L'année 1731, que je vais commencer, fut encore bien dure pour moi; ce

fut pourtant durant son cours qu'on jeta les fondemens du bonheur de ma

vie.

Le roi retourna le 11. de Janvier à Potsdam, où la reine le suivit le

28. Pendant le peu de temps qu'elle resta à Berlin, Mr. de Sastot, son

chambellan et proche parent de Grumkow, entreprit de les réconcilier.

Grumkow, plus raffiné que lui, et bien résolu de s'en servir pour dupe,

profita de cette occasion pour parvenir à ses fins. Il le chargea de

faire toutes les avances imaginables de sa part à la reine et de

l'assurer, que si elle vouloit encore se confier à lui, il se chargeoit

de faire réussir mon mariage avec le prince de Galles. La reine qui

aimoit à se flatter, donna tout du long dans le panneau, et en deux

jours de temps ils étoient amis à brûler. La reine m'en fit d'abord

confidence. Grumkow étoit devenu le plus honnête homme du monde, et elle

rejetoit tout le passé sur Sekendorff et sur la mauvaise conduite du

chevalier Hotham. Je fus extrêmement surprise de cette nouvelle, qui

m'alarma beaucoup, pouvoit bien augurer les suites. Mais comme je savois

que la reine ne pouvoit souffrir les contradictions, je lui déguisai mes

pensées.

La veille de son départ, me regardant fixement, je viens prendre congé

de vous, ma chère fille, me dit-elle. Je me flatte que Grumkow me

tiendra parole et qu'il empêchera qu'on ne vous inquiète pendant mon

séjour de Potsdam: mais comme on ne peut pas toujours prévoir l'avenir,

et que Grumkow est obligé par politique d'avoir de grands ménagemens

pour Sekendorff, afin de le tromper d'autant mieux, j'exige une chose de

vous, qui seule peut me tranquilliser pendant mon absence; c'est que

vous fassiez un serment sur votre salut éternel, que vous n'épouserez

jamais que le prince de Galles. Vous voyez bien que je ne vous demande

rien que de juste et de raisonnable, ainsi je ne doute pas que vous ne

me donniez cette satisfaction. Cette proposition me rendit interdite; je

crus l'éluder en lui représentant, que Grumkow étant de son parti, il

n'y avoit plus rien à craindre pour moi, et que j'étois persuadée qu'il

feroit mon mariage puisqu'il l'avoit promis. La reine ne se laissa point

amuser par cette réponse, et insista sur le serment. Il me vint

heureusement une bonne idée que je suivis pour me tirer d'embarras. Je

suis calviniste, lui dis-je, et votre Majesté n'ignore pas que la

prédestination est un des articles principaux de ma religion. Mon sort

est écrit au ciel, si la providence par ses décrets éternels a conclu

que je sois établie en Angleterre, ni le roi ni aucune puissance humaine

ne seront en état de l'empêcher, et si au contraire elle en a ordonné

autrement, toutes les peines et les efforts que votre Majesté se donnera

pour y parvenir, seront vains. Je ne puis donc prêter un serment

téméraire, que je ne serois peut-être pas en état de tenir, et offenser

Dieu en agissant contre les principes de ma conscience et de la croyance

que j'ai. Tout ce que je puis promettre est, de ne point me rendre aux

volontés du roi qu'à la dernière extrémité. La reine n'eut rien à me

répliquer; je remarquai que ma réponse l'avoit fâchée, mais je ne fis

semblant de rien. Nous nous attendrîmes toutes les deux en prenant

congé; le coeur me fendoit et je ne pouvois me séparer d'elle, je

l'aimois à l'adoration, et en effet elle avoit bien des belles qualités.

Nous convînmes d'adresser des lettres indifférentes à la Ramen et de

nous servir de la femme du valet de chambre, pour faire passer celles

qui étoient de conséquence.

J'ai oublié un article fort intéressant. La Bulow avant que de partir

pour la Lithuanie, avoit eu une grande conversation avec Boshart,

chapelain de la reine, dans laquelle elle lui avoit dévoilé le caractère

de la Ramen et toutes ses intrigues. Cet ecclésiastique, qui hantoit

beaucoup de gens, en avoit déjà entendu quelque chose. Il résolut d'en

avertir la reine, et eut le bonheur de la convaincre si authentiquement

des infâmes menées de cette femme, qu'elle lui promit de ne lui rien

confier que ce qu'elle voudroit qui parvînt aux oreilles du roi. Elle

nous conta d'abord ce que Boshart lui avoit dit, et nous avoua alors,

qu'elle avoit bien remarqué la défiance que nous avions eue pour cette

créature, mais qu'elle n'avoit pu s'imaginer qu'elle fût capable d'une

telle noirceur. Nous lui conseillâmes de jouer fin contre fin, de

continuer à lui faire bon visage et de lui en donner à garder tant

qu'elle pourroit.

Je me trouvai bien désolée après le départ de la reine, enfermée dans ma

chambre de lit, où je ne voyois personne, continuant toujours à faire

abstinence, car je mourois de faim. Je lisois tant que le jour duroit et

je faisois des remarques sur mes lectures. Ma santé s'affoiblissoit

beaucoup, je devenois maigre comme un squelette faute d'alimens et

d'exercices.

Un jour que nous étions à table, Mdme. de Sonsfeld et moi, à nous

regarder tristement, n'ayant rien à manger qu'une soupe d'eau au sel et

un ragoût de vieux os, rempli de cheveux et de saloperies, nous

entendîmes cogner assez rudement contre la fenêtre. Surprises nous nous

levâmes précipitamment pour voir ce que c'étoit. Nous trouvâmes une

corneille, qui tenoit un morceau de pain dans son bec; elle le posa dès

qu'elle nous vit sur le rebord de la croisée et s'envola. Les larmes

nous vinrent aux yeux de cette aventure. Notre sort est bien déplorable,

dis-je à ma gouvernante, puisqu'il touche les êtres privés de raison;

ils ont plus de compassion de nous que les hommes, qui nous traitent

avec tant de cruauté. Acceptons l'augure de cet oiseau, notre situation

va changer de face. Je lis actuellement l'histoire romaine, et j'y ai

trouvé, continuai-je en badinant, que leur approche porte bonheur. Au

reste il n'y avoit rien que de très-naturel à ce que je viens de dire.

La corneille étoit privée et appartenoit au Margrave Albert; elle

s'étoit peut-être égarée et recherchoit son gîte. Cependant mes

domestiques trouvèrent cette circonstance si merveilleuse, qu'elle fut

divulguée en peu de temps par toute la ville; ce qui inspira tant de

pitié pour mes peines à la colonie françoise qu'au risque d'encourir le

ressentiment du roi, ils m'envoyoient tous les jours à manger dans des

corbeilles, qu'ils posoient devant ma garderobe, et que la Mermann

prenoit soin de vuider. Cette action et le zèle qu'ils témoignoient à

mon frère m'a inspiré une haute estime pour cette nation, que je me suis

fait une loi de soulager et de protéger quand j'en trouve les occasions.

Tout le mois de Février se passa de cette façon. La reine fit tant

d'instances à Grumkow, qu'il m'obtint enfin la permission de revoir mes

soeurs et les dames de cette princesse. J'étois alors dans une

tranquillité parfaite, hors d'appréhension pour mon frère, et je

n'entendois plus parler de mes odieux mariages. Ma petite société étoit

douce et accommodante; je m'accoutumois peu à peu à la retraite et

devenois véritable philosophe.

La reine m'écrivoit de temps en temps ce qui se passoit. Elle continuoit

à être au mieux avec Grumkow. Elle me manda, qu'il alloit faire une

dernière tentative en Angleterre, à laquelle le roi avoit consenti, et

qu'elle s'en promettoit de très-heureuses suites. Je n'étois pas de son

avis. Je ne pouvois concevoir comment elle pouvoit se fier à un homme

qui se faisoit un point d'honneur de tromper tout le monde, et qui

n'avoit cessé jusqu'alors de la persécuter. Je me doutai d'avance que la

fin de cette grande amitié seroit funeste et qu'elle en seroit la dupe.

Mes conjectures furent justes. Le roi commença à tourmenter la reine sur

mon mariage à la fin de Mars. Elle m'en avertit d'abord, se plaignant

beaucoup de ce qu'elle enduroit de sa mauvaise humeur. Il la maltraitoit

publiquement à table et paroissoit plus animé que jamais contre mon

frère et contre moi sans qu'elle en sût les raisons. Grumkow en rejetoit

la faute sur Sekendorff et lui faisoit accroire, que ce ministre, ayant

averti le roi de sa bonne intelligence avec elle, avoit diminué par-là

son crédit.

Je n'avois point participé aux sacremens depuis neuf mois, n'en ayant pu

obtenir la permission du roi. La reine me permit de lui écrire, pour lui

demander cette grâce. Malgré les défenses de cette princesse je

témoignai à ce prince la douleur que me causoit sa disgrâce. Ma lettre

fût des plus touchantes et capable d'attendrir un coeur de roche. Pour

toute réponse il dit à la reine, que sa canaille de fille pouvoit

communier. Il donna ses ordres pour cet effet à Eversmann et lui nomma

l'ecclésiastique, qui devoit en faire la fonction. Cela se passa

secrètement dans ma chambre, où Eversmann fut présent à cette pieuse

cérémonie. Tout le monde en tira un bon augure pour mon raccommodement,

le roi en ayant usé de même avec mon frère avant qu'il sortît de la

forteresse.

Cependant Grumkow avoit écrit par ordre du roi en Angleterre. Il s'étoit

adressé à Reichenbach, pour le charger de demander une déclaration

formelle sur mon mariage avec le prince de Galles; mais il avoit eu soin

de donner des instructions secrètes à celui-ci, pour le faire échouer.

Dans ces entrefaites Eversmann recommença ses visites. Il vint me faire

un jour des complimens de la reine, et comme je m'informai de sa santé

et de celle du roi, il est de très-mauvaise humeur, me dit-il, et la

reine est triste sans que j'en sache la raison. Je suis affairé que

c'est terrible. Le roi m'a ordonné de mettre le grand appartement en

ordre et d'y faire transporter toute la nouvelle argenterie. Vous aurez

bien du bruit au dessus de votre tête, Madame, car on y prépare

plusieurs fêtes. Les noces de la princesse Sophie doivent se faire

bientôt avec le prince de Bareith. Le roi a invité beaucoup d'étrangers:

le duc de Wurtemberg, le duc, la duchesse et le prince Charles de

Bevern, le prince de Hohenzollern et quantité d'autres. Que je vous

plains, continua-t-il, de ne point être de ces plaisirs; car le roi a

dit qu'il ne souffriroit point que vous parussiez en sa présence. Je

prendrai aisément mon parti là-dessus, lui répondis-je, mais je n'en

prendrai jamais sur la disgrâce de ce prince, et je n'aurai point de

repos jusqu'à ce qu'il m'ait rendu ses bonnes grâces.

Je ne fis pas grande réflexion sur cette conversation, mais Mdme. de

Sonsfeld m'en parut inquiète. Il se forme un nouvel orage, me dit-elle;

Grumkow dupe sûrement la reine, et je crains fort, Madame, que tous ces

apprêts ne se fassent pour vous. Au nom de Dieu! tenez bon et ne vous

rendez pas malheureuse. On vous destine le prince de Bareith; préparez

votre réponse d'avance, car j'appréhende que la bombe ne crève quand

vous vous y attendrez le moins. Comme je ne voulois point lui dire mes

intentions, je ne lui répondis que problematiquement là-dessus.

Les réponses d'Angleterre étant arrivées, la reine ne manqua pas de m'en

faire part. Reichenbach avoit très-bien exécuté les instructions de

Grumkow. Il parla avec tant de fierté de la part du roi aux ministres

anglois, que ceux ci, déjà fort piqués de l'affront fait au chevalier

Hotham, prirent la déclaration pour une nouvelle insulte. Le roi

d'Angleterre en fut outré; il jugea pourtant nécessaire de cacher sa

réponse au prince de Galles et au reste de la nation. Il répondit au

roi, qu'il ne se désisteroit jamais du mariage de mon frère avec la

princesse sa fille, et que si cette condition n'étoit pas de son goût,

il marieroit le prince de Galles avant la fin de l'année. Le roi, mon

père, lui écrivit par la même poste, qu'il étoit résolu de faire mes

noces avant qu'il fût deux mois et qu'il préparoit tout pour cet effet.

La reine fût au désespoir de cette rupture, comme on peut bien le

croire; mais je ne sais quel espoir lui restoit encore, puisqu'elle me

recommandoit toujours de rester ferme à refuser tous les partis qu'on me

proposeroit.

Sept ou huit jours après Eversmann vint chez moi. Il affectoit un air

hypocrite et vouloit faire le bon valet. Je vous ai aimée, me dit-il,

depuis que vous êtes au monde, je vous ai portée mille fois sur mes bras

et vous étiez la favorite de chacun; malgré toutes les duretés, que je

vous ai dites de la part du roi, je suis pourtant de vos amis; je veux

vous en donner une preuve aujourd'hui et vous avertir de ce qui se

passe. Votre mariage est entièrement rompu avec le prince de Galles. La

réponse qu'on a donné au roi, l'a rendu furieux; il fait souffrir maux

et martyres à la reine, qui devient maigre comme un bâton. Il est animé

tout de nouveau contre le prince royal; il dit qu'on ne à pas bien

examiné lui et Katt, et qu'il y a bien des circonstances de conséquence

qu'il ignore et qu'il veut encore approfondir. Votre mariage avec le duc

de Weissenfeld est fermement résolu; je prévois les plus grands malheurs

si vous persistez dans votre obstination; le roi se portera aux

dernières extrémités contre la reine, contre le prince royal et contre

vous. Dans peu vous apprendrez si je mens ou si je dis vrai. C'est à

vous à penser à ce que vous voulez faire. Ma réponse étoit toujours la

même, c'étoit un refrain que j'avois appris par coeur à force de le

répéter. Il se retira donc assez mal-satisfait.

Je reçus la même après-midi une lettre de la reine, qui confirma ce que

Eversmann venoit de me dire. La femme du valet de chambre me la rendit

elle-même et m'en fit voir une de son mari. «Il est impossible, lui

mandoit-il, de vous décrire le déplorable état où se trouve la reine;

peu s'en fallut que hier le roi n'en vint aux plus fâcheuses extrémités

avec elle, ayent voulu la frapper de sa canne. Il est plus enragé que

jamais contre le prince royal et la princesse. Dieu, ayez pitié de nous

dans de si fortes adversités!»

Le lendemain, 10. de Mai, jour le plus mémorable de ma vie, Eversmann

réitéra sa visite. A peine étois-je réveillée qu'il parut devant mon

lit. Je reviens dans ce moment de Potsdam, me dit-il, où j'ai été obligé

d'aller hier, après être sorti de chez vous. Je n'ai pu m'imaginer

quelle affaire pressante m'y appeloit si fort à la hâte. J'ai trouvé le

roi et la reine ensemble. Cette princesse pleuroit à chaudes larmes et

le roi paroissoit fort en colère. Dès qu'il m'a vu il m'a ordonné de

retourner au plus vite ici, pour faire les emplettes nécessaires pour

vos noces. La reine a voulu faire un dernier effort pour détourner ce

coup et l'appaiser, mais plus elle lui faisoit d'instances plus il

aigrissoit. Il a juré par tous les diables de l'enfer qu'il chasseroit

ignominieusement Mdme. de Sonsfeld, et que pour faire un exemple de

sévérité, il la feroit fouetter publiquement par tous les carrefours de

la ville, puisqu'elle seule, dit-il, est cause de votre désobéissance;

et pour vous, continua-t-il, si vous ne vous soumettez, on vous mènera à

une forteresse, et je veux bien vous avertir que les chevaux sont déjà

commandés pour cet effet. Adressant ensuite la parole à Mdme. de

Sonsfeld, je vous plains de tout mon coeur, lui dit-il, d'être condamnée

à une pareille infamie, mais il dépend de la princesse de vous

l'épargner. Il faut pourtant avouer que vous ferez un beau spectacle, et

que le sang, qui découlera de votre dos blanc, en relèvera la blancheur

et sera appétissant à voir. Il falloit être de pierre pour entendre de

pareils propos avec sang froid; cependant je me modérai et tâchai de

rompre cet entretien sans entrer en matière.

Je fis part de ces belles nouvelles aux dames de la reine. Elles me

demandèrent quel parti je prendrois dans de si cruelles conjonctures?

Celui d'obéir, leur répondis-je, pourvu qu'on m'envoie quelqu'autre que

Eversmann, auquel je suis bien résolue de ne jamais donner ma réponse.

Je ne doute plus d'aucune menace depuis l'horrible tragédie de Katt et

tant d'autres voies de faits, qui se sont passées depuis peu. La Bulow

et Duhan étoient aussi innocens que Mdme. de Sonsfeld, cependant on ne

les a pas épargnés. D'ailleurs la considération même de la reine et de

mon frère me déterminent absolument à mettre fin à toutes ces

dissensions domestiques. Mdme de Sonsfeld, qui m'avoit épiée, se jeta à

mes pieds: au nom de Dieu! s'écria-t-elle, ne vous laissez point

intimider: je connois votre bon coeur, vous appréhendez mon malheur et

vous m'y précipitez, Madame, en voulant vous rendre infortunée pour le

reste de vos jours. Je ne crains rien, j'ai la conscience nette et je me

trouve la plus heureuse personne du monde si je puis faire votre

félicité à mes dépens. Je fis semblant, pour la tranquilliser, de

changer d'avis.

Le soir à cinq heures la femme du valet de chambre m'apporta une lettre

de le reine; elle étoit écrite ce même matin. En voici le contenu:

«Tout est perdu! ma chère fille, le roi veut vous marier quoiqu'il

coûte. J'ai soutenu plusieurs terribles assauts sur ce sujet, mais ni

mes prières ni mes larmes n'ont rien effectué. Eversmann a ordre de

faire les emplettes pour vos noces. Il faut vous préparer à perdre la

Sonsfeld; il veut la faire dégrader avec infamie si vous n'obéissez. On

vous enverra quelqu'un pour vous persuader; au nom de Dieu, ne consentez

à rien! Je saurai bien vous soutenir; une prison vaut mieux qu'un

mauvais mariage. Adieu, ma chère fille, j'attends tout de votre

fermeté.»

Mdme. de Sonsfeld me réitéra encore ses instances et me parla

très-fortement pour me déterminer à suivre les ordres de la reine. Pour

me défaire de ces tourmens, je repassai dans ma chambre, où je me mis

devant mon clavecin, faisant semblant de composer. A peine y étois-je un

moment que je vis entrer un domestique, qui me dit d'un air effaré mon

Dieu, Madame, il y a quatre Messieurs là, qui demandent à vous parler de

la part du roi. Qui sont-ils? lui dis-je fort précipitamment. Je me suis

si effrayé, me répondit-il, que je n'y ai pas pris garde. Je courus

alors dans la chambre où étoit la compagnie. Dès que je leur eus dit de

quoi il étoit question chacun s'enfuit. La gouvernante qui étoit allée

recevoir cette mal-encontreuse visite, rentra suivie de ces Mrs. Au nom

de Dieu! me dit-elle en passant, ne vous laissez pas intimider. Je

passai dans ma chambre de lit, où ils entrèrent incontinent. C'étoit

Mrs. de Borck, Grumkow, Poudevel, son gendre, et un quatrième qui

m'étoit inconnu, mais que j'appris depuis être Mr. Tulmeier, ministre

d'état, qui jusqu'alors avoit été dans les intérêts de la reine. Ils

firent retirer ma gouvernante et fermèrent fort soigneusement la porte.

J'avouerai que malgré toute ma résolution, je sentis une altération

effroyable, en me voyant au dénouement de mon sort, et sans une chaise

que je trouvai au milieu de la chambre sur laquelle je m'appuyai, je

serois tombée à terre.

Grumkow prit le premier la parole. Nous venons ici, Madame, me dit-il,

par ordre du roi. Ce prince s'est laissé fléchir jusqu'à présent, dans

l'espérance de pouvoir encore effectuer votre mariage avec le prince de

Galles. J'ai été moi-même chargé de cette négociation, et j'ai fait tout

mon possible pour déterminer la cour de Londres à consentir au simple

mariage. Mais au lieu de répondre comme elle le devoit aux propositions

avantageuses du roi, mon maître, il n'en a reçu qu'un refus méprisant;

le roi d'Angleterre lui ayant déclaré qu'il marieroit son fils avant la

fin de l'année. Sa Majesté très-piquée de ce procédé y a répondu, en

assurant le roi, son beau-frère, que votre hymen se feroit avant trois

mois. Vous jugez bien, Madame, qu'il n'en veut point avoir le démenti,

et quoiqu'en qualité de père et de souverain il puisse se dispenser de

pareilles discussions avec vous, il veut pourtant bien s'abaisser

jusqu'à ce point et vous exposer le déshonneur qu'il y auroit pour vous

et pour lui, d'être plus long-temps le jouet de l'Angleterre. Vous

n'ignorez pas, Madame, que l'obstination de cette cour a causé tous les

malheurs de votre maison. Les intrigues de la reine et sa persévérance à

s'opposer aux volontés du roi l'ont aigri à un tel point contre elle,

qu'on ne doit s'attendre tous les jours qu'à une rupture totale

entr'eux. Songez, Madame, au malheur du prince royal et de tant d'autres

personnes, aux quelles le roi a fait ressentir le poids de son courroux.

Ce pauvre prince traîne une vie misérable à Custrin. Le roi est encore

si animé contre lui, qu'il regrette d'avoir fait mourir Katt, parceque,

dit-il, il en auroit pu tirer des eclaircissemens plus forts; il

soupçonne toujours le prince royal de crime de lèse-Majesté, et sera

charmé de trouver le prétexte de vos refus pour recommencer son procès.

Mais j'en viens au point essentiel. Pour applanir toutes les difficultés

que vous pourriez lui faire, nous avons ordre de ne vous proposer que le

prince héréditaire de Bareith. Vous ne pouvez rien alléguer contre ce

parti. Ce prince devient le médiateur entre le roi et la reine; c'est

elle qui l'a proposé au roi, elle ne pourra donc qu'applaudir à ce

choix. Il est de la maison de Brandebourg et sera possesseur d'un

très-beau pays après la mort de son père. Comme vous ne le connoissez

point, Madame, vous ne pouvez avoir d'aversion pour lui. Au reste tout

le monde en dit un bien infini. Il est vrai qu'ayant été élevée dans des

idées de grandeur, et vous étant flattée de porter un couronne; sa perte

ne peut que vous être sensible; mais les grandes princesses sont nées

pour être sacrifiées au bien de l'état. Dans le fond les grandeurs ne

font pas le solide bonheur, ainsi soumettez-vous, Madame, aux décrets de

la providence et donnez-nous une réponse capable de rétablir le calme

dans votre famille. Il me reste encore deux articles à vous dire, dont

l'un, à ce que j'espère, sera inutile. Le roi vous promet de vous

avantager en cas d'obéissance au double de ses autres enfans, et vous

accorde incessamment après vos noces l'entière liberté du prince royal.

Il veut en votre considération oublier entièrement le passé, et en agir

bien avec lui comme aussi avec la reine. Mais si contre son attente et

contre toutes ces raisons, que je regarde comme invincibles, vous vous

opiniâtrez dans vos refus, nous avons l'ordre du roi, que voici (il me

le montra), de vous conduire sur-le-champ à Memel (cette forteresse est

en Lithuanie) et de traiter Mdme. de Sonsfeld et vos autres domestiques

avec la dernière rigueur.

J'avois eu le temps de réfléchir pendant ce discours et de me remettre

de ma première frayeur. Ce que vous venez de me dire, Monsieur, lui

répliquai je, est si sensé et si raisonnable, qu'il seroit

très-difficile de refuser vos argumens. Si le roi m'avoit connu, il me

rendroit peut-être plus de justice qu'il ne fait. L'ambition n'est point

mon défaut et je renonce sans peine aux grandeurs dont vous avez fait

mention. La reine a cru faire mon bonheur en m'établissant en

Angleterre, mais elle n'a jamais consulté mon coeur sur cet article, et

je n'ai jamais osé lui dire mes véritables sentimes. Je ne sais par où

j'ai mérité la disgrâce du roi; il s'est toujours adressé à la reine

lorsqu'il s'agissoit de me marier, et ne m'a jamais fait dire ses

volontés là-dessus. Il est vrai que Eversmann s'est mêlé de me porter

souvent des ordres de sa part, auxquels j'ai ajouté si peu de foi, que

je n'ai pas daigné y répondre, et je n'ai pas jugé à propos de me

compromettre avec un vil domestique, ni d'entrer en matière avec lui sur

des choses de si grande conséquence. Vous me promettez de la part du

roi, qu'il en agira mieux dorénavant avec la reine; il m'accorde

l'entière liberté de mon frère et me flatte d'une paix stable dans la

famille; ces trois raisons sont plus que suffisantes pour me déterminer

à me soumettre aux volontés du roi, et tireroient de moi un plus grand

sacrifice, si son ordre l'exigeoit. Après cela je ne lui demande qu'une

grâce, qui est de me permettre d'obtenir le consentement de la reine.

Ah! Madame, me dit Grumkow, vous exigez des choses impossibles de nous.

Le roi veut une réponse positive et sans conditions, et nous a ordonné

de ne point vous quitter que vous ne l'ayez donnée. Pouvez-vous balancer

encore? poursuivit le Maréchal de Borck la tranquillité de sa Majesté et

de toute votre maison dépend de votre résolution. La reine ne peut

qu'approuver votre démarche, et si elle agit autrement, tout le monde

désapprouvera son procédé. Il y va du tout pour le tout, continua-t-il

les larmes aux yeux; ne nous réduisez point, au nom de Dieu! Madame, à

la triste nécessité d'obéir, en vous rendant malheureuse.

Mémoires de Frédérique Sophie Wilhelmine de Prusse, margrave de Bareith. Tome 1 · 第 17 / 21 段