J'ai déjà parlé, dans le cours de cet ouvrage, de la manière peu

respectueuse, dont nous parlions souvent du roi. La reine prenoit

plaisir à nos satires et renchérissoit sur celles que nous faisions; les

lettres de cette princesse aussi bien que les miennes en étoient

remplies. Elles contenoient outre cela le détail de toutes les intrigues

en Angleterre, la maladie qu'elle avoit feinte l'hiver passé, pour

gagner du temps, en un mot les secrets les plus importants. Il y avoit

un article de plus dans les miennes. Pour plus de sûreté je n'écrivois

avec de l'encre que des choses indifférentes, et me servois du citron

pour celles qui étoient de conséquence; en passant le papier sur le feu,

la caractère paroissoit et devenoit lisible. La Ramen étoit d'ordinaire

le sujet de cette écriture mystérieuse. J'invectivois contre elle, me

plaignant amèrement de son ascendant sur l'esprit de la reine; nous

convenions aussi, par ce moyen, de ce qu'il falloit lui dire ou lui

cacher. J'avois eu l'esprit si agité, que je n'avois fait aucune

réflexion sur l'effet que ces lettres pouvoient produire sur cette

princesse, l'idée qui m'en vint, en ouvrant le porte-feuille, me fit

trembler. Un heureux incident me tira d'embarras. L'aumônier Reinbeck se

fit annoncer. La reine ne put se dispenser de lui parler, l'ayant envoyé

chercher la veille. Elle étoit si troublée de tout ce qui se passoit,

qu'elle me dit en sortant: au nom de Dieu, brûlez toutes ces lettres,

que je n'en trouve pas une. Je ne me le fis pas dire deux fois et les

jetai sur-le-champ au feu. Il y en avoit pour le moins 1500 de la reine

et de moi. J'avois à peine fini cette belle oeuvre, qu'elle rentra. Nous

fîmes alors la révision du reste des papiers. Il y avoit des lettres

d'une infinité de gens, des billets-doux, des réflexions morales et des

remarques sur l'histoire, dont mon frère étoit l'auteur; une bourse, qui

contenoit 1000 pistoles, plusieurs pierreries et bijouteries et enfin

une lettre de mon frère à Katt, dont voici la teneur; elle étoit datée

du mois de Mai.

«Je pars, mon cher Katt. J'ai si bien pris mes précautions, que je n'ai

rien à craindre. Je passerai par Leipsic, où je me donnerai le nom de

Marquis d'Ambreville. J'ai déjà fait avertir Keith, qui ira droit en

Angleterre. Ne perdez point de temps, car je compte vous trouver à

Leipsic. Adieu, ayez bon courage.»

Nous jetâmes tous ces papiers au feu, hors les petits ouvrages de mon

frère, que j'ai conservés. Je commençai le soir même à récrire les

lettres, qui dévoient remplacer les autres. La reine en fit de même le

jour suivant. Nous eûmes la précaution de prendre du papier de chaque

année, pour empêcher toute découverte. Trois jours furent employés à cet

ouvrage, pendant lesquels nous fabriquâmes 6 ou 700 lettres. C'était peu

de chose en comparaison de celles que nous avions brûlées. Nous nous en

apperçûmes, quand nous voulûmes refermer le porte-feuille; il étoit si

vide que cela seul pouvoit nous trahir. J'étois d'avis de continuer

d'écrire pour le remplir, mais les inquiétudes de la reine étoient si

grandes, qu'elle aima mieux y fourrer toutes sortes de nippes que

d'attendre plus long-temps à le refermer. Je m'y opposai tant que je

pus, mais inutilement. Nous le remîmes enfin dans le même état où il

avoit été, sans qu'on pût s'appercevoir du moindre changement.

Cependant le roi arriva le 27. d'Août à cinq heures du soir. Ses

domestiques avoient pris les devants. La reine les fit venir et leur

demanda des nouvelles de mon frère. Ils l'assurèrent qu'ils ignoroient

entièrement son sort, qu'ils l'avoient laissé à Wesel en partant, et ne

savoient point ce qu'on en avoit fait depuis. Mais je crois qu'il est à

propos de rapporter ici les circonstances de son évasion, telles que je

les ai apprises de sa propre bouche et de ceux qui étoient présens.

Son premier dessein fut de s'esquiver d'Ansbac. L'étourderie qu'il eut,

de faire confidence au Margrave de son mécontentement, y mit obstacle.

Ce prince, le voyant extrêmement aigri contre le roi, soupçonna quelque

chose de son dessein et dérangea son plan en lui refusant des chevaux

qu'il lui demandoit, sous prétexte, disoit-il, d'aller se promener. Le

roi ne gardoit plus absolument de mesures avec lui et l'avoit maltraité

publiquement en présence de plusieurs étrangers; il lui avoit même

répété ce que je lui avois entendu dire souvent: «si mon père m'avoit

traité comme je vous traite, je m'en serois enfui mille fois pour une,

mais vous n'avez point de coeur et n'êtes qu'un poltron.» Cependant mon

frère, ne pouvant parvenir à son but pendant son séjour d'Ansbac, fut

obligé d'attendre une autre occasion, qui pouvoit se recontrer

facilement sur la route. Il reçut à quelques milles de cette ville

l'estafette de Katt. Il y répondit aussitôt, lui mandant, qu'il comptoit

se sauver dans deux jours; qu'il lui donnoit rendez-vous à la Haye,

l'assurant, que son coup étoit immanquable, parce que si même il étoit

poursuivi, il trouveroit un asyle dans les couvens très-fréquens sur

cette route. Son trouble lui fit oublier d'adresser cette lettre à

Berlin. Par malheur pour lui il y avoit un cousin de Katt, qui portoit

le même nom, envoyé pour faire des recrues à 10 ou 12 milles de-là.

L'estafette alla trouver celui-ci et lui remit la lettre de mon frère.

Dans ces entrefaites le roi arriva proche de Francfort dans un village,

où lui et toute sa suite passèrent la nuit dans des granges. Mon frère,

le colonel Rocho et son valet de chambre en partagèrent une.

J'ai déjà dit que Keith étoit devenu lieutenant dans le régiment de

Mosel. Le roi avoit repris son frère en sa place pour page. Ce garçon

étoit aussi sot que son frère l'étoit peu. Le prince royal, le

connoissant pour tel, ne s'étoit point confié à lui sur ses desseins;

mais il jugea, que par rapport à sa bêtise il seroit plus propre qu'un

autre à faciliter son évasion. Il lui fit accroire, qu'ayant appris

qu'il y avoit de jolies filles dans un petit bourg prochain, il vouloit

y chercher bonne fortune, et lui commanda pour cet effet de le réveiller

le matin à quatre heures et de lui amener des chevaux, ce qui étoit

très-facile, puisque ce jour là il y en avoit un marché. Le page obéit,

mais au lieu de réveiller mon frère, il s'adressa à son valet de

chambre. Celui-ci, depuis long-temps espion du roi, soupçonna quelque

mystère, et pour approfondir la chose, il resta tranquille, affectant de

dormir. Mon frère, qui n'étoit pas sans agitation à la veille d'une si

grande entreprise, se réveilla un moment après. Il se lève, s'habille,

et au lieu de son uniforme met son habit à la françoise et sort. Son

valet de chambre qui avoit vu tout cela, en avertit promptement Mr. de

Rocho. Celui-ci court tout troublé chez les généraux de la suite du roi.

Tels étoient: Bodenbrok, Valdo et Derscho (ce dernier étoit de la clique

impériale et digne ami de ceux qui en étoient les protecteurs.) Après

avoir consulté ensemble, ils se mirent aux trousses du prince royal,

qu'ils cherchèrent par tout le village. Ils le trouvèrent enfin au

marché des chevaux, appuyé sur une voiture. Ils furent frappés de le

voir vêtu à la françoise et lui demandèrent fort respectueusement, ce

qu'il faisoit là? Le prince royal leur donna une réponse fort brusque.

Il m'a dit depuis, qu'il étoit dans une telle rage, de se voir

découvert, que s'il avoit eu des armes il auroit tout tenté contre ces

messieurs. Monseigneur, lui dit Rocho, changez au nom de Dieu d'habit,

le roi est réveillé et partira dans une demi-heure, que seroit-ce s'il

vous voyoit ainsi. Je vous promets, lui répliqua le prince royal, que je

serai ici avant le départ du roi, je veux seulement faire un petit tour

de promenade. Ils disputoient encore ensemble, lorsque Keith arriva avec

les chevaux. Mon frère en saisit un par la bride et voulut se jeter

dessus. Il en fut empêché par ces messieurs, qui l'environnèrent et

l'obligèrent bon gré mal gré de retourner à sa grange, où ils le

forcèrent de mettre son uniforme; malgré sa fureur il fut pourtant

obligé de se contraindre. Le général Derscho et le valet de chambre

avertirent le même jour le roi de tout ce qui s'étoit passé. Ce prince

dissimula et cacha son ressentiment, n'ayant point encore des preuves

suffisantes contre mon frère, et se doutant bien, qu'il ne s'en

tiendroit pas à cette première tentative.

Ils arrivèrent tous le soir à Francfort. Le roi y reçut le lendemain au

matin une estafette du cousin de Katt, chargée de lettres, que mon frère

avoit écrites à celui de Berlin. Il les communiqua sur-le-champ au

général Valdo et au colonel Rocho et leur ordonna, de veiller sur la

conduite de son fils, dont ils lui répondroient sur leur tête, et de le

conduire tout droit dans le Jacht, qu'on avoit préparé pour lui, voulant

faire le trajet de Francfort à Wesel par eau. Ces ordres furent

immédiatement exécutés et cette scène se passa le 11. d'Août.

Le roi resta tout ce jour à Francfort et ne s'embarqua que le matin

suivant. Dès qu'il vit mon frère, il se jeta sur lui et l'auroit

étranglé, si le général Valdo ne fût venu à son secours. Il lui arracha

les cheveux et le mit dans un si triste état, que ces messieurs, en

craignant les suites, le supplièrent de permettre qu'on le menât dans un

autre bateau, ce qui leur fut enfin accordé. On lui ôta son épée et il

fut traité depuis ce moment en criminel d'état. Le roi se saisit de ses

effets et de ses hardes: le valet de chambre de mon frère s'empara des

papiers. Il répara ses fautes en les jetant au feu en présence de son

maître, en quoi il nous rendit à tous un grand service. Le roi cependant

étoit agité d'une si terrible colère, qu'il ne rouloit dans son esprit

que des dessein funestes. Mon frère, d'un autre côté, paroissoit assez

tranquille, se flattant toujours, de pouvoir échapper à la vigilance de

ses surveillans.

Ils arrivèrent dans ces dispositions à Gueldre. Le roi prit de là les

devans et mon frère le suivit avec ces deux gardiens. Il leur fit tant

d'instances, qu'ils lui permirent d'entrer de nuit à Wesel. En arrivant

au pont de bateaux, qui est à l'entrée de cette ville, il conjura ces

messieurs, de lui permettre de mettre pied à terre, afin de n'être point

connu. Ils lui accordèrent cette légère faveur, ne la croyant pas de

conséquence. Dès qu'il fut hors de la chaise, il fit encore un effort

pour échapper et se mit à courir de toute sa force. Une forte garde,

commandée par le lieutenant-colonel Borck, que le roi avoit envoyée à sa

rencontre le rattrapa, et le conduisit à une maison de la ville, voisine

de celle où demeuroit ce prince, auquel on cacha soigneusement cette

dernière incartade. Le roi l'examina lui-même le jour suivant. Il n'y

avoit auprès de lui que le général Mosel, officier de fortune, qui par

sa bravoure et son mérite avoit été élevé à ce grade. Il interrogea mon

frère et lui demanda d'un ton furieux pourquoi il avoit voulu déserter?

(ce sont ses propres expressions.) Parce que, lui répondit-il d'un ton

ferme, vous ne m'avez pas traité comme votre fils, mais comme un vil

esclave. Vous n'êtes donc qu'un lâche déserteur, reprit le roi, qui n'a

point d'honneur. J'en ai autant que vous, lui repartit le prince royal;

je n'ai fait que ce que vous m'avez dit cent fois, que vous feriez si

vous étiez à ma place. Le roi, poussé à bout par cette dernière réponse

et transporté de rage, tira son épée dont il voulut le percer. Le

général Mosel s'apperçut de son dessein et se jeta entre deux, pour

parer le coup: Percez moi, Sire, s'écria-t-il, mais épargnez votre fils.

Ces mots arrêtèrent la fureur de ce prince qui fit ramener mon frère

dans sa maison. Le général lui fit de fortes remontrances sur son

action, lui représentant, qu'il seroit toujours maître de la personne de

son fils, qu'il ne devoit point le condamner sans l'entendre, et enfin

qu'il commettroit un péché irrémissible, s'il devenoit son bourreau; il

le supplia en même temps, de le faire examiner par des personnes sûres

et fidèles, et de ne plus le voir puisqu'il n'étoit pas assez maître de

lui-même, pour soutenir sa présence. Le roi goûta ces raisons et s'y

rendit.

Il ne s'arrêta que quelques jours à Wesel et reprit la route de Berlin.

Avant que de partir il associa le général Dosso aux deux autres

surveillants de mon frère, et leur commanda de le suivre en quatre

jours, leur laissant un ordre scellé, dans lequel il leur marquoit

l'endroit où ils devoient le conduire, et qu'ils ne devoient ouvrir qu'à

quelques milles de Wesel.

Mon frère étoit adoré de tout le pays. La manière cruelle dont le roi en

avoit agi avec lui, excusoit en quelque façon ses démarches. On

trembloit pour ses jours, les violences du roi étant connues. Plusieurs

officiers, qui avoient à leur tête le colonel Groebnitz résolurent de

tout risquer pour le délivrer. Ils lui avoient déjà procuré un habit de

paysanne et des cordes, pour pouvoir descendre par les fenêtres, lorsque

le général Dosso dérangea ces beaux projets, y ayant fait mettre des

grilles de fer. Cet homme étoit favori du roi et son rapporteur. Par

malheur ce prince n'en avoit toujours que de méchans; celui-ci étoit un

vrai suppôt de satan, qui faisoit damner les honnêtes gens et fouloit le

pauvre peuple. Les quatre jours étant écoulés, ils firent partir le

prince royal et le menèrent à une petite ville, nommée Mitenwalde, à six

milles de Berlin, selon les ordres qu'ils avoient reçus.

On sera peut-être curieux, de savoir ce que devint Keith. Un page du

prince d'Anhalt, qui avoit été présent lorsque le prince royal fut

arrêté à Francfort, étant arrivé 24 heures plutôt que le roi à Wesel,

alla rendre visite à Keith, qui avoit été son camarade, et lui conta

fort naïvement la catastrophe de mon frère. Celui-ci se sauva le soir

même, prétextant de chercher un déserteur, et se réfugia à la Haye dans

la maison de Milord Chesterfield, Ministre d'Angleterre. Le colonel du

Moulin fut dépêché à ses trousses. Ce dernier fit tant de diligence,

qu'il arriva un quart d'heure après lui et le vit à la fenêtre de

l'hôtel du Ministre anglois. Keith ne se fia point aux belles promesses

que lui fit Mr. du Moulin. Celui-ci eut le chagrin de lui voir traverser

le jour suivant la ville dans le carosse de Milord Chesterfield, et

s'embarquer pour passer en Angleterre.

J'en reviens à l'entrevue du roi et de la reine. Cette princesse étoit

seule dans l'appartement de ce prince, lorsqu'il arriva. Du plus loin,

qu'il l'apperçut il lui cria: votre indigne fils n'est plus, il est

mort. Quoi, s'écria la reine, vous avez eu la barbarie de le tuer? Oui,

vous dis-je, continua le roi, mais je veux la cassette. La reine alla la

chercher, je profitai de ce moment pour la voir; elle étoit toute hors

d'elle-même et ne discontinuoit de crier: mon Dieu, mon fils, mon Dieu,

mon fils! La respiration me manqua et je tombai pâmée entre les bras de

Mdme. de Sonsfeld. Dès que la reine eut remis la cassette au roi, il la

mit en pièces et en tira les lettres qu'il emporta. La reine prit ce

temps, pour rentrer dans la chambre où nous étions. J'étois revenue à

moi. Elle nous conta ce qui venoit de se passer, m'exhortant à tenir

bonne contenance. La Ramen releva un peu nos espérances, en assurant la

reine, que mon frère étoit en vie et qu'elle le savoit de bonne main. Le

roi revint sur ces entrefaites. Nous accourûmes tous pour lui baiser la

main, mais à peine m'eut-il envisagée, que la colère et la rage

s'emparèrent de son coeur. Il devint tout noir, ses yeux étinceloient de

fureur et l'écume lui sortoit de la bouche. Infâme canaille, me dit-il,

oses-tu te montrer devant moi? va tenir compagnie à ton coquin de frère.

En proférant ces paroles il me saisit d'une main, m'appliquant plusieurs

coups de poing au visage, dont l'un me frappa si violemment la tempe,

que je tombai à la renverse et me serois fendu la tête contre la carne

du lambris, si Mdme. de Sonsfeld ne m'eût garantie de la force du coup,

en me retenant par la coiffure. Je restai à terre sans sentiment. Le

roi, ne se possédant plus, voulut redoubler ses coups et me fouler aux

pieds. La reine, mes frères et soeurs, et ceux qui étoient présens l'en

empêchèrent. Ils se rangèrent tous autour de moi, ce qui donna le temps

à Mdme de Kamken et de Sonsfeld de me relever. Ils me placèrent sur une

chaise dans l'embrasure de la fenêtre, qui étoit tout proche. Mais

voyant que je restois toujours dans le même état, ils dépêchèrent une de

mes soeurs, qui leur apporta un verre d'eau et quelques esprits, à

l'aide desquels ils me rappelèrent un peu à la vie. Dès que je pus

parler je leur reprochai les soins qu'ils prenoient de moi, la mort

m'étant mille fois plus douce que la vie, dans l'état où les choses

étoient réduites. Il est impossible de décrire la funeste situation où

nous étions.

La reine poussoit des cris aigus, sa fermeté l'avoit abandonnée; elle se

tordoit les mains et couroit éperdue par la chambre. La rage défiguroit

si fort le visage du roi, qu'il faisoit peur à voir. Mes frères et

soeurs dont le plus jeune n'avoit que quatre ans étaient à ses genoux,

et tâchoient de l'attendrir par leurs larmes. Mdme. de Sonsfeld

soutenoit ma tête toute meurtrie et enflée des coups que j'avois reçus.

Peut-on, s'imaginer un tableau plus touchant?

À la vérité le roi avoit changé de ton: il avouoit que mon frère étoit

encore en vie, mais les horribles menaces qu'il faisoit, de le faire

mourir et de m'enfermer pour le reste de mes jours entre quatre

murailles, causoient cette désolation. Il m'accusoit d'être complice de

l'entreprise du prince royal, qu'il traitoit de crime de lèse-Majesté,

et d'avoir une intrigue amoureuse avec Katt, duquel, disoit-il, j'avois

eu plusieurs enfants. Ma gouvernante, ne pouvant plus se modérer à ces

insultes, eut le courage de lui répondre: cela n'est pas vrai, et

quiquonque a dit pareille chose à votre Majesté, en a menti. Le roi ne

lui répliqua rien et recommença ses invectives. La crainte de perdre mon

frère me fit faire un effort sur moi-même. Je lui criai aussi haut que

ma foiblesse put me le permettre, que je consentois à épouser le duc de

Weissenfeld, s'il vouloit m'accorder sa vie. Le grand bruit, qu'il

faisoit, l'empêcha de m'entendre. J'allois lui répéter la même

déclaration, si Mdme. de Sonsfeld n'y eût mis obstacle, en me fermant la

bouche avec son mouchoir. Je voulus m'en débarrasser, et détournant la

tête je vis le pauvre Katt, qui traversoit la place, accompagné de

quatre gens-d'armes, qui le conduisoient chez le roi. Pâle et défait il

ôta pourtant le chapeau pour me saluer. On portoit après lui les coffres

de mon frère et les siens, qu'on avoit saisis et scellés. Le roi fut

averti un moment après qu'il étoit là. Il sortit en criant: À présent

j'aurai de quoi convaincre le coquin de Fritz et la canaille de

Wilhelmine; je trouverai assez de raisons valables pour leur faire

couper la tête. Mdme. de Kamken et la Ramen le suivirent. Cette dernière

l'arrêta par le bras, lui disant: Si vous voulez faire mourir le prince

royal, épargnez du moins la reine, elle est innocente de tout ceci, et

vous pouvez m'en croire sur ma parole; traitez-la avec douceur et elle

fera tout ce que vous voudrez. Mdme. de Kamken lui parla sur un autre

ton. Vous vous êtes piqué jusqu'à présent, d'être un prince juste, lui

dit-elle, équitable et craignant Dieu. Cet Être bien-faisant vous en a

récompensé en vous comblant de ses bénédictions, mais tremblez de vous

départir de ses saints commandemens, et craignez les effets de la

justice divine. Elle a su punir deux souverains, qui ont répandu, comme

vous prétendez le faire, le sang de leur propre fils; Philippe second et

Pierre le grand sont morts sans ligne masculine; leurs états ont été

livrés en proie aux guerres étrangères et intestines, et ces deux

monarques, de grands hommes qu'ils étoient, sont devenus l'horreur du

genre humain. Rentrez en vous-même, Sire, le premier mouvement de votre

colère est encore pardonnable, mais elle deviendra criminelle, si vous

ne tâchez de la vaincre.

Le roi ne l'interrompit point, il la regarda quelque temps. Lorsqu'elle

eut fini de parler il rompit enfin le silence. Vous êtes bien hardie de

me tenir un semblable langage, lui dit-il, cependant je n'en suis point

fâché, vos intentions sont bonnes, vous me parlez avec franchise, cela

augmente mon estime pour vous; allez tranquilliser ma femme.

Cette action est si belle des deux côtés, qu'il ne faut que la lire,

pour lui donner les éloges qu'elle mérite. En effet, la modération du

roi dans l'excès de son courroux, et le courage de cette dame, de s'y

exposer, sont des traits d'histoire, qui leur font un honneur infini.

Nous admirâmes l'impudence de la Ramen et son effronterie, d'avoir osé

parler comme elle avoit fait de la reine, en présence de Mdme. de

Kamken.

Dès que le roi fut loin, on me transporta dans une chambre prochaine, où

il n'entroit jamais. J'avois pris un si fort tremblement, que je ne

pouvois me soutenir sur mes jambes, et l'altération se jeta si bien sur

mes nerfs, que j'en conservai toute ma vie un triste calendrier. Ce

prince avoit fait assembler dans son appartement Grumkow,

l'auditeur-général Milius et le fiscal-général Gerber, qui avoit pris la

place de Katch, mort depuis quelques années. Katt se jeta d'abord aux

pieds du roi. Ce prince à son aspect sentit renaître toute son

indignation, il lui donna des coups de pieds, de canne et plusieurs

soufflets, qui le mirent en sang. Grumkow le supplia de se modérer et de

permettre qu'on l'interrogeât. Il avoua sur-le-champ tout ce qu'il

savoit de l'évasion de mon frère et s'en confessa le complice, assurant

néanmoins, qu'ils n'avoient jamais formé le moindre dessein ni contre la

personne du roi ni contre l'état; que leur projet n'avoit été que de se

soustraire à son courroux, de se retirer en Angleterre et de se mettre

sous la protection de cette couronne. Étant ensuite interrogé sur les

lettres de la reine et sur les miennes, il répondit, qu'il les avoit

fait remettre à cette princesse selon les ordres du prince royal. On lui

demanda, si j'avois été informée de leur dessein, ce qu'il nia

fortement; s'il ne m'avoit jamais rendu des lettres de mon frère et si

je ne l'avois point chargé des miennes? Il répliqua, qu'il se

ressouvenoit m'en avoir donné une de mon frère un dimanche, que je

revenois du dôme; qu'il en ignoroit le contenu, mais que les miennes

n'avoient jamais passé par ses mains. Il avoua, qu'il avoit été

plusieurs fois secrètement à Potsdam voir le prince royal, et que le

lieutenant Span, du régiment du roi, l'avoit introduit déguisé dans la

ville; que Keith devoit être compagnon de leur fuite et qu'ils avoient

eu correspondance ensemble.

L'interrogatoire fini, on visita les effets de mon frère et de Katt, où

il ne se trouva pas la moindre chose de conséquence. Grumkow parcourut

les lettres de la reine et les miennes, fâché de n'y point trouver ce

qu'il y cherchoit. Il se tourna avec emportement du côté du roi et lui

dit: Sire, ces maudites femmes nous ont dupés; je ne trouve rien dans

ces lettres qui puisse leur faire tort, et celles qui pourroient nous

donner des lumières n'existent sûrement plus.

Mémoires de Frédérique Sophie Wilhelmine de Prusse, margrave de Bareith. Tome 1 · 第 14 / 21 段