cherchant dans ma tête un expédient pour satisfaire le roi sans me
brouiller avec la reine. Ces Mrs. voulurent me laisser le temps de
réfléchir. Grumkow, Borck et Poudevel s'approchant de la croisée se
parlèrent bas à l'oreille. Tulmeier prit ce temps pour s'approcher de
moi, et s'appercevant que je ne le connoissois pas, il me dit son nom.
Il n'est plus temps de vous défendre, me dit-il tout bas, souscrivez à
tout ce qu'on exige de vous; votre mariage ne se fera point, je vous en
réponds sur ma tête. Il faut appaiser le roi quoiqu'il coûte, et je me
charge de faire comprendre à la reine que c'est le seul moyen de tirer
une déclaration favorable du roi d'Angleterre. Ces mots me
déterminèrent. Me rapprochant de ces Mrs.: eh bien! leur dis-je, mon
parti est pris; je consens à toutes vos propositions; je me sacrifie
pour ma famille. Je m'attends à de cruels chagrins, mais la pureté de
mes intentions me les feront souffrir avec constance. Pour vous, Mrs.,
je vous cite devant le tribunal de Dieu, si vous ne faites ensorte que
le roi me tienne les promesses que vous m'avez faites de sa part en
faveur de la reine et de mon frère. Ils firent alors les plus terribles
sermens de les faire exécuter en tout point, après quoi ils me prièrent
d'écrire ma résolution au roi. Grumkow remarquant que j'étois fort émue,
me dicta la lettre; il se chargea aussi de celle que j'écrivis à la
reine. Ils se retirèrent enfin. Tulmeier me dit encore qu'il n'y avoit
rien de perdu. Je ne me soucie point de l'Angleterre, lui repartis-je,
c'est la reine seule qui m'inquiète. Nous l'appaiserons, je vous en
assure, répliqua-t-il.
Dès que je fus seule, je me laissai tomber sur un fauteuil, où je fondis
en larmes. Mdme. de Sonsfeld me trouva dans cette situation. Je lui fis
d'une voix entrecoupée le récit de ce qui venoit de se passer. Elle me
fit les plus cruels reproches; son désespoir étoit inconcevable. Tout le
monde étoit consterné et pleuroit. Mon triste coeur refermoit mes
pensées, car je fus immobile tout ce jour, et Mdme. de Sonsfeld près,
chacun approuvoit mon action; mais tous craignoient le ressentiment de
la reine pour moi. Le matin suivant j'écrivis à cette princesse. J'ai
conservé la copie de cette lettre; la voici.
Madame!
«Votre Majesté sera déjà informée de mon malheur par la lettre que j'eus
hier l'honneur de lui écrire sous le couvert du roi. A peine ai-je
encore la force de tracer ces lignes et mon état est digne de pitié. Ce
ne sont point les menaces, quelque fortes qu'elles pussent être, qui
m'ont arraché mon consentement à la volonté du roi; un intérêt plus cher
m'a déterminée à ce sacrifice. J'ai été jusqu'à présent la cause
innocente de tous les chagrins que votre Majesté a endurés. Mon coeur
trop sensible a été pénétré des détails touchans qu'elle m'en a faits en
dernier lieu. Elle vouloit souffrir pour moi, n'est-il pas bien plus
naturel que je me sacrifie pour elle et que je mette fin une fois pour
toutes à cette funeste division dans la famille: Ai-je pu balancer un
moment sur le choix du malheur ou de la grâce de mon frère? Quels
affreux discours ne m'a-t-on pas tenus sur son sujet; je frémis quand
j'y pense. On m'a refusé d'avance tout ce que je pouvois alléguer contre
la proposition du roi. Votre Majesté elle-même lui a proposé le prince
de Bareith comme un parti convenable pour moi et sembloit contente si je
l'épousois; je ne puis donc m'imaginer qu'elle désapprouve ma
résolution. La nécessité est une loi; quelques instances que j'aie
faites, je n'ai pu obtenir de demander le consentement de votre Majesté.
Il falloit opter, ou d'obéir de bonne grâce, en obtenant des avantages
réels pour mon frère, ou de m'exposer aux dernières extrémités, qui
m'auroient pourtant enfin réduite à la même démarche que je viens de
faire. J'aurai l'honneur de faire un détail plus circonstancié à votre
Majesté, quand je pourrai me mettre à ses pieds. Je comprends assez
quelle doit être sa douleur, et c'est ce qui me touche le plus. Je la
supplie très-humblement de se tranquilliser sur mon sort et de s'en
remettre à la providence, qui fait tout pour notre bien, d'autant plus
que je me trouve heureuse, puisque je deviens l'instrument du bonheur de
ma chère mère et de mon frère; que ne ferois-je pas pour leur témoigner
ma tendresse! Je lui réitère mes supplications en faveur de sa santé,
que je la conjure de ménager et de ne point altérer par un trop violent
chagrin. Le plaisir de revoir bientôt mon frère doit lui rendre ce
revers plus supportable. J'espère qu'elle m'accordera un généreux pardon
de la faute que j'ai commise, de m'engager à son insçu en faveur de mes
tendres sentimens et du respect avec lequel je serai toute ma vie etc.
etc.
Le même soir Eversmann porta cette lettre du roi, écrite de main propre:
»Je suis bien aise, ma chère Wilhelmine, que vous vous soumettiez aux
volontés de votre père. Le bon Dieu vous bénira et je ne vous
abandonnerai jamais. J'aurai soin de vous toute ma vie et vous prouverai
en toute occasion que je suis,
votre fidèle père.»
Eversmann devant aller à Potsdam je lui donnai ma réponse. Il me seroit
difficile de décrire l'état où je me trouvois. Mon amour propre se
trouvoit flatté par l'action que je venois de faire; je m'en
applaudissois intérieurement et sentois une secrète satisfaction d'avoir
mis des personnes, qui m'étoient si chères, à l'abri de toute
persécution. L'idée de mon sort ne se présentoit ensuite à moi que pour
me jeter dans de cruelles inquiétudes. Je ne connoissois point celui que
je devois épouser; on en disoit du bien, mais peut-on juger du caractère
d'un prince qu'on ne voit qu'en public et dont les manières prévenantes
peuvent cacher bien des vices et des défauts? Je me figurois d'avance
les fureurs et le désespoir de la reine, et j'avoue que ce seul point
m'agitoit plus que l'autre. J'étois ainsi absorbée dans ce mélange de
plaisirs et de peines, lorsque la femme de Bock me rendit la réponse de
la reine à la première lettre que je lui avois écrite. Grand Dieu,
quelle lettre! Le expressions en étoient si dures que je faillis en
mourir. Il m'est impossible de la rendre entière, je n'en donnerai
qu'une légère ébauche ici. Cette mère m'est trop chère encore, malgré sa
cruauté, pour la compromettre par un écrit qui ne lui feroit pas
honneur; je n'ai pas voulu le conserver pour cette raison. En voici
quelques expressions.
»Vous me percez le coeur en me causant le plus violent chagrin que j'aie
enduré de ma vie. J'avois mis tout mon espoir en vous, mais je vous
connoissois mal. Vous avez eu l'adresse de me déguiser la méchanceté de
votre âme et la bassesse de vos sentimens. Je me repens mille fois des
bontés que j'ai eues pour vous, des soins que j'ai pris de votre
éducation et des peines que j'ai souffertes pour vous. Je ne vous
reconnois plus pour ma fille et ne vous regarderai dorénavant que comme
ma cruelle ennemie, puisque c'est vous qui me sacrifiez à mes
persécuteurs, qui triomphent de moi. Ne comptez plus sur moi; je vous
jure une haine éternelle et ne vous pardonnerai jamais.»
Ce dernier article me fit frémir; je connoissois parfaitement la reine
et son humeur vindicative. On crut que je perdrois l'esprit, tant mes
premiers mouvemens furent violens. La femme de Bock me parla fort
sensément: elle me représanta que cette lettre étoit écrite dans la
force du premier emportement. Elle me lut celle de son mari, qui me
faisoit assurer que tous ceux qui étoient autour de la reine s'étoient
réunis pour l'appaiser; que je devois continuer à lui faire des
soumissions et qu'il ne doutoit point qu'elle ne rentrât en elle-même.
Cinq ou six jours se passèrent ainsi, pendant lesquels je ne reçus que
des lettres assommantes.
Au bout de ce temps Eversmann revint de Potsdam. Il me fit un compliment
des plus gracieux du roi et me dit de sa part, que comptant être à
Berlin le 23. il n'avoit pas jugé à propos de me faire venir à Potsdam,
d'autant plus qu'il valoit mieux donner le temps à la reine de
s'appaiser. Il ajouta, qu'elle étoit dans une colère terrible contre
moi, et que je devois m'armer de fermeté pour la première entrevue, que
ne se passeroit point sans de grands emportemens. Il renouvela sa visite
trois jours après. Le roi vous fait avertir, Madame, me dit-il, qu'il
sera demain de bonne heure ici, et vous fait ordonner de vous trouver
avec Mdmes. vos soeurs dans son appartement. L'inquiétude où j'étois
pour le retour de la reine me fit passer ce jour là et cette nuit dans
la plus profonde tristesse.
Je me rendis le lendemain chez le roi, qui arriva à deux heures de
l'après-midi. Je m'attendois à être bien reçue, mais quelle fut ma
surprise de le voir entrer avec un visage aussi furieux que celui qu'il
avoit eu la dernière fois que je l'avois vu. Il me demanda d'un ton de
colère: si je voulois lui obéir? Je me jetai à ses pieds, l'assurant que
j'étois soumise à ses volontés, et que je le suppliois de me rendre son
amour paternel. Ma réponse changea toute sa physionomie. Il me releva et
me dit en m'embrassant: je suis content de vous, j'aurai soin de vous
toute ma vie et ne vous abandonnerai jamais. Se tournant vers ma soeur
Sophie: félicitez votre soeur, elle est promise avec le prince
héréditaire de Bareith; que cela ne vous chagrine point, j'aurai soin de
vous faire un autre établissement. Il me donna ensuite une pièce
d'étoffe: voilà de quoi vous parer pour les fêtes que je donnerai. J'ai
un peu à faire, continua-t-il, allez attendre votre mère. Elle n'arriva
qu'à sept heures du soir. J'allai la recevoir dans sa première
anti-chambre et tombai en foiblesse en me baissant pour lui baiser la
main. On fut long-temps à me faire revenir. On m'a dit depuis qu'elle ne
parut point touchée de mon état. Dès que je fus revenue à moi je me
jetai à ses pieds; le coeur m'étoit si serré et ma voix si entrecoupée
de sanglots, que je ne pouvois prononcer une parole. La reine me
regardoit pendant ce temps d'un oeil sévère et méprisant, et me répétoit
tout ce qu'elle m'avoit écrit. Cette scène n'auroit point fini si la
Ramen ne l'eut tirée à part. Elle lui représenta, que si le roi
apprenoit son procédé, il le trouveroit très-mauvais et s'en vengeroit
sur mon frère et sur elle; que ma douleur étoit si violente que je ne
pourrois la contraindre devant ce prince, ce qui pourroit lui attirer de
nouveaux désagrémens très sensibles. Cet officieux sermon fit son effet.
La reine craignoit dans le fond de son coeur le roi autant que le
diable. Elle me releva enfin en me disant d'un air sec qu'elle me
pardonnoit à condition que je me contraindrois.
La duchesse de Bevern entra dans ces entrefaites. Elle sembla touchée de
mon état; tout mon visage étoit bouffi et écorché à force d'avoir
pleuré. Elle me témoigna tout bas la part qu'elle prenoit à ma douleur.
Une certaine sympathie fit naître entre nous une amitié qui continue
encore jusqu'à ce jour.
Cependant Mr. Tulmeier me tint la parole qu'il m'avoit donnée,
d'appaiser la reine. Il lui écrivit secrètement le lendemain que les
affaires n'étoient point encore désespérées; que mon mariage n'étoit
qu'une feinte du roi, pour déterminer celui d'Angleterre à prendre enfin
une meilleure résolution; qu'il s'étoit informé de tous côtés, pour
apprendre des nouvelles du prince de Bareith, et qu'on l'avoit assuré
qu'il étoit encore à Paris. Cette lettre calma entièrement la reine.
J'ai déjà dit qu'elle aimoit à se flatter; en effet elle fut d'une
humeur charmante ce jour-là. Je fus obligée de lui conter tout ce qui
s'étoit passé pendant son absence. Elle se contenta de me faire encore
quelques reproches sur mon peu de fermeté, mais elle les assaisonna de
plus de douceur. En revanche toute sa colère tomba sur Mdme. de
Sonsfeld. Elle l'avoit fort maltraitée la veille, et malgré tout ce que
je pus dire, elle continua à lui témoigner sa haine. Trois jours se
passèrent ainsi fort tranquillement. Le roi ne parloit absolument plus
de mon mariage, il sembloit que mon consentement lui en eût fait perdre
l'idée.
Le lundi 28. de Mai étoit fixé pour la grande revue; elle devoit se
faire avec éclat. Le roi avoit assemblé tous les régimens d'infanterie
et de cavalerie qui étoient dans le voisinage, ce qui composoit avec la
garnison de Berlin un corps de vingt mille hommes. Le duc Eberhard Louis
de Wurtemberg arriva à temps pour la voir. Le roi avoit été chez ce
prince peu de temps avant la malheureuse fuite de mon frère. Charmé des
empressements que le duc avoit eut, pour lui rendre le séjour de
Stoutgard agréable, il l'avoit invité à se rendre à Berlin. Comme le
plus grand plaisir de ce monarque ne consistait que dans le militaire,
il jugeoit d'autrui par lui-même, et croyoit donner beaucoup de
satisfaction aux princes étrangers qui venoient à sa cour, en leur
montrant ses troupes. Il faut pourtant avouer qu'il se surpassa en cette
occasion par la somptuosité de sa table, où on servit quatorze plats
tant que les étrangers restèrent à Berlin, ce qui ne fut pas un petit
effort pour ce prince.
Le roi pria le dimanche 27. la reine d'être spectatrice de la revue, et
d'y aller en phaéton avec ma soeur, la duchesse et moi. Comme il devoit
se lever de très-bonne heure il se coucha à sept, et lui enjoignit
d'amuser le soir les principautés et de souper avec eux. Nous jouâmes au
pharaon jusqu'à ce qu'on eut servi. En traversant la chambre pour nous
mettre à table, nous vîmes arriver une chaise avec des chevaux de poste,
qui s'arrêta au grand escalier après avoir traversé la cour du château.
La reine en parut surprise, n'y ayant que les princes qui eussent cette
prérogative. Elle s'informa d'abord qui c'étoit, et apprit un moment
après que c'étoit le prince héréditaire de Bareith. La tête de Méduse
n'a jamais produit pareil effroi que cette nouvelle en causa à cette
princesse. Elle resta interdite et changea si souvent de visage que nous
crûmes tous qu'elle prendroit une foiblesse. Son état me perça le coeur;
j'étais aussi immobile qu'elle et chacun paroissoit consterné. Toutefois
n'abandonnant jamais mes réflexions, je conclus qu'il se préparoit
quelque scène désagréable pour le jour suivant, et suppliai la reine de
me dispenser d'aller à la revue, m'attendant à toutes sortes de
mauvaises plaisanteries du roi, qui lui feroient autant de peine à elle
qu'à moi, surtout s'il falloit les subir en public. Elle approuva mes
raisons, mais après avoir débattu le pour et le contre, la crainte
servile qu'elle avoit pour son époux, l'emporta et il fut résolu que
j'irois. Je ne pus dormir de toute la nuit. Mdme. de Sonsfeld la passa à
côté de mon lit, tâchant de me consoler et de me rasseurer sur l'avenir.
Je me levai à quatre heures du matin et me mis trois coëffes dans le
visage pour cacher mon trouble. M'étant rendue dans cet équipage chez la
reine, nous partîmes aussitôt.
Les troupes étoient déjà rangées en ordre de bataille, lorsque nous
arrivâmes. Le roi nous fit passer devant la ligne. Il faut avouer que
c'étoit le plus beau spectacle qu'on pût voir. Mais je ne m'arrête point
sur ce sujet; ces troupes ont montré qu'elles étoient aussi bonnes que
belles, et le roi, mon père, s'est fait un renom éternel par la
merveilleuse discipline qu'il y a introduite, ayant jeté par là les
fondemens de la grandeur de sa maison. Le Margrave de Schwed étoit à la
tête de son régiment; il sembloit bouffi de colère et nous salua en
détournant les yeux. Le colonel Wachholtz, que le roi avoit donné pour
conducteur à la reine, nous plaça à côté de la batterie de canons, qui
étoit fort éloignée de cette petite armée. Là il s'approcha de la reine
et lui dit à l'oreille, que le roi lui avoit commandé de lui présenter
le prince de Bareith. Il le lui amena un moment après. Elle le reçut
d'un air fier et lui fit quelques questions fort sèches, qui finirent
par un signe de se retirer. La chaleur étoit extrême, je n'avois point
dormi, j'étois remplie d'inquiétudes et à jeun; tout cela me fit trouver
mal. La reine me permit de me mettre dans le carosse des gouvernantes,
où je me trouvai bientôt mieux. Le roi et les princes dînèrent ensemble,
et ce jour se passa dans notre solitude ordinaire.
Le 28. au matin toutes les principautés se rendirent chez la reine; elle
ne parla quasi point au prince de Bareith. Il se fit présenter à moi; je
ne lui fis qu'une révérence sans répondre à son compliment. Ce prince
est grand et très-bienfait; il a l'air noble; ses traits ne sont ni
beaux ni réguliers, mais sa physionomie ouverte, prévenante et remplie
d'agrémens lui tient lieu de beauté. Il paroissoit fort vif, avoit la
réplique prompte et n'étoit point embarrassé.
Deux jours se passèrent ainsi. Le silence du roi nous déroutoit
entièrement, et ranimoit les espérances de la reine; mais la chance
changea le 31. Le roi nous ayant appelées, elle et moi, dans son
cabinet, vous savez, lui dit-il, que j'ai engagé ma fille au prince de
Bareith, j'ai fixé les promesses à demain. Soyez persuadée que je vous
aurai une obligation infinie, et que vous vous attirerez toute ma
tendresse si vous en agissez bien avec lui et avec Wilhelmine; mais
comptez en revanche sur toute mon indignation, si vous faites le
contraire. Le diable m'emporte! je saurai mettre fin à vos tracasseries
et m'en venger d'une façon sanglante. La reine effrayée lui promit tout
ce qu'il voulut, ce qui lui attira beaucoup de caresses. Il la pria de
me parer au mieux et de me prêter ses pierreries. Elle étoit dans une
rage terrible, et me jetoit de temps en temps des regards furieux. Le
roi sortit et rentra peu après dans l'appartement de cette princesse,
accompagné du prince qu'il lui présenta comme son gendre. Elle lui fit
assez bon accueil en présence du roi, mais dès qu'il fut sorti; elle ne
cessa de lui dire des piquanteries. Après le jeu on se mit à table. Le
souper fini, elle voulut se retirer, mais le prince la suivit. Je vous
supplie, Madame, lui dit-il, de m'accorder un moment d'audience. Je
n'ignore aucune des particularités qui concernent votre Majesté et la
princesse, je sais qu'elle a été destinée à porter une couronne, et que
votre Majesté a souhaité avec ardeur de l'établir en Angleterre; ce
n'est que la rupture des deux cours qui me procure l'honneur que le roi
m'a fait de me choisir pour son gendre. Je me trouve le plus heureux des
mortels, d'oser aspirer à une princesse pour laquelle je me sens tout le
respect et les sentimens qu'elle mérite. Mais ces mêmes sentimens me la
font trop chérir pour la plonger dans le malheur par un hymen qui n'est
peut-être point de son goût. Je vous supplie donc, Madame, de vous
expliquer avec sincérité sur cet article, et d'être persuadée que votre
réponse fera tout le bonheur ou le malheur de ma vie, puisque si elle ne
m'est point favorable je romprai tout engagement avec le roi,
quelqu'infortuné que j'en puisse devenir. La reine resta quelque temps
interdite, mais se défiant de la bonne foi du prince elle lui répondit,
qu'elle n'avoit rien à redire au choix du roi; qu'elle obéissoit à ses
ordres et moi aussi. Elle ne put s'empêcher de dire à Mdme. de Kamken,
que le prince avoit fait là un tour bien spirituel, mais qu'elle n'y
avoit pas été attrapée.
Le dimanche 3. de Juin je me rendis le matin en déshabillé chez la
reine. Le roi y étoit. Il me caressa beaucoup en me donnant la bague de
promesse, qui étoit un gros brillant, et me réitéra sa parole d'avoir
soin de moi toute ma vie si je faisois les choses de bonne grâce. Il me
fit même présent d'un service d'or, me disant que ce cadeau n'étoit
qu'une bagatelle, puisqu'il m'en destinoit de plus considérables.
Le soir à sept heures nous nous rendîmes aux grands appartemens. On y
avoit préparé une chambre pour la reine, sa cour et les principautés, où
nous nous assîmes pour attendre le roi. La reine malgré toute la
contrainte qu'elle se faisoit, étoit dans une altération aisée à
remarquer. Elle ne m'avoit dit mot de tout le jour, et n'exprimoit sa
colère que par son coup d'oeil. La Margrave Philippe, que le roi avoit
obligée d'être présente à la cérémonie de mes fiançailles, étoit bleue
dans le visage à force d'agitations. Son fils, le Margrave de Schwed,
fit nettement refuser de s'y trouver, et sortit de la ville pour ne pas
entendre le bruit du canon. Le roi parut enfin avec le prince. Il étoit
aussi troublé que la reine, ce qui lui fit oublier de faire mes
promesses en public dans la salle où étoit le monde. Il s'approcha de
moi, tenant le prince par la main, et nous fit changer de bague. Je le
fis en tremblant. Je voulus lui baiser la main, mais il me releva et me
serra long-temps entre ses bras. Les larmes lui couloient le long des
joues; j'y répondis par les miennes; notre silence étoit plus expressif
que tout ce que nous aurions pu nous dire. La reine à laquelle je rendis
mes soumissions, me reçut fort froidement. Après avoir reçu les
complimens de toutes les principautés qui étoient là, le roi ordonna au
prince de me donner la main et de commencer le bal dans la salle
destinée pour cet effet. Mon mariage avoit été tenu si secret que
personne n'en savoit rien. Ce fut une consternation et une douleur
générale lorsqu'il fut publié. J'avois beaucoup d'amis et m'étois attiré
la bienveillance de tout le monde. Le roi pleura tout le soir; il
embrassa Mdme. de Sonsfeld, et lui dit beaucoup de choses obligeantes.
Grumkow et Sekendorff étoient les seuls contens; ils venoient de faire
un nouveau coup de leur métier. Milord Chesterfield, ambassadeur
d'Angleterre en Hollande, avoit dépêché un courrier de sa cour, qui
étoit arrivé le matin. Le résident anglois auquel il étoit adressé, fut
obligé d'envoyer ses dépêches au ministère. Grumkow se chargea de les
porter au roi; mais il ne les lui remit qu'après que je fus promise.
C'étoit une déclaration formelle sur mon mariage, sans exiger celui de
mon frère. Le roi qui dans le fond ne me marioit qu'à contre coeur, fut
accablé par la lecture de ces lettres. Il dissimula cependant son
chagrin devant Grumkow et Sekendorf, voyant bien que les choses étoient
trop avancées pour reculer, cette dernière proposition étant arrivée
trop tard, et ne pouvant retracter mon engagement sans offenser un
prince souverain de l'empire, ce qui auroit pu faire tort à mes autres
soeurs; d'ailleurs ce prince s'est toujours piqué de bonne foi, et
tenoit sa parole quand il l'avoit une fois donnée.
La reine fut informée le lendemain de cette catastrophe. Quoiqu'on lui
eût fait part des refus du roi, elle recommença à se flatter de rompre
mon mariage, et me défendit sous peine de son indignation de parler au
prince et de lui faire des politesses. Je lui obéis exactement, dans
l'espérance de l'appaiser par ma condescendance à ses volontés. Mais
dans le fond de mon coeur je n'aspirois qu'à être bientôt mariée; les
mauvais traitemens de cette princesse et la haine qu'elle me temoignoit
en toute rencontre me reduisoient au désespoir. Hors Mdme. de Kamken
j'étois le rebut de toute sa cour, qui mettoit ma patience à l'épreuve
par ses mépris et son insolence. Tel est le cours du monde. La faveur
des grands décide de tout; on est recherché et adoré tant qu'on la
possède et sa privation entraîne le dédain et les insultes. Je fus
l'idole de chacun tant que j'avais à espérer une éclatante fortune; on
me faisoit la cour pour avoir part un jour à mes bienfaits; on me tourna
le dos dès que ces espérances s'évanouirent. J'étois bien folle de me
chagriner de la perte de pareils amis. On me vantoit sans cesse la
magnificence de la cour de Bareith; en m'assuroit qu'elle surpassoit de
beaucoup en richesse celle de Berlin, et que c'étoit le centre des
plaisirs; mais ceux qui me parloient ainsi, y avoient été du temps du
Margrave dernier mort, et ne savoient pas les changemens qui y étoient
arrivés depuis. Ces beaux rapports me donnoient une envie extrême d'y
être bientôt. Je ne me sentois aucune antipathie pour le prince, mais en
revanche j'étois indifférente sur son sujet. Je ne le connoissois que de
vue, et mon coeur n'étoit pas assez léger pour s'attacher à lui sans
connoissance de cause. Mais il est temps de faire une petite disgression
sur son sujet, et de mettre le lecteur au fait de ce qui concerne cette
cour.