Ce prince lui dit beaucoup de choses obligeantes et lui annonça enfin

l'emploi qu'il vouloit lui donner. Elle répondit avec respect au roi, le

suppliant de la dispenser d'accepter cette charge, s'excusant sur son

incapacité. Le roi s'y prit de toutes les façons, et ce ne fut qu'à

force de menaces qu'elle accepta enfin ces offres, il lui donna un rang

et lui promit toutes sortes d'avantages, tant pour elle que pour sa

famille. Elle fut installée comme ma gouvernante le troisième jour des

fêtes de pâques. Je fus extrêmement touchée du malheur de la Letti, sa

démission lui fut donnée d'une façon bien rude. Le roi lui fit dire par

la reine que s'il avoit suivi son penchant, il l'auroit envoyée à

Spandau, qu'elle ne devoit plus avoir le courage de se montrer en sa

présence, et qu'il lui donnoit huit jours pour quitter la cour et sortir

de son pays. Je fit ce que je pus pour la consoler et pour lui témoigner

mon amitié.

Je n'avois pas grand'chose en ce temps-là, cependant je lui donnai en

pierreries, bijoux et argenterie pour la valeur de cinq mille écus, sans

ce qu'elle reçut de la reine. Elle eut malgré cela la méchanceté de me

dépouiller généralement de tout, et le lendemain de son départ je

n'avois pas un habit à mettre, cette fille ayant tout emporté. La reine

fut obligée de me renipper de pied en cap. Je m'accoutumai bientôt à ma

nouvelle domination. Madame de Sonsfeld commença par étudier mon humeur

et mon caractère. Elle remarqua que j'étois d'une timidité extrême, je

tremblois quand elle étoit sérieuse, je n'avois pas le coeur de dire

deux mots de suite sans hésiter. Elle représenta à la reine qu'il

falloit tâcher de me dissiper et me traiter avec beaucoup de douceur

pour me rassurer; que j'étois fort docile et qu'avec le point d'honneur

elle me feroit faire ce qu'elle voudroit. La reine la laissa entièrement

maîtresse de mon éducation. Elle raisonnoit tous les jours avec moi de

choses indifférentes, et tâchoit de m'inspirer des sentimens, en prenant

occasion de ce qui ce passoit. Je m'appliquai à la lecture qui devint

bientôt mon occupation favorite. L'émulation qu'elle me donnoit me

faisoit prendre goût à mes autres études. J'apprenois l'Anglois,

l'Italien, l'histoire, la géographie, la philosophie et la musique. Je

fis des progrès étonnants en peu de temps. J'étois si acharnée à

apprendre qu'on étoit obligé de modérer ma trop grande avidité. Je

passai ainsi deux ans et comme je n'écris que les faits qui en vaillent

la peine, je passe à l'année 1722. Elle commença d'abord par de

nouvelles traverses pour moi. Mais comme dorénavant la cour d'Angleterre

aura une grande part dans ces mémoires, il est juste que j'en donne une

idée. Le roi de la grande Bretagne étoit un prince qui se piquoit

d'avoir des sentimens, mais par malheur pour lui il ne s'étoit jamais

appliqué à approfondir ce qu'il falloit pour cela. Bien des vertus

poussées à l'extrême deviennent des vices. Il étoit dans ce cas-là. Il

affectoit une fermeté qui dégéneroit en rudesse, une tranquillité qu'on

pouvoit appeler indolence. Sa générosité ne s'étendoit que sur ses

favoris et ses maîtresses, dont il se laissoit gouverner, le reste du

genre humain en étoit exclu. Depuis son avancement à la couronne il

étoit devenu d'une hauteur insupportable. Deux qualités le rendoient

estimable, c'étoit son équité et sa justice, il n'étoit point méchant et

se piquoit de constance envers ceux auxquels il vouloit du bien. Son

abord étoit froid, il parloit peu et n'aimoit qu'à entendre dire des

niaiseries.

La comtesse Schoulenbourg, alors duchesse de Kendell et princesse

d'Eberstein, étoit sa maîtresse, ou plutôt il l'avoit épousée de la main

gauche. Elle étoit du nombre de ces personnes qui sont si bonnes, que

pour ainsi dire elles ne sont bonnes à rien. Elle n'avoit ni vices ni

vertus, et toute son étude ne consistoit qu'à conserver sa faveur et à

empêcher que quelque autre ne la débusquât.

La princesse de Galles avoit infiniment d'esprit, beaucoup de savoir, de

lecture et une grande capacité pour les affaires. Elle s'attira tous les

coeurs au commencement de son arrivée en Angleterre. Ses manières

étaient gracieuses, elle étoit affable, mais elle n'eut pas le bonheur

de se conserver l'amour des peuples, et l'on trouva moyen d'approfondir

son caractère, qui ne répondoit pas à son extérieur. Elle étoit

impérieuse, fausse, et ambitieuse. On l'a toujours comparée à Agrippine,

elle auroit pu s'écrier comme cette impératrice: que tout périsse pourvu

que je régne.

Le prince, son époux n'avait pas plus de génie que le roi son père, il

étoit vif, emporté, hautain et d'une avarice impardonnable.

Milady d'Arlington qui tenoit le second rang, étoit fille naturelle de

feu l'électeur d'Hannovre et d'une comtesse de Platen. On peut dire

d'elle avec vérité qu'elle avoit de l'esprit comme un diable, car il

étoit entièrement tourné au mal. Elle étoit vicieuse, intrigante et

aussi ambitieuse que celles dont je viens de faire le portrait. Ces

trois femmes gouvernoient tour à tour le roi, quoiqu'elles vécussent en

grande mésintelligence entre elles. Leurs sentimens étoient réunis en un

point, qui étoit qu'elles ne vouloient pas que le jeune duc de Glocestre

épousât une princesse d'une grande maison, et qu'elles en souhaitoient

une, qui n'eût pas un grand génie, afin de rester les maîtresses du

gouvernement.

Milady Arlington qui avoit ses vues particulières, dépêcha Mademoiselle

de Pelnitz à Berlin. Cette fille avoit été dame d'honneur et favorite de

la reine Charlotte, ma grand'-mère; elle s'étoit retirée à Hannovre

après la mort de cette princesse; où elle vivoit d'une pension que le

roi d'Angleterre lui avoit accordée. Son esprit étoit aussi mauvais que

celui de Milady, elle étoit aussi intrigante qu'elle, sa langue

venimeuse n'épargnoit personne; on ne lui remarquoit que trois petits

défauts, elle aimoit le jeu, les hommes et le vin. La reine, ma mère la

connoissoit depuis très-longtemps. Comme elle étoit informée que

Mademoiselle de Pelnitz avoit beaucoup de crédit à la cour d'Hannovre,

elle la reçut le mieux du monde. Me l'ayant ensuite présentée: voici une

de mes anciennes amies, me dit-elle, avec laquelle vous serez bien aise

de faire connoissance. Je la saluai et lui fis un compliment fort

obligeant sur ce que la reine venoit de dire. Elle me regarda quelque

temps depuis les pieds jusqu'à la tête, puis se tournant vers la reine,

ah mon Dieu! lui dit-elle, Madame, que la princesse a mauvais air,

quelle taille et quelle grâce pour une jeune personne, et comme la voilà

attifée! La reine fut un peu décontenancée de ce début, auquel elle ne

s'attendoit pas. Il est vrai, lui dit-elle, qu'elle pourroit avoir

meilleur air. Mais sa taille est droite et se dégagera quand elle aura

fini son cru. Si vous lui parlez cependant, vous verrez qu'elle n'est

pas tout à fait composée de matière. La Pelnitz commença donc à

s'entretenir avec moi, mais d'une façon ironique en me faisant des

questions qui auroient été bonnes pour un enfant de quatre ans. J'en fus

si piquée que je ne daignois plus lui répondre. Elle saisit cette

occasion pour insinuer à la reine que j'étois capricieuse et hautaine,

et que je l'avois regardée du haut en bas. Cela m'attira de très-aigres

réprimandes qui durèrent tant que cette fille fut à Berlin. Elle me

cherchoit noise sur tout. On parloit un jour de mémoire. La reine lui

dit que je l'avois angélique. La Pelnitz fit un sourire malin qui

signifioit que cela n'étoit pas. La reine fâchée lui proposa de me

mettre à l'épreuve pariant, que j'apprendrois 150 vers par coeur dans

une heure. Eh bien, dit la Pelnitz, qu'elle essaye un peu la mémoire

locale, et je veux bien gager qu'elle ne retiendra pas ce que je lui

écrirai. La reine voulut soutenir ce qu'elle avoit avancé et m'envoya

chercher. M'ayant tirée à part, elle me dit qu'elle me pardonneroit tout

le passé, si je lui faisois gagner sa gageure. Je ne savois ce que

c'étoit que la mémoire locale, n'en ayant jamais entendu parler. La

Pelnitz écrivit ce que je devois apprendre. C'étoient cinquante noms

baroques qu'elle avoit inventés et qui étoient tous numérotés, elle me

les lut deux fois me nommant toujours les numéros, après quoi je fus

obligée de les dire de suite par coeur. Je réussis très-bien à la

première épreuve, mais elle en voulut une seconde et me les demanda l'un

parmi l'autre, ne me nommant que le numéro. Je réussis encore à son

grand dépit. Je n'ai jamais fait un plus grand effort de mémoire,

cependant elle ne put se vaincre et ne daigna pas m'en applaudir. La

reine ne comprenoit rien à ce procédé et en étoit très-piquée

quoiqu'elle ne le témoignât pas. Mademoiselle de Pelnitz nous délivra

enfin de son insupportable critique et retourna à Hannovre. Peu après

son départ Mademoiselle de Brunow, soeur de Madame de Kamken, vint aussi

à Berlin. Elle avoit été dame d'honneur de l'électrice Sophie

d'Hannovre, ma bisayeule et elle faisoit encore son séjour à cette cour

où elle avoit une pension. C'étoit une bonne créature, mais sotte comme

un panier. Elle s'informa beaucoup de moi à sa soeur; comme cette dame

étoit fort de mes amies elle lui fit mes éloges plus que je ne le

méritois. La Brunow parut surprise du rapport de Madame de Kamken. Entre

soeurs, lui dit-elle, on peut parler plus librement que vous ne faites,

et ne pas cacher des choses qui sont publiques, car nous sommes fort

bien informés à Hannovre de ce qui regarde la princesse, nous savons

qu'elle est contre-faite, qu'elle est laide à faire peur, qu'elle est

méchante et hautaine, et qu'en un mot c'est un petit monstre qu'on

devroit souhaiter n'avoir jamais été au monde. Madame de Kamken se fâcha

et disputa très-vivement avec sa soeur, et pour la détromper de ses

préjuges, elle la mena chez la reine où j'étois. On eut bien de la peine

à lui persuader que c'étoit moi qu'elle voyoit. Mais on ne put la

convaincre que j'étois droite qu'en me faisant déshabiller en sa

présence. Plusieurs femmes de Hannovre furent envoyées à diverses

reprises à Berlin pour m'examiner. J'étois obligée de passer en revue

devant elles et de leur montrer mon dos pour leur prouver que je n'étois

pas bossue. J'enrageois de tout cela, et pour comble de malheur la reine

s'étoit entêtée de me rendre plus menue que je n'étois. Elle faisoit

serrer mon corps de jupe au point que j'en devenois toute noire et que

cela m'ôtoit la respiration. Les soins de Madame de Sonsfeld avoient

racommodé mon teint, j'étois assez passable, si la reine ne m'avoit

gâtée en me faisant serrer si fort. Toute cette année se passa ainsi.

Comme il n'y eut rien de fort intéressant je passe à l'année 1723.

Le roi d'Angleterre arriva au printemps à Hannovre, la duchesse de

Kendell et Milady Arlington furent de sa suite, et la Letti y accompagna

la dernière de ces dames. Elle ne vivoit uniquement que de ses bonnes

grâces, et d'une pension qu'elle lui avoit fait obtenir du roi. Le roi,

mon père, qui n'avoit alors en vue que mon mariage avec le duc de

Glocestre, se rendit peu après l'arrivée de ce prince à Hannovre. Il y

fut reçu avec toutes les démonstrations de joie et de tendresse

imaginables, et retourna très-content de son séjour à Berlin.

La reine partit peu-après son retour, chargée d'instructions secrètes

pour le roi son père, et de conclure une alliance offensive et défensive

entre ces deux monarques dont le sceau devoit être le mariage de mon

frère et le mien. Elle ne trouva point les heureuses dispositions dont

elle s'étoit flattée. Le roi d'Angleterre acquiesça à toutes les

propositions hors à celle de mon mariage, s'excusant sur ce qu'il ne

pouvoit entrer en aucun engagement sans avoir consulté les inclinations

du prince, son petit-fils, et sans savoir si nos humeurs et nos

caractères se conviendroient. La reine au désespoir et ne sachant

comment se tirer d'embarras, eut recours à la duchesse de Kendell. Elle

se plaignit amèrement à cette dame de la réponse du roi, et fit tous ses

efforts pour la mettre dans ses intérêts. À force de caresses et

d'instances elle parvint enfin à faire parler la duchesse. Elle avoua à

la reine que l'éloignement du roi pour mon mariage provenoit des

impressions malignes qu'on lui avoit données sur mon sujet; que la Letti

avoit fait un portrait de moi tel qu'il le falloit pour dégoûter tout

homme de se marier; qu'elle m'avoit dépeinte d'une laideur, et d'une

difformité extrême que les éloges qu'elle avoit faits de mon caractère

s'accordoient parfaitement avec ceux de ma figure; qu'elle m'avoit

représentée si méchante et si colérique, que cela me causoit le mal

caduc plusieurs fois par jour de pure rage. Jugez vous-même, Madame,

continuoit la duchesse, après de pareils rapports qui ont encore été

confirmés par Mademoiselle de Pelnitz, si le roi votre père peut

consentir à ce mariage. La reine qui ne pouvoit cacher son indignation,

lui conta tout le procédé de la Letti envers moi, et les raisons qu'elle

avoit eues de s'en défaire, elle lui allégua toutes les personnes qui

avoient été envoyées de Hannovre à Berlin, et s'en rapporta à leur

témoignage. Enfin on démontra si bien à la duchesse la fausseté de tous

ces bruits, qu'on la persuada entièrement du contraire. Cette dame, amie

intime de Milord Townshend, alors premier secrétaire d'état, résolut de

finir seule cette affaire afin qu'on lui en eût toute l'obligation. Mais

sentant bien qu'elle auroit beaucoup de peine à effacer de l'esprit du

roi les préjugés qu'on lui avoit inspirés contre moi, elle conseilla à

la reine de persuader à ce prince d'aller faire un tour à Berlin afin

qu'il pût se détromper par ses propres yeux des calomnies qu'on avoit

débitées sur mon compte. La reine sut si bien ménager l'esprit du roi,

et fut si bien secondée par la duchesse, qu'il se rendit à ses désirs,

et fixa son voyage pour le mois d'Octobre. Cette princesse retourna

triomphante à Berlin, et y fut reçue le mieux du monde par le roi son

époux. Il est inconcevable quelle joie la venue du roi d'Angleterre

causa par tout le pays, et quelle satisfaction le roi en ressentoit. Il

n'y eut que moi qui n'y participai pas, car j'étois maltraitée depuis le

matin jusqu'au soir. A tout ce que je faisois la reine ne manquoit pas

de dire: ces manières ne seront pas du goût de mon neveu, il faut vous

régler dès à présent à son humeur, car vos façons ne lui plairont pas.

Ces réprimandes que j'essuyois vingt fois par jour, ne flattoient guère

mon petit amour propre. J'ai eu de tout temps le malheur de faire

beaucoup de réflexions, je dis le malheur, car en effet on approfondit

quelquefois trop les choses et on en découvre de très-chagrinantes. Il

est bon de réfléchir sur soi-même. Mais on seroit beaucoup plus heureux

si on tâchoit d'écarter toute pensée fâcheuse. C'est un mal physique,

mais un bien moral, et quoique ce bien moral me soit quelquefois fort à

charge, je le trouve cependant utile pour le bien de la conduite. Mais

en me déchaînant contre le trop de réflexions, je sens que j'en fais,

qui n'appartiennent point au fil de mon histoire. Je reviens à celles

que je faisois sur le procédé de la reine. Qu'il est dur pour moi,

disois-je souvent à ma gouvernante, de me voir toujours reprendre d'une

façon si singulière par la reine. Je sens que j'ai des défauts,

j'ambitionne de m'en corriger, mais c'est par l'envie que j'ai

d'acquérir l'estime et l'approbation de tout le monde. Faut-il

m'encourager par d'autres motifs que par le point d'honneur, et pourquoi

me parler toujours du duc de Glocestre et des soins que je dois me

donner pour lui plaire un jour? Il me semble que je le vaux bien, et qui

sait s'il sera de mon goût, et si je pourrai vivre heureuse avec lui?

Pourquoi toutes ces avances avant le mariage? Je suis fille d'un roi, et

ce n'est pas un si grand honneur pour moi d'épouser ce prince. Je ne me

sens aucun penchant pour lui, et tout ce que la reine me dit

journellement me donne plus d'éloignement que d'empressement à

l'épouser. Madame de Sonsfeld ne savoit que me répondre. Mon

raisonnement étoit trop juste pour le condamner. J'étois naturellement

timide, et ces gronderies perpétuelles ne me donnoient pas de la

hardiesse. Elle fit des représentations à la reine, mais elles ne

servirent de rien.

Il vint dans ce temps-là un des gentils-hommes du duc de Glocestre à

Berlin. La reine tenoit appartement, il lui fut présenté comme aussi à

moi. Il me fit un compliment très-obligeant de son maître; je rougis et

ne lui répondis que par une révérence. La reine qui étoit aux écoutes

fut très piquée de ce que je n'avois rien répondu au compliment du duc,

et me lava la tête d'importance, m'ordonnant sous peine de son

indignation de raccommoder cette faute le lendemain. Je me retirai toute

en larmes dans ma chambre; j'étois outrée contre la reine et contre le

duc. Je jurai que je ne l'épouserois jamais, que si l'on vouloit déjà me

mettre si fort sous sa férule avant le mariage, je comprenois bien que

je serois pire qu'une esclave après qu'il seroit contracté; que la reine

faisoit tout de sa tête, sans consulter mon coeur, et qu'enfin je

voulois aller me jeter à ses pieds et la supplier de ne pas me rendre

malheureuse en m'obligeant d'épouser un prince pour lequel je ne me

sentois aucune inclination, et avec lequel je voyois bien que je serois

malheureuse. Ma gouvernante eut bien de la peine à me tranquilliser et à

m'empêcher, de faire cette fausse démarche. Je fus obligée de

m'entretenir le lendemain avec le gentilhomme et de lui parler du duc,

ce que je fis de très-mauvaise grâce, et d'un air fort embarrassé.

Cependant l'arrivée du roi d'Angleterre approchoit. Nous nous rendîmes

le six Octobre à Charlottenbourg pour le recevoir. Le coeur me battoit

et j'étois dans des agitations cruelles. Ce prince y arriva le huit à

sept heures du soir. Le roi, la reine et toute la cour le reçurent dans

la cour du château, les appartements étant à rez de chaussée. Après

qu'il eut salué le roi et la reine, je lui fus présentée. Il m'embrassa

et se tournant vers la reine, il lui dit: votre fille est bien grande

pour son âge. Il lui donna la main et la conduisit dans son appartement

où tout le monde les suivit. Dès que j'y entrai, il prit une bougie et

me considéra depuis les pieds jusqu'à la tête. J'étois immobile comme

une statue et fort décontenancée. Tout cela se passa sans qu'il me dit

la moindre chose. Après qu'il m'eut ainsi passée en revue, il s'adressa

à mon frère qu'il caressa beaucoup, et avec lequel il s'amusa

long-temps. Je pris ce temps pour m'éloigner, la reine me fit signe de

la suivre, et passa dans une chambre prochaine, où elle se fit présenter

les Anglois et les Allemands de la suite du roi. Après leur avoir parlé

quelque temps, elle dit à ces messieurs qu'elle me laissoit avec eux

pour les entretenir et s'adressant aux Anglois, parlez anglois avec ma

fille, leur dit-elle, vous verrez qu'elle le parle très-bien. Je me

sentis beaucoup moins gênée dès que la reine fut éloignée, et reprenant

un peu de hardiesse, je liai coversation avec ces messieurs. Comme je

parlois leur langue aussi bien que ma langue maternelle, je me tirai

très-bien d'affaire, et tout le monde parut charmé de moi. Ils firent

mes éloges à la reine et lui dirent, que j'avois l'air anglois et que

j'étois faite pour être un jour leur souveraine. C'était dire beaucoup,

car cette nation se croit si fort au dessus des autres, qu'ils

s'imaginent faire une grande politesse, lorsqu'ils disent à quelqu'un,

qu'il a les manières angloises. Leur roi les avoit bien espagnoles, il

étoit d'une gravité extrême et ne disoit mot à personne. Il salua Madame

de Sonsfeld fort froidement, et lui demanda si j'étois toujours aussi

sérieuse, et si j'avois l'humeur mélancolique? «Rien moins, Sire, lui

répondit-elle, mais le respect qu'elle a pour votre Majesté, l'empêche

d'être aussi enjouée, qu'elle l'est sans cela», il branla la tête et ne

répondit rien. L'accueil qu'il m'avoit fait et ce que je venois

d'entendre, me donnèrent une telle crainte pour lui, que je n'eus jamais

le courage de lui parler. On se mit enfin à table, où le prince resta

toujours muet, peut-être avoit-il raison, peut-être avoit-il tort; mais

je crois pourtant; qu'il suivoit le proverbe qui dit, qu'il vaut mieux

se taire, que de mal parler. Il se trouva indisposé à la fin du repas.

La reine voulut lui persuader de quitter la table; ils complimentèrent

long-temps ensemble, mais enfin elle jeta sa serviette et se leva. Le

roi d'Angleterre commença à chanceler, celui de Prusse accourut pour le

soutenir, tout le monde s'empressa autour de lui, mais ce fut en vain,

il tomba sur les genoux, sa perruque d'un côté et son chapeau de

l'autre. On le coucha tout doucement à terre, où il resta une grosse

heure sans sentiment. Les soins qu'on prit de lui, firent enfin revenir

peu à peu ses esprits. Le roi et la reine se désoloient pendant ce

temps, et bien des gens ont cru, que cette attaque étoit un

avant-coureur d'apoplexie. Ils le prièrent instamment de se retirer,

mais il ne voulut pas et reconduisit la reine dans son appartement. Il

fut très-mal toute la nuit, ce qu'on n'apprit que sous main. Mais cela

ne l'empêcha pas de reparoître le lendemain. Tout le reste de son séjour

se passa en plaisirs et en fêtes. Il y eut tous les jours des

conférences secrètes entre les ministres d'Angleterre et ceux de Prusse.

Le résultat en fut enfin la conclusion du traité d'alliance, et du

double mariage, qui avoit été ébauché à Hannovre. La signature s'en fit

le douze du même mois. Le roi d'Angleterre partit le lendemain, et le

congé qu'il prit de toute sa famille, fut aussi froid que l'avoit été

son accueil. Le roi et la reine dévoient retourner, pour lui rendre

visite au Ghoer, maison de chasse proche de Hannovre.

Il y avoit déjà près de sept mois que cette princesse se trouvoit fort

incommodée, ses maux étoient si singuliers, que les médecins ne savoient

qu'augurer de son état. Son corps s'enfloit prodigieusement tous les

matins, et cette enflure passoit vers le soir. La faculté avoit été

quelque temps en suspens, si c'était une grossesse, mais elle avoit jugé

en dernier ressort que cette indisposition provenoit d'une autre cause,

qui est très-incommode, mais nullement dangereuse.

Le voyage du roi pour le Ghoer étoit fixé pour le huit Novembre; il

devoit partir de grand matin, et nous prîmes tous congé de lui. Mais la

reine y mit empêchement. Elle tomba malade la nuit d'une violente

colique, mais elle dissimula son mal, tant qu'elle put, pour ne point

réveiller le roi. S'étant cependant aperçue par certaines circonstances

qu'elle étoit en travail d'enfant, elle appela au secours. On n'eut pas

le temps d'envoyer chercher une sage-femme ni un médecin, et elle

accoucha heureusement d'une princesse sans autre secours que celui du

roi et d'une femme de chambre. Il n'y avoit ni langes ni berceau, et la

confusion régnoit partout. Le roi me fit appeler à quatre heures après

minuit. Je ne l'ai jamais vu de si bonne humeur, il crevoit de rire en

pensant à l'office qu'il avoit rendu à la reine. Le duc de Glocestre,

mon frère, la princesse Amélie d'Angleterre et moi nous fûmes nommés

parrains et marraines de l'enfant; je le tins l'après-midi sur les

fonts, et ma soeur fut nommée Anne Amélie.

Mémoires de Frédérique Sophie Wilhelmine de Prusse, margrave de Bareith. Tome 1 · 第 4 / 21 段