fus informée le soir même de toutes ces circonstances par un billet que
la Margrave me fit tenir secrètement, me priant, d'en informer la reine.
J'étois remplie d'admiration et de reconnoissance d'un procédé si
généreux. Je lui exprimai ces sentimens dans la réponse que je fis à son
billet, et je n'oublierai jamais les obligations que je lui ai.
Cependant les agitations continuelles de mon esprit rejaillissoient sur
mon corps, je maigrissois à vue d'oeil. L'on a vu ci-devant, que j'étois
fort replète, j'étois si fort diminuée, que ma taille n'avoit qu'une
demi-aune de contour. Je n'avois point encore paru devant le roi, la
reine ne voulant pas m'exposer à être traitée comme mon frère. Celui-ci
étoit dans un désespoir inconcevable. Ses peines m'étoient plus
sensibles que les miennes, et je me serois sacrifiée volontiers pour
l'en délivrer. J'allois toutes les après-midis chez la reine aux heures
que le roi étoit occupé ailleurs. Elle avoit fait pratiquer un
labyrinthe dans sa chambre, qui ne consistoit qu'en paravents, rangés de
manière que je pouvois éviter le roi, en cas qu'il entrât fortuitement,
sans en être apperçue. La méchante Ramen, qui ne dormoit non plus que le
diable, voulut se donner la comédie à mes dépens, et dérangea cet asyle
sans que j'y prisse garde. Le roi vint nous surprendre; je voulus me
sauver, mais je me trouvai malheureusement embarrassée parmi ces maudits
paravents, dont plusieurs se renversèrent, ce qui m'empêcha de sortir.
Ce prince, m'ayant vue, étoit à mes trousses et tâchoit de me saisir,
pour me battre. Ne pouvant plus l'éviter, je me jetai derrière ma
gouvernante. Le roi la poussa tant et tant, qu'elle se vit obligée de
reculer, mais l'ayant recognée contre la cheminée, il fallut s'arrêter;
j'étois toujours derrière de Mdme. de Sonsfeld et me trouvai entre le
feu et les coups. Il appuya sa tête sur l'épaule de cette dernière,
m'accablant d'injures et s'efforçant de m'attraper par la coiffure;
j'étois à terre à demi grillée. Cette scène auroit pris une fin
tragique, si elle avoit continué, mes habits commençoient déjà à brûler.
Le roi fatigué de crier et de se démener, y mit fin et s'en alla. Mdme.
de Sonsfeld, quoique effrayée montra sa fermeté dans cette occasion,
elle resta tout le temps plantée devant moi, comme un piquet, regardant
fixement ce prince. Le roi fut plus furieux le jour suivant qu'il ne
l'avoit encore été. La pauvre reine fut traitée de Turc à More; il la
menaça de nous rouer de coups, mon frère et moi, en sa présence, et de
m'envoyer incessamment à Spandau. Elle avoit encore différé de lui
parler du prince de Bareith, dans l'espérance de pouvoir l'appaiser.
Mais voyant que la colère de ce prince étoit à son plus haut période,
elle ne balança plus à suivre les avis du Maréchal de Borck. «Soyons
raisonnables tous deux, lui dit-elle, je consens que vous rompiez le
mariage de ma fille avec le prince de Galles, puisque vous dites, que
votre tranquillité en dépend, mais en revanche ne me parlez plus des
partis odieux que vous voulez lui donner. Cherchez-lui un établissement
convenable et un époux avec lequel elle puisse vivre heureuse; bien loin
de m'opposer alors à vos volontés, je serai la première à y travailler.»
Le roi se radoucit d'abord, et après avoir rêvé quelque temps, votre
expédient n'est pas mauvais, lui répondit-il, mais je ne connois point
de partis mieux assortis pour ma fille que ceux que je vous ai nommés,
si vous pouvez m'en proposer d'autres j'en serai d'accord. La reine lui
nomma le prince héréditaire de Bareith. «J'en suis content, dit le roi,
mais il n'y a qu'une petite difficulté, dont je veux bien vous avertir,
c'est que je ne lui donnerai ni dot ni trousseau, et que je n'assisterai
point à ses noces, puisqu'elle préférera vos volontés aux miennes. Si
elle s'étoit mariée selon mon gré, je l'aurois avantagée plus que mes
autres enfans, c'est à elle de voir à qui elle voudra obéir de nous
deux.» Vous me réduisez au désespoir, s'écria la reine, je fais tout au
monde pour vous satisfaire, et vous n'êtes pas content, vous voulez me
donner la mort et me mettre au tombeau. A la bonne heure, ma fille
pourra épouser votre cher duc de Weissenfeld, sans que j'y mette
obstacle, mais je lui donne ma malédiction, si elle le prend de mon
vivant. «Eh bien, Madame, vous serez satisfaite, dit le roi, j'écrirai
demain au Margrave de Bareith, touchant cette affaire, et vous ferai
voir la lettre. Vous pouvez en parler à votre indigne fille; je lui
laisse le temps de se déterminer jusqu'à demain sur le parti qu'elle
voudra prendre.» Dès que le roi fut retiré, la reine m'envoya chercher.
Elle m'embrassa avec des transports de joie, auxquels je ne comprenois
rien. Tout va à souhait, me dit-elle, ma chère fille, je triomphe de mes
ennemis, il n'est plus question, du gros Adolphe, ni du Margrave de
Schwed, vous aurez le prince de Bareith, et c'est de ma main que vous le
recevrez. En même temps elle me fit un récit de toute la conversation
qu'elle venoit d'avoir avec le roi. La conclusion ne m'en fut guère
agréable, je demeurai toute interdite, ne sachant que lui répondre. «Eh
bien, n'êtes-vous pas bien satisfaite des soins que j'ai pris pour
vous?» Je lui répondis, que je reconnoissois comme je le devois toutes
les grâces qu'elle avoit pour moi, mais que je la suppliois de me donner
du temps, pour penser à ce que j'avois à faire. «Comment, reprit-elle,
du temps? J'ai cru que la chose se décidoit d'elle-même, et que vous
vous rangeriez à ma volonté?» Je ne balancerois pas à le faire, si le
roi n'y mettoit des obstacles insurmontables. Votre Majesté ne peut
prétendre de moi, que je sois mariée sans l'aveu du roi et sans les
formalités requises. Quelle idée cela donneroit-il au public, et que
pourroit-on penser de moi, si je sortois de la maison, paternelle d'une
façon aussi indigne que le roi le prétend. Je ne puis faire autre chose
dans les circonstances où je me trouve, que de répondre au roi, que je
suis prête à épouser un des trois princes en question, pourvu que votre
Majesté et lui s'accordent sur le choix. Mais je ne me déterminerai
point avant que les sentimens de mon père et de ma mère ne soient
réunis. «Prenez donc le grand Turc ou le grand Mogol, me dit la reine,
et suivez votre caprice, je ne me serois pas attirée tant de chagrins,
si je vous avois mieux connue. Suivez les ordres du roi, cela dépend de
vous, je ne me mettrai plus en peine de ce qui vous regarde, et
épargnez-moi, je vous prie, le chagrin de votre odieuse présence, car je
ne saurais plus la supporter.» Je voulus répliquer, mais elle m'imposa
silence et m'ordonna de me retirer. Je sortis toute en larmes. Mdme. de
Sonsfeld fut appelée ensuite. La reine lui fit des plaintes très-aigres
contre moi, et lui ordonna de me persuader à lui obéir. Je veux
absolument, lui dit-elle, qu'elle épouse le prince de Bareith; ce
mariage me fait tout autant de plaisir que celui d'Angleterre, je ne
veux pas en avoir le démenti, et ma fille peut compter que je ne lui
pardonnerai jamais si elle fait des difficultés. Mdme. de Sonsfeld lui
fit les mêmes représentations que moi et lui répondit hardiment, qu'elle
ne se permettroit point de me conseiller là-dessus; ce qui fâcha
beaucoup la reine. Mon frère qui avoit été présent à toute cette
conversation, vint me joindre et voulut me persuader d'obéir à la reine.
Sa patience étoit poussée à bout, le roi continuoit toujours à le
maltraiter, et les lenteurs de l'Angleterre commençoient à le lasser; je
crois même que son parti étoit pris dès lors de s'évader. Malgré les
bonnes raisons que je lui donnai pour justifier mes refus, il se mit en
colère et me dit des choses très-dures, ce qui acheva de me mettre au
désespoir. Tous ceux que je consultois sur ma conduite l'approuvoient,
et m'encourageoient à rester ferme, m'assurant, que c'étoit l'unique
moyen de me raccommoder avec le roi, qui se laisseroit fléchir et se
rendroit plus aisement aux désirs de la reine. Mlle. de Bulow, me voyant
toute éplorée et hors de moi-même du procédé de mon frère, tâchoit de me
consoler, elle m'assura même avoir un moyen sûr d'appaiser la reine,
qu'elle vouloit lui donner le temps de se tranquilliser et laisser
passer son premier emportement, et qu'elle me répondoit, que dès qu'elle
lui auroit parlé, elle penseroit tout autrement qu'elle ne faisoit. Le
lendemain au matin le roi montra à cette princesse la lettre qu'il
venoit d'écrire au Margrave de Bareith. Elle étoit conçue en termes
très-obligeants. Après l'avoir lue, il répéta à la reine, d'un ton
rempli de colère, tout ce qu'il lui avoit dit la veille, c'est-à-dire,
qu'il ne vouloit point être présent à mes noces ni me donner de dot. La
reine se soumit à tout cela et il sortit en disant, qu'il alloit envoyer
la lettre. C'étoit en effet son intention, mais Sekendorff et Grumkow,
qui n'y trouvoient pas leur compte, l'en empêchèrent. La reine en fut
informée secrètement le soir même par le Maréchal de Borck. Mlle. de
Bulow trouva enfin moyen de lui parler. Elle lui dit, que Mr. du
Bourguai et Mr. de Kniphausen après une mûre délibération avoient enfin
résolu, que vu l'extrémité où se trouvoient les affaires, il falloit
tenter un dernier effort en Angleterre, en y dépêchent le chapelain
anglois qui m'enseignoit cette langue; que Mr. du Bourguai le chargeroit
de lettres très-touchantes sur notre situation pour le ministère; que
cet homme, me voyant tous les jours, pourroit leur faire le portrait de
ma personne et de mon caractère et les mettre au fait du déplorable état
où nous étions réduits. La reine approuva fort cet arrangement. Elle
écrivit par cette voie à la reine d'Angleterre, elle lui faisoit des
plaintes amères de ses lenteurs et lui reprochoit le peu d'amitié
qu'elle lui témoignoit. Le chapelain partit avec ces dépêches, comblé de
présens de la reine. Il pleura à chaudes larmes en prenant congé de moi;
il me dit, en me saluant à l'angloise, qu'il renieroit toute sa nation,
si elle ne faisoit son devoir en cette occasion.
Cependant le roi sembloit adouci, il en agissoit assez bien avec la
reine, ne faisant plus mention de rien. La condition de mon frère et la
mienne n'en étoient pas meilleures, je n'osois me montrer devant lui.
Mon pauvre frère, qui ne pouvoit se dispenser d'être autour de sa
personne, essuyoit journellement des coups de poing et de canne. Il
étoit dans un désespoir affreux, et je souffrois plus que lui, de le
voir traiter ainsi.
Cependant le roi résolut d'aller faire un tour à Dresde, pour s'aboucher
avec le roi de Pologne. Son départ étoit fixé au 18. de Février. J'avois
déjà pris congé de mon frère chez la reine, et m'étant retirée j'étois
prête à me mettre au lit, lorsque je vis entrer un jeune homme, habillé
fort magnifiquement à la françoise. Je fis un grand cri, ne sachant qui
c'étoit, et me cachai derrière un paravent. Mdme. de Sonsfeld, aussi
effrayée que moi, sortit d'abord pour savoir qui étoit assez hardi pour
oser venir à une heure si indue. Mais je la vis rentrer un moment après
avec ce cavalier, qui rioit de bon coeur et que je reconnus pour mon
frère. Cet habillement le changeoit si fort, qu'il ne sembloit pas être
la même personne. Il étoit de la meilleure humeur du monde. «Je viens
encore une fois vous dire adieu, ma chère soeur, me dit-il, et comme je
connois l'amitié que vous avez pour moi, je ne veux point vous faire un
mystère de mes desseins. Je pars pour ne plus revenir, je ne saurois
endurer les avanies qu'on me fait, ma patience est poussée à bout.
L'occasion est favorable pour m'affranchir d'un joug odieux; je
m'esquiverai de Dresde et passerai en Angleterre, et je ne doute point
que je ne vous tire d'ici, dès que j'y serai arrivé. Ainsi je vous prie
de vous tranquilliser, nous nous reverrons bientôt dans des lieux où la
joie succédera à nos larmes, et où nous pourrons jouir de l'agrément de
nous voir en paix et libres de toute persécution.»
Je restai immobile, mais revenant de ma première surprise, je lui fis
les représentations les plus fortes sur la démarche qu'il vouloit faire.
Je lui en remontrai l'impossibilité et les suites affreuses qu'elle
entraîneroit, et voyant qu'il restoit ferme dans sa résolution, je me
jetai à ses pieds que j'arrosai de mes larmes. Mdme. de Sonsfeld, qui
étoit présente, joignit ses prières aux miennes. Nous lui fîmes enfin si
bien concevoir que son projet étoit chimérique, qu'il me donna sa parole
d'honneur de ne le point exécuter.
Quelque jours après le départ du roi, la reine tomba dangereusement
malade, un accident subit la mit à deux doigts du tombeau. Ses
souffrances étoient infinies et malgré sa fermeté, la force des douleurs
lui faisoit jeter les hauts cris. Comme son mal ne s'étoit augmenté que
par degrés, le roi fut de retour à Potsdam quelques jours avant qu'il
fût parvenu à son dernier période. Mdme. de Kamken et le sieur Stahl,
premier médecin de ce prince, l'avoient informé de l'état de la reine;
on lui fit même savoir, qu'elle étoit en danger de vie et qu'elle
couroit risque de subir une opération fort dangereuse pour elle et son
enfant, si elle n'amendoit bientôt. La Ramen, appuyée de Sekendorff,
démentit ces rapports et fit assurer le roi, que la reine n'étoit point
malade, et que toutes les simagrées qu'elle faisoit n'étoient qu'un jeu
joué. Je ne quittois point le chevet de cette princesse.
L'indifférence que le roi lui témoignoit, augmentoit ses souffrances.
Elles devinrent enfin si violentes, qu'on dépêcha une estafette au roi,
pour le supplier de venir, s'il vouloit encore la trouver en vie. Il se
rendit donc à Berlin, malgré toutes les peines que Sekendorff se donna
pour l'en détourner. Il mena Holtzendorff avec lui, pour être informé au
juste si la maladie étoit effective. Mais dès qu'il eut jeté les yeux
sur elle, tous ses soupçons se dissipèrent et firent place à la plus
amère douleur. Son désespoir augmenta par le rapport de son chirurgien,
il fondoit en larmes et disoit à tous ceux qui étoient autour de lui,
qu'il ne survivroit pas à la reine, si elle lui étoit enlevée. Les
discours touchants qu'elle lui adressa, achevoient de le désespérer. Il
lui demanda mille fois pardon, en présence de toutes ses dames, des
chagrins, qu'il lui avoit causés, et lui fit assez voir, que son coeur y
avoit eu moins de part que les indignes gens qui l'avoient animé contre
elle. La reine prit ce temps pour le conjurer d'en agir mieux avec mon
frère et avec moi. Raccommodez-vous, lui dit-elle, avec ces deux enfans,
et laissez-moi la consolation en mourant de revoir la paix rétablie dans
la famille. Il me fit appeler. Je me jetai à ses pieds et lui dis tout
ce que je crus le plus propre à l'émouvoir, et à l'attendrir en ma
faveur. Mes sanglots me coupoient la parole, et tous ceux qui étoient
présens pleuroient à chaudes larmes. Il me releva enfin et m'embrassa,
paroissant lui-même touché de mon état. Mon frère vint ensuite. Il lui
dit simplement, qu'il lui pardonnoit tout le passé en considération de
sa mère; qu'il devoit changer de conduit et se régler désormais selon
ses volontés, et qu'en ce cas il pouvoit compter sur son amour paternel.
Cette bonne union rétablie dans la famille réjouit si fort la reine,
qu'au bout de trois jours elle fut hors de danger. Le roi, étant hors
d'inquiétude pour elle, reprit toute sa haine contre mon frère et moi.
Mais craignant pour la santé de son épouse, qui étoit encore fort
chancelante, il nous faisoit bon visage en sa présence et nous
maltraitoit dès que nous étions hors de sa chambre.
Mon frère commençoit même de recevoir ses caresses accoutumées de coup
de canne et de poing. Nous cachions nos souffrances à la reine. Mon
frère s'impatientoit de plus en plus, et me disoit tous les jours, qu'il
étoit résolu de s'enfuir et qu'il n'en attendoit que l'occasion. Son
esprit étoit si aigri, qu'il n'écoutoit plus mes exhortations et
s'emportait même souvent contre moi. Un jour, que j'employois tous mes
efforts pour l'appaiser, il me dit: vous me prêchez toujours la
patience, mais vous ne voulez jamais vous mettre en ma place: je suis le
plus malheureux des hommes, environné depuis le matin jusqu'au soir
d'espions, qui donnent des interprétations malignes à toutes mes paroles
et actions; on me défend les récréations les plus innocentes: je n'ose
lire, la musique m'est interdite, et je ne jouis de ces plaisirs qu'à la
dérobée et en tremblant. Mais ce qui a achevé de me désespérer est
l'aventure qui m'est arrivée en dernier lieu à Potsdam, que je n'ai
point voulu dire à la reine pour ne pas l'inquiéter. Comme j'entrai le
matin dans la chambre du roi, il me saisit d'abord par les cheveux et me
jeta par terre où, après avoir exercé la vigueur de ses bras sur mon
pauvre corps, il me traîna, malgré toute ma résistance, à une fenêtre
prochaine; il prétendit faire l'office des muets du sérail, car prenant
la corde qui attachoit le rideau, il me la passa autour du cou. J'avois
eu par bonheur pour moi le temps de me relever, je lui saisis les deux
mains et me mis à crier. Un valet de chambre vint aussitôt à mon
secours, et m'arracha de ses mains. Je suis journellement exposé aux
mêmes dangers, et mes maux sont si désespérés, qu'il n'y a que de
violens remèdes qui puissent y mettre fin. Katt est dans mes intérêts,
il m'est attaché et me suivra au bout du monde, si je le veux; Keith me
joindra aussi. Ce sont ces deux personnages qui faciliteront ma fuite et
avec lesquels je dispose tout pour cela. Je n'en parlerai point à la
reine, elle ne manqueroit pas de le dire à la Ramen, ce qui me perdroit.
Je vous avertirai secrètement de tout ce qui se passera, et je trouverai
le moyen de vous faire rendre sûrement mes lettres. Qu'on juge de ma
douleur à ce triste récit! La situation de mon frère étoit si déplorable
que je ne pouvois désapprouver ses résolutions, mais j'en prévoyois des
suites affreuses. Son plan étoit si mal imaginé, et les personnes qui en
étoient informées, si étourdies et si peu propres pour conduire une
affaire de cette conséquence, qu'elle ne pouvoit qu'échouer. Je
remontrai tout cela à mon frère, mais il étoit si entêté de ses projets,
qu'il n'ajouta point de foi à ce que je lui disois, et tout ce que je
pus obtenir de lui fut, qu'il en remettroit l'exécution jusqu'à ce que
l'on eût reçu les réponses aux lettres qui avoient été envoyées en
Angleterre par le chapelain Anglois. La reine se rétablissant cependant
peu à peu, le roi retourna à Potsdam. Ces lettres arrivèrent quelques
jours après son départ. Le chapelain étoit heureusement débarqué dans sa
patrie, où il s'étoit acquitté de ses commissions, et avoit exposé notre
situation au ministère anglois. Le portrait avantageux qu'il avoit fait
de mon frère et de moi, avoit prévenu toute la nation en notre faveur.
Il avoit même obtenu une audience du prince de Galles, qui lui avoit
témoigné tout l'empressement imaginable pour m'épouser, et avoit même
fait déclarer au roi, son père, qu'il ne s'uniroit jamais à d'autre qu'à
moi. Le ministère avoit fortement appuyé les sollicitations du prince,
et toute la nation avoit tant murmuré contre les lenteurs du roi, qu'il
s'étoit enfin résolu de nommer le chevalier Hotham son envoyé
extraordinaire à Berlin. Ce chevalier devoit partir incessamment pour
prendre son poste. Cette nouvelle causa une joie extrême à la reine;
elle calma aussi un peu les inquiétudes que me causoit mon frère, auquel
je ne manquai pas d'en faire part. Je profitois de ce moment de calme
pour faire mes dévotions. Je trouvai le dimanche au sortir de l'église
Mr. de Katt, qui m'attendoit au bas de l'escalier du château; il vint me
rendre fort imprudemment une lettre de mon frère. La chambre de la Ramen
étoit vis-à-vis de l'escalier, sa porte étoit ouverte, et elle étoit
assise de façon qu'elle pouvoit voir tout ce qui se passoit. Je viens de
Potsdam, me dit Katt, j'y ai passé trois jours incognito pour voir le
prince royal, il m'a chargé de cette lettre, avec ordre de la rendre en
main propre à V. A. R. Elle est de conséquence, et il vous prie, Madame,
de ne la point montrer à la reine. Je pris la lettre sans lui rien
répondre et j'enfilai l'escalier comme un éclair, très-fâchée de
l'étourderie qui venoit de se commettre. Après avoir épanché ma bile
contre Katt avec ma gouvernante, sur l'embarras où il venoit de me
jeter, je l'ouvris et j'y trouvai ces mots:
«Je suis au désespoir, la tyrannie du roi ne va qu'en augmentant, ma
constance est à bout. Vous vous flattez, mais vainement, que l'arrivée
du chevalier Hotham mettra fin à nos maux. La reine gâte toutes nos
affaires par son aveugle confiance pour la Ramen. Le roi est déjà
informé, par le canal de cette femme, des nouvelles qui sont arrivées,
et de toutes les mesures que l'on prend, ce qui l'aigrit toujours
davantage; je voudrois que cette carogne fût pendue au plus haut gibet,
elle est cause de notre malheur. On ne devroit plus faire part à la
reine des nouvelles qui arriveront, sa foiblesse est impardonnable pour
cette infâme créature. Le roi retournera mardi à Berlin; c'est encore un
mystère. Adieu ma chère soeur, je suis tout à vous.»
Je ne doutai point que la reine ne fût déjà informée par la Ramen, que
j'avois reçu des lettres. Je ne pouvois la lui montrer, et ne savois
quel prétexte prendre pour l'éviter. Je donnai enfin le mot à la
Mermann, et lui ordonnai de ne point m'envoyer cette lettre, quand même
je lui enverrois trente messagers pour la chercher; qu'elle devoit dire,
après avoir fait semblant de la bien chercher, qu'il falloit que je
l'eusse brûlée par mégarde avec quelqu'autre papier, que j'avois jetée
au feu. Pour lui épargner un mensonge, j'en fis un sacrifice à Vulcain.
Heureusement la Ramen n'en fit point mention, ce qui me tira de peine.
On verra par la suite combien cette étourderie de Katt me causa de
chagrins.
Cependant Mr. Hotham arriva le deux de Mai à Berlin. L'extrême foiblesse
de la reine l'empêchoit encore de quitter le lit. Mr. Hotham ne voulut
jamais lui faire part des commissions dont il étoit chargé,
quelqu'instance qu'elle lui fit faire pour les savoir. Il demanda
d'abord audience au roi. Ce prince lui donna rendez-vous à
Charlottenbourg. La reine, curieuse de savoir ce qui s'y passeroit, y
envoya quelques-uns de ses domestiques travestis, pour tâcher de
découvrir quel train prenoient les affaires. Mr. Hotham après avoir
témoigné au roi les sentimens d'amitié que le roi d'Angleterre lui
continuoit toujours, lui dit, qu'il étoit chargé de me demander en
mariage pour le prince de Galles, et que pour resserrer d'autant mieux
l'union des deux maisons, il ne doutoit point que le roi ne consentît à
celui de mon frère avec la princesse Amélie, que cependant le roi son
maître seroit content que mon mariage se fît le premier, et qu'il
dépendroit de celui de Prusse de fixer celui de mon frère, quand il le
voudroit.
Cette ouverture causa beaucoup de joie au roi. Il y répondit de la
manière du monde la plus obligeante. Le dîner mit fin à cette
conversation. On remarqua d'abord un air de contentement répandu sur le
visage du roi. Le repas se passa dans la joie, Bacchus y présida comme
de coutume. Le roi, dans l'excès de sa bonne humeur, prit un grand verre
et porta tout haut à Mr. Hotham la santé de son gendre, le prince de
Galles et la mienne. Ce peu de mots firent un effet bien différent sur
les conviés, Grumkow et Sekendorff en furent étourdis, pendant que les
clients de la reine et les autres envoyés en triomphoient. Ils tinrent
cependant une conduite égale; tous se levèrent de table pour le
féliciter; ce prince étoit si rempli de joie, qu'il en versoit des
larmes. Après le repas, Mr. Hotham s'approchant du roi le supplia, de ne
point divulguer les propositions qu'il lui avoit faites par rapport à
mon mariage, avant qu'il ne lui eût accordé une seconde audience. Le roi
fut un peu surpris du secret qu'on lui imposoit, on remarqua même
quelques signes de chagrin sur son visage. Sekendorff et Grumkow,
accablés de la scène dont ils avoient été témoins, s'en retournèrent à
Berlin, bien penauds, voyant tous leurs projets ruinés. Cependant les
domestiques de la reine vinrent lui annoncer ces nouvelles.
J'étois tranquillement dans ma chambre occupée à mon ouvrage et à faire
lire. Les dames de la reine, suivies d'une cohue des domestiques,
m'interrompirent, et mettant un genou en terre me crièrent aux oreilles,
qu'ils venoient saluer la princesse de Galles. Je crus bonnement que ces
gens étoient devenus fous, ils ne cessoient de m'étourdir, leur
satisfaction étant si grande, qu'ils ne savoient ce qu'ils faisoient.
Ils parloient tous à la fois, pleuroient, rioient, sautoient,
m'embrassoient. Enfin, lorsque cette comédie eut duré quelque temps, ils
me racontèrent ce que je viens d'écrire. J'en fus si peu émue, que je
leur dis, en continuant toujours mon ouvrage: n'est ce que cela? ce qui
les surprit beaucoup. Quelque temps après mes soeurs et plusieurs dames
vinrent aussi me féliciter, j'étois fort aimée et je fus plus charmée
des preuves que chacun m'en donna en cette occasion que de ce qui y
donnoit lieu. Je me rendis le soir chez la reine, on peut aisément se
représenter sa joie. Elle m'appela d'abord sa chère princesse de Galles,
et tîtra Mdme. de Sonsfeld de Milady. Cette dernière prit la liberté de
l'avertir, qu'elle feroit mieux de dissimuler, que le roi, ne lui ayant
donné aucun avis de toute cette affaire, pourroit être piqué qu'elle fit
tant d'éclat et que la moindre bagatelle pouvoit ruiner encore toutes
ces espérances. La comtesse de Fink s'étant jointe à elle, la reine,
quoiqu'à regret, leur promit de se modérer.
Le roi arriva deux jours après. Il ne fit aucune mention de ce qui
s'étoit passé, ce qui nous donna très-mauvaise opinion de toute la
négociation de Mr. Hotham. Il fit part à la reine des engagemens qu'il
avoit pris avec le duc de Bronswic-Bevern, qui avoit demandé la seconde
de mes soeurs en mariage pour son fils aîné. Il attendoit ces deux
princes le lendemain. Sekendorff étoit l'entremetteur de ce mariage, il
portoit ses vues plus loin, et ne faisoit qu'ébaucher par cette alliance
le grand plan qu'il méditoit. Le duc, beau-frère de l'Impératrice,
n'étoit alors que prince apanagé, son beau-père, le duc de Blankenbourg,
étant l'héritier présomptif du duché de Bronswic. Je ne m'étendrai point
à faire son portrait, il me suffira de dire, que ce prince étoit aimé et
considéré de tous les honnêtes gens; son fils marche sur ses traces. La
reine étant près d'accoucher, les promesses de ma soeur se firent sans
cérémonie. Le comte Sekendorff fut le seul des ministres étrangers qui y
fût invité.