Mr. Hotham partit comme il se l'étoit proposé. Pendant l'absence du roi

la reine tint quatre fois par semaine appartement à Mon-bijou. Je fus

charmée d'y voir Mr. de Katt, je me doutai bien que tant qu'il seroit à

Berlin, mon frère n'entreprendroit rien. Il vint me dire un jour, qu'il

alloit expédier une estafette au prince royal, et me demanda si je ne

voulois pas lui écrire, cette voie étant sûre. Je fus fort surprise de

cette proposition. Vous faites fort mal Mr., lui dis-je, de risquer

pareilles choses, songez aux suites fâcheuses que cette estafette peut

entraîner, si le roi en apprend quelque chose, soupçonneux comme il est,

cela peut causer beaucoup de chagrin à mon frère, et ruiner pour jamais

votre fortune. Quelque amitié que j'aie pour mon frère, je ne lui

écrirai sûrement pas par cette occasion. Il voulut encore me presser,

mais je lui tournai le dos fort altérée de ce qu'il venoit de me dire;

prévoyant bien, que cette démarche ne se faisoit que par les raisons que

je craignois depuis long-temps. Peu de jours après la Bulow et quelques

bien intentionnés vinrent m'avertir, que Katt débitoit les projets de

mon frère par toute la ville, et qu'il en avoit même parlé devant des

personnes suspectes. Enorgueilli de sa faveur il s'en vantoit hautement,

et faisoit parade d'une boëte qui renfermoit le portrait du prince royal

et le mien. Le mal étoit parvenu à son comble par cette étourderie. Je

jugeai donc à propos d'en informer la reine, afin qu'elle pût par son

autorité tirer cette boëte de ses mains et lui imposer silence. Elle fut

fort en colère du détail de ces impertinences et donna ordre à Mdme. de

Sonsfeld de faire un compliment très-désobligeant de sa part à Katt, et

de lui redemander mon portrait. Celle-ci s'acquitta le même soir de sa

commission, Katt s'excusa le mieux qu'il put, mais quelques remontrances

que pût lui faire ma gouvernante, il ne voulut jamais lui donner mon

portrait, lui disant, que mon frère lui avoit permis de le copier

d'après un original en miniature, dont elle-même lui avoit fait présent,

et qu'il lui avoit confié jusqu'à son retour. Il l'assura de sa

discrétion à l'avenir; et la pria de dire à la reine, qu'il l'a

supplioit de se tranquilliser, que tant qu'il seroit en grâce auprès du

prince royal, il tâcheroit de détourner toutes les résolutions funestes

qu'il pourroit prendre, qu'il entroit quelquefois dans son génie pour

pouvoir le ramener plus facilement, et que jusqu'à présent il n'y avoit

rien à craindre. La reine aimoit à se flatter; cette réponse dissipa

toutes ses inquiétudes pour mon frère. Mais le refus, du portrait nous

irrita si fort l'une et l'autre contre Katt, que nous ne lui parlâmes

plus.

Je fus fort surprise un matin, en m'éveillant de voir entrer la Ramen;

cette apparition me sembla la suite d'un mauvais songe. Elle me dit,

qu'elle venoit uniquement à dessein de m'ouvrir son coeur. Mdme. de

Sonsfeld voulut se retirer, mais elle la pria de rester, lui disant, que

cette affaire l'intéressoit aussi. Vous êtes triste, continua-t-elle, de

ce que la reine vous maltraite, rendez en plutôt grâces à Dieu: si vous

étiez sa favorite, le roi vous chasseroit bientôt. Pour moi je n'ai rien

à craindre de ce côté-la, j'ai su prendre mes précautions d'avance,

quand même ma faveur tomberoit, ce prince ne m'abandonneroit pas et

sauroit bien me soutenir. Je sais fort bien que vous n'ignorez aucune de

mes intrigues, je veux bien vous les avouer. Il dépend de vous d'en

avertir la reine. Si vous voulez encourir le ressentiment du roi, par

les ordres duquel j'agis, il sera informé sur l'heure des obstacles que

vous mettrez par-là à ses desseins et se portera contre vous aux

dernières extrémités. D'ailleurs vous connoissez le petit génie de la

reine, je saurai m'apercevoir dans un moment des rapports que vous lui

aurez faits de moi, je trouverai moyen de lui persuader, que tout ce que

vous aurez dit ne sont que des calomnies, et ferai retomber sur vous le

tort que vous me prétendrez faire. Elle nous avoit parlé à toutes les

deux jusqu'alors, mais s'adressant à moi, elle ajouta: vous allez

tomber, Madame, dans un grand malheur, prenez votre parti d'avance, vous

ne pourrez vous tirer de ces fâcheuses circonstances qu'en épousant le

duc de Weissenfeld. Est-ce donc une si grande affaire que de se marier?

Ce n'est qu'ici qu'on en fait tant de bruit; croyez-moi, un mari qu'on

peut gouverner est une belle chose; au reste ne vous inquiétez point de

ce que dira la reine, je la connois à fond, et je vous assure, que si le

roi la caresse et la distingue un peu devant le monde, elle se consolera

bientôt, et ne se souciera plus de rien. J'étois outrée contre cette

femme; si j'avois suivi mon premier mouvement, je l'aurois fait sortir

par les fenêtres pour lui épargner le chemin. Mais il fallut dissimuler

mon indignation. Je lui répondis que je me soumettois entièrement aux

décrets de la providence, et du reste, que je ne ferois jamais la

moindre chose sans consulter la reine et sans son aveu. Je me défis

ainsi de cette maudite visite, remplie d'horreur du procédé de cette

infâme créature. Nous déplorâmes long-temps le sort de la reine d'être

tombée en de pareilles mains.

Mais j'en reviens à Grumkow. Sa contenance étoit bien changée depuis le

départ de Mr. Hotham; un air de satisfaction régnoit sur toute sa

physionomie. Il venoit assidûment rendre ses devoirs à la reine, qui en

agissoit poliment envers lui. Un soir (le 11. d'Août, jour remarquable

de toute manière), mon esprit étant extrêmement agité et ayant été

mélancolique tout le jour, sans en avoir plus de raison que de coutume,

je finis mon jeu de bonne heure, et fus me promener avec la Bulow. Après

avoir fait quelques tours, je m'assis avec elle sur un banc à

l'extrémité du jardin. Grumkow vint m'y trouver. Nous devions faire nos

dévotions le dimanche suivant. Il étoit du nombre de ceux qui rejettent

la religion par le désir de contenter leurs passions et sans

connoissance de cause. N'étant point ferme dans ses principes, il se

faisoit quelquefois de cuisans reproches, et sentoit des remords de

conscience, qui le rendoient mélancolique, et qu'il dissipoit ensuite

par le vin et la bonne chère. Mr. Jablonski, un des chapelains du roi,

avoit passé la journée avec lui, et selon toute apparence lui avoit fait

une vive peinture de l'enfer. Il enfila d'abord un grand discours de

morale, qui me sembla dans sa bouche comme l'évangile dans celle du

diable; tombant ensuite sur d'autres matières, il me dit, qu'il avoit

été bien fâché des mauvais traîtemens que le roi m'avoit faits, aussi

bien que de ceux que mon frère enduroit. Le prince royal, continua-t-il,

devroit se prêter plus qu'il ne fait aux volontés de son père; c'est le

plus grand roi qui ait jamais existé, et qui joint toutes les vertus

civiles aux vertus morales. Je craignis que cet entretien ne le menât

plus loin, ce que je voulus éviter. Je me levai donc et marchai fort

vite, prenant le chemin de la maison. Je ne lui répondis que sur le

sujet du roi et tâchai de renchérir sur les éloges qu'il venoit de lui

donner, mais il en revint à ses moutons. Vous avez tant d'ascendant sur

l'esprit du prince royal, que vous êtes l'unique personne, Madame, qui

puisse le ramener à son devoir; c'est un charmant prince, mais qui est

mal conseillé. Si mon frère, lui répondis-je, veut suivre mes avis, il

se réglera toujours selon les volontés du roi, pourvu qu'il soit informé

de ses intentions. Il voulut me répliquer, mais plusieurs dames vinrent

nous interrompre, ce qui me tira d'un grand embarras. Le même soir la

reine étant devant sa toilette à se décoiffer, et la Bulow étant assise

à côté d'elle, ils entendirent un terrible fracas dans le cabinet

prochain. Ce cabinet superbe étoit orné en cristal de roche et autres

précieuses d'un prix infini, sans compter l'or et les pièces travaillées

avec art, qui y étoient en grand nombre. Entre les compartimens de ces

pièces curieuses il étoit garni de vases de cette ancienne porcelaine du

Japon et de la Chine d'une énorme grandeur. La reine crut d'abord que

quelques unes de ces grandes pièces étoient tombées et avoient causé ce

bruit. La Bulow y étant entrée fut fort surprise de n'y trouver rien de

dérangé. À peine en eut-elle fermé la porte et à peine en fut-elle

sortie, que le fracas recommença. Elle renouvela ses visites à trois

reprises, accompagnée d'une des femmes de la reine, trouvant toujours le

tout dans un ordre parfait. Le bruit cessa enfin dans le cabinet, mais

un autre plus affreux y succéda dans un corridor, qui séparoit les

appartemens du roi de ceux de la reine et en faisoit la communication.

Personne n'y passoit jamais que les domestiques de la chambre, et pour

cet effet il y avoit deux sentinelles aux deux bouts, qui en gardoient

l'entrée. La curieuse de savoir d'où provenoit ce bruit, ordonna à ses

femmes de l'éclairer. La peur démasqua le faux attachement de la Ramen;

elle ne voulut point suivre la reine et s'enfuit pour se cacher dans la

chambre voisine. Deux autres de ses camarades accompagnèrent cette

princesse avec la Bulow, et à peine eurent-elles ouvert la porte, que

des gémissemens affreux, redoublés par des cris qui les firent trembler

de peur, frappèrent leurs oreilles. La reine seule conserva sa fermeté.

Étant entrée dans le corridor, elle encouragea les autres à chercher ce

que ce pouvoit être. Elles trouvèrent toutes le portes fermées à

verroux; après les avoir ouvertes, elles visitèrent tout l'endroit sans

rien trouver. Les deux gardes étoient à demi-morts de frayeur. Ces gens

avoient entendu les mêmes gémissemens proche d'eux, mais sans rien voir.

La reine leur demanda, s'il étoit entré quelqu'un dans les chambres du

roi; ils l'assurèrent fort du contraire. Elle s'en retourna à son

appartement un peu altérée, et me conta cette aventure le lendemain.

Quoiqu'elle ne fût rien moins que superstitieuse, elle m'ordonna de

noter la date, pour voir ce que ce tintamarre présageroit. Je suis

persuadée que la chose étoit fort naturelle. Le hazard fit cependant que

justement ce même soir mon frère fut arrêté et qu'au retour du roi la

scène la plus douloureuse pour la reine se passa dans ce corridor.

Comme il n'y avoit point de cour ce jour là, il y eut concert à

Mon-bijou. Les amateurs de la musique avoient la permission d'y venir et

Katt n'y manquoit jamais. Après avoir long-temps accompagné du clavecin,

je passai dans une chambre prochaine où on jouoit. Katt m'y suivit, me

priant pour l'amour de Dieu de l'écouter un moment en faveur de mon

frère. Ce nom si cher m'arrêta sur-le-champ. Je suis au désespoir, me

dit-il, d'avoir encouru la disgrâce de la reine et celle de votre

Altesse royale; on leur a fait de mauvais rapports sur mon sujet; on

m'accuse de fortifier le prince royal dans le dessein qu'il a de

s'évader. Je vous proteste pour tout ce qu'il y a de plus sacré Mdme.,

que je lui ai écrit et refusé nettement de le suivre, s'il entreprenoit

de s'enfuir, et je vous réponds sur ma tête, qu'il ne fera jamais cette

démarche sans moi. Je la vois déjà branler sur vos épaules, lui

répondis-je, et si vous ne changez bientôt de conduite, je pourrois bien

la voir à vos pieds. Je ne vous nie point que la reine et moi ne soyons

très-mécontentes de vous, je n'aurois jamais cru que vous eussiez

l'étourderie de divulguer partout les desseins de mon frère, et de faire

confidence à chacun de ses secrets. Vous deviez mieux reconnoître les

bontés qu'il a pour vous, et faire plus de réflexions sur l'irrégularité

de votre procédé. Surtout Mr. il ne vous convient aucunement d'avoir mon

portrait et d'en faire ostentation. La reine vous l'a fait demander,

vous auriez dû lui obéir et le lui faire remettre. C'étoit le moyen de

réparer votre faute, et il n'y a que ce seul expédient qui puisse vous

faire obtenir votre grâce d'elle et de moi. Pour ce qui regarde le

premier article, reprit-il, je puis vous jurer, Madame, que je n'ai

parlé qu'à Mr. de Leuvener de ce qui concernoit le prince royal, ce

n'est point un personnage suspect et je ne crois pas que la reine y

trouve à redire. Ayant copié moi-même le portrait de votre Altesse

royale et celui du prince royal, je n'ai pas cru qu'il fût de

conséquence de les faire voir à quelques-uns de mes amis, d'autant plus

que je ne les ai produits que comme des pièces de mon ouvrage, mais je

vous avoue Mdme.; que la mort me seroit moins dure que de m'en défaire.

Au reste, continuat-il, j'ai beaucoup d'ennemis envieux de ma faveur

auprès du prince royal, qui ne pouvant trouver prise sur moi ont recours

aux calomnies, mais je vous le répète encore, Mdme., tant que je serai

bien auprès de ce cher prince, je l'empêcherai toujours d'accomplir ses

desseins, quoique dans le fond je ne voie pas qu'il risqueroit beaucoup.

Quel tort et quel mal pourroit-il lui arriver si on le rattrappoit.

C'est l'héritier de la couronne et personne ne seroit assez hardi pour

s'y frotter. En vérité Mr., lui dis-je, vous jouez gros jeu et je crains

fort que je ne sois que trop bon prophète. Si je perds la tête,

répondit-il, ce sera pour une belle cause, mais le prince royal ne

m'abandonnera pas. Je ne lui donnai pas le temps de m'en dire davantage

et je le quittai. Ce fut la dernière fois que je le vis, et j'étois bien

éloignée de penser que mes prédictions s'accompliroient si-tôt, n'ayant

voulu que l'intimider.

Le 15. d'Août, jour de naissance du roi, tout le monde vint féliciter la

reine, et la cour fut très-nombreuse. J'y eus encore une longue

conversation avec Grumkow. Il avoit congédié sa morale et s'étoit remis

sur le ton badin; il m'amusa beaucoup, ayant infiniment d'esprit. Il

s'étendit encore fort au long sur les éloges du roi, et voyant que

j'allois le quitter, il me dit d'un ton si expressif que j'en fus

surprise: vous verrez dans peu, Madame, à quel point je vous suis

attaché et combien je suis votre serviteur. Je lui répondis fort

obligeamment sur ce dernier article et voulus m'éloigner, mais la Bulow

s'approchant commença par se chipoter avec lui; elle s'étoit mise sur ce

pied là, et ne pouvoit le voir sans lui dire des piquanteries. Je

l'avois déjà avertie plus d'une fois de ne pas pousser trop loin la

raillerie et de ménager Grumkow, lui disant, qu'il falloit suivre

l'exemple des Indiens, qui adorent le diable afin qu'il ne leur fasse

point de mal, mais elle ne songea guère à mettre mes leçons en pratique.

La dispute qu'elle eut ce soir avec lui fut très-vive. Son antagoniste

la finit en lui disant la même chose qu'à moi: dans peu je pourrai vous

convaincre combien je suis de vos amis. Il me sembla qu'il y avoit un

sens caché sous ces paroles deux fois répétées, ce qui m'inquiéta.

La reine se fit un plaisir de me surprendre le jour suivant 16. du même

mois. Elle donna un bal à Mon-bijou à l'honneur du roi. La salle à

manger étoit décorée de devises et de lampions, et la table représentoit

un parterre. Chacun de nous trouva un présent sous son couvert. Nous

étions tous de la meilleure humeur du monde, il n'y avoit que les deux

gouvernantes, de Kamken et de Sonsfeld, la comtesse de Fink et la Bulow

qui semblassent tristes; elles ne disoient mot, se plaignant d'être

incommodées. Nous recommençâmes le bal après souper. Il y avoit plus de

six ans que je n'avois dansé; c'étoit du fruit nouveau et je m'en donnai

à gogo, sans faire beaucoup d'attention à ce qui se passoit. La Bulow me

dit plusieurs fois: il est tard, je voudrois qu'on se retirât. Eh, mon

Dieu! lui dis-je, laissez moi le plaisir de danser tout mon soûl

aujourd'hui, car je n'en aurai peut-être de long-temps. Cela se pourroit

bien, reprit-elle. Je ne fis aucune réflexion là-dessus et continuai à

me divertir. Elle revint à la charge une demi-heure après: finissez

donc, me dit-elle, d'un air fâché, vous êtes si occupée, que vous n'avez

point d'yeux. Vous êtes de si mauvaise humeur aujourd'hui, répliquai-je,

que je ne sais qu'en penser. Regardez donc la reine, et vous n'aurez

plus sujet, Mdme., de me faire des reproches. Un coup d'oeil que je

jetai de son côté, me glaça d'effroi. Je vis cette princesse plus pâle

que la mort dans un coin de la chambre, s'entretenant avec sa grande

maîtresse et Mdme. de Sonsfeld. Comme mon frère m'intéressoit plus que

toute autre chose au monde, je m'informai aussitôt, si cela le

regardoit? La Bulow haussa les épaules, en disant: je n'en sais rien. La

reine donna un moment après le bon soir et monta en carosse avec moi.

Elle ne me dit mot pendant tout le chemin, ce qui m'inquiéta à un tel

point, que je pris des palpitations de coeur terribles. Dès que je fus

retirée, je fis enrager ma gouvernante, pour savoir de quoi il

s'agissoit. Elle me répondit les larmes aux yeux, que la reine lui avoit

imposé silence. Pour le coup je crus mon frère mort, ce qui me jeta dans

un tel désespoir, que Mdme. de Sonsfeld jugea à propos de me tirer

d'erreur. Elle me conta donc, que Mdme. de Kamken avoit reçu le même

matin une estafette du roi avec des lettres pour elle et pour la reine,

que ce prince lui ordonnoit de préparer peu à peu l'esprit de cette

princesse, pour lui apprendre enfin, qu'il avoit fait arrêter le prince

royal, qui avoit tenté de s'enfuir. Le malheur de mon frère me perça le

coeur, je passai toute la nuit dans des agitations affreuses. La reine

me fit appeler de grand matin, pour me montrer la lettre du roi. La

fureur se manifestoit évidemment dans cette lettre. Voici ce qu'elle

contenoit:

«J'ai fait arrêter le coquin de Fritz; je le traiterai comme son forfait

et sa lâcheté le méritent; je ne le reconnois plus pour mon fils, il m'a

déshonoré avec toute ma maison, un tel malheureux n'est plus digne de

vivre.»

Je tombai en foiblesse après cette lecture. L'état de la reine et le

mien auroient attendri un coeur de roche. Dès qu'elle se fut un peu

remise, elle me conta l'arrestation de Katt, dont je ferai ici un détail

circonstancié, tel que nous l'avons appris depuis.

Mr. de Grumkow avoit été informé dès le 15. de la catastrophe de mon

frère; il n'avoit pu en cacher sa joie et en avoit fait confidence à

plusieurs de ses amis. Mr. de Leuvener qui avoit des espions autour de

lui, en fut averti. Il écrivit sur-le-champ à Katt, et lui conseilla de

partir au plutôt, puisqu'infailliblement il alloit être arrêté. Katt

profita de l'avis et demanda permission au Maréchal de Natzmar, qui

commandoit son corps, d'oser aller à Friderichsfelde, rendre ses devoirs

au Margrave Albert; ce qui lui fut accordé. Il avoit fait faire une

selle, dans laquelle il pouvoit enfermer de l'argent et des papiers. Par

malheur pour lui cette selle n'étant point faite; il fut contraint de

l'attendre. Il employa cependant bien son temps, car il brûla ses

papiers. Son cheval étant enfin sellé, il alloit monter dessus, lorsque

le Maréchal arriva, accompagné de ses gardes, qui lui demanda son épée

l'arrêtant de la part du roi. Katt la lui remit sans changer de couleur

et fut aussitôt mené en prison. On mit le scellé sur tous ses effets, en

présence du Maréchal, qui paroissoit plus altéré que son prisonnier. Il

avoit tardé plus de trois heures à exécuter les ordres du roi, pour

donner le temps à Katt de s'échapper, et fut très-fâché de le trouver

encore là.

J'en reviens à la reine. Elle me demanda, si mon frère ne m'avoit jamais

parlé de son dessein. Je lui fis alors un récit de toutes les

particularités, que je savois sur ce sujet, m'excusant de les lui avoir

cachées, par la crainte que j'avois eue de la commettre, si le cas

venoit à exister; je lui avouai de plus, que les assurances que Katt

m'avoit faites, m'avoient jetée dans une sécurité parfaite, ne m'étant

attendue à rien moins qu'à ce que je venois d'appendre. Mais, me

dit-elle, ne savez-vous rien de nos lettres. J'en ai parlé souvent à mon

frère et il m'a assuré qu'il les avoit brûlées. Je connois trop bien

votre frère, reprit-elle, et je parierois qu'elles sont parmi les effets

de Katt. Si cela est, nous sommes perdues. La reine devina juste; nous

apprîmes le lendemain qu'il y avoit plusieurs cassettes de mon frère

chez Katt, où on avoit mis le scellé. Cette nouvelle nous fit frémir.

Après avoir bien ruminé, elle eut encore recours au Maréchal Natzmar,

qui lui avoit rendu service dans un cas pareil, comme je l'ai rapporté

ci-devant. Elle envoya aussitôt chercher son aumônier, nommé Reinbeck,

pour le charger de persuader au Maréchal de lui faire remettre la

cassette qui contenoit les lettres. Reinbeck étant malade, se fit

excuser, ce qui augmenta ses inquiétudes. Un cas fortuit y suppléa.

La comtesse de Fink vint le matin suivant chez moi. Je fus surprise de

l'altération qui paroîssoit sur son visage. Après avoir fait retirer

tout le monde, hors Mdme. de Sonsfeld, elle me dit qu'elle étoit la plus

malheureuse personne du monde et qu'elle venoit me confier ces peines.

Jugez Madame, me dit-elle, de mon embarras. Je trouvai hier au soir, en

rentrant chez moi, une caisse scellée et adressée à la reine, qu'on

avoit remise à mes domestiques, avec le billet que voici. Elle me le

donna, il n'y avoit que ces mots:

"Ayez la bonté, Madame de remettre cette cassette à la reine, elle

renferme les lettres qu'elle et la princesse ont écrites au prince

royal."

Je n'ai pu comprendre, continua-t-elle, qui peut m'avoir joué ce tour,

car ceux qui la portoient étoient masqués. Cependant je ne sais qu'elle

résolution prendre; je sens, qu'en envoyant ce fatal dépôt au roi je

perds la reine et au contraire, si je le rends à cette princesse, j'en

serai la victime. L'une et l'autre de ces extrémités sont si fâcheuses

pour moi, que je ne sais à quoi me déterminer. Nous lui parlâmes si

fortement et la pressâmes tant que nous lui persuadâmes d'en parler à la

reine, lui démontrant, qu'elle ne risquoit rien en prenant ce parti,

puisque le paquet lui étoit adressé.

Nous nous rendîmes toutes trois chez cette princesse. La joie qu'elle

eut de cette bonne nouvelle, mit quelque trêve à sa douleur, mais elle

ne fut pas longue. Les réflexions suivirent bientôt; voici comme nous

raisonnions. De quelle façon transporter cette cassette secrètement au

château sans qu'on s'en apperçoive, y ayant des espions partout? Quand

même cela se pourroit, n'est-il pas à craindre que Katt n'en fasse

mention, lorsqu'il sera interrogé? Que deviendra alors la comtesse Fink,

elle se trouvera innocemment impliquée dans cette mauvaise affaire, sans

avoir comment s'en tirer. Si cette dernière en agit sans détours et la

livre publiquement à la reine, le roi en sera informé sur-le-champ et

forcera cette princesse à devenir elle-même l'instrument de son malheur

en lui remettant ses lettres. Le cas étoit délicat, il y avoit des

précipices de tout côté. Enfin, après avoir bien pesé le pour et le

contre, on choisit le dernier de ces partis, comme le moins périlleux,

dans l'espérance, de trouver encore quelqu'expédient pour nous rendre

maîtres des papiers. Le porte-feuille, car c'en étoit un fut donc porté

dans l'appartement de la reine, qui le serra aussitôt en présence de ses

domestiques et de la Ramen. Nos conférences recommencèrent l'après-midi.

La reine étoit d'avis de brûler les lettres et de dire simplement au

roi, que n'étant pas d'importance, elle n'avoit pas cru mal faire. Son

avis fut hautement rejeté de nous autres, l'un vouloit ceci, l'autre

vouloit cela; tout le jour se passa de cette façon sans rien conclure.

Dès que je fus retirée, je dis à Mdme. de Sonsfeld, que j'avois trouvé

un expédient infaillible, mais qui deviendroit très-dangereux, si la

reine le confioit à la Ramen. Je lui fis comprendre, que si on pouvoit

venir à bout de lever le scellé sans le rompre, il n'y auroit rien de si

facile que de limer le cadenas, qui fermoit le porte-feuille, qu'on en

pourroit alors tirer commodément les lettres et en écrire d'autres, pour

les remettre en place. Ma gouvernante approuva fort mon idée, et nous

convînmes de la proposer, conjointement avec la comtesse de Fink, à la

reine et d'exiger sa parole d'honneur de n'en point parler.

Dès le jour suivant nous suivîmes ce projet comme nous nous en étions

donné le mot. Nous parlâmes chacune d'une façon si intelligible, sans

pourtant nommer personne, que la reine remarqua, que nous apostrophions

la Ramen. Mais son foible pour cette créature fut cause, qu'elle ne fit

point semblant de nous comprendre; elle nous promit cependant un secret

éternel et nous tint parole cette fois-là. Nous exécutâmes dès

l'après-midi notre entreprise. La reine se défit de ses dames et de ses

domestiques, je restai seule auprès d'elle. Nous trouvâmes d'abord un

terrible obstacle; le porte-feuille étoit si pesant, que ni la reine ni

moi ne pouvions le transporter, ce qui l'obligea de se confier à un de

ses valets de chambre, vieux et fidèle domestique, d'une discrétion et

d'une probité à toute épreuve. J'essayai pendant long-temps de lever le

cachet, l'impossibilité que j'y trouvai me fit trembler. Ce valet de

chambre, nommé Bock, ayant examiné les armes qui étoient celles de Katt,

me dit avec beaucoup de joie: eh mon Dieu, Madame, j'ai un cachet tout

pareil sur moi; il y a plus de quatre semaines que je l'ai trouvé dans

le jardin à Mon-bijou, je l'ai toujours porté depuis ce temps, pour

tâcher d'apprendre à qui il appartenoit. Ayant confronté ces deux

cachets, nous les trouvâmes égaux et conclûmes qu'ils appartenoient à

Katt. Ayant donc rompu les cordes et le cadenas, nous en vînmes à la

visite des lettres. Il est temps à présent que je m'étende un peu

là-dessus.

Mémoires de Frédérique Sophie Wilhelmine de Prusse, margrave de Bareith. Tome 1 · 第 13 / 21 段