit

aussi gaie qu'elle avoit paru triste. Il me dit tout bas: le roi a tout

refusé; Donep [** ligne(s) manquante(s) dans l'image]. Je ne fis

semblent de rien, mais cette nouvelle me réjouit beaucoup. La reine

l'apprit quelques heures après. Elle en eut le coeur outré et son

chagrin retomba sur moi, qui en fus la partie souffrante.

Mes noces étant fixées au 20. de Novembre et le roi voulant qu'elles se

fissent avec éclat, y avoit invité plusieurs principautés; toute la

famille de Bevern, la duchesse de Meiningen, le Margrave, mon beau-père,

et le Margrave d'Anspac avec ma soeur. Ces deux derniers arrivèrent les

premiers à Vousterhausen. Le roi alla au devant d'eux à cheval et mena

ma soeur chez la reine. Nous ne la reconnûmes quasi point, elle avoit

été fort belle et ne l'étoit plus; son teint étoit gâté et ses manières

fort affectées. Elle avoit repris ma place dans la faveur du roi, mais

la reine n'avoit jamais pu la souffrir. Elle fut même piquée des

caresses et des distinctions que le roi lui fit, ne pouvant endurer

qu'il en fit à d'autres plus qu'à elle; elle fut pourtant obligée de lui

faire bonne mine. Mon entrevue fut plus sincère; ma soeur m'avoit

toujours aimée et je lui avois rendu le réciproque. Après le souper le

roi la conduisit dans sa chambre, qui étoit à côté de la mienne sous le

toit. Ses gens n'étant point encore arrivés, le roi me montrant du doigt

lui dit: votre soeur pourra vous servir de femme de chambre, car elle

n'est bonne qu'à cela. Je crus tomber de mon haut en entendant ces

paroles. Le roi se retira un moment après et j'en fis de même. J'avois

le coeur si gros que je faillis mourir la nuit. Quel crime avois-je

commis, qui pût m'attirer un si cruel traitement en présence de celui

que je devois épouser et de toute une cour étrangère? Ma soeur même en

fut mortifiée et fit ce qu'elle put pour me consoler. Pour m'humilier

davantage, le roi lui donna le lendemain la préséance, qu'elle ne

pouvoit prétendre sur moi, étant l'aînée. La reine en fut très-fâchée,

mais ses représentations ne firent aucun effet. Pour moi, je n'y fus

sensible que parceque c'étoit une suite de ce que le roi m'avoit dit la

veille. Ce prince prit à tâche de m'humilier tant que nous restâmes à ce

maudit Vousterhausen. Il ne savoit lui-même ce qu'il vouloit. Il y avoit

des moments qu'il sentoit de cruels repentirs de m'avoir engagée et

d'avoir rompu avec l'Angleterre; dans d'autres instans il étoit plus

animé que jamais contre cette cour, mais ces derniers n'étoient pas de

durée. Quoiqu'il en soit, toute sa mauvaise humeur retomboit sur moi.

Nous retournâmes enfin le 5. de Novembre à Berlin. La duchesse de

Saxe-Meiningen, ma grand-tante, fille de l'électeur Frédrie Guillaume, y

arriva deux jours après nous. Cette princesse étoit veuve de son

troisième mari, ayant épousé en premières noces le duc de Courlande et

s'étant remariée après sa mort au Margrave Christian Ernst de Bareith.

Elle avoit trouvé moyen de ruiner totalement les pays de ces deux

princes. On dit qu'elle avoit fort aimé à plaire dans sa jeunesse; il y

paroissoit encore par ses manières affectées. Elle auroit été excellente

actrice pour jouer les rôles de caractère. Sa physionomie rubiconde, et

sa taille d'une grosseur si monstrueuse, qu'elle avoit peine à marcher,

lui donnoient l'air d'un Bacchus femelle. Elle prenoit soin d'exposer à

la vue deux grosses tétasses flasques et ridées, qu'elle fouettoit

continuellement avec ses mains pour y attirer l'attention. Quoiqu'elle

eût 60 ans passés, elle étoit requinquée comme une jeune personne;

coiffée en cheveux marronnés tout remplis de pompons couleur de rose,

qui faisoient la nuance claire de son visage, et si couverte de pierres

de couleur qu'on l'eut prise pour l'arc-en-ciel. La reine fut obligée

par ordre du roi de lui rendre la première visite. Faites vous avertir,

me dit-elle, quand je serai de retour, et allez ensuite chez la

duchesse. J'obéis ponctuellement à ses ordres. Comme il étoit tard et

qu'il y avoit appartement le soir, ma visite ne fut pas longue. Je

trouvai la cour commencée en entrant chez la reine, qui étoit occupée à

entretenir le monde. Dès qu'elle me vit, elle me demanda d'un ton de

colère, pourquoi je venois si tard. J'ai été chez la duchesse, lui

répondis-je, comme votre Majesté me l'a ordonné. Comment, reprit-elle,

par mon ordre? je ne vous ai jamais commandé de faire des bassesses ni

d'oublier votre rang et votre caractère: mais depuis quelque temps vous

êtes si accoutumée à faire des lâchetés que celle-ci ne me surprend pas.

Cette dure réprimande à la face du public me piqua jusqu'au vif. Je

baissai les yeux, et quelque effort que je fisse pour tenir contenance,

je ne pus en venir à bout. Tout le monde blâma la reine et me plaignit

tout bas. Mdme. de Grumkow, quoique femme d'un fort méchant mari, avoit

beaucoup de mérite. Elle s'approcha de moi pour me demander ce qui

portoit la reine à me traiter avec tant de dureté. Je levai les épaules

sans lui répondre.

Le roi, le Margrave de Bareith, et la cour de Bevern arrivèrent le

lendemain. Le Margrave me fut présenté chez la reine, où il me fit des

protestations sans fin, comme il n'y avoit plus de six jours jusqu'à

celui fixé pour mes noces. Le roi ordonna absolument à la reine

d'accorder l'entrée libre chez moi au Margrave et à son fils. Ils n'en

profitèrent pas beaucoup, car j'étois toute la journée chez elle, et ne

les voyois qu'un moment le soir en présence de beaucoup de monde.

Le 19. je fus surprise de trouver cette princesse toute changée à mon

égard. Elle m'accabla de caresses, m'assurant que j'étois le plus cher

de ses enfans. Je ne compris rien à son procédé; mais elle se démasqua

le soir, me tirant à part dans son cabinet: vous allez être sacrifiée

demain, me dit-elle; malgré tous mes efforts je n'ai pu parvenir à

retarder votre hymen. J'attends un courrier d'Angleterre et je suis sûre

d'avance que le roi, mon frère, se désistera du mariage de votre frère;

moyennant quoi le roi ne fera plus de difficultés pour rompre vos

engagemens avec le prince héréditaire. Cependant comme j'ignore combien

de temps le courrier tardera encore à arriver, et que je ne trouve aucun

expédient pour empêcher que vos noces ne se fassent demain, il m'est

venu une idée qui peut me mettre l'esprit en repos, et c'est de vous que

j'en attends l'exécution. Promettez-moi donc, de n'avoir aucune

familiarité avec le prince et de vivre avec lui comme frère et soeur,

puisque c'est le seul moyen de dissoudre votre mariage, qui sera nul

s'il n'est pas consommé. Le roi survint dans le temps que j'allois lui

répondre, et il lui fut impossible de me parler de tout le soir, tant

elle fut obsédée.

Le lendemain matin je me rendis en déshabillé dans son appartement. Elle

me prit par la main et me conduisit chez le roi pour y faire ma

renonciation à l'allodial, coutume établie pour tout pays. J'y trouvai

le Margrave et son fils, Grumkow, Poudevel, Toulmeier et Voit, ministre

de Bareith. On me lut la formule du serment qui portoit, que je me

désistois de mes prétentions sur tous les biens allodiaux, tant que mes

frères et leur postérité masculine existeroient, mais qu'en cas de leur

mort je rentrerois dans tous mes droits d'héritière présomptive. Le

serment fait, on en exigea un second qui me jeta dans une surprise

extrême, n'ayant point été prévenue sur ce sujet. C'étoit de renoncer

pour jamais à l'héritage de la reine, si elle venoit à décéder sans

avoir fait de testament. Je restai immobile. Le roi s'apercevant de mon

trouble me dit les larmes aux yeux en m'embrassant: il faut vous

soumettre, ma chère fille, à cette dure loi; votre soeur d'Ansbac a

passé même condamnation. Dans le fond ce n'est qu'une formalité, car

votre mère est toujours maîtresse de faire un testament quand elle

voudra. Je lui baisai la main en lui représentant, qu'il m'avoit fait

promettre authentiquement d'avoir soin de moi, et que je ne pouvois

croire qu'il me traiteroit avec tant de dureté. Il n'est pas temps de

faire des difficultés, repliqua-t-il d'un ton de colère; signez de bonne

grâce ou je vous ferai signer par force. Il me dit ces derniers mots

tout bas. Il fallut donc lui obéir bon gré mal gré. Dès que cette

maudite cérémonie fut finie, il me fit beaucoup de caresses, me loua de

ma soumission et fut libéral en promesses qu'il n'avoit pas dessein de

tenir.

Nous nous mîmes ensuite à table où il me fit asseoir à côté de lui. Il

n'y avoit que le prince, mes soeurs et frères, et la duchesse de Bevern.

J'étois triste et pensive. Il est naturel de faire des réflexions sur le

point de contracter des noeuds qui décident du bonheur ou du malheur de

notre vie.

Dès que nous eûmes dîné, le roi ordonna à la reine de commencer à me

parer. Il étoit quatre heures et je devois être prête à sept. La reine

voulut me coiffer. Comme elle n'étoit pas habile au métier de femme de

chambre elle n'en put venir à bout. Ses dames y suppléèrent; mais

aussitôt que mes cheveux étoient accommodés d'un côté elle les gâtoit,

et tout cela n'étoit que feinte pour gagner du temps, dans l'espérance

que le courrier arriveroit. Elle ignoroit qu'il étoit déjà en ville, et

que Grumkow en avoit les dépêches. On peut bien s'imaginer qu'il ne les

donna au roi qu'après que la bénédiction fut donnée. Tout cela fut cause

que je fus attifée comme une folle. A force de manier mes cheveux, la

frisure en étoit sortie; j'avois l'air d'un petit garçon, car ils me

tomboient tous dans le visage. On me mit la couronne royale et 24

boucles de cheveux, grosses comme un bras. Telle étoit l'ordonnance de

la reine. Je ne pouvois soutenir ma tête, trop foible pour un si grand

poids. Mon habit étoit une robe d'une étoffe d'argent fort riche avec un

point d'Espagne d'or, et ma queue étoit de douze aunes de long. Je

faillis de mourir sous cet accoutrement. Deux des dames de la reine et

deux des miennes portoient ma queue. Ces deux dernières étoient Mlle. de

Sonsfeld, soeur de ma gouvernante, et Mlle. de Grumkow, nièce de mon

persécuteur. J'avois été obligée d'accepter celle-ci, le roi l'ayant

voulu absolument. Mdme. de Sonsfeld fut déclarée ce jour-là abbesse de

Volmerstedt et le roi lui conféra lui-même l'ordre de ce chapitre. Nous

nous rendîmes tous au grand appartement. J'en ferai une petite

description ici.

Il est composé de six grandes chambres, qui aboutissent à une salle

magnifiquement ornée en peintures et architecture. Au sortir de cette

salle on entre dans deux chambres très-bien décorées, qui conduisent à

une galerie ornée de très-beaux tableaux. Tout ceci est en enfilade.

Cette galerie qui a 90 pieds de long, fait l'entrée d'un second

appartement composé de 14 chambres aussi vastes et aussi bien décorées

que les premières, au bout desquelles on trouve une salle fort

spacieuse, qui est destinée pour les grandes cérémonies. Il n'y a rien

de rare à tout ce que je viens de décrire; mais voici le merveilleux. La

première chambre contient un lustre d'argent qui pèse 10,000 écus; tout

l'assortiment accompagne cette pièce en poids. La seconde est encore

plus superbe. Les trumeaux y sont d'argent massif et les miroirs de 12

pieds de hauteur; 12 personnes peuvent se placer commodément aux tables

qui sont placées sous ces miroirs; le lustre est beaucoup plus grand que

le précédent. Toute cela va en augmentant jusqu'à la dernière salle, qui

renferme les pièces les plus considérables. On y voit les portraits du

roi et de la reine et ceux de l'Empereur et de l'Impératrice, tout en

grand avec des cadres d'argent. Le lustre pèse 50,000 écus; le globe en

est si grand qu'un enfant de huit ans pourroit y entrer commodément. Les

plaques ont six pieds de haut, les guéridons en on douze, le balcon pour

la musique est aussi de ce précieux métal; en un mot cette salle

contient plus de deux millions d'argenterie en poids. Tout cela est

travaillé avec art et avec goût. Mais dans le fond c'est une

magnificence qui ne réjouit pas la vue et qui a beaucoup de désagrément;

car au lieu de bougies on y allume des cierges, ce qui cause une vapeur

suffocante et noircit les visages et les habits. Le roi, mon père, avoit

fait faire toute cette argenterie après son premier voyage à Dresde. Il

avoit vu dans cette ville le trésor du roi de Pologne: il voulut

renchérir sur ce prince, et ne pouvant le surpasser du côté des pierres

précieuses et rares, il s'avisa de faire fabriquer ce que je viens de

décrire, pour posséder une nouveauté qu'aucun souverain de l'Europe

n'avoit encore eue.

Ce fut dans cette dernière salle que se fit la cérémonie de mon mariage.

On fit une triple décharge de canon lorsqu'on nous donna la bénédiction.

Tous les envoyés, à l'exception de celui d'Angleterre, y étoient. Le

Margrave de Schwed fut obligé de s'y trouver par ordre exprès du roi.

Après avoir fait et reçu les félicitations, on me fit asseoir sur un

fauteuil sous le dais, à côté de la reine. Le prince héréditaire

commença la bal avec ma soeur d'Anspac. Il ne dura qu'une heure; après

quoi on se mit à table. Le roi avoit fait tirer aux billets, pour éviter

les disputes de rang parmi tant de princes étrangers. Je fus placée au

haut bout avec le prince, chacun sur un fauteuil. Le Margrave, mon

beau-père, étoit à côté de moi. Le roi qui n'avoit point de moitié, se

mit à côté du prince. Il y avoit 34 principautés à cette table. Le roi

se divertit à enivrer le prince, et le fit tant boire qu'il le vit enfin

en pointe de vin. Deux dames restèrent tout le temps derrière moi, et

les Mrs. de service qu'on m'avoit donnés, qui étoient le colonel Vreiche

et le major Stecho, me servirent tout le temps aussi bien que Mr. de

Voit, qui avoit été déclaré mon grand-maître, et Mr. Bindemann qu'on

m'avoit donné pour gentil-homme de la chambre. Après le souper nous

repassâmes dans la première salle où tout étoit préparé pour la danse

des flambeaux. Cette danse est une vieille étiquette allemande; elle se

fait en cérémonie. Les Maréchaux de la cour avec leurs bâtons de

commandant commencent la marche; ils sont suivis de tous les

lieutenants-généraux de l'armée, qui portent chacun un cierge allumé.

Les nouveaux époux font deux tours en marchant gravement; la mariée

prend tous les princes l'un après l'autre; quand elle a fini sa tournée,

le marié prend sa place et fait le même tour avec les princesses. Tout

cela se fait au ton des timbales et des trompettes. La danse finie, on

me conduisit dans le premier appartement, où on avoit tendu un lit et un

meuble de velours cramoisi brodé de perles. Selon l'étiquette la reine

devoit me déshabiller, mais elle me trouva indigne de cet honneur et ne

me donna que la chemise. Mes soeurs et les princesses me rendirent cet

office. Dès que je fus en déshabillé tout le monde prit congé de moi et

se retira, à l'exception de ma soeur d'Anspac et de la duchesse de

Bevern. On me transporta alors dans mon véritable appartement, où le roi

me fit mettre à genoux et m'ordonna de réciter tout haut le credo et le

pater. La reine étoit furieuse et maltraitoit tout le monde. Elle avoit

appris que le courrier étoit arrivé, ce qui la mettoit au désespoir;

elle me dit encore mille duretés avant de s'en aller.

Il faut avouer que mon mariage est la chose du monde la plus

extraordinaire. Le roi, mon père, l'avoit fait à contre-coeur et s'en

repentait tous les jours; il auroit pu le rompre et l'accomplit contre

ses désirs. Je n'ai pas besoin de parler des sentimens de la reine, on

peut assez voir par ce que j'en ai écrit combien elle y étoit contraire.

Le Margrave de Bareith en étoit aussi mécontent que ces derniers. Il n'y

avoit consenti que dans l'espérance d'en tirer de grands avantages, dont

il se voyoit frustré par l'avarice du roi. Il étoit jaloux du bonheur de

son fils, et son esprit méfiant lui donnoit des peurs paniques dont

j'aurai lieu de parler dans la suite. Je me trouvai donc mariée contre

le gré des trois personnes principales qui pouvoient disposer de mon

sort et de celui du prince, et cependant de leur consentement. Quand je

réfléchis quelquefois à tout cela, je ne puis m'empêcher de croire une

destinée, et ma philosophie cède quelquefois aux pensées que

l'expérience me fait naître sur ce sujet. Mais trêve de réflexions! ces

mémoires ne finiroient jamais, si je voulois écrire toutes celles que

j'ai faites dans les différentes situations où je me suis trouvée.

Le lendemain matin le roi, suivi des princes et des généraux, vint me

rendre visite et me fit présent d'un service d'argent. La reine selon

les règles devoit me faire le même honneur, mais elle s'en dispensa.

Malgré tous mes chagrins je n'oubliai pas mon frère. J'envoyai Mr. de

Voit chez Grumkow, pour le sommer de sa parole. Il me fit assurer qu'il

en parleroit au roi, mais que je devois patienter quelques jours,

puisqu'il falloit prendre sa bisque pour réussir.

Le 23. il y eut bal au grand appartement. On tira aux billets avant que

d'y aller. Je tirai numéro 1. Avec le prince on compta 700 couples, tous

gens de condition. Il y avoit quatre quadrilles. Je conduisis la

première, la Margrave Philippe la seconde, la Margrave Albert la

troisième et sa fille la quatrième. La mienne me fut assignée à la

galerie de tableaux. La reine et toute les principautés en étoient.

Mémoires de Frédérique Sophie Wilhelmine de Prusse, margrave de Bareith. Tome 1 · 第 20 / 21 段