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de France (BnF/Gallica)
MÉMOIRES
DE
FRÉDÉRIQUE SOPHIE WILHELMINE,
MARGRAVE DE BAREITH,
SOEUR DE
FRÉDÉRIC LE GRAND,
DEPUIS
L'ANNÉE 1706 JUSQU'À 1742,
ÉCRITS DE SA MAIN.
TROISIÈME ÉDITION, CONTINUÉE JUSQU'A 1758 ET ORNÉE
DU PORTRAIT DE LA MARGRAVE.
TOME PREMIER.
LEIPZIG.
H. BARSDORF.
1889.
[Illustration: FRÉDÉRIQUE SOPHIE WILHELMINE, MARGRAVE DE BAREITH.]
Préface.
Un charme tout particulier plane autour des Mémoires tant renommés de la
Margrave de Bareith, les enveloppant de voiles mystérieux, tantôt
transparents, tantôt obscurcis, montrant néanmoins toujours
distinctement l'individualité de la femme auguste dans tout ce qu'elle
fait comme dans tout ce qu'elle ne fait pas.
Quatre-vingts ans se sont écoulés depuis la première édition qui fut,
non pas lue, mais dévorée. Rien ne pouvait exciter un plus vif intérêt
que ce menu de scènes piquantes d'observations pétillantes, d'intrigues
incroyables, le tout écrit avec une sans-gêne inouïe. La princesse
n'épargnait rien et personne, ni père, ni mère, ni frères, ni soeurs
n'échappaient à sa critique mordante. Tout ce qu'elle voyait et
entendait était saisi pour être dépeint dans ses Mémoires ou comme un
portrait parlant ou comme une caricature, mais toujours sans aucune
considération de ce qu'on appelle les convenances et les égards. Nous
autres, enfants du XIXième siècle, tout imbus de ces préjugés de
convention, nous ne pouvons voir sans étonnement de quelle manière elle
arrange ses personnages sans aucune exception, les traitant tous avec la
dernière rigueur.
Nous ne pouvons comprendre cette princesse de Prusse, choisissant les
expressions les plus fortes, les plus drastiques et décrivant les scènes
les plus intimes. Mais le XVIIIième siècle pensait et écrivait autrement
que le nôtre. Bien souvent alors le coeur s'échappait avec la langue, et
la plume suivait la main. Avec sa grande désinvolture de conception et
de raisonnement le siècle philosophique ne s'inquiétait pas long-temps
du: «qu'en dira-t-on?«
On a bien souvent reproché à la Margrave--et le célèbre historien
Schlosser lui a jeté la première pierre--d'avoir de gaîté de coeur
compromis inutilement les siens. Nous aurions d'elle un portrait peu
ressemblant si nous acceptions ce jugement étroit parmi tous les autres
du même acabit. Il faut essayer de la connaître autrement, et elle se
révèle sous un jour tout différent dans ses lettres.
La Margrave Wilhelmine entretenait une correspondance suivie avec les
plus illustres savants et les plus grands poètes de son temps. Il suffit
de nommer ici Frédéric le Grand et Voltaire. Dans ses lettres se trouve
bien souvent l'explication pour nombre de paroles dures contenues dans
ses Mémoires. C'est dans ses lettres qu'elle ouvre son soeur à son frère
et à son ami. On est ému du chagrin et des souffrances d'une princesse
qui, selon les personnages les plus distingués de ce temps, passe pour
la femme la plus spirituelle et la plus éminente du XVIIIième siècle. On
serait bien tenté de ne point lui reprocher son impiété en voyant que
son amertume et son aigreur trouvent leur explication dans les
souffrances physiques et psychiques qu'elle eut à subir.
Aujourd'hui que l'on a puisé à tant de sources historiques, il serait
impossible de mettre au premier rang les Mémoires de la Margrave. Ils
sont sans grande portée pour la conception historique, et du reste on y
trouve plus d'une erreur. On ne peut nier cependant qu'il n'y ait
beaucoup de vrai et d'intéressant: aussi resteront-ils un tableau vivant
des moeurs et de la situation de l'Allemagne au XVIIIième siècle.
Malheureusement le manuscrit original des Mémoires finit avec l'année
1742. La Margrave vécut jusqu'à 1758 et s'éteignit dans la même nuit et
à l'heure même où son frère était surpris près de Hochkirch.
Cette nouvelle édition que nous présentons au public s'efforce à combler
cette lacune en dépeignant la vie de la Margrave jusqu'à sa mort d'après
des documents et des lettres de l'authenticité la plus indiscutable.
En publiant cette nouvelle édition nous voulons contribuer de notre part
à présenter à un public toujours plus nombreux le portrait de la
princesse après en avoir enlevé le tâche d'impiété qui le défigurait.
Nous montrerons sous son vrai jour une femme pensant et agissant
vraiment en reine, grande dans son amour héroïque pour son frère vraie
dans son amitié. Espérons de voir disparaître de plus en plus l'opinion
qui la faisait regarder comme une femme sans coeur et sans âme.
Leipzig, février 1888.
B.
1706.
Frédéric Guillaume; roi de Prusse, alors prince royal, épousa l'année
1706 Sophie Dorothée d'Hannovre. Le roi Frédéric I. son père lui avoit
donné à choisir entre trois princesses qui étoient celle de Suède, soeur
de Charles XII., celle de Saxe-Zeitz, et celle d'Orange, nièce du prince
d'Anhalt. Celui-ci qui de tout temps avoit été tendrement chéri du
prince royal s'étoit fort flatté, que son choix tomberoit sur sa nièce.
Mais le coeur du prince royal étant épris des charmes de la princesse
d'Hannovre, il refusa ces trois partis et sut par ses prières et ses
intrigues obtenir le consentement du roi son père pour son mariage avec
elle.
Il est juste, que je donne une idée du caractère des principales
personnes qui composoient la cour de Berlin, et surtout de celui du
prince royal. Ce prince, dont l'éducation avoit été confiée au comte
Dona, possède toutes les qualités qui doivent composer un grand homme.
Son génie est élevé et capable des plus grandes actions; il a la
conception aisée, beaucoup de jugement et d'application; son coeur est
naturellement bon, depuis sa tendre jeunesse il a toujours montré un
penchant décidé pour le militaire; c'étoit sa passion dominante, et il
l'a justifiée par l'ordre excellent, dans lequel il a mis son armée. Son
tempérament est vif et bouillant et l'a porté souvent à des violences;
qui lui ont causé depuis de cruels repentirs. Il préferoit la plupart du
temps la justice à la clémence. Son attachement excessif pour l'argent
lui a attiré le tître d'avare. On ne peut cependant lui reprocher ce
vice qu'a l'égard de sa personne et de sa famille. Car il combloit de
biens ses favoris et ceux qui le servoient avec attachement.
Les fondations charitables et les églises qu'il a bâties sont une preuve
de sa piété. Sa dévotion alloit jusqu'à la bigoterie, il n'aimoit ni le
faste, ni le luxe. Il étoit soupçonneux, jaloux et souvent dissimulé.
Son gouverneur avoit pris soin de lui inspirer du mépris pour le sexe.
Il avoit si mauvaise opinion de toutes les femmes que ses préjugés
causèrent bien du chagrin à la P. R. dont il étoit jaloux à toute
outrance.
Le prince d'Anhalt peut être compté parmi les plus grands capitaines de
ce siècle. Il joint à une expérience consommée dans les armes un génie
très propre pour les affaires. Son air brutal inspire de la crainte, et
sa physionomie ne dément pas son caractère. Son ambition démesurée le
porte à tous les crimes, pour parvenir à son but. Il est ami fidèle mais
ennemi irréconciliable, et vindicant à l'excès envers ceux qui ont le
malheur de l'offenser. Il est cruel et dissimulé, son esprit est cultivé
et très-agréable dans la conversation quand il le veut. Mr. de Grumkow
peut passer pour un des plus habiles ministres qui aient paru depuis
long-temps, c'est un homme très-poli, d'une conversation aisée et
spirituelle; avec un esprit cultivé, souple et insinuant il plaît
surtout par le talent de satiriser impitoyablement, faculté fort en
vogue dans le siècle où nous sommes. Il sait joindre le sérieux à
l'agréable. Tous ces beaux dehors renferment un coeur fourbe, intéressé
et traître. Sa conduite est des plus déréglées, tout son caractère n'est
qu'un tissu de vices, qui l'ont rendu l'horreur de tous les honnêtes
gens.
Tels étoient les deux favoris du P.R. On juge bien qu'étant l'un et
l'autre d'intelligence et amis intimes, ils étoient très-capables de
corrompre le coeur d'un jeune prince et de bouleverser tout un état.
Leur projet de régner se voyoit dérouté par le mariage du P.R. Le prince
d'Anhalt ne pouvoit pardonner à la princesse royale la préférence qui
lui avoit été donnée sur sa nièce. Il craignoit qu'elle ne s'emparât du
coeur de son époux. Pour y mettre obstacle il essaya de semer de la
mésintelligence entre eux, et profitant du penchant que le P.R. avoit à
la jalousie, il tâcha de lui en inspirer pour son épouse. Cette pauvre
princesse souffroit des martyres par les emportemens du P.R. et quelques
preuves qu'elle pût lui donner de sa vertu, il n'y eut que la patience
qui pût le faire revenir des préjugés qu'on lui avoit donnés contre
elle.
Cette princesse devint cependant enceinte et accoucha en 1707 d'un fils.
La joie que causa cette naissance, fut bientôt convertie en deuil, ce
prince étant mort un an après. Une seconde grossesse releva l'espoir de
tout le pays. La P.R. mit au monde le 3. Juillet 1709 une princesse qui
fut très-mal reçue, tout le monde désirant passionnément un prince.
Cette fille est ma petite figure. Je vis le jour dans le temps que les
rois de Danemarc et de Pologne étoient à Potsdam, pour y signer le
traité d'alliance contre Charles XII, roi de Suède, afin de pacifier les
troubles de Pologne. Ces deux monarques et le roi, mon grand-père,
furent mes parrains et assistèrent à mon baptême, qui se fit en grande
cérémonie et avec pompe et magnificence. On me nomma Frédérique Sophie
Wilhelmine.
Le roi, mon grand-père, prit bientôt beaucoup de tendresse pour moi. A
un an et demi j'étois beaucoup plus avancée que les autres enfans, je
parlois assez distinctement et à deux ans je marchois seule. Les
singeries que je faisois divertissoient ce bon prince, qui s'amusoit
avec moi des journées entières.
L'année suivante la P. R. accoucha encore d'un prince, qui lui fut aussi
enlevé. Une quatrième grossesse donna au mois de Janvier de l'année 1712
la vie à un troisième prince, qui fut nommé Frédéric. Nous fûmes
confiés, mon frère et moi aux soins de Madame de Kamken, femme du
grand-maître de la garde-robe du roi, et son grand favori. Mais peu de
temps après la P. R. étant allée à Hannovre, pour voir l'électeur son
père, Madame de Kilmannseck connue depuis sous le nom de Milady
Arlington, lui recommanda une demoiselle qui lui servoit de compagnie,
pour avoir soin de mon éducation. Cette personne, nommée Letti, étoit
fille d'un moine Italien, qui s'étoit enfui de son couvent pour
s'établir en Hollande, où il avoit abjuré la foi catholique. Sa plume
lui fournissoit le nécessaire. Il est auteur de l'histoire de
Brandebourg, qui a été fort critiquée, et de la vie de Charles V. et de
Philippe II.
Sa fille avoit gagné sa vie à corriger les gazettes. Elle avoit l'esprit
et le coeur Italien, c'est-à-dire très-vif, très souple et très noir.
Elle étoit intéressée, hautaine et emportée. Ses moeurs ne dementoient
pas son origine, sa coquetterie lui attiroit nombre d'amans qu'elle ne
laissoit pas languir. Ses manières étoient Hollandaises c'est-à-dire
très-grossières, mais elle savoit cacher ces défauts sous de si beaux
dehors, qu'elle charmoit tous ceux qui la voyoient. La P. R. en fut
éblouïe comme les autres et se détermina à la placer auprès de moi sur
le pied de Demoiselle, avec cette prérogative néanmoins, qu'elle me
suivroit partout et seroit admise à ma table.
Le prince royal avoit accompagné son épouse à Hannovre. La princesse
électorale y étoit accouchée en 1707 d'un prince. Nos âges se convenant,
nos parens voulurent resserrer encore plus les noeuds de leur amitié en
nous destinant l'un pour l'autre. Mon petit amant commença même en ce
temps la à m'envoyer des presens, et il ne se passoit point de poste que
ces deux princesses ne s'entretinssent de l'union future de leurs
enfans. Il y avoit déjà quelque temps que le roi, mon grand père, se
trouvoit fort indisposé; on s'étoit flatté d'un temps à l'autre que sa
santé se remettroit, mais sa complexion extrêmement foible ne put
résister long-temps aux atteintes de l'étisie. Il rendit l'esprit au
mois de Février de l'année 1713. Lorsqu'on lui annonça la mort, il se
soumit avec fermeté et avec résignation aux décrets de la providence.
Sentant approcher sa fin, il prit congé du prince et de la P. R. et leur
recommanda le salut du pays et le bien de ses sujets. Il nous fit
appeler ensuite, mon frère et moi, et nous donna sa bénédiction à 8
heures du soir. Sa mort suivit de près cette lugubre cérémonie. Il
expira le 25 regretté et pleuré généralement de tout le royaume.
Le jour même de sa mort le roi Frédéric Guillaume son fils se fit donner
l'état de sa cour et la réforma entièrement, à condition que personne ne
s'éloigneroit avant l'enterrement du feu roi. Je passe sous silence la
magnificence de ces obsèques. Elles ne se firent que quelques mois
après. Tout changea de face à Berlin. Ceux que voulurent conserver les
bonnes grâces du nouveau roi, endossèrent le casque et la cuirasse: tout
devint militaire et il ne resta plus la moindre trace de l'ancienne
cour. Mr de Grumkow fut mis à la tête des affaires et le prince d'Anhalt
reçut le détail de l'armée. Ce furent ces deux personnages, qui
s'emparèrent de la confiance du jeune monarque, et qui lui aidèrent à
supporter le poids des affaires. Toute cette année ne se passa qu'à les
régler et à mettre ordre aux finances qui se trouvoient un peu dérangées
par les profusions immenses du feu roi.
L'année suivante produisit un nouvel événement très-intéressant pour le
roi et la reine. Ce fut la mort de la reine Anne de la grande Bretagne.
L'électeur d'Hannovre devenu son héritier par l'exclusion du prétendant
ou plutôt du fils de Jaques II., passa en Angleterre pour y monter sur
le trône. Le prince électoral, son fils, l'y accompagna et prit le titre
de prince de Galles. Celui-ci laissa le prince son fils, nommé duc de
Glocestre, à Hannovre, ne voulant pas risquer de lui faire passer la mer
dans un âge si tendre. La reine, ma mère, accoucha dans le même temps
d'une princesse, laquelle fut nommée Frédérique Louise.
Cependant mon frère étoit d'une constitution très-faible. Son humeur
taciturne et son peu de vivacité donnoient de justes craintes pour ses
jours. Ses maladies fréquentes commencèrent à relever les espérances du
prince d'Anhalt. Pour soutenir son crédit et en acquérir d'avantage, il
persuada au roi de me faire épouser son neveu. Ce prince étoit cousin
germain du roi. L'électeur Frédéric Guillaume, leur ayeul, avoit eu deux
femmes. De la princesse d'Orange qu'il épousa en premières noces il eut
Frédéric I. et deux princes qui moururent peu après leur naissance.
La seconde épouse, princesse de Holstein-Glucksbourg, veuve du duc
Charles Louis de Lunebourg, lui donna cinq princes et trois princesses,
savoir Charles qui mourut empoisonné en Italie, par les ordres du roi
son frère, le prince Casimir, empoisonné de même par une princesse de
Holstein, qu'il avoit refusé d'épouser, les princes Philippe Albert et
Louis. Le premier de ces trois princes épousa une princesse d'Anhalt,
soeur de celui dont j'ai fait le portrait. Il eut d'elle deux fils et
une fille. Le Margrave Philippe étant mort, son fils aîné, le Margrave
de Schwed devint premier prince du sang et héritier présomptif de la
couronne, en cas d'extinction de la ligne royale. Dans ce dernier cas
tous les pays et les biens allodiaux me tomboient en partage. Le roi
n'ayant qu'un fils, le prince d'Anhalt, appuyé de Grumkow, lui fit
concevoir que sa politique exigeoit de lui qu'il me fît épouser son
cousin, le Margrave de Schwed. Ils lui représentèrent que la santé
délicate de mon frère ne permettoit pas qu'on fît grand fonds sur ses
jours, que la reine commençoit à devenir si replette, qu'il étoit à
craindre qu'elle n'eût plus d'enfans; que le roi devoit penser d'avance
à la conservation de ses états qui seroient démembrés, si je faisois un
autre parti, et enfin, que s'il avoit le malheur de perdre mon frère,
son gendre et son successeur lui tiendroient lieu de fils.
Le roi se contenta pendant quelque temps de ne leur donner que des
réponses vagues, mais ils trouvèrent enfin moyen de l'entraîner dans des
parties de débauche, où, échauffé de vin, ils obtinrent de lui ce qu'ils
voulurent. Il fut même conclu que le Margrave de Schwed auroit
dorénavant les entrées chez moi, et qu'on tâcheroit par toutes sortes de
moyens de nous donner de l'inclination l'un pour l'autre. La Letti
gagnée par la clique d'Anhalt, ne cessoit de me parler du Margrave de
Schwed, et de le louer, ajoutant toujours qu'il deviendroit un grand roi
et que je serois bien heureuse, si je pouvois l'épouser.
Ce prince né en 1700, étoit fort grand pour son âge. Son visage est
beau, mais sa physionomie n'est point revenante. Quoiqu'il n'eût que 15
ans, son méchant caractère se manifestoit déjà, il étoit brutal et
cruel, il avoit des manières rudes et des inclinations basses. J'avois
une antipathie naturelle pour lui, et je tâchois de lui faire des
niches, et de l'épouvanter, car il étoit poltron. La Letti n'entendoit
pas raillerie là-dessus et me punissoit sévèrement. La reine qui
ignoroit le but des visites, que me faisoit ce prince, les souffroit
d'autant plus facilement que je recevois celles des autres princes du
sang et qu'elles étaient sans conséquence dans un âge aussi tendre que
le mien. Malgré tout ce qu'on avoit pu faire jusqu'alors, les deux
favoris n'avoient pu venir à bout de mettre la mésintelligence entre le
roi et la reine. Mais quoique le roi aimât passionnément cette
princesse, il ne pouvoit s'empêcher de la maltraiter et ne lui donnoit
aucune part dans les affaires. Il en agissoit ainsi parceque, disoit il,
il falloit tenir les femmes sous la férule, sans quoi elles dansoient
sur la tête de leurs maris.
Elle ne fut pourtant pas long-temps sans apprendre le plan de mon
mariage. Le roi lui en fit la confidence; ce fut un coup de foudre pour
elle. Il est juste que je donne ici une idée de son caractère et de sa
personne. La reine n'a jamais été belle, ses traits sont marqués et il
n'y en a aucun de beau. Elle est blanche, ses cheveux sont d'un brun
foncé, sa taille a été une des plus belles du monde. Son port noble et
majestueux inspire du respect à tous ceux qui la voient; un grand usage
du monde et un esprit brillant semblent promettre plus de solidité
qu'elle n'en possède. Elle a le coeur bon, généreux et bienfaisant, elle
aime les beaux arts et les sciences, sans s'y être trop appliquée.
Chacun à ses défauts, elle n'en est pas exempte. Tout l'orgueil et la
hauteur de la maison d'Hannovre sont concentrés en sa personne. Son
ambition est excessive, elle est jalouse à l'excès, d'une humeur
soupçonneuse et vindicative, et ne pardonnant jamais à ceux dont elle
croit avoir été offensée.
L'alliance qu'elle avoit projetée avec l'Angleterre par l'union de ses
enfans lui tenoit fort à coeur, se flattant de parvenir peu à peu à
gouverner le roi. Son autre point de vue étoit de se faire une forte
protection contre les persécutions du prince d'Anhalt et enfin d'obtenir
la tutelle de mon frère en cas que le roi vînt à manquer. Ce prince se
trouvoit souvent incommodé, et on avoit assuré la reine qu'il ne pouvoit
vivre long-temps.
Ce fut environ en ce temps-là que le roi déclara la guerre aux Suédois.
Les troupes prussiennes commencèrent à marcher au mois de Mai en
Poméranie où elles se joignirent aux troupes Danoises et Saxonnes. On
ouvrit la campagne par la prise de la forte ville de Vismar. Toute
l'armée réunie au nombre de 36,000 hommes marcha ensuite vers Stralsund
pour en former le siège. La reine, ma mère, quoique derechef enceinte,
suivit le roi à cette expédition. Je ne ferai point le détail de cette
campagne, elle finit glorieusement pour le roi mon père, qui se rendit
maître d'une grande partie de la Poméranie Suédoise. On me confia
uniquement pendant l'absence de la reine aux soins de la Letti, et
Madame de Roukoul qui avoit élevé le roi fut chargée de l'éducation de
mon frère. La Letti se donna un soin infini pour me cultiver l'esprit,
elle m'apprit les principaux élémens de l'histoire et de la géographie,
et tâcha en même temps de me former les manières. La quantité de monde
que je voyois, contribuoit à me dégourdir, j'étois fort vive et chacun
se faisoit un plaisir de s'amuser avec moi.
La reine fut charmée de ma petite figure à son retour. Les caresses
qu'elle me prodigua me causèrent une telle joie, que tout mon sang en
étant bouleversé, je pris une hémorragie, qui pensa m'envoyer à l'autre
monde. Ce ne fut que par un miracle que je réchappai de cet accident,
qui me tint quelques semaines au lit. Je ne fus pas plutôt rétablie, que
la reine voulut profiter de la prodigieuse facilité que j'avois à
apprendre; elle me donna plusieurs maîtres, entr'autres ce fameux la
Croze qui a été célèbre pour son savoir dans l'histoire, dans les
langues orientales et dans les antiquités sacrées et profanes. Les
maîtres qui se succédoient l'un à l'autre, m'occupoient tout le jour et
ne me laissoient que très-peu de temps pour mes récréations.
La cour de Berlin, quoique les cavaliers, qui la composoient, fussent
presque tous militaires, étoit cependant très-nombreuse par l'affluence
des étrangers qui s'y trouvoient. La reine tenoit appartement tous les
soirs pendant l'absence du roi. Ce prince étoit la plupart du temps à
Potsdam, petite ville à quatre milles de Berlin. Il y vivoit plutôt en
gentilhomme qu'en roi, sa table étoit frugalement servie, il n'y avoit
que le nécessaire. Son occupation principale étoit de discipliner un
régiment qu'il avoit commencé à former pendant la vie de Frédéric I., et
qui étoit composé de colosses de 6 pieds de hauteur. Tous les souverains
de l'Europe s'empressoient à le recruter. On pouvoit nommer ce régiment
le canal des grâces, car il suffisoit de donner ou de procurer de grands
hommes au roi pour en obtenir tout ce qu'on souhaitoit. Il alloit
l'après-midi à la chasse et tenoit tabagie le soir avec ses généraux.
Il y avoit en ce temps-là beaucoup d'officiers Suédois à Berlin, qui
avoient été faits prisonniers au siège de Stralsund. Un de ces
officiers, nommé Cron, s'étoit rendu fameux par son savoir dans
l'astrologie judiciaire. La reine fut curieuse de le voir. Il lui
pronostiqua, qu'elle accoucheroit d'une princesse. Il prédit à mon frère
qu'il deviendroit un des plus grands princes qui eussent jamais regné,
qu'il feroit de grandes acquisitions et qu'il mourroit Empereur. Ma main
ne se trouva pas si heureuse que celle de mon frère. Il l'examina
long-temps et branlant la tête il dit, que toute ma vie ne seroit qu'un
tissu de fatalités, que je serois recherchée par quatre têtes
couronnées, celles de Suède, d'Angleterre, de Russie et de Pologne, et
que cependant je n'épouserois jamais aucun de ces rois. Cette prédiction
s'accomplit comme nous le verrons dans la suite.
Je ne puis m'empêcher de rapporter ici une aventure qui mettra le
lecteur au fait du caractère de Grumkow, et quoiqu'elle n'ait aucun
rapport avec les mémoires de ma vie elle ne laissera pas que d'amuser.
La reine avoit parmi ses Dames une demoiselle de Vagnitz qui étoit dans
ce temps-là sa favorite. La mère de cette fille étoit gouvernante de la
Margrave Albert, tante du roi. Madame de Vagnitz cachoit sous un dehors
de dévotion la conduite la plus scandaleuse son esprit d'intrigues la
portant à se prostituer, elle et ses filles, aux favoris du roi et à
ceux qui étoient mêlés dans les affaires; de façon qu'elle apprenoit par
leur moyen les secrets de l'état qu'elle vendoit aussitôt au comte de
Rottenbourg, ministre de France.
Madame de Vagnitz pour parvenir à ses fins s'associa Mr. Kreutz, favori
du roi. Cet homme étoit fils d'un bailli. D'auditeur d'un régiment, il
étoit monté au grade de directeur des finances et de ministre d'état.
Son âme étoit aussi basse que sa naissance; c'étoit un assemblage de
tous les vices. Quoique son caractère fût très-ressemblant à celui de
Grumkow, ils étoient ennemis jurés étant réciproquement jaloux de leur
faveur. Kreutz avoit la bienveillance du roi par le soin qu'il s'étoit
donné d'accumuler les trésors de ce prince et d'augmenter ses revenus
aux dépens du pauvre peuple. Il fut charmé du projet de Madame de
Vagnitz; il étoit conforme à ses vues. En plaçant une maîtresse, il se
faisoit un soutien et par ce moyen il pouvoit parvenir à détruire la
faveur de Grumkow et à s'emparer seul de l'esprit du roi et des
affaires. Il se chargea d'instruire la future sultane des démarches,
qu'elle devoit faire, pour réussir. Diverses entrevues qu'il eut avec
elle lui inspirèrent une forte passion pour cette fille. Il étoit
puissamment riche. Les magnifiques présens, qu'il fit, désarmèrent
bientôt sa cruauté, elle se livre à lui sans perdre néanmoins de vue son
premier plan. Kreutz avoit des émissaires secrets autour du roi. Ces
malheureux tachoient par divers discours lâchés à propos de le dégoûter
de la reine. On lui vantoit même la beauté de la Vagnitz, et on ne
laissoit échapper aucune occasion de prôner le bonheur qu'il y auroit,
de posséder une si charmante personne. Grumkow qui avoit des espions
partout, n'ignora pas long-temps ces menées. Il vouloit bien que le roi
eût des maîtresses, mais il vouloit les lui donner. Il résolut donc de
rompre toute cette intrigue et de se servir des mêmes armes que Kreutz
vouloit employer contre lui pour le ruiner. La Vagnitz étoit belle comme
un ange, mais son esprit n'étoit qu'emprunté. Mal élevée, elle avoit le
coeur aussi mauvais que sa mère et y joignoit une hauteur insupportable.
Sa langue médisante déchiroit impitoyablement ceux qui avoient le
malheur de lui déplaire.
On juge bien par là, qu'elle n'avoit guère d'amis. Grumkow l'ayant fait
épier, apprit qu'elle avoit de grandes conférences avec Kreutz et qu'il
sembloit qu'elles ne rouloient pas toujours sur des affaires d'état.
Pour s'en éclaircir tout-à-fait, il se servit d'un marmiton, auquel il
trouva l'esprit assez délié pour le personnage, qu'il devoit faire. Il
prit le temps que le roi et la reine étoient à Stralsund pour exécuter
son dessein. Une nuit que tout étoit enseveli dans le sommeil, il se fit
une rumeur épouvantable dans le palais. Tout le monde se réveille
croyant que c'étoit du feu, mais on fut bien surpris d'apprendre que
c'étoit un spectre qui causoit tout ce bruit. Les gardes placés devant
l'appartement de mon frère et devant le mien étoient à demi-morts de
peur et disoient avoir vu ce revenant passer et enfiler une galerie qui
menoit chez les Dames de la reine. L'officier de la garde redouble
d'abord les postes qui étoient devant nos chambres et alla visiter tout
le château lui-même, sans rien trouver. Cependant dès qu'il se fut
retiré l'esprit reparut et épouvanta si fort les gardes qu'on les trouva
évanouis. Ils disoient que c'étoit le grand diable que les sorciers
Suédois envoyoient pour tuer le prince royal.
Le lendemain toute la ville fut en alarme, on craignit que ce ne fût
quelque trame des Suédois, qui avec l'assistance de cet esprit
pourroient bien mettre le feu au palais et tâcher de nous enlever, mon
frère et moi. On prit donc toutes les précautions nécessaires pour notre
sûreté et pour tâcher d'attraper le spectre. Ce ne fut que la troisième
nuit qu'on prit ce soi-disant diable. Grumkow par son crédit trouva
moyen de le faire examiner par ses créatures. Il en fit une badinerie
auprès du roi et fit changer la punition rigoureuse que ce prince
vouloit faire subir à ce malheureux en celle d'être trois jours de suite
sur l'âne de bois avec tout son attirail de revenant. Cependant Grumkow
apprit par le faux diable ce qu'il vouloit savoir, c'est-à-dire les
entrevues nocturnes de Kreutz et de la Vagnitz. Outre cela la femme de
chambre de cette Dame qu'il trouva moyen de gagner à force d'argent lui
rapporta, que sa maîtresse avoit déjà fait une fausse couche, et qu'elle
étoit actuellement enceinte. Il attendit le retour du roi à Berlin pour
lui faire part de cette histoire scandaleuse.
Ce prince se mit dans une violente colère contre cette fille, il voulut
la faire chasser sur le champ de la cour mais la reine obtint à force de
prières qu'elle y restât encore quelque temps pour chercher un prétexte
de la congédier de bonne grâce. Le roi ne lui accorda qu'avec beaucoup
de peine ce répit, il exigea cependant de la reine qu'elle lui
signifieroit le même jour son congé. Il lui conta toutes les intrigues
de cette fille et les peines qu'elle s'étoit données pour devenir sa
maîtresse. La reine l'envoya chercher. Cette princesse avoit pour cette
créature un foible qu'elle ne pouvoit surmonter. Elle lui parla en
présence de Madame de Roukoul qui ne voulut pas la quitter dans l'état
où elle étoit, étant enceinte. Elle lui exposa l'ordre du roi et lui
répéta tout le discours de ce prince. Il faut vous soumettre aux
volontés du roi, ajouta-t-elle; j'accouche dans trois mois; si je donne
la naissance à un fils, la première chose que je ferai sera de demander
votre grâce. La Vagnitz bien loin de reconnoître les bontés de la reine,
avoit eu peine à entendre la fin de son discours. Elle lui déclara tout
net, qu'elle avoit de puissants soutiens qui sauroient la protéger.
La reine voulut lui répliquer, mais cette fille entra dans une si
violente colère qu'elle fit mille imprécations contre la reine et contre
l'enfant qu'elle portoit. La rage qui la possédoit lui fit prendre les
convulsions. Madame de Roukoul emmena la reine qui étoit fort altérée;
cette princesse ne voulut point informer le roi de toute cette
conversation, espérant toujours pouvoir le radoucir, mais la Vagnitz
rompit elle-même ces bonnes dispositions. Elle fit afficher le lendemain
une pasquinade sanglante contre le roi et la reine. On en découvrit
bientôt l'auteur. Le roi n'entendant plus raillerie la fit chasser
ignominieusement de la cour. Sa mère la suivit de près. Grumkow
découvrit au roi les intrigues de cette Dame avec le ministre de France.
Elle fut heureuse d'en être quitte pour l'exil, et de n'être pas
enfermée pour le reste de ses jours dans une forteresse. Kreutz se
maintint dans sa faveur malgré toutes les peines que son antagoniste
s'étoit données pour le détruire. Pour la reine, elle se consola bientôt
de la perte de cette fille. Madame de Blaspil obtint sa place de
favorite auprès d'elle. La reine fut délivrée d'un fils peu de temps
après cette belle aventure. Sa naissance causa une joie générale, il fut
nommé Guillaume. Ce prince mourut en 1719 de la dyssenterie. La soeur du
Margrave de Schwed se maria aussi cette année avec le prince héréditaire
de Wurtemberg. Les caprices de cette princesse sont cause, que le duché
de Wurtemberg est tombé entre les mains des catholiques.
Je finirai cette année par l'accomplissement d'une des prophéties que
l'officier Suédois m'avoit faites. Le comte Poniatofski arriva en ce
temps-là incognito à Berlin, il y étoit envoyé de la part de Charles
XIII, roi de Suède. Comme le comte avoit connu très-particulièrement le
grand maréchal de Printz dans le temps qu'ils étoient l'un et l'autre
ambassadeurs en Russie, il s'adressa à lui pour obtenir une audience
secrète du roi. Ce prince se rendit sur la brune chez Mr. de Printz qui
logeoit dans ce temps-là au château. Mr. de Poniatofski lui fit des
propositions très-avantageuses de la part de la cour de Suède, et il
conclut un traité avec ce prince, qu'on a toujours pris soin de tenir si
caché, que je n'ai pu en apprendre que deux articles. Le premier, que le
roi de Suède céderoit pour toujours la Poméranie suédoise au roi, et que
celui-ci lui payeroit une somme très-considérable pour l'en dédommager.
Le second article étoit la conclusion de mon mariage avec le monarque
Suédois, il étoit stipulé que je serois conduite en Suède à l'âge de
douze ans pour y être élevée.
Je n'ai pu jusqu'à présent que raconter des faits qui ne me regardoient
pas personnellement. Je n'avois que huit ans. Mon âge trop tendre ne me
permettoit pas de prendre part à ce qui se passoit. J'étois occupée tous
les jours par mes maîtres et mon unique récréation étoit de voir mon
frère. Jamais tendresse n'a égalé la nôtre. Il avoit de l'esprit, son
humeur étoit sombre, il pensoit long temps avant que de répondre, mais
en récompense, il répondoit juste. Il n'apprenoit que
très-difficilement, et on s'attendoit, qu'il auroit avec le temps plus
de bon sens, que d'esprit. J'étois au contraire très-vive, j'avois la
réplique prompte et une mémoire angélique; le roi m'aimoit à la passion.
Il n'a jamais eu autant d'attention pour ses autres enfans, que pour
moi. Mon frère en revanche lui étoit odieux et ne paroissoit jamais à sa
vue, sans en être maltraité, ce qui lui inspira une crainte invincible
pour son père, et qu'il a conservée même jusqu'à l'âge de raison.
Le roi et la reine firent un second voyage à Hannovre. Le roi de Suède
et celui de Prusse ayant mûrement réfléchi sur l'alliance, qui devoit
unir leurs maisons, avoient trouvé nos âges si disproportionnés qu'ils
résolurent de la rompre. Celui de Prusse se proposa de renouer celle qui
avoit déjà été sur le tapis avec le Duc du Glocestre.
Le roi George I. d'Angleterre se prêta avec joie à ces desseins, mais il
souhaita qu'un double mariage pût resserrer encore plus étroitement les
noeuds de leur amitié, savoir celui de mon frère et de la princesse
Amélie, seconde soeur de ce duc. Cette double alliance fut conclue, au
grand contentement de la reine, qui l'avoit toujours souhaitée si
ardemment. Cette princesse nous porta les bagues de promesse, à mon
frère et à moi. J'entrai même en correspondance avec mon petit amant, et
en reçus plusieurs présens. Les intrigues du prince d'Anhalt et de
Grumkow continuoient toujours. La naissance de mon second frère n'avoit
fait que déranger leurs projets, sans les leur faire perdre de vue. Il
n'étoit pas temps de les faire éclater.
La nouvelle alliance que le roi venoit de contracter avec l'Angleterre,
ne leur parut pas un grand obstacle à surmonter. Les intérêts des
maisons de Brandebourg et d'Hannovre ayant toujours été opposés, ils
s'attendoient bien que leur union ne seroit pas de durée. Ils
connoissoient à fond l'humeur du roi, qui se laissoit facilement animer,
et qui dans sa première passion ne gardoit point de mesures, et
n'agissoit pas selon la politique. Ils résolurent donc d'attendre
tranquillement jusqu'à ce qu'ils pussent trouver un incident conforme à
leurs vues. Ce fut en cette année qu'on découvrit une trame secrète,
qu'un nommé Clément avoit formée. Il fut accusé de crime de
Lèse-Majesté, d'avoir contrefait la signature de plusieurs grands
princes, et tâché de brouiller les diverses grandes puissances entre
elles. Ce Clément se trouvoit à la Haye, et avoit écrit plusieurs fois
au roi. Sa mauvaise conscience ne lui permettoit pas de sortir de cet
asile, et le roi n'avoit pu venir à bout de l'attirer dans son pays. Il
se servit enfin du ministère d'un ecclésiastique calviniste, nommé
Gablonski, pour se rendre maître de cet homme. Gablonski qui avoit
étudié avec lui, se rendit en Hollande, et sut si bien lui persuader la
bonne réception, et les honneurs que le roi vouloit lui faire, qu'il
l'engagea enfin à se rendre avec lui à Berlin. Aussitôt que Clément eut
mis le pied dans le pays de Clève, il fut arrêté. On a toujours cru, que
cet homme étoit de grande extraction; les uns le disoient fils naturel
du roi de Danemarc, et les autres du duc d'Orléans régent de France. La
grande ressemblance, qu'il avoit avec le dernier de ces princes, a fait
juger qu'il lui appartenoit. On commença son procès, dès qu'il fut
arrivé à Berlin. On prétend qu'il découvrit au roi toutes les intrigues
de Grumkow, et qu'il s'offrit à justifier son accusation par des lettres
de ce ministre, qu'il vouloit remettre à ce prince. Grumkow fut à deux
doigts de sa perte. Mais heureusement pour lui, Clément ne put produire
les lettres qu'il avoit promises: ainsi son accusation fut traitée de
calomnie. Les circonstances de son procès ont toujours été tenues si
secrètes, que je n'ai pu en apprendre que le peu de particularités, que
je viens d'écrire.
Le procès dura six mois, au bout desquels on lui prononça sa sentence.
Elle portoit qu'il seroit trois fois tenaillé, et ensuite pendu. Il
entendit lire son arrêt avec une fermeté héroïque et sans changer de
visage. Le roi est maître, dit-il, de ma vie et de ma mort, je n'ai
point mérité cette dernière, j'ai fait ce que les ministres du roi font
tous les jours. Ils tâchent de duper et de tromper ceux des autres
puissances, et ne sont que d'honnêtes espions dans les cours. Si j'avois
été accrédité comme eux, je serois peut-être à présent sur le pinacle,
au lieu d'aller faire ma demeure au haut du gibet.
Sa constance ne se démentit point jusqu'à son dernier soupir. On peut le
compter au nombre des grands génies, il avoit beaucoup de savoir,
possédoit plusieurs langues, et charmoit par son éloquence. Il la fit
valoir dans une harangue, qu'il fit au peuple. Comme elle a été
imprimée, je la passerai sous silence. Lemann, un de ses complices, fut
écartelé, ils eurent pour compagnon de malheur un troisième personnage,
qui fut puni pour un crime différent du leur. Il se nommoit Heidekamm,
et avoit été anobli sous le règne de Frédéric I. Il avoit dit et écrit,
que le roi n'étoit pas fils légitime. Il fut condamné à être fouetté par
les mains du bourreau, déclaré infâme, et enfermé à Spandau pour le
reste de ses jours. Pendant la détention de Clément, le roi tomba
dangereusement malade à Brandebourg d'une colique néphrétique,
accompagnée d'une grosse fièvre. Il dépêcha sur le champ une estafette à
Berlin, pour en informer la reine et la prier de venir le trouver.
Cette princesse se mit aussitôt en chemin, et fit tant de diligence,
qu'elle arriva le soir à Brandebourg. Elle trouva le roi très-mal. Le
prince persuadé que sa mort étoit prochaine, étoit occupé à faire son
testament. Ceux auxquels il dictoit ses dernières volontés, étoient des
gens de probité et dont la fidélité étoit reconnue. Il y nommoit la
reine régente du royaume, pendant la minorité de mon frère, et
l'empereur et le roi d'Angleterre tuteurs du jeune prince. Il n'y
faisoit aucune mention de Grumkow ni du prince d'Anhalt, j'en ignore la
raison. Il leur avoit cependant dépêché une estaffette quelques heures
avant l'arrivée de la reine, pour leur ordonner de se rendre auprès de
lui. Je ne sais quel incident retarda leur départ. Le roi n'avoit point
signé son testament, il est à présumer qu'il les faisoit venir pour le
leur communiquer, et pour y insérer peut-être quelque article pour eux.
Il fut si piqué de leur retardement, et son mal augmenta si fort, qu'il
ne différa plus de le souscrire. La reine en reçut une copie et
l'original fut mis dans les archives à Berlin. L'acte ne fut pas plutôt
achevé, que ce prince commença à devenir plus tranquille, son
chirurgien-major Holtzendorff se servit à propos d'un remède fort en
vogue dans ce temps-là; c'étoit l'ipécacuanha. Cette drogue lui sauva la
vie, la fièvre et les douleurs qu'il enduroit diminuèrent
considérablement vers le matin, et donnèrent de grandes espérances de sa
convalescence. Ce fut le commencement de la fortune et de la faveur de
Holtzendorff, dont j'aurai lieu de parler dans la suite.
Le prince d'Anhalt et son compagnon d'iniquités arrivèrent cependant
vers le matin. Le roi se trouva fort embarrassé avec eux, s'attendant
aux cruels reproches, qu'ils lui feroient de les avoir exclus de son
testament. Ne sachant comment se tirer d'intrigue, il exigea un serment
de la reine, des témoins et de ceux qui l'avoient dressé d'en ensevelir
le contenu dans un silence éternel.
Malgré toutes les mesures du roi, les deux intéressés apprirent bientôt
ce qui venoit de se passer. Le mystère qu'on leur en faisoit les fit
juger de la vérité du fait; surtout étant avertis, que la copie de cette
pièce avoit été remise à la reine. Ce fut un coup assommant pour eux. Le
roi étoit mieux, mais non entièrement hors de danger. Ils n'osèrent lui
en parler, la moindre émotion pouvant lui coûter la vie. Mais leur
inquiétude cessa bientôt, son mal diminua si fort qu'il fut entièrement
rétabli au bout de huit jours. Dès qu'il fut en état de sortir, il
retourna à Berlin. De là il se rendit à Vousterhausen, où la reine le
suivit. Ce prince devenoit de jour en jour plus soupçonneux et défiant.
Depuis la découverte des intrigues de Clément il se faisoit rendre
toutes les lettres qui entroient et sortaient de B. et ne se couchoit
plus sans avoir son épée et une paire de pistolets chargés à côté de son
lit. Le prince d'Anhalt et Grumkow ne dormoient pas, l'affaire du
testament leur tenoit toujours fort à coeur, et ils n'avoient pas
renoncé à leurs anciens plans. (Le roi et mon frère étoient dans ce
temps-là d'une santé assez foible, et mon second frère étoit au
berceau.) Leur malignité leur offrit des moyens pour apprendre le
contenu de cette pièce intéressante, et pour la tirer peut-être des
mains de la reine, ne doutant point, que s'ils pouvoient y parvenir, ils
viendroient à bout de faire casser le testament, de brouiller totalement
le roi et la reine et d'accomplir leur desseins. Voici comme ils s'y
prirent. J'ai déjà parlé de Mdme. de Blaspil, favorite de la reine.
Cette dame pouvoit passer pour une beauté, un esprit enjoué et solide
relevoit les charmes de sa personne. Son coeur étoit noble et droit,
mais deux défauts essentiels qui par malheur sont ceux de la plupart du
sexe offusquoient ces belles qualités, elle étoit intriguante et
coquette. Un mari de soixante ans goutteux et désagréable étoit un
ragoût fort peu appétissant pour une jeune femme. Bien des gens
prétendoient même qu'elle avoit vécu avec lui comme l'impératrice
Pulchérie avec l'empereur Marcien. Le comte de Manteuffel, envoyé de
Saxe à la cour de Prusse, avoit trouvé moyen de toucher son coeur. Leur
commerce amoureux s'étoit traité jusqu'alors avec tant de secret que
jamais on n'avoit eu le moindre soupçon contre la vertu de cette dame.
Le comte fit un petit voyage à Dresde. Pour se dédommager de l'absence
de celle qu'il aimoit, il lui écrivoit toutes les postes et en recevoit
réponse. Cette fatale correspondance fut cause du malheur de Mdme. de
Blaspil, ses lettres et celles de son amant tombèrent entre les mains du
roi.
Ce prince défiant soupçonna des intrigues d'état, et pour s'en
éclaircir, il les fit voir à Grumkow. Celui-ci plus habile dans le
langage d'amour que le roi, devina tout de suite la vérité. Il ne fit
semblant de rien, regardant cet incident comme le plus heureux, qui pût
lui arriver. Il étoit ami intime de Manteuffel, et très-bien dans
l'esprit du roi de Pologne. Ce prince avoit de grands ménagemens à
garder avec la cour de Berlin. Charles XII roi de Suède vivoit encore,
ce qui lui faisoit toujours appréhender de nouvelles révolutions en
Pologne, dont l'appui du roi mon père pouvoit le garantir. Grumkow lui
promit son ministère, et s'engagea d'entretenir toujours la bonne
harmonie entre les deux cours, s'il vouloit se prêter à ses vues et
donner des instructions là-dessus au comte Manteuffel. Le roi de Pologne
n'hésita pas d'y consentir, et renvoya ce ministre à Berlin. Grumkow
s'ouvrit à lui sur toute l'histoire du testament, il l'avertit même
qu'il étoit informé de son commerce amoureux avec Mdme. de Blaspil, et
que le service qu'on exigeoit de lui étoit d'engager cette dame à tirer
le testament du roi des mains de la reine. L'affaire étoit délicate,
Manteuffel connoissoit l'attachement qu'elle avoit pour cette princesse.
Cependant il hasarda de lui en parler. Mdme. de Blaspil eut bien de la
peine à se rendre à ses désirs, mais l'amour lui fit enfin oublier ce
qu'elle se devoit à elle-même et à sa maîtresse. Mdme. de Blaspil
aveuglée par les protestations d'attachement que Manteuffel disoit avoir
pour la reine, ne crut pas la chose de si grande conséquence, et
connoissant l'empire absolu qu'elle avoit sur le coeur de cette
princesse, elle joua tant de rôles différens, qu'elle vint enfin à bout
de lui persuader de lui confier cette fatale pièce, à condition
néanmoins qu'elle la lui rendroit après l'avoir lue.
[**Passage supprimé par un éditeur, indiqué par deux lignes de tirets]