sur ce qu'il y avoit à faire. Nous jugeâmes qu'il étoit nécessaire de
tromper Mdme. de Roukoul, et de lui donner le change sur ma feinte
maladie. Mdme. de Sonsfeld me conseilla de remettre la comédie, que nous
avions projetée, au jour suivant, pour des raisons, disoit-elle, qu'elle
ne pouvoit m'expliquer.
Eversmann vint lui rendre visite le même soir. Le roi m'envoie, lui
dit-il; il vous commande d'employer tous vos efforts pour persuader à la
princesse d'épouser le duc de Weissenfeld. Ses refus ont épuisé sa
patience; il vous fait dire, que votre logement est préparé à Spandau,
où il vous enverra si elle ne se rend à ses volontés. Je quitterai la
cour, lui repartit-elle, dès qu'il le jugera à propos. Le roi doit se
ressouvenir de la répugnance que j'ai eue d'accepter le poste de
gouvernante auprès de la princesse; je lui remontrai mon peu de capacité
pour cet emploi, il me le donna malgré mes représentations. Je l'ai
élevée dans les principes de la vertu et du christianisme; je l'aime et
la chéris plus que ma vie, mais je suis prête à donner, non obstant
cela, ma démission, si le roi ne me juge plus capable de remplir mes
fonctions; je ne puis me mêler de choses qui passent mon hémisphère. La
princesse est d'un âge assez mûr, pour savoir elle-même ce qu'elle a à
faire. Je souhaite qu'elle prenne des résolutions conformes aux volontés
du roi et de la reine; pour moi je resterai neutre et ne m'ingérerai
point de lui donner conseil pour ou contre. Vous n'êtes peut-être pas
informée, répondit-il, de la terrible tragédie qui s'est passée ce
matin. Le sang de Katt n'a point appaisé le ressentiment du roi, il est
plus furieux que jamais, et je crains fort que votre conduite ne lui
donne lieu d'en venir avec vous à de fâcheuses extrémités. Sur cela il
lui conta la déplorable fin de Katt, que je réserve pour un autre lieu,
ne voulant point interrompre le fil de ma narration. Mdme. de Sonsfeld
en fut terriblement frappée; elle ignoroit cette triste catastrophe,
dont toutes les circonstances la firent frémir; sa fermeté n'en fut
pourtant point ébranlée. Ménagez, au nom de Dieu, la princesse,
s'écria-t-elle, et ne lui parlez point de cette exécution; elle a le
coeur bon et compatissant, la situation du prince royal et le malheur de
Katt ne peuvent que lui causer une violente altération, qui acheveroit
de ruiner sa santé déjà fort dérangée; et pour ce qui me regarde,
j'attends avec tranquillité et résignation tout ce qu'il plaira à la
providence d'ordonner sur mon sujet. Eversmann, n'en pouvant tirer
d'autre réponse, se retira assez mal satisfait.
J'endurois de violentes inquiétudes pendant cette conversation. Mdme. de
Sonsfeld me la rendit mot-à-mot, à l'article de Katt près; elle étoit
fort altérée et ne pouvoit me cacher ses larmes. Je pris le change,
croyant que les menaces d'Eversmann les causoient.
Je me préparai à jouer la scène dont nous étions convenues. Je mis la
Mermann de la confidence, j'étois sûre de sa discrétion et de sa
fidélité. Je dinois tête à tête avec ma gouvernante dans un cabinet dont
la porte donnoit sur un corridor; notre ordinaire étoit si mince, que
nous jeûnions la plupart du temps; ce n'étoient que des os sans chair,
cuits avec de l'eau et du sel, on ne nous donnoit au lieu de vin que de
la petite bierre ce qui nous obligeoit de boire de l'eau toute pure.
Nous étant mises à table, nous nous plaignîmes de ce qu'il faisoit trop
chaud et nous fîmes ouvrir la porte du corridor où il y avoit toujours
beaucoup de monde qui alloit et venoit. Je me laissai tomber tout
doucement de la chaise, en criant: je me meurs. Mdme. de Sonsfeld courut
promptement pour me secourir en appelant à l'aide. Ceux de dehors me
voyant dans cet état me crurent morte, et en semèrent le bruit par tout
le château. Les lamentations de la gouvernante et de la Mermann les
confirmèrent dans cette idée; mes soeurs et les dames de la reine
accoururent dans ma chambre. Je contrefis si bien la morte pendant une
heure, qu'on envoya enfin chercher Stahl. Je repris mes sens avant son
arrivée. Je maudissois mille fois en moi-même la nécessité qui me
réduisoit à faire un personnage si contraire à mon caractère. On m'avoit
couchée sur mon lit; je priai tout le monde de se retirer et de me
laisser un peu tranquille. Je donnai par ce moyen le temps à Mdme. de
Sonsfeld de prévenir le médecin, qui étoit entièrement dévoué à la
reine. Il ne manqua pas de dire que j'étois fort malade. Tout le jour se
passa ainsi.
J'eus encore le lendemain le chagrin de recevoir une visite de ce vilain
visage de Eversmann. Comme je m'étois bien attendue qu'il ne manqueroit
pas de venir examiner si mon mal étoit vrai ou faux, j'avois pris mes
précautions de loin et avois eu soin de me faire chauffer des pierres de
térébenthine, qui étoient cachées dans mon lit et dont je pouvois me
servir lorsque quelqu'un de suspect venoit chez moi. Je les tenois entre
mes mains, qui en devenoient brûlantes et faisoient accroire à chacun
que j'avois une grosse fièvre et beaucoup de chaleur. Il venoit de
Vousterhausen, où on étoit déjà informé de l'accident qui m'étoit
survenu la veille. Etes-vous bien malade? me dit-il, donnez-moi un peu
la main, que je voie si vous avez de la chaleur. Je la lui tendis
sur-le-champ. Surpris de me trouver si mal, il demanda à Mdme. de
Sonsfeld, si elle n'avoit pas envoyé chercher Stahl? Je l'ai risqué, lui
répondit-elle, car la princesse, étoit hier dans un tel état, qu'il n'y
avoit point de temps à perdre pour la secourir; mais je n'ai osé le
faire venir aujourd'hui, et j'en ai demandé la permission à la reine. Il
la tira à part et sortit avec elle. Je vous avois défendu, lui dit-il,
de la part du roi, aussi bien qu'à la princesse de ne point informer la
reine des commissions dont il m'avoit chargé pour vous, vous avez
pourtant eu le courage l'une et l'autre de désobéir à cet ordre. La
reine est instruite de tout; elle m'a traité comme le dernier des
hommes, mais rendez grâces, vous et votre princesse, à mon bonté qui
m'empêche de me venger. Si j'informois le roi de tout ceci, il vous
feroit un mauvais parti à l'une et à l'autre. C'est ce que j'ai voulu
vous dire seulement en passant, afin que cela ne vous arrive plus. Il se
retira en proférant ces dernières paroles, et épargna la peine à Mdme.
de Sonsfeld de lui répondre. Elle rentra toute effrayée dans ma chambre,
pour me conter cette nouvelle imprudence de la reine. J'en restai
stupéfiée. Nous ne doutâmes plus qu'elle n'en parlât encore au roi, ce
qui auroit achevé de tout gâter et de nous exposer aux plus grands
malheurs.
Chaque jour étoit signalé par quelque catastrophe. Ce n'étoient que des
emprisonnemens, des confiscations et des exécutions continuelles, ce qui
me faisoit appréhender, que les menaces du roi ne se changeassent enfin
en effets, surtout s'il pouvoit trouver la moindre prise. Je le répète
encore, mon sort m'inquiétoit le moins; celui des personnes que j'aimois
absorboit toute mon attention. Je réfléchis toute la nuit sur ma
situation; grand Dieu, qu'elle étoit affreuse! Je me voyois sans
soutien, ne pouvant compter sur la reine, qui n'avoit aucun crédit et
qui embrouilloit tout par ses imprudences et son indiscrétion. Mon frère
ne me sortoit point de l'esprit. Je soupçonnois des mystères sur son
sujet; mais toutes mes instances étoient inutiles et on me répondoit
toujours qu'il étoit enfermé pour un an. Ne sachant pas la mort de Katt,
je craignois qu'on ne recommençât les procédures et que la fin n'en fût
funeste. Ma chère gouvernante m'alarmoit bien vivement; je l'aimois
tendrement et j'aurois mieux aimé mourir que de l'exposer par mon
obstination à tenir compagnie à tant d'illustres infortunés. Je me
résolus donc enfin fermement à me sacrifier pour les autres et à épouser
le duc de Weissenfeld, avec condition toutefois, que le roi
m'accorderoit la grâce de mon frère. Je remis à lui faire savoir mes
intentions jusqu'à ce qu'il m'envoyât ceux dont Eversmann m'avoit parlé.
J'eus grand soin de cacher ce projet à Mdme. de Sonsfeld, qui y auroit
mis sûrement obstacle.
Je passai ainsi six ou sept jours, au bout desquels Eversmann renouvela
ses visites. J'affectois une grande foiblesse, qui me faisoit encore
garder le lit. Il vint m'annoncer, que le roi étoit averti que je voyois
mes soeurs et les dames de la reine, qu'il en étoit dans une
très-violente colère, et qu'il me faisoit défendre sous peine de la vie
de ne plus sortir de ma chambre et de ne point mettre la tête à la
fenêtre.
En effet les ordres furent si bien donnés, que je devins prisonnière
dans toutes les formes, et qu'on ne laissa plus entrer personne chez moi
sans un ordre exprès du roi. Je pris mon parti là-dessus et je jugeai
que Eversmann, malgré sa feinte générosité, en étoit la cause. Ce qui
m'incommodoit le plus, c'étoit ma feinte maladie et de garder tout le
jour le lit; je ne pouvois lire qu'à bâtons rompus, ce diantre d'homme
venant m'interrompre à tout bout de champ et me rabattre les oreilles de
son duc de Weissenfeld et de ses menaces.
La reine cependant arriva le 22. au matin à Berlin. A force
d'affectation et de chagrin, j'étois très-indisposée en effet. Ma soeur
Charlotte avoit obtenu la permission de me voir; elle courut d'abord
chez moi. Je l'aimois beaucoup; elle avoit de l'esprit, de la vivacité
et l'humeur fort douce. Elle m'a bien mal récompensée depuis de l'amitié
que j'avois pour elle. A peine eut-elle mis le pied dans ma chambre,
qu'elle me dit: n'avez-vous pas bien plaint mon pauvre frère et regretté
Katt? Pourquoi? lui repartis-je en m'effrayant. Quoi, vous n'en savez
rien? continua-t-elle en racontant fort confusément cette déplorable
tragédie. J'en fus si saisie que le coeur me manqua. Mais il est à
propos de placer ici ce grand événement.
Le conseil de guerre, qui devoit décider du sort des deux criminels, fut
assemblé le 1. de Novembre à Potsdam. Il étoit composé de deux généraux,
de deux colonels, de deux lieutenant-colonels, de deux majors, de deux
capitaines et de deux lieutenants. Tout le monde s'étant excusé d'en
être, le roi fit tirer toute l'armée au sort. Il tomba sur le généraux
Denhoff et Linger, les colonels Derscho et Panewitz. J'ai oublié les
lieutenant-colonels, le major Schenk des gens-d'armes et Weier du
régiment du roi, aussi bien que le capitaine Einsiedel de ce même
régiment. Ils donnèrent chacun leur voix par un passage de l'écriture
sainte. Je ne me souviens que de celui de Denhoff, qui allégua la
douleur de David, lorsqu'on vint lui dire la mort d'Absalon, et s'écria:
ah mon fils Absalon, mon fils Absalon! etc. Le même et Linger opinèrent
au pardon, mais les autres, pour faire leur cour au roi, condamnèrent
mon frère et Katt à être décapités, procédure inouïe dans un pays
chrétien et policé. Le roi auroit fait exécuter cette sentence, si
toutes les puissances étrangères n'avoient intercédé pour le prince,
particulièrement l'Empereur et les états généraux. Sekendorff se donna
de grands mouvemens; ayant causé le mal il voulut le réparer. Il dit au
roi, que le prince étoit à la vérité son fils, mais qu'il appartenoit à
l'empire et que sa Majesté n'avoit aucun droit sur lui. Il eut bien de
la peine à obtenir sa grâce; ses sollicitations diminuèrent peu à peu
les desseins sanguinaires du roi. Grumkow qui s'en aperçut, voulut s'en
faire un mérite auprès de mon frère; il se rendit à Custrin et l'engagea
d'écrire et de faire des soumissions au roi.
Sekendorff entreprit aussi de sauver Katt, mais le roi resta inflexible.
Son arrêt lui fut prononcé le 2. du même mois. Il l'entendit lire sans
changer de couleur. Je me soumets, dit-il, aux ordres du roi et de la
providence; je vais mourir pour une belle cause et j'envisage le trépas
sans frayeur, n'ayant rien à me reprocher. Dès qu'il fut seul il appela
Mr. Hartenfeld, qui étoit de garde auprès de lui et qui étoit fort de
ses amis. Il lui donna la boîte qui renfermoit le portrait de mon frère
et le mien. Gardez-la, lui dit-il, et souvenez-vous quelquefois du
malheureux Katt, mais ne la montrez à personne, cela pourroit encore
faire du tort après ma mort aux illustres personnes que j'y ai peintes.
Il écrivit ensuite trois lettres, à son aïeul, à son père et à son
beau-frère. J'en ai obtenu les copies et je les ai traduites mot-à-mot
de l'allemand.
Monsieur mon très-honoré grand-père!
Je ne saurois vous exprimer avec quelle douleur et agitation j'écris
celle-ci. Moi qui ai été le principal objet de vos soins, que vous aviez
destiné à être le soutien de votre famille, que vous aviez élevé dans
des sentimens utiles au service du maître et du prochain, qui ne suis
jamais sorti de chez vous sans être honoré de vos bontés et de vos
conseils; moi qui devois faire la consolation et la félicité de votre
vieillesse, enfin moi, misérable que je suis! je deviens l'objet de
votre douleur et de votre désespoir. Au lieu de vous réjouir par de
bonnes nouvelles, je me vois obligé de vous annoncer l'arrêt de ma mort,
qui a déjà été prononcé. Ne prenez pas mon triste sort trop à coeur; il
faut se soumettre aux décrets de la providence, si elle nous éprouve par
des adversités, elle nous donne aussi la force de les soutenir avec
fermeté et de les vaincre. Il n'y a rien d'impossible à Dieu, il peut
secourir quand il veut. Je mets toute ma confiance en cet Être suprême,
qui peut encore diriger le coeur du roi à la clémence et me faire
obtenir autant de grâces que j'ai éprouvé de rigueur. Si ce n'est point
la volonté de Dieu, je ne l'en louerai et bénirai pas moins, étant
persuadé que ce qu'il fera sera pour mon bien. Ainsi je me soumets avec
patience à ce que votre crédit et celui de vos amis pourra obtenir de sa
Majesté. Je vous demande en attendant mille fois pardon de mes fautes
passées, espérant que le bon Dieu, qui pardonne aux plus grands
pécheurs, aura compassion de moi. Je vous supplie de suivre son exemple
envers moi et de me croire etc.
Le 2. de Novembre 1730.
Voici des vers qu'on trouva écrits sur la fenêtre de sa prison:
Par le temps et la patience
On obtient une bonne conscience;
Si vous voulez savoir qui écrit cela,
Le nom de Katt vous l'apprendra,
Toujours content en espérance.
Au dessous il y avoit:
Celui que la curiosité portera à lire cette écriture, apprendra que
l'écrivain a été mis aux arrêts par ordre de sa Majesté le 16. d'Août de
l'année 1730, non sans l'espérance de recevoir la liberté, quoique la
façon dont il est gardé lui fasse augurer quelque chose de funeste.
Un ecclésiastique étant venu le voir le jour suivant, pour le préparer à
la mort, il lui dit: je suis un grand pécheur; ma trop grande ambition
m'a fait commettre bien des fautes, dont je me repens de tout mon coeur.
Je me suis reposé sur ma fortune; les bonnes grâces du prince royal
m'ont aveuglé à un point que je me suis méconnu moi-même. A présent je
reconnois que tout est vanité; je sens un vif repentir de mes péchés et
je désire la mort comme le seul chemin qui puisse me conduire à un
bonheur stable et éternel. Il passa cette journée et celle qui suivit en
de pareilles conversations.
Le lendemain au soir le major Schenk vint l'avertir que son supplice
devoit se faire à Custrin et que le carrosse, qui devoit l'y conduire,
l'attendoit. Il parut un peu étonné de cette nouvelle, mais reprenant
d'abord sa tranquillité, il suivit avec un visage riant Mr. de Schenk,
qui monta en carrosse avec lui aussi bien que deux autres officiers des
gens-d'armes. Un gros détachement de ce corps les escorta jusqu'à
Custrin. Mr. de Schenk qui étoit fort touché lui dit qu'il étoit au
désespoir d'être chargé d'une si triste commission. J'ai ordre de sa
Majesté, continua-t-il, d'être présent à votre exécution; j'ai refusé
par deux fois ce funeste emploi, il faut obéir: mais Dieu sait ce qu'il
m'en coûte! Plaise au ciel que le coeur du roi se change et que je
puisse avoir la satisfaction de vous annoncer votre grâce. Vous avez
trop de bonté, lui répliqua Katt, mais je suis content de mon sort. Je
meurs pour un maître que j'aime, et j'ai la consolation de lui donner
par mon trépas la plus forte preuve d'attachement qu'on puisse exiger.
Je ne regrette point le monde, je vais jouir d'une félicité sans fin.
Pendant le chemin il prit congé des deux officiers, qui étoient auprès
de lui, et de tous ceux qui l'escortoient. Il arriva à 9 heures du matin
à Custrin, où on le mena droit à l'échafaud.
Le jour auparavant le général Lepel, gouverneur de la forteresse, et le
président Municho conduisirent mon frère dans un appartement, qu'on lui
avoit préparé exprès dans l'étage au dessous de celui où il avoit logé.
Il y trouva un lit et des meubles. Les rideaux des fenêtres étoient
baissés, ce qui l'empêcha de voir d'abord ce qui se passoit au dehors.
On lui apporta un habit brun tout uni, qu'on l'obligea de mettre. J'ai
oublié de dire, qu'on en avoit donné un pareil à Katt. Alors le général,
ayant levé les rideaux lui fit voir un échafaud tout couvert de noir de
la hauteur de la fenêtre, qu'on avoit élargie et dont on avoit ôté les
grilles; après quoi lui et Municho se retirèrent. Cette vision et
l'altération de Municho firent croire à mon frère qu'on alloit lui
prononcer sa sentence de mort, et que ces apprêts se faisoient pour lui,
ce qui lui causa une violente agitation.
Mr. de Municho et le général Lepel entrèrent dans sa chambre le matin,
un moment avant que Katt parût, et tâchèrent de le préparer le mieux
qu'ils purent à cette terrible scène. On dit que rien n'égala son
désespoir. Pendant ce temps Schenk rendit le même office à Katt. Il lui
dit en entrant dans la forteresse: conservez votre fermeté, mon cher
Katt, vous allez soutenir une terrible épreuve, vous êtes à Custrin et
vous allez voir le prince royal. Dites plutôt, lui repartit-il, que je
vais avoir la plus grande consolation qu'on ait pu m'accorder. En disant
cela il monta sur l'échafaud. On obligea alors mon malheureux frère de
se mettre à la fenêtre. Il voulut se jeter dehors, mais on le retint. Je
vous conjure, au nom de Dieu, dit-il à ceux qui étoient à l'entour de
lui, de retarder l'exécution, je veux écrire au roi que je suis prêt à
renoncer à tous les droits que j'ai sur la couronne, s'il veut pardonner
à Katt. Mr. de Municho lui ferma la bouche avec son mouchoir. Jetant les
yeux sur lui, que je suis malheureux mon cher Katt! lui dit-il, je suis
cause de votre mort; plût à Dieu que je fusse à votre place. Ah,
Monseigneur, répliqua celui-ci, si j'avois mille vies, je les
sacrifierois pour vous. En même temps il se mit à genoux. Un de ses
domestiques voulut lui bander les yeux, mais il ne voulut pas le
souffrir. Alors élevant son âme à Dieu il s'écria: mon Dieu! je remets
mon âme entre tes mains. A peine eut-il proféré ces paroles, que sa
tête, tranchée d'un coup, roula à ses pieds. En tombant il étendit les
bras du coté de la fenêtre où avoit été mon frère. Il n'y étoit plus;
une forte foiblesse qui lui étoit survenue, avoit obligé ces Mrs. de le
porter sur son lit. Il y resta quelques heures sans sentiment. Dès qu'il
eut repris ses sens, le premier objet qui s'offrit à sa vue, fut le
corps sanglant du pauvre Katt, qu'on avoit posé de façon, qu'il ne
pouvoit éviter de le voir. Cet objet le rejeta dans une seconde
foiblesse, dont il ne revint que pour prendre une violente fièvre. Mr.
de Municho, malgré les ordres du roi, fit fermer les rideaux de la
fenêtre et envoya chercher les médecins, qui le trouvèrent en grand
danger. Il ne voulut rien prendre de ce qu'ils lui donnèrent. Il étoit
tout hors de lui-même et dans de si fortes agitations, qu'il se seroit
tué si on ne l'en avoit empêché. On crut le ramener par la religion, et
on envoya chercher un ecclésiastique, pour le consoler; mais tout cela
fut inutile, et ses mouvemens violents ne se calmèrent que lorsque ses
forces furent épuisées. Les larmes succédèrent à ces terribles
transports. Ce ne fut qu'avec une peine extrême qu'on lui persuada de
prendre des médicines. On n'en vint à bout qu'en lui représentant, qu'il
causeroit encore la mort de la reine et la mienne, s'il persistoit à
vouloir mourir. Il conserva pendant long-temps une profonde mélancolie,
et fut trois fois vingt-quatre heures en grand danger. Le corps de Katt
resta exposé sur l'échafaud jusqu'au coucher du soleil. On l'enterra
dans un des bastions de la forteresse. Le lendemain le bourreau alla
demander le salaire de cette exécution au Maréchal de Wartensleben, ce
qui faillit lui causer la mort de douleur.
Trois ou quatre jours après Grumkow, comme je l'ai déjà dit, obtint la
permission du roi d'aller à Custrin. Il entra chez mon frère d'un air
soumis et respectueux. Je ne viens, lui dit-il, que pour demander pardon
à votre Altesse Royale du peu de ménagement que j'ai eu jusqu'à présent
pour Elle; j'y ai été obligé pour obéir aux ordres du roi, je les ai
même exécutés ponctuellement, pour être plus à portée, Monseigneur, de
vous rendre service. Le chagrin qu'on vient de vous causer par la mort
de Katt, nous a fait une peine infinie, à Sekendorff et à moi. Nous
avons employé tous nos efforts pour le sauver, mais inutilement. Nous
allons les redoubler pour faire votre paix avec le roi, mais il faut que
votre Altesse Royale y travaille Elle-même, et qu'elle me charge d'une
lettre remplie de soumissions, que se présenterai au roi et que
j'appuyerai de tout mon pouvoir. Mon frère se détermina avec beaucoup de
peine à cette démarche, il la fit toutefois.
Grumkow fit un portrait si touchant de son triste état, qu'il émut le
coeur de ce prince, qui lui accorda sa grâce. Il fut élargi le 12. de
Novembre de la forteresse; on lui donna la ville pour prison. Le roi lui
conféra le titre de conseiller de guerre, avec ordre, d'assister
ponctuellement aux délibérations de la chambre, de finances et des
domaines. Il y étoit assis après le dernier des conseillers de guerre.
Il plaça auprès de lui trois hommes de robe: Mr. de Vollen, de Rovedel
et de Natzmar. Ce dernier étoit fils du Maréchal. Il avoit de l'esprit
et du monde, ayant beaucoup voyagé; mais c'étoit un petit-maître manqué.
Je ne puis m'empêcher de mettre ici un trait de son étourderie.
Étant à Vienne dans l'antichambre de l'Empereur, il apperçut le duc le
Lorraine, depuis Empereur, dans un coin de la chambre, qui bâilloit;
sans penser à l'impertinence de son action, il court lui fourrer le
doigt dans la bouche. Le duc en fut un peu surpris, mais connoissant
l'humeur de Charles VI., fort rigide sur les étiquettes, il n'en fit
point de bruit et se contenta de lui dire, qu'apparemment il s'étoit
mépris.
Les deux autres de ces Mrs. étoient d'honnêtes gens, mais fort épais. La
dépense de mon frère fut réglée fort petitement; on lui défendit toute
recréation, sur tout la lecture et de parler et d'écrire en françois.
Toute la noblesse du voisinage se cotisa pour fournir à sa table, aussi
bien que les réfugiés françois de Berlin, qui lui envoyèrent du linge et
des rafraîchissemens. On eut bien de la peine à dissiper sa mélancolie;
il ne voulut jamais quitter l'habit brun, qu'on lui avoit donné dans la
forteresse, qu'il ne fût en lambeaux, parcequ'il étoit égal à celui de
Katt. Malgré toutes les rigoureuses défenses du roi, il passoit fort
bien son temps, ceux qui étoient autour de lui ne faisant pas semblant
de s'apercevoir de ce qu'il faisoit.
L'élargissement de mon frère modéra un peu ma douleur et me causa une
vive joie. La reine l'augmenta par sa présence. Elle me conta tous les
chagrins qu'elle avoit endurés à Vousterhausen, et ses inquiétudes pour
mon frère. Je pleurois et riois tour à tour des différentes situations
où il avoit été. Elle continua ses visites tant que le roi fut absent.
Elle ne cessoit de m'inquiéter sur l'avenir. Je pars le mois prochain
pour Potsdam, me disoit-elle; je suis avertie qu'on vous livrera de
terribles assauts; on vous ôtera la Sonsfeld, qui vous quittera de
très-mauvaise grâce, et on vous donnera en sa place des personnes
suspectes, peut-être même vous enverra-t-on à une forteresse. Prenez
votre parti là-dessus d'avance, et armez-vous de fermeté; refusez
constamment de vous marier et laissez-moi faire le reste; si vous suivez
mes conseils, je ne désespère pas encore de vous établir en Angleterre.
Je lui promis tout ce qu'elle vouloit pour la tranquilliser, mais ma
résolution étoit prise, d'obéir au roi. Ce prince interrompit nos
entrevues; il vint passer les fêtes de noël à Berlin et y resta une
quinzaine de jours. Ainsi finit cette triste année, mémorable en
événemens funestes.