Cette perte plongea la reine dans la douleur la plus amère. Le roi même

en parut touché. Malgré tous les propos qu'il avoit tenus contre le roi

de la grande Bretagne, il l'avoit toujours considéré comme un père, et

même il le craignoit. Ce prince avoit eu soin de lui dans son enfance et

dans le temps que le roi Frédéric I. s'étoit réfugié à Hannovre pour se

garantir des persécutions de l'électrice Dorothée sa belle-mère. Leurs

regrets furent encore augmentés lorsqu'ils apprirent peu de temps après

que ce monarque avoit eu dessein de mettre fin à mon mariage, et qu'il

avoit résolu d'en faire la cérémonie à Hannovre. Le prince son fils fut

proclamé roi de la grande Bretagne, et le duc de Glocestre prit le titre

de prince de Galles. Cependant les fréquentes débauches que Sekendorff

faisoit faire au roi, lui ruinoient la santé; il commençoit à devenir

valétudinaire; l'hypocondrie dont il étoit fort tourmenté le rendoit

d'une humeur mélancolique. Mr. Franke, fameux piétiste, et fondateur de

la maison des orphelins dans l'université de Halle, ne contribuoit pas

peu à l'augmenter. Cet ecclésiastique se plaisoit à lui faire des

scrupules de conscience des choses les plus innocentes. Il condamnoit

tous les plaisirs qu'il trouvoit damnables, même la chasse et la

musique. On ne devoit parler d'autre chose que de la parole de Dieu;

tout autre discours étoit défendu. C'étoit toujours lui qui faisoit le

beau parleur à table où il faisoit l'office de lecteur, comme dans les

réfectoires. Le roi nous faisoit un sermon tous les après-midis, son

valet de chambre entonnoit un cantique, que nous chantions tous; il

falloit écouter ce sermon avec autant d'attention, que si c'étoit celui

d'un apôtre. L'envie de rire nous prenoit à mon frère et à moi, et

souvent nous éclations. Soudain on nous chargeoit de tous les anathèmes

de l'église, qu'il falloit essuyer, d'un air contrit et pénitent, que

nous avions bien de la peine à affecter. En un mot, ce chien de Franke

nous faisoit vivre comme les religieux de la Trappe. Cet excès de

bigoterie fit venir à ce prince des pensées encore plus singulières. Il

résolut d'abdiquer la couronne en faveur de mon frère. Il vouloit,

disoit-il, se réserver dix mille écus par an, et se retirer avec la

reine et ses filles à Vousterhausen. Là, ajouta-t-il, je prierai Dieu et

j'aurai soin de l'économie de la campagne, pendant que ma femme et mes

filles auront soin du ménage. Vous êtes adroite, me disoit-il, je vous

donnerai l'inspection du linge que vous coudrez, et de la lessive.

Frédérique, qui est avare, sera gardienne de toutes les provisions.

Charlotte ira au marché acheter les vivres, et ma femme aura soin de mes

petits enfants et de la cuisine. Il commença même à travailler à une

instruction pour mon frère et à faire plusieurs démarches, qui

alarmèrent très-vivement Grumkow et Sekendorff. Ils employèrent en vain

toute leur rhétorique, pour dissiper ces idées funestes, mais voyant

bien que tout le plan du roi n'étoit qu'un effet de son tempérament, et

craignant, que s'ils ne tâchoient d'y mettre fin, ce prince ne pût bien

exécuter son dessein, ils résolurent de tâcher de le dissiper.

La cour de Saxe ayant été de tout temps très-étroitement liée avec celle

d'Autriche, ils tournèrent leurs vues de ce côté-là, et se proposèrent

de lui persuader d'aller à Dresde. Une idée ordinairement en entraîne

une autre; celle-ci leur fit naître celle de me marier avec le roi

Auguste de Pologne.

Ce prince avoit 49 ans dans ce temps-là. Il a toujours été très-renommé

pour sa galanterie; il avoit de grandes qualités, mais elles étoient

offusquées par des défauts considérables. Un trop grand attachement aux

plaisirs lui faisoit négliger le bonheur de ses peuples et de son état,

et son penchant pour la boisson l'entraînoit à commettre des indignités

dans son ivresse, qui seront à jamais une tache à sa mémoire.

Sekendorff avoit été dans sa jeunesse au service de Saxe, et j'ai déjà

dit plus haut, que Grumkow étoit très-bien dans l'esprit de ce roi. Ils

s'adressèrent l'un et l'autre au comte de Flemming, favori de ce prince,

pour tâcher d'entamer une négociation sur ce sujet. Le comte de Flemming

possédoit un mérite supérieur; il avoit été très-souvent à Berlin, et me

connoissoit très-particulièrement. Il fut charmé des ouvertures de ces

ministres et tâcha de sonder l'esprit du roi de Pologne sur ce sujet. Ce

prince parut assez porté à cette alliance, et dépêcha le comte à Berlin,

pour inviter celui de Prusse à venir passer le carnaval à Dresde.

Grumkow et son Pilade firent part au roi de leurs desseins. Ce prince

charmé de trouver un si bel établissement pour moi, consentit avec joie

à leurs désirs; il rendit une réponse très-obligeante au Maréchal

Flemming et partit vers le milieu de Janvier de l'année 1728 pour se

rendre à Dresde.

Mon frère fut au désespoir de ne pas être de ce voyage. Il devoit rester

à Potsdam pendant l'absence du roi, ce qui ne l'accommodoit point. Il me

fit part de son chagrin et comme je ne pensois qu'à lui faire plaisir,

je lui promis de tâcher de faire en sorte qu'il pût suivre le roi. Nous

retournâmes à Berlin, où la reine tint appartement comme à son

ordinaire. J'y vis Mr. de Summ, Ministre de Saxe, que je connoissois

très-particulièrement et qui étoit fort dans les intérêts de mon frère.

Je lui fis des compliments de sa part et lui appris le regret qu'il

avoit, de n'avoir pas été invité à Dresde. Si vous voulez lui faire

plaisir, continuai-je, faites en sorte que le roi de Pologne engage

celui de Prusse à le faire venir. Summ dépêcha aussitôt une estafette à

sa cour, pour en informer le roi son maître, qui ne manqua pas de

persuader au roi mon père de faire venir mon frère. Celui-ci reçut ordre

de partir, ce qu'il fit avec beaucoup de joie. La réception qu'on fit au

roi, fut digne des deux monarques. Comme celui de Prusse n'aimoit pas

les cérémonies, on se régla entièrement selon son génie. Ce prince avoit

demandé à être logé chez le comte Vakerbart pour lequel il avoit

beaucoup d'estime. La maison de ce général étoit superbe, le roi y

trouva un appartement royal. Malheureusement la seconde nuit après son

arrivée le feu y prit, et l'embrasement fut si subit et si violent qu'on

eut toutes les peines du monde à sauver ce prince. Tout ce beau palais

fut réduit en cendres. Cette perte auroit été très-considérable pour le

comte de Vakerbart, si le roi de Pologne n'y avoit suppléé, mais il lui

fit présent de la maison de Pirna, qui étoit bien plus magnifique que

l'autre, et dont les meubles étoient d'une somptuosité infinie.

La cour de ce prince étoit pour lors la plus brillante d'Allemagne. La

magnificence y étoit poussée jusqu'à l'excès, tous les plaisirs y

regnoient; on pouvoit l'appeler avec raison l'île de Cythère: les femmes

y étoient très-aimables et les courtisans très-polis. Le roi entretenoit

une espèce de sérail des plus belles femmes de son pays. Lorsqu'il

mourut, on calcula qu'il avoit eu trois cent cinquante quatre enfants de

ses maîtresses. Toute sa cour se régloit sur son exemple, on n'y

respiroit que la mollesse, et Bachus und Vénus y étoient les deux

divinités à la mode. Le roi n'y fut pas long-temps sans oublier sa

dévotion, les débauches de la table et le vin de Hongrie le remirent

bientôt de bonne humeur. Les manières obligeantes du roi de Pologne lui

firent lier une étroite amitié avec ce prince. Grumkow qui ne s'oublioit

pas dans les plaisirs, voulut profiter de ces bonnes dispositions, pour

le mettre dans le goût des maîtresses, il fit part de son dessein au roi

de Pologne, qui se chargea de l'exécution.

Un soir, qu'on avoit sacrifié à Bacchus, le roi de Pologne conduisit

insensiblement le roi dans une chambre très-richement ornée, et dont

tous les meubles et l'ordonnance étoient d'un goût exquis. Ce prince,

charmé de ce qu'il voyoit, s'arrêta pour en contempler toutes les

beautés, lorsque tout à coup on leva une tapisserie, qui lui procura un

spectacle des plus nouveaux. C'étoit une fille dans l'état de nos

premiers pères, nonchalamment couchée sur un lit de repos. Cette

créature étoit plus belle qu'on ne dépeint Vénus et les Grâces; elle

offroit à la vue un corps d'ivoire, plus blanc que la neige et mieux

formé que celui de la belle statue de la Vénus de Medécis, qui est à

Florence. Le cabinet qui enfermoit ce trésor étoit illuminé de tant de

bougies, que leur clarté éblouissoit, et donnoit un nouvel éclat à la

beauté de cette déesse. Les auteurs de cette comédie ne doutèrent point

que cet objet ne fît impression sur le coeur du roi, mais il en fut tout

autrement. À peine ce prince eut-il jeté les yeux sur cette belle, qu'il

se tourna avec indignation, et voyant mon frère derrière lui, il le

poussa très-rudement hors de la chambre, et en sortit immédiatement

après, très-fâché de la pièce, qu'on avoit voulu lui faire. Il en parla

le soir même en termes très-forts à Grumkow, et lui déclara nettement,

que si on renouveloit ces scènes, il partiroit sur-le-champ. Il en fut

autrement de mon frère. Malgré les soins du roi, il avoit eu tout le

temps de contempler la Vénus du cabinet, qui ne lui imprima pas tant

d'horreur, qu'elle en avoit causé à son père. Il l'obtint d'une façon

assez singulière du roi de Pologne.

Mon frère étoit devenu passionnément amoureux de la comtesse Orzelska,

qui étoit tout ensemble fille naturelle et maîtresse du roi de Pologne.

Sa mère, étoit une marchande françoise de Varsovie. Cette fille devoit

sa fortune au comte Rodofski, son frère, dont elle avoit été maîtresse,

et qui l'avoit fait connoître au roi de Pologne, son père, qui, comme je

l'ai déjà dit, avoit tant d'enfans, qu'il ne pouvoit avoir soin de tous.

Cependant il fut si touché des charmes de la Orzelska, qu'il la reconnut

d'abord pour sa fille; il l'aimoit avec une passion excessive. Les

empressements de mon frère pour cette dame lui inspirèrent une cruelle

jalousie. Pour rompre cette intrigue, il lui fit offrir la belle Formera

à condition qu'il abandonneroit la Orzelska. Mon frère lui fit promettre

ce qu'il voulut, pour être mis en possession de cette beauté, qui fut sa

première maîtresse.

Cependant le roi n'oublia pas le but de son voyage. Il conclut un traité

secret avec le roi Auguste, dont voici à-peu-près les articles. Le roi

de Prusse s'engageoit à fournir un certain nombre de troupes à celui de

Pologne, pour forcer les Polonois de rendre la couronne héréditaire dans

la maison électorale de Saxe. Il me promettoit en mariage à ce prince,

et lui prêtoit quatre millions d'écus, outre ma dot qui devoit être

très-considérable. En revanche le roi de Pologne lui donnoit pour

hypothèque des quatre millions la Lusace. Il m'assuroit un douaire sur

cette province de deux cent mille écus, avec la permission de résider

après sa mort où je voudrois. Je devois avoir l'exercice libre de ma

religion à Dresde, où on devoit m'accommoder une chapelle, pour y

célébrer le culte divin, et enfin, tous ces articles dévoient être

signés et confirmés par le prince électoral de Saxe. Comme le roi, mon

père, avoit invité celui de Pologne à se rendre à Berlin, pour assister

à la revue de ses troupes, la signature du traité fut remise jusqu'à ce

temps-là. Ce prince avoit demandé du temps, pour préparer l'esprit de

son fils et pour le persuader à la démarche, qu'on prétendoit de lui. Le

roi partit donc très-content de Dresde, aussi bien que mon frère; ils ne

cessoient l'un et l'autre de nous faire les éloges du roi de Pologne et

de sa cour.

Pendant que toutes ces choses se passoient, je souffrois cruellement à

Berlin des persécutions de la comtesse Amélie. Elle ne cessoit d'animer

la reine contre moi. Cette princesse me maltraitait perpétuellement; je

supportois son procédé injuste avec respect, mais celui de sa favorite

me mettoit quelquefois dans une rage terrible. Cette fille me traitoit

avec un air de hauteur, qui m'étoit insupportable, et quoiqu'elle n'eût

que deux ans de plus que moi, elle vouloit se mettre sur le pied de me

gouverner. Malgré tout le dépit que j'avois contre elle, j'étois obligée

de me contraindre et de lui faire bon visage, ce qui m'étoit plus cruel

que la mort. Car j'abhorre la fausseté, et ma sincérité a été souvent

cause de bien des chagrins, que j'ai essuyés. Cependant c'est un défaut,

dont je ne prétends pas me corriger. J'ai pour principe qu'il faut

toujours marcher droit, et que l'on ne peut s'attirer de chagrin quand

on n'a rien à se reprocher. Un nouveau monstre commençoit à s'élever sur

le pied de favorite, et partageoit la faveur de la reine avec la

comtesse Amélie. C'étoit une des femmes de chambre de cette princesse;

elle se nommoit Ramen, et c'étoit la même, qui accoucha la reine à

l'improviste, lorsqu'elle fut délivrée de ma soeur Amélie. Cette femme

étoit veuve, ou pour mieux dire, elle suivoit l'exemple de la

Samaritaine, et elle avoit autant de maris qu'il y a de mois dans

l'année. Sa fausse dévotion, sa charité affectée pour les pauvres, et

enfin le soin qu'elle avoit pris de colorer son libertinage, avoient

engagé Mdme. de Blaspil de la recommander à la reine. Elle commença à

s'insinuer dans son esprit par son adresse à faire plusieurs ouvrages

qui l'amusoient; mais elle ne parvint à ce haut point de faveur où elle

étoit alors, que par les rapports qu'elle faisoit à la reine sur le

compte du roi. Cette princesse avoit une confiance aveugle en cette

femme, à laquelle elle faisoit part de ses affaires et de ses pensées

les plus secrètes. Deux rivales de gloire ne pouvoient s'accorder

long-temps ensemble. La comtesse Amélie et la Ramen étoient ennemies

jurées; mais comme elles se craignoient l'une l'autre, elles cachoient

leur animosité.

Peu après le retour du roi de Dresde, le maréchal comte de Flemming,

accompagné de la princesse Ratziville, son épouse, arriva à Berlin, avec

le caractère d'Envoyé extraordinaire du roi de Pologne. La princesse

étoit une jeune personne sans éducation, mais fort vive et naïve, sans

être belle elle avoit de l'agrément. Le roi la distingua fort et ordonna

à la reine d'en faire de même. Elle s'attacha beaucoup à moi; son mari

qui me connoissoit depuis mon enfance, étoit fort de mes amis. Comme il

étoit déjà âgé, la reine lui avoit permis de venir chez moi, quand il le

vouloit; il profita très-assidûment de son privilège, et venoit passer

toutes les matinées chez moi avec son épouse, qui s'empressoit beaucoup

autour de moi. J'étois très-mal attifée. La reine me faisoit coëffer et

habiller, comme l'avoit été ma vieille grand'-mère dans sa jeunesse. La

comtesse de Flemming lui représenta, que la cour de Saxe se moqueroit de

moi, si elle me voyoit ainsi bâtie. Elle me fit ajuster à la nouvelle

mode, et tout le monde disoit, que je n'étois pas connoissable, étant

beaucoup plus jolie, que je ne l'avois été. Ma taille commençoit à se

dégager et devenoit plus menue, ce qui me donnoit meilleur air. La

comtesse disoit mille fois par jour à la reine, qu'il falloit que je

devinsse sa souveraine. Comme cette princesse, ni moi n'étions point

informées du traité de Dresde, nous prenions ces propos pour des

badineries. Le comte s'arrêta deux mois à Berlin, et vint prendre congé

de moi la veille de son départ, après bien des assurances réitérées

qu'il me fit de son respect. J'espère, me dit-il, que je pourrai bientôt

donner à votre Altesse royale des preuves de l'attachement inviolable

que j'ai pour vous, et vous rendre aussi heureuse que vous le méritez.

Je compte avoir dans peu l'honneur de vous revoir avec le roi mon

maître. Je n'entendis point le sens de ce discours, et je crus

bonnement, qu'il vouloit travailler à mon mariage avec le prince de

Galles. Je lui fis une réponse fort obligeante, après quoi il se retira.

Nous partîmes peu de jours après pour Potsdam. Ce voyage m'auroit fort

déplu en tout autre temps, mais je fus charmée pour cette fois de

m'éloigner de Berlin. Je me flattois de regagner les bonnes grâces de la

reine, car on l'avoit au point indisposée contre moi qu'elle ne pouvoit

plus me souffrir. Les affaires d'Angleterre étoient dans une espèce de

repos. La reine intriguoit perpétuellement pour effectuer mon mariage,

sans rien avancer, et on l'amusoit par de belles paroles. Tout cela la

mettoit de mauvaise humeur contre moi, car elle disoit, que si j'avois

été mieux élevée, je serois déjà mariée. J'espérois que je dissiperois

toutes ces pensées dans l'absence de la comtesse Amélie, qui les lui

suggéroit, mais je me trompois. Son esprit étoit tellement aigri contre

moi, que mon sort ne fut pas meilleur à Potsdam, qu'il ne l'avoit été à

Berlin. La reine fut même sur le point de se plaindre au roi de ma

gouvernante et de moi, et de prier ce prince, de charger quelqu'autre

personne de ma conduite, mais la crainte la retint. Elle connoissoit

l'estime particulière, que le roi avoit pour Mdme. de Sonsfeld, ce qui

lui fit appréhender, qu'elle ne réussît pas dans ses desseins. Le comte

de Fink même, à qui elle en parla, la dissuada fort de faire cette

démarche. Ce général n'étoit point informé des vues ambitieuses de sa

fille, et d'ailleurs il étoit trop honnête homme pour les approuver. Il

parla très-fortement à la reine sur mon compte et sur celui de Mdme. de

Sonsfeld, et lui fit tant de remontrances sur la dureté de son procédé

envers elle et envers moi, qu'elle rentra en elle-même. Elle me parla

même l'après-midi, et me dit tous les griefs qu'elle avoit contre moi.

C'étoit, me disoit-elle, la confiance que j'avois en ma gouvernante,

qu'elle n'approuvoit pas; elle étoit outre cela fâchée, que je suivois

aveuglément les conseils de cette dame, et enfin mille choses pareilles.

Je me jetois à ses pieds et lui dis, que la connoissance que j'avois du

caractère de Mdme. de Sonsfeld, ne me permettoit pas d'avoir rien de

caché pour elle, que je lui confiois tous mes secrets particuliers, mais

que je ne lui parlois jamais de ceux des autres, et que cette même

connoissance que j'avois de son mérite, m'engageoit à suivre ses

conseils, étant persuadée, qu'elle ne m'en donneroit que de bons; que

d'ailleurs je ne suivois en cela que les ordres que la reine m'avoit

donnés. Je la suppliois de rendre justice à Mdme. de Sonsfeld et de ne

pas me réduire au désespoir, en renonçant aux bontés, qu'elle m'avoit

toujours témoignées. La reine fut un peu décontenancée de ma réponse,

elle chercha toutes sortes de mauvais prétextes, pour trouver des sujets

de plainte contre moi. Je lui fis beaucoup de soumissions, et enfin nous

fîmes la paix. Je fus deux jours après plus en grâce que jamais, et

Mdme. de Sonsfeld qu'elle avoit pris à tâche de chagriner, fut mieux

traitée. J'aurois été dans une tranquillité parfaite, si mon frère

n'avoit troublé mon repos. Depuis son retour de Dresde il tomboit dans

une noire mélancolie. Le changement de son humeur rejaillissoit sur sa

santé; il maigrissoit à vue d'oeil et prenoit de fréquentes foiblesses,

qui faisoient craindre, qu'il ne devînt étique. La reine et moi, nous

faisions ce que nous pouvions pour le dissiper. Je l'aimois

passionnément, et lorsque je lui demandois, quel étoit le sujet de son

chagrin, il me répondoit toujours, que c'étoit les mauvais traitemens du

roi. Je tâchois de le consoler de mon mieux, mais j'y perdois mes

peines. Son mal augmenta si fort, que l'on fut enfin obligé d'en

informer le roi. Ce prince chargea son chirurgien-major, de veiller à sa

santé et d'examiner son mal. Le rapport que cet homme lui fit de l'état

de mon frère, l'alarma beaucoup. Il lui dit, qu'il se trouvoit fort mal,

qu'il avoit une espèce de fièvre lente, qui dégénereroit en étisie, s'il

ne se ménageoit pas et s'il ne mettoit pas dans le remède. Le roi avoit

le coeur naturellement bon, quoique Grumkow lui eût inspiré beaucoup

d'antipathie contre ce pauvre prince, et malgré les justes sujets de

plaintes, qu'il croyoit avoir contre lui, la voix de la nature se fit

sentir. Il se reprocha d'être cause par les chagrins qu'il lui avoit

donnés, de la triste situation où il se trouvoit. Il tâcha de réparer le

passé en l'accablant de caresses et de bontés; mais tout cela

n'effectuoit rien, et l'on étoit-bien éloigné de deviner la cause de son

mal. On découvrit enfin, que sa maladie n'étoit causée que par l'amour.

Il avoit pris du goût pour les débauches, depuis qu'il avoit été à

Dresde. La gêne où il vivoit l'empêchoit de s'y livrer, et son

tempérament ne pouvoit supporter cette privation. Plusieurs personnes

bien intentionnées en avertirent le roi et lui conseillèrent de le

marier, sans quoi il couroit risque de mourir ou de tomber dans des

débauches, qui lui ruineroient la santé. Ce prince répondit là-dessus en

présence de quelques jeunes officiers, qu'il feroit présent de cent

ducats à celui qui viendroit lui donner la nouvelle, que son fils avoit

un vilain mal. Les caresses et les bontés qu'il lui avoit témoignées,

firent place aux réprimandes et aux rebuffades. Le comte Fink et Mr. de

Kalkstein reçurent ordre de veiller plus que jamais à sa conduite. Je

n'ai appris toutes ces circonstances que long-temps après.

La mort du roi d'Angleterre avoit achevé de détacher entièrement le roi

de la grande alliance. Il conclut enfin un traité avec l'Empereur, la

Russie et la Saxe. Il s'engageoit aussi bien que les deux dernières de

ces puissances, à fournir dix mille hommes à l'Empereur lorsqu'il en

auroit besoin. L'Empereur s'engageoit en revanche de lui garantir les

pays de Berg et de Guilliers. La reine se consumoit de chagrin, de voir

échouer tous ses plans; elle ne pouvoit cacher le ressentiment qu'elle

en avoit; il tomboit tout entier sur Sekendorff et Grumkow. Le roi

parloit souvent à table de son traité avec l'Empereur, et ne manquoit

jamais d'apostropher le roi d'Angleterre; ces invectives s'adressoient

toujours à la reine. Cette princesse les rendoit sur-le-champ à

Sekendorff; sa vivacité l'empêchoit de garder des mesures. Elle traitait

ce ministre d'une façon très-dure et très-injurieuse, lui rappelant

quelquefois des vérités sur sa conduite passée qui n'étoient pas bonnes

à dire. Sekendorff crevoit de rage, mais il recevoit tout cela avec une

feinte modération, ce qui charmoit fort le roi. Le diable cependant n'y

perdoit rien, et il savoit se venger autrement qu'en paroles.

L'arrivée du roi de Pologne approchant, nous retournâmes à Berlin au

commencement de Mai. La reine y trouva des lettres de Hannovre, par

lesquelles on l'avertissoit, que le prince de Galles avoit résolu de se

rendre incognito à Berlin, voulant profiter du tumulte et de la

confusion, qui y regneroient pendant le séjour du roi de Pologne, pour

me voir. Cette nouvelle causa une joie inconcevable à cette princesse;

elle m'en fit aussitôt part. Comme je n'étois pas toujours de son avis,

je n'en ressentis pas tant de satisfaction. J'ai toujours été un peu

philosophe, l'ambition n'est pas mon défaut; je préfère le bonheur et le

repos de la vie à toutes les grandeurs; toute gêne et toute contrainte

m'est odieuse; j'aime le monde et les plaisirs, mais je haïs la

dissipation. Mon caractère, tel que je viens de le décrire, ne convenoit

point à la cour pour laquelle la reine me destinoit, je le sentois bien

moi-même, et cela me faisoit craindre d'y être établie. L'arrivée de

plusieurs dames et cavaliers de Hannovre fit croire à la reine, que le

prince de Galles étoit parmi eux. Il n'y avoit ni âne ni mulet, qu'elle

ne prît pour son neveu; elle juroit même l'avoir vu à Mon-bijou dans la

foule. Mais une seconde lettre qu'elle reçut de Hannovre, la tira de son

erreur. Elle apprit que tout ce bruit n'avoit été causé que par quelques

badinages, que le prince de Galles avoit faits le soir étant à table, et

qui avoient fait juger, qu'il se rendroit à Berlin.

Mémoires de Frédérique Sophie Wilhelmine de Prusse, margrave de Bareith. Tome 1 · 第 6 / 21 段