l'emploi qu'il vouloit lui donner. Elle répondit avec respect au roi, le
suppliant de la dispenser d'accepter cette charge, s'excusant sur son
incapacité. Le roi s'y prit de toutes les façons, et ce ne fut qu'à
force de menaces qu'elle accepta enfin ces offres, il lui donna un rang
et lui promit toutes sortes d'avantages, tant pour elle que pour sa
famille. Elle fut installée comme ma gouvernante le troisième jour des
fêtes de pâques. Je fus extrêmement touchée du malheur de la Letti, sa
démission lui fut donnée d'une façon bien rude. Le roi lui fit dire par
la reine que s'il avoit suivi son penchant, il l'auroit envoyée à
Spandau, qu'elle ne devoit plus avoir le courage de se montrer en sa
présence, et qu'il lui donnoit huit jours pour quitter la cour et sortir
de son pays. Je fit ce que je pus pour la consoler et pour lui témoigner
mon amitié.
Je n'avois pas grand'chose en ce temps-là, cependant je lui donnai en
pierreries, bijoux et argenterie pour la valeur de cinq mille écus, sans
ce qu'elle reçut de la reine. Elle eut malgré cela la méchanceté de me
dépouiller généralement de tout, et le lendemain de son départ je
n'avois pas un habit à mettre, cette fille ayant tout emporté. La reine
fut obligée de me renipper de pied en cap. Je m'accoutumai bientôt à ma
nouvelle domination. Madame de Sonsfeld commença par étudier mon humeur
et mon caractère. Elle remarqua que j'étois d'une timidité extrême, je
tremblois quand elle étoit sérieuse, je n'avois pas le coeur de dire
deux mots de suite sans hésiter. Elle représenta à la reine qu'il
falloit tâcher de me dissiper et me traiter avec beaucoup de douceur
pour me rassurer; que j'étois fort docile et qu'avec le point d'honneur
elle me feroit faire ce qu'elle voudroit. La reine la laissa entièrement
maîtresse de mon éducation. Elle raisonnoit tous les jours avec moi de
choses indifférentes, et tâchoit de m'inspirer des sentimens, en prenant
occasion de ce qui ce passoit. Je m'appliquai à la lecture qui devint
bientôt mon occupation favorite. L'émulation qu'elle me donnoit me
faisoit prendre goût à mes autres études. J'apprenois l'Anglois,
l'Italien, l'histoire, la géographie, la philosophie et la musique. Je
fis des progrès étonnants en peu de temps. J'étois si acharnée à
apprendre qu'on étoit obligé de modérer ma trop grande avidité. Je
passai ainsi deux ans et comme je n'écris que les faits qui en vaillent
la peine, je passe à l'année 1722. Elle commença d'abord par de
nouvelles traverses pour moi. Mais comme dorénavant la cour d'Angleterre
aura une grande part dans ces mémoires, il est juste que j'en donne une
idée. Le roi de la grande Bretagne étoit un prince qui se piquoit
d'avoir des sentimens, mais par malheur pour lui il ne s'étoit jamais
appliqué à approfondir ce qu'il falloit pour cela. Bien des vertus
poussées à l'extrême deviennent des vices. Il étoit dans ce cas-là. Il
affectoit une fermeté qui dégéneroit en rudesse, une tranquillité qu'on
pouvoit appeler indolence. Sa générosité ne s'étendoit que sur ses
favoris et ses maîtresses, dont il se laissoit gouverner, le reste du
genre humain en étoit exclu. Depuis son avancement à la couronne il
étoit devenu d'une hauteur insupportable. Deux qualités le rendoient
estimable, c'étoit son équité et sa justice, il n'étoit point méchant et
se piquoit de constance envers ceux auxquels il vouloit du bien. Son
abord étoit froid, il parloit peu et n'aimoit qu'à entendre dire des
niaiseries.
La comtesse Schoulenbourg, alors duchesse de Kendell et princesse
d'Eberstein, étoit sa maîtresse, ou plutôt il l'avoit épousée de la main
gauche. Elle étoit du nombre de ces personnes qui sont si bonnes, que
pour ainsi dire elles ne sont bonnes à rien. Elle n'avoit ni vices ni
vertus, et toute son étude ne consistoit qu'à conserver sa faveur et à
empêcher que quelque autre ne la débusquât.
La princesse de Galles avoit infiniment d'esprit, beaucoup de savoir, de
lecture et une grande capacité pour les affaires. Elle s'attira tous les
coeurs au commencement de son arrivée en Angleterre. Ses manières
étaient gracieuses, elle étoit affable, mais elle n'eut pas le bonheur
de se conserver l'amour des peuples, et l'on trouva moyen d'approfondir
son caractère, qui ne répondoit pas à son extérieur. Elle étoit
impérieuse, fausse, et ambitieuse. On l'a toujours comparée à Agrippine,
elle auroit pu s'écrier comme cette impératrice: que tout périsse pourvu
que je régne.
Le prince, son époux n'avait pas plus de génie que le roi son père, il
étoit vif, emporté, hautain et d'une avarice impardonnable.
Milady d'Arlington qui tenoit le second rang, étoit fille naturelle de
feu l'électeur d'Hannovre et d'une comtesse de Platen. On peut dire
d'elle avec vérité qu'elle avoit de l'esprit comme un diable, car il
étoit entièrement tourné au mal. Elle étoit vicieuse, intrigante et
aussi ambitieuse que celles dont je viens de faire le portrait. Ces
trois femmes gouvernoient tour à tour le roi, quoiqu'elles vécussent en
grande mésintelligence entre elles. Leurs sentimens étoient réunis en un
point, qui étoit qu'elles ne vouloient pas que le jeune duc de Glocestre
épousât une princesse d'une grande maison, et qu'elles en souhaitoient
une, qui n'eût pas un grand génie, afin de rester les maîtresses du
gouvernement.
Milady Arlington qui avoit ses vues particulières, dépêcha Mademoiselle
de Pelnitz à Berlin. Cette fille avoit été dame d'honneur et favorite de
la reine Charlotte, ma grand'-mère; elle s'étoit retirée à Hannovre
après la mort de cette princesse; où elle vivoit d'une pension que le
roi d'Angleterre lui avoit accordée. Son esprit étoit aussi mauvais que
celui de Milady, elle étoit aussi intrigante qu'elle, sa langue
venimeuse n'épargnoit personne; on ne lui remarquoit que trois petits
défauts, elle aimoit le jeu, les hommes et le vin. La reine, ma mère la
connoissoit depuis très-longtemps. Comme elle étoit informée que
Mademoiselle de Pelnitz avoit beaucoup de crédit à la cour d'Hannovre,
elle la reçut le mieux du monde. Me l'ayant ensuite présentée: voici une
de mes anciennes amies, me dit-elle, avec laquelle vous serez bien aise
de faire connoissance. Je la saluai et lui fis un compliment fort
obligeant sur ce que la reine venoit de dire. Elle me regarda quelque
temps depuis les pieds jusqu'à la tête, puis se tournant vers la reine,
ah mon Dieu! lui dit-elle, Madame, que la princesse a mauvais air,
quelle taille et quelle grâce pour une jeune personne, et comme la voilà
attifée! La reine fut un peu décontenancée de ce début, auquel elle ne
s'attendoit pas. Il est vrai, lui dit-elle, qu'elle pourroit avoir
meilleur air. Mais sa taille est droite et se dégagera quand elle aura
fini son cru. Si vous lui parlez cependant, vous verrez qu'elle n'est
pas tout à fait composée de matière. La Pelnitz commença donc à
s'entretenir avec moi, mais d'une façon ironique en me faisant des
questions qui auroient été bonnes pour un enfant de quatre ans. J'en fus
si piquée que je ne daignois plus lui répondre. Elle saisit cette
occasion pour insinuer à la reine que j'étois capricieuse et hautaine,
et que je l'avois regardée du haut en bas. Cela m'attira de très-aigres
réprimandes qui durèrent tant que cette fille fut à Berlin. Elle me
cherchoit noise sur tout. On parloit un jour de mémoire. La reine lui
dit que je l'avois angélique. La Pelnitz fit un sourire malin qui
signifioit que cela n'étoit pas. La reine fâchée lui proposa de me
mettre à l'épreuve pariant, que j'apprendrois 150 vers par coeur dans
une heure. Eh bien, dit la Pelnitz, qu'elle essaye un peu la mémoire
locale, et je veux bien gager qu'elle ne retiendra pas ce que je lui
écrirai. La reine voulut soutenir ce qu'elle avoit avancé et m'envoya
chercher. M'ayant tirée à part, elle me dit qu'elle me pardonneroit tout
le passé, si je lui faisois gagner sa gageure. Je ne savois ce que
c'étoit que la mémoire locale, n'en ayant jamais entendu parler. La
Pelnitz écrivit ce que je devois apprendre. C'étoient cinquante noms
baroques qu'elle avoit inventés et qui étoient tous numérotés, elle me
les lut deux fois me nommant toujours les numéros, après quoi je fus
obligée de les dire de suite par coeur. Je réussis très-bien à la
première épreuve, mais elle en voulut une seconde et me les demanda l'un
parmi l'autre, ne me nommant que le numéro. Je réussis encore à son
grand dépit. Je n'ai jamais fait un plus grand effort de mémoire,
cependant elle ne put se vaincre et ne daigna pas m'en applaudir. La
reine ne comprenoit rien à ce procédé et en étoit très-piquée
quoiqu'elle ne le témoignât pas. Mademoiselle de Pelnitz nous délivra
enfin de son insupportable critique et retourna à Hannovre. Peu après
son départ Mademoiselle de Brunow, soeur de Madame de Kamken, vint aussi
à Berlin. Elle avoit été dame d'honneur de l'électrice Sophie
d'Hannovre, ma bisayeule et elle faisoit encore son séjour à cette cour
où elle avoit une pension. C'étoit une bonne créature, mais sotte comme
un panier. Elle s'informa beaucoup de moi à sa soeur; comme cette dame
étoit fort de mes amies elle lui fit mes éloges plus que je ne le
méritois. La Brunow parut surprise du rapport de Madame de Kamken. Entre
soeurs, lui dit-elle, on peut parler plus librement que vous ne faites,
et ne pas cacher des choses qui sont publiques, car nous sommes fort
bien informés à Hannovre de ce qui regarde la princesse, nous savons
qu'elle est contre-faite, qu'elle est laide à faire peur, qu'elle est
méchante et hautaine, et qu'en un mot c'est un petit monstre qu'on
devroit souhaiter n'avoir jamais été au monde. Madame de Kamken se fâcha
et disputa très-vivement avec sa soeur, et pour la détromper de ses
préjuges, elle la mena chez la reine où j'étois. On eut bien de la peine
à lui persuader que c'étoit moi qu'elle voyoit. Mais on ne put la
convaincre que j'étois droite qu'en me faisant déshabiller en sa
présence. Plusieurs femmes de Hannovre furent envoyées à diverses
reprises à Berlin pour m'examiner. J'étois obligée de passer en revue
devant elles et de leur montrer mon dos pour leur prouver que je n'étois
pas bossue. J'enrageois de tout cela, et pour comble de malheur la reine
s'étoit entêtée de me rendre plus menue que je n'étois. Elle faisoit
serrer mon corps de jupe au point que j'en devenois toute noire et que
cela m'ôtoit la respiration. Les soins de Madame de Sonsfeld avoient
racommodé mon teint, j'étois assez passable, si la reine ne m'avoit
gâtée en me faisant serrer si fort. Toute cette année se passa ainsi.
Comme il n'y eut rien de fort intéressant je passe à l'année 1723.
Le roi d'Angleterre arriva au printemps à Hannovre, la duchesse de
Kendell et Milady Arlington furent de sa suite, et la Letti y accompagna
la dernière de ces dames. Elle ne vivoit uniquement que de ses bonnes
grâces, et d'une pension qu'elle lui avoit fait obtenir du roi. Le roi,
mon père, qui n'avoit alors en vue que mon mariage avec le duc de
Glocestre, se rendit peu après l'arrivée de ce prince à Hannovre. Il y
fut reçu avec toutes les démonstrations de joie et de tendresse
imaginables, et retourna très-content de son séjour à Berlin.
La reine partit peu-après son retour, chargée d'instructions secrètes
pour le roi son père, et de conclure une alliance offensive et défensive
entre ces deux monarques dont le sceau devoit être le mariage de mon
frère et le mien. Elle ne trouva point les heureuses dispositions dont
elle s'étoit flattée. Le roi d'Angleterre acquiesça à toutes les
propositions hors à celle de mon mariage, s'excusant sur ce qu'il ne
pouvoit entrer en aucun engagement sans avoir consulté les inclinations
du prince, son petit-fils, et sans savoir si nos humeurs et nos
caractères se conviendroient. La reine au désespoir et ne sachant
comment se tirer d'embarras, eut recours à la duchesse de Kendell. Elle
se plaignit amèrement à cette dame de la réponse du roi, et fit tous ses
efforts pour la mettre dans ses intérêts. À force de caresses et
d'instances elle parvint enfin à faire parler la duchesse. Elle avoua à
la reine que l'éloignement du roi pour mon mariage provenoit des
impressions malignes qu'on lui avoit données sur mon sujet; que la Letti
avoit fait un portrait de moi tel qu'il le falloit pour dégoûter tout
homme de se marier; qu'elle m'avoit dépeinte d'une laideur, et d'une
difformité extrême que les éloges qu'elle avoit faits de mon caractère
s'accordoient parfaitement avec ceux de ma figure; qu'elle m'avoit
représentée si méchante et si colérique, que cela me causoit le mal
caduc plusieurs fois par jour de pure rage. Jugez vous-même, Madame,
continuoit la duchesse, après de pareils rapports qui ont encore été
confirmés par Mademoiselle de Pelnitz, si le roi votre père peut
consentir à ce mariage. La reine qui ne pouvoit cacher son indignation,
lui conta tout le procédé de la Letti envers moi, et les raisons qu'elle
avoit eues de s'en défaire, elle lui allégua toutes les personnes qui
avoient été envoyées de Hannovre à Berlin, et s'en rapporta à leur
témoignage. Enfin on démontra si bien à la duchesse la fausseté de tous
ces bruits, qu'on la persuada entièrement du contraire. Cette dame, amie
intime de Milord Townshend, alors premier secrétaire d'état, résolut de
finir seule cette affaire afin qu'on lui en eût toute l'obligation. Mais
sentant bien qu'elle auroit beaucoup de peine à effacer de l'esprit du
roi les préjugés qu'on lui avoit inspirés contre moi, elle conseilla à
la reine de persuader à ce prince d'aller faire un tour à Berlin afin
qu'il pût se détromper par ses propres yeux des calomnies qu'on avoit
débitées sur mon compte. La reine sut si bien ménager l'esprit du roi,
et fut si bien secondée par la duchesse, qu'il se rendit à ses désirs,
et fixa son voyage pour le mois d'Octobre. Cette princesse retourna
triomphante à Berlin, et y fut reçue le mieux du monde par le roi son
époux. Il est inconcevable quelle joie la venue du roi d'Angleterre
causa par tout le pays, et quelle satisfaction le roi en ressentoit. Il
n'y eut que moi qui n'y participai pas, car j'étois maltraitée depuis le
matin jusqu'au soir. A tout ce que je faisois la reine ne manquoit pas
de dire: ces manières ne seront pas du goût de mon neveu, il faut vous
régler dès à présent à son humeur, car vos façons ne lui plairont pas.
Ces réprimandes que j'essuyois vingt fois par jour, ne flattoient guère
mon petit amour propre. J'ai eu de tout temps le malheur de faire
beaucoup de réflexions, je dis le malheur, car en effet on approfondit
quelquefois trop les choses et on en découvre de très-chagrinantes. Il
est bon de réfléchir sur soi-même. Mais on seroit beaucoup plus heureux
si on tâchoit d'écarter toute pensée fâcheuse. C'est un mal physique,
mais un bien moral, et quoique ce bien moral me soit quelquefois fort à
charge, je le trouve cependant utile pour le bien de la conduite. Mais
en me déchaînant contre le trop de réflexions, je sens que j'en fais,
qui n'appartiennent point au fil de mon histoire. Je reviens à celles
que je faisois sur le procédé de la reine. Qu'il est dur pour moi,
disois-je souvent à ma gouvernante, de me voir toujours reprendre d'une
façon si singulière par la reine. Je sens que j'ai des défauts,
j'ambitionne de m'en corriger, mais c'est par l'envie que j'ai
d'acquérir l'estime et l'approbation de tout le monde. Faut-il
m'encourager par d'autres motifs que par le point d'honneur, et pourquoi
me parler toujours du duc de Glocestre et des soins que je dois me
donner pour lui plaire un jour? Il me semble que je le vaux bien, et qui
sait s'il sera de mon goût, et si je pourrai vivre heureuse avec lui?
Pourquoi toutes ces avances avant le mariage? Je suis fille d'un roi, et
ce n'est pas un si grand honneur pour moi d'épouser ce prince. Je ne me
sens aucun penchant pour lui, et tout ce que la reine me dit
journellement me donne plus d'éloignement que d'empressement à
l'épouser. Madame de Sonsfeld ne savoit que me répondre. Mon
raisonnement étoit trop juste pour le condamner. J'étois naturellement
timide, et ces gronderies perpétuelles ne me donnoient pas de la
hardiesse. Elle fit des représentations à la reine, mais elles ne
servirent de rien.
Il vint dans ce temps-là un des gentils-hommes du duc de Glocestre à
Berlin. La reine tenoit appartement, il lui fut présenté comme aussi à
moi. Il me fit un compliment très-obligeant de son maître; je rougis et
ne lui répondis que par une révérence. La reine qui étoit aux écoutes
fut très piquée de ce que je n'avois rien répondu au compliment du duc,
et me lava la tête d'importance, m'ordonnant sous peine de son
indignation de raccommoder cette faute le lendemain. Je me retirai toute
en larmes dans ma chambre; j'étois outrée contre la reine et contre le
duc. Je jurai que je ne l'épouserois jamais, que si l'on vouloit déjà me
mettre si fort sous sa férule avant le mariage, je comprenois bien que
je serois pire qu'une esclave après qu'il seroit contracté; que la reine
faisoit tout de sa tête, sans consulter mon coeur, et qu'enfin je
voulois aller me jeter à ses pieds et la supplier de ne pas me rendre
malheureuse en m'obligeant d'épouser un prince pour lequel je ne me
sentois aucune inclination, et avec lequel je voyois bien que je serois
malheureuse. Ma gouvernante eut bien de la peine à me tranquilliser et à
m'empêcher, de faire cette fausse démarche. Je fus obligée de
m'entretenir le lendemain avec le gentilhomme et de lui parler du duc,
ce que je fis de très-mauvaise grâce, et d'un air fort embarrassé.
Cependant l'arrivée du roi d'Angleterre approchoit. Nous nous rendîmes
le six Octobre à Charlottenbourg pour le recevoir. Le coeur me battoit
et j'étois dans des agitations cruelles. Ce prince y arriva le huit à
sept heures du soir. Le roi, la reine et toute la cour le reçurent dans
la cour du château, les appartements étant à rez de chaussée. Après
qu'il eut salué le roi et la reine, je lui fus présentée. Il m'embrassa
et se tournant vers la reine, il lui dit: votre fille est bien grande
pour son âge. Il lui donna la main et la conduisit dans son appartement
où tout le monde les suivit. Dès que j'y entrai, il prit une bougie et
me considéra depuis les pieds jusqu'à la tête. J'étois immobile comme
une statue et fort décontenancée. Tout cela se passa sans qu'il me dit
la moindre chose. Après qu'il m'eut ainsi passée en revue, il s'adressa
à mon frère qu'il caressa beaucoup, et avec lequel il s'amusa
long-temps. Je pris ce temps pour m'éloigner, la reine me fit signe de
la suivre, et passa dans une chambre prochaine, où elle se fit présenter
les Anglois et les Allemands de la suite du roi. Après leur avoir parlé
quelque temps, elle dit à ces messieurs qu'elle me laissoit avec eux
pour les entretenir et s'adressant aux Anglois, parlez anglois avec ma
fille, leur dit-elle, vous verrez qu'elle le parle très-bien. Je me
sentis beaucoup moins gênée dès que la reine fut éloignée, et reprenant
un peu de hardiesse, je liai coversation avec ces messieurs. Comme je
parlois leur langue aussi bien que ma langue maternelle, je me tirai
très-bien d'affaire, et tout le monde parut charmé de moi. Ils firent
mes éloges à la reine et lui dirent, que j'avois l'air anglois et que
j'étois faite pour être un jour leur souveraine. C'était dire beaucoup,
car cette nation se croit si fort au dessus des autres, qu'ils
s'imaginent faire une grande politesse, lorsqu'ils disent à quelqu'un,
qu'il a les manières angloises. Leur roi les avoit bien espagnoles, il
étoit d'une gravité extrême et ne disoit mot à personne. Il salua Madame
de Sonsfeld fort froidement, et lui demanda si j'étois toujours aussi
sérieuse, et si j'avois l'humeur mélancolique? «Rien moins, Sire, lui
répondit-elle, mais le respect qu'elle a pour votre Majesté, l'empêche
d'être aussi enjouée, qu'elle l'est sans cela», il branla la tête et ne
répondit rien. L'accueil qu'il m'avoit fait et ce que je venois
d'entendre, me donnèrent une telle crainte pour lui, que je n'eus jamais
le courage de lui parler. On se mit enfin à table, où le prince resta
toujours muet, peut-être avoit-il raison, peut-être avoit-il tort; mais
je crois pourtant; qu'il suivoit le proverbe qui dit, qu'il vaut mieux
se taire, que de mal parler. Il se trouva indisposé à la fin du repas.
La reine voulut lui persuader de quitter la table; ils complimentèrent
long-temps ensemble, mais enfin elle jeta sa serviette et se leva. Le
roi d'Angleterre commença à chanceler, celui de Prusse accourut pour le
soutenir, tout le monde s'empressa autour de lui, mais ce fut en vain,
il tomba sur les genoux, sa perruque d'un côté et son chapeau de
l'autre. On le coucha tout doucement à terre, où il resta une grosse
heure sans sentiment. Les soins qu'on prit de lui, firent enfin revenir
peu à peu ses esprits. Le roi et la reine se désoloient pendant ce
temps, et bien des gens ont cru, que cette attaque étoit un
avant-coureur d'apoplexie. Ils le prièrent instamment de se retirer,
mais il ne voulut pas et reconduisit la reine dans son appartement. Il
fut très-mal toute la nuit, ce qu'on n'apprit que sous main. Mais cela
ne l'empêcha pas de reparoître le lendemain. Tout le reste de son séjour
se passa en plaisirs et en fêtes. Il y eut tous les jours des
conférences secrètes entre les ministres d'Angleterre et ceux de Prusse.
Le résultat en fut enfin la conclusion du traité d'alliance, et du
double mariage, qui avoit été ébauché à Hannovre. La signature s'en fit
le douze du même mois. Le roi d'Angleterre partit le lendemain, et le
congé qu'il prit de toute sa famille, fut aussi froid que l'avoit été
son accueil. Le roi et la reine dévoient retourner, pour lui rendre
visite au Ghoer, maison de chasse proche de Hannovre.
Il y avoit déjà près de sept mois que cette princesse se trouvoit fort
incommodée, ses maux étoient si singuliers, que les médecins ne savoient
qu'augurer de son état. Son corps s'enfloit prodigieusement tous les
matins, et cette enflure passoit vers le soir. La faculté avoit été
quelque temps en suspens, si c'était une grossesse, mais elle avoit jugé
en dernier ressort que cette indisposition provenoit d'une autre cause,
qui est très-incommode, mais nullement dangereuse.
Le voyage du roi pour le Ghoer étoit fixé pour le huit Novembre; il
devoit partir de grand matin, et nous prîmes tous congé de lui. Mais la
reine y mit empêchement. Elle tomba malade la nuit d'une violente
colique, mais elle dissimula son mal, tant qu'elle put, pour ne point
réveiller le roi. S'étant cependant aperçue par certaines circonstances
qu'elle étoit en travail d'enfant, elle appela au secours. On n'eut pas
le temps d'envoyer chercher une sage-femme ni un médecin, et elle
accoucha heureusement d'une princesse sans autre secours que celui du
roi et d'une femme de chambre. Il n'y avoit ni langes ni berceau, et la
confusion régnoit partout. Le roi me fit appeler à quatre heures après
minuit. Je ne l'ai jamais vu de si bonne humeur, il crevoit de rire en
pensant à l'office qu'il avoit rendu à la reine. Le duc de Glocestre,
mon frère, la princesse Amélie d'Angleterre et moi nous fûmes nommés
parrains et marraines de l'enfant; je le tins l'après-midi sur les
fonts, et ma soeur fut nommée Anne Amélie.