Ensuite elle me conta toutes les intrigues du prince d'Anhalt, la

disgrâce de Madame de Blaspil, et en un mot tout ce que j'ai écrit sur

ce sujet, ajoutant combien elle souhaitoit mon établissement en

Angleterre et combien je serois heureuse en épousant son neveu. Je me

mis à pleurer lorsqu'elle me dit que sa favorite étoit à Spandau.

J'avois beaucoup aimé cette dame et on m'avoit fait accroire qu'elle

étoit sur ses terres. Je fis fort ma cour à la reine par cette

sensibilité; elle me parla aussi au sujet de la Letti et me demanda s'il

n'étoit pas vrai qu'elle voyoit tous les jours le colonel Forcade et un

ecclésiastique réfugié françois, nommé Fourneret. Je lui répondis que

cela étoit ainsi. En savez-vous la raison, me dit-elle? C'est qu'elle

est gagnée par le prince d'Anhalt et qu'il se sert de ces deux créatures

pour intriguer avec elle. Je voulus prendre son parti, mais la reine

m'imposa silence. Toute jeune que j'étois, je fis bien des réflexions

sur tout ce que je venois d'apprendre. Quoique j'eusse pris le parti de

la Letti, je remarquai par plusieurs circonstances que ce que la reine

m'avoit dit étoit vrai. Je me trouvois fort embarrassée pour me tirer

d'affaire le soir, je craignois la Letti comme le feu, elle me battait

et me brutalisoit très-souvent.

Dès que je fut dans ma chambre cette fille me demanda à son ordinaire

les nouvelles du jour. J'étois assise avec elle sur une estrade de deux

marches dans une embrasure de fenêtre. Je lui fis la réponse que la

reine m'avoit dictée. Elle ne s'en contenta pas et me fit tant de

questions, qu'elle me dérouta. Elle étoit trop raffinée pour ne pas

remarquer qu'on m'avoit fait ma leçon, et pour l'apprendre elle me fit

toutes les caresses imaginables. Mais voyant qu'elle ne gagnoit rien sur

moi par la douceur, elle se mit dans une rage épouvantable, me donna

plusieurs tapes sur le bras et me fit dégringoler l'estrade. Mon agilité

m'empêcha de me casser ou bras ou jambe; j'en fus quitte pour quelques

contusions.

Cette scène fut répétée le lendemain, mais avec beaucoup plus de

violence; elle me jeta un chandelier à la tête qui faillit me tuer: tout

mon visage étoit en sang, mes cris firent accourir ma bonne Mermann qui

m'arracha des pattes de cette mégère, elle lui lava la tête d'importance

et la menaça d'avertir la reine de ce qui se passoit, si elle ne vouloit

en agir autrement avec moi. La Letti eut peur. Mon visage étoit en

capilotade et elle ne savoit comment se tirer d'intrigue, elle fit

grande profusion d'eau céphalique qu'on appliqua toute la nuit sur ma

pauvre figure et je fis accroire le lendemain à la reine que j'étois

tombée.

Tout l'hiver se passa ainsi. Je n'eus plus un jour de repos, et mon

pauvre dos étoit régalé tous les jours. En revanche je m'insinuai si

bien auprès de la reine qu'elle n'avoit plus rien de caché pour moi.

Elle pria le roi de lui permettre de me prendre par tout avec elle. Le

roi y consentit avec plaisir et voulut aussi que mon frère le suivit.

Nous fîmes notre première sortie au mois de Juin que le roi et la reine

allèrent à Charlottenbourg, magnifique maison de plaisance proche de la

ville. La Letti ne fut point de ce voyage et Madame de Kamken fut

chargée de ma conduite. J'ai déjà dit que cette dame avoit un mérite

infini, mais quoiqu'elle eût toujours été dans le grand monde, elle n'en

avoit pas contracté les manières; elle pouvoit passer pour une bonne

campagnarde remplie de bon sens, mais sans esprit. Elle étoit fort

dévote et me faisoit prier Dieu pendant deux ou trois heures de suite,

ce qui m'ennuyoit beaucoup; après quoi je répétois mon catéchisme, et

apprenois des pseaumes par coeur, mais j'avois tant de distractions que

j'étois grondée tous les jours.

Le roi célébra mon jour de naissance, me donna de très-beaux présens, et

il y eut bal le soir. J'entrai dans ma onzième année, mon esprit étoit

assez avancé pour mon âge, et je commençois à faire des réflexions. De

Charlottenbourg nous allâmes à Vousterhausen. La reine y reçut le même

soir de son arrivée une estafette de Berlin, par laquelle on lui mandoit

que mon second frère avoit pris la dyssenterie. Cette nouvelle causa

beaucoup d'alarmes. Le roi et la reine se seroient rendus en ville s'ils

n'avoient craint la contagion. Le lendemain une seconde estafette leur

annonça que ma soeur Frédérique étoit atteinte du même mal. Cette

maladie regnoit à Berlin comme une peste; la plupart des personnes en

mouroient le treizième jour. On barricadoit même les maisons où étoit la

dyssenterie, pour empêcher qu'elle ne se communiquât. La reine n'étoit

pas encore au bout de ses peines. Le roi tomba aussi quelques jours

après dangereusement malade des mêmes coliques qu'il avoit eues quelques

années auparavant à Brandebourg.

Je n'ai jamais tant souffert que pendant le temps de son indisposition.

Les chaleurs étaient excessives et aussi fortes qu'elles peuvent l'être

en Italie. La chambre où le roi étoit couché, étoit toute fermée et il y

avoit un feu terrible. Toute jeune que j'étois, il falloit que j'y

restasse tout le jour; on m'avoit placée à côté de la cheminée, j'étois

comme une personne qui a la fièvre, chaude, et mon sang étoit dans un

tel mouvement que les yeux me sortoient presque de la tête. J'étois si

échauffée que je ne pouvois dormir. Le sabbat que je faisois la nuit

réveilloit Madame de Kamken. Celle-ci pour me tranquilliser, me donnoit

des pseaumes à apprendre, et lorsque je voulois lui représenter que ma

tête n'étoit pas assez rassise pour cela, elle me grondoit, et alloit

dire à la reine, que je n'avois point de crainte de Dieu. Autre

mercuriale que j'avois à essuyer. Je succombai enfin à toutes ces

fatigues et à tous ces désagrémens et tombai malade à mon tour de la

dyssenterie. Ma fidèle Mermann en avertit d'abord la reine qui n'en

voulut rien croire, et quoique je fusse déjà assez mal, elle me

contraignit de sortir, et ne voulut ajouter foi à ces avis que lorsque

je fus à l'extrémité.

On me transporta mourante à Berlin. La Letti vint me recevoir au haut de

l'escalier. Ah Madame, me dit-elle, vous voilà. Souffrez-vous beaucoup?

Êtes-vous bien malade? Au moins il faut vous ménager, car votre frère

vient d'expirer ce matin, et je crois que votre soeur ne passera pas le

jour. Ces belles nouvelles m'affligèrent beaucoup, mais j'étois si

accablée que je n'y fus pas aussi sensible que je l'aurois été dans tout

autre temps. Je fus à l'extrémité pendant huit jours. Sur la fin du

neuvième mon mal commença à diminuer, mais je ne me rétablis que

très-lentement. Le roi et ma soeur se remirent plutôt que moi. Les

mauvaises façons de la Letti reculèrent ma guérison. Elle ne faisoit que

me maltraiter le jour et m'empêchoit de dormir la nuit, car elle

ronfloit comme un soldat.

Cependant la reine revint à Berlin, et quoique je fusse encore fort

foible, elle me fit ordonner de sortir. Elle me fit très-bon accueil,

mais elle regarda à peine la Letti. Cette fille outrée de se voir

méprisée s'en vengeoit sur moi. Les coups de poing et de pied étoient

mon pain quotidien; il n'y avoit point d'invectives dont elle ne se

servît contre la reine, elle l'appeloit ordinairement la grande ânesse.

Tout le train de cette princesse avoit son sobriquet aussi bien qu'elle.

Madame de Kamken étoit la grosse vache, Mademoiselle de Sonsfeld la

sotte bête, et ainsi du reste. Telle étoit l'excellente morale qu'elle

m'apprenoit. Je me fâchois et me chagrinois si fort que la bile m'entra

enfin dans le sang, et que je pris la jaunisse huit jours après ma

sortie. Je la gardai deux mois et je ne me remis de cette maladie que

pour en reprendre une autre infiniment plus dangereuse. Elle commença

par une fièvre chaude qui devint deux jours après pourprée. J'etois dans

un délire continuel, et mon mal augmenta si fort le cinquième jour, que

l'on ne me donna plus que quelques heures à vivre. Le roi et la reine

firent céder le soin de leur conservation à leur tendresse pour moi. Ils

vinrent l'un et l'autre à minuit me visiter, et me trouvèrent sans

connoissance. On m'a dit depuis que rien n'égaloit leur désespoir. Ils

me donnèrent leur bénédiction en versant mille larmes et on ne les

arracha que par force d'auprès de mon lit. J'étois tombée dans une

espèce de léthargie. Les soins que l'on prit à m'en faire revenir et la

bonté de mon tempérament me rappelèrent à la vie, ma fièvre diminua vers

le matin et je fus hors de danger deux jours après. Plût au ciel qu'on

m'eût laissée quitter en paix le monde, j'aurois été bien heureuse. Mais

j'étois réservée à endurer un tissu de fatalités, comme le prophète

Suédois me l'avoit pronostiqué. Dès que je fus un peu en état de parler,

le roi vint chez moi. Il fut si charmé de me voir hors de péril, qu'il

m'ordonna de lui demander une grâce. Je veux vous faire plaisir, me

dit-il, je vous accorderai tout ce que vous voudrez. J'avois de

l'ambition, j'étois fâchée de me voir encore traitée comme un enfant, je

me déterminai d'abord et le suppliai de me traiter dorénavant comme une

grande personne et de me faire quitter la robe d'enfant. Il rit beaucoup

de mon idée. Eh bien, dit-il, vous serez satisfaite et je vous promets

que vous ne paroîtrez plus en robe. Je n'ai jamais eu de joie plus vive.

Je faillis à en prendre une rechute et on eut beaucoup de peine à

modérer mes premiers mouvemens. Qu'on est heureux dans cet âge. La

moindre bagatelle nous amuse et nous réjouit. Cependant le roi me tint

parole, et malgré les obstacles que la reine y mit il lui ordonna

absolument de me mettre en manteau. Je ne pus sortir de ma chambre que

l'année 1720. Je goûtois une félicité parfaite d'avoir quitté la robe

d'enfant. Je me mettois devant mon miroir à me contempler et je ne me

croyois pas indifférente avec mon nouvel habillement. J'étudiois tous

mes gestes et ma démarche pour avoir l'air d'une grande personne; en un

mot, j'étois très-contente de ma petite figure. Je descendis d'un air

triomphant chez la reine où je m'attendois à être très-bien reçue. J'y

étois venue comme un César et m'en retournai comme un Pompée. Du plus

loin que la reine me vit elle se mit à crier. Ah mon Dieu, comme elle

est faite, voilà en vérité une jolie petite figure, elle ressemble à une

naine comme deux gouttes d'eau. Je demeurai stupéfiée, ma petite vanité

se trouvoit bien rabattue, et le dépit m'en fit venir les larmes aux

yeux. Dans le fond la reine n'avoit pas tort si elle s'en étoit tenue à

cette petite pique qu'elle m'avoit donnée, mais elle me gronda

d'importance de m'être adressée au roi pour lui demander des grâces.

Elle me dit qu'elle ne vouloit point cela, qu'elle m'avoit ordonné de

m'attacher uniquement à elle, et que si jamais je m'adressois au roi

pour quoi que ce fût, elle me promettoit toute son indignation. Je

m'excusai le mieux que je pus et lui fis tant de soumissions qu'enfin

elle me pardonna.

J'ai jusqu'à présent assez fait connoître le caractère emporté de la

Letti, mais je ne puis omettre d'en insérer une circonstance qui quoique

puérile en entraîna d'autres après elle. Il y avoit devant les fenêtres

de ma chambre une galerie découverte de bois qui faisoit la

communication des deux ailes du château. Cette galerie étoit toujours

remplie d'immondices, ce qui causoit une puanteur insupportable dans mes

appartemens. La négligence d'Eversmann, concierge du château, en étoit

cause. Cet homme étoit le favori du roi, qui avoit toujours le malheur

de n'en avoir que de malhonnêtes. Celui-ci étoit un vrai suppôt de

satan, qui ne se plaisoit qu'à faire du mal et qui étoit mêlé dans

toutes les cabales et intrigues qui se faisoient. La Letti l'avoit fait

prier plusieurs fois de faire nettoyer cette galerie sans qu'il s'en fût

mis en peine. La patience de cette fille lui échappa enfin, elle

l'envoya chercher un matin, et débuta par lui chanter pouille. Il lui

répliqua ils se disputèrent enfin tant et tant, qu'ils se seroient pris

tous deux par les oreilles, si heureusement pour eux Madame de Roukoul

ne fût survenue, qui les sépara. Eversmann jura de s'en venger, et en

trouva l'occasion dès le lendemain. Il dit au roi que la Letti ne

donnoit aucun soin à mon éducation, qu'elle étoit la maîtresse du

colonel Forcade et de Mr. Fourneret, avec lesquels elle étoit enfermée

tout le jour, que je n'apprenois plus rien et que pour prouver, que ce

qu'il disoit étoit vrai le roi n'avoit qu'à m'examiner.

Le rapport d'Eversmann étoit vrai en tout point, mais la Letti étoit

innocente de ce qui regardoit le dernier article. J'avois été six mois

malade ce qui m'avoit fort reculée, et depuis que j'étois rétablie je

n'avois pu recommencer mes études, ayant toujours été chez la reine, où

je me rendois dès les dix heures du matin pour ne me retirer qu'à onze

du soir. Le roi qui voulut approfondir la vérité me fit un jour

plusieurs questions sur ma religion. Je me tirai fort bien d'affaire et

le satisfis sur tous les articles qu'il me demanda, mais il n'en fut pas

de même des dix commandemens qu'il voulut me faire réciter. Je

m'embrouillai et ne pus jamais les dire, ce qui le mit dans une si

violente colère que peu s'en fallut qu'il ne me donnât des coups. Mon

pauvre précepteur en paya les pots cassés. Dès le lendemain il fut

chassé. La Letti ne fut pas non plus épargnée. Le roi ordonna à la reine

de lui donner une bonne réprimande et de lui défendre sous peine de sa

disgrâce de ne plus voir d'hommes chez elle, pas même des

ecclésiastiques. La reine obéit avec joie et fut charmée de trouver ce

prétexte de la mortifier. Celle-ci s'excusa le mieux qu'elle put. Elle

se plaignit de moi, disant que je n'avois ni égard ni considération pour

elle, que je faisois le rebours de tout ce qu'elle me disoit, et que

n'étant presque plus autour de moi, elle ne pouvoit pas être responsable

de ma conduite. La reine me maltraita beaucoup et se servit

d'expressions si dures qu'elle me mit au désespoir. Toute jeune que

j'étois cela me fit beaucoup d'impression. Quoi! disois-je en moi-même,

un manque de mémoire mérite-t-il tant de reproches? J'ai désobéi à la

Letti, il est vrai, je n'ai plus voulu lui servir de rapporteuse, elle

n'a pu tirer de moi les secrets que la reine m'avoit confiés, j'ai obéi

en tout aux ordres de cette princesse, cependant elle m'en fait un crime

aujourd'hui. J'ai enduré tous les chagrins imaginables pour l'amour

d'elle, j'ai été meurtrie de coups et voilà la récompense qu'elle m'en

donne.

Je maudissois un moment après ma bonté pour la Letti. Il ne tenoit qu'à

moi de me plaindre à la reine de ses mauvais traitemens et j'avoue que

je restai quelque temps en suspens si je trahirois la reine ou cette

fille. Mais ma bonté de coeur me fit surmonter ces pensées vindicatives,

et je résolus de me taire. Toute ma façon de vivre fut changée, mes

leçons commençoient à huit heures du matin, et duroient jusqu'à huit

heures du soir, je n'avois d'intervalle que les heures du dîner et du

souper qui se passoient encore en réprimandes, que la reine me faisoit.

Lorsque j'étois de retour dans ma chambre, la Letti recommençoit les

siennes. La rage où elle étoit, de n'oser voir personne chez elle,

retomboit sur moi. Il n'y avoit guère de jours, qu'elle n'exerçât la

force de ses redoutables poignets sur mon pauvre corps. Je pleurois

toute la nuit, j'étois dans un désespoir continuel, je n'avois pas un

moment de récréation, et je devenois toute hébétée. Ma vivacité avoit

disparu, et en un mot j'étois méconnoissable de corps et d'esprit.

Je menai cette vie pendant six mois, au bout desquels nous allâmes à

Vousterhausen.

Je commençois à y rentrer en faveur auprès de la reine, et par

conséquent d'avoir un peu plus de repos, elle me témoignoit même de la

confiance, et me faisoit part de toutes ses idées. Avant que de

retourner à Berlin, elle me dit un jour: je vous ai conté tous les

chagrins que j'ai eus jusqu'à présent, mais je ne vous ai fait connoître

que la moindre partie de ceux qui y ont donné lieu, je veux vous les

nommer et je vous défends, sous peine de la vie, de parler, ni d'avoir

aucun commerce avec ces gens là. Faites-leur la révérence, et c'est tout

ce qui leur faut. En même temps elle me nomma les trois quarts de Berlin

qui étoient, disoit-elle, ses ennemis, je ne veux pas non plus,

ajouta-t-elle, que vous me compromettiez. Si on vous demande d'où vient

que vous ne parliez pas à ces gens-là, répondez, que vous avez vos

raisons pour cela.

J'obéis ponctuellement aux ordres de la reine, et m'attirai tout le

monde à dos. Cependant la Letti commençoit à s'ennuyer de la gêne où

elle vivoit. Les défenses du roi l'avoient mise hors d'état de continuer

ses intrigues d'amour et d'état, le crédit du prince d'Anhalt étoit fort

baissé, depuis l'aventure de la Blaspil, ce qui privoit cette fille des

gratifications qu'elle recevoit sans cesse de ce prince. Il ne faisoit

plus mention de mon mariage avec le Margrave de Schwed. Tout cela

engagea la Letti à s'adresser à sa protectrice, Milady Arlington, pour

la prier de s'intéresser en sa faveur auprès de la reine, et de lui

faire obtenir le titre de gouvernante auprès de moi, et les prérogatives

attachées à cette charge, la conjurant en cas de refus, de lui procurer

ce poste auprès des princesses d'Angleterre.

Milady lui écrivit une lettre qu'elle put produire à la reine. Elle

contenoit de grandes promesses pour son établissement en Angleterre,

elle y faisoit une énumeration des bonnes qualités de la Letti, et la

plaignoit de ce qu'elles étoient si mal reconnues à Berlin, qu'elle

devoit demander des distinctions et des récompenses de ses soins pour

moi, et que si on les lui refusoit, elle lui conseilloit de demander son

congé et de se rendre dans un pays, où on savoit mieux rendre justice au

mérite. Tout ceci n'étoit qu'une feinte pour déterminer la reine à lui

accorder ce qu'elle demandoit. La Letti envoya la lettre de Milady à la

reine, elle y en joignoit une de sa main des plus impertinentes. Elle

vouloit, disoit-elle, être satisfaite ou avoir son congé. La reine se

trouva fort embarrassée, ayant des ménagemens à garder avec cette fille,

pour ne pas désobliger la protectrice qui l'avoit recommandée, et qui

étoit toute puissante sur l'esprit du roi d'Angleterre. Elle employa

donc plusieurs personnes pour la détourner de ce dessein, mais

inutilement. Elle m'en parla enfin aussi, et je fus dans la dernière

surprise, la Letti m'ayant fait un mystère de cette démarche. La reine

me questionna beaucoup sur ses manières d'agir avec moi. Je ne répondis

qu'en faisant ses éloges et suppliai pour l'amour de Dieu cette

princesse de ne point montrer la lettre de la Letti au roi comme elle en

avoit le dessein, jusqu'à ce que je lui eusse parlé. Si vous pouvez lui

faire changer de sentiment, me dit la reine, d'ici à demain j'y consens,

mais passé ce terme, il ne sera plus temps qu'elle se rétracte. Dès que

je fus dans ma chambre, j'en parlai à cette fille. Mes pleurs, mes

prières et les caresses que je lui fis, l'attendrirent, ou plutôt elle

fut bien aise de trouver un honnête prétexte de ce dédire. Elle écrivit

donc une seconde lettre à la reine, dans laquelle elle la supplioit de

ne point faire mention de la première au roi.

Les choses en restèrent-là pour cette fois. La tendresse que je lui

avois fait voir dans cette occasion, me procura quinze jours de repos,

mais elle ne recula que pour mieux sauter. Je souffris avec elle pendant

six mois les martyres du purgatoire. Ma bonne Mermann qui me voyoit tous

les jours déchirer de coups, vouloit en avertir la reine, mais je l'en

empêchai toujours. Pour comble de méchanceté cette mégère me lava le

visage d'une certaine eau qu'elle avoit fait venir exprès d'Angleterre,

et qui étoit si forte, qu'elle rongeoit la peau. En moins de huit jours,

je devins toute couperosée, et mes yeux étoient rouges comme du sang. La

Mermann voyant l'effet terrible que cette eau m'avoit fait pour m'en

être lavée deux fois, prit la bouteille qu'elle jeta par la fenêtre sans

quoi mes yeux et mon teint auroient été ruinés pour jamais.

Le commencement de l'année 1721 fut aussi malheureux pour moi que la

précédente. Mon martyre continuoit toujours. La Letti vouloit se venger

des refus que la reine lui avoit donnés, et comme elle étoit fermement

résolue de me quitter, elle vouloit me laisser quelques souvenirs qui me

fissent penser à elle. Je crois que si elle avoit pu me casser bras ou

jambe, elle l'auroit fait, mais la crainte d'être découverte l'en

empêcha. Elle faisoit donc ce qu'elle pouvoit pour me gâter le visage,

elle me donnoit des coups de poing sur le nez que j'en saignois quelque

fois comme un boeuf.

Pendant ce temps une autre réponse à une seconde lettre qu'elle avoit

écrite à Milady d'Arlington arriva. Cette dame lui mandoit qu'elle

n'avoit qu'à venir en Angleterre, où elle lui offroit sa protection et

qu'elle se faisoit fort de lui procurer une pension. La Letti réitéra

donc la demande de son congé à la reine; la lettre qu'elle lui écrivit

étoit plus insolente que la première. Je vois bien, lui disoit-elle, que

V. M. n'est point d'humeur à m'accorder les prérogatives que je

prétends. Ma résolution est prise. Je la supplie de m'accorder ma

démission. Je vais quitter un pays barbare, où je n'ai trouvé ni esprit

ni bon sens, pour finir mes jours dans un climat heureux, où le mérite

est récompensé, et où le souverain ne s'attache pas à distinguer des

Gredins d'officiers, comme c'est l'usage ici, et à mépriser les gens

d'esprit. Madame de Roukoul étoit présente, lorsque la reine reçut cette

lettre. Cette princesse lui en fit part, elle ne se possédoit pas de

colère. Eh, mon Dieu, lui dit cette dame, laissez aller cette créature,

c'est le plus grand bonheur qui puisse arriver à la princesse. Cette

pauvre enfant souffre des martyres, et je crains qu'on ne vous la porte

un beau jour avec les reins cassés, car elle est battue comme plâtre, et

court risque d'être estropiée tous les jours. La Mermann pourra en

instruire V. M. mieux que personne. La reine surprise envoya donc

chercher ma bonne nourrice. Celle-ci lui confirma tout ce que Madame de

Roukoul venoit de lui dire, ajoutant qu'elle n'avoit osé l'en avertir

plutôt, la Letti l'ayant intimidée par le grand crédit, qu'elle s'étoit

vanté avoir auprès de la reine, et par les menaces qu'elle lui avoit

faites de la faire chasser. La reine ne balança donc plus de donner la

lettre en question au roi. Le prince en fut si outré qu'il auroit envoyé

dans son premier mouvement la Letti à Spandau, si la reine ne l'avoit

empêché. Cette princesse se trouvoit embarrassée sur le choix de la

personne à laquelle elle vouloit me confier; elle proposa cependant deux

dames au roi (j'ai toujours ignoré qui elles étoient), mais ce prince

les refusa l'une et l'autre, et nomma Mademoiselle de Sonsfeld pour

occuper ce poste. Je ne puis assez reconnoître ce bienfait de mon père.

Mademoiselle de Sonsfeld est d'une très-illustre maison alliée à tout ce

qu'il y a de grand dans l'empire, ses ayeux se sont distingués par leurs

services, et par les grandes charges qu'ils ont occupées. Une plume plus

élevée que la mienne ne pourroit qu'ébaucher foiblement son portrait.

Son caractère se fera connoître dans le cours de ces mémoires. Il peut

passer pour unique, c'est un composé de vertus et de sentimens, beaucoup

d'esprit, de fermeté, de générosité accompagnent en elle des manières

charmantes. Une politesse noble lui attire du respect et de la

confiance, elle joint à tous ces avantages une figure très-aimable

qu'elle a conservée jusqu'à un âge avancé. Elle avoit été dame d'honneur

auprès de la reine Charlotte, ma grand'mère, et possédoit la même charge

dans la maison de la reine, ma mère. N'ayant jamais voulu se marier,

elle avoit refusé des partis très-brillants. Elle avoit 40 ans

lorsqu'elle fut placée auprès de moi. Je l'aime et je la respecte comme

ma mère, elle est encore auprès de moi, et selon les apparences il n'y

aura que la mort qui nous séparera.

La reine ne pouvoit la souffrir, elle disputa long-temps avec le roi,

mais enfin elle fut obligée de céder, ne pouvant lui alléguer des

raisons valables contre ce choix. Je fus informée de tout ceci par mon

frère, qui fut présent à cette conversation, la reine m'en ayant fait un

mystère. Elle fut fort étonnée en rentrant dans son appartement de me

trouver toute en larmes. Ah! ah! me dit-elle, je vois bien que votre

frère a jasé et que vous savez de quoi il est question. Vous êtes bien

sotte de vous affliger, n'êtes-vous pas encore rassasiée de coups. Je la

suppliai de vouloir révoquer la disgrâce de la Letti, mais elle me

répondit que je devois prendre mon parti, et que la chose n'étoit plus à

redresser. Mademoiselle de Sonsfeld qu'elle avoit envoyé chercher entra

dans ce moment, elle la prit d'une main et moi de l'autre, et nous

conduisit chez le roi.

Mémoires de Frédérique Sophie Wilhelmine de Prusse, margrave de Bareith. Tome 1 · 第 3 / 21 段