Mr. Hotham cependant avoit presque tous les jours des conférences

secrètes avec le roi. La conclusion du double mariage ne s'accrochoit

qu'à une condition que le roi d'Angleterre exigeoit de celui de Prusse,

qui étoit, de lui sacrifier Grumkow. Le ministre anglois lui représenta,

que cet homme, entièrement dans les intérêts de la cour de Vienne, étoit

seul cause des brouilleries entre les deux maisons, qu'il trahissoit les

secrets de l'état et que de concert avec un nommé Reichenbach, résident

du roi d'Angleterre, il y faisoit les plus infâmes intrigues. Le

chevalier ajouta, qu'on avoit intercepté de ses lettres à ce même

Reichenbach, et qu'il étoit prêt à prouver ce qu'il venoit d'avancer, en

les montrant au roi. Il continuoit toujours de presser le prince sur la

conclusion du double mariage, l'assurant, que le roi son maître seroit

satisfait, des fiançailles de mon frère et laisseroit entièrement la

liberté au roi de fixer le temps de ses noces. Il fit plus, en offrant

au roi de donner cent 1000 liv. sterl. de dot à la princesse

d'Angleterre, il n'en exigea aucune pour moi. Le prince fut ébranlé par

tant d'offres avantageuses; il lui répondit, qu'il ne balanceroit point

à abandonner Grumkow, si on le pouvoit convaincre par ses écritures des

détestables menées dont on l'accusoit, qu'il acceptoit avec plaisir

l'alliance du prince de Galles, et qu'il penseroit aux propositions

qu'il venoit de lui faire pour le mariage de mon frère. Quelques jours

après il déclara à Mr. Hotham, qu'il consentoit aussi à ce dernier

article, à condition néanmoins que mon frère seroit nommé Statthaltre de

l'électorat d'Hannovre et y seroit entretenu aux dépens du roi

d'Angleterre jusqu'à ce qu'il devînt par sa mort héritier du royaume de

Prusse. Ce ministre lui répondit, qu'il en écriroit à sa cour; mais

qu'il n'osoit le flatter d'obtenir cette prétention.

Il recevoit toutes les postes des lettres du prince de Galles; j'en vis

plusieurs qu'il avoit envoyées à la reine. Je vous conjure, mon cher

Hotham, lui disoit-il, faites bientôt une fin de mon mariage; je suis

amoureux comme un fou, et mon impatience est sans égale. Je trouvai ces

sentimens bien romanesques, il ne m'avoit jamais vue, et ne me

connoissoit que de réputation, aussi n'en fis je que rire.

La reine accoucha le 23. d'un prince qui fut nommé Auguste Ferdinand, et

eut la famille de Bronswic pour parrains et marraines.

Il sembloit cependant que les insinuations du chevalier Hotham eussent

fait impression sur le roi. Il ne parloit quasi plus à Grumkow et

affectoit d'en dire du mal devant des gens qu'il connoissoit pour être

de ses amis.

Ce prince partit le 30. pour aller au camp de Mulberg, où le roi de

Pologne l'avoit invité. Toute l'armée saxonne étoit rassemblée dans cet

endroit, elle y fit les évolutions et les manoeuvres décrites par le

fameux chevalier Follard. Les uniformes, les livrées et les équipages

étoient d'une magnificence achevée; les tables au nombre de 100

somptueusement servies, et l'on trouva que ce camp surpassoit de

beaucoup celui de drap-d'or sous Louis XIV.

Mon frère vint prendre congé de moi le soir avant son départ, il étoit

encore habillé à la françoise, ce qui me parut de mauvais augure; je ne

me trompai pas. Je viens vous dire adieu, me dit-il, non sans une peine

extrême, ne comptant pas vous revoir de long-temps. Je n'ai que différé

le dessein que j'avois de me mettre à l'abri de la colère du roi; je ne

l'ai jamais perdu de vue. Vos instances m'ont empêché la dernière fois

que je partis pour Dresde d'exécuter mon projet, mais je ne dois plus

temporiser, mon sort empire de jour en jour, et si je perds cette

occasion, je n'en trouverai peut-être de long-temps d'aussi favorable.

Rendez-vous donc à mes désirs, et ne vous opposez plus à ma résolution,

puisque vous y perdriez vos peines. Nous restâmes stupéfiées, Mdme. de

Sonsfeld et moi. Je ne voulus pas d'abord lui rompre en visière et lui

demandai, de quelle façon il vouloit conduire son évasion. Je trouvai

son plan si chimérique que je l'en fis convenir. Ma gouvernante lui

allégua de son côté, qu'il ruinoit entièrement par cette démarche les

bonnes intentions du roi d'Angleterre; qu'avant que de rien entreprendre

il falloit attendre la fin de la négociation du chevalier Hotham; que si

elle se rompoit, il auroit toujours la liberté d'en venir au dernières

extrémités, et que si au contraire elle réussissoit, son sort ne pouvoit

qu'en devenir meilleur. Toutes ces bonnes raisons le déterminèrent enfin

à m'engager sa parole d'honneur de ne rien tenter. Nous nous séparâmes

très-contents l'un de l'autre.

Dès que le roi fut à Mulberg, on s'appliqua à rompre toutes les mesures

de Mr. Hotham. Il avoit fait informer la reine par Mlle. de Bulow de

tout ce qui s'étoit passé dans les conférences qu'il avoit eues avec le

roi. Cette princesse eut la faiblesse de le redire à la Ramen, et

celle-ci ne manqua pas d'en avertir Grumkow, qui sut profiter de ces

éclaircissemens. Il fit insinuer par ces créatures au roi, que toutes

les avances d'Angleterre n'étoient qu'un jeu joué, pour éloigner de lui

tous ceux qui lui étoient fidèles; que cette cour ne tendoit qu'à mettre

mon frère sur le trône, et à s'emparer du gouvernement par le moyen de

la princesse d'Angleterre qu'il devoit épouser; que craignant la

vigilance des véritables serviteurs du roi, elle tâcheroit de les

éloigner peu à peu pour ôter tout obstacle à ses desseins; que pour y

parvenir on accorderoit tout ce que le roi avoit demandé; que ce prince

ne pouvoit détourner ce grand coup qu'en refusant constamment de donner

les mains au mariage de mon frère, et en faisant naître des difficultés

capables de rompre cette négociation, sans se brouiller totalement. Ces

mêmes choses furent dites au roi par tant de gens différens, qui n'y

sembloient être intéressés que par attachement pour lui, qu'elles lui

firent enfin impression. On lui conseilla néanmoins de dissimuler encore

et d'attendre les réponses d'Angleterre avant que de lever le masque.

Ces détestables avis le rendirent furieux contre mon frère. Son esprit

soupçonneux et méfiant ne lui permettant pas d'approfondir la vérité, il

se ressouvenoit des rudes attaques qu'on avoit déjà faites à Grumkow, et

dont ce dernier s'étoit toujours tiré aux dépens de ses accusateurs; ces

pensées le confirmèrent dans le sentiment qu'il avait de l'innocence de

ce favori.

Il retourna à Berlin dans ces dispositions. Les caresses de la reine,

qu'il chérissoit dans le fond au suprême degré, jointes à un certain

tendre qu'il conservoit pour sa famille, l'inquiétoient à un point que

ne pouvant plus se taire, il ouvrit son coeur à Mr. de Leuvener,

ministre de Danemarc, très-honnête homme, qui avoit infiniment d'esprit

et qu'il estimoit beaucoup. Mr. de Leuvener, qui étoit au fait des

manigances de Grumkow et de Sekendorff, prit non seulement le parti du

chevalier Hotham, mais informa encore le roi de plusieurs

particularités, capables de lever ses doutes. Il démontra si bien ce

qu'il avoit avancé, que ce prince, convaincu par son discours, lui

promit d'éloigner son favori dès que mon mariage seroit rendu public, un

reste de soupçon l'empêchant de faire ce sacrifice avant qu'on lui eût

accordé ce qu'il exigeoit sur ce point. Le chevalier Hotham, instruit

par Mr. de Leuvener de cette conversation, n'en fut point satisfait. Il

lui montra ses instructions et lui dit, que le roi, son maître, ne

signeroit aucun des articles stipulés avant qu'il ne reçût la

satisfaction qu'il demandoit. On eut beau lui représenter d'en écrire à

sa cour, pour obtenir qu'on se relachât sur cet article, il n'en voulut

rien faire, persuadé que l'honneur de sa nation y étoit intéressé.

Le roi étant retourné à Potsdam, la reine tint appartement à Mon-bijou.

Mr. Hotham n'y vint point par politique. Grumkow y joua un triste

personnage, il étoit pâle comme la mort et sembloit un excommunié,

n'osant quasi lever les yeux de terre. Il s'étoit retiré dans un petit

coin de la salle, où ni la reine ni personne ne lui parloient. Les

reflexions que je fis, le voyant ainsi humilié, sur la vicissitude de

toutes les choses humaines, m'inspirèrent de la compassion pour son

malheur. Je ne voulus point y insulter, je lui adressai la parole et lui

fis les mêmes politesses qu'à l'ordinaire. Mr. de Leuvener m'en fit des

reproches, ajoutant, que l'envoyé d'Angleterre seroit très-piqué, s'il

apprenoit que j'en avois agi ainsi avec l'ennemi mortel de son roi et de

sa cour. Je n'ai rien à démêler jusqu'à présent, lui répondis-je, avec

le chevalier Hotham ni avec sa cour, et n'ai pas besoin de régler ma

conduite selon ses idées. J'ai pitié de tous les malheureux. Grumkow m'a

donné de violens chagrins, mais j'ai le coeur trop bon pour lui

témoigner le moindre ressentiment dans un temps où je le vois accablé et

prêt à succomber. D'ailleurs Mr. je trouve que c'est une mauvaise

politique que de mépriser son ennemi, lorsqu'on croit qu'on n'en a rien

à craindre; il pourroit bien encore se tirer de ce mauvais pas et

redevenir plus redoutable que jamais; pour ma part je ne lui souhaite

d'autre punition que celle, de n'être plus en état de faire du mal.

Leuvener m'a dit depuis, qu'il s'étoit bien souvent ressouvenu de cette

conversation, dans laquelle je n'avois que trop bien prévu ce qui arriva

peu à près.

Le roi revint à Berlin. Je retrouvai mon frère plus désespéré que

jamais. Le colonel de Rocho qui ne le quittoit guère, fit avertir la

reine, qu'il méditoit de s'enfuir, qu'il en parloit souvent dans l'excès

de ses emportemens et qu'il prenoit certaines mesures qui lui faisoient

tout craindre; il la fit cependant assurer, qu'il épieroit si bien les

démarches de mon frère, qu'il romproit tous les projets qu'il pourroit

faire. Ce procédé de Mr. de Rocho étoit très-louable, mais son petit

génie lui fit commettre des fautes très-grossières. Il se trouvoit dans

un cas fort épineux; en s'opposant aux volontés de mon frère il

s'attiroit sa haine, et en le laissant s'enfuir, il encouroit la

disgrâce du roi et risquoit peut-être sa tête. Ces réflexions

l'intimidèrent si fort, qu'il en alla faire ses plaintes de maison en

maison par toute la ville de Berlin, et que son secret devint bientôt

celui de la fable. On peut bien juger que la clique autrichienne ne

l'ignora pas. La reine au désespoir de ce que Rocho venoit de lui

apprendre, m'en parla sachant que je connoissois parfaitement l'humeur

de mon frère. Elle me demanda conseil sur ce qu'elle avoit à faire. Je

n'osai lui dire sincèrement l'état des choses, craignant sa foiblesse

pour la Ramen, qui auroit pu perdre mon frère. Je lui avouois, qu'il

tomboit dans une mélancolie affreuse, qu'il avoit des momens de rage,

qui m'avoient souvent effrayée, qu'il lui cachoit l'horreur de sa

situation, ne voulant point l'inquiéter, mais que je ne croyois point

qu'il seroit capable d'en venir aux extrémités qu'elle appréhendoit. Je

lui fis concevoir, qu'on disoit des choses dans l'excès du désespoir,

qu'on n'exécutoit point quand on rentroit dans son sang froid, et tâchai

de faire mon possible pour lui ôter ces idées.

Les réponses d'Angleterre arrivèrent dans ces entrefaites. Elles furent

telles que le roi pouvoit les désirer, on lui accordoit absolument tout

ce qu'il avoit demandé, mais toujours à condition d'éloigner Grumkow

avant que de rien conclure. Mr. Hotham avoit reçu des lettres originales

interceptées de ce ministre. Il le fit savoir au roi, auquel il demanda

une audience secrète. Sekendorff, qui avoit des mouches partout, en fut

d'abord informé. Il sut prévenir Mr. Hotham et parla le premier à ce

prince. Il commença par lui détailler les soins que l'Empereur s'étoit

donnés pour gagner son amitié, lui fit valoir la complaisance qu'il

avoit eue de lui accorder la liberté des enrôlemens dans ses états, la

garantie qu'il lui avoit donnée des duchés de Juliers et de Bergue,

ajoutant, qu'il étoit bien dur pour l'Empereur, de voir que malgré

toutes ces avances il l'abandonnoit pour prendre le parti de ses

ennemis. Je suis honnête homme, poursuivit-il, votre Majesté m'a reconnu

toujours pour tel, je vous suis personnellement attaché et me vois

forcé, par l'excès du dévouement que j'ai pour vous, de me mêler dans

une affaire bien délicate, mais l'état dans lequel je vous vois me fait

frémir; arrive ce qui en pourra, j'aurai la consolation d'avoir fait mon

devoir en vous avertissant de ce qui se passe. Le prince royal fait des

trames secrètes avec l'Angleterre. Voici des lettres que je viens de

recevoir de notre ministre à cette cour, en voici d'autres de l'envoyé

de Cassel et de quelques uns de mes amis. La reine d'Angleterre a eu

l'imprudence de confier à plusieurs personnes les lettres que le prince

royal lui a écrites; elles contiennent des promesses de mariage dans

toutes les formes, ce qui s'est fait à l'insu de votre Majesté, outre

cela il court un bruit sourd en ville, qu'il a dessein de s'évader; ces

circonstances jointes ensemble, me paroissent suspectes. Grumkow a reçu

des nouvelles plus détaillées sur ce sujet, qu'il pourra lui faire voir.

Au reste, Sire, si le mariage de la princesse, votre fille, vous tient

si fort à coeur, j'ai ordre de ma cour de vous offrir d'y travailler; je

ne désespère point d'en venir à bout. Celui du prince royal me paroit

trop dangereux pour que vous puissiez y consentir; songez, Sire, combien

d'inconveniens il entraîne après lui: vous aurez une belle-fille, vaine

et glorieuse, qui remplira votre cour d'intrigues, les revenus de votre

royaume ne suffiront point à ses dépenses, et qui sait si enfin elle ne

parviendra pas à vous dépouiller de votre autorité. Je m'emporte, Sire,

mais pardonnez-moi en faveur de mon zèle, c'est Sekendorff et non le

ministre de l'Empereur qui vous parle. L'Angleterre en agit avec vous

comme on feroit avec un enfant, elle vous leurre avec un morceau de

sucre, et semble dire: je vous le donnerai si vous m'obéissez, et si

vous chassez Grumkow. Quelle tache pour la gloire de votre Majesté, si

elle donne dans un aussi grossier panneau, et quel compte ses serviteurs

fidèles pourront-ils faire sur elle, s'ils se voient sans cesse le jouet

des puissances étrangères. Il poussa son hypocrisie jusqu'à pleurer et

joua si bien la comédie, que son discours porta coup. Le roi resta

rêveur et inquiet, ne lui répondit pas grand'chose et le quitta peu

après. Il fut d'une humeur épouvantable le reste du jour. Le lendemain

14. de Juillet de chevalier Hotham eut audience à son tour. Après avoir

assuré le roi, que sa cour lui accordoit entièrement tout ce qu'il avoit

souhaité, il lui remit des lettres de Grumkow, ajoutant, qu'il ne

doutoit point que le roi ne l'abandonnât dès qu'il en auroit fait la

lecture; qu'à la vérité l'une étoit en chiffres, mais qu'on avoit trouvé

des gens assez habiles pour la déchiffrer. Le roi les prit d'un air

furieux, les jeta au nez de Mr. Hotham et leva la jambe comme pour lui

donner un coup de pied. Il se ravisa pourtant et sortit de la chambre

sans lui rien dire, jetant la porte après lui avec emportement. Le

ministre anglois se retira aussi furieux que le roi. Dès qu'il fut chez

lui, il fit appeler ceux de Danemarc et de Hollande, auxquels il conta

ce qui venoit de se passer. Son génie anglois parut dans cette

circonstance, il dit à ces Mrs., que si le roi étoit resté un moment de

plus, il lui auroit manqué de respect et se seroit donné satisfaction.

Il les intéressa à sa cause, qui devenoit celle de toutes les têtes

couronnées. Son caractère de ministre ayant été violé par cette insulte,

il leur déclara, que sa négociation étant finie, il prétendoit partir le

jour suivant de grand matin. La reine fut informée de cette fâcheuse

aventure par un billet de Mr. Hotham à Mlle. de Bulow; on peut aisément

juger de sa douleur. Le roi de son côté en avoit un cuisant repentir. Au

désespoir de son emportement, il eut recours au ministres de Danemarc et

de Hollande et les pria de faire son racommodement avec celui

d'Angleterre, il les chargea de faire des excuses à ce dernier de la

faute qu'il venoit de commettre, les assurant, que s'il vouloit rester,

il tâcheroit de la lui faire oublier en ne lui donnant que des sujets de

satisfaction. Tout le jour se passa en allées et venues, sans pouvoir

rien obtenir de Mr. Hotham, qui resta inébranlable sur son départ. La

mauvaise humeur du roi retomba sur la reine. Il lui dit d'un ton

moqueur, que toute la négociation étant rompue, il avoit résolu de me

faire Coadjutrice à Herford. Pour cet effet il écrivit sur-le-champ à la

Margrave Philippe, abbesse de cette abbaye, pour la prier d'y consentir;

on peut bien croire qu'elle ne fit aucune difficulté à s'y prêter. Je

crois que ce fut une feinte de ce prince, pour faire agir la reine

auprès de Mr. Hotham. Son inquiétude s'augmentant à mesure que le jour

se passoit, il donna enfin commission aux ministres susmentionnés, de

lui offrir une réparation en forme en leur présence. Mr. de Leuvener en

avertit mon frère et le conjura d'écrire un billet au ministre anglois,

pour lui persuader d'accepter cet expédient. Mon frère l'ayant dit à la

reine et celle-ci y ayant consenti, lui écrivit ce qui suit.

Monsieur!

Ayant appris par Mr. de Leuvener les dernières intentions du roi, mon

père, je ne doute pas que vous ne vous rendiez à ses désirs. Songez Mr.,

que mon bonheur et celui de ma soeur dépendent de la résolution que vous

prendrez, et que votre réponse fera l'union ou la désunion éternelle des

deux maisons. Je me flatte qu'elle sera favorable et que vous vous

rendrez à mes instances. Je n'oublierai jamais un tel service, que je

reconnoîtrai toute ma vie par l'estime la plus parfaite etc.

Cette lettre fut rendue par Katt à Mr. Hotham; en voici la réponse.

Monseigneur!

Mr. de Katt vient de me rendre la lettre de votre Altesse royale. Je

suis pénétré de reconnoissance de la confiance qu'elle m'y témoigne.

S'il ne s'agissoit que de ma propre cause, je tenterois même jusqu'à

l'impossible, pour lui prouver mon respect par ma déférence à ses

ordres, mais l'affront que je viens de recevoir, regardant le roi, mon

maître, je ne puis me rendre aux désirs de votre Altesse royale. Je

tâcherai de donner la meilleure tournure que je puisse à cette affaire,

et quoiqu'elle interrompe les négociations, j'espère pourtant qu'elle ne

les rompra pas tout-à-fait. Je suis etc.

La lecture de cette lettre fut un coup de foudre pour la reine et pour

moi. J'avois dans ce temps aussi peu d'inclination pour mon mariage avec

le prince de Galles que ci-devant, mais le Margrave de Schwed, le duc de

Weissenfeld, les coups et les injures m'étoient trop récents pour ne pas

souhaiter d'en être à l'abri, et j'étois persuadée, que mon sort ne

pouvoit être aussi mauvais en Angleterre qu'il alloit le devenir à

Berlin, où je ne voyois que des abîmes de tout côté. Mon frère parut peu

sensible à ce revers, il hocha la tête et me dit: faites-vous abbesse,

vous aurez un établissement. Je ne comprends pas pourquoi la reine se

chagrine, le malheur n'est pas bien grand. Je suis las de toutes ces

manigances, mon parti est pris. Je n'ai rien à me reprocher envers vous,

j'ai tout tenté pour votre mariage, tirez-vous d'affaire comme vous

pourrez, il est temps que je pense à moi, j'ai assez souffert, ne me

rabattez plus les oreilles par des prières et des larmes, elles seroient

inutiles et ne me touchent plus. Tout cela dit d'un ton piqué me perça

le coeur. Son esprit étoit si aigri depuis quelque temps, et il menoit

une vie si libertine, que les bons sentimens qu'il avoit eus, en

sembloient étouffés. Je tâchai de l'appaiser et de lui faire entendre

raison. Ses réponses brusques et dédaigneuses me fâchèrent enfin à mon

tour, j'y répondis par quelques piquanteries qui m'en attirèrent de plus

fortes, ce qui m'obligea de me taire, espérant de pouvoir me raccommoder

avec lui, quand son emportement seroit passé.

Il devoit partir le lendemain de grand matin avec le roi pour aller à

Anspach. Il falloit absolument faire ma paix encore le soir-là. Je

l'aimois trop pour me séparer brouillée d'avec lui, et je voulois

prévenir encore s'il étoit possible, en lui faisant des avances, le coup

qu'il méditoit. Il reçut avec beaucoup de froideur toutes les choses

tendres et obligeantes que je lui dis, et comme je le pressois de me

donner sa parole, qu'il n'entreprendroit rien, j'ai fait beaucoup de

réflexions, me dit-il, qui m'ont fait changer de sentiment, je ne pense

point à m'évader et reviendrai sûrement ici. Je ne pus lui répliquer et

n'eus le temps que de l'embrasser. Le roi étant entré, il me dit tout

bas: je viendrai encore chez vous ce soir. Ce peu de mots ranimèrent mes

espérances. Ayant pris congé du roi et nous étant retirés, j'attendis

inutilement mon frère. Il m'envoya enfin à minuit son valet de chambre,

avec un billet qui ne contenoit que des excuses et des assurances

d'amitié. Ce valet de chambre avoit servi mon frère depuis qu'il étoit

au monde, il avoit de l'esprit et sa fidélité avoit été à toute épreuve.

Par malheur il devint amoureux d'une des femmes de chambre de la reine

et l'épousa. Cette femme, gagnée par la Ramen, tiroit de son mari tous

les secrets de mon frère, qu'elle rapportoit à cette mégère, qui les

faisoit savoir au roi. Nous ne fûmes éclaircis de ces choses que depuis.

Cependant ce prince partit, comme je viens de le dire, le jour suivant

15. de Juillet. L'agitation de mon esprit ne me permit pas de dormir. Je

passai la nuit à m'entretenir avec Mdme. de Sonsfeld. Nous fondions en

larmes, ne prévoyant que trop ce qui alloit arriver. Il fallut pourtant

me contraindre devant la reine. Cette princesse ne fit aucune attention

à mon contenance, étant occupée à lire les lettres qu'on avoit

interceptées de Grumkow, et que Mr. Hotham lui avoit fait remettre. Il y

en avoit six ou sept, toutes datées du mois de Février, dans le temps

que la reine avoit eu cette dangereuse maladie dont j'ai fait mention.

En voici à peu près le contenu.

«On fait beaucoup de bruit ici de l'indisposition de la reine, qu'on dit

être à l'extrémité. Faites savoir à la cour, qu'elle se porte comme un

poisson dans l'eau,[1] son mal n'est qu'une feinte pour attendrir le

roi, son frère. J'ai déjà aposté deux de mes émissaires[2] pour animer

le Gros[3] contre son fils. Continuez de me mander tout ce que vous

apprendrez de ses intrigues avec la reine d'Angleterre.»

[Note 1: Ce sont les véritables expressions de cette lettre.]

[Note 2: C'étoient des valets de chambres et souvent moins.]

[Note 3: C'étoit le roi.]

Dans une autre il y avoit:

«J'ai donné le mot à l'ami (Sekendorff), pour qu'il informe le Gros des

correspondances de son fils en Angleterre. Écrivez-moi une lettre sur ce

sujet que je puisse montrer, et tâchez de la tourner de façon que les

soupçons qu'on en prendra, nous fassent plutôt parvenir à nos fins. Ne

craignez rien, je saurai vous soutenir et empêcherai bien qu'on découvre

nos menées, car le coeur du Gros est dans mes mains, j'en fais ce que je

veux.»

Voici ce que contenoient celles datées du mois de Mars:

«Que je suis surpris, mon cher Reichenbach, des démarches de

l'Angleterre et surtout de celles du prince de Galles. Que

prétendent-ils avec cette ambassade de Mr. Hotham? et quel empressement

pour épouser une princesse plus laide que le diable, couperosée,

dégoûtante et stupide. Je m'étonne que ce prince, qui peut avoir le

choix de tout ce qu'il y a de parfait, s'adresse à une pareille magotte.

Son sort me fait pitié, on devroit bien l'en avertir, je vous en laisse

le soin.»

Les autres lettres étoient écrites dans le même style. Le caractère de

l'auteur se manifeste assez par celles que je viens de mettre ici, il se

fera connoître de plus en plus dans la suite de cet ouvrage.

Mémoires de Frédérique Sophie Wilhelmine de Prusse, margrave de Bareith. Tome 1 · 第 12 / 21 段