la reine. Cette princesse le reçut à la porte de sa troisième
anti-chambre. Le roi de Pologne lui donna la main et la conduisit dans
sa chambre d'audience, où nous lui fûmes présentées. Ce prince âgé alors
de cinquante ans, avoit le port et la physionomie majestueuse, un air
affable et poli accompagnoit toutes ses actions. Il étoit fort cassé
pour son âge, les terribles débauches qu'il avoit faites, lui avoient
causé un accident au pied droit, qui l'empêchoit de marcher et d'être
long-temps debout. La gangrène y avoit déjà été, et on ne lui avoit
sauvé le pied qu'en lui coupant deux orteils. La plaie étoit toujours
ouverte et il souffroit prodigieusement. La reine lui offrit d'abord de
s'asseoir, ce qu'il ne voulut de long-temps pas faire, mais enfin, à
force de prières, il se plaça sur un tabouret. La reine en prit un autre
et s'assit vis-à-vis de lui. Comme nous restâmes debout, il nous fit
beaucoup d'excuses à mes soeurs et à moi sur son impolitesse. Il me
considéra fort attentivement et nous dit à chacune quelque chose
d'obligeant. Il quitta la reine après une heure de conversation. Elle
voulut le reconduire, mais il ne voulut jamais le souffrir. Le prince
royal de Pologne vint rendre peu après ses devoirs à la reine. Ce prince
est grand et fort replet, son visage est régulièrement beau, mais il n'a
rien de prévenant. Un air embarrassé accompagne toutes ses actions, et
pour cacher son embarras, il a recours à un rire forcé très-désagréable.
Il parle peu et ne possède pas le don d'être affable et obligeant comme
le roi son père. On peut même l'accuser d'inattention et de grossièreté;
ces dehors peu avantageux renferment cependant de grandes qualités, qui
n'ont paru au jour, que depuis que ce prince est devenu roi de Pologne.
Il se pique d'être véritablement honnête homme, et toute son attention
ne tend qu'à rendre ses peuples heureux. Ceux qui encourent sa disgrâce
pourroient se compter au nombre des fortunés, s'ils étoient en d'autres
pays. Bien loin de leur faire le moindre tort, il les gratifie de
très-fortes pensions, il n'a jamais abandonné ceux en qui il avoit placé
son affection. Sa vie est très-réglée, on ne peut lui reprocher aucun
vice, et la bonne intelligence, dans laquelle il vit avec son épouse,
mérite d'être louée. Cette princesse étoit d'une laideur extrême et
n'avoit rien qui pût la dédommager de sa figure peu avantageuse. Il ne
s'arrêta pas long-temps chez la reine. Après cette visite nous rentrâmes
dans notre néant et passâmes notre soirée comme à l'ordinaire dans le
jeûne et la retraite. Je dis le jeûne, car à peine avions-nous de quoi
nous rassasier. Mais renvoyons à un autre endroit le détail de notre
genre de vie.
Le roi et le prince de Pologne soupèrent chacun en particulier. Le
lendemain, dimanche, nous nous rendîmes tous après le sermon dans les
grands appartemens du château. La reine s'avança d'un côté de la
galerie, accompagnée de ses filles, des princesses du sang et de sa
cour, pendant que les deux rois y entroient de l'autre. Je n'ai jamais
vu de plus beau coup d'oeil. Toutes les dames de la ville étoient
rangées en haie le long de cette galerie, parées magnifiquement. Le roi,
le prince de Pologne et leur suite, qui consistoit en trois cents grands
de leur cour, tant Polonois que Saxons, étoient superbement vêtus. On
voyoit un contraste entre ces derniers et les Prussiens. Ceux-ci,
n'avoient que leur uniforme, leur singularité fixoit la vue. Leurs
habits sont si courts, qu'ils n'auroient pu servir de feuilles de
figuiers à nos premiers pères, et si étroits, qu'ils n'osoient se
remuer, de crainte de les déchirer. Leurs culottes d'été sont de toile
blanche, de même que leurs guêtres, sans lesquelles ils n'osent jamais
paroître. Leurs cheveux sont poudrés, mais sans frisure, et tortillés,
par derrière, avec un ruban. Le roi lui-même étoit ainsi vêtu. Après les
premiers complimens on présenta tous ces étrangers à la reine et ensuite
à moi. Le prince Jean Adolph de Weissenfeld, lieutenant-général de Saxe,
fut le premier avec qui nous fîmes connoissance. Plusieurs autres le
suivoient. Tels étoient le comte de Saxe et le comte Rudofski, tous deux
fils naturels du roi; Mr. de Libski, depuis primat et archevêque de
Cracovie; les comtes Manteuffel, Lagnasko et Brûle, favoris du roi; le
comte Solkofski, favori du prince électoral, et tant d'autres de la
première distinction, auxquels je ne m'arrêterai point. Le comte de
Flemming n'étoit pas de la suite. Il étoit mort à Vienne, il y avoit
trois semaines, regretté généralement de tout le monde. On dîna en
cérémonie; la table étoit longue; le roi de Pologne et la reine, ma
mère, étoient assis à un bout, le roi, mon père, étoit placé à côté de
celui de Pologne, le prince électoral auprès de lui; ensuite venoient
les princes du sang et les étrangers; j'étois à côté de la reine, ma
soeur auprès de moi et les princesses du sang étoient toutes assises
selon leur rang. On but force santés, on parla peu et on s'ennuya
beaucoup. Après le dîner chacun se retira chez soi. Le soir il y eut
grand appartement chez la reine. Les comtesses Orzelska et Bilinska,
filles naturelles du roi de Pologne, y vinrent aussi bien que Mdme.
Potge, très-fameuse pour son libertinage. La première, comme je l'ai
déjà dit, étoit maîtresse de son père, chose qui fait horreur. Sans être
une beauté régulière, elle avoit beaucoup d'agrément; sa taille étoit
parfaite et elle possédoit un certain, je ne sais quoi, qui prévenoit
pour elle. Son coeur n'étoit point épris pour son amant suranné, elle
aimoit son frère, le comte Rudofski. Celui-ci étoit fils d'une Turque,
qui avoit été femme de chambre de la comtesse Koenigsmark, mère du comte
de Saxe. La Orzelska étoit d'une magnificence extrême et surtout en
pierreries le roi lui ayant fait présent de celles de la feue reine son
épouse. Les Polonois qui m'avoient été présentés le matin, furent fort
surpris de m'entendre nommer leurs noms barbares, et de voir que je les
reconnoissois. Ils étoient enchantés des politesses que je leur faisois
et disoient hautement, qu'il falloit que je devinsse leur reine. Le
lendemain il y eut grande revue. Les deux rois dînèrent ensemble en
particulier et nous ne parûmes point en public. Le jour suivant il y eut
une illumination en ville, où nous eûmes la permission d'aller; je n'ai
rien vu de plus beau. Toutes les maisons des principales rues de la
ville étoient ornées de devises, et si éclairées de lampions, que les
yeux en étoient éblouis. Deux jours après il y eut bal dans les grands
appartemens; on tira aux billets, et le roi de Pologne me tomba en
partage. Celui d'après il y eut une grande fête à Mon-bijou. Toute
l'orangerie y étoit illuminée, ce qui faisoit un fort joli effet. Les
fêtes ne cessèrent à Berlin que pour recommencer à Charlottenbourg; il y
en eut plusieurs de très-magnifiques. Je n'en profitois que peu. La
mauvaise opinion que le roi, mon père, avoit du sexe, étoit cause qu'il
nous tenoit dans une sujétion terrible, et que la reine avoit besoin de
grands ménagemens par rapport à sa jalousie. Le jour du départ du roi de
Pologne les deux rois tinrent ce qu'on appeloit table de confiance. On
la nomme ainsi parcequ'on n'y admet qu'une compagnie choisie d'amis.
Cette table est construite de façon qu'on peut la faire descendre avec
des poulies. On n'a pas besoin de domestiques; des espèces de tambours,
placés à côté des conviés, en tiennent lieu. On écrit ce dont on a
besoin et on fait descendre ces tambours, qui en remontant rapportent ce
qu'on a demandé. Le repas y dura depuis une heure jusqu'à dix heures du
soir. On y sacrifia à Bacchus et les deux rois se ressentoient de son
jus divin. Ils ne firent trêve à la table que pour se rendre chez la
reine. On y joua une couple d'heures, j'étois de la partie du roi de
Pologne et de la reine. Ce prince me dit beaucoup de choses obligeantes
et trichoit pour me faire gagner. Après le jeu il prit congé de nous et
alla continuer ses libations au Dieu de la vigne. Il partit le même
soir, comme je viens de le dire. Le duc de Weissenfeld s'étoit fort
empressé auprès de moi pendant son séjour à Berlin. J'avois attribué ses
attentions à de simples effets de sa politesse, et ne me serois jamais
imaginée, qu'il osât lever les yeux jusqu'à moi et se mettre en tête de
m'épouser. Il étoit cadet d'une maison qui, quoique très-ancienne, n'est
point comptée parmi les illustres d'Allemagne; et quoique mon coeur fût
exempt d'ambition, il l'étoit aussi de bassesse, ce qui m'ôtoit toute
idée des véritables sentimens du duc. J'étois cependant dans l'erreur,
comme on le verra par la suite.
Je n'ai point fait mention de mon frère, depuis notre départ de Potsdam.
Sa santé commençoit à se remettre, mais il affectoit d'être plus malade
qu'il ne l'étoit, pour se dispenser de la table de cérémonie, qui devoit
se donner à Berlin, ne voulant point céder le pas au prince électoral de
Saxe, ce que le roi auroit infailliblement exigé de lui. Il arriva le
lundi suivant. La joie qu'il eut de revoir la Orzelska et le bon accueil
qu'elle lui fit dans les visites secrètes, qu'il lui rendit, achevèrent
de le guérir entièrement. Cependant le roi mon père, partit pour se
rendre en Prusse; il laissa mon frère à Potsdam, avec permission, de
venir deux fois par semaine faire sa cour à la reine. Nous nous
divertîmes parfaitement bien pendant ce temps. La cour étoit brillante
par la quantité d'étrangers qui y venoient. Outre cela le roi de Pologne
envoya les plus habiles de ses virtuoses à la reine, tels que le fameux
Weis, qui excelle si fort sur le luth, qu'il n'a jamais eu son pareil,
et que ceux qui viendront après lui, n'auront que la gloire de l'imiter;
Bufardin, rénommé pour sa belle embouchure sur la flûte traversière, et
Quantz, joueur du même instrument, grand compositeur, et dont le goût et
l'art exquis ont trouvé le moyen de mettre sa flûte de niveau aux plus
belles voix. Pendant que nous coulions nos jours dans les plaisirs
tranquilles, le roi de Pologne, étoit occupé à persuader à son fils de
signer les articles du traité qui regardoit mon mariage; mais quelques
instances qu'il pût lui faire, ce prince refusa constamment de le
souscrire. Celui de Prusse, ne trouvant donc plus de sûreté aux
avantages qui y étoient stipulés pour lui et pour moi, annula tout ce
qui avoit été réglé là-dessus et rompit mon mariage. La reine et moi
nous n'apprîmes tout ceci que long-temps après. Elle fut charmée que
cette négociation eût échoué; elle ne cessoit d'intriguer avec les
envoyés de France et d'Angleterre. Ceux-ci lui faisoient part de toutes
leurs démarches, et comme elle payoit des espions autour du roi, elle
les avertissoit à son tour de tous les rapports qu'ils lui faisoient.
Mais le roi lui rendoit le réciproque; il avoit à sa disposition la
Ramen, femme de chambre et favorite de cette princesse. La reine n'avoit
rien de caché pour cette créature, elle lui confioit tous les soirs ses
plus secrètes pensées et toutes les démarches qu'elle avoit faites
pendant le jour. Cette malheureuse ne manquoit pas d'en faire avertir le
roi par l'indigne Eversmann et par le misérable Hollzendorff, nouveau
monstre, possesseur de la faveur. Elle étoit même liée avec Sekendorff,
ce que j'appris par ma fidèle Mermann, qui la voyoit tous les jours
entrer sur la brune dans la maison où ce ministre logeoit. Le comte de
Rottenbourg, envoyé de France, s'étoit aperçu depuis long-temps qu'il y
avoit des traîtres qui informoient Sekendorff de tous ses plans; il mit
tant de monde en campagne, qu'il découvrit toutes les menées de la
Ramen. Il en auroit informé la reine, si le ministre d'Angleterre, Mr.
Bourguai, et celui de Danemark, nommé Leuvener, ne l'en eussent empêché;
ils étoient tous trois dans une fureur terrible de se voir ainsi joués.
Le comte de Rottenbourg m'en parla un jour d'une manière bien piquante;
la reine, me dit-il, a rompu toutes nos mesures; nous sommes tous
convenus de ne lui confier plus rien, mais nous nous adresserons à vous,
Madame, nous sommes persuadés de votre discrétion, et vous nous donnerez
autant de lumières qu'elle. Non Mr., lui répondis-je, ne me faites
jamais, je vous prie, de pareilles confidences, je suis très-fachée
quand la reine m'en fait, je voudrois ignorer toutes ces affaires là,
elles ne sont pas de mon ressort, et je ne me mêle que de ce qui me
regarde. Elles tendent pourtant à votre bonheur, Madame, reprit le
comte, à celui du prince, votre frère, et de toute la nation. Je veux le
croire, lui dis-je, mais jusqu'à présent je ne m'embarrasse point du
futur, j'ai le bonheur d'avoir une ambition bornée, et j'ai des idées
là-dessus peut être très-différentes de celles des autres; je me défis
de cette manière des importunités de ce ministre. Cependant le roi étoit
cruellement piqué de toutes ces intrigues de la reine, mais malgré son
humeur violente il dissimula son mécontentement. D'un autre côté Grumkow
et Sekendorff n'étoient pas peu embarrassés par la rupture de mon
mariage avec le roi de Pologne. Il falloit de toute nécessité, pour
accomplir leur plan, me chercher un établissement. Ils jugeoient bien,
que tant que je ne serois pas mariée, le roi n'entreroit point
entièrement dans leurs vues. Ce prince souhaitoit toujours m'unir avec
le prince de Galles, et ménageoit encore en quelque façon le roi
d'Angleterre; ils travaillèrent donc ensemble à former un nouveau plan.
Le roi revint dans ces entrefaites de Prusse, et nous le suivîmes six
semaines après à Vousterhausen. Nous avions eu trop de plaisir à Berlin,
pour en jouir long-temps, et du paradis, où nous avions été, nous
tombâmes au purgatoire; il commença à se manifester quelques jours après
notre arrivée dans ce terrible endroit. Le roi s'entretint tête-à-tête
avec la reine, nous ayant renvoyées, ma soeur et moi, dans une chambre
prochaine. Quoique la porte fût fermée, j'entendis bientôt à la façon
dont ils se parloient, qu'ils avoient une violente dispute ensemble;
j'entendois même souvent prononcer mon nom, ce qui m'alarma beaucoup.
Cette conversation dura une heure et demie, au bout de laquelle le roi
sortit d'un air furieux. J'entrai d'abord dans la chambre de la reine;
je la trouvai toute en larmes. Dès qu'elle me vit, elle m'embrassa et me
tint long-temps serrée entre ses bras, sans proférer une parole. Je suis
dans le dernier désespoir, me dit-elle, on veut vous marier, et le roi
est allé chercher le plus fichu parti, qu'il soit possible de trouver.
Il prétend vous faire épouser le duc de Weissenfeld, un misérable cadet,
qui ne vit que des grâces du roi de Pologne; non, j'en mourrai de
chagrin, si vous avez la bassesse d'y consentir. Il me sembloit rêver
tout ce que j'entendois, tant ce que la reine me disoit me paroissoit
étrange. Je voulus la rassurer, en lui représentant, que ce ne pouvoit
être le tout de bon du roi, et que j'étois fermement persuadée, qu'il ne
lui avoit tenu tous ces propos que pour l'inquiéter. Mais mon Dieu, me
dit-elle, le duc sera dans quelques jours au plus tard ici, pour se
promettre avec vous; il faut de la fermeté, je vous soutiendrai de tout
mon pouvoir, pourvu que vous me secondiez. Je lui promis bien saintement
de suivre ses volontés, bien résolue, de ne point épouser celui qu'on me
destinoit. J'avoue, que je traitois tout cela de bagatelle, mais je
changeois d'avis dès le soir même, la reine ayant reçu des lettres de
Berlin, qui lui confirmoient ces belles nouvelles. Je passois la nuit la
plus cruelle du monde; je ne m'en figurois que trop les suites
fâcheuses, et prévoyois la mésintelligence qui alloit s'introduire dans
la famille. Mon frère qui étoit ennemi juré de Sekendorff et de Grumkow,
et qui étoit tout-à-fait porté pour l'Angleterre, me parla
très-fortement sur ce sujet. Vous nous perdez tous, me disoit-il, si
vous faites ce ridicule mariage; je vois bien, que nous en aurons tous
beaucoup de chagrin, mais il vaut mieux tout endurer que de tomber au
pouvoir de ses ennemis; nous n'avons d'autre soutien que l'Angleterre,
et si votre mariage se rompt avec le prince de Galles, nous serons tous
abîmés. La reine me parloit de la même façon, aussi bien que ma
gouvernante, mais je n'avois pas besoin de toutes leurs exhortations, et
la raison me dictoit assez ce que j'avois à faire. L'aimable époux,
qu'on me destinoit, arriva le 27. de Septembre au soir. Le roi vint
aussitôt avertir la reine de sa venue, et lui ordonna de le recevoir
comme un prince qui devoit devenir son gendre, ayant résolu de me
promettre incessamment avec lui. Cet avis occasionna une nouvelle
dispute, qui se termina sans faire changer de sentiment aux deux partis.
Le lendemain, dimanche au matin, nous allâmes à l'église; le duc ne
cessa de me regarder tant qu'elle dura. J'étois dans une altération
terrible. Depuis que cette affaire étoit sur le tapis, je n'avois eu de
repos ni nuit ni jour. Dès que nous fûmes de retour de l'église, le roi
présenta le duc à la reine. Elle ne lui dit pas un mot et lui tourna le
dos; je m'étois esquivée pour éviter son abord. Je ne pus manger la
moindre chose, et le changement de mon visage, joint à la mauvaise
contenance que j'avois, faisoit assez connoître ce qui se passoit dans
mon coeur. La reine essuya encore l'après-midi une terrible scène avec
le roi. Dès qu'elle fut seule, elle fit appeler le comte Fink, mon frère
et ma gouvernante, pour délibérer avec eux sur ce qu'elle avoit à faire.
Le duc de Weissenfeld était connu pour un prince de mérite, mais qui ne
possédoit pas un grand génie; tous furent d'avis, que la reine lui fît
parler. Le comte de Fink se chargea de cette commission. Il représenta
de la reine au duc, qu'elle ne donneroit jamais les mains à son mariage,
que j'avois une aversion insurmontable pour lui; qu'il mettroit
infailliblement la zizanie dans la famille, en s'opiniâtrant dans son
dessein; que la reine étoit résolue de lui faire toutes sortes
d'avanies, s'il y persistoit, mais qu'elle étoit persuadée, qu'il ne la
porteroit pas à de pareilles extrémités; qu'elle ne doutoit point, qu'en
homme il ne se désistât de ses poursuites plutôt que de me rendre
malheureuse, et qu'en ce cas il n'y avoit rien, qu'elle ne fît pour lui
prouver son estime et sa reconnoissance. Le duc pria le comte Fink de
répondre à la reine: qu'il ne pouvoit nier, qu'il ne fût fort épris de
mes charmes, qu'il n'auroit cependant jamais osé aspirer à prétendre au
bonheur de m'épouser, si on ne lui en avoit donné des espérances
certaines; mais que, voyant qu'elle et moi lui étions contraires, il
seroit le premier à dissuader le roi de son projet, et que la reine
pouvoit se tranquilliser entièrement sur son sujet. En effet il tint sa
parole, et fit dire au roi à peu près les mêmes choses qu'il avoit dites
au comte de Fink, avec cette différence, qu'il fit prier ce prince,
qu'en cas que les espérances qui lui restoient encore de faire réussir
mon mariage avec le prince de Galles, vinssent à s'évanouir, il se
flattoit que le roi lui donneroit la préférence sur tous les autres
partis qui pourroient s'offrir pour moi, aux têtes couronnées près. Le
roi, fort surpris du procédé du duc, se rendit un moment après chez la
reine, il voulut la persuader en vain de donner les mains à mon
établissement; leur querelle se ranima. La reine pleura, cria, et pria
enfin tant et tant ce prince, qu'il consentit à ne pas passer outre pour
cette fois, à condition cependant, qu'elle écriroit à la reine
d'Angleterre pour lui demander une déclaration positive touchant mon
mariage avec le prince de Galles. S'ils me donnent une réponse
favorable, lui dit le roi, je romps pour jamais tout autre engagement
que celui que j'ai pris avec eux; mais en revanche, s'ils ne
s'expliquent pas d'une façon catégorique, ils peuvent compter que je ne
serai plus leur dupe, ils trouveront à qui parler, et je prétends alors
être le maître de donner ma fille à qui il me plaira. Ne comptez pas,
Madame, en ce cas, que vos pleurs et vos cris m'empêcheront de suivre ma
tête, je vous laisse le soin de persuader votre frère et votre
belle-soeur, ce seront eux qui décideront de notre différend. La reine
lui répondit, qu'elle étoit prête à écrire en Angleterre, et qu'elle ne
doutoit point, que le roi et la reine sa soeur ne se prêtassent à ses
désirs. C'est ce que nous verrons, dit le roi; je vous le répète encore,
point de grâce pour Mlle. votre fille si on ne satisfait, et pour votre
malgouverné de fils, ne vous attendez pas que je lui fasse jamais
épouser une princesse d'Angleterre. Je ne veux point d'une belle-fille
qui se donne des airs et qui remplisse ma cour d'intrigues, comme vous
le faites; votre fils n'est qu'un morveux, à qui je ferai donner les
étrivières plutôt que de le marier; il m'est en horreur, mais je saurai
le ranger (c'étoit l'expression ordinaire du roi). Le diable m'emporte,
s'il ne change à son avantage, je le traiterai d'une façon à laquelle il
ne s'attend pas. Il ajouta encore plusieurs injures contre mon frère et
moi, après quoi il s'en alla. Dès qu'il fut parti, la reine réfléchit à
la démarche qu'elle alloit faire. Nous n'en augurâmes tous rien de bon,
nous doutant bien que le roi d'Angleterre ne consentiroit jamais à faire
mon mariage sans celui de mon frère. Comme la reine aimoit à se flatter,
elle se fâcha contre nous des obstacles que nous lui faisions entrevoir,
et sur ce que je lui représentai la triste situation où elle et moi
serions, si la réponse d'Angleterre n'étoit pas conforme à ses désirs.
Elle s'emporta contre moi et me dit, qu'elle voyoit bien que j'étois
déjà intimidée et résolue d'épouser le gros Jean Adolf mais qu'elle
aimeroit mieux me voir morte que mariée avec lui, qu'elle me donneroit
mille fois sa malédiction, si j'étois capable de m'oublier à ce point,
et que, si elle pouvoit s'imaginer que j'en eusse la moindre intention,
elle m'étrangleroit de ses propres mains. Cependant elle envoya chercher
le comte Fink, pour le consulter. Ce général lui fit les mêmes
représentations que moi. Elle commença à s'alarmer, et après avoir rêvé
quelque temps, il me vient une idée, nous dit-elle tout-à-coup, que je
regarde comme infaillible pour nous tirer d'embarras, mais c'est à mon
fils à la faire réussir; il faut qu'il écrive à la reine, ma soeur, et
lui promette authentiquement d'épouser sa fille, à condition qu'elle
fasse réussir le mariage du prince de Galles avec sa soeur; c'est la
seule voie de la faire consentir à ce que nous souhaitons. Mon frère
entra justement dans ce moment. Elle lui en fit la proposition; il ne
balança pas à consentir. Nous gardions tous un morne silence, et je
désapprouvois fort cette démarche que je prévoyois être fatale, mais je
ne pus la détourner. La reine pressa mon frère d'écrire sa lettre
sur-le-champ. Elle y joignit la sienne et les fit partir l'une et
l'autre par un courrier, que Mr. du Bourguai, ministre d'Angleterre,
dépêcha secrètement. Elle fit une autre lettre, qu'elle montra au roi et
qui fut mise à la poste. Le duc de Weissenfeld nous délivra aussi de son
importune présence, ce qui nous donna le temps de respirer, mais ne nous
ôta pas nos inquiétudes.