fréquentes débauches ensemble. Un jour qu'ils étoient en train de boire,
on fit apporter un grand gobelet, fait en forme de mortier, dont le roi
de Pologne avoit fait présent à celui de Prusse. Ce mortier étoit d'un
travail gravé, d'argent doré, et contenoit un autre gobelet de vermeil;
il étoit fermé par une bombe d'or et enrichi de pierreries. On vidoit
ces deux vases plusieurs fois à la ronde; dans la chaleur du vin mon
frère s'avisa de sauter sur le roi et de l'embrasser à plusieurs
reprises. Sekendorff voulut l'en empêcher, mais il le repoussa rudement,
continua à caresser son père, l'assurant, qu'il l'aimoit tendrement,
qu'il étoit persuadé de la bonté de son coeur et qu'il n'attribuoit la
disgrâce dont il l'accabloit tous les jours, qu'aux mauvais conseils de
certaines gens, qui cherchoient à profiter de la discorde, qu'ils
mettoient dans la famille; qu'il vouloit aimer, respecter le roi, et lui
être soumis tant qu'il vivroit. Cette saillie plut beaucoup au roi, et
procura quelque soulagement à mon frère pendant une quinzaine de jours.
Mais les orages succédèrent à ce petit calme. Le roi recommença à le
maltraiter de la façon la plus cruelle. Ce pauvre prince n'avoit pas la
moindre récréation; la musique, la lecture, les sciences et les beaux
arts étoient autant de crimes qui lui étoient défendus. Personne n'osoit
lui parler; à peine osoit-il venir chez la reine, et il menoit la plus
triste vie du monde. Malgré les défenses du roi il s'appliquoit aux
sciences et y faisoit de grands progrès. Mais cet abandon, dans lequel
il vivoit, le fit tomber dans le libertinage. Ses gouverneurs n'osant le
suivre, il s'y livroit entièrement. Un des pages du roi, nommé Keith,
étoit le ministre de ses débauches. Ce jeune homme avoit si bien trouvé
le moyen de s'insinuer auprès de lui, qu'il l'aimoit passionnément et
lui donnoit son entière confiance. J'ignorois ses dérèglemens, mais je
m'étois aperçue des familiarités qu'il avoit avec ce page, et je lui en
fis plusieurs fois des reproches, lui représentant, que ces façons ne
convenoient pas à son caractère. Mais il s'excusoit toujours, en me
disant, que ce garçon étant son rapporteur, il avoit sujet de la
ménager, s'épargnant quelquefois beaucoup de chagrin par les avis qu'il
en recevoit. Cependant ma propre personne ne laissoit pas de m'inquiéter
aussi, mon sort alloit être décidé. La reine par ses beaux discours
augmentoit la répugnance que j'avois toujours eue pour le prince de
Galles. Le portrait qu'elle m'en faisoit journellement, n'étoit point de
mon goût. C'est un prince, me disoit-elle, qui a un bon coeur, mais un
fort petit génie; il est plutôt laid que beau, et même il est un peu
contrefait. Pourvu que vous ayez la complaisance pour lui, de souffrir
ses débauches, vous le gouvernerez entièrement et vous pourrez devenir
plus roi que lui, lorsque son père sera mort. Voyez un peu quel rôle
vous jouerez, ce sera vous qui déciderez du bien ou du mal de l'Europe
et qui donnerez la loi à la nation. La reine, en me parlant ainsi, ne
connoissoit pas mes véritables sentimens. Un époux tel qu'elle me
dépeignoit le prince, son neveu, auroit été de sa convenance. Mais les
principes que je m'étois formés sur le mariage, étoient fort différents
des siens. Je prétendois, qu'une bonne union devoit être fondée sur une
estime et une considération réciproque; je voulois que la tendresse
mutuelle en fût la base et que toutes mes complaisances et mes
attentions n'en fussent que les suites. Rien ne nous paroît difficile
pour ceux que nous aimons; mais peut-on aimer sans retour? la vraie
tendresse ne souffre point de partage. Un homme qui a des maîtresses,
s'y attache et à mesure que son amour augmente, pour elles, il diminue
pour celle qui en devroit être le légitime objet. Quelle opinion et
quels égards peut-on avoir pour un homme qui se laisse gouverner
totalement et qui néglige le bien de ses affaires et de son pays, pour
se livrer à ses plaisirs déréglés. Je me souhaitois un vrai ami, auquel
je pusse donner toute ma confiance et mon coeur; pour lequel je fusse
prévenue d'estime et d'inclination, qui pût faire ma félicité et dont je
pusse faire le bonheur. Je prévoyois bien que le prince de Galles
n'étoit pas mon fait, ne possédant pas toutes les qualités que
j'exigeois. D'un autre côté le duc de Weissenfeld l'étoit encore moins.
Outre la disproportion qu'il y avoit entre nous deux, son âge ne
convenoit point au mien, j'avois dix-neuf ans, et il en avoit
quarante-trois. Sa figure étoit plutôt désagréable que prévenante; il
étoit petit et excessivement gros; il avoit du monde, mais il étoit fort
brutal dans son particulier et avec cela fort débauché. Que l'on juge de
l'état de mon triste coeur! Il n'y avoit que ma gouvernante, qui fût
informée de mes véritables sentimens, et dans le sein de laquelle il
m'étoit permis de les répandre.
La reine acheva de nous abîmer par ses hauteurs. Grumkow avoit acheté
une très-belle maison à Berlin de l'argent qu'il avoit tiré de
l'Empereur. Il avoit trouvé le moyen de l'orner et de la meubler aux
dépens de toutes les têtes couronnées. Le feu roi d'Angleterre et
l'Impératrice de Russie y avoient fourni. Il pria la reine de lui donner
son portrait, lequel, disoit-il, feroit le plus grand lustre de sa
maison. La reine le lui accorda sans peine. Elle se faisoit justement
peindre dans ce temps-là par le fameux Pesne, très-renommé pour sa
grande habilité dans cet art, et ce portrait étoit destiné pour la reine
de Danemarc. Comme il n'y avoit que la tête d'achevée, lorsqu'elle
partit pour Vousterhausen, elle ordonna au peintre, d'en tirer une copie
pour Grumkow, ne donnant des originaux qu'aux princesses. Ce ministre en
vint un jour remercier la reine, et lui témoigna la joie qu'il avoit de
posséder une pièce si parfaite. C'est le chef-d'oeuvre de Pesne,
continua-t-il, et on ne peut rien voir de plus ressemblant et de mieux
travaillé. La reine me dit tout bas: j'espère qu'on aura fait un
quiproquo, et qu'on lui aura donné l'original pour la copie!» et en même
temps elle le lui demanda tout haut. «Comme le roi, lui répondit-il, m'a
fait la grâce de me donner son portrait en original, il est bien juste
que j'aie le portrait de votre Majesté égal avec le sien; je l'ai envoyé
chercher de chez le peintre, c'est une pièce achevée.» «Et par quel
ordre? lui répliqua la reine, car je n'honore aucun particulier d'un
original, et je ne prétends pas vous distinguer des autres.» Elle voulut
lui tourner le dos, en lui disant ces dernières paroles, mais il
l'arrêta en la conjurant de lui laisser le portrait. Elle le lui refusa
d'une manière très-désobligeante, et lui dit force piquanteries en se
retirant. Dès que le roi fut à la chasse, elle conta toute cette scène
au comte de Fink. Celui-ci charmé de pouvoir jouer un tour à Grumkow,
contre lequel il avoit une pique particulière, anima la reine à lui
faire ressentir l'impertinence de son procédé. Il fut donc résolu, que
dès qu'elle seroit de retour à Berlin, elle enverroit plusieurs de ses
domestiques chez Grumkow, pour lui redemander son portrait, et lui dire
en même temps, qu'elle ne le lui donneroit ni en original ni en copie,
jusqu'à ce qu'il changeât de conduite à son égard, et apprit à lui
rendre le respect qui lui étoit dû comme à sa souveraine. Dès le
lendemain cette belle résolution fut mise en exécution. Nous retournâmes
ce jour en ville et aussitôt que la reine y fut arrivée, elle s'empressa
de donner ses ordres là-dessus, de crainte, d'y trouver de l'obstacle
par les représentations qu'on lui feroit. Grumkow qui peut-être avoit
déjà été averti par la Ramen du dessein de la reine, reçut la harangue
que le valet de chambre de cette princesse lui fit d'un air ironique.
«Vous pouvez, lui dit-il, reprendre le portrait de la reine, je possède
ceux de tant d'autres grands princes, que je puis me consoler d'être
privé du sien.» Il ne manqua pas cependant d'informer le roi de l'avanie
qu'il venoit d'essuyer, et d'y donner le tour le plus malin; ni lui ni
toute sa famille ne mirent plus le pied chez la reine. Il en parloit
d'une façon peu mesurée et sa langue venimeuse déploya toute sa
rhétorique à tourner en ridicule cette princesse, trop heureuse encore
s'il s'en étoit tenu là, mais il s'en vengea peu après par des effets,
comme nous le verrons dans la suite. Les bien intentionnés s'entremirent
pour appaiser cette affaire. Grumkow fit valoir au roi le respect qu'il
avoit pour tout ce qui lui appartenoit, en faisant des espèces d'excuses
à la reine, auxquelles elle répondit obligeamment, ce qui mit en
apparence fin à leurs divisions.
La réponse d'Angleterre tardant à venir, la reine commença à s'en
inquiéter. Elle avoit tous les jours des conférences avec Mr. du
Bourguai, qui la plupart du temps n'aboutissoient à rien. Enfin, au bout
de quatre semaines, ces lettres tant désirées arrivèrent. Voici le
contenu de celle que la reine d'Angleterre écrivit pour être montrée au
roi. «Le roi, mon époux, disoit-elle, est très-disposé à resserrer les
noeuds de l'alliance, que le feu roi, son père, a contractés avec celui
de Prusse, et de donner les mains au double mariage de ses enfans, mais
il ne peut rien dire de positif avant que d'avoir proposé cette affaire
au parlement.» Cela s'appeloit biaiser et donner une réponse vague.
L'autre lettre ne contenoit rien de plus réel, ce n'étoient que des
exhortations à la reine de soutenir avec fermeté les persécutions du
roi, par rapport à mon mariage avec le duc de Weissenfeld; que ce parti
étoit trop peu redoutable pour s'en alarmer si fort, et que ce ne
pouvoit être qu'une feinte du roi. Celle qui étoit pour mon frère étoit
à peu près dans les mêmes termes. Jamais la tête de Méduse n'a causé
tant d'effroi que la lecture de ces lettres en donna à la reine; elle se
seroit résolue de les passer sous silence et de récrire une seconde fois
en Angleterre, pour tâcher d'en obtenir de plus favorables, si Mr. du
Bourguai n'étoit venu l'avertir, qu'il étoit chargé des mêmes
commissions pour le roi. La reine parla très-fortement à ce ministre, et
lui témoigna le mécontentement qu'elle avoit du procédé de sa cour à son
égard; elle le chargea d'assurer le roi, son frère, que s'il ne
changeoit d'avis, tout seroit perdu. Le roi arriva quelques jours après.
Dès qu'il entra dans la chambre, il lui demanda, si la réponse étoit
venue? «Oui, lui dit la reine, en payant d'effronterie, elle est telle
que vous la désirez!» et en même temps elle lui donna la lettre. Le roi
la prit, la lut et la lui rendit d'un air fâché. «Je vois bien, lui
dit-il, qu'on prétend encore me tromper, mais je n'en serai pas la
dupe.» Il sortit d'abord et alla trouver Grumkow, qui étoit dans son
anti-chambre. Il s'entretint deux bonnes heures avec ce ministre, après
quoi il repassa dans la chambre où nous étions, avec une physionomie
gaie et ouverte. Il ne fit mention de rien et fit très-bon accueil à la
reine. Cette princesse se laissa éblouir par les caresses du roi et
s'imagina, que tout alloit le mieux du monde. Mais je n'en fus pas la
dupe; je connoissois ce prince, et sa dissimulation me faisoit plus
craindre que ses emportemens. Il ne s'arrêta que quelques jours à Berlin
et retourna à Potsdam.
L'année 1729 commença d'abord par une nouvelle époque. Mr. de la Motte,
officier au service de Hannovre, arriva secrètement à Berlin et alla se
loger chez Mr. de Sastot, chambellan de la reine, son proche parent. «Je
suis chargé, lui dit-il, de commissions de la dernière importance, mais
qui exigent un secret infini, et qui m'obligent de tenir mon séjour
caché; je suis chargé d'une lettre pour le roi, mais il m'est
expressément ordonné de la lui faire tenir en main propre, je ne me suis
adressé à personne ici, et n'y ai point de connaissance. Je me flatte
donc, que comme mon ancien ami et en qualité de parent, vous me tirerez
d'embarras et ferez parvenir mes dépêches au roi.» Ce commencement de
confidence inspira de la curiosité à Sastot; il pressa fort la Motte de
lui apprendre le sujet de son voyage. Après beaucoup de résistance de la
part de ce dernier, il apprit enfin, qu'il étoit envoyé du prince de
Galles, pour avertir le roi, que ce prince avoit résolu de s'esquiver
secrètement de Hannovre à l'insu du roi, son père, et de se rendre à
Berlin pour m'épouser. «Vous voyez bien, lui dit la Motte, que toute la
réussite de ce projet ne dépend que du secret. Cependant comme on ne m'a
pas défendu d'en informer la reine, je vous laisse le soin de l'en
instruire, si vous la croyez assez discrète pour cela.» Sastot lui
répondit, que pour ne rien risquer, il mettroit Mdme. de Sonsfeld de la
confidence, et la consulteroit sur ce qu'il auroit à faire. J'étois
justement tombée malade quelques jours auparavant d'une grosse fièvre de
rhume. Sastot trouva Mdme. de Sonsfeld chez la reine, occupée à lui
faire le rapport de l'état de ma santé. Dès qu'il put lui parler, il ne
manqua pas de lui faire part de l'arrivée de la Motte et des nouvelles
qu'il lui avoit apprises, la priant de lui conseiller s'il falloit le
dire à la reine. Sastot et Mdme. de Sonsfeld n'ignoroient ni l'un ni
l'autre que cette princesse n'avoit rien de caché pour la Ramen, et que
par conséquent Sekendorff ne manqueroit pas d'être d'abord averti de ce
qui se passoit. Mais enfin, après une mûre délibération ils résolurent
de lui en faire la confidence. On ne sauroit s'imaginer quelle joie
cette nouvelle causa à la reine. Elle ne put la cacher ni à la comtesse
de Fink ni à Mdme. de Sonsfeld. L'une et l'autre l'exhortèrent à la
discrétion, et lui firent entrevoir les conséquences fâcheuses qui
pourroient arriver si ce projet venoit à transpirer. Elle leur promit
tout au monde, et se tournant vers ma gouvernante, «allez, lui dit-elle,
préparer ma fille à apprendre cette nouvelle, j'irai demain chez elle,
pour lui parler moi-même, mais surtout faites en sorte qu'elle soit
bientôt en état de sortir.» Madame de Sonsfeld se rendit d'abord chez
moi. «Je ne sais, me dit-elle, ce qu'a Sastot, il est comme un fou, il
chante, il danse, et cela de joie, dit-il, d'une bonne nouvelle qu'il a
reçue et qu'il lui est défendu de divulguer.» Je ne fis point réflexion
à cela, et comme je ne lui répondois rien: «je suis pourtant curieuse,
continua-t-elle, de savoir ce que ce pourroit être, car il dit, Madame,
que cela vous regarde.» «Hélas! lui dis-je, quelle bonne nouvelle
pourroit m'arriver dans la situation où je suis, et d'où Sastot
pourroit-il en recevoir?» «De Hannovre, me dit-elle, et peut-être du
prince de Galles lui-même.» Je ne vois pas de si grand bonheur à cela,
lui répliquai-je, vous connoissez assez mes sentimens sur ce sujet.» Il
est vrai, Madame, me répondit-elle, mais je crains fort que Dieu ne vous
punisse des mépris que vous avez pour un prince qui se sacrifie pour
vous jusqu'au point d'encourir la disgrâce du roi, son père, et
peut-être se brouiller avec toute sa famille, pour venir vous épouser.
Quel parti êtes-vous donc résolue de prendre? Il n'y a point à opter;
aimez-vous mieux le duc de Weissenfeld ou le Margrave de Schwed, ou
voulez-vous rester à reverdir? En verité, Madame, vous me percez le
coeur, et dans le fond vous ne savez ce que vous voulez.» Je me mis à
rire de son emportement, ne m'attendant pas, que ce qu'elle venoit de me
dire fût si sûr.» La reine a sans doute encore reçu des lettres
pareilles à celles qu'elle eut, il y a six mois, et c'est sans doute,
lui dis-je, la cause des grands raisonnements que vous me faites.» «Non,
point du tout,» reprit-elle, et en même temps elle me fit un récit de
l'envoi de la Motte. Pour le coup je vis bien que l'affaire étoit
sérieuse, et l'envie de rire me passa pour faire place à un sombre
chagrin, qui ne raccommoda pas ma santé. La reine vint le lendemain chez
moi. Après m'avoir embrassée plusieurs fois avec toutes les marques de
la plus vive tendresse, elle me réitéra tout ce que Madame de Sonsfeld
m'avoit dit la veille; «vous serez donc enfin heureuse, quelle joie pour
moi!» Pendant tout ce temps je lui baisai les mains que j'arrosois de
mes larmes sans lui rien répondre. «Mais vous pleurez, continua-t-elle,
qu'avez-vous?» Je me fis une conscience de diminuer sa satisfaction. «La
seule pensée de vous quitter, Madame, lui dis-je, m'afflige plus que
toutes les couronnes de la terre ne me causeroient de plaisir.» Ma
réponse l'attendrit, elle me fit mille caresses; après quoi elle se
retira. Il y eut ce soir-là appartement chez la reine. Le mauvais génie
de cette princesse y mena Mr. du Bourguai, ministre d'Angleterre. Cet
envoyé lui fit part, comme à son ordinaire, des lettres qu'il avoit
reçues de sa cour, il entra insensiblement en matière avec la reine,
qui, oubliant toutes les promesses qu'elle avoit faites, lui conta le
dessein du prince de Galles. Mr. du Bourguai en parut surpris et lui
demanda si tout-cela étoit bien sûr! «Si sûr, lui dit-elle, que la Motte
est dépêché ici de sa part, et qu'il a déjà informé le roi de l'affaire
en question.» Du Bourguai levant alors les épaules: «Que je suis
malheureux, lui dit-il, Madame, Votre Majesté vient de me faire une
confidence, qu'elle auroit dû me cacher autant qu'à Sekendorff. Mon
Dieu! que je suis à plaindre, puisque je me vois obligé d'envoyer dès ce
soir un courrier en Angleterre, pour en avertir le roi mon maître, qui
ne manquera pas de déranger les projets du prince, son fils, mais je ne
puis en agir autrement.» On peut aisément se figurer la frayeur de la
reine. Elle employa tous ses efforts pour détourner du Bourguai de son
dessein, mais ce ministre fut inexorable, et se retira sur-le-champ. La
reine resta dans une consternation et un désespoir terrible. Pour comble
de malheur elle s'étoit aussi confiée à la Ramen. Sekendorff, qui avoit
été instruit de tout par cette femme, s'étoit rendu à Potsdam, pour
prévenir le roi et l'empêcher de ne point donner de réponse. La comtesse
de Fink me conta toutes ces choses le jour suivant. La mine étoit
éventée, ainsi il n'y avoit plus rien à faire qu'à empêcher, que
l'imprudence de la reine ne parvînt aux oreilles du roi. Ce prince se
rendit huit jours après à Berlin. Malgré toutes les insinuations de
Sekendorff, il fit venir Mr. de la Motte, auquel il fit un accueil des
plus obligeants et lui témoigna l'impatience qu'il avoit de voir le
prince de Galles. Il lui donna une lettre pour ce prince et le pressa de
partir le plutôt qu'il pourroit, pour accélérer sa venue. Mais les
choses avoient bien changé de face. Les délais du roi et les imprudences
de la reine donnèrent le temps au courrier de du Bourguai d'arriver en
Angleterre. Comme il étoit adressé à la secrétairerie d'état, on pressa
et obligea le roi de la grande Bretagne d'en dépêcher un autre à
Hannovre, pour donner ordre au prince de Galles, de se rendre
incontinent en Angleterre. Ce courrier arriva un moment avant le départ
du prince. Comme il étoit adressé au ministère, il n'eut plus d'autre
parti à prendre que celui de l'obéissance, et se vit forcé de se mettre
d'abord en chemin, pendant que le roi et la reine l'attendoient à Berlin
avec un empressement et une joie sans égale. Cette joie se changea
bientôt en tristesse par l'arrivée d'une estafette, qui leur porta la
nouvelle de son subit départ pour l'Angleterre.
Mais il est temps de dévoiler tout ce mystère. La nation Angloise
souhaitoit passionnément la présence du prince de Galles dans son futur
royaume. Ils avoient pressé plusieurs fois très-fortement le roi sur ce
sujet, sans en obtenir de résolution favorable. Ce prince ne vouloit
point faire venir son fils en Angleterre, prévoyant que son arrivée y
causeroit des partis, qui ne pourroient manquer de devenir
préjudiciables à son autorité. Cependant il jugea bien, qu'il ne seroit
pas en état de différer encore long-temps à contenter la nation. Il
écrivit donc secrètement à son fils, de se rendre à Berlin et de
m'épouser, lui défendant néanmoins de ne le point compromettre dans
cette démarche. C'étoit trouver un honnête prétexte de se brouiller avec
le prince de Galles et de le laisser à Hannovre, sans que la nation pût
s'en plaindre. L'indiscrétion de la reine et l'arrivée du courrier de du
Bourguai rompirent tout ce plan et obligèrent le roi de se rendre aux
voeux de la nation. Le pauvre la Motte en fut le sacrifice; il fut
enfermé pendant deux ans dans la forteresse de Hamlen et ensuite cassé.
Mais le roi, mon père, le prit à son service après son élargissement, où
il commande encore actuellement un régiment. Toutes ces choses ne firent
qu'empirer notre sort. Le roi fut plus piqué que jamais contre le roi,
son beau-frère, et résolut dès lors de ne plus rien ménager, si l'on ne
le satisfaisoit par mon mariage.
Nous le suivîmes peu de temps après à Potsdam, où il tomba malade d'une
violente attaque de goutte aux deux pieds. Cette maladie, jointe au
dépit qu'il avoit de voir ses espérances évanouies, le rendoit d'une
humeur insupportable. Les peines du purgatoire ne pouvoient égaler
celles que nous endurions. Nous étions obligés de nous trouver à neuf
heures du matin dans sa chambre, nous y dînions et n'osions en sortir,
pour quelque raison que ce fût. Tout le jour ne se passoit qu'en
invectives contre mon frère et contre moi. Le roi ne m'appeloit plus que
la canaille Angloise, et mon frère étoit nommé le coquin de Fritz. Il
nous forçoit de manger et de boire des choses, pour lesquelles nous
avions de l'aversion, ou qui étoient contraires à notre tempérament, ce
qui nous obligeoit quelquefois de rendre en sa présence tout ce que nous
avions dans le corps. Chaque jour étoit marqué par quelque événement
sinistre, et on ne pouvoit lever les yeux sans voir quelques malheureux
tourmentés d'une ou d'autre façon. L'impatience du roi ne lui permettoit
pas de rester au lit, il se faisoit mettre sur une chaise à rouleaux et
se faisoit ainsi traîner par tout le château. Ses deux bras étoient
appuyés sur des béquilles, qui le soutenoient. Nous suivions toujours ce
char de triomphe comme de pauvres captifs, qui vont subir leur sentence.
Ce pauvre prince souffroit beaucoup, et une bile noire, qui s'étoit
épanchée dans son sang, étoit cause de ses mauvaises humeurs.