Il nous renvoya un matin, que nous entrions pour lui faire la cour.

Allez-vous en, dit-il d'un air emporté à la reine, avec tous vos maudits

enfans, je veux rester seul. La reine voulut répliquer, mais il lui

imposa silence, et ordonna qu'on servit le dîner dans la chambre de

cette princesse. La reine en étoit inquiète, et nous en étions charmés,

car nous devenions maigres comme des haridelles, mon frère et moi, à

force d'inanition. Mais à peine nous étions-nous mis à table, qu'un des

valets de chambre du roi accourut tout essouflé en lui criant: venez, au

nom de Dieu, au plus vite, Madame, car le roi veut s'étrangler. La reine

y courut aussitôt toute effrayée. Elle trouva le roi qui s'étoit passé

une corde autour du cou, et qui alloit étouffer, si elle n'étoit venue à

son secours. Il avoit des transports au cerveau et beaucoup de chaleur,

qui diminua cependant vers le soir, où il se trouva un peu mieux. Nous

en avions tous une joie extrême, dans l'espérance que son humeur se

radouciroit, mais il en fut autrement. Il conta le midi à table à la

reine, qu'il avoit reçu des lettres d'Anspach, qui lui marquoient, que

le jeune Margrave comptoit être au mois de Mai à Berlin, pour y épouser

ma soeur, et qu'il enverroit Mr. de Bremer, son gouverneur, pour lui

porter la bague de promesse. Il demanda à ma soeur, si cela lui faisoit

plaisir et comment elle régleroit son ménage, lorsqu'elle seroit mariée?

Ma soeur s'étoit mise sur le pied de lui dire tout ce qu'elle pensoit,

et même des vérités, sans qu'il le trouvât mauvais. Elle lui répondit

donc avec sa franchise ordinaire, qu'elle auroit une bonne table

délicatement servie, et ajouta-t-elle, qui sera meilleure que la vôtre,

et si j'ai des enfans, je ne les maltraiterai pas comme vous et ne les

forcerai pas à manger ce qui leur répugne. Qu'entendez vous par là, lui

répondit le roi, que manque-t-il à ma table? Il y manque, lui dit-elle,

qu'on ne peut s'y rassasier, et que le peu qu'il y a, ne consiste qu'en

gros légumes que nous ne pouvons pas supporter. Le roi avoit déjà

commencé à se facher de sa première réponse, cette dernière acheva de le

mettre en fureur, mais toute sa colère tomba sur mon frère et sur moi.

Il jeta d'abord une assiette à la tête de mon frère, qui esquiva le

coup; il m'en fit voler une autre que j'évitai de même. Une grêle

d'injures suivirent ces premières hostilités. Il s'emporta contre la

reine, lui reprochant la mauvaise éducation qu'elle donnoit à ses

enfans; et s'adressant à mon frère, vous devriez maudire votre mère, lui

dit-il, c'est elle qui est cause, que vous êtes un malgouverné. J'avois

un précepteur qui étoit un honnête homme, je me souviens toujours d'une

histoire, qu'il m'a contée dans ma jeunesse. Il y avoit, me disoit-il,

un homme à Carthage, qui avoit été condamné à mort pour plusieurs

crimes, qu'il avoit commis. Il demanda à parler à sa mère dans le temps

qu'on le menoit au supplice. On la fit venir. Il s'approcha d'elle comme

pour lui parler bas, et lui emporta un morceau de l'oreille avec ses

dents. Je vous traite ainsi, dit-il à sa mère, pour vous faire servir

d'exemple à tous les parens, qui n'ont pas soin d'élever leurs enfans

dans la pratique de la vertu. Faites en l'application! continua-t-il, en

s'adressant toujours à mon frère, et voyant qu'il ne répondoit rien, il

recommença à nous invectiver jusqu'à ce qu'il fut hors d'état de parler

davantage. Nous nous levâmes de table, et comme nous étions obligés de

passer à côté de lui, il me déchargea un grand coup de sa béquille, que

j'évitai heureusement, sans quoi il m'auroit assommée. Il me poursuivit

encore quelque temps dans son char, mais ceux qui le traînoient me

donnèrent le temps de m'évader dans la chambre de la reine, qui en étoit

fort éloignée. J'y arrivai à demi-morte de frayeur et si tremblante, que

je me laissai tomber sur une chaise, ne pouvant plus me soutenir. La

reine m'avoit suivie, elle fit ce qu'elle put pour me consoler, et pour

me persuader de retourner chez le roi. Les assiettes et les béquilles

m'avoient fait si peur, que j'eus bien de la peine à m'y résoudre. Nous

repassâmes pourtant dans l'appartement de ce prince, que nous trouvâmes

s'entretenant tranquillement avec ses officiers. Je n'y fus pas

long-temps, je me trouvai mal, et fus obligée de retourner chez la

reine, où je tombai deux fois en foiblesse. J'y restai quelque temps. La

femme de chambre de cette princesse, me regardant attentivement, me dit:

eh mon Dieu Madame! qu'avez-vous? vous êtes faite que c'est horrible. Je

n'en sais rien, lui dis-je, mais je suis bien malade. Elle m'apporta un

miroir, et je fus fort surprise de me trouver tout le visage et la

poitrine remplie de taches rouges; j'attribuai cela à l'altération que

j'avois eue et n'y fis point de réflexion. Mais dès que je rentrai dans

la chambre du roi, cette ébullition rentroit et je retombai en

défaillance. La cause en étoit, qu'il falloit traverser toute une

enfilade de chambres où il n'y avoit point de feu et où il faisoit un

froid terrible. Je pris la nuit une grosse fièvre et me trouvai le

lendemain si mal que je fis faire mes excuses à la reine de ne pouvoir

sortir. Elle me fit dire, que morte ou vive je devois me rendre chez

elle. Je lui fis répondre, que j'avois une ébullition de sang et que

c'étoit impossible. Le même ordre me fut réitéré encore de sa part. On

me traîna donc à quatre dans son appartement, où je tombai d'une

foiblesse dans l'autre, et on me conduisit de même chez le roi. Ma soeur

me voyant si mal, et me croyant sur le point d'expirer, en avertit ce

prince qui n'avoit pas pris garde à moi. Qu'avez-vous, me dit-il, vous

êtes bien changée, mais je vous guérirai bientôt! En même temps il me

fit donner un grand gobelet, rempli de vieux vin du Rhin extrêmement

fort, qu'il me força de boire bon gré mal gré. A peine l'eus-je avalé,

que ma fièvre augmenta et que je commençai à rêver. La reine vit bien,

qu'il falloit me renvoyer; on me porta donc dans ma chambre, où on me

mit au lit toute coiffée, m'ayant été ordonné expressément, de

reparoître le soir. Mais je n'y fus pas long-temps sans sentir un

terrible redoublement. Le médecin Stahl, qu'on avoit envoyé chercher,

prit ma maladie pour une fièvre chaude et me donna plusieurs remèdes

très-contraires au mal que j'avois. Je restai tout ce jour et le suivant

dans un délire continuel. Dès que je rentrai dans mon bon sens, je me

préparai à la mort. Dans ces courts intervalles je la désirois avec

ardeur, et lorsque je voyois Madame de Sonsfeld et ma bonne Mermann à

côté de mon lit, qui pleuroient, je tâchois de les consoler, en leur

disant, que j'étois détachée du monde, et que j'allois trouver le repos

dont personne n'étoit plus en état de me priver. Je suis cause, leur

disois-je, de tous les chagrins de la reine et de mon frère. Si je dois

mourir, dites au roi, que je l'ai toujours aimé et respecté, que je n'ai

rien à me reprocher envers lui, qu'ainsi j'espère qu'il me donnera sa

bénédiction avant ma mort. Dites-lui, que je le supplie d'en agir mieux

avec la reine et avec mon frère, et d'ensevelir toute désunion et

animosité contre eux dans mon tombeau. C'est la seule chose que je

souhaite, et la seule qui m'inquiète dans l'état où je suis. Je restai

deux fois vingt-quatre heures entre la vie et la mort, au bout

desquelles la petite vérole se manifesta. Le roi ne s'étoit pas informé

de mes nouvelles depuis tout le temps que j'avois été incommodée. Dès

qu'on lui eut appris que j'avois la petite vérole, il m'envoya son

chirurgien Holtzendorff, pour voir ce qui en étoit. Ce brutal me dit

cent duretés de la part du roi et y en ajouta encore. J'étois si mal que

je n'y fis aucune attention. Il confirma cependant ce prince dans le

rapport qu'on lui avoit fait de ma santé. La crainte qu'il eut, que ma

soeur ne prît cette maladie contagieuse, lui fit prendre toutes les

précautions imaginables pour l'empêcher, mais d'une manière bien dure

pour moi. Je fus aussitôt traitée comme une prisonnière d'état; on mit

le scellé sur toutes les avenues qui menoient à ma chambre, et on ne

laissa qu'une seule issue pour y entrer. Défense expresse fut faite à la

reine et à tous ses domestiques de venir chez moi, aussi bien qu'à mon

frère. Je restai seule avec ma gouvernante et la pauvre Mermann, qui

étoit enceinte, et qui malgré cela me servoit nuit et jour avec un zèle

et un attachement sans égal. J'étois couchée dans une chambre où il

faisoit un froid épouvantable. Le bouillon qu'on me donnoit n'étoit que

de l'eau et du sel, et lorsqu'on en faisoit demander d'autre on

répondoit, que le roi avoit dit, qu'il étoit assez bon pour moi. Quand

je m'assoupissois un peu vers le matin, le bruit du tambour me

réveilloit en sursaut mais le roi auroit mieux aimé me laisser crever

que de le faire cesser. Pour comble de malheur la Mermann tomba malade.

Comme tous les accidens qu'elle prit lui présageoient une fausse couche,

on fut obligé de la faire transporter à Berlin, et de faire venir ma

seconde femme de chambre, qui s'enivrant tous les jours, n'étoit pas en

état de me soigner. Mon frère, qui avoit déjà eu la petite vérole, ne

m'abandonna pas; il venoit deux fois par jour à la dérobée me rendre

visite. La reine n'osant me voir faisoit sous main demander à tout

moment de mes nouvelles. Je fus pendant neuf jours en grand danger, tous

les symptômes de mon mal étoient mortels, et tous ceux qui me voyoient

jugeoient que si j'en réchappois je serois cruellement défigurée. Mais

ma carrière n'étoit point encore finie, et j'étois réservée pour endurer

toutes les adversités qu'on verra dans la suite de ces mémoires. La

petite vérole me revint par trois fois, dès qu'elle étoit séchée elle

recommençoit de nouveau. Malgré cela je n'en fus point marquée et ma

peau en devint beaucoup meilleure qu'elle n'avoit été.

Cependant Mr. de Bremer arriva à Potsdam de la part du Margrave

d'Ansbach. Il remit la bague de promesse à ma soeur, ce qui se fit sans

la moindre cérémonie. Le roi étoit aussi entièrement rétabli de sa

goutte, et le rétablissement de sa santé avoit chassé sa mauvaise

humeur. Il n'y avoit plus que moi qui en fusse l'objet. Holtzendorff

venoit me voir de temps en temps de la part de ce prince, mais ce

n'étoit jamais que pour me dire des choses désagréables de sa part. Il

tâchoit toujours d'embellir les complimens dont il étoit chargé, par les

termes les plus mortifians. Cet homme étoit la créature de Sekendorff et

si grand favori du roi, que tout le monde ployoit les genoux devant lui.

Il ne se servoit de son crédit que pour faire des malheureux, et n'avois

pas seulement le mérite d'être habile dans son art. Le roi en agissoit

un peu mieux envers mon frère par l'instigation de Sekendorff et de

Grumkow, qui manioient entièrement l'esprit de ce prince. Les subites

révolutions qu'ils avoient expérimentées des sentimens du roi, les

tenoient toujours dans la crainte. Ils appréhendoient avec raison, que

le roi d'Angleterre ne se déterminât enfin au double mariage, et qu'en

ce cas tout leur plan ne fût renversé. Ils n'ignoroient pas les menées

de la reine, qui intriguoit perpétuellement avec cette cour, et ils

étoient informés de la lettre que mon frère avoit écrite à celle

d'Angleterre. Ils formèrent enfin le plus détestable de tous les

projets, pour empêcher tout raccommodement avec le Monarque Anglois. Ce

projet consistoit, à mettre entièrement la désunion dans la maison de

Prusse et d'obliger mon frère, à force de mauvais traitemens du roi, de

prendre quelque résolution violente, qui pût donner prise sur lui et sur

moi. Le comte de Fink étoit un obstacle à leur dessein. Mon frère avoit

de la considération pour lui, et son caractère de gouverneur lui donnoit

sur son élève une certaine autorité, qui pouvoit l'empêcher de faire des

démarches préjudiciables à ses intérêts. Ils représentèrent donc au roi,

que mon frère, ayant 18 ans passés, n'avoit plus besoin de Mentor, et

qu'en lui ôtant le comte de Finck, il mettroit fin à toutes les

intrigues de la reine, dont il étoit le ministre. Le roi goûta leurs

raisons. Les deux gouverneurs furent congédiés très-honorablement, ils

gardèrent l'un et l'autre de grosses pensions et retournèrent vaquer à

leurs emplois militaires. On donna en récompense deux officiers de

compagnie à mon frère. L'un étoit le colonel de Rocho, très-honnête

homme, mais d'un fort petit génie, l'autre le major de Kaiserling, fort

honnête homme aussi, mais grand étourdi et bavard, qui faisoit le bel

esprit et n'étoit qu'une bibliothèque renversée. Mon frère leur vouloit

assez de bien, mais Kaiserling, étant plus jeune et fort débauché, fut

par conséquent le plus goûté. Ce cher frère venoit passer toutes les

après-midis chez moi, nous lisions, écrivions ensemble et nous nous

occupions à nous cultiver l'esprit. J'avoue que nos écritures rouloient

souvent sur des satires, où le prochain n'étoit pas épargné. Je me

souviens qu'en lisant le roman comique de Scarron, nous en fîmes une

assez plaisante application sur la clique impériale. Nous nommions

Grumkow la Rancune, Sekendorff la Rapinière, le Margrave de Schwed

Saldagne, et le roi Ragotin. J'avoue que j'étois très-coupable de perdre

ainsi le respect que je devois au roi, mais je n'ai pas dessein de

m'épargner, et je ne prétends nullement me faire grâce. Quelques sujets

de plaintes que les enfans puissent avoir contre leur parens, ils ne

doivent jamais oublier ce qui leur est dû. Je me suis souvent reproché

depuis les égaremens de ma jeunesse en ce point, mais la reine, au lieu

de nous censurer, nous encourageoit par son approbation à continuer ces

belles satires. Mdme. de Kamken, sa gouvernante, n'y étoit pas épargnée,

quoique nous estimassions fort cette dame, nous ne pouvions nous

empêcher de saisir son ridicule et de nous en divertir. Comme elle étoit

fort replète et d'une figure semblable à celle de Mdme. Bouvillon nous

la nommions ainsi. Nous en badinâmes plusieurs fois en sa présence, ce

qui lui donna la curiosité de savoir qui étoit cette fameuse Mdme.

Bouvillon, dont on parloit tant. Mon frère lui fit accroire, que c'étoit

la Camerera mayor de la reine d'Espagne. A notre retour à Berlin, un

jour qu'il y avoit appartement, et qu'on y parloit de la cour d'Espagne,

elle s'avisa de dire, que les Camerera mayor étoient toutes de la

famille des Bouvillons. On lui fit des éclats de rire au nez, et je crus

que j'en étoufferois pour ma part. Elle vit bien qu'elle avoit dit une

sottise, et s'informa auprès de sa fille, qui avoit beaucoup de lecture,

ce que ce pouvoit être. Celle-ci lui dévoila le mystère. Elle fut

très-fâchée contre moi, sentant bien que je l'avois turlupinée; et j'eus

beaucoup de peine à faire ma paix avec elle. Un caractère satirique est

très-peu estimable; on s'accoutume insensiblement à ce vice et à la fin

on n'épargne ni ami ni ennemi. Il n'y a rien de si aisé que de se saisir

du ridicule, chacun a le sien. Il est divertissant, je l'avoue,

d'entendre turlupiner spirituellement une personne qui nous est

indifférente mais il est en même temps dur de penser, que peut-être on

subira le même sort. Que nous sommes aveugles, nous autres hommes, nous

brocardons sur les défauts d'autrui, pendant que nous ne faisons aucune

réflexion sur les nôtres. Je me suis entièrement défaite de ce vice, et

je ne suis plus caustique que sur le compte des gens qui ont un mauvais

caractère, et qui méritent par le venin de leur langue, qu'on leur rende

la pareille. Mais j'en reviens à mon sujet.

Le temps de l'arrivée du Margrave d'Ansbach approchant, et ce prince

n'ayant pas eu encore la petite vérole, le roi et la reine jugèrent à

propos de me faire retourner à Berlin. Mais avant que de partir j'allai

chez le roi. Il me reçut à son ordinaire, c'est à dire très-mal, et me

dit les choses du monde les plus dures. La reine, craignant qu'il ne

poussât son mauvais procédé plus loin, abrégea ma visite et me ramena

elle-même dans ma chambre. Je me rendis le lendemain à Berlin, où je

trouvai la comtesse Amélie promise avec Mr. de Vierek, Ministre d'état.

Mr. de Vallenrot, son ancien amant, étoit mort. Il y avoit quelque temps

qu'on lui avoit appris cette nouvelle un jour, qu'il y avoit appartement

chez la reine. Comme elle n'avoit pas seulement été informée de sa

maladie, elle fut si saisie de cette mort subite, qu'elle tomba en

défaillance en présence de toute la cour, ce qui découvrit l'intrigue

qu'elle avoit eue avec lui. Cette aventure avoit fort diminué son crédit

auprès de la reine, qui ne fut pas fâchée de se défaire d'elle.

Cependant le roi et la reine arrivèrent peu de jours après moi à Berlin.

Les noces de ma soeur y furent célébrées en cérémonie, et elle partit

quinze jours après son mariage. Je sortis donc de ma solitude et suivis

quelque temps après la reine à Vousterhausen. Les disputes pour mon

mariage s'y renouvelèrent. Ce n'étoit tout le jour que querelle et

dissension. Le roi nous laissoit mourir de faim, mon frère et moi. Ce

prince faisoit l'office d'écuyer tranchant il servoit tout le monde hors

mon frère et moi et quand par hazard il restoit quelque chose dans un

plat, il crachoit dedans pour nous empêcher d'en manger. Nous ne vivions

l'un et l'autre que de café et de cerises sèches, ce qui me gâta

totalement l'estomac. En revanche, je me nourrissois d'injures et

d'invectives, car j'étois apostrophée toute la journée de tous les

tîtres imaginables, et devant tout le monde. La colère du roi alla même

si loin, qu'il nous chassa, mon frère et moi, avec l'ordre formel de ne

paroître en sa présence qu'aux heures du repas. La reine nous faisoit

venir secrètement, pendant que ce prince étoit à la chasse. Elle avoit

des espions de tout côté en campagne, qui venoient l'avertir dès qu'on

le voyoit paroître de loin, afin qu'elle put avoir le temps de nous

renvoyer. La négligence de ces gens fut cause, que le roi pensa nous

surprendre chez elle. Il n'y avoit qu'une issue dans la chambre de cette

princesse, et il arriva si subitement, qu'il ne nous fut plus possible

de l'éviter. La peur nous donna de la résolution. Mon frère se cacha

dans une niche, où étoit une certaine commodité, et pour moi, je me

fourrai sous le lit de la reine, qui étoit si bas que je n'y pouvois

tenir et que j'étois dans une posture fort incommode. Nous étions à

peine retirés dans ces beaux gîtes que le roi entra. Comme il étoit fort

fatigué de la chasse, il se mit à dormir et son sommeil dura deux

heures. J'étouffois sous ce lit et ne pouvois m'empêcher de sortir

quelquefois ma tête pour respirer. Si quelqu'un avoit pu être spectateur

de cette scène, il y auroit eu de quoi rire. Elle finit enfin. Le roi

s'en alla et nous sortîmes au plus vite de nos tanières, en suppliant la

reine, de ne nous plus exposer à de pareilles comédies. On trouvera

peut-être étrange, que nous n'ayons fait aucune démarche pour nous

raccommoder avec le roi. J'en parlai plusieurs fois à la reine, mais

elle ne le voulut absolument pas, disant, que le roi me répondroit, que

si je voulois obtenir ses grâces, je devois épouser ou le duc de

Weissenfeld ou le Margrave de Schwed, ce qui ne pouvoit qu'empirer les

choses, par l'embarras où je serois, de ne pouvoir le satisfaire. Ces

raisons étant bonnes, j'étois obligée de m'y soumettre.

Quelques jours de bon temps succédèrent à tous nos désastres. Le roi se

rendit à Libnow, petite ville Saxonne, pour y avoir une entrevue avec le

roi de Pologne. Ce fut là que Grumkow et Sekendorff, appuyés de ce

prince, tirèrent une promesse de mariage dans toutes les formes du roi,

mon père, pour le duc de Weissenfeld, auquel je fus solemnellement

engagée. Le roi de Pologne promit de lui faire quelques avantages, et

celui de Prusse jugea, qu'avec cinquante mille écus de rentes je

pourrois vivre très-honorablement avec lui. Il s'arrêta en chemin à Dam,

petit bourg appartenant au duc et qui étoit son apanage, où il fut

traité splendidement en vin d'Hongrie, ce qui ne manqua pas d'augmenter

l'amitié que le roi avoit pour lui. Cependant ce prince tint toutes ses

manigances si secrètes, que nous n'en fûmes informés que quelque temps

après.

Les mauvais traitemens recommencèrent à son retour, il ne voyoit plus

mon frère sans le menacer de sa canne. Celui-ci me disoit tous les

jours, qu'il endureroit tout du roi hors les coups, et que s'il en

venoit jamais à des extrémités avec lui, il sauroit s'en affranchir par

la fuite. Le page Keith avoit été fait officier dans un régiment qui

étoit en quartier au pays de Clèves. J'avois eu une grande joie de son

départ, dans l'espérance, que mon frère mèneroit une vie plus réglée,

mais il en fut tout autrement. Un second favori, beaucoup plus

dangereux, succéda à celui-ci. C'étoit un jeune homme,

capitaine-lieutenant dans les gens-d'armes, nommé Katt. Il étoit

petit-fils du Maréchal comte de Wartensleben. Le général Katt, son père,

l'ayant destiné pour la robe, l'avoit fait étudier, et ensuite voyager.

Mais comme il n'y avoit de grâce à espérer que pour ceux qui étoient

dans le militaire, il s'y vit placé contre son attente. Il continuoit de

s'appliquer aux études; il avoit de l'esprit, de la lecture et du monde;

la bonne compagnie, qu'il continuoit à hanter, lui avoit fait contracter

des manières polies, pour lors assez rares à Berlin; sa figure étoit

plutôt désagréable que revenante; deux sourcils noirs lui couvroient

presque les yeux; son regard avoit quelque chose de funeste, qui lui

présageoit son sort; une peau basanée et gravée de petite vérole

augmentoit sa laideur; il faisoit l'esprit fort et poussoit le

libertinage à l'excès; beaucoup d'ambition et d'étourderie

accompagnoient ce vice. Un tel favori étoit bien éloigné de ramener mon

frère de ses égaremens. Je ne fus informée de cette nouvelle amitié qu'à

mon retour de Berlin, où nous nous rendîmes peu de jours après celui du

roi de Libnow. Nous y vécûmes un bout de temps assez tranquillement,

lorsqu'un nouvel événement vint troubler notre repos.

La reine reçut une lettre de mon frère, qui lui fut rendue secrètement

par un de ses domestiques. Cette lettre m'a fait une si forte

impression, que j'en mettrai le contenu ici à peu près tel qu'il étoit.

«Je suis dans le dernier désespoir. Ce que j'avois toujours appréhendé

vient enfin de m'arriver. Le roi a entièrement oublié que je suis son

fils et m'a traité comme le dernier de tous les hommes. J'entrai ce

matin dans sa chambre, comme à mon ordinaire; dès qu'il m'a vu il m'a

sauté au collet en me battant avec sa canne de la façon du monde la plus

cruelle. Je tâchois en vain de me défendre, il étoit dans un si terrible

emportement, qu'il ne se possédoit plus, et ce n'a été qu'à force de

lassitude qu'il a fini. Je suis poussé à bout, j'ai trop d'honneur pour

endurer de pareils traitemens, et je suis résolu d'y mettre fin d'une ou

d'autre manière.»

La lecture de cette lettre nous plongea, la reine et moi, dans la plus

vive douleur, mais elle me causa beaucoup plus d'inquiétude qu'à cette

princesse. Je comprenois mieux le sens du dernier article qu'elle, et

jugeois bien que la résolution dont mon frère parloit, de mettre fin

d'une ou d'autre manière à ses maux, consistoit dans la fuite. Je pris

occasion du chagrin où je voyois que la reine étoit plongée, pour lui

représenter, qu'elle devoit se désister de mon mariage. Je lui fis

concevoir, que le roi d'Angleterre n'étoit point d'humeur à me faire

épouser son fils; que s'il en avoit eu l'intention, il en auroit agi

différemment; que cependant, l'esprit du roi, mon père, s'aigrissoit de

plus en plus contre elle, contre son fils et contre moi; qu'ayant fait

et premier pas à maltraiter mon frère, les mauvais procédés envers lui

et envers moi ne feroient qu'augmenter, et porteroient peut-être ce

dernier à des extrémités qui pourroient lui être très-funestes; que

j'avouois, que je serois la plus malheureuse personne du monde, si

j'étois contrainte à épouser le duc de Weissenfeld, mais que je

prévoyois bien, qu'il falloit qu'il y en eût un de nous de sacrifié à la

haine de Sekendorff et de Grumkow, et que j'aimois mieux que ce fût moi

que mon frère; qu'enfin je ne voyois que ce seul moyen, pour remettre la

paix dans la famille. La reine se mit dans une violente colère contre

moi. Voulez-vous me percer le coeur, me dit-elle, et me faire mourir de

douleur, ne m'en parlez plus de votre vie, et soyez persuadée, que si

vous êtes capable de faire une pareille lâcheté, je vous donnerai ma

malédiction, vous renierai pour ma fille et ne souffrirai jamais plus

que vous vous montriez en ma présence. Elle me dit ces dernières paroles

avec tant d'altération, que j'en fus effrayée. Elle étoit enceinte, ce

qui augmentoit mes peines. Je tâchois de la radoucir, en l'assurant, que

je ne ferois jamais rien qui pût lui causer le moindre chagrin.

Mlle. de Bulow, première fille d'honneur de la reine, avoit repris dans

sa faveur la place de la comtesse Amélie, qui s'étoit mariée peu après

ma soeur. Cette fille étoit bonne et serviable, elle ne faisoit du tort

à personne, mais elle étoit intrigante et indiscrète. La reine se

servoit d'elle pour apprendre et faire savoir tout ce qui se passoit à

Mr. du Bourguai et à Mr. Kniphausen, premier Ministre du cabinet. Ce

dernier, homme d'esprit et très-versé dans les affaires, étoit ennemi

juré de Grumkow et par conséquent de la clique Angloise. La reine lui

fit communiquer la lettre de mon frère et lui demanda conseil sur les

démarches qu'elle pourroit faire, pour prévenir les violences du roi.

Kniphausen étoit informé par la Bulow de toutes les menées de la Ramen;

il savoit que cette femme étoit étroitement liée avec Eversmann,

très-grand favori du roi; il n'ignoroit pas que la principale cause de

nos maux étoit la confiance que la reine avoit en cette créature, qui

animoit le roi, par les rapports qu'elle et son compagnon lui faisoient,

vrais ou faux, contre mon frère et moi. Il jugea donc, qu'il falloit

gagner ces deux personnages à quelque prix que ce fût. Il ne fit mention

que d'Eversmann à la reine, trouvant trop dangereux de lui nommer la

Ramen, et il conseilla à cette princesse, de tâcher de le mettre dans

ses intérêts, en lui procurant une somme d'argent capable de le tenter,

de la part du roi d'Angleterre. La reine goûta cet avis et en parla à

Mr. du Bourguai. Après bien des difficultés ce Ministre lui fit remettre

500 écus, pendant qu'a la réquisition de Mr. Kniphausen il en fit

toucher autant secrètement à la Ramen. L'un et l'autre promirent monts

et merveilles, mais dès qu'ils eurent reçu l'argent, ils avertirent le

roi de toute cette manigance, et amusèrent la reine et Mr. du Bourguai

par de fausses confidences. Ce procédé de la reine acheva de pousser ce

prince à bout; il se crut trahi puisqu'elle vouloit déjà commencer à

corrompre ses domestiques, et nous verrons les effets de son

ressentiment dans l'année 1730, que je vais commencer.

Le roi se rendit à Berlin, pour y passer les fêtes de noël. Il fut de

très-bonne humeur pendant tout le séjour qu'il y fit, et quoiqu'il ne

nous fît pas bon accueil à mon frère et à moi, il épargna du moins les

injures. Nous avions trouvé moyen de radoucir ce dernier, et nous étions

tous dans une sécurité parfaite, les bonnes manières du roi nous ôtant

tout soupçon. Mais qui peut approfondir les replis du coeur humain?

Ce prince repartit pour Potsdam. Quelques jours après le comte Fink

reçut une lettre de sa part avec un ordre séparé, de n'en faire

l'ouverture qu'en présence du Maréchal de Borck et de Grumkow. Il lui

étoit en même temps défendu, sous peine de la vie de ne point faire

mention à personne ni de l'une ni de l'autre. Les deux Ministres que je

viens de nommer, en avoient reçu un pareil, dans lequel il leur étoit

enjoint, de se rendre chez le comte Fink. Dès qu'ils furent assemblés

ils firent la lecture de cette lettre, laquelle en renfermoit une à la

reine. Voici le contenue de celle qui étoit adressée au comte de Fink.

«Des que Borck et Grumkow se seront rendus chez vous, vous irez tous

trois chez ma femme. Vous lui direz de ma part, que je n'ignore aucune

de ses intrigues, qu'elles me déplaisent et que j'en suis las, que je ne

prétends plus être le jouet de sa famille, qui m'a traité indignement,

qu'une fois pour toutes je veux marier ma fille Wilhelmine. Mais que

pour dernière grâce je lui permets d'écrire encore une fois en

Angleterre et de demander au roi une déclaration formelle sur le mariage

de ma fille. Dites-lui, qu'en cas que la réponse qu'elle recevra, ne

soit pas selon mes désirs, je prétends absolument l'unir avec le duc de

Weissenfeld ou avec le Margrave de Schwed; que je lui laisserai le choix

de ces deux partis, qu'elle doit m'engager sa parole d'honneur, de ne

plus s'opposer à mes volontés, et que si elle continue à me chagriner

par ses refus, je romprai pour jamais avec elle et la reléguerai elle et

son indigne fille que je renierai, à Orangebourg, où elle pourra pleurer

son obstination. Faites votre devoir en fidèles serviteurs et tâchez de

la déterminer à suivre mes volontés, je vous en tiendrai compte. Mais au

cas du contraire je saurai faire tomber mon ressentiment de votre

conduite sur vous et sur vos familles.»

Je suis votre affectionné roi,

Guillaume.

Mémoires de Frédérique Sophie Wilhelmine de Prusse, margrave de Bareith. Tome 1 · 第 9 / 21 段