Manteuffel se vit possesseur du testament du roi, il en tira une copie
qu'il remit à Grumkow. Les projets de ce ministre ne se trouvoient
remplis qu'à demi, l'original étoit son point de vue. Il ne désespéroit
pas qu'en s'y prenant avec adresse, il ne pût l'obtenir avec le temps.
La reine commençoit à prendre de l'ascendant sur l'esprit du roi. Elle
lui procuroit des recrues pour son régiment, et le roi d'Angleterre lui
témoignoit des attentions infinies. La manière froide avec laquelle le
roi avoit répondu aux instances que le prince d'Anhalt et Grumkow lui
avoient faites pour mon mariage avec le Margrave de Schwed, leur avoit
fait connoître que leur faveur tomboit. Plusieurs circonstances les
confirmoient dans cette pensée. Le roi ne se montroit plus que rarement
en public, il avoit une espèce d'hypocondrie, qui le rendoit
mélancolique, il ne voyoit que la reine et ses enfans, et dînoit en
particulier avec nous. Pour prévenir leur disgrâce, ils entreprirent de
diminuer le crédit de la reine. On peut remarquer par le portrait que
j'ai fait du roi, qu'il étoit facile de l'animer, et qu'un de ses
défauts principaux étoit son attachement pour l'argent. Grumkow voulut
profiter de ces foiblesses. Il fit part de son dessein à Mr. de Kamken,
ministre d'état. Mais cet honnête homme en fit avertir la reine. Cette
princesse aimoit le jeu, et y avoit fait des pertes considérables, ce
qui l'avoit engagée à emprunter secrètement un capital de 30,000 écus.
Le roi lui avoit fait présant depuis peu d'une paire de pendeloques de
brillants et percées, de très-grand prix. Elle ne les portoit que
rarement, les ayant plusieurs fois perdues. Grumkow qui avoit des
espions partout, fut bientôt informé du mauvais état de ses affaires, et
jugeant que la reine avoit engagé ces pendeloques pour avoir le capital
dont je viens de parler, il résolut d'en avertir le roi qu'il
connoissoit assez pour savoir d'avance qu'il en seroit vivement piqué.
La reine ne manqua pas de prévenir ce prince, et de lui faire voir ses
[**texte supprimé par un éditeur, indiqué par des tirets] accusations,
qu'on méditoit contre elle. Outrée du mauvais procédé de Grumkow, elle
supplia le roi de lui permettre d'en tirer satisfaction. Et sur la
réponse qu'il lui fit qu'on ne pouvoit punir personne sans preuve
suffisante, elle eut l'imprudance de lui avouer que c'étoit Mr. de
Kamken, qui lui avoit donné l'avis. Le roi l'envoya chercher sur le
champ. La façon gracieuse dont il le reçut, l'encouragea à soutenir ce
qu'il avoit avancé à la reine. Il y ajouta même plusieurs articles
très-graves contre Grumkow. Mais n'étant informé de ses projets, que par
des conversations qu'il avoit eues avec lui sans témoins, la négative de
l'autre prévalut, et celui-ci fut envoyé à Spandau. Cette forteresse qui
n'est qu'à 4 lieues de Berlin, fut bientôt après remplie d'illustres
prisonniers. Un nommé Trosqui, gentil-homme silésien, venoit d'être
arrêté. Cet homme avoit fait le métier d'espion au camp suédois, pendant
la campagne de Stralsund. Quoiqu'il eût utilement servi le roi, ce
prince ne pouvoit le souffrir, et conservoit une secrète défiance contre
lui. On l'accusoit d'avoir joué à Berlin le même rôle, qu'il avoit joué
au camp suédois. Ses papiers qui furent saisis, le prouvèrent en quelque
manière. Trosqui avoit infiniment d'esprit, et écrivoit très-joliment;
ces deux talens lui tenoient lieu de figure. Sa cassette contenoit
toutes les anecdotes amoureuses de la cour, dont il avoit fait une
satire très-mordante, et quantité de lettres qu'il avoit reçues de
plusieurs dames de Berlin, où le roi n'étoit pas ménagé. Celles de Mdme.
de Blaspil étoient très-fortes contre ce prince, qu'elle traitoit de
tyran et d'_horrible Scriblifax_. Grumkow, qui fut nommé pour examiner
ces papiers, saisit cette occasion pour perdre cette dame. Il lui avoit
confié une partie de ses projets, dans l'espérance de l'attirer à son
parti, et de se faire donner le testament du roi. Madame de Blaspil qui
avoit pénétré ses desseins, l'avoit amusé par de fausses promesses, pour
lui arracher ses secrets. N'ayant point de preuves suffisantes contre
lui, et le malheur de Kamken étant encore récent, elle n'osa les
découvrir au roi, jusqu'à ce qu'elle en pût produire de convainquantes.
Grumkow ayant fait lire au roi les lettres qu'elle avoit écrites à
Trosqui, et l'ayant fort prévenu contre elle, ce prince l'envoya
chercher et après lui avoir dit des choses très-dures il lui fit voir
ces fatales lettres. Elle ne se démonta point [**lignes manquantes dans
l'image] de sa main et que leur contenu étoit véritable, elle prit
occasion de lui reprocher tous ses défauts, ajoutant que malgré tout ce
qu'elle avoit écrit contre lui, elle lui étoit plus attachée que tout le
reste du monde, étant la seule qui eût la hardiesse de lui parler avec
franchise et sincérité. Son discours plein de force et d'esprit fit
impression sur le roi. Après avoir rêvé quelque temps, je vous pardonne,
lui dit-il, et je vous suis obligé de votre façon d'agir, vous m'avez
persuadé que vous êtes ma véritable amie, en me disant mes vérités;
oublions l'un et l'autre le passé, et soyons amis. Après quoi lui
donnant la main et la conduisant chez la reine, voici, dit-il, une
honnête femme, que j'estime infiniment. Madame de Blaspil cependant
n'étoit pas tranquille. Elle savoit toutes les circonstances de
l'horrible complot que Grumkow et le prince d'Anhalt tramoient contre le
roi et mon frère. Elle le voyoit sur le point d'éclore et ne savoit quel
parti prendre, trouvant un danger manifeste à parler ou à se taire. Mais
il est temps de dévoiler cet affreux mystère. Les vues des deux associés
d'iniquité ne tendoient qu'à mettre le Marg. de Schwed sur le trône et
de s'emparer entièrement du gouvernement.
La santé du roi ainsi que celle du P. R. se raffermissoit de jour en
jour et dissipoit toutes les idées flatteuses qu'ils s'étoient faites
sur leur trépas prochain. Ils résolurent d'y remédier. La chose étoit
délicate, il n'y alloit pas de moins que de leur vie, et ils
n'attendoient qu'une occasion favorable pour exécuter leur infâme
dessein. Cette occasion se présenta telle qu'ils pouvoient la souhaiter.
Il y avoit depuis quelque temps une bande de danseurs de corde à Berlin,
qui jouoit des comédies allemandes sur un théâtre assez joli, dressé au
marché neuf. Le roi y prenoit beaucoup de plaisir, et ne manquoit jamais
d'y aller. Ils choisirent cet endroit pour en faire la scène de leur
détestable tragédie. Il s'agissoit d'y attirer mon frère afin de pouvoir
immoler ces deux victimes à leur abominable ambition. On devoit en même
temps mettre le feu au théâtre et au château pour détourner tout soupçon
d'eux et étrangler le roi et mon frère pendant le désordre que
l'incendie ne pouvoit manquer de causer: la maison où on jouoit n'étant
que de bois, n'ayant que des issues fort étroites et étant toujours
remplie de façon qu'on ne pouvoit s'y remuer; ce qui facilitoit leur
dessein. Leur parti étoit si fort qu'ils étoient sûrs de s'emparer de la
régence pendant l'absence du Marg. de Schwed qui étoit encore en Italie,
l'armée étant à la bienséance du prince d'Anhalt qui la commandoit, et
en étoit fort aimé. Il est à présumer que Manteuffel ayant horreur de
cette affreuse conspiration la découvrit à Mdme. de Blaspil, et lui
nomma le jour auquel elle étoit fixée. Je me ressouviens très-bien...
[**Lignes manquantes dans l'image]
Grumkow le pressèrent beaucoup de mener mon frère à la comédie sous
prétexte qu'il falloit dissiper son humeur sombre, et le distraire par
les plaisirs. C'étoit le mercredi. Le vendredi suivant étoit choisi pour
l'exécution de leur plan. Le roi trouvant leur raisonnement juste, y
acquiesça. Mdme. de Blaspil, qui étoit présente et qui savoit leur
dessein en frémit. Ne pouvant plus garder le silence, elle intimida la
reine, sans pourtant lui dire de quoi il s'agissoit et lui conseilla
d'empêcher à quelque prix que ce fût que mon frère ne suivît le roi.
Cette princesse connoissant le génie craintif de mon frère, lui donna
des peurs paniques du spectacle et l'épouvanta si fort, qu'il pleuroit
quand on en parloit. Le vendredi étant enfin arrivé, la reine après
m'avoir fait mille caresses m'ordonna d'amuser le roi, afin de lui faire
oublier l'heure fixée pour la comédie, ajoutant que si je ne réussissois
pas, et que le roi voulût prendre mon frère avec lui, je devois crier et
pleurer et l'arrêter s'il étoit possible. Pour me faire plus
d'impression, elle me dit qu'il y alloit de ma vie et de celle de mon
frère. Je jouai si bien mon personnage, qu'il étoit six heures et demie,
sans que le roi s'en fût aperçu. S'en souvenant tout d'un coup, il se
leva et prenoit déjà le chemin de la porte, tenant son fils par la main,
lorsque celui-ci commença à se débattre, et à pousser des cris
terribles. Le roi surpris tenta de le ramener par la douceur, mais
voyant qu'il n'y gagnoit rien et que ce pauvre enfant ne vouloit pas le
suivre, il voulut le battre. La reine s'y opposa, mais le roi, le
prenant sur ses bras, voulut l'emporter de force. Ce fut alors que je me
jetai à ses pieds, que j'embrassai en les arrosant de mes larmes. La
reine se mit au-devant de la porte, le suppliant de rester ce jour au
château. Le roi, étonné de cet étrange procédé, en voulut savoir la
cause. La reine ne savoit que lui répondre. Mais ce prince naturellement
soupçonneux, conjectura qu'il y avoit quelque conspiration contre lui.
Le procès de Trosqui n'étoit point fini: il s'imagina que cette affaire
donnoit lieu aux appréhensions de la reine. L'ayant donc extrêmement
pressée de lui dire de quoi il s'agissoit, elle se contenta, sans lui
nommer Mdme. de Blaspil, de lui répondre, qu'il y alloit de sa vie et de
celle de mon frère. Cette dame s'étant rendue le soir chez la reine,
jugea qu'après la scène qui venoit de se passer elle ne pouvoit plus se
taire. Elle lui découvrit donc tout le complot, la suppliant de lui
procurer le lendemain une audience secrète du roi. La reine n'eut pas de
peine à l'obtenir. Mdme. de Blaspil ayant découvert à ce prince toutes
les particularités dont elle étoit informée, le roi lui demanda, si elle
pourroit soutenir en face à Grumkow ce qu'elle venoit d'avancer, à quoi
ayant répondu que oui, ce ministre fut appelé. Il avoit pris ses
précautions de loin, et n'avoit pas sujet de craindre. Le fiscal général
Katch, homme d'obscure naissance, lui devoit sa fortune. Digne de la
protection de Grumkow, c'étoit la vive image du juge inique de
l'évangile. Il étoit craint et abhorré de tout les honnêtes gens. Outre
cela Grumkow avoit grand nombre de créatures dans la justice et dans les
dicastères. Il se présenta donc hardiment au roi qui lui fit part de la
déposition de Mdme. de Blaspil. Il protesta de son innocence s'écriant
qu'on ne pouvoit être ministre fidèle sans être exposé aux persécutions,
et qu'il paroissoit assez par les lettres de Madame de Blaspil à
Trosqui, que cette dame ne cherchoit qu'à intriguer et à brouiller la
cour. Il se jeta aux genoux du roi, le supplia de faire examiner cette
affaire à la rigueur et sans ménagement et s'offrit à prouver
authentiquement la fausseté des accusations. Le roi fit donc chercher
Katch comme Grumkow l'avoit prévu. Malgré toutes ses menées, ce dernier
se vit à deux doigts de sa perte. Katch sut la prévenir. Il avoit une
dextérité étonnante à dérouter les criminels qui avoient le malheur de
l'avoir pour juge. Des questions captieuses et des tours artificieux les
confondoient. Madame de Blaspil en fut la victime. Elle ne put donner
des preuves évidentes de ses accusations qui furent traitées de
calomnie. Katch voyant le roi dans une violente colère, lui proposa de
lui faire donner la question. Un reste d'égard pour son sexe et pour son
rang la sauvèrent de cette ignominie. Le roi se contenta de l'envoyer le
soir même à Spandau où Trosqui fut conduit quelques jours après. Cette
dame soutint ce revers avec une fermeté héroïque. On la traita au
commencement avec rigueur et dureté. Renfermée dans une chambre grillée,
humide, sans lit ni meubles, elle resta trois jours dans cet état, ne
recevant absolument que ce qu'il lui falloit pour vivre. Quoique la
reine fût enceinte, le roi ne la ménagea pas et lui annonça d'une façon
trés-désobligeante le malheur de sa favorite. Elle en fut si vivement
touchée, qu'elle fit craindre une fausse couche. Outre l'amitié qu'elle
avoit pour Madame des Blaspil, la considération du testament du roi qui
étoit resté entre les mains de cette dame, lui causoit de mortelles
alarmes. Un incident heureux la tira de peine. Le maréchal de Natzmer,
homme d'un mérite infini et d'une probité reconnue, reçut l'ordre de
mettre le scellé chez elle. La reine se servit du ministère de son
chapelain, nommé Boshart, pour faire savoir au maréchal l'inquiétude où
elle se trouvoit, et pour le conjurer de lui remettre le testament du
roi. Le chapelain lui détailla le danger que courroit cette princesse,
si on trouvoit cette pièce, et s'acquitta si bien de sa commission qu'il
l'engagea à satisfaire aux désirs de la reine; ce qui dérangea fort les
desseins de Grumkow. On ne trouva rien de suspect parmi les papiers de
Madame de Blaspil et on cessa de faire des poursuites ultérieures.
J'ai appris toutes les particularités que je viens d'écrire de la reine
ma mère: elles ne sont connues que de très peu de personnes. La reine
avoit pris beaucoup de soin de les cacher, et mon frère depuis son
avènement à la couronne a fait brûler tous les actes du procès. Madame
de Blaspil fut élargie au bout d'un an et sa prison fut changée dans un
exil au pays de Clèves. Le roi la revit quelques années après, lui fit
beaucoup de politesses et lui pardonna le passé. Après la mort de ce
prince le roi mon frère, pour faire plaisir à la reine, la plaça comme
gouvernante auprès de mes deux soeurs cadettes et elle exerce cette
charge encore actuellement. Cependant toutes ces intrigues arrivées coup
sur coup à Berlin lassèrent enfin la patience du roi. Il avoit trop
d'esprit pour ne pas remarquer que le prince d'Anhalt et Grumkow n'en
étoient pas tout à fait innocents. Il voulut donc mettre fin une bonne
fois à toutes ces chipoteries et résolut de marier le Margrave de
Schwed. L'étroite alliance où il se trouvoit avec la Russie lui firent
jeter les yeux de ce côté-là. Mr. de Martenfeld, son envoyé à
Petersbourg, reçut ordre de demander la duchesse de Courlande (depuis
impératrice) en mariage pour ce prince. Le Czar se trouva très disposé à
entrer dans le vues du roi. Le Margrave de Schwed fut donc rappelé
d'Italie où il se trouvoit alors. Dès qu'il fut arrivé à Berlin, le roi
lui fit proposer cette alliance. Il lui fit concevoir combien elle étoit
avantageuse pour lui et combien elle étoit capable de contenter son
ambition. Mais ce prince qui se flattoit encore de m'épouser, refusa
tout net de se rendre aux désirs du roi. Comme il avoit 18 ans et qu'il
étoit majeur, le roi ne put le contraindre d'obéir, ainsi toute cette
affaire en resta là. J'ai oublié de faire mention dans l'année
précédente de l'arrivée du Czar Pierre le grand à Berlin. Cette anecdote
est assez curieuse pour mériter une place dans ces mémoires. Ce prince
qui se plaisoit beaucoup à voyager venoit de Hollande. Il avoit été
obligé de s'arrêter au pays de Clèves, la Czarine y ayant fait une
fausse couche. Comme il n'aimoit ni le monde, ni les cérémonies, il fit
prier le roi de le loger dans une maison de plaisance de la reine qui
étoit dans les faubourgs de Berlin. Cette princesse en fut fort fâchée,
elle avoit fait bâtir une très-jolie maison qu'elle avoit pris soin
d'orner magnifiquement. La galerie de porcelaine qu'on y voyoit étoit
superbe, aussi bien que toutes les chambres décorées de glaces, et comme
cette maison étoit un vrai bijou, elle en portoit le nom. Le jardin
étoit très-joli et bordé par la rivière, ce qui lui donnoit un grand
agrément.
La reine pour prévenir les désordres que Mrs. les Russes avoient faits
dans tous les autres endroits où ils avoient demeuré, fit démeubler
toute la maison et en fit emporter ce qu'il y avoit de plus fragile. Le
Czar, son épouse et toute leur cour arrivèrent quelques jours après par
eau à Mon-bijou. Le roi et la reine les reçurent au bord de la rivière.
Le roi donne la main à la Czarine pour la conduire à terre. Dès que le
Czar fut débarqué, il tendit la main au roi et lui dit: je suis bien
aise de vous voir, mon frère Frédéric. Il s'approcha ensuite de la reine
qu'il voulut embrasser, mais elle le repoussa. La Czarine débuta par
baiser la main à la reine, ce qu'elle fit à plusieurs reprises. Elle lui
présenta ensuite le duc et la duchesse de Meklenbourg qui les avoient
accompagnés et 400 soi-disantes dames qui étoient à sa suite. C'etoient
pour la plupart des servantes Allemandes, qui faisoient les fonctions de
dames, de femmes de chambre, de cuisinières et de blanchisseuses.
Presque toutes ces créatures portoient chacune un enfant richement vêtu
sur les bras, et lorsqu'on leur demandoit, si c'etoient les leurs, elles
répondoient en faisant des Salamalecs à la Russienne le Czar m'a fait
l'honneur de me faire cet enfant. Le reine ne voulut pas saluer ces
créatures. La Czarine en revanche traita avec beaucoup de hauteur les
princesses du sang, et ce ne fut qu'avec beaucoup de peine, que le roi
obtint d'elle qu'elle les saluât. Je vis toute cette cour le lendemain
où le Czar et son épouse vinrent rendre visite à la reine. Cette
princesse les reçut aux grands appartemens du château, et alla au devant
d'eux jusqu'à la salle des gardes. La reine donna la main à la Czarine,
lui laissant la droite et la conduisit dans sa chambre d'audience.
Le roi et le Czar les suivirent. Dès que ce prince me vit, il me
reconnut, m'ayant vue cinq ans auparavant. Il me prit entre ses bras et
m'écorcha tout le visage à force de me baiser. Je lui donnois des
soufflets et me débattois tant que je pouvois, lui disant que je ne
voulois point de ces familiarités et qu'il me déshonoroit. Il rit
beaucoup de cette idée et s'entretint long-temps avec moi. On m'avoit
fait ma leçon; je lui parlai de sa flotte et de ses conquêtes, ce qui le
charma si fort qu'il dit plusieurs fois à la Czarine que s'il pouvoit
avoir un enfant comme moi, il céderoit volontiers une de ses provinces.
La Czarine me fit aussi beaucoup de caresses. La reine et elle se
placèrent sous le dais, chacune dans un fauteuil, j'étois à côté de la
reine, et les princesses du sang vis-à-vis d'elle.
La Czarine étoit petite et ramassée, fort basanée et n'avoit ni air ni
grâce. Il suffisoit de la voir pour deviner sa basse extraction. On
l'auroit prise à son affublement pour une comédienne allemande. Son
habit avoit été acheté à la friperie. Il étoit à l'antique et fort
chargé d'argent et de crasse. Le devant de son corps de jupe étoit orné
de pierreries. Le dessein en étoit singulier, c'était un aigle double
dont les plumes étaient garnies du plus petit carat et très-mal monté.
Elle avoit une douzaine d'ordres et autant de portraits de saints et de
reliques attachés tout le long du parement de son habit, de façon, que
lorsqu'elle marchoit on auroit cru entendre un mulet: tous ces ordres
qui se choquoient l'un l'autre faisant le même bruit.
Le Czar en revanche étoit très-grand et assez bien fait, son visage
étoit beau, mais sa physionomie avoit quelque chose de si rude qu'il
faisoit peur. Il étoit vêtu à la matelote avec un habit tout uni. La
Czarine qui parloit très-mal allemand et qui n'entendoit pas bien ce que
la reine lui disoit, fit approcher sa folle, et s'entretint avec elle en
Russien. Cette pauvre créature étoit une princesse Galitzin et avoit été
réduite à faire ce métier là, pour sauver sa vie. Ayant été mêlée dans
une conspiration contre le Czar, on lui avoit donné deux fois le knouti.
Je ne sais ce qu'elle disoit à la Czarine, mais cette princesse faisoit
de grands éclats de rire.
On se mit enfin à table où le Czar se plaça à côté de la reine. Il est
connu que ce prince avoit été empoisonné. Dans sa jeunesse le venin le
plus subtil lui étoit tombé sur les nerfs, ce qui étoit cause qu'il
prenoit très-souvent des espèces de convulsions, qu'il n'étoit pas en
état d'empêcher. Cet accident lui prit à table, il faisoit plusieurs
contorsions et comme il tenoit son couteau et qu'il en gesticuloit fort
près de la reine, cette princesse eut peur et voulut se lever à diverses
reprises. Le Czar la rassura, et la pria de se tranquilliser, parcequ'il
ne lui feroit aucun mal: il lui prit en même temps la main qu'il serra
avec tant de violence entre les siennes que la reine fut obligée de
crier miséricorde, ce qui le fit rire de bon coeur, lui disant qu'elle
avoit les os plus délicats que sa Catharine. On avoit tout préparé après
souper pour le bal, mais il s'évada dès qu'il se fut levé de table et
s'en retourna tout seul et à pied à Mon-bijou. On lui fit voir le jour
suivant tout ce qu'il y avoit de remarquable à Berlin, et entr'autres le
cabinet de médailles et de statues antiques. Il y en avoit une parmi ces
dernières, à ce qu'on m'a dit, qui représentoit une divinité païenne
dans une posture fort indécente: on se servoit du temps des anciens
Romains de ce simulacre pour parer les chambres nuptiales. On regardoit
cette pièce comme très-rare; elle passoit pour être une des plus belles
qu'il y ait. Le Czar l'admira beaucoup et ordonna à la Czarine de la
baiser. Elle voulut s'en défendre, il se fâcha et lui dit en allemand
corrompu: Kop ab, ce qui signifie: je vous ferai décapiter si vous ne
m'obéissez. La Czarine eut si peur qu'elle fit tout ce qu'il voulut. Il
demanda sans façon cette statue et plusieurs autres au roi qui ne put
les lui refuser. Il en fit de même d'un cabinet dont toute la boiserie
étoit d'ambre. Ce cabinet étoit unique dans son espèce et avoit coûté
des sommes immenses au roi Frédéric premier. Il eut le triste sort
d'être conduit à Petersbourg au grand regret de tout le monde.
Cette cour barbare partit enfin deux jours après. La reine se rendit
d'abord à Mon-bijou. La désolation de Jérusalem y régnoit; je n'ai
jamais rien vu de pareil, tout y étoit tellement ruiné que la reine fut
obligée de faire rebâtir presque toute la maison.
Mais j'en reviens à mon sujet dont il y a bien long-temps que je me suis
écartée. Mon frère étant entré depuis le mois de Janvier dans sa
septième année, le roi trouva à propos de l'ôter des mains de Madame de
Roukoul et de lui donner des gouverneurs. Les cabales recommencèrent à
ce sujet. La reine vouloit les choisir et les deux favoris prétendoient
y placer leurs créatures. Ils réussirent l'un et l'autre. La reine fit
agréer au roi le général, depuis maréchal, comte de Finkenstein,
très-honnête homme et qui étoit universellement estimé tant pour sa
probité que pour sa capacité dans le métier de la guerre, mais dont le
petit génie le rendoit incapable de bien élever un jeune prince. Il
étoit de ces gens qui s'imaginent avoir beaucoup d'esprit, qui veulent
faire les politiques, et qui font en un mot de grands raisonnemens, qui
n'aboutissent à rien. Il avoit épousé la soeur de Madame de Blaspil.
Cette dame pour son bonheur avoit plus d'esprit que lui et le gouvernoit
entièrement. Le prince d'Anhalt plaça le sous-gouverneur. Il se nommoit
Kalkstein, et étoit colonel d'un régiment d'infanterie. Ce choix fut
digne de celui qui l'avoit fait. Mr. de Kalkstein a un esprit
d'intrigue, il a étudié chez les jésuites et a très-bien profité de
leurs leçons, il affecte beaucoup de dévotion et même de bigoterie, il
ne parle que d'être honnête homme et a su éblouir bien des gens qui
l'ont cru tel. Son esprit est souple et insinuant, mais il cache sous
tous ces beaux dehors l'âme la plus noire. Par des détails sinistres
qu'il faisoit journellement des actions les plus innocentes de mon frère
il aigrissoit l'esprit du roi et l'animoit contre lui.
Je le ferai paroître plus d'une fois sur la scène dans ces mémoires.
L'éducation de mon frère auroit été très-mauvaise en pareilles mains, si
un précepteur que le roi ajouta à ces deux mentors, n'y eut supléé. Il
étoit françois et se nommoit Du-hen. C'étoit un garçon d'esprit et de
mérite et qui avoit beaucoup de savoir. C'est à lui que mon frère a
obligation de ses connoissances et des bons principes qu'il eut tant que
ce pauvre garçon fut auprès de lui et conserva de l'ascendant sur son
esprit.
Ainsi finit l'année 1718. Je passe à la suivante où je commençai à
entrer dans le monde et en même temps à essuyer ses traverses. Le roi
resta la plupart de l'hiver à Berlin, il y passoit son temps à aller
tous les soirs aux assemblées qui se donnoient en ville. La reine étoit
enfermée toute la journée dans la chambre de ce prince, qui le vouloit
ainsi, n'ayant pour toute compagnie que mon frère et moi. Nous soupions
avec elle et il n'y avoit que Madame Kamken, sa grande gouvernante et
Madame de Roukoul. La reine avoit amené la première de ces dames de
Hannovre, et quoiqu'elle eût un mérite distingué, cette princesse
n'avoit en elle aucune confiance. Elle étoit toujours dans une
mélancolie mortelle, et l'on craignoit même pour sa santé, d'autant
plus, qu'elle étoit enceinte. Elle accoucha cependant heureusement d'une
princesse qui fut nommée Sophie Dorothée. La triste vie qu'elle menoit,
contribuoit à cette mélancolie. Elle se trouvoit tout à fait isolée
depuis la perte qu'elle avoit faite de sa favorite. Elle avoit vainement
cherché quelqu'un qui pût succéder à sa faveur, mais quoiqu'elle eût
dans sa cour des dames de beaucoup de mérite, elle ne sentait aucun
penchant pour elles. Ce fut ce qui la força contre toute politique
d'avoir recours à moi, mais avant que de m'ouvrir son coeur, elle voulut
approfondir certains soupçons qu'elle avoit contre la Letti et quelques
rapports qu'on lui avoit faits. Un jour que j'étois auprès d'elle à la
caresser, elle se mit à badiner avec moi et me demanda, si je n'avois
pas envie de me marier bientôt. Je lui répondis que je ne pensois point
à cela et que j'étoit trop jeune. Mais s'il le falloit, me dit-elle, qui
choisiriez-vous; le Margrave de Schwed ou le duc de Glocestre?
Quoique la Letti me dise toujours, lui repartis-je, que j'épouserai le
Marg. de Schwed, je ne puis le souffrir. Il n'aime qu'à faire du mal à
tout le monde, ainsi j'aimerois mieux le duc de Glocestre. Mais, me dit
la reine, d'où savez-vous que le Margrave est si méchant? De ma bonne
nourrice, lui dis-je. Elle me fit encore plusieurs questions pareilles
sur le compte de la Letti. Elle me demanda ensuite, s'il n'étoit pas
vrai qu'elle m'obligeoit à lui dire tout ce qui se passoit dans la
chambre du roi et dans la sienne. J'hésitai, ne sachant que répondre,
mais elle me tourna de tant de côtés que je le lui avouai enfin. La
peine qu'elle avoit eue à me faire avouer ce dernier article, lui donna
bonne opinion de ma discrétion. Elle commença par me faire de fausses
confidences, pour savoir si je les redirois, et voyant que je lui avois
gardé le secret, elle ne fit plus de difficulté de s'ouvrir à moi. Elle
me prit donc un jour en particulier. Je suis contente de vous, me
dit-elle, et comme je vois que vous commencez à devenir raisonnable je
veux vous traiter comme une grande personne et vous avoir toujours
autour de moi. Mais je ne veux plus absolument que vous serviez de
rapporteuse à la Letti; si elle vous demande ce qui se passe, dites-lui
que vous n'y avez pas fait attention. M'entendez vous? Me promettez-vous
de le faire? Je lui dis que oui. Si cela est, me dit-elle, je vous
donnerai ma confiance, mais il faut de la discrétion, et en revanche me
promettre de vous attacher uniquement à moi. Je lui fis toutes les
assurances possibles là-dessus.