J'aimois la danse; j'en profitai. Grumkow vint m'interrompre au milieu

d'un menuet. Eh mon Dieu, Madame, me dit-il, il semble que vous soyez

piquée de la tarentule; ne voyez-vous donc point ces étrangers qui

viennent d'arriver? Je m'arrêtai tout court, et regardant de tout côté

je vis en effet un jeune homme habillé de gris qui m'étoit inconnu.

Allez donc embrasser le prince royal, me dit-il, le voilà devant vous.

Tout mon sang se bouleversa dans mon corps de joie. O ciel, mon frère!

m'écriai-je; mais je ne le trouve point; où est-il? faites-le moi voir

au nom de Dieu! Grumkow me conduisit à lui. En m'approchant je le

reconnus, mais avec peine. Il étoit prodigieusement engraissé et avoit

pris le cou fort court, son visage étoit aussi fort changé et n'étoit

plus si beau qu'il l'avoit été. Je lui sautai au cou; j'étois si saisie

que je ne proférois que des propos interrompus, je pleurois, je riois

comme une personne hors de sens. De ma vie je n'ai senti une joie si

vive. Après ces premiers mouvemens j'allai me jeter aux pieds du roi,

qui me dit tout haut en présence de mon frère: êtes-vous contente de

moi? vous voyez que je vous ai tenu parole. Je pris mon frère par le

main et je suppliai le roi de lui rendre son amitié. Cette scène fut si

touchante, qu'elle tira les larmes des yeux de toute l'assemblée. Je

m'approchai ensuite de la reine. Elle fut obligée de m'embrasser, le roi

étant vis-à-vis d'elle, mais je remarquai que sa joie n'étoit

qu'affectée. Je retournai encore à mon frère, je lu fis mille caresses

et lui dis les choses les plus tendres; à tout cela il étoit froid comme

glace, et ne répondoit que par monosyllabes. Je lui présentai le prince

auquel il ne dit mot. Je fus étourdie de cette façon d'agir, j'en

rejetai cependant la cause sur le roi qui nous observoit et qui

intimidoit par-là mon frère. Sa contenance même me surprenoit; il avoit

l'air fier et regardoit tout le monde du haut en bas. On se mit enfin à

table. Le roi n'y fut pas et soupa tête-à-tête avec son fils. La reine

en parut inquiète et envoya épier ce qui se passoit. On lui rapporta

qu'il étoit de fort bonne humeur et qu'il parloit fort amicalement avec

mon frère. Je crus que cela lui feroit plaisir, mais quelque effort

qu'elle fît, elle ne pouvoit cacher son secret dépit. En effet elle

n'aimoit ses enfans qu'autant qu'ils étoient relatifs à ses vues

d'ambition. L'obligation que mon frère m'avoit de sa réconciliation avec

le roi, lui faisoit plus de peine que de joie, n'en étant pas l'auteur.

Au sortir de table Grumkow vint me dire, que le prince royal gâtoit

encore toutes ses affaires. L'accueil qu'il vous a fait, continua-t-il,

a déplu au roi; il dit, que si c'est par contrainte pour lui, il doit

s'en offenser, puisqu'il lui marque en cela une défiance qui ne lui

promet rien de bon pour l'avenir, et si au contraire sa froideur

provient d'indifférence et d'ingratitude pour votre Altesse royale, il

ne peut l'attribuer qu'à la marque d'un mauvais coeur. Le roi en

revanche est très-content de vous, Madame, vous en avez agi sincèrement;

continuez toujours de même et faites, au nom de Dieu! que le prince

royal en agisse avec franchise et sans détours. Je le remerciai de son

avis, que je trouvai bon. Le bal recommença. Je me rapprochai de mon

frère et lui répétai ce que Grumkow venoit de me dire; je lui fis même

quelques petits reproches sur son changement. Il me répondit, qu'il

étoit toujours le même et qu'il avoit ses raisons pour en agir ainsi.

Il me rendit visite le lendemain matin par ordre du roi. Le prince eut

l'attention de se retirer et me laissa seule avec lui et Madame de

Sonsfeld. Il me fit un récit de tous ses malheurs, tels que je les ai

décrits. Je lui fis part des miens. Il parut fort décontenancé à la fin

de ma narration; il me fit des remercîmens des obligations qu'il m'avoit

et quelques caresses, dont on voyoit bien qu'ils ne partoient pas de

coeur. Il entama un discours indifférent pour rompre cette conversation,

et sous prétexte de voir mon appartement il passa dans la chambre

prochaine où étoit le prince. Il le parcourut des yeux pendant quelque

temps depuis la tête jusqu'aux pieds, et après lui avoir fait quelques

politesses assez froides, il se retira.

J'avoue que son procédé me dérouta. Ma gouvernante tiroit les épaules et

n'en pouvoit revenir. Je ne connoissois plus ce cher frère, qui m'avoit

coûté tant de larmes et pour lequel je m'étois sacrifiée. Le prince

remarquant mon trouble me dit, qu'il voyoit bien que je n'étois pas

contente et qu'il étoit surpris du peu d'amitié que le prince royal me

faisoit que surtout il étoit fort mortifié de remarquer qu'il n'avoit

pas le bonheur de lui plaire. Je tâchai de lui ôter ces idées et

continuai d'en agir de même avec mon frère. Je ferai ici une petite

interruption. Ces mémoires ne sont remplis que d'événemens tragiques qui

pourroient enfin ennuyer, il est juste de les diversifier quelquefois

par des circonstances plus gaies, quoi qu'elles ne me regardent pas.

La reine avoit à sa cour une Dlle. de Pannewitz, qui étoit sa première

fille d'honneur. Cette dame étoit belle comme les anges, et possédoit

autant de vertu que de beauté. Le roi, dont le coeur avoit été

jusqu'alors insensible ne put résister à ses charmes; il commença en ce

temps-là à lui faire la cour. Ce prince n'étoit point galant;

connoissant son foible il prévit qu'il ne réussiroit jamais à

contrefaire les manières de petit-maître ni à attraper le style

amoureux: il resta donc dans son naturel et voulut commencer le roman

par la fin. Il fit une description très-scabreuse de son amour à la

Pannewitz et lui demanda, si elle vouloit être sa maîtresse. Cette belle

le traita comme un nègre, se trouvant fort offensée de cette

proposition. Le roi ne se rebuta pas, il continua de lui en conter

pendant un an. Le dénouement de cette aventure fut assez singulier. La

Pannewitz ayant suivi la reine à Brunswick, où devoient se faire les

noces de mon frère, rencontra le roi sur un petit degré dérobé, qui

menoit à l'appartement de cette princesse. Il l'empêcha de s'enfuir et

voulut l'embrasser, lui mettant la main sur la gorge. Cette fille

furieuse lui appliqua un coup de poing au milieu de la physionomie avec

tant de succès, que le sang lui sortit d'abord par le nez et par la

bouche. Il ne s'en fâcha point et se contenta de l'appeler depuis la

méchante diablesse. J'en reviens à mon sujet.

Il sembloit que tous les démons de l'enfer fussent déchaînés contre moi.

Le Margrave d'Anspac voulut aussi se mêler de me persécuter. C'étoit un

jeune prince fort mal élevé; il vivoit comme chien et chat avec ma

soeur, qu'il maltraitroit continuellement. Celle-ci y donnoit

quelquefois lieu. Sa cour n'étoit composée que de gens malins et

intrigans, qui l'animoient contre celle de Bareith. Ces deux pays sont

voisins, et quoique leur intérêt soit d'être amis et d'agir de concert,

leur jalousie mutuelle est cause de leur désunion. Le Margrave d'Anspac

et sa cour ne pouvoient digérer mon mariage avec le prince héréditaire.

On faisoit mille faux rapports de celui-ci à l'autre. Piqué au vif

contre nous il nous rendoit de mauvais services auprès de la reine,

tournant en mal toutes nos paroles et nos actions. Il étoit secondé par

ma soeur Charlotte, qui attisoit le feu tant qu'elle pouvoit. J'étois

informée de tout cela, ma soeur cadette m'en ayant avertie, mais je

faisois semblant de l'ignorer.

Il se donna encore plusieurs bals à mon honneur et gloire; le reste du

temps nous jouions chez la reine. Les princes étoient obligés de passer

la soirée avec le roi et d'assister à la tabagie, d'où ils ne revenoient

qu'à l'heure du souper.

Le Margrave d'Anspac s'avisa de se mettre sur la friperie du prince

héréditaire; il le turlupina sur un sujet très-sensible. J'ai déjà dit

que le mère de celui-ci étoit une princesse de Holstein. Elle s'étoit si

mal conduite, et avoit fait tant d'extravagances, que le prince son

époux, alors encore apanagé, s'étoit vu obligé de la faire enfermer dans

une forteresse appartenante au Margrave d'Anspac. Elle étoit le sujet

des piquantes railleries que ce prince faisoit à mon époux, qui en

témoigna son ressentiment et y répondit fort sensément. Je respecte trop

la présence du roi, lui répliqua-t-il, pour répondre sur-le-champ et

comme il le faut à de tels propos, mais je saurai prendre ma revanche

quand il en sera temps. Mon frère et les princes étoient présens; il

firent leur possible pour les raccommoder; mais tout ce qu'ils purent

obtenir du prince héréditaire fut, qu'il ne passerait pas outre jusqu'au

surlendemain. Je remarquai le soir même beaucoup d'altération sur le

visage du prince, mais quelques instances que je lui fisse, il ne voulut

point m'en dire la cause. Je l'appris le jour suivant par le Margrave,

mon beau-père, qui en avoit été informé par le duc de Bevern. Nous

parlâmes tous deux au prince. Je lui fis concevoir que ce différent ne

pouvoit avoir que des suites fâcheuses; c'étoit renouveler en premier

lieu une vieille catastrophe fort désagréable pour mon père et pour lui;

son adversaire étoit son beau-frère, un prince sans héritiers, dont le

pays devoit lui retomber après sa mort, ce qui auroit causé en cas

d'accident beaucoup de faux jugemens préjudiciables à la gloire du

prince. La colère où il étoit l'empêcha d'écouter nos raisons. Le duc de

Bevern, qui survint, le sermonna tant, qu'il lui donna sa parole de se

tenir tranquille, pourvu que le Margrave d'Anspac lui fit faire des

excuses. Tous me conseillèrent de parler à ce dernier et de tâcher de

les rapatrier. Tout le jour se passa donc paisiblement. Je pris encore

mes mesures le soir avec le duc et la duchesse. J'étois fort triste et

inquiète, dans l'appréhension que cette affaire n'allât mal. Ma soeur,

qui en étoit informée et nous épioit, me jeta tout-à-coup les bras au

cou: je suis au désespoir, me dit-elle, de ce qui s'est passé hier; mon

époux est dans son tort; je vous demande pardon pour lui de l'incartade

qu'il a faite, je l'en gronderai d'importance. Je suis bien fâchée, lui

répondis-je, que vous ayez entendu notre conversation. Soyez persuadée

que la dissension de nos époux ne diminuera en rien la tendresse que

j'ai pour vous. Je vous demande seulement une grâce, qui est de ne point

vous mêler de tout ceci, vous ne ferez que vous attirer du chagrin et

vous aigrirez encore plus les esprits. Après bien des représentations

elle me le promit. Le Margrave d'Anspac étoit toujours assis à côté de

moi. Le soir, dès que nous fumes levés de table et que la reine fut

sortie, je l'accostai fort civilement et m'apprêtois à lui parler de

l'affaire en question. Ma soeur ne m'en laissa pas le temps et débuta

par lui chanter pouille. Il se mit en colère et haussa la voix pour lui

répliquer des duretés. Le prince héréditaire, qui en entendit

quelques-unes, crut qu'elles s'adressoient à lui; il s'approcha à son

tour, lui demandant raison de son procède. Venez, venez, lui dit-il,

vuider notre différent, il faut des actions et non des paroles. Le

pauvre Margrave resta stupéfié. Allons donc, continua le prince, venez

vous battre, ou je vous jette dans la cheminée où vous pourrez griller à

votre aise. Cette menace fit tant de peur à son antagoniste, qu'il se

prit amèrement à pleurer, ce qui produisit une tragi-comédie. Mon frère

et tous ceux qui étoient là firent de grands éclats de rire. Le

Margrave, rempli de frayeur, se sauva dans la chambre d'audience de la

reine, qui se promenoit gravement sans faire semblant de rien; il s'y

cacha derrière un rideau. La duchesse, qui l'avoit suivi, voulut bien

lui rendre l'office de nourrice et le consoler, l'assurant que le prince

héréditaire ne le tueroit pas. Mais tout cela ne rassura point ce pauvre

enfant, qui n'eut le courage de sortir de sa niche que lorsque son

antagoniste fut parti. Mon frère, le Margrave mon beau-père et le prince

Charles emmenèrent celui-ci. Je les trouvai encore ensemble lorsque je

rentrai chez moi. La scène qui venoit de se passer nous fournit matière

à plaisanter; le pauvre Margrave d'Anspac n'y fut pas épargné. Le duc de

Bevern le reconduisit chez lui, où il exhala sa colère par des

vomissemens et une diarrhée, qui pensa l'envoyer à l'autre monde. Cette

forte évacuation ayant chassé sa bile et l'ayant remis dans un état plus

rassis, il fit des réflexions sérieuses sur le danger qu'il avoit couru.

La crainte de la grillade le fit résoudre à faire des avances au prince

héréditaire; le duc de Bevern en fut chargé. Le prince héréditaire

accepta les excuses du Margrave; la paix se fit et depuis ce temps ils

n'ont plus eu de démêlé personnel.

Quelques jours après le roi conféra un régiment d'infanterie à mon

frère; il lui rendit son uniforme et son épée. Son domicile fut fixé à

Rupin, où étoit son régiment; ses revenus furent augmentés, et quoique

fort modiques il pouvoit faire la figure d'un riche particulier. Il fut

obligé de partir pour aller à sa garnison. Quoiqu'il fût fort changé à

mon égard, cette séparation me fit une peine infinie. Je ne comptois

plus le revoir avant mon départ, ce qui me toucha vivement. Il en parut

attendri, et le congé fut plus tendre que notre première entrevue. Sa

présence m'avoit fait oublier tous mes chagrins; je les ressentis plus

fortement après son départ. Du côté de la reine c'étoit toujours la même

chanson; elle se contraignoit devant le monde, mais en particulier elle

me traitoit d'autant plus cruellement.

Le roi ne me regardoit plus depuis mes noces, et tous ces grands

avantages qu'il m'avoit promis s'en alloient en fumée. Il n'y avoit que

deux moyens de s'insinuer auprès de lui; l'un étoit de lui fournir de

grands hommes, l'autre de lui donner à manger avec une compagnie,

composée de ses favoris, et de lui faire boire rasade. Le premier de ces

expédiens m'étoit impossible, les grands hommes ne croissant pas comme

les champignons, leur rareté même étoit si grande, qu'à peine en

trouvoit-on trois dans un pays qui pussent convenir. Il fallut donc

choisir le second parti. J'invitai ce prince à dîner. Toutes les

principautés en furent. La table étoit de 40 couverts et servie de tout

ce qu'il y avoit de plus exquis. Le prince héréditaire fit les honneurs

de la vigne. Il n'y eut que lui seul d'hommes qui restât dans son sens.

Le roi et le reste des conviés étoient ivres morts. Je ne l'ai jamais vu

si gai; il nous mangea de caresses le prince et moi. Mon arrangement lui

plut si fort, qu'il voulut rester le soir. Il fit venir la musique et

envoya chercher plusieurs dames de la ville. Il commença le bal avec moi

et dansa avec toutes les dames, ce qu'il n'avoit jamais fait. Cette fête

dura jusqu'à trois heures après minuit.

Ce prince partit le 17. de Décembre pour aller à Nauen, où il avoit fait

préparer une magnifique chasse de sanglier. Tous les princes, tant

étrangers que du sang, l'y suivirent. Ce petit voyage ne dura que quatre

jours et me donna encore de nouveaux chagrins.

Le Margrave d'Anspac ne faisoit que dissimuler son dépit contre le

prince depuis leur dernier différent; il cherchoit avec ardeur une

occasion de se venger. Il faut rendre justice à qui elle est due. Le

prince a de l'esprit et le coeur bon; il est enclin à la colère; ceux

qui sont autour de lui sont de vrais suppôts de satan, qui l'ont

précipité dans le vice et tâchent encore d'étouffer les bonnes qualités

qu'il possède. Il n'avoit que 17 ans, étoit sans expérience et mal

conseillé. J'ai déjà dit que pour faire sa cour à la reine il lui

servoit d'espion. Elle ne manqua pas de lui demander des nouvelles à son

retour de Nauen. Il lui répondit, que celles qu'il savoit étoient

très-mauvaises; qu'elle avoit tous les sujets du monde d'être mécontente

de mon mariage; que je deviendrois la plus malheureuse personne de

l'univers, puisque j'avois un vrai monstre de mari, enseveli dans les

plus affreuses débauches, qui passoit les nuits à s'enivrer avec les

domestiques et les gueuses du cabaret; qu'il étoit pair et compagnon

avec cette racaille, et que la chronique scandaleuse débitoit qu'il y

avoit eu une bataille où il avoit reçu des coups. Cette confidence bien

loin d'affliger la reine lui fit plaisir. Elle se résolut de s'en donner

les violons à mes dépens. Dès que tout le monde se fut assemblé chez

elle, elle nous fit asseoir en cercle et tourna adroitement la

conversation sur le séjour de Nauen. Sans nommer personne elle se mit

sur la friperie du prince qu'elle ne ménagea point et qu'elle turlupina

d'une façon sanglante. Je m'aperçus d'abord que c'étoit lui qu'elle

apostrophoit, mais je ne comprenois rien à ses discours. Elle parloit de

combat, de blessures, choses inconnues pour moi, et elle jetoit des

regards malins à ma soeur Charlotte, qui lui répondoit par signes en me

regardant. Le Margrave de Bareith étoit sérieux et de mauvaise humeur,

et toute la compagnie baissoit les yeux. Le jeu mit fin à cette

conversation. Ma soeur d'Anspac, qui avoit beaucoup d'amitié pour moi,

voyant mon inquiétude, me mit au fait de l'énigme. Il n'y avoit que cinq

semaines que j'étois mariée; j'avois étudié le caractère du prince et

lui avois trouvé beaucoup de sentimens et le coeur trop bien placé pour

commettre les infamies dont on l'accusoit. Le duc de Bevern m'assura

même qu'il n'y avoit pas un mot de vrai, que le prince héréditaire ne

l'avoit pas quitté un moment et qu'ils avoient couché porte à porte.

Nous conclûmes l'un et l'autre que cette belle fable étoit une invention

du Margrave d'Anspac. Le duc se chargea de détromper le roi auquel on

avoit fait aussi ce beau rapport, et me pria fort de me mettre au dessus

de toutes les railleries de la reine, puisque dans le fond elle ne

pouvoit me rendre malheureuse. Le Margrave d'Anspac ou plutôt sa cour

avoit fait savoir cette même nouvelle au roi et au Margrave de Bareith.

Ce dernier sans rien examiner étoit dans une rage terrible contre son

fils; il me ramena le soir dans ma chambre, où il le traita fort

durement. Le prince n'eut pas de peine à se justifier; il auroit éclaté

contre l'auteur de la fourberie, si nous ne l'en eussions empêché.

Cette aventure fut sue le lendemain de toute la ville. Elle fit beaucoup

de déshonneur au Margrave d'Anspac et le rendit odieux. Le roi en fut

fort irrité, mais il dissimula de crainte d'aigrir les esprits. La reine

en fut penaude et bien fâchée de ne pouvoir trouver prise sur un gendre

qu'elle haïssoit cordialement.

Quelques jours après elle me demanda d'un air malin, se je ne m'étois

point encore informée de ce qui étoit stipulé pour moi dans mon contrat

de mariage. Je suis curieuse de savoir, me dit-elle, les grands

avantages que le roi vous a faits et combien vous aurez de revenus. Je

ne sais comment Mr. Gidikins (résident d'Angleterre) l'a appris; mais je

sais bien qu'il a dit, qu'une femme de chambre de la princesse de Galles

avoit de plus gros gages que vous n'auriez de revenus par an. Je vous

conseille de prendre vos mesures d'avance, car si vous gueusez après, ce

ne sera pas ma faute, du moins ne vous attendez plus à rien de moi. Je

n'ai pas fait votre mariage, c'est au roi, en qui vous avez eu tant ce

confiance, à avoir soin de vous.

Ce raisonnement ne me pronostiqua rien de bon. Je questionnai le soir

même Mr. de Voit sur cet article. Quelle fut ma surprise en apprenant ce

détail. Le roi pour tout potage avoit prêté au Margrave un capital de

260 mille écus sans intérêts; on devoit tous les ans, à commencer de

l'année 1733, rembourser 25 mille écus de ce capital. Ma dot étoit comme

à l'ordinaire de 40 mille écus. En dédommagement de la renonciation que

j'avois faite à l'héritage de la reine, il me donnoit 60 mille écus.

C'étoient les mêmes accords qui avoient été faits avec ma soeur. De la

part du Margrave les revenus annuels du prince et les miens, y compris

notre cour, étoient fixes à 14 mille écus, dont il me revenoit 2000. On

comptoit encore sur cette somme les étrennes et les présens

extraordinaires, ainsi bien compté et rabattu il me restoit 800 écus

pour mon entretien. Le roi comptoit pour avantages le régiment qu'il

avoit donné au prince, et le service d'argent dont il m'avoit fait

présent. Je laisse à juger de mon étonnement. Mr. de Voit me dit, que le

roi avoit tout réglé; qu'il avoit cru que c'étoit de mon consentement,

sans quoi il m'en auroit avertie plutôt, et qu'il n'y avoit plus de

remède, les conventions étant faites et signées.

Après avoir rêvé quelque temps à ma situation présente, je pris le parti

de m'adresser à Grumkow. Je l'envoyai chercher le lendemain matin. Mr.

de Voit lui expliqua en peu de mots le cas dont il s'agissoit. Grumkow

me fit serment de n'avoir point été consulté sur toute cette affaire. Je

suis surpris, continua-t-il, de n'en avoir pas été informé, c'est un mal

qui n'est plus à réparer. Il faut chercher d'autres expédiens et tâcher

d'extorquer une pension au roi; mais avant de lui en parler il faut

absolument attendre que le Margrave, votre beau-père, soit parti. Je

connois notre Sire, il est tenace comme le diable, quand il s'agit de

donner; si je lui en parle à présent, il fera des querelles d'allemand à

ce prince pour faire augmenter vos revenus, ce qui causera des

brouilleries dont infailliblement vous serez la victime; au lieu que

s'il est loin, sa Majesté sera obligée de remédier au tort qu'il vous a

fait. Je vous promets mon secours, Madame, et je vous ferai savoir quand

il sera temps de lui parler vous-même. Je lui fis beaucoup de

remercîmens et lui promis de suivre ses conseils.

La reine s'étoit divertie à mes dépens; elle étoit instruite de toute

cette affaire et n'avoit souhaité que je m'en informasse que pour

m'humilier. Elle entretenoit sans cesse des mouches autour de mes

appartemens; elle fut avertie sur-le-champ de la visite Grumkow et

devina tout de suite quel en étoit le sujet. Elle voulut s'en assurer et

me tirer les vers du nez. Après m'avoir parlé quelque temps fort

amiablement, elle se rabattit sur mon départ. Je suis au désespoir de

vous perdre, me dit-elle; j'ai fait mon possible pour reculer le terme

de notre séparation. Ce qui m'afflige le plus c'est de vous voir si mal

pourvue; je sais tout cela sur le bout du doigt. Le roi vous a

cruellement abandonnée; je l'ai prévu, vous n'avez pas voulu me croire.

Cependant j'approuve beaucoup que vous ayez parlé à Grumkow, je suis

persuadée que s'il le peut il vous rendra service; que vous a-t-il

conseillé? J'avoue ma bêtise, je lui contai toute ma conversation avec

ce dernier, la conjurant de garder le secret. Je vous le promets,

continua-t-elle, je connois trop la conséquence de ce que vous venez de

me dire pour en parler. Pour mes péchés elle resta l'après-midi seule

avec le roi. Ne sachant comment l'entretenir elle lui découvrit le pot

aux roses et lui révéla ce que je lui avois confié. Le roi affecta de me

plaindre et d'être touché de mon état, mais dans le fond il fut vivement

piqué que je me fusse adressée à elle et à Grumkow. Il étoit

soupçonneux; il s'imagina que je faisois des intrigues et voulut m'en

punir. A peine eut-il quitté la reine qu'il se fit donner mon contrat de

mariage et retrancha quatre mille écus de la somme destinée pour le

prince et pour moi.

La reine victorieuse du bon service qu'elle venoit de me rendre me fit

appeler au plus vite. Vous n'avez plus besoin, me dit elle lorsque

j'entrai, de mêler Grumkow de vos affaires; j'ai parlé au roi,

continua-t-elle en m'embrassant, je lui ai conté notre conversation de

ce matin, il a paru attendri et m'a promis de vous satisfaire. Peu s'en

fallut que je ne devinsse statue de sel comme la femme de Loth. Mon

premier mouvement s'exhala en jérémiades et en reproches respectueux sur

son indiscrétion. Elle s'en fâcha et me fit taire à force de duretés. Je

maudis mille fois mon imprudence; j'en recevois le salaire, je ne

pouvois en murmurer. Grumkow m'en fit faire de sanglans reproches par

Mr. de Voit et me fit avertir de la belle oeuvre que le roi venoit de

faire. Il me fit d'amères plaintes de ce que je l'avois exposé à colère

de ce prince, et me fit assurer qu'il ne se mêleroit jamais plus de ce

qui me regarderoit. Cette dernière aventure me poussa à bout et me causa

un violent chagrin.

Le Margrave, mon beau-père, la cour d'Anspac, de Meinungen et de Bevern

partirent dans ces entrefaites. Je regrettai beaucoup cette dernière et

surtout la duchesse, pour laquelle j'avois pris une tendre amitié. Elle

avoit été confidente de mes peines et m'avoit rendu beaucoup de bons

offices.

Le roi retourna à Potsdam, où la reine eut ordre de le joindre avec moi,

devant partir de là pour Bareith. L'impatience de m'y trouver me faisoit

compter les heures et les minutes. Berlin m'étoit devenu aussi odieux

qu'il m'avoit été autrefois cher. Je me flattois, à l'exclusion des

richesses, de mener une vie douce et tranquille dans mon nouveau

domicile et de commencer une année plus heureuse que celle qui venoit de

finir.

Mémoires de Frédérique Sophie Wilhelmine de Prusse, margrave de Bareith. Tome 1 · 第 21 / 21 段