de Bareith. Il s'étoit marié fort jeune et avoit eu beaucoup d'enfans.
Un très-petit apanage qu'il tiroit tous les ans, ne suffisoit pas pour
l'entretien d'une si nombreuse famille, et il se trouvoit dans une
grande nécessité, n'ayant quelquefois pas de quoi se nourrir, et étant
réduit à mener la vie d'un bourgeois faute d'argent. Il étoit héritier
du pays de Bareith en cas que le Margrave George Guillaume, alors
régnant, mourût sans enfans mâles. Cependant toute espérance paroissoit
assez vaine de ce côté-là, ce prince étant fort jeune et ayant un fils.
Le roi Frédéric I, mon aïeul, sachant les tristes circonstances où il se
trouvoit, résolut d'en profiter. Il lui fit proposer de lui céder ses
prétentions sur la principauté, moyennant une grosse pension et un
régiment qu'il donneroit au second de ses fils. Après bien des allées et
des venues le traité fut conclu, et les deux fils aînés du malheureux
prince Henri se rendirent à Utrecht pour y faire leurs études. A leur
retour de l'université ils trouvèrent leur père à l'extrémité et toute
leur famille désolée, les conditions du traité n'ayant point été
remplies et la pension retranchée des deux tiers. Le prince Henri étant
mort dans ces entrefaites, le Margrave George Frédéric Charles, après
bien des sollicitations inutiles auprès du ministère, se résolut enfin à
établir son séjour à Veverling, petite ville dans le pays du roi. Ce fut
là où la princesse de Holstein, son épouse, mit au monde celui qui
devoit être mon époux et plusieurs autres enfans dont je parlerai
ensuite. Le roi Frédéric I mourut aussi peu de temps après. L'avénement
du roi mon père à la couronne ne changea point le sort des princes.
Réduits au désespoir ils commencèrent à examiner leur renonciation,
qu'ils trouvèrent invalide du sentiment de tous les jurisconsultes
qu'ils consultèrent sur cet article. Ils se retirèrent donc secrètement
de Veverling et parcoururent toutes les cours d'Allemagne pour les
mettre dans leurs intérêts. Soutenus de l'Empereur, de l'empire et de la
justice de leur cause, ils parvinrent à faire rompre le traité qui avoit
été fait, et furent entièrement rétablis dans tous leurs droits. Le
Margrave George Guillaume et son fils étant morts, la principauté
retomba au prince George Frédéric Charles. Il trouva les affaires en
grande confusion, beaucoup de dettes, peu d'argent et un ministère
corrompu. Cela fut cause qu'il envoya son fils aîné à Genève sous la
conduite d'un roturier, fort honnête homme à la vérité, mais fort
incapable de donner une éducation telle qu'il la falloit à un prince
héréditaire. Son entretien fut réglé avec tant d'économie qu'à peine il
suffisoit pour sa dépense. Ayant fini ses études, on le fit voyager et
lui donna pour gouverneur Mr. de Voit. Le prince étoit de retour de ses
voyages en arrivant à Berlin. Je ne prétends flatter personne; je m'en
tiens à l'exacte vérité. Le portrait que je vais faire de ce prince sera
sincère et sans préjugé.
J'ai déjà dit qu'il est extrêmement vif, un sang bouillant le porte à la
colère; mais il sait si bien la vaincre que l'on ne s'en aperçoit point,
et que personne n'en a jamais été la victime. Il est fort gai; sa
conversation est agréable, quoiqu'il ait quelque peine à s'expliquer,
parcequ'il grassaye beaucoup. Sa conception est aisée et son esprit
pénétrant. La bonté de son coeur lui attire l'attachement de tous ceux
qui le connoissent. Il est généreux, charitable, compatissant, poli,
prévenant, d'une humeur toujours égale, enfin il possède toutes les
vertus sans mélange de vices. Le seul défaut que je lui aie trouvé est
un peu trop de légèreté. Il faut que je fasse mention de celui-ci, sans
quoi on m'accuseroit de prévention; il s'en est cependant beaucoup
corrigé. Au reste tout son pays, dont il est adoré, souscrira sans peine
à tout ce que je viens d'écrire sur son sujet. Mais j'en reviens à ce
qui me regarde.
J'ai déjà dit que ma soeur Charlotte étoit promise avec le prince
Charles de Bevern. C'étoit celle que j'aimois le plus de la famille;
elle m'avoit éblouie par ses caresses, son enjouement et son esprit. Je
ne connoissois point son intérieur, sans quoi j'aurois mieux placé mon
amitié. Elle est de ces caractères qui ne se soucient de rien que d'eux
mêmes; sans solidité, satyrique à l'excès, fausse, jalouse, un peu
coquette et fort intéressée; mais d'une humeur toujours égale, fort
douce et complaisante. J'avois fait mon possible pour la mettre bien
dans l'esprit de la reine. Comme elle l'avoit accompagnée aux voyages de
Vousterhausen et de Potsdam, elle s'étoit insinuée fort avant dans
l'esprit de cette princesse. Mlle. de Montbail, fille de Mdme. de
Roukoul, étoit sa gouvernante. Cette fille m'avoit prise en guignon,
fâchée de ce qu'on me destinoit un plus grand établissement qu'à ma
soeur, et que j'étois traitée avec plus de distinction qu'elle. Elle ne
cessoit de l'animer contre moi; elle se réjouit beaucoup de mon mariage,
espérant que ma soeur pourroit reprendre ma place en Angleterre.
Celle-ci craignant que ma présence ne diminuât son crédit, ne manquoit
pas de me rendre toutes sortes de mauvais services auprès de la reine.
En revanche elle trouvoit le prince de Bareith fort à son gré; il étoit
plus beau, mieux fait et plus vif que celui de Bevern, et lui faisoit
beaucoup de politesses, au lieu que l'autre étoit timide et avoit un
phlegme qui ne l'accommodoit pas. Elle fit son possible pour le mettre
bien avec la reine, mais elle ne réussit pas.
Le roi pour amuser les étrangers et surtout la duchesse de Bevern, nous
invita tous à une grande chasse au parc de Charlottenbourg. Le prince
d'Anhalt y fut prié avec ses deux fils Léopold et Maurice. Il s'étoit
fort piqué de la préférence que le roi avoit donné au prince de Bareith
sur celui de Schwed, s'étant toujours flatté que j'épouserois ce
dernier. Le prince héréditaire étoit fort adroit et tiroit si juste
qu'il ne manquoit jamais son coup. Cette chasse pensa lui devenir
funeste. Un étourdi de chasseur qui chargeoit ses armes, eut
l'imprudence de lui présenter une arquebuse bandée; elle se débanda dans
le temps que le prince la prit et la balle frisa la tempe du roi. Le
prince d'Anhalt en fit beaucoup de bruit. Son fils, le prince Léopold,
ne manqua pas d'enchérir; il dit assez haut pour que le prince
héréditaire pût l'entendre, qu'un tel coup méritoit qu'on tuât
sur-le-champ celui qui l'avoit fait. Le prince lui donna une forte
réplique, et l'affaire seroit allée loin, si le duc de Bevern et
Sekendorff ne se fussent entremis pour les raccommoder. Le roi blâma la
conduite du prince Léopold, mais il fit semblant de ne point
s'apercevoir de ce qui s'étoit passé.
La chasse finie, nous nous rendîmes tous à Charlottenbourg, où nous
devions passer quelques jours. La reine continua d'y turlupiner le
prince. Elle vouloit me mortifier par là et se moquer du choix que le
roi avoit fait. Elle lui dit un jour, que j'aimois beaucoup à m'occuper;
que j'étois élevée comme une princesse qui aspiroit à porter une
couronne, et que je possédois toutes les sciences. (Elle avançoit
beaucoup trop sur mon compte.) Savez-vous l'historie, continua-t-elle,
la géographie, d'italien, l'anglois, la peinture, la musique? etc. Le
prince lui répondit oui et non, selon que le cas l'exigeoit. Mais voyant
que ses questions ne finissoient point et qu'elle l'examinoit comme un
enfant, il se mit enfin à rire et lui dit: je sais aussi mon catéchisme
et le credo. La reine fut un peu déconcertée de cette dernière réplique,
et ne l'examina plus depuis ce temps-là.
Le roi et tous les princes étrangers, hors celui de Bareith, partirent
peu après notre retour à Berlin. Le chagrin, la colère et la cruelle
contrainte de la reine firent enfin succomber sa santé. Elle prit la
fièvre tierce, qu'elle garda trois semaines. Je ne la quittai point
pendant tout le cours de sa maladie; et tâchai de regagner son amitié
par mes attentions à la servir et à l'amuser. Mais je ne retrouvois plus
en elle cette mère si tendre qui pertageoit mes peines et dont je
faisois la consolation. Lorsqu'elle me voyoit inquiète de son état: il
vous sied bien, me disoit-elle, de vous alarmer pour ma santé, puisque
c'est vous qui me donnez la mort. Quand j'étois triste, elle me
reprochoit fort aigrement mon humeur inégale; quand j'affectois d'être
gaie, c'étoit mon prochain mariage qui y donnoit lieu. Je n'osois mettre
que des habits crasseux, de peur qu'elle ne s'imaginât que je voulusse
plaire au prince; enfin j'étois la personne du monde le plus à plaindre,
et souvent la tête me tournoit. Je dinois et soupois dans son
anti-chambre avec le prince et les dames. Elle envoyoit cinquante
espions à mes trousses, pour savoir si je lui parlois; mais je n'étois
jamais en défaut de ce côté-là, car je ne lui disois mot et lui tournois
toujours le dos à table. Il m'a dit depuis, qu'il avoit été souvent au
désespoir et sur le point de partir, si Mr. de Voit ne l'en avoit
empêché. Ce pauvre prince étoit dans une aussi mauvaise situation que
moi. Tout le monde prenoit à tâche de donner une tournure maligne à ses
actions et à ses paroles; on n'avoit pas la moindre considération pour
lui, et on le traitoit comme un petit gredin, ce qui l'avoit si fort
intimidé, qu'il étoit toujours distrait et mélancolique.
La reine étant rétablie, le roi retourna à Berlin. Il ne s'y arrêta que
quelques jours, devant aller en Prusse. Il annonça à la reine, qu'il
comptoit faire mes noces à son retour, qui devoit être en six semaines;
qu'il lui feroit donner l'argent nécessaire pour m'équiper, et qu'elle
devoit tâcher de divertir le prince pendant son absence par des bals et
des festins. Cette princesse, qui ne cherchoit qu'à gagner du temps, lui
fit quantité de difficultés, lui représentant qu'il étoit impossible de
me nipper dans un si court espace, les marchands n'étant point assez
fournis pour livrer ce qui seroit nécessaire. Ses raisons prévalurent
pour mon malheur, car le roi étoit très-bien disposé pour moi et
m'auroit fait de grands avantages, qui s'en allèrent en fumée dès que
mon mariage fut reculé.
La reine changea de conduite après le départ du roi. Elle affecta de
témoigner de l'amitié au prince et d'être satisfaite de l'avoir pour
gendre, mais elle ne se contraignit point avec moi, et je restai son
souffre-douleur aussi bien que Mdme. de Sonsfeld. Je séchai sur pied et
ma santé se ruinoit à force de chagrins. J'inspirai enfin de la
compassion à ceux qui en étoient les moins susceptibles. J'aurois pu
dire comme Alzire dans la tragédie: mes maux ont-ils touché les coeurs
nés pour la haine? La Ramen qui me voyoit souvent au désespoir et à
laquelle j'avois dit plusieurs fois dans la violence de mon transport,
que la reine me poussoit à bout, et que je me jeterois aux pieds du roi
à son retour pour le supplier de me dispenser de me marier, en avertit
Grumkow et lui fit craindre qu'en effet je ne prisse cette résolution.
Celui-ci n'ignorant pas que la reine intriguoit toujours en Angleterre,
et redoutant de nouvelles propositions de cette cour, résolut de lui
donner le change et de mettre fin à sa mauvaise humeur pour moi d'une
façon assez étrange. Il lui fit dire par Mr. de Sastot, que le roi se
repentoit de m'avoir engagée, qu'il ne pouvoit souffrir le prince
héréditaire, et qu'il se proposoit de rompre mon mariage à son retour de
Prusse et me donner le duc de Weissenfeld. Il lui recommenda surtout le
secret, puisqu'il n'y avoit que lui qui sût les intentions du roi. Cette
fausse confidence fit l'effet que Grumkow s'en étoit promis. La reine
prit d'abord son parti, qui fut de protéger hautement le prince
héréditaire. Elle me fit part de ses craintes et m'ordonna de lui faire
des politesses, disant qu'elle aimoit mieux mourir que de me voir
duchesse de Weissenfeld. Tel étoit son génie; il suffisoit que le roi
approuvât une chose pour qu'elle y trouvât à redire. Je ne comprenois
rien à toute cette énigme, que Grumkow m'a dévoilée depuis.
Ce bon intervalle ne fut pas de durée. Le roi étant revenu peu après de
Prusse, témoigna assez par ses actions qu'on en avoit donné à garder à
la reine. A la vérité les manières polies et réservées du prince ne lui
plaisoient pas. Il vouloit un gendre qui n'aimât que le militaire, le
vin et l'économie et qui eût les façons allemandes. Pour approfondir son
caractère et tâcher de le former, il l'enivroit tous les jours. Le
prince supportoit si bien le vin, qu'il ne changeoit jamais de conduite
et gardoit son bon sens pendant que les autres le perdoient. Cela
faisoit enrager le roi. Il se plaignit même de lui à Grumkow et à
Sekendorff, disant qu'il n'étoit qu'un petit-maître, qui n'avoit point
d'esprit et dont les manières lui étoient odieuses. Ces discours souvent
répétés firent craindre à ces derniers que l'aversion du roi n'entraînât
des suites fâcheuses pour leurs intérêts. Ils proposèrent au prince
héréditaire, pour les prévenir, de lui faire avoir un régiment prussien,
et lui représentèrent que c'étoit l'unique moyen de s'insinuer et de
mettre fin à son mariage. Le prince se trouva fort embarrassé. Le
Margrave, son père, étoit altier dans ses volontés. Il n'avoit jamais
voulu consentir que son fils s'adonnât au militaire, et pour lui en
couper les moyens il avoit cédé deux régimens impériaux, que le Margrave
George Guillaume avoit levés, l'un à son fils cadet, l'autre au général
Philippi. Cependant après de mûres réflexions il se rendit aux instances
de Grumkow. Le roi fut charmé d'apprendre que le prince souhaitoit
d'entrer dans son service. Il lui conféra quelques jours après un
régiment de dragons et lui fit présent d'une épée d'or si pesante qu'à
peine on pouvoit la lever.
Je fus très-fâchée de tout cela. Il suffisoit d'être en service pour
être traité en esclave. Ni mes frères ni les princes du sang n'avoient
d'autre distinction que celle qu'ils recevoient de leur grade militaire.
Ils étoient confinés à leur garnison, d'où ils ne sortoient que pour
passer en revue, n'avoient pour compagnie que des brutaux officiers sans
esprit et sans éducation, avec lesquels ils s'abrutissoient entièrement,
n'ayant d'autre occupation que de faire exercer les troupes. Je ne
doutai point que le prince ne fût mis sur le même pied. Mes conjectures
se trouvèrent justes. Le roi avant de retourner à Potsdam lui fit
insinuer, qu'il lui feroit plaisir d'aller prendre possession de son
régiment. Il fallut obéir.
La veille de son départ il m'accosta dans le jardin à Mon-bijou. Il
savoit mon mécontentement, Mdme. de Sonsfeld l'ayant dit à Mr. de Voit.
Je me promenois avec elle lorsqu'il m'aborda. Je n'ai pu jusqu'à
présent, me dit-il, trouver l'occasion de parler à votre Altesse royale,
et lui témoigner le désespoir dans lequel je suis de remarquer par
toutes ses actions l'aversion qu'elle a pour moi. Je suis informé des
mauvaises impressions qu'on lui a données sur mon sujet, qui me
désolent. Suis-je cause, Madame, des chagrins que vous avez endurés? Je
n'aurois jamais osé aspirer à la possession de votre Altesse royale, si
le roi ne m'en avoit fait la première proposition. Ai-je pu la refuser
en me rendant le plus malheureux des hommes, et pouvez-vous me
condamner, Madame, de l'avoir acceptée? Cependant je pars sans savoir
combien durera mon absence. J'ose donc la supplier de me donner une
réponse positive, et de me dire, si elle se sent en effet une haine
insurmontable pour moi. En ce cas je prendrai d'elle un congé éternel,
et romprai pour jamais mon engagement, en me rendant malheureux pour
toute ma vie et au risque d'encourir le courroux de mon père et du roi.
Mais, Madame, si je puis me flatter que je me sois trompé et que vous
ayez quelque bonté pour moi, j'espère que vous me ferez la grâce de me
promettre que vous me tiendrez la parole que vous m'avez donnée par
ordre du roi, de n'être jamais à d'autre qu'à moi. Il avoit les larmes
aux yeux en me parlant et paroissoit fort touché. Pour moi j'étois dans
un embarras extrême. Je n'étois point faite à pareil jargon, et j'avois
rougi jusqu'au bout des doigts. Comme je ne répondois point, il redoubla
ses instances et me dit enfin d'un air fort triste, qu'il ne remarquoit
que trop que mon silence ne lui présageoit rien de bon, et qu'il
prendroit ses mesures là-dessus. Je le rompis enfin. Ma parole est
inviolable, lui répondis-je; je vous l'ai donnée par ordre du roi; mais
vous pouvez compter que je vous la tiendrai exactement. La reine, qui
s'approcha, me fit beaucoup de plaisir en mettant fin à cette
conversation.
Mdme. de Kamken s'étoit divertie cette après-midi à faire des devises de
sucre. Elle en donna à tout le monde le soir à table. Le prince m'en
cassa une dans la main; il en fit de même à ma soeur. Mais la reine ne
s'en fâcha que contre moi, et se leva de table sur-le-champ. Elle prit
congé du prince fort à la hâte et se mit en carosse avec ma soeur et
moi. Je ne vous connois plus, me dit-elle, depuis que vos maudites
promesses se sont faites. Vous n'avez plus ni pudeur ni modestie. J'ai
rougi pour vous quand votre sot de prince vous a cassé une devise dans
la main. Ce sont des familiarités qui ne conviennent point, et il auroit
dû être mieux informé du respect qu'il vous doit. Je lui répondis, qu'en
ayant agi de même avec ma soeur, je n'avois pas cru que la chose fût de
conséquence, mais que cela n'arriveroit plus. Cela ne l'appaisa point;
elle saisit cette occasion de maltraiter Mdme. de Sonsfeld le lendemain.
Mdme. de Kamken qui étoit présente, mit fin à ses gronderies et lui
parla si fortement sur mon sujet, que faute de réplique elle fut obligée
de se taire.
Jusque-là je n'avois senti que les peines du purgatoire; j'éprouvai
quinze jours après celles de l'enfer, étant obligée de suivre la reine à
Vousterhausen. Il n'y eut que ma soeur Charlotte, les deux gouvernantes
de Kamken et de Sonsfeld et la Montbail qui furent de ce voyage. La
description de ce fameux séjour ne sera pas hors de sa place ici.
Le roi avoit fait élever à force de bras et de dépenses une colline de
sable aride, qui bornoit si bien la vue qu'on ne voyoit le château
enchanté qu'à sa descente. Ce soi-disant palais ne consistoit que dans
un corps de logis fort petit, dont la beauté étoit relevée par une tour
antique, qui contenoit un escalier de bois en escargot. Ce corps de
logis étoit entourné d'une terrasse, autour de laquelle on avoit creusé
un fossé, dont l'eau noire et croupissante ressembloit à celle du Styx
et répandoit une odeur affreuse, capable de suffoquer. Trois ponts,
placés à chaque face de la maison, faisoient la communication de la
cour, du jardin et d'un moulin, qui étoit vis-à-vis. Cette cour étoit
formée de deux côtés par des ailes, où logeoient les Mrs. de la suite du
roi. Elle étoit bornée par une palissade, à l'entrée de laquelle on
avoit attaché deux aigles blancs, deux aigles noirs et deux ours en
guise de garde, très-méchans animaux, pour le dire en passant, qui
attaquoient tout le monde. Au milieu de cette cour s'élevoit un puits,
dont avec beaucoup d'art on avoit fait une fontaine pour l'usage de la
cuisine. Ce groupe magnifique étoit environné de gradins et d'un
treillis de fer en dehors, et c'étoit l'endroit agréable que le roi
avoit choisi pour fumer le soir. Ma soeur et moi avec toute notre suite
nous n'avions pour tout potage que deux chambres, ou pour mieux
m'expliquer, deux galetas. Quelque temps qu'il fit, nous dînions sous
une tente tendue sous un gros tilleul, et lorsqu'il pleuvoit fort, nous
avions de l'eau à mi-jambe, cet endroit étant creux. La table étoit
toujours de 24 personnes, dont les trois quarts faisoient diète,
l'ordinaire n'étant que de six plats servis avec beaucoup d'économie.
Depuis les neuf heures du matin jusqu'à trois ou quatre heures après
minuit nous étions enfermées avec la reine, sans oser respirer l'air ni
aller au jardin qui étoit tout proche, parcequ'elle ne le vouloit pas.
Elle jouoit tout le jour avec ses trois dames au tocadille pendant que
le roi étoit dehors. Ainsi je restai seule avec ma soeur, qui me
traitoit du haut en bas, et devenois hypocondre à force d'être assise et
d'entendre des choses désagréables. Le roi étoit toujours levé de table
à une heure après-midi. Il se couchoit alors sur un fauteuil, placé sur
la terrasse, et dormoit jusqu'à deux heures et demie, exposé à la plus
forte ardeur du soleil, que nous partagions avec lui, étant tous couchés
à terre à ses pieds. Tel étoit l'agréable genre de vie que nous menions
à ce charmant endroit.
Le prince héréditaire y arriva quelques jours après nous. Il m'avoit
écrit plusieurs fois; la reine m'avoit toujours dicté mes réponses.
J'avois eu aussi le plaisir de recevoir une lettre de mon frère, que le
major Sonsfeld m'avoit fait remettre par sa soeur. Il me louoit beaucoup
de la bonne résolution que j'avois prise, de mettre fin aux dissensions
domestiques par mon mariage. Il paroissoit inquiet de mon sort, me
priant de lui faire le portrait du prince et de lui mander si j'étois
contente du choix du roi. Il m'assuroit, qu'il étoit fort satisfait de
sa façon de vivre; qu'il se divertissoit très-bien, et que le seul
chagrin qu'il avoit étoit de n'être pas auprès de moi. On lui avoit
caché ce que j'avois souffert pour lui, et il ignoroit qu'il m'étoit
redevable des bons traitemens qu'on lui faisoit et de sa grâce future.
Je ne voulus pas le lui écrire, et ne lui répondis que sur les articles
qu'il pouvoit savoir. Je lui fis part aussi du changement de la reine,
et le priai de lui écrire et de lui faire entendre raison sur mon
mariage. Il le fit, mais sans rien effectuer. Cette princesse n'en fut
que plus piquée, sentant qu'il n'y avoit qu'elle de toute la famille qui
désapprouvât ma conduite.
Cependant le prince héréditaire s'insinuoit tous les jours davantage
dans les bonnes grâces de ma soeur. Plus son penchant augmentoit pour
lui, plus sa haine redoubla pour moi; elle m'en faisoit sentir les
cruels effets en animant la reine contre moi. Un jour que celle-ci
m'avoit fort maltraitée et que je pleurois à chaudes larmes dans un coin
de la chambre, elle m'aborda. Qu'avez-vous, me dit-elle, qui vous
afflige si fort? Je suis au désespoir, lui répondis-je, que la reine ne
puisse plus me souffrir; si cela continue j'en mourrai de douleur. Vous
êtes bien folle, repartit-elle; si j'avois un aussi aimable amant que
vous, je me soucierois bien de la reine; pour moi je ris quand elle me
gronde, car autant vaut. Vous ne l'aimez donc pas, lui répliquai je, car
quand'on aime quelqu'un, on est sensible sur son sujet. D'ailleurs vous
ne pouvez vous plaindre de votre sort; le prince Charles a du mérite et
de bonnes qualités; et de quelque côté que vous vous tourniez, la
fortune vous rit au lieu que je suis abandonnée de tout le monde et même
du roi, qui ne me regarde plus depuis quelque temps. Eh bien, me
répondit-elle d'un petit air malin, si vous trouvez le prince Charles si
fort à votre gré, troquons d'amans; voici ma bague de promesse,
donnez-moi la vôtre. Je pris son raisonnement pour un badinage et lui
dis, que mon coeur étant entièrement libre, je voulois bien les lui
céder l'un et l'autre. Donnez-moi donc votre bague, continua-t-elle en
me la tirant du doigt. Prenez-là, lui dis-je, elle est à votre service.
Elle la mit et cacha celle qu'elle avoit reçue de son fiancé, dans un
petit coin. Je ne fis aucune réflexion sur tout cela, mais Mdme. de
Sonsfeld s'étant aperçue que cette bague manquoit, et ayant pris garde
que ma soeur la portoit depuis trois jours, me représenta, que si le roi
et le prince s'en apercevoient, j'en aurois du chagrin. Je la lui
redemandai, mais elle ne voulut point me la rendre, quelques instances
que Mdme. de Sonsfeld et moi lui fissions. Il fallut donc m'adresser à
la Ramen, qui le dit à la reine. Elle gronda beaucoup ma soeur, qui
reprit sa bague et me rendit la mienne. Elle ne me le pardonna pas. Je
n'osois plus lever les yeux, car elle disoit d'abord à la reine que je
jouois de la paupière avec le prince.