Le roi retourna chez la reine. Je ne m'y suis pas trompé, lui dit-il,

votre indigne fille est du complot; Katt vient de confesser qu'il lui a

rendu des lettres de son frère. Annoncez-lui, que je lui donne sa

chambre pour prison; je vais donner ordre qu'on y redouble la garde; je

la ferai examiner à la rigueur et la ferai transférer dans un endroit,

où elle pourra faire pénitence de ses crimes; elle peut se préparer à

partir, dès qu'elle aura été interrogée. Ce discours se tint encore avec

fureur et emportement. La pauvre reine protesta de mon innocence, elle

fit mille imprécations contre Katt, d'avoir avancé un pareil mensonge,

et commanda à Mdme. de Kamken, de me demander ce qui en étoit. Je me

trouvai dans un terrible embarras. On se souviendra que cette lettre,

contenant des invectives contre la Ramen, je n'avois osé la montrer à la

reine. Je me crus perdue, me voyant encore sur le point de me brouiller

avec elle. Cependant faisant réflexion, qu'il y avoit près d'un an que

cette aventure s'étoit passée, je résolus de payer d'effronterie. Je

répondis donc à Mdme. de Kamken, que la reine avoit apparemment oublié

que je lui avois montré cette lettre, qu'elle ne renfermoit aucun

mystère, que la façon dont Katt me l'avoit remise me justifioit

pleinement, puisqu'il me l'avoit donnée publiquement; qu'à la vérité je

l'avois brûlée, mais que je m'en ressouvenois si bien, que si le roi

l'ordonnoit, je pourrois la récrire mot à mot. Cette réponse fut rendue

tout de suite au roi, qui se retira un moment après, pour parler encore

avec ceux qui étoient assemblés chez lui.

La reine vint me trouver. Mdme. de Sonsfeld me seconda si bien, que nous

lui persuadâmes, qu'elle avoit été informée de ce que j'avois fait dire

au roi. Elle s'acquitta, en versant un torrent de larmes, des

commissions qu'il lui avoit données pour moi, me recommandant

très-fortement, de garder le secret sur ce qui regardoit la cassette, et

d'en rester toujours sur la négative. Nous prîmes ensuite un tendre

congé; elle me serra long-temps entre ses bras. Je la suppliai de se

tranquilliser, l'assurant, que j'étois entièrement résignée à la volonté

de Dieu et du roi, et que le malheur, que j'appréhendois le plus pour

moi, etoit de me séparer d'elle. On l'arracha avec peine d'auprès de

moi. Je fus transportée en chaise à porteur dans ma chambre à travers

une foule de peuple, qui s'étoit amassée au château.

Les appartemens de la reine étant à rez de chaussée, et les fenêtres

ayant été ouvertes, les paysans avoient été spectateurs de toute la

scène, qu'ils avoient pu voir et entendre distinctement. Comme on

augmente toujours les objets, le bruit courut, que j'étois morte aussi

bien que mon frère, ce qui fit une rumeur terrible par toute la ville,

dont la désolation fut générale.

Dès que je fus dans ma chambre, on doubla la garde devant toutes mes

portes et l'officier faisoit la ronde sept ou huit fois par jour. Mdme.

de Sonsfeld et la Mermann furent les deux fidèles compagnes de mon

malheur. Je passai une nuit affreuse; les idées les plus funestes se

présentoient à mon imagination. Mon sort ne me causoit aucune

inquiétude, mon esprit s'étoit habitué depuis ma tendre jeunesse au

chagrin et au déplaisir, et j'envisageois la mort comme la fin de mes

peines; mais le sort de tant de personnes, qui m'étoient chères,

m'intéressoit à un point que je souffrois mille morts pour une, en

pensant à leurs différentes situations. Je fus hors d'état de sortir du

lit le jour suivant, ne pouvant me tenir debout et ayant des maux de

tête affreux, des coups que j'avois reçus.

La Ramen vint me faire d'un air triste et composé un compliment de la

reine, qui me faisoit avertir, que je devois être examinée ce jour-là

par les mêmes personnages qui avoient interrogé Katt la veille. Elle

m'exhortoit, de bien prendre garde à ce que je disois, et surtout de lui

tenir la parole que je lui avois donnée. Cette commission étoit capable

de me perdre, donnant assez à connoître, que j'étois informée de

quelques circonstances qui lui étoient de conséquence. Je pris cependant

mon parti sur-le-champ. Assurez la reine de mes respects, lui dis-je, et

dites-lui, que c'est la meilleure nouvelle que je puisse apprendre; que

je répondrai avec sincérité à tout ce qu'on me demandera, et que je

saurai si bien prouver mon innocence, qu'on ne trouvera aucune prise sur

moi.--La reine est néanmoins dans mille inquiétudes pour cet

interrogatoire, car elle craint, Madame, que vous n'aurez pas la fermeté

de la soutenir. On n'a pas besoin de fermeté, lui repartis-je, quand on

n'a rien à se reprocher. Le roi se propose de terribles choses,

continua-t-elle, votre départ est résolu, Madame; il vous enverra dans

un cloître, nommé le St. Sépulcre, où vous serez traitée en criminelle

d'état, séparée de votre grande maîtresse et de vos domestiques, et sous

une si rigide discipline, que vous me faites pitié. Le roi est mon père

et mon souverain, lui repartis-je, il est maître de disposer de moi

selon son bon plaisir; mon unique confiance est en Dieu, qui ne

m'abandonnera pas. Vous n'affectez tant de fermeté, reprit-elle, que

parce que vous vous imaginez, que tout ceci ne sont que des menaces en

l'air. Mais j'ai vu de mes propres yeux l'arrêt de votre exil, signé de

la main du roi, et pour vous convaincre de la réalité de ce que je vous

dis, la pauvre Bulow vient d'être chassée de la cour, elle et toute sa

famille sont reléguées en Lithuanie; le lieutenant Span est cassé et

envoyé à Spandau; une maîtresse du prince royal est condamnée au fouet

et au bannissement; Duhan, précepteur de votre frère, relégué aussi à

Memel; Jaques, bibliothécaire du prince royal, a subi le même sort, et

Mdme. de Sonsfeld seroit bien plus malheureuse que tous ceux-là, si elle

n'avoit été brouillée cet été avec la reine.

Il faut remarquer ici, que la reine ne s'étoit fâchée contre elle que

parcequ'elle avoit soutenu qu'on avoit malfait, en s'opiniâtrant à

culbuter Grumkow avant mon mariage; qu'on auroit dû commencer avant

toutes choses à terminer celui-ci et travailler ensuite à éloigner ce

ministre.

Je ne sais comment je pus endurer le discours de l'impertinente Ramen.

Cependant ma contenance me sauva et fit juger à cette mégère, ou que

j'étois innocente ou que je ne me laisserois pas intimider. Elle me

délivra enfin de son odieuse présence.

Je quittai ma dissimulation dès qu'elle fut sortie. Le malheur de tant

d'honnêtes gens me perça le coeur. Je l'épanchai dans le sein de Mdme.

Sonsfeld. Notre séparation, dont on m'avoit menacée, achevoit de me

réduire au désespoir. Je ne sais comment j'ai pu survivre à tant de

cuisans chagrins. La journée se passa dans le deuil et dans les larmes.

J'attendois ceux qui dévoient m'interroger; chaque petit bruit

augmentoit mes alarmes. Mon attente toutefois fut vaine et personne ne

vint.

Le lendemain l'officieuse Ramen réitéra sa visite. Elle recommanda

encore la fermeté de la part de la reine et me dit, que mon examen

n'avoit pu se faire la veille, le roi ayant jugé à propos de faire venir

le prince royal, pour le confronter avec Katt et avec moi; qu'on le

conduiroit en ville le soir sur la brune, pour prévenir le tumulte et

que je devois me préparer à répondre le jour suivant aux accusations

qu'on formeroit contre moi. Je ne me démontai point. Mettez-moi aux

pieds de la reine, lui repartis-je, et dites-lui, que je ne déguiserai

rien de tout ce que je sais, si on m'interroge; que je la supplie de se

tranquilliser, puisque je ne suis coupable en rien.

Cependant mes réponses désoloient la reine, elle s'imagina que la peur

et le chagrin m'avoient fait tourner la tête, et que je découvrirois à

la première question qu'on me feroit, les mystères dont j'étois

dépositaire. Pour s'en éclaircir, elle m'envoya l'après-midi son fidèle

valet de chambre Bock. Je fus ravie de voir cet homme. Je me plaignis

amèrement à lui de la façon d'agir de la reine, qui m'exposoit aux plus

grands malheurs, par les commissions qu'elle donnoit à la Ramen. Je le

chargeai d'assurer cette princesse de ma discrétion, comme aussi de la

supplier de ne plus envoyer si souvent chez moi, de crainte de donner du

soupçon, et surtout de ne charger personne de ce qu'elle auroit à me

faire savoir, que lui qui étoit seul informé de l'aventure de la

cassette, dont je ne pouvois m'expliquer avec la Ramen. Je fus obligée

de prendre ce détour, pour ne point offenser la reine, qui auroit été

fort piquée, si elle s'étoit aperçue que je me méfiois de sa favorite.

Je passai tout ce jour à la fenêtre, dans l'espérance de voir passer mon

frère. La seule idée d'une vue si chère me faisoit souhaiter de lui être

confrontée. Il n'en fut pourtant rien.

Le roi changea d'avis et le fit conduire le 5. de Septembre à Custrin,

forteresse située sur la Varte dans la Nouvelle-Marche.

Le prince royal avoit été mené d'abord à Mittenwalde, proche de Berlin,

où Grumkow, Derscho, Milius et Gerber l'interrogèrent pour la première

fois. Le dernier lui fit grand peur. L'ayant vu sortir de carosse avec

un manteau rouge, il le prit pour le bourreau, qui venoit lui donner la

question. Il étoit assis sur un méchant coffre faute de chaise, et

n'avoit eu tout ce temps d'autre lit que le plancher. Il soutint

l'examen avec fermeté; ses réponses furent conformes à celles de Katt.

On lui produisit les débris du porte-feuille, en lui demandant, si les

lettres et les pièces, qu'il renfermoit, y étoient toutes? Mon frère eut

la présence d'esprit de répondre, que les lettres y étoient, mais qu'il

voyoit plusieurs bijouteries qu'il ne connoissoit pas.

Cette réponse ouvrit les yeux à Grumkow et le mit au fait de la

tromperie que nous avions faite. Il n'y avoit plus de remède; il jugea

bien, que ni menaces ni voies de fait ne nous feroient confesser leur

contenu. Il pressa encore mon frère sur plusieurs articles, sans en

tirer que des répliques fières et très-dures, ce qui lui faisant perdre

patience, il le menaça de la question. Mon frère m'a avoué depuis, que

tout son sang se glaça dans ses veines à cette déclaration. Il sut

pourtant dissimuler sa frayeur et lui repartit, qu'un bourreau tel que

lui ne pouvoit que prendre plaisir à parler de son métier; qu'il n'en

craignoit point les effets, qu'il avoit tout avoué, mais qu'il s'en

repentoit, puisque ce n'est pas à moi, continua-t-il, de m'abaisser

jusqu'à répondre à un coquin comme vous.

Transféré le jour suivant à Custrin, il fut privé de ses domestiques et

de ses effets, et on ne lui laissa que ce qu'il avoit sur le corps. Pour

toute occupation on lui donna une bible et quelques livres de dévotion;

sa dépense fut réglée à quatre gros par jour (argent d'ici 3 bons patz,

ou 12 sols et demi de France). La chambre qui lui servoit de prison, ne

recevoit le jour que par une petite lucarne; il restoit tout le soir

dans l'obscurité et on ne lui portoit de lumière qu'à l'heure du souper,

fixée à sept heures. Quelle affreuse situation pour un jeune prince,

l'amour et l'unique espérance de son pays! Il fut encore examiné

quelques jours après. Il est à remarquer que tout l'interrogatoire se

fit toujours sous le nom du colonel Fritz, et on ne me titra que de

Mlle. Wilhelmine. Grumkow avoit trop d'esprit pour ne pas concevoir que

le crime imaginaire du coupable n'étoit dans le fond qu'une étourderie

de jeune homme, laquelle n'étoit pas condamnable, quand on réfléchissoit

aux circonstances où mon frère s'étoit trouvé. Il fit donc convenir le

roi de tourner son procès d'une autre façon et de le traiter comme un

déserteur et sur le pied militaire.

Mon frère étoit si aigri par les indignités qu'on lui faisoit, que les

commissaires n'en purent tirer que des injures et des invectives.

Enragés de ne rien découvrir, leur fureur retomba sur Katt, auquel ils

voulurent faire donner la question. Le Maréchal de Wartensleben, ayeul

de celui-ci et grand ami de Sekendorff, détourna ce coup par ses

instances réitérées à ce ministre.

Cependant mon sort étoit toujours le même. Je prenois tous les soirs un

tendre congé de Mdme. de Sonsfeld et de la Mermann, n'étant pas sûre de

les revoir le lendemain. Je fis remettre secrètement à la reine mes

pierreries et ce que j'avois de plus précieux. J'envoyai de nuit les

lettres que j'avois reçues de mon frère, à Mlle. de Jocour, gouvernante

de mes soeurs cadettes, ne pouvant me résoudre à les brûler. Mes

précautions ainsi prises, j'attendois mon destin avec constance.

Le roi partit enfin. La reine vint me voir le même soir. Notre entrevue

fut des plus touchantes. Elle me dit, qu'elle me croyoit à l'abri de

l'interrogatoire et du cloître, le roi n'en ayant plus parlé les

derniers jours. Elle me conta aussi, qu'on étoit redevable au prince

d'Anhalt de l'évasion de Keith; que c'étoit lui qui l'avoit fait avertir

par son page de la détention de mon frère. Ce prince s'étoit entièrement

changé à son avantage depuis sa brouillerie avec Grumkow; il ne se

mêloit plus d'intrigues, et tâchoit de rendre service à tout le monde.

J'avois eu le bonheur de la raccommoder avec la reine et le prince

royal, auxquels il étoit entièrement dévoué. Le roi ne pouvant se venger

personnellement de Keith, le fit pendre en effigie, et fit son frère

sergent dans un régiment, pour punition d'avoir amené les chevaux au

prince royal. La reine me fit aussi part d'une particularité

très-intéressante, comme on le verra par la suite. C'étoit le mariage de

ma quatrième soeur avec le prince héréditaire de Bareith, que le roi

avoit publié la veille. Dieu merci! ajouta-t-elle, je n'ai plus rien à

craindre pour vous de ce côté-là; c'est un bon parti pour Sophie, mais

qui ne vous convenoit pas. Elle m'apprit quelques jours après avec un

air de satisfaction, que ce prince étoit mort à Paris d'une fièvre

chaude. J'en suis fort fâchée, lui répondis-je, c'est dommage, tout le

monde en disoit beaucoup de bien, et ma soeur auroit été fort heureuse

avec lui. Et moi, j'en suis charmée, continua-t-elle, j'ai toujours

craint un dessous de cartes, et c'est une inquiétude de moins. (Cette

nouvelle étoit fausse; il fut très-mal effectivement, mais il réchappa

heureusement de la fièvre chaude.)

La reine partit le 13. Septembre pour Vousterhausen. Notre séparation ne

se fit point sans répandre des larmes. Nous convînmes de faire passer

nos lettres par le canal du valet de chambre Bock, à la femme duquel on

les rendroit à Berlin.

Je m'accoutumai assez bien à ma prison. Jusque-là le genre de vie que je

menois, étoit fort doux. Je voyois de temps en temps mes soeurs et les

dames de la reine; mes heures étoient si bien réglées, que je ne

m'ennuyois point; je lisois, j'écrivois, je composois de la musique et

faisois de petits ouvrages pour m'amuser. Mais tout-cela ne faisoit que

me distraire quelques momens; la situation de mon frère se représentoit

sans cesse à mon imagination; ce qui me jetoit dans une profonde

mélancolie. Ma santé étoit aussi fort mauvaise; j'avois conservé une

telle foiblesse de nerfs, qu'à peine je pouvois marcher, et que je

tremblois si fort, que je ne pouvois lever les bras.

J'étois à méditer une après-midi. Ma bonne Mermann vint m'interrompre;

elle étoit pâle comme la mort et je remarquai en elle tous les signes

d'une grande frayeur: Eh mon Dieu, lui dis-je, qu'avez vous? mon arrêt

est-il prononcé? Non, Madame, mais le mien le sera peut-être bientôt. Je

me trouve dans un cruel embarras. Un sergent des gens-d'armes est venu

ce matin chez mon mari, pour lui remettre de la part de Katt un paquet,

à ce qu'il disoit de grande conséquence pour votre Altesse royale. Mon

mari qu'on soupçonne déjà, parcequ'il a été des amis de ce dernier, n'a

point voulu l'accepter, et a prié cet homme de revenir ce soir. C'est à

vous, Madame, à décider de ce qu'il doit faire; vous connoissez mon

attachement pour vous, je suis déterminée à tout risquer, pour vous en

convaincre. J'aimois beaucoup cette femme, qui avoit certainement bien

du mérite. Le risque qu'elle couroit me laissa quelque temps en suspens.

Mdme. de Sonsfeld qui étoit présente, lui demanda, si elle ne savoit

point ce que contenoit ce paquet? Le sergent, repartit-elle, a dit à mon

mari, que c'est un portrait. Ah ciel! s'écria ma gouvernante, c'est

celui de votre Altesse royale, que j'ai donné au prince royal, et qu'il

a laissé en garde à Katt, comme il me l'a dit lui-même. Vous êtes

perdue, Madame, s'il tombe entre les mains du roi; il accuse déjà Katt

d'avoir été votre galant, s'il trouve encore ce portrait, sans rien

examiner il commencera par punir et vous traitera de la façon la plus

cruelle. Il faut absolument le ravoir, continua-t-elle, en s'adressant à

la Mermann, vous hazardez autant en l'acceptant qu'en le refusant, il

vaut donc mieux choisir le premier parti, puisque vous n'avez à craindre

que l'indiscrétion du sergent, au lieu que votre malheur est sûr, si

vous prenez le second, car si la princesse est abimée, nous le serons

avec elle, et son innocence et la nôtre ne serviront de rien. La Mermann

ne balança plus et me rendit le soir-même mon portrait. La chose resta

secrète, le sergent étant par bonheur honnête homme.

La pauvre femme retomba quelques jours après dans de nouvelles

inquiétudes, aussi grandes que celle-ci. Un inconnu vint lui rendre une

lettre. Sa surprise fut extrême, de trouver en l'ouvrant qu'elle en

renfermoit une de mon frère pour moi. Elle me l'apporta sur-le-champ.

Elle étoit écrite au crayon. Je l'ai conservée soigneusement jusqu'à

présent; en voici les propres expressions.

Ma chère soeur!

L'on va m'hérétiser après le conseil de guerre, qui va se tenir à

présent, car il n'en faut pas davantage pour passer pour hérésiarque,

que de n'être pas en toutes choses conforme au sentiment du maître. Vous

pouvez donc juger sans peine de la jolie façon dont on m'accommodera.

Pour moi je ne m'embarrasse guère des anathèmes qui seront prononcés

contre moi, pourvu que je sache, que mon aimable soeur s'inscrive à faux

là contre. Quel plaisir pour moi, que ni grillés ni verroux ne peuvent

m'empêcher de vous témoigner ma parfaite amitié. Oui, ma chère soeur, il

se trouve encore d'honnêtes gens dans ce siècle quasi entièrement

corrompu, qui me procurent les moyens nécessaires pour vous témoigner

mes soumissions. Oui, ma chère soeur, pourvu que je sache que vous soyez

heureuse, la prison me deviendra un séjour de félicité et de

contentement. Chi ha tempo ha vita! Consolons nous avec cela. Je

souhaiterois du fond de mon coeur n'avoir plus besoin d'interprète pour

vous parler, et que nous vissions ces heureux jours, où votre Principe

et ma Principessa[4] feront une douce harmonie, ou pour parler plus net,

où j'aurai le plaisir de vous entretenir moi-même et de vous assurer,

que rien au monde ne sauroit diminuer mon amitié pour vous. Adieu.

Le prisonnier.

[Note 4: Mon frère avoit donné ce titre à sa flûte, disant, qu'il ne

seroit jamais véritablement amoureux que de cette princesse. Il en

faisoit souvent de jolis badinages, qui nous faisoient rire. Pour y

répondre j'avois nommé mon luth prince, lui disant, que c'étoit son

rival.]

Cette lettre me perça le coeur; mes larmes m'empêchèrent long-temps de

parler. Je ne comprenois rien au tour badin de mon frère. Son style me

rassura quelques momens pour me replonger ensuite dans de plus fortes

alarmes. Le conseil de guerre dont il faisoit mention et dont on m'avoit

fait mystère, me jetoit dans des agitations terribles. Je tourmentai

inutilement Mdme. de Sonsfeld, pour me permettre de lui répondre, mais

elle resta inflexible, et ne me fit entendre raison qu'avec beaucoup de

peine. Mon sort changea quelques jours après.

Un dimanche, 5. de Novembre, étant tranquillement dans mon lit, on vint

m'avertir que Eversmann demandoit à me parler de la part du roi. Je le

fis entrer, dissimulant tant bien que mal mon trouble. Je viens de

Vousterhausen, me dit-il; le roi m'a ordonné de vous dire, que jusqu'à

présent il vous a traitée avec douceur et ménagement, il n'a point voulu

vous faire interroger, de crainte, de vous trouver coupable, d'autant

plus que le prince royal et Katt ont avoué que vous étiez leur complice

(ceci étoit entièrement faux), mais il prétend de vous en

reconnoissance, que vous vous déterminiez sur le choix des deux partis

qu'il vous a si souvent proposés. Prenez garde, Madame, à la réponse que

vous me donnerez, la vie du prince royal et peut-être la vôtre en

dépendent; il est dans une furieuse colère contre le prince et ne parle

que de le faire décapiter. Je n'ose vous dire les funestes desseins

qu'il roule dans son esprit contre vous deux, je tremble quand j'y

pense, et il n'y a que vous qui puissiez les détourner. Songez y bien,

je fais le préambule, mais le roi vous enverra d'autres personnes, qui

sauront vous mettre à la raison, si vous ne me donnez une déclaration

favorable.

Je souffris maux et martyres pendant tout ce discours. J'étois assez

incertaine de ma réponse, si la fin de son raisonnement ne me l'eût

suggérée. Le roi est le maître, lui repartis-je, il peut disposer de ma

vie et de ma mort, mais il ne peut me rendre coupable, lorsque je ne le

suis pas. Je ne désire rien tant que d'être examinée, mon innocence

paroîtroit dans tout son lustre. Pour ce qui regarde les deux partis en

question, ils me sont l'un et l'autre si odieux, que le choix en seroit

trop difficile; cependant j'obéirai aux ordres du roi, dès qu'il sera

d'accord avec la reine. Il se mit à rire fort insolemment. La reine?

s'écria-t-il, le roi lui a déclaré nettement, qu'il ne veut plus qu'elle

se mêle de quoi que ce soit.--Il ne peut pourtant empêcher qu'elle ne

reste ma mère, ni lui ôter l'autorité que cette qualité lui donne sur

moi. Que je suis malheureuse! quelle nécessité y-a-t-il de me marier, et

d'où vient qu'on ne s'accorde pas sur celui que je dois épouser? Je suis

livrée au sort le plus cruel, menacée alternativement de la malédiction

de mon père et de ma mère, sans savoir quel parti prendre, ne pouvant

obéir à l'un sans désobéir à l'autre. Eh bien, continua-t-il,

préparez-vous donc à mourir; je vois bien qu'il n'est plus temps de vous

rien cacher. On recommencera le procès du prince royal et de Katt, où

vous allez être impliquée; il faut une victime de plus à la fureur du

roi, Katt ne suffit pas pour éteindre sa rage, et on sera charmé de

sauver votre frère à vos dépens. Que vous me faites plaisir, lui

répondis-je; je suis détachée du monde; les adversités, que j'y ai

éprouvées, m'ont fait reconnoître la vanité de toutes les choses

humaines; je recevrai la mort avec joie et sans crainte, puisqu'elle me

conduira à un heureux repos, dont personne ne pourra me priver. Mais que

deviendroit en ce cas le prince royal? repartit-il. Si je lui sauve la

vie, ma félicité est parfaite, et s'il meurt, je n'aurai pas le chagrin

de lui survivre. Vous êtes inflexible, Madame, mais ceux que le roi vous

enverra, sauront vous mettre à la raison. J'ai de plus à vous défendre

expressément de la part de ce prince, de rien faire savoir de tout ce

que je vous ai dit, à la reine. Cette triste conversation finit par là.

J'étois dans une altération effroyable, craignant de faire tort à mon

frère par mes refus. On m'avoit fait accroire, que le conseil de guerre

l'avoit condamné à une année de prison, et que Katt avoit été enfermé

dans une forteresse pour le reste de ses jours. Je me tranquillisai

pourtant, étant maîtresse de mon sort, et de rendre telle réponse qu'il

me plairoit à ceux qui dévoient m'être envoyés de la part du roi, n'en

voulant point donner de positive à un faquin comme Eversmann.

Je contai d'abord toutes ces circonstances à Mdme. de Sonsfeld. Nous

conclûmes toutes deux d'en informer la reine. Comme nous jugeâmes bien

que je serois épiée; je n'osai risquer de donner ma lettre à la femme de

Bock, de crainte, qu'elle ne fût interceptée. J'eus donc recours à Mlle.

de Kamken, fille de la grande maîtresse, que la reine avoit reprise à la

place de la Bulow. Cette fille avoit infiniment d'esprit, de mérite et

de solidité.

On avoit oublié de mettre la garde à un dégagement, qui faisoit la

communication de l'appartement de mes soeurs et du mien, ce qui m'avoit

facilité le plaisir de les voir. Mlle. de Kamken s'introduisit par-là

secrètement chez moi. Les difficultés qu'elle me fit, ne me rebutèrent

point. Je m'avisai d'empaqueter ma lettre dans un fromage, que je coupai

en deux et que je rajustai ensemble le mieux que je pus. Envoyez ce

fromage à votre mère, lui dis-je, mandez-lui, qu'il vient de Mdme. de

Roukoul; on ne s'avisera sûrement pas d'y chercher une lettre. Cet

expédient la rassura; elle suivit mon intention, qui réussit

heureusement. J'avois supplié la reine, de garder le secret sur ce que

je lui mandois et de me faire savoir ses ordres par la même voie. Elle

fit tout à rebours.

Mdme. de Roukoul vint m'en apporter la réponse le lendemain matin. Cette

dame étoit âgée de 70 ans; elle étoit remplie de probité et de mérite,

mais son grand âge ne permettoit pas qu'on s'y fiât. Comme elle se

doutoit de quelque mystère, elle voulut être présente à l'ouverture de

la lettre. Il fallut donc mal gré bon gré la lire devant elle. Il n'y

avoit que ce peu de mots:

«Vous êtes une poule mouillée qui s'épouvante de tout. Songez que je

vous donne ma malédiction, si vous consentez à ce qu'on exige de vous.

Faites la malade, pour gagner du temps.»

Les cornes me vinrent à la tête en lisant ce billet, et surtout la fin

m'en embarrassa beaucoup. Le conseil étoit bon, mais il falloit de la

discrétion, et j'étois sûre qu'on pécheroit de ce côté-là.

Mémoires de Frédérique Sophie Wilhelmine de Prusse, margrave de Bareith. Tome 1 · 第 15 / 21 段