fut pourtant durant son cours qu'on jeta les fondemens du bonheur de ma
vie.
Le roi retourna le 11. de Janvier à Potsdam, où la reine le suivit le
28. Pendant le peu de temps qu'elle resta à Berlin, Mr. de Sastot, son
chambellan et proche parent de Grumkow, entreprit de les réconcilier.
Grumkow, plus raffiné que lui, et bien résolu de s'en servir pour dupe,
profita de cette occasion pour parvenir à ses fins. Il le chargea de
faire toutes les avances imaginables de sa part à la reine et de
l'assurer, que si elle vouloit encore se confier à lui, il se chargeoit
de faire réussir mon mariage avec le prince de Galles. La reine qui
aimoit à se flatter, donna tout du long dans le panneau, et en deux
jours de temps ils étoient amis à brûler. La reine m'en fit d'abord
confidence. Grumkow étoit devenu le plus honnête homme du monde, et elle
rejetoit tout le passé sur Sekendorff et sur la mauvaise conduite du
chevalier Hotham. Je fus extrêmement surprise de cette nouvelle, qui
m'alarma beaucoup, pouvoit bien augurer les suites. Mais comme je savois
que la reine ne pouvoit souffrir les contradictions, je lui déguisai mes
pensées.
La veille de son départ, me regardant fixement, je viens prendre congé
de vous, ma chère fille, me dit-elle. Je me flatte que Grumkow me
tiendra parole et qu'il empêchera qu'on ne vous inquiète pendant mon
séjour de Potsdam: mais comme on ne peut pas toujours prévoir l'avenir,
et que Grumkow est obligé par politique d'avoir de grands ménagemens
pour Sekendorff, afin de le tromper d'autant mieux, j'exige une chose de
vous, qui seule peut me tranquilliser pendant mon absence; c'est que
vous fassiez un serment sur votre salut éternel, que vous n'épouserez
jamais que le prince de Galles. Vous voyez bien que je ne vous demande
rien que de juste et de raisonnable, ainsi je ne doute pas que vous ne
me donniez cette satisfaction. Cette proposition me rendit interdite; je
crus l'éluder en lui représentant, que Grumkow étant de son parti, il
n'y avoit plus rien à craindre pour moi, et que j'étois persuadée qu'il
feroit mon mariage puisqu'il l'avoit promis. La reine ne se laissa point
amuser par cette réponse, et insista sur le serment. Il me vint
heureusement une bonne idée que je suivis pour me tirer d'embarras. Je
suis calviniste, lui dis-je, et votre Majesté n'ignore pas que la
prédestination est un des articles principaux de ma religion. Mon sort
est écrit au ciel, si la providence par ses décrets éternels a conclu
que je sois établie en Angleterre, ni le roi ni aucune puissance humaine
ne seront en état de l'empêcher, et si au contraire elle en a ordonné
autrement, toutes les peines et les efforts que votre Majesté se donnera
pour y parvenir, seront vains. Je ne puis donc prêter un serment
téméraire, que je ne serois peut-être pas en état de tenir, et offenser
Dieu en agissant contre les principes de ma conscience et de la croyance
que j'ai. Tout ce que je puis promettre est, de ne point me rendre aux
volontés du roi qu'à la dernière extrémité. La reine n'eut rien à me
répliquer; je remarquai que ma réponse l'avoit fâchée, mais je ne fis
semblant de rien. Nous nous attendrîmes toutes les deux en prenant
congé; le coeur me fendoit et je ne pouvois me séparer d'elle, je
l'aimois à l'adoration, et en effet elle avoit bien des belles qualités.
Nous convînmes d'adresser des lettres indifférentes à la Ramen et de
nous servir de la femme du valet de chambre, pour faire passer celles
qui étoient de conséquence.
J'ai oublié un article fort intéressant. La Bulow avant que de partir
pour la Lithuanie, avoit eu une grande conversation avec Boshart,
chapelain de la reine, dans laquelle elle lui avoit dévoilé le caractère
de la Ramen et toutes ses intrigues. Cet ecclésiastique, qui hantoit
beaucoup de gens, en avoit déjà entendu quelque chose. Il résolut d'en
avertir la reine, et eut le bonheur de la convaincre si authentiquement
des infâmes menées de cette femme, qu'elle lui promit de ne lui rien
confier que ce qu'elle voudroit qui parvînt aux oreilles du roi. Elle
nous conta d'abord ce que Boshart lui avoit dit, et nous avoua alors,
qu'elle avoit bien remarqué la défiance que nous avions eue pour cette
créature, mais qu'elle n'avoit pu s'imaginer qu'elle fût capable d'une
telle noirceur. Nous lui conseillâmes de jouer fin contre fin, de
continuer à lui faire bon visage et de lui en donner à garder tant
qu'elle pourroit.
Je me trouvai bien désolée après le départ de la reine, enfermée dans ma
chambre de lit, où je ne voyois personne, continuant toujours à faire
abstinence, car je mourois de faim. Je lisois tant que le jour duroit et
je faisois des remarques sur mes lectures. Ma santé s'affoiblissoit
beaucoup, je devenois maigre comme un squelette faute d'alimens et
d'exercices.
Un jour que nous étions à table, Mdme. de Sonsfeld et moi, à nous
regarder tristement, n'ayant rien à manger qu'une soupe d'eau au sel et
un ragoût de vieux os, rempli de cheveux et de saloperies, nous
entendîmes cogner assez rudement contre la fenêtre. Surprises nous nous
levâmes précipitamment pour voir ce que c'étoit. Nous trouvâmes une
corneille, qui tenoit un morceau de pain dans son bec; elle le posa dès
qu'elle nous vit sur le rebord de la croisée et s'envola. Les larmes
nous vinrent aux yeux de cette aventure. Notre sort est bien déplorable,
dis-je à ma gouvernante, puisqu'il touche les êtres privés de raison;
ils ont plus de compassion de nous que les hommes, qui nous traitent
avec tant de cruauté. Acceptons l'augure de cet oiseau, notre situation
va changer de face. Je lis actuellement l'histoire romaine, et j'y ai
trouvé, continuai-je en badinant, que leur approche porte bonheur. Au
reste il n'y avoit rien que de très-naturel à ce que je viens de dire.
La corneille étoit privée et appartenoit au Margrave Albert; elle
s'étoit peut-être égarée et recherchoit son gîte. Cependant mes
domestiques trouvèrent cette circonstance si merveilleuse, qu'elle fut
divulguée en peu de temps par toute la ville; ce qui inspira tant de
pitié pour mes peines à la colonie françoise qu'au risque d'encourir le
ressentiment du roi, ils m'envoyoient tous les jours à manger dans des
corbeilles, qu'ils posoient devant ma garderobe, et que la Mermann
prenoit soin de vuider. Cette action et le zèle qu'ils témoignoient à
mon frère m'a inspiré une haute estime pour cette nation, que je me suis
fait une loi de soulager et de protéger quand j'en trouve les occasions.
Tout le mois de Février se passa de cette façon. La reine fit tant
d'instances à Grumkow, qu'il m'obtint enfin la permission de revoir mes
soeurs et les dames de cette princesse. J'étois alors dans une
tranquillité parfaite, hors d'appréhension pour mon frère, et je
n'entendois plus parler de mes odieux mariages. Ma petite société étoit
douce et accommodante; je m'accoutumois peu à peu à la retraite et
devenois véritable philosophe.
La reine m'écrivoit de temps en temps ce qui se passoit. Elle continuoit
à être au mieux avec Grumkow. Elle me manda, qu'il alloit faire une
dernière tentative en Angleterre, à laquelle le roi avoit consenti, et
qu'elle s'en promettoit de très-heureuses suites. Je n'étois pas de son
avis. Je ne pouvois concevoir comment elle pouvoit se fier à un homme
qui se faisoit un point d'honneur de tromper tout le monde, et qui
n'avoit cessé jusqu'alors de la persécuter. Je me doutai d'avance que la
fin de cette grande amitié seroit funeste et qu'elle en seroit la dupe.
Mes conjectures furent justes. Le roi commença à tourmenter la reine sur
mon mariage à la fin de Mars. Elle m'en avertit d'abord, se plaignant
beaucoup de ce qu'elle enduroit de sa mauvaise humeur. Il la maltraitoit
publiquement à table et paroissoit plus animé que jamais contre mon
frère et contre moi sans qu'elle en sût les raisons. Grumkow en rejetoit
la faute sur Sekendorff et lui faisoit accroire, que ce ministre, ayant
averti le roi de sa bonne intelligence avec elle, avoit diminué par-là
son crédit.
Je n'avois point participé aux sacremens depuis neuf mois, n'en ayant pu
obtenir la permission du roi. La reine me permit de lui écrire, pour lui
demander cette grâce. Malgré les défenses de cette princesse je
témoignai à ce prince la douleur que me causoit sa disgrâce. Ma lettre
fût des plus touchantes et capable d'attendrir un coeur de roche. Pour
toute réponse il dit à la reine, que sa canaille de fille pouvoit
communier. Il donna ses ordres pour cet effet à Eversmann et lui nomma
l'ecclésiastique, qui devoit en faire la fonction. Cela se passa
secrètement dans ma chambre, où Eversmann fut présent à cette pieuse
cérémonie. Tout le monde en tira un bon augure pour mon raccommodement,
le roi en ayant usé de même avec mon frère avant qu'il sortît de la
forteresse.
Cependant Grumkow avoit écrit par ordre du roi en Angleterre. Il s'étoit
adressé à Reichenbach, pour le charger de demander une déclaration
formelle sur mon mariage avec le prince de Galles; mais il avoit eu soin
de donner des instructions secrètes à celui-ci, pour le faire échouer.
Dans ces entrefaites Eversmann recommença ses visites. Il vint me faire
un jour des complimens de la reine, et comme je m'informai de sa santé
et de celle du roi, il est de très-mauvaise humeur, me dit-il, et la
reine est triste sans que j'en sache la raison. Je suis affairé que
c'est terrible. Le roi m'a ordonné de mettre le grand appartement en
ordre et d'y faire transporter toute la nouvelle argenterie. Vous aurez
bien du bruit au dessus de votre tête, Madame, car on y prépare
plusieurs fêtes. Les noces de la princesse Sophie doivent se faire
bientôt avec le prince de Bareith. Le roi a invité beaucoup d'étrangers:
le duc de Wurtemberg, le duc, la duchesse et le prince Charles de
Bevern, le prince de Hohenzollern et quantité d'autres. Que je vous
plains, continua-t-il, de ne point être de ces plaisirs; car le roi a
dit qu'il ne souffriroit point que vous parussiez en sa présence. Je
prendrai aisément mon parti là-dessus, lui répondis-je, mais je n'en
prendrai jamais sur la disgrâce de ce prince, et je n'aurai point de
repos jusqu'à ce qu'il m'ait rendu ses bonnes grâces.
Je ne fis pas grande réflexion sur cette conversation, mais Mdme. de
Sonsfeld m'en parut inquiète. Il se forme un nouvel orage, me dit-elle;
Grumkow dupe sûrement la reine, et je crains fort, Madame, que tous ces
apprêts ne se fassent pour vous. Au nom de Dieu! tenez bon et ne vous
rendez pas malheureuse. On vous destine le prince de Bareith; préparez
votre réponse d'avance, car j'appréhende que la bombe ne crève quand
vous vous y attendrez le moins. Comme je ne voulois point lui dire mes
intentions, je ne lui répondis que problematiquement là-dessus.
Les réponses d'Angleterre étant arrivées, la reine ne manqua pas de m'en
faire part. Reichenbach avoit très-bien exécuté les instructions de
Grumkow. Il parla avec tant de fierté de la part du roi aux ministres
anglois, que ceux ci, déjà fort piqués de l'affront fait au chevalier
Hotham, prirent la déclaration pour une nouvelle insulte. Le roi
d'Angleterre en fut outré; il jugea pourtant nécessaire de cacher sa
réponse au prince de Galles et au reste de la nation. Il répondit au
roi, qu'il ne se désisteroit jamais du mariage de mon frère avec la
princesse sa fille, et que si cette condition n'étoit pas de son goût,
il marieroit le prince de Galles avant la fin de l'année. Le roi, mon
père, lui écrivit par la même poste, qu'il étoit résolu de faire mes
noces avant qu'il fût deux mois et qu'il préparoit tout pour cet effet.
La reine fût au désespoir de cette rupture, comme on peut bien le
croire; mais je ne sais quel espoir lui restoit encore, puisqu'elle me
recommandoit toujours de rester ferme à refuser tous les partis qu'on me
proposeroit.
Sept ou huit jours après Eversmann vint chez moi. Il affectoit un air
hypocrite et vouloit faire le bon valet. Je vous ai aimée, me dit-il,
depuis que vous êtes au monde, je vous ai portée mille fois sur mes bras
et vous étiez la favorite de chacun; malgré toutes les duretés, que je
vous ai dites de la part du roi, je suis pourtant de vos amis; je veux
vous en donner une preuve aujourd'hui et vous avertir de ce qui se
passe. Votre mariage est entièrement rompu avec le prince de Galles. La
réponse qu'on a donné au roi, l'a rendu furieux; il fait souffrir maux
et martyres à la reine, qui devient maigre comme un bâton. Il est animé
tout de nouveau contre le prince royal; il dit qu'on ne à pas bien
examiné lui et Katt, et qu'il y a bien des circonstances de conséquence
qu'il ignore et qu'il veut encore approfondir. Votre mariage avec le duc
de Weissenfeld est fermement résolu; je prévois les plus grands malheurs
si vous persistez dans votre obstination; le roi se portera aux
dernières extrémités contre la reine, contre le prince royal et contre
vous. Dans peu vous apprendrez si je mens ou si je dis vrai. C'est à
vous à penser à ce que vous voulez faire. Ma réponse étoit toujours la
même, c'étoit un refrain que j'avois appris par coeur à force de le
répéter. Il se retira donc assez mal-satisfait.
Je reçus la même après-midi une lettre de la reine, qui confirma ce que
Eversmann venoit de me dire. La femme du valet de chambre me la rendit
elle-même et m'en fit voir une de son mari. «Il est impossible, lui
mandoit-il, de vous décrire le déplorable état où se trouve la reine;
peu s'en fallut que hier le roi n'en vint aux plus fâcheuses extrémités
avec elle, ayent voulu la frapper de sa canne. Il est plus enragé que
jamais contre le prince royal et la princesse. Dieu, ayez pitié de nous
dans de si fortes adversités!»
Le lendemain, 10. de Mai, jour le plus mémorable de ma vie, Eversmann
réitéra sa visite. A peine étois-je réveillée qu'il parut devant mon
lit. Je reviens dans ce moment de Potsdam, me dit-il, où j'ai été obligé
d'aller hier, après être sorti de chez vous. Je n'ai pu m'imaginer
quelle affaire pressante m'y appeloit si fort à la hâte. J'ai trouvé le
roi et la reine ensemble. Cette princesse pleuroit à chaudes larmes et
le roi paroissoit fort en colère. Dès qu'il m'a vu il m'a ordonné de
retourner au plus vite ici, pour faire les emplettes nécessaires pour
vos noces. La reine a voulu faire un dernier effort pour détourner ce
coup et l'appaiser, mais plus elle lui faisoit d'instances plus il
aigrissoit. Il a juré par tous les diables de l'enfer qu'il chasseroit
ignominieusement Mdme. de Sonsfeld, et que pour faire un exemple de
sévérité, il la feroit fouetter publiquement par tous les carrefours de
la ville, puisqu'elle seule, dit-il, est cause de votre désobéissance;
et pour vous, continua-t-il, si vous ne vous soumettez, on vous mènera à
une forteresse, et je veux bien vous avertir que les chevaux sont déjà
commandés pour cet effet. Adressant ensuite la parole à Mdme. de
Sonsfeld, je vous plains de tout mon coeur, lui dit-il, d'être condamnée
à une pareille infamie, mais il dépend de la princesse de vous
l'épargner. Il faut pourtant avouer que vous ferez un beau spectacle, et
que le sang, qui découlera de votre dos blanc, en relèvera la blancheur
et sera appétissant à voir. Il falloit être de pierre pour entendre de
pareils propos avec sang froid; cependant je me modérai et tâchai de
rompre cet entretien sans entrer en matière.
Je fis part de ces belles nouvelles aux dames de la reine. Elles me
demandèrent quel parti je prendrois dans de si cruelles conjonctures?
Celui d'obéir, leur répondis-je, pourvu qu'on m'envoie quelqu'autre que
Eversmann, auquel je suis bien résolue de ne jamais donner ma réponse.
Je ne doute plus d'aucune menace depuis l'horrible tragédie de Katt et
tant d'autres voies de faits, qui se sont passées depuis peu. La Bulow
et Duhan étoient aussi innocens que Mdme. de Sonsfeld, cependant on ne
les a pas épargnés. D'ailleurs la considération même de la reine et de
mon frère me déterminent absolument à mettre fin à toutes ces
dissensions domestiques. Mdme de Sonsfeld, qui m'avoit épiée, se jeta à
mes pieds: au nom de Dieu! s'écria-t-elle, ne vous laissez point
intimider: je connois votre bon coeur, vous appréhendez mon malheur et
vous m'y précipitez, Madame, en voulant vous rendre infortunée pour le
reste de vos jours. Je ne crains rien, j'ai la conscience nette et je me
trouve la plus heureuse personne du monde si je puis faire votre
félicité à mes dépens. Je fis semblant, pour la tranquilliser, de
changer d'avis.
Le soir à cinq heures la femme du valet de chambre m'apporta une lettre
de le reine; elle étoit écrite ce même matin. En voici le contenu:
«Tout est perdu! ma chère fille, le roi veut vous marier quoiqu'il
coûte. J'ai soutenu plusieurs terribles assauts sur ce sujet, mais ni
mes prières ni mes larmes n'ont rien effectué. Eversmann a ordre de
faire les emplettes pour vos noces. Il faut vous préparer à perdre la
Sonsfeld; il veut la faire dégrader avec infamie si vous n'obéissez. On
vous enverra quelqu'un pour vous persuader; au nom de Dieu, ne consentez
à rien! Je saurai bien vous soutenir; une prison vaut mieux qu'un
mauvais mariage. Adieu, ma chère fille, j'attends tout de votre
fermeté.»
Mdme. de Sonsfeld me réitéra encore ses instances et me parla
très-fortement pour me déterminer à suivre les ordres de la reine. Pour
me défaire de ces tourmens, je repassai dans ma chambre, où je me mis
devant mon clavecin, faisant semblant de composer. A peine y étois-je un
moment que je vis entrer un domestique, qui me dit d'un air effaré mon
Dieu, Madame, il y a quatre Messieurs là, qui demandent à vous parler de
la part du roi. Qui sont-ils? lui dis-je fort précipitamment. Je me suis
si effrayé, me répondit-il, que je n'y ai pas pris garde. Je courus
alors dans la chambre où étoit la compagnie. Dès que je leur eus dit de
quoi il étoit question chacun s'enfuit. La gouvernante qui étoit allée
recevoir cette mal-encontreuse visite, rentra suivie de ces Mrs. Au nom
de Dieu! me dit-elle en passant, ne vous laissez pas intimider. Je
passai dans ma chambre de lit, où ils entrèrent incontinent. C'étoit
Mrs. de Borck, Grumkow, Poudevel, son gendre, et un quatrième qui
m'étoit inconnu, mais que j'appris depuis être Mr. Tulmeier, ministre
d'état, qui jusqu'alors avoit été dans les intérêts de la reine. Ils
firent retirer ma gouvernante et fermèrent fort soigneusement la porte.
J'avouerai que malgré toute ma résolution, je sentis une altération
effroyable, en me voyant au dénouement de mon sort, et sans une chaise
que je trouvai au milieu de la chambre sur laquelle je m'appuyai, je
serois tombée à terre.
Grumkow prit le premier la parole. Nous venons ici, Madame, me dit-il,
par ordre du roi. Ce prince s'est laissé fléchir jusqu'à présent, dans
l'espérance de pouvoir encore effectuer votre mariage avec le prince de
Galles. J'ai été moi-même chargé de cette négociation, et j'ai fait tout
mon possible pour déterminer la cour de Londres à consentir au simple
mariage. Mais au lieu de répondre comme elle le devoit aux propositions
avantageuses du roi, mon maître, il n'en a reçu qu'un refus méprisant;
le roi d'Angleterre lui ayant déclaré qu'il marieroit son fils avant la
fin de l'année. Sa Majesté très-piquée de ce procédé y a répondu, en
assurant le roi, son beau-frère, que votre hymen se feroit avant trois
mois. Vous jugez bien, Madame, qu'il n'en veut point avoir le démenti,
et quoiqu'en qualité de père et de souverain il puisse se dispenser de
pareilles discussions avec vous, il veut pourtant bien s'abaisser
jusqu'à ce point et vous exposer le déshonneur qu'il y auroit pour vous
et pour lui, d'être plus long-temps le jouet de l'Angleterre. Vous
n'ignorez pas, Madame, que l'obstination de cette cour a causé tous les
malheurs de votre maison. Les intrigues de la reine et sa persévérance à
s'opposer aux volontés du roi l'ont aigri à un tel point contre elle,
qu'on ne doit s'attendre tous les jours qu'à une rupture totale
entr'eux. Songez, Madame, au malheur du prince royal et de tant d'autres
personnes, aux quelles le roi a fait ressentir le poids de son courroux.
Ce pauvre prince traîne une vie misérable à Custrin. Le roi est encore
si animé contre lui, qu'il regrette d'avoir fait mourir Katt, parceque,
dit-il, il en auroit pu tirer des eclaircissemens plus forts; il
soupçonne toujours le prince royal de crime de lèse-Majesté, et sera
charmé de trouver le prétexte de vos refus pour recommencer son procès.
Mais j'en viens au point essentiel. Pour applanir toutes les difficultés
que vous pourriez lui faire, nous avons ordre de ne vous proposer que le
prince héréditaire de Bareith. Vous ne pouvez rien alléguer contre ce
parti. Ce prince devient le médiateur entre le roi et la reine; c'est
elle qui l'a proposé au roi, elle ne pourra donc qu'applaudir à ce
choix. Il est de la maison de Brandebourg et sera possesseur d'un
très-beau pays après la mort de son père. Comme vous ne le connoissez
point, Madame, vous ne pouvez avoir d'aversion pour lui. Au reste tout
le monde en dit un bien infini. Il est vrai qu'ayant été élevée dans des
idées de grandeur, et vous étant flattée de porter un couronne; sa perte
ne peut que vous être sensible; mais les grandes princesses sont nées
pour être sacrifiées au bien de l'état. Dans le fond les grandeurs ne
font pas le solide bonheur, ainsi soumettez-vous, Madame, aux décrets de
la providence et donnez-nous une réponse capable de rétablir le calme
dans votre famille. Il me reste encore deux articles à vous dire, dont
l'un, à ce que j'espère, sera inutile. Le roi vous promet de vous
avantager en cas d'obéissance au double de ses autres enfans, et vous
accorde incessamment après vos noces l'entière liberté du prince royal.
Il veut en votre considération oublier entièrement le passé, et en agir
bien avec lui comme aussi avec la reine. Mais si contre son attente et
contre toutes ces raisons, que je regarde comme invincibles, vous vous
opiniâtrez dans vos refus, nous avons l'ordre du roi, que voici (il me
le montra), de vous conduire sur-le-champ à Memel (cette forteresse est
en Lithuanie) et de traiter Mdme. de Sonsfeld et vos autres domestiques
avec la dernière rigueur.
J'avois eu le temps de réfléchir pendant ce discours et de me remettre
de ma première frayeur. Ce que vous venez de me dire, Monsieur, lui
répliquai je, est si sensé et si raisonnable, qu'il seroit
très-difficile de refuser vos argumens. Si le roi m'avoit connu, il me
rendroit peut-être plus de justice qu'il ne fait. L'ambition n'est point
mon défaut et je renonce sans peine aux grandeurs dont vous avez fait
mention. La reine a cru faire mon bonheur en m'établissant en
Angleterre, mais elle n'a jamais consulté mon coeur sur cet article, et
je n'ai jamais osé lui dire mes véritables sentimes. Je ne sais par où
j'ai mérité la disgrâce du roi; il s'est toujours adressé à la reine
lorsqu'il s'agissoit de me marier, et ne m'a jamais fait dire ses
volontés là-dessus. Il est vrai que Eversmann s'est mêlé de me porter
souvent des ordres de sa part, auxquels j'ai ajouté si peu de foi, que
je n'ai pas daigné y répondre, et je n'ai pas jugé à propos de me
compromettre avec un vil domestique, ni d'entrer en matière avec lui sur
des choses de si grande conséquence. Vous me promettez de la part du
roi, qu'il en agira mieux dorénavant avec la reine; il m'accorde
l'entière liberté de mon frère et me flatte d'une paix stable dans la
famille; ces trois raisons sont plus que suffisantes pour me déterminer
à me soumettre aux volontés du roi, et tireroient de moi un plus grand
sacrifice, si son ordre l'exigeoit. Après cela je ne lui demande qu'une
grâce, qui est de me permettre d'obtenir le consentement de la reine.
Ah! Madame, me dit Grumkow, vous exigez des choses impossibles de nous.
Le roi veut une réponse positive et sans conditions, et nous a ordonné
de ne point vous quitter que vous ne l'ayez donnée. Pouvez-vous balancer
encore? poursuivit le Maréchal de Borck la tranquillité de sa Majesté et
de toute votre maison dépend de votre résolution. La reine ne peut
qu'approuver votre démarche, et si elle agit autrement, tout le monde
désapprouvera son procédé. Il y va du tout pour le tout, continua-t-il
les larmes aux yeux; ne nous réduisez point, au nom de Dieu! Madame, à
la triste nécessité d'obéir, en vous rendant malheureuse.