arriva le soir au Ghoer où on étoit dans de grandes inquiétudes, le roi
d'Angleterre l'ayant déjà attendu le jour précédent. Il fut fort surpris
en apprenant ce qui avoit causé le retardement du roi. Grumkow étoit de
la suite de ce prince. Il s'étoit brouillé depuis quelque temps avec le
prince d'Anhalt, et tâchoit de se raccommoder avec le roi d'Angleterre,
mais comme il vouloit que toutes les affaires passassent par ses mains,
et que la reine y mettoit obstacle, il ne manqua pas de profiter des
circonstances, pour semer de nouveau la dissension entre le roi et cette
princesse. J'ai déjà dit que ce prince étoit d'une jalousie extrême.
Grumkow le prit par son foible, et par quelques discours vagues et
adroits il lui fit naître des idées très-injurieuses à la vertu de son
épouse. Il retourna au bout de quinze jours à Berlin comme un furieux.
Il nous fit très-bon accueil, mais ne voulut point voir la reine. Il
traversa sa chambre à coucher pour aller souper sans lui rien dire. La
reine et nous tous étions dans des inquiétudes cruelles à cause de ce
procédé; elle lui parla enfin et lui témoigna dans les termes les plus
tendres le chagrin qu'elle avoit de sa façon d'agir. Il ne lui répondit
que par des injures et en lui faisant des reproches de sa prétendue
infidélité, et si Madame de Kamken ne l'eût éloigné, son emportement
l'auroit peut-être porté à des violences très-fâcheuses. Il fit
assembler le jour suivant les médecins, le chirurgien-major de son
régiment Holtzendorff, et Madame de Kamken, pour examiner la conduite de
la reine. Tous prirent vivement le parti de cette princesse. Sa
gouvernante le traita même fort durement, et lui montra l'injustice de
ses soupçons. En effet la vertu de la reine étoit sans reproche, et la
médisance la plus noire n'a pu trouver à y redire. Le roi rentra en
lui-même, il demanda pardon à cette princesse avec bien des larmes qui
montroient la bonté de son coeur, et la paix fut rétablie. J'ai parlé de
la brouillerie des deux favoris. Comme elle éclata l'année 1724, il est
juste que j'en donne ici le détail. Depuis la chute de Madame de Blaspil
et la bonne intelligence des cours d'Angleterre et de Prusse, le prince
d'Anhalt étoit fort déchu de sa faveur, il passoit sa vie à Dessau, et
ne venoit que rarement à Berlin. Le roi avoit pourtant toujours de
grandes attentions pour lui et le ménageoit à cause de son savoir
militaire. Grumkow en revanche s'étoit conservé dans sa faveur, et ce
ministre étoit chargé des affaires étrangères et de celles du pays.
Le prince avoit été parrain d'une de ses filles et lui avoit promis une
dot de cinq mille écus. Cette fille devant se marier, son père lui
écrivit pour le sommer de sa promesse. Le prince très-mécontent de la
conduite de Grumkow qui n'avoit plus de ménagemens pour lui, et qui
s'étoit seul emparé de l'esprit du roi, nia fortement cette promesse.
Grumkow lui répondit, l'autre répliqua; ils en vinrent enfin à se
reprocher mutuellement toutes leurs friponneries, et leur correspondance
devint si injurieuse, que le prince d'Anhalt résolut de décider sa
querelle par le sort des armes. Avec le mérite que Grumkow possédoit au
suprême degré il passoit pour un poltron fieffé. Il avoit donné des
preuves de sa valeur à la bataille de Malplaquet, où il resta dans un
fossé pendant tout le temps de l'action. Il se distingua aussi beaucoup
à Stralsund, et se démit une jambe au commencement de la campagne, ce
qui l'empêcha de pouvoir aller à la tranchée. Il avoit le même malheur
qu'eut un certain roi de France, de ne pouvoir voir une épée nue sans
tomber en foiblesse, mais excepté tout cela c'étoit un très-brave
général. Le prince lui envoya un cartel. Grumkow tremblant de courage,
et s'armant de la religion et des loix établies, répondit, qu'il ne se
battroit point, que les duels étoient défendus par les loix divines et
humaines et qu'il ne se trouvoit point d'humeur à en être le
transgresseur. Ce ne fut pas tout, il voulut encore mériter la couronne
du ciel, en souffrant patiemment les injures. Il fit toutes les avances
à son antagoniste, mais il ne s'attira que de plus en plus son mépris,
et celui-ci resta inexorable. Cette affaire parvint enfin aux oreilles
du roi, qui employa tous ses efforts pour les rapatrier, mais vainement,
le prince d'Anhalt ne voulant point se laisser fléchir. Il fut donc
résolu qu'ils décideroient leur différend en présence de deux seconds.
Celui que le prince choisit, étoit un certain colonel Corf au service de
Hesse, et le général comte de Sekendorff, au service de l'Empereur fut
celui de Grumkow. Ces deux derniers étoient amis intimes. La chronique
scandaleuse disoit qu'ils avoient été dans leur jeunesse de moitié au
jeu, où ils avoient fait un profit considérable. Quoiqu'il en soit,
Sekendorff étoit le portrait vivant de Grumkow, à cela près qu'il
affectoit plus de christianisme que lui et qu'il étoit brave comme son
épée. Rien n'étoit si risible que les lettres que ce général écrivoit à
Grumkow, pour lui inspirer du courage. Cependant le roi voulut encore
s'en mêler.
Il convoqua au commencement de l'année 1725 un conseil de guerre à
Berlin, composé de tous les généraux et colonels commandants de son
armée. La reine avoit la plupart des généraux à sa disposition. Les
belles promesses que Grumkow lui fit, de rester fermement attaché à son
parti, l'éblouirent; elle fit pencher la balance de son côté, sans quoi
il auroit couru risque d'être cassé. Il en fut quitte pour quelques
jours d'arrêts, ce qui fut une espèce de satisfaction que le roi donna
au prince d'Anhalt. Dès qu'il fut relâché, le roi lui fit conseiller
sous main de vider son différend. Le champ de bataille étoit proche de
Berlin; les deux combattans s'y rendirent, suivis de leurs seconds. Le
prince tira son épée en disant quelques injures à son adversaire.
Grumkow ne lui répondit qu'en se jetant à ses pieds qu'il embrassa en
lui demandant pardon et le priant de lui rendre ses bonnes grâces. Le
prince d'Anhalt pour toute réplique lui tourna le dos. Depuis ce
temps-là ils ont toujours été ennemis jurés, et leurs animosités n'ont
cessé que par leur vie. Le prince s'est tout-à-fait changé depuis à son
avantage, bien des gens ont rejeté la plupart de ses méchantes actions
sur les détestables conseils de Grumkow. On pourroit dire de lui, comme
du cardinal de Richelieu: il a fait trop de mal pour en dire du bien, il
a fait trop de bien pour en dire du mal.
Le roi d'Angleterre repassa cette année la mer pour se rendre en
Allemagne. Le roi mon père ne manqua pas d'aller le voir; il se flattoit
de pouvoir mettre fin à mon mariage. La reine l'ayant déjà si bien servi
fut chargée de cette commission. Elle se rendit donc à Hannovre, où elle
fut reçue à bras ouverts. Elle trouva le roi, son père, par rapport à
l'alliance des deux maisons dans les mêmes dispositions, où il avoit été
les années précédentes. Il lui parla même en des termes remplis de
tendresse pour moi, mais il lui représenta que deux obstacles
s'opposoient à ses désirs. Le premier, qu'il ne pouvoit nous marier sans
en avoir fait la proposition à son parlement, le second étoit notre
jeunesse, car je n'avois que 16 ans et le duc en avoit 18. Mais pour
adoucir toutes ces difficultés, il l'assura qu'il disposeroit tout de
manière qu'il pût faire célébrer notre mariage la première fois qu'il
retourneroit en Allemagne. La reine se flatta toujours d'obtenir
davantage, elle n'avoit jamais été si bien avec le roi, son père,
qu'elle l'étoit alors, il sembloit même avoir pour elle une tendresse
infinie, et il est sûr qu'il avoit toutes sortes d'attentions pour cette
princesse. Elle demanda une prolongation de permission au roi, son
époux, se faisant fort, lui mandoit-elle, de réussir dans ses desseins.
Le roi la lui accorda et lui permit même de rester à Hannovre aussi
long-temps que les affaires l'exigeroient. J'étois pendant ce temps-là à
Berlin dans une faveur extrême auprès du roi, je passois toutes les
après-midis à l'entretenir et il venoit souper dans mon appartement. Il
me témoignoit même de la confiance et me parloit souvent d'affaires.
Pour me distinguer davantage, il ordonna que l'on vînt me faire la cour
tout comme à la reine. Les gouvernantes de mes soeurs me furent
subordonnées, et eurent ordre de ne pas faire un pas sans ma volonté. Je
n'abusai point des grâces du roi; j'avois autant de solidité, toute
jeune que j'étois, que j'en puis avoir maintenant, et j'aurois pu avoir
soin de l'éducation de mes soeurs. Mais je me rendis justice, et vis
bien que cela ne me convenoit pas, je ne voulus pas non plus tenir
appartement et me contentai de faire prier quelques dames tous les
jours.
Il y avoit déjà six mois que j'étois tourmentée de cruels maux de tête,
ils étoient si violents, que j'en tombois souvent en foiblesse. Malgré
cela je n'osois jamais rester dans ma chambre, la reine ne le voulant
point. Cette princesse qui étoit d'un tempérament fort robuste ne savoit
ce que c'étoit que d'être malade, elle étoit en cela d'une dureté
extrême, et lorsque j'étois quelquefois mourante, il falloit pourtant
être de bonne humeur, sans quoi elle se mettoit dans de terribles
colères contre moi. La veille de son retour je pris une espèce de fièvre
chaude avec des transports au cerveau et des douleurs si violentes dans
la tête, qu'on m'entendoit crier dans la place du château. Six personnes
étoient obligées de me tenir jour et nuit, pour m'empêcher de me tuer.
Madame de Sonsfeld dépêcha d'abord des estafettes au roi et à la reine,
pour les informer de mon état. Cette princesse arriva le soir, elle fut
bien alarmée de me trouver si mal. Les médecins désespéroient déjà de ma
vie, un abcés qui me creva le troisième jour dans la tête me sauva;
heureusement pour moi, les humeurs prirent leur issue par l'oreille,
sans quoi je n'aurois pu en réchapper. Le roi se rendit deux jours après
à Berlin, et vint d'abord me voir. Le pitoyable état où il me trouva,
l'attendrit si fort qu'il en versa des larmes. Il n'alla point chez la
reine, et fit barricader toutes les communications de son appartement et
de celui de cette princesse. La raison de ce procédé provenoit de la
colère où il étoit de ce qu'elle l'avoit amusé par de fausses promesses.
Il avoit si fort compté sur son crédit, sur l'esprit du roi
d'Angleterre, qu'il avoit cru que mon mariage se feroit encore cette
année. Il s'imagina qu'elle n'en avoit agi ainsi que pour prolonger son
séjour à Hannovre. Cette brouillerie dura six semaines, au bout
desquelles le raccommodement se fit. Je me remis fort lentement pendant
ce temps, et je fus obligée de garder deux mois la chambre.
La reine ma mère est très-jalouse de son petit naturel. Les distinctions
infinies que le roi me faisoit, l'indisposoient contre moi, elle étoit
outre cela animée par une de ses dames, fille de la comtesse de Fink que
je nommerai dorénavant la comtesse Amélie pour la distinguer de sa mère.
Cette fille avoit lié une intrigue à l'insu de ses parens avec le
ministre de Prusse à la cour d'Angleterre, il se nommoit Wallerot.
C'étoit un vrai fat, d'une figure ragotine, et qui n'avoit avancé les
affaires de Prusse que par ses bouffonneries. Elle s'étoit promise
secrètement avec cet homme, et son plan étoit de devenir ma gouvernante
et de me suivre en Angleterre. Pour le faire réussir elle avoit employé
tous les efforts pour s'insinuer auprès du duc de Glocestre, et lui
avoit fait accroire qu'elle étoit ma favorite, ce qui lui avoit attiré
beaucoup de politesses de la part du duc. Mais il falloit encore se
défaire de ma gouvernante, et pour y parvenir elle ne cessoit d'animer
la reine contre elle et moi.
Cette fille étoit la toute puissante sur l'esprit de cette princesse, et
profitoit de ses foiblesses pour parvenir à son but. J'étois maltraitée
tous les jours, et la reine ne cessoit de me reprocher les grâces que le
roi avoit pour moi. Je n'osois plus le caresser qu'en tremblant et sans
craindre d'être accablée de duretés; il en étoit de même de mon frère.
Il suffisoit que le roi lui ordonnât une chose pour qu'elle la lui
défendît. Nous ne savions quelquefois à quel saint nous vouer, étant
entre l'arbre et l'écorce. Cependant comme nous avions l'un et l'autre
plus de tendresse pour la reine, nous nous réglâmes sur ses volontés. Ce
fut la source de tous nos malheurs, comme on le verra par la suite de
ces mémoires. Le coeur me saignoit cependant de n'oser plus témoigner la
vivacité de mes sentiments au roi; je l'aimois passionnément et il
m'avoit témoigné mille bontés depuis que j'étois au monde, mais devant
vivre avec la reine il falloit me régler sur elle. Cette princesse
accoucha au commencement de l'année 1726 d'un prince qui fut nommé
Henri. Nous nous rendîmes, dès qu'elle fut rétablie, à Potsdam, petite
ville proche de Berlin. Mon frère ne fut point du voyage; le roi ne
pouvoit le souffrir, voyant qu'il ne vouloit pas se soumettre à ses
volontés. Il ne cessoit de le gronder, et son animosité devenoit si
invétérée, que tous les bien-intentionnés conseillèrent à la reine, de
lui faire faire des soumissions, ce qu'elle n'avoit pas voulu permettre
jusqu'alors; cela donna lieu à une scène assez risible.
Cette princesse me donna commission d'écrire plusieurs choses de
contrebande à mon frère, et de lui faire la minute d'une lettre qu'il
devoit écrire au roi. J'étois assise entre deux cabinets des Indes, à
écrire ces lettres, lorsque j'entendis venir le roi, un paravent qui
étoit placé devant la porte, me donna le temps de fourrer mes papiers
derrière un de ces cabinets. Madame Sonsfeld prit les plumes, et voyant
déjà approcher le roi, je mis le cornet dans ma poche et je le tins
soigneusement; de crainte qu'il ne renversât. Après avoir dit quelques
mots à la reine, il se tourna tout d'un coup du côté de ces cabinets.
Ils sont bien beaux, lui dit-il, ils étoient à feu ma mère qui en
faisoit grand cas; en même temps il s'en approcha pour les ouvrir. La
serrure étoit gâtée, il tiroit la clef tant qu'il pouvoit, et je
m'attendois à tout moment à voir paroître mes lettres. La reine me tira
de cette appréhension, pour me rejeter dans une autre. Elle avoit un
très-beau petit chien de Bologne, j'en avois un aussi, ces deux animaux
étoient dans la chambre. Décidez, dit-elle au roi, de notre différend,
ma fille dit, que son chien est plus beau que le mien, et je soutiens le
contraire. Il se mit à rire, et me demanda si j'aimois beaucoup le mien?
De tout mon coeur, lui répondis-je, car il a beaucoup d'esprit et un
très-bon caractère; ma réplique le divertit, il m'embrassa plusieurs
fois de suite, ce qui m'obligea de me dessaisir de mon encrier. La
liqueur noire se répandit aussitôt sur tout mon habit, et commençoit à
découler dans la chambre; je n'osois bouger de ma place, de crainte, que
le roi ne s'en aperçût. J'étois à demi-morte de peur. Il me tira
d'embarras en s'en allant; j'étois trempée d'encre jusqu'à la chemise;
j'eus besoin de lessive, et nous rîmes bien de toute cette aventure. Le
roi se raccommoda cependant avec mon frère, qui vint nous joindre à
Potsdam. C'étoit le plus aimable prince qu'on pût voir, il étoit beau et
bienfait, son esprit étoit supérieur pour son âge, et il possédoit
toutes les qualités qui peuvent composer un prince parfait. Mais me
voici arrivée à un détail plus sérieux, et à la source de tous les
malheurs que ce cher frère et moi avons endurés.
L'Empereur avoit formé dès l'année 1717 une compagnie des Indes à
Ostende, ville et port de mer aux pays-bas. Le négoce n'avoit commencé
qu'avec deux vaisseaux, et le succès en avoit été si heureux, malgré les
obstacles des Hollandois, que cela engagea ce prince, à leur donner le
privilège de négocier en Afrique et aux Indes orientales pour trente
ans, excluant tous ses autres sujets de ce trafic. Comme le commerce est
une des choses, qui contribuent le plus à rendre un état florissant,
l'Empereur avoit fait en 1725 un traité secret avec l'Espagne, par
lequel il s'engageoit à faire avoir Gibraltar et Port Mahon aux
Espagnols. La Russie y accéda depuis. Les puissances maritimes ne furent
pas long-temps sans s'apercevoir des menées secrètes de la cour de
Vienne; et pour s'opposer aux vues ambitieuses de la maison d'Autriche,
qui ne tendoient pas à moins qu'à ruiner leur commerce, qui fait la
principale force de leurs états, elles conclurent une alliance entre
elles, où la France, le Danemark, la Suède et la Prusse accédèrent
depuis, et c'est le même, qui fut signé à Charlottenbourg, et dont j'ai
déjà fait mention. L'Empereur jugeant bien, qu'il ne pourroit se
soutenir contre une ligue aussi formidable, fut obligé de prendre
d'autres mesures, et de tâcher de la désunir. Le général Sekendorff lui
parut un personnage très-propre pour l'exécution de ses desseins à la
cour de Prusse. On a déjà vu que ce ministre étoit étroitement lié
d'amitié avec Grumkow; il connoissoit le caractère intéressé et
ambitieux de ce dernier, et ne douta pas de l'engager dans les intérêts
de l'Empereur. Il commença par lui écrire et tâcher de pénétrer ses
sentiments, il lui fit même quelques ouvertures sur les conjonctures où
se trouvoit son souverain. Cette correspondance avoit commencé dès
l'année précédente, et les lettres de Sekendorff avoient été
accompagnées de très-beaux présens, et de très-grandes promesses. Le
coeur vénal de Grumkow se rendit bientôt à de si grands avantages. Les
circonstances le favorisoient dans son dessein. L'union des cours de
Prusse et de Hannovre commençoit à se refroidir. Le roi mon père étoit
très-piqué du retardement de mon mariage, d'autres sujets de plaintes se
joignoient à celui-là. Ce prince ne se plaisoit qu'à augmenter son
gigantesque régiment. Les officiers chargés des enrôlements prenoient de
gré ou de force les grands hommes qu'ils trouvoient sur les territoires
étrangers.
La reine avoit obtenu du roi son père, que l'électorat de Hannovre en
fourniroit une certaine quantité tous les ans. Le ministère hannovrien,
peut-être gagné par les anti-prussiens, dont Milady Arlington étoit le
chef, négligea d'exécuter les ordres du roi d'Angleterre. La reine fit
faire plusieurs fois des remonstrances là-dessus, mais ils ne la
payèrent que de quelques mauvaises excuses. Le roi se trouva
très-offensé du peu d'attention qu'on lui marquoit, et Grumkow ne manqua
pas de l'animer si fort, que pour se venger il ordonna à ses officiers
d'enlever dans le pays de Hannovre tous ceux qu'ils trouveroient d'une
taille propre à être rangés dans son régiment. Cette violence fit un
bruit épouvantable. Le roi d'Angleterre demanda satisfaction et
prétendit, qu'on relachât ses sujets: celui de Prusse s'opiniâtra à les
garder, ce qui fit naître une mésintelligence entre les deux cours qui
dégénéra peu après en haine ouverte. La situation des affaires étoit
donc telle que Sekendorff pouvoit le désirer à son arrivée à Berlin. Les
soins que Grumkow s'étoit données de longue main à préparer l'esprit du
roi lui facilitèrent sa négociation. Il fut fort bien reçu de ce prince
qui l'avoit connu particulièrement, lorsqu'il étoit encore au service de
Saxe, et l'avoit toujours fort estimé. Une suite nombreuse de Heiduks ou
plutôt de géans qu'il présenta au roi de la part de l'Empereur, lui
attira un surcroît de bon accueil, et le compliment qu'il lui fit de la
part de son maître acheva de le charmer. Comme l'Empereur, lui dit-il,
ne cherche qu'à faire plaisir en toute occasion à votre Majesté, il lui
accorde les enrôlemens en Hongrie, et il a déjà donné ordre qu'on
cherche tous les grands hommes de ses états pour les lui offrir. Ce
procédé obligeant si différent de celui du roi son beau-père le toucha,
mais ne fit que l'ébranler. Sekendorff jugea bien qu'il falloit du temps
pour le détacher de la grande alliance. Il tâcha de s'insinuer peu-à-peu
dans l'esprit de ce prince, et connoissant son foible, il ne manqua pas
de l'attirer par là dans ses filets. Il lui donnoit presque tous le
jours des festins magnifiques où il n'admettoit que les créatures qu'il
s'étoit faites et celles de Grumkow. On ne manquoit jamais de tourner la
conversation sur les conjonctures présentes de l'Europe, et de plaider
d'une façon artificieuse la cause de l'Empereur. Enfin au milieu du vin
et de la bonne chère, le roi se laissa entraîner à renoncer à quelques
uns des engagemens qu'il avoit pris avec l'Angleterre, et à se lier avec
la maison d'Autriche. Il promit à cette dernière de ne point faire agir
contre elle les troupes qu'il devoit fournir à l'Angleterre en vertu
d'un des articles du traité de Hannovre. Cette promesse fut tenue fort
secrète. Le roi n'étoit point encore intentionné alors de rompre la
grande alliance, se flattant toujours de pouvoir faire réussir mon
mariage. Ce ne fut qu'à la fin de l'année suivante que je vais
commencer, qu'il leva le masque. La reine étoit dans le dernier
désespoir de voir le train que prenoient les affaires, elle en souffroit
personnellement. Le roi la maltraitoit et lui reprochoit sans cesse le
retardement de mon mariage, il parloit en termes injurieux du roi son
beau-père et tâchoit de la chagriner en toute occasion.
La crédit de Sekendorff s'augmentoit de jour en jour. Il prenoit un si
grand ascendant sur l'esprit du roi qu'il disposoit de toutes les
charges. Les pistoles d'Espagne avoient mis dans ses intérêts la plupart
des domestiques et des généraux qui étoient autour de ce prince, de
façon qu'il étoit informé de toutes ses démarches. Le double mariage
conclu avec l'Angleterre étant un obstacle très-fâcheux pour ses vues,
il résolut de le lever en mettant la désunion dans la famille. Il se
servit pour cela de ses émissaires secrets; mille faux rapports qu'on
faisoit tous les jours au roi sur le compte de mon frère et sur le mien
l'indisposoient si fort contre nous qu'il nous maltraitoit et nous
faisoit souffrir des martyres. On lui dépeignoit mon frère comme un
prince ambitieux et intrigant, qui lui souhaitoit la mort pour être
bientôt souverain; on l'assuroit qu'il n'aimoit point le militaire, et
qu'il disoit hautement que lorsqu'il seroit le maître il renverroit les
troupes; on le faisoit passer pour prodigue et dépensier, et enfin on
lui donnoit un caractère si opposé à celui du roi qu'il étoit bien
naturel que ce prince le prît en aversion. On ne me ménageoit pas
davantage, j'étois, disoit-on, d'une hauteur insupportable, intrigante
et impérieuse; je servois de conseil à mon frère et je tenois des
discours très-peu respectueux sur le compte du roi. Comme ce prince
souhaitoit fort l'établissement de toutes ses filles, Sekendorff
s'insinua encore de ce côté-là auprès de lui, et engagea le Margrave
d'Anspach, jeune prince de 17 ans, de se rendre à Berlin, pour voir ma
soeur puînée. Ce prince étoit très-aimable dans ce temps-là et
promettoit beaucoup. Ma soeur étoit belle comme un ange, mais elle avoit
un petit génie et des caprices terribles. Elle avoit pris ma place dans
la faveur du roi qui la gâtoit. Les cruels chagrins qu'elle a essuyés
après son mariage l'ont corrigée de ses défauts. La jeunesse des deux
parties empêcha que le mariage ne pût se faire alors, et il ne fut
célébré que deux ans après comme je le dirai dans son lieu. La reine
s'étoit toujours flattée que l'arrivée du roi d'Angleterre, qui devoit
repasser cette année en Allemagne, rétabliroit l'union entre les deux
cours, mais un événement imprévu ruina toutes ses espérances, car elle
reçut la triste nouvelle de la mort de ce prince. Il étoit parti en
parfaite santé d'Angleterre et avoit très-bien supporté, contre sa
coutume, le trajet sur mer. Il se trouva mal proche d'Osnabruck. Tous
les secours qu'on put lui donner furent inutiles, il expira au bout de
24 heures d'une attaque d'apoplexie entre les bras du duc de York son
frère.