Ils se rendirent d'abord chez la reine. Elle ne s'attendoit à rien moins

qu'à cette visite. J'étois chez elle lorsqu'on vint l'avertir, que ces

trois Mrs. demandoient à lui parler de la part du roi. Je lui dis

d'avance que je prévoyois que cela me regardoit. Elle haussa les épaules

et me répondit: n'importe, il faut de la fermeté, et ce n'est pas ce qui

m'embarrasse. En même temps elle passa dans sa chambre d'audience, où

étoient ces Messieurs. Le comte de Fink lui exposa leur commission et

lui présenta la lettre du roi. Après qu'elle l'eut lue, Grumkow prit la

parole et voulut lui démontrer par un grand discours de politique, que

l'intérêt et l'honneur du roi exigeoient, qu'elle se rendit à ses désirs

en cas que la réponse d'Angleterre ne fût pas conforme à ses souhaits,

et suivant l'exemple du diable, lorsqu'il voulut tenter notre Seigneur,

il prétendoit la réduire par l'écriture sainte; en lui alléguant des

passages convenables au sujet dont il s'agissoit. Il lui représenta

ensuite, que les pères avoient plus de droit sur leurs enfans que les

mères, et que lorsque les parens ne se trouvoient pas d'accord, les

enfans devoient obéir préférablement au père; que ces derniers étoient

maîtres de les forcer à se marier contre leur gré, et qu'enfin la reine

auroit tout le tort de son côté, si elle ne se rendoit à ces raisons.

Cette princesse refusa ce dernier article, en lui opposant l'exemple de

Béthuel, qui répondit à la proposition de mariage que le serviteur

d'Abraham lui fit pour son maître Isaac: faites chercher la fille et

demandez-lui son sentiment. Je n'ignore point la soumission que les

femmes doivent avoir pour leurs maris, ajouta-t-elle, mais ceux-ci ne

doivent en prétendre que des choses justes et raisonnables. Le procédé

du roi ne s'accorde point avec cette vertu. Il prétend violenter les

inclinations de ma fille et la rendre malheureuse pour le reste de ses

jours, en lui donnant un brutal débauché, et cadet de famille, qui n'est

que général du roi de Pologne, sans pays et sans avoir de quoi soutenir

son caractère et son rang. Quel bien un tel mariage peut-il procurer à

l'état? aucun! Tout au contraire, le roi se verra obligé d'entretenir

éternellement ce gendre qui lui sera toujours à charge. J'écrirai en

Angleterre selon les ordres du roi, mais quand même la réponse n'en

seroit pas favorable, je ne donnerai jamais mon consentement au mariage

que vous venez de me proposer, et j'aimerois mille fois mieux voir ma

fille au tombeau que malheureuse. Là s'arrêtant tout d'un coup elle dit,

qu'elle se trouvoit mal et ajouta, qu'on devroit avoir plus de

ménagement pour elle dans l'état où elle se trouvoit. Cependant je n'en

accuse point le roi, continua-t-elle en regardant Grumkow, je sais à qui

je suis redevable de ses mauvais traitemens. En proférant ces dernières

paroles elle sortit, lui lançant un regard qui lui marquoit assez

combien elle étoit piquée contre lui. Elle rentra dans sa chambre fort

altérée. Dès que nous y fûmes seules, elle me conta toute cette

conversation et me montra la lettre du roi. Les expressions en étoient

si fortes et si dures que je la passerai sous silence. Nous versâmes un

torrent de larmes en la relisant. Elle jugeoit bien qu'elle ne pouvoit

plus faire que peu de fond sur l'Angleterre, mais que du moins elle

gagneroit du temps jusqu'au retour de la réponse, qu'elle devoit en

recevoir. Elle résolut cependant d'employer tous ses efforts pour en

tirer une favorable. Elle me chargea donc d'écrire à mon frère, de lui

mander tout ce qui se passoit, et de lui faire la minute d'une seconde

lettre, qu'il devoit écrire à la reine d'Angleterre. Voici le contenu de

cette lettre que je fis bien malgré moi.

Madame ma soeur et tante!

Quoique j'aie déjà eu l'honneur d'écrire à votre Majesté, et de lui

expliquer la triste situation où je me trouve aussi bien que ma soeur,

la réponse peu favorable qu'elle m'a donnée, ne m'a point découragé. Je

ne saurois m'imaginer qu'une princesse dont les vertus et le mérite font

l'admiration universelle, puisse laisser sans secours une soeur qui lui

est tendrement attachée, en refusant de souscrire au mariage de ma soeur

et du prince de Galles, qui cependant a été arrêté si solemnellement par

le traité d'Hannovre. J'ai déjà donné ma parole d'honneur à votre

Majesté, de n'épouser jamais que la princesse Amélie, sa fille, je lui

réitère encore cette promesse en cas qu'elle veuille donner son

consentement au mariage de ma soeur. Nous sommes tout réduits à l'état

du monde le plus fâcheux, et tout sera perdu si elle balance encore à

nous donner une réponse favorable. Je me trouverois alors libre de

toutes les promesses que je viens de lui faire, et obligé de suivre les

volontés du roi, mon père, en prenant tel parti qu'il me proposera. Mais

je suis convaincu, que je n'ai rien à craindre de ce côté-là, et que

votre Majesté fera de mûres réflexions sur ce que je viens de lui

mander, étant etc.

Mon frère ne balança point à copier cette lettre. La reine en écrivit

deux, dont l'une fut montrée au roi et l'autre contenoit un détail de ce

qui venoit de se passer, et de toutes les raisons les plus fortes qui

pussent porter la cour d'Angleterre à se rendre aux désirs du roi.

Toutes ces lettres partirent par un courrier, le roi l'ayant exigé

ainsi, afin de recevoir plus tôt la réponse; il avoit même calculé,

qu'en cas de vent contraire le courrier pouvoit être en trois semaines

de retour. Il y avoit déjà dix jours de passé, et les inquiétudes de la

reine alloient en augmentant à mesure que le temps s'écouloit. Comme

personne ne présageoit rien de bon des résolutions d'Angleterre, et

qu'on l'avertissoit de tout côté, que le roi se porteroit aux dernières

extrémités si elle tardoit trop à venir, elle examina sérieusement ce

qu'elle devoit faire pour détourner tout événement fâcheux. La comtesse

de Fink, Mdme. de Sonsfeld et moi passâmes toute une après-midi dans son

cabinet, pour chercher des expédiens. Nous conclûmes enfin unanimement

qu'elle affecteroit d'être malade; mais le moyen de le faire accroire au

roi? Si la méchante Ramen étoit informée de cette ruse, on ne faisoit

qu'empirer les choses au lieu de les adoucir. Nous n'osions découvrir à

la reine toutes les horreurs que nous savions de cette femme, car elle

en étoit si fort éprise, qu'elle auroit été capable de le lui redire.

Cependant il n'y avoit d'autre parti à prendre que celui-là. Il n'étoit

pas probable qu'on voulût inquiéter la reine malade et enceinte, et du

moins on donnoit le temps au courrier de revenir. Nous nous en tînmes

donc à cet avis, mais nous lui fîmes comprendre nettement, que si elle

ne gardoit le secret, tout cela ne serviroit qu'à rendre notre condition

plus fâcheuse. La comtesse de Fink lui représenta même, qu'elle avoit

des traîtres parmi ses domestiques, qui rapportoient tout au roi et à

Sekendorff; qu'elle étoit informée, qu'on avoit su dans la maison de ce

dernier des conversations qu'elle et la reine avoient eues secrètement,

et qui n'avoient pu être divulguées que par des gens qui avoient écouté

aux portes. Elle loua sans affectation plusieurs des domestiques de

cette princesse et effecta de ne point parler de la Ramen, et ajouta

encore: tel qui vous paroît le plus attaché, Madame, est peut-être

celui-là même qui vous trahit. Nous remarquâmes bien par le trouble de

la reine, qu'elle avoit très-bien compris ce qu'on avoit voulu lui dire,

mais elle n'en fît pas semblant, et nous promit un secret inviolable.

Nous remîmes jusqu'au lendemain au soir à jouer la comédie. La reine

commença par se plaindre le matin, et pour faire plus d'éclat, elle

affecta de tomber en défaillance. Le soir à table nous composâmes si

bien nos actions et nos visages, que tout le monde y fut attrappé, même

la Ramen. Cette princesse resta le jour suivant au lit, et fit toutes

les simagrées pour faire accroire qu'elle étoit bien mal. J'avertis mon

frère, par son ordre, de ce qui se passoit, pour prévenir toutes les

inquiétudes qu'il pouvoit avoir de cette feinte maladie. Mon esprit

n'étoit rien moins que tranquille; malgré l'éloignement que j'avois pour

le prince de Galles, je voyois bien qu'entre trois maux, dont on me

menaçoit, c'étoit sans contredit le plus petit, et je me voyois forcée

par la malignité de mon étoile de souhaiter ce que j'aurois redouté en

tout autre temps. La reine se levoit vers le soir, et soupoit avec nous

dans sa chambre de lit, mais c'étoit le médecin qui lui faisoit faire

cet effort par les instigations qu'on lui donnoit; cet homme étoit

entièrement dans les intérêts de la reine. Cinq jours se passèrent

ainsi. Mais soit que la Ramen eût découvert la ruse ou que la reine la

lui eût confiée, la crise recommença. Une nouvelle ambassade, composée

des mêmes personnages qui lui avoient parlé la première fois, lui fut

envoyée de la part du roi le 25. de Janvier, jour que je n'oublierai

jamais. La commission, dont ces messieurs furent chargés, fut beaucoup

plus forte que la précédente, et la lettre du roi, dont elle étoit

accompagnée, étoit si terrible, qu'elle faisoit paroître douce celle

qu'elle en avoit reçue çi-devant.

Le roi, lui dirent-ils, ne veut plus absolument entendre parler

d'alliance avec l'Angleterre. Toutes réponses qui en pourront venir, lui

sont entièrement indifférentes, et ne changeront rien au projet qu'il a

fait, de marier la princesse, sa fille, avec le duc de Weissenfeld ou

avec le Margrave de Schwed. Il prétend absolument qu'on lui obéisse, et

fera même tomber son ressentiment sur votre Majesté, s'il trouve de la

résistance à ses volontés. Il vous déclare, Madame, qu'il se séparera de

vous, vous reléguera à votre douaire, enfermera Mdme. la princesse dans

une forteresse et déshéritera le prince royal; qu'après avoir mûrement

réfléchi, il a trouvé la désobéissance de sa famille d'un très-dangereux

exemple pour ses sujets, puisqu'au lieu de les animer par votre modèle à

la soumission, vous faites le contraire. Il s'est donc proposé de faire

un acte de justice dans sa propre maison, pour empêcher les mauvaises

suites que votre manque de respect pourroit produire. La reine ne

répondit qu'en très-peu de mots: vous pouvez répondre au roi, qu'il ne

me fera jamais consentir à rendre ma fille malheureuse, et que tant que

j'aurai un souffle de vie, je ne souffrirai point qu'elle prenne ni l'un

ni l'autre des partis proposés. Ils voulurent répliquer, mais la reine

les pria de la laisser en repos, puisqu'ils ne tireroient point d'autre

résolution d'elle. Dès le lendemain elle se remit au lit, contrefaisant

la malade.

La réponse d'Angleterre arriva enfin. C'étoit toujours la même chanson.

La reine, ma tante, mandoit, que le roi, son époux, étoit très-disposé à

m'unir avec son fils, pourvu que le mariage de mon frère avec sa fille

se fit en même temps. La lettre, qui étoit adressé à mon frère, ne

consistoit que dans de simples complimens. La reine, ma mère, fut

vivement piquée de ce procédé, elle me fit d'abord part de ces belles

nouvelles. Le chagrin qu'elle en ressentoit, nous fit tout craindre pour

sa santé. Elle ne put pourtant se dispenser d'envoyer la lettre, qu'elle

venoit de recevoir, au roi. Elle y en joignit une de sa main, qui étoit

écrite dans les termes le plus touchans. Le roi fut averti tout de suite

par la Ramen du contenu de ces lettres et les renvoya à la reine sans

les avoir lues. Eversmann en fut le porteur. Il vint le soir chez cette

princesse, et lui conta, que le roi étoit dans une violente colère

contre elle et contre moi; qu'il avoit juré plusieurs fois, qu'il se

porteroit à toutes les extrémités imaginables pour nous réduire, si nous

ne nous rendions de bonne grâce à ses volontés; qu'il étoit d'une humeur

épouvantable dont tout le monde se ressentoit, et surtout mon frère

qu'il avoit traité de la façon du monde la plus barbare, l'ayant mis

tout en sang à force de coups, et l'ayant traîné par les cheveux par

toute la chambre. Je n'étois point présente à cette narration. Après que

ce malheureux eut assez joui du mortel chagrin que son rapport causoit à

la reine, il vint me trouver. Jusqu'à quand, me dit-il, prétendez-vous

entretenir la désunion dans la famille et vous attirer la colère de

votre père? Je vous conseille en ami, de vous soumettre à ses volontés,

sans quoi vous n'avez qu'à vous attendre aux plus terribles scènes. Il

n'y a point de temps à perdre, donnez-moi une lettre pour le roi et

mettez vous au dessus de toutes les crieries de la reine. Je ne vous

parle pas ainsi de moi-même, mais par ordre. Qu'on se mette à ma place

et qu'on juge de ce qui se passoit dans mon coeur, de me voir si

indignement traitée par ce faquin. Je fus mille fois sur le point de lui

répondre comme il le méritoit, mais je prévis que je ne ferois qu'aigrir

les choses. Je me contentai de lui dire, d'un air fort froid, que je

connoissois trop bien le bon coeur du roi, pour croire qu'il voulût me

rendre malheureuse, que j'étois au désespoir d'avoir encouru sa

disgrâce, que j'étois prête à faire toutes les soumissions imaginables

pour regagner sa bienveillance, n'ayant jamais manqué au respect et à la

tendresse, qu'une fille devoit avoir pour son père. Je lui tournai le

dos, en finissant ces dernières paroles, et m'assis fort émue à un bout

de la chambre. Mais la scène n'étoit pas finie, il s'adressa encore à

Madame de Sonsfeld. Le roi, lui dit-il, vous fait ordonner, de persuader

à la princesse d'épouser le duc de Weissenfeld, il vous fait dire, qu'en

cas qu'elle ne puisse se résoudre en sa faveur, il lui laisse la

liberté, de prendre le Margrave de Schwed; que si vous croyez devoir

obéir aux ordres de la reine préférablement aux siens, il saura vous

montrer qu'il est votre souverain, et vous enverra à Spandau où vous

serez au pain et à l'eau. Ce n'est pas tout. Votre famille portera aussi

le faix de sa colère, il la rendra malheureuse, au lieu qu'elle sera

comblée de grâces, si vous vous rangez à votre devoir.

Le roi m'a chargée, lui répondit cette dame, de l'éducation de la

princesse. Je n'ai accepté cet emploi qu'avec mille larmes, et

uniquement pour obéir aux ordres du roi. Il ne m'appartient pas de lui

donner conseil ni de me mêler de son mariage, je ne lui parlerai ni pour

ni contre les deux partis que le roi lui fait proposer. J'invoquerai le

ciel pour qu'il lui inspire ce qui sera le plus convenable. Je me

soumets après cela à tout ce qu'il plaira au roi de faire de ma famille

et de moi. Tout cela est bel et bon, reprit Eversmann, mais vous verrez

ce qui arrivera et ce que vous gagnerez tous par votre obstination. Le

roi a pris des résolutions violentes. Il ne donne que trois jours à la

princesse pour se déterminer. Si au bout de ce temps elle ne fléchit, il

la fera conduire à Vousterhausen où les princes en question se

trouveront. Il contraindra la fille d'en choisir un et si elle ne veut

le faire de bonne grâce, on l'enfermera avec le duc de Weissenfeld;

après quoi elle sera encore trop heureuse de l'épouser.

Mdme. de Kamken qui étoit présente et qui jusqu'alors avoit gardé le

silence, ne put se contenir plus long-temps. Elle chanta pouille à

Eversmann, lui reprochant qu'il mentoit, et qu'il avoit inventé ce qu'il

venoit de dire. Son zèle l'emporta même à censurer le roi. L'autre lui

soutint de son côté d'un ton moqueur, que les effets prouveroient

bientôt ce qu'il avoit avancé. Mais, lui dit enfin Mdme. de Kamken, n'y

a-t-il donc dans le monde d'autre parti convenable à la princesse, que

les deux qu'on propose? Si la reine, lui répondit-il, en peut trouver de

meilleur, à l'exclusion du prince de Galles, peut-être que le roi

entrera en composition avec elle, quoiqu'il souhaite passionnément avoir

le duc pour gendre.

La reine qui nous fit tous appeler, mit fin à cette impertinente

conversation. La comtesse de Fink étoit assise au chevet de son lit et

tâchoit de la tranquilliser. Elle remarqua d'abord à nos physionomies,

que nous avions quelque chose. Nous lui contâmes tout l'entretien, que

nous venions d'avoir, et elle nous fit part de celui qu'elle avoit eu.

Nous consultâmes long-temps ensemble sur ce qu'il y avoit à faire dans

des conjonctures si critiques. Mdme. de Kamken donna un avis, qui fut

suivi. Elle conseilla à la reine, de faire venir le lendemain le

Maréchal de Borck, homme d'une probité et d'une droiture infinie, et de

lui demander ses lumières sur la situation où elle se trouvoit. Ce

conseil fut exécuté. La reine exposa au Maréchal tout ce qui s'étoit

passé la veille, ajoutant: je vous demande votre avis comme à un ami,

parlez moi sans détour et selon votre conscience. «Je suis au

désespoir», lui répondit le Maréchal, «de voir la désunion qui règne

dans la famille royale et les cruels chagrins que votre Majesté endure.

Il n'y avoit que le roi d'Angleterre qui pût y mettre fin; mais ses

réponses, étant toujours les mêmes, je vois bien, qu'il ne faut plus se

flatter de ce côté-là. Ce que Eversmann vous a dit hier, Madame, des

violences que le roi machine contre la princesse, ne me paroît pas

tout-à-fait sans fondement. J'ai appris hier au soir, que le Margrave de

Schwed est ici incognito, un de mes domestiques l'a vu. La curiosité m'a

porté à m'informer sous main, si cela étoit vrai. On m'a rapporté, qu'il

y a trois jours qu'il est en cette ville logé dans une petite maison à

la ville neuve, d'où il ne sort que le soir sur la brune, pour n'être

pas connu. J'ai reçu aujourd'hui des lettres de Dresde, que je puis

montrer à votre Majesté, dans lesquelles on me mande, que le duc de

Weissenfeld en étoit parti secrètement, pour se rendre à une petite

ville à quelques milles de Vousterhausen. Votre Majesté connoît l'humeur

du roi; quand on est parvenu à l'animer à un certain point, il ne se

possède plus, et ses emportemens le portent à des excès très-fâcheux.

Ils sont d'autant plus à craindre présentement, qu'étant toujours obsédé

pas des gens mal intentionnés, on ne lui donne pas le temps de rentrer

en lui-même. Bien loin de l'aigrir par des refus il faut tâcher de

gagner du temps et de parer ses premières violences, en choisissant un

troisième parti pour la princesse. Votre Majesté ne risque rien en le

faisant, Sekendorff et Grumkow sont trop portés pour le duc de

Weissenfeld, pour souffrir que la princesse en épouse un autre. Grumkow

a ses vues particulières, il veut entièrement débusquer le prince

d'Anhalt, et substituer le duc en sa place. Le roi se laissera appaiser

par cette condescendance, et vous donnera le temps Madame, de faire

encore une tentative en Angleterre.» La reine parut contente de cet

avis, et après avoir consulté quelque temps sur le parti qu'on

proposeroit au roi, le choix tomba sur le prince héréditaire de

Brandebourg-Culmbach. Le Maréchal se chargea de faire avertir le roi

sous main de ce changement. En tout cas, dit-il à la reine, si toutes

ces mesures ne servent de rien, votre Majesté aura du moins la

satisfaction, de voir la princesse sa fille bien établie. On dit mille

biens du prince de Bareith, il est d'un âge proportionné à celui de la

princesse, et sera possesseur, après la mort de son père, d'un très-beau

pays. La reine approuva fort le raisonnement du Maréchal, est s'y

conforma entièrement.

Le roi arriva deux jours après à Berlin. Il se rendit d'abord chez la

reine. La rage et la colère étoient peintes dans ses yeux, je n'y étois

point. La reine, contrefaisant toujours la malade, étoit au lit. La

fureur et l'emportement du roi furent extrêmes, il lui dit toutes les

invectives et les injures qui lui tombèrent dans l'esprit. Elle laissa

passer ce premier mouvement et voulut l'attendrir, en lui disant les

choses les plus tendres et les plus touchantes. Tout cela ne l'appaisa

point: choisissez, lui dit-il, entre les deux partis, que je vous ai

fait proposer; si vous voulez pourtant me faire plaisir, vous vous

déterminerez pour le duc. «Le ciel m'en préserve, s'écria la reine.» Eh

bien, continua-t-il, il m'importe peu de votre consentement, je m'en

vais aller chez la Margrave Philippe (cette princesse étoit mère du

Margrave de Schwed) pour régler le mariage de votre indigne fille et

faire avec elle les arrangemens pour les noces.

Il sortit tout de suite de la chambre et se rendit chez la Margrave.

Après les premiers complimens il lui apprit le sujet de sa visite, et

lui ordonna d'assurer le prince, son fils, de sa part, que malgré toutes

les oppositions de la reine, il le rendroit maître de ma personne. Il

chargea aussi cette princesse de l'appareil des noces, qui devoient se

faire dans huit jours. La Margrave avoit senti une joie infinie au

commencement du discours du roi, mais la fin la fit changer de

sentiment. «Je reconnois comme je le dois la grâce que votre Majesté

fait à mon fils, de le choisir pour son gendre; je sens tout le prix du

bonheur, qu'Elle lui destine, et les avantages qui en résulteroient pour

lui et pour moi. Ce fils m'est plus cher que ma vie, et il n'y à rien

que je ne fasse pour le rendre heureux, mais Sire, je serois au

désespoir que ce fût contre le gré de la reine et de la princesse. Je ne

puis donner mon consentement à ce mariage, qui rendroit cette dernière

malheureuse, par l'antipathie qu'elle marque avoir pour lui, et si mon

fils étoit assez lâche, pour vouloir l'épouser contre sa volonté, je

serois la première à blâmer sa conduite, et ne le regarderois plus que

comme un mal-honnête homme.» Aimez-vous donc mieux, répliqua le roi,

qu'elle épouse le duc de Weissenfeld? «Quelle épouse qui elle voudra,

pourvu que ni mon fils ni moi ne soyons les instrumens de son malheur.»

Mémoires de Frédérique Sophie Wilhelmine de Prusse, margrave de Bareith. Tome 1 · 第 10 / 21 段