Sans se laisser calmer par les affirmations de l’artiste, le

jeune Brainerd, se renfermant dans un anxieux silence, continua

de surveiller la plaine où les Indiens continuaient de rôder

comme des bêtes fauves de sinistre augure. Il eut la bonne chance

de revoir encore ses amis qui cheminaient tout doucement à

l’extrémité d’une clairière; ils disparurent bientôt derrière

l’impénétrable rideau des forêts, et le coeur du jeune homme se

serra involontairement en les perdant de vue.

Après être resté muet pendant une demi-heure, il se retourna vers

l‘artiste qui tenait activement sa lunette à hauteur des yeux,

comme si elle lui eût révélé un spectacle très intéressant.

-- Les voyez-vous encore? demanda Will.

-- Je les ai perdus de vue il y a quelques instants: répliqua

Halleck.

-- Et maintenant qu’apercevez-vous de suspect?

-- Que, diable! Voulez-vous que je voie? dit l’autre, en

recommençant son inspection avec un soin tout particulier, comme

s’il eût voulu approfondir une question douteuse.

-- Que je voie un peu! reprit Will en prenant la lunette à son

tour.

Halleck en essuya les verres avant de la lui remettre.

-- Ce n’est guère la peine, à présent, ils sont si loin! Vous

n’apercevrez probablement plus rien. Je ne pouvais parvenir à les

garder en vue, qu’en gardant ma lunette parfaitement immobile,

toujours dans la même direction.

Heureusement, pour sa tranquillité d’esprit, Will n’aperçut point

ce qui avait si fort attiré l’attention de son cousin: il aurait

vu avec une inquiétude horrible, une bande de Sauvages en pleine

poursuite, sur les traces des fugitifs.

Halleck n’avait pas voulu lui faire connaître un mal sans remède;

dans la crainte qu’il ne vînt à les découvrir, Adolphe lui reprit

sur le champ le télescope, et le mit nonchalamment dans sa poche.

Plus tard, et durant toute son existence, cette vision du désert

lui rappela de terribles souvenirs.

Il était tard dans l’après-midi; quelques bouffées de vent,

annonçant un orage, firent ployer les cimes des arbres. Il en

résulta un peu de fraîcheur, ce qui rendit la position des deux

jeunes gens plus supportable; car, jusque-là, ils avaient rôti

sur les tuiles échauffées par le soleil.

Brainerd, sur les sollicitations de son cousin, s’assit à côté de

lui.

-- Vous voyez, mon pauvre Will, que tout va pour le mieux, lui

dit ce dernier: maintenant; si nous devons recevoir la visite de

ces sombres enfants de la forêt, je m’en réjouirai

considérablement, car ce sera pour moi une occasion superbe

d’enrichir mon album.

-- En vérité! grommela Brainerd vexé au plus haut degré, je ne

puis deviner si votre indifférence est réelle ou affectée.

Certes! votre expérience de ce matin devrait avoir démoli une

notable portion de vos idées baroques sur les Indiens!

-- Pas une particule n’est changée chez moi, riposta l’artiste

avec une bonne humeur contre laquelle aucun courroux n’aurait pu

tenir. Allons-nous rire de tout cela quand nous serons de retour

à Saint-Paul!

-- Oui!... si le ciel nous accorde d’y revenir jamais... Vous

pouvez bien vous mettre une chose dans l’esprit, Adolphe; c’est

qu’avant d’être sorti du Minnesota, vous aurez, plus d’une fois,

senti votre sang se figer d’horreur dans vos veines. J’ai vécu

assez longtemps chez les indiens pour savoir qu’ils ne reculent

devant aucun crime, ou plutôt, il n’existe pas de crime pour eux.

Je vous le répète, Adolphe, la mort est près de nous tous; une

mort plus cruelle que nous ne pouvons l’imaginer.

Cependant la nuit approchait, et avec elle l’ombre pleine de

perfidies et de mystères. Brainerd devint plus triste, plus

inquiet encore.

Halleck, au contraire, redoubla d’aisance, d’indifférence, de

sang-froid.

Après avoir fait de nouveau usage du télescope, il se mit à

siffler une fanfare de chasse, non sans entrecouper sa musique de

réflexions philosophiques sur les incertitudes de la guerre.

Le ciel continuait à se couvrir de gros nuages noirs; il devint

évident que la pluie ne tarderait pas à tomber avec une grande

abondance. Après avoir complété toutes ses observations

météorologiques et autres, Halleck songea à quitter le poste

aérien où ils étaient juchés depuis plus de cinq heures, il

demanda à Brainerd s’il ne jugerait pas à propos de descendre, du

moment que l’obscurité nocturne venait paralyser tous leurs

efforts d’observation.

-- Je ne sais plus que penser ni que dire, tant ma perplexité est

grande, soupira Brainerd découragé; qu’on regarde au nord ou à

l’est, on ne voit partout que la réverbération des flammes dans

le ciel. Nous sommes en plein désastre Adolphe! Il y a autour de

nous une atmosphère de sang, de désastre, de désolation. Voyez

dans la direction du nord, à gauche de ce massif de forêt, se

trouve la maison du vieux M. Smith. Elle est à dix milles de

distance, environ, je suppose qu’elle recevra le premier choc des

sauvages.

-- Eh bien! lorsque l’incendie éclatera chez M. Smith, alors, à

mon avis, il sera temps de prendre une résolution.

-- Regardez, s’écria Brainerd

Tremblant, éperdu, le jeune homme appuya sa main sur l’épaule de

l’artiste, en lui indiquant la maison dont ils venaient de

parler. On y distinguait un point lumineux dont l’intensité

ardente allait croissant. Au bout de quelques secondes, les

flammes élargies et dévorantes complétaient leur oeuvre de

destruction.

-- Que vous avais-je dit? regardez! répéta Will avec une sorte de

terreur triomphante.

-- Êtes-vous en connaissance avec M. Smith? demanda posément

l’artiste

-- Assurément! je le connais mieux que je ne vous connais vous-

même.

-- Quelle est sa famille?

-- Il y a lui, sa femme, et trois petits enfants.

-- Quelle sorte de gens sont-ils?

-- Ah! Çà! mais où voulez-vous en venir avec ces questions,

Adolphe?

-- Le père ou la mère sont sans doute fort négligents? ils ne

surveillent pas leurs enfants, les laissent courir au danger,

tête baissée?

-- Après? où voulez-vous en venir à la suite de ce verbiage?

-- À rien; seulement je pense qu’ils auront laissé les enfants

jouer avec le feu et ces petits drôles auront allumé un incendie.

-- Un idiot ou un imbécile pourraient seuls concevoir quelques

doutes sur l’origine de ce feu!

-- Enfin! supposons que ce soient les Indiens; chose que je

n’admets pas; que vous proposez-vous de faire?

-- Mon père nous a confié la garde de ces lieux; nous sommes les

uniques défenseurs de presque toute notre fortune; il est de

notre devoir d’y rester jusqu’à la dernière extrémité. Je vais

descendre à l’écurie pour harnacher nos chevaux de façon à ce

qu’ils soient prêts à partir à l’heure suprême; ensuite nous nous

remettrons en observation.

Will descendit pour faire les préparatifs dont il venait de

parler; l’artiste resta flegmatiquement sur le toit. Le jeune

Brainerd sella, brida soigneusement les chevaux, les emmena hors

de l’écurie, et les cacha dans un fourré tout proche, où il

pouvait espérer que l’oeil subtil des Indiens ne les découvrirait

pas. Aussitôt après il rejoignit Halleck.

Il n’y avait pas moyen d’en douter; les hordes indiennes avaient

commencé leur oeuvre de mort et de dévastation: au nord, à

l’ouest, au sud, dans toutes les directions surgissaient des

traînées de flammes qui semblaient rendre les ténèbres plus

profondes et plus redoutables.

L’oreille du jeune homme effrayé avait cru entendre, aussi, par

intervalles, des cris, des vociférations, des plaintes

déchirantes, éparses dans cette atmosphère d’épouvante.

Il lui aurait néanmoins été impossible de discerner, à coup sûr,

si c’était une illusion ou une réalité lugubre; lorsqu’il eût

rejoint Halleck, il lui demanda s’il n’avait rien entendu de

semblable. Ce dernier lui répondit négativement.

Il n’est pas certain que cette réponse fût l’expression de la

vérité; mais, dans son trouble, la pauvre Brainerd n’y regardait

pas de si près.

CHAPITRE VII

_L’OEUVRE INFERNALE._

-- Avez-vous fait quelque autre découverte particulièrement

alarmante? demanda l’artiste à son cousin.

-- Non, pas pour le moment; et vous?

-- Peut-être oui, suivant votre manière de voir. Apercevez-vous

ce gros tronc d’arbre, là-bas, droit devant vous?

-- Oui.

-- Eh bien je me trompe grandement, ou bien il y a deux Indiens

cachés derrière. Je n’en suis pas absolument sûr, mais je

tiendrais un pari s’il le fallait.

Brainerd jeta un coup d’oeil dans la direction indiquée;

-- Halleck! murmura-t-il à voix basse après un court examen; au

nom du ciel! quittons ce poste où nous sommes si fort en vue!

voulez-vous donc vous faire fusiller comme une cible?

En même temps il lui saisit le bras et l’entraîna par la lucarne.

Au bout de quelques instants Halleck voulut y reparaître pour

examiner l’état des choses.

-- Gardez-vous en bien! murmura Brainerd, ils reconnaîtraient

immédiatement que nous sommes en méfiance. Descendons au second

étage; là nous pourrons sans inconvénient les surveiller à notre

aise.

Les deux jeunes gens, munis chacun d’une carabine, descendirent

avec précaution, et traversèrent doucement une grande chambre

fermée. Halleck, moins familiarisé avec les lieux que son cousin,

se heurtait aux chaises, renversait les meubles et faisait un

tapage exécrable, en punition duquel Brainerd aurait souhaité de

bon coeur qu’il se rompît le cou.

-- Chut, donc! grommela ce dernier; venez donc regarder

maintenant!

Les volets, en chêne épais, étaient solidement fermés. Ils

portaient des lames mobiles comme celles des persiennes dans les

pays chauds; en faisant tourner doucement la plus basse sur ses

pivots, le jeune Brainerd pratiqua une éclaircie, inaperçue du

dehors, mais bien suffisante pour leur permettre d’apercevoir

tout ce qui pouvais se passer autour d’eux.

Mais, au moment où les deux cousins allaient placer l’oeil à ce

Judas improvisé, un coup violent frappé à la porte d’entrée les

fit tressaillir; en même temps une voix rude cria en bon anglais:

-- Ouvrez-moi!

-- Voyons combien ils sont! avant de leur laisser connaître que

nous sommes ici! murmura vivement Will en imposant silence à

l’artiste.

-- Il y en a une demi-douzaine je le parie, répondit l’autre sur

le même ton, en quittant la fenêtre pour aller vers une croisée

de l’escalier qui était directement au-dessus du portail.

Avec des précautions infinies pour ne pas faire le moindre bruit,

les deux assiégés se rendirent ensemble à ce nouveau poste

d’observation.

Le premier coup d’oeil fut de nature à les consterner; plus de

douze Indiens gigantesques étaient groupés devant l’entrée.

-- Ah! voilà le moment d’agir! murmura Halleck.

-- Rien! rien à faire! mon pauvre ami, si ce n’est de songer à

fuir le plus tôt et le plus adroitement possible.

Mais la porte commençait à s’ébranler sous les coups réitérés;

les cris «ouvrez!» se renouvelaient avec une violence impérieuse.

Les jeunes gens descendirent à pas de loup jusqu’au rez-de-

chaussée.

-- Maintenant, dit l’artiste, allez faire tous vos préparatifs

par la porte de derrière; moi, je vais parlementer avec eux.

-- Je ne vous abandonnerai pas dans une pareille extrémité,

répliqua Brainerd, refusant d’obéir; d’autant mieux que vous

choisissez un parti qui frise la folie.

-- Mais va donc! par le diable! insista Halleck en le poussant

amicalement dans la direction indiquée; nous n’avons plus rien de

mieux à faire.

-- Qu’arrivera-t-il de vous?

-- Ah! tu m’ennuies! Est-ce que j’ai peur? moi! Mais, c’est mon

affaire toute spéciale cette entrevue de parlementaire!

-- Décidément, c’est un vrai suicide auquel vous songez-là; je ne

m’en rendrai assurément pas complice! fit Brainerd en résistant

toujours.

-- Ce n’est point ainsi que je l’entends, parbleu! tu vas

t’évader, te mettre en selle, me tenir mon cheval prêt, et je ne

tarderai pas à te suivre.

Il fallait bien se rendre à la généreuse obstination d’Halleck;

la porte de derrière fût doucement ouverte; aucun Indien

n’apparaissait de Ce côté. Will se glissa dehors sans bruit, et

Halleck revint faire face aux Sauvages dont les violences

redoublaient.

-- Qui va là? demanda-t-il d’une grosse voix.

-- De pauvres Indiens, qui veulent entrer, fatigués; ils

s’assoiront un peu pour se reposer.

-- Voulez-vous rester ici toute la nuit?

-- Non! ils s’en iront bientôt, ne resteront pas longtemps,

fatigués; ils veulent s’asseoir un peu pour se reposer.

-- Eh! bien, reposez-vous tranquillement par terre, et voyez un

peu ce qui en résultera; si ça, ne vous va pas, cherchez

ailleurs.

Un profond silence accueillit cette réponse. Puis, tout à coup,

la porte reçut une telle bordée de coups qu’elle en trembla sur

ses gonds.

À ce moment l’artiste fut d’avis qu’il fallait «aviser.» Sans

avoir de projet arrêté, il s’élança lestement par l’issue dérobée

qu’avait prise Brainerd, referma soigneusement la porte de façon

à ne laisser aucun indice qui pût trahir son mode d’évasion.

Tout cela fut fait en un instant et avec une promptitude qui lui

sauva la vie; car, à la minute même où il gagnait le large, la

grande porte était enfoncée et les Sioux entraient en forcenés

dans la maison.

Bien en prit à Halleck d’avoir refermé l’issue secrète, car, au

bout de quelques secondes, les Sauvages auraient été sur ses

talons. Mais, n’apercevant rien au rez-de-chaussée, ils

supposèrent que leur invisible interlocuteur avait gagné les

étages supérieurs, et s’élancèrent à sa poursuite dans les

escaliers.

D’abord, Halleck s’arrêta dans le jardin pour observer les

environs et prêta l’oreille, cherchant surtout à retrouver son

cousin. Au bout de quelques instants, n’apercevant et n’entendant

rien, il se mit à marcher tout doucement, la carabine en main, le

fameux album sous son bras, et un cigare non allumé aux lèvres.

La seule mésaventure qui lui arriva, fut de rencontrer à hauteur

de visage une corde de lessive qui, suivant son expression,

«faillit lui scier le cou».

Une fois hors du jardin, sous l’abri d’un grand arbre, il

s’arrêta pour observer ce que faisaient les sauvages. Ils

continuaient de parcourir bruyamment la maison, cherchant

toujours les habitants qu’ils supposaient cachés dans quelque

coin.

-- Vous pouvez continuer vos perquisitions comme cela toute la

nuit, si çà vous amuse, murmura-t-il avec un sourire silencieux;

il est dans l’opinion d’un certain gentleman de mon âge et de ma

ressemblance, que vous chercherez très longtemps sans trouver sir

Adolphe Halleck. Bonsoir, mes coquins cuivrés! à l’avantage de

vous revoir.

Il aurait été imprudent de s’attarder auprès d’un aussi dangereux

voisinage. L’artiste se mit donc à chercher l’endroit où Brainerd

devait l’attendre avec les chevaux, mais, à son grand déplaisir,

il ne trouva rien; après avoir tâtonné dans les broussailles

pendant quelques Instants, il en fut réduit à croire que l’autre

l’avait abandonné seul au milieu de ce formidable danger.

Cette pensée ne le laissa pas sans émotion; il s’aventura même à

appeler Will plusieurs fois, d’une voix contenue. Enfin, ne

recevant aucune réponse, il prit la résolution de se tirer

d’affaire tout seul.

La position, incontestablement, était fort épineuse; seul, avec

une carabine à un coup pour toute défense, en regard d’une bande

d’Indiens enragés pour la magnanimité desquels il n’avait plus la

même admiration, Halleck se voyait fort embarrassé sur le parti à

prendre.

Néanmoins, il délibéra avec une lucidité qui lui faisait honneur.

Rester tapi dans le fourré jusqu’au matin, c’était littéralement

se jeter dans la gueule du loup. D’autant mieux que, depuis

quelques instants, l’incendie qui dévorait le _Settlement_

entier, éclairait comme un soleil tous les bois d’alentour; il

devenait impossible de s’y cacher.

D’autre part, fuir à travers champs dans la direction de Saint-

Paul, était un moyen praticable, quoique chanceux, mais il

n’entrait pas «constitutionnellement» dans la tête de l’artiste,

d’adopter ce système «peu chevaleresque» d’évasion, autrement

qu’en cas de nécessité absolue.

-- Que la peste l’étouffe! grommela-t-il; où ce jeune animal

peut-il s’être fourré avec ses chevaux? Holà hé!

Seul, le craquement sinistre de l’incendie lui fit réponse; de

longues traînées de flamme, éblouissantes de blancheur, percèrent

la fumée comme des éclairs. Halleck recula instinctivement

lorsqu’il se vit tout illuminé par ce jour funeste.

Dans ce mouvement rétrograde, il faillit se heurter contre un

grand Sauvage dont il n’avait assurément pas soupçonné la

présence. Halleck tira son revolver de sa ceinture, mais avant

qu’il l’eût armé sa main était emprisonnée dans celle de

l’Indien. Cependant aucune lutte ne s’engagea, car l’artiste, à

sa surprise extrême, sentit l’étreinte de son adversaire se

relâcher amicalement.

-- Moi, bon pour homme blanc. Courez là-bas. On attend.

Et le géant Sauvage disparut comme un météore, laissant Adolphe

plus intrigué que jamais.

-- Voilà le vrai Indien! Murmura-t-il après quelques instants de

réflexion; il confirme pleinement mes théories! Que le diable

l’emporte! ne pouvait-il me donner le temps de le croquer, en

deux coups de crayon?... C’est un type splendide! J’aimerais

faire échange de cartes avec lui. Comment a-t-il réussi à

dénicher Brainerd?

Il ne vint pas, une seule minute, à, l’esprit d’Halleck, la

pensée que cet homme avait pu le tromper et lui indiquer le

chemin au bout duquel l’attendait une mort horrible. Aussi, sans

hésiter, il marcha vivement au point désigné. Pendant le trajet,

il aperçut à droite et à gauche des Indiens à cheval;

heureusement il se faisait bien petit dans l’herbe et se glissait

fort adroitement, sans le moindre bruit, car il ne fut point

découvert; mais il convint, lui-même, plus tard, que chaque

reflet d’incendie lui semblait l’éclair d’un rifle, et que plus

d’une fois il menaça de l’oeil quelque grosse racine, la prenant

pour un Indien embusqué dans l’ombre.

Néanmoins ses opinions «constitutionnelles sur les aborigènes» ne

furent pas sensiblement modifiées; on l’aurait invité à exposer

sa théorie nouvelle, qu’il n’aurait pas hésité à dire: «Le Sioux

a des moments d’emportement inouïs, mais, au milieu même de ses

plus grandes exaspérations, il sait user d’une chevaleresque

magnanimité envers l’homme blanc.»

Après avoir parcouru un petit sentier sombre, Halleck entrevit

trois formes vagues, groupées ensemble; c’étaient Brainerd et les

deux chevaux qu’il tenait par la bride.

Adolphe l’eût bientôt rejoint.

-- Vous me pardonnerez, se hâta de dire Will, si je ne vous ai

pas exactement tenu parole; j’ai été forcé de m’éloigner, ma

cachette était trop proche; j’aurais été découvert sur-le-champ.

-- Tout va bien! mon ami; vous avez fort bien manoeuvré, car, en

effet, il y avait dans cette région infernale, des coups de jour

fort dangereux.

-- Comment avez-vous réussi à me trouver?

-- Un noble, majestueux, estimable Indien Américain m’a indiqué

ma route, spontanément, et sans aucune question de ma part!

-- Ah! oui c’était Paul: un autre Sauvage converti.

-- Mais, s’il est chrétien, que vient-il faire dans cette

bagarre?

-- Il a été contraint de feindre pour sauver sa vie. Je suis

presque sûr qu’il n’en fait que tout juste afin de se mettre à

l’abri des soupçons; et qu’au contraire il épie les occasions de

nous être secourable. Nous le reverrons sans aucun doute.

-- J’aimerais à cultiver sa connaissance; à lui faire compliment

sur la noblesse de ses procédés.

-- Allons! allons! vite en selle! interrompit Brainerd; Soyons

prêts à disparaître.

Une fois sur leurs montures, les deux jeunes gens se retournèrent

pour jeter un regard vers le lieu de désolation qu’ils

abandonnaient. La maison toute entière n’était qu’une masse

incandescente du sein de laquelle s’échappaient à longs

intervalles des grondements sinistres, ressemblant aux plaintes

d’un colosse agonisant. Tout autour flottait une atmosphère

rouge, sanglante, pleine de reflets sombres et sinistres; image

saisissante du chaos!

-- Ah vraiment! c’est trop, cent fois trop malheureux! murmurait

Brainerd, inconsolable; voici la seconde fois que mon père est

ruiné.

Quel malheur de voir brûler ainsi le seul asile de la famille,

sous nos yeux, sans pouvoir lui porter aucun secours!

-- Pauvre Will! vous avez raison... mais, n’en doutez pas, ces

malheureux qu’égare un moment de passion rétabliront ce qu’ils

ont ruiné, lorsqu’ils seront rentrés dans le calme de leur

conscience.

Brainerd ne parût accorder aucune attention à cette métaphysique

trop alambiquée pour être consolante.

-- Au milieu du désordre qui préside à tous leurs mouvements,

poursuivit-il sans répondre au discours d’Halleck, ils ont l’air

de se grouper tous sur le côté opposé de la maison; je voudrais

bien savoir ce qu’ils veulent faire; faisons un détour pour nous

en assurer.

-- Vous attendrai-je ici?

-- Il n’y a aucun inconvénient, car le champ est libre pour

courir au premier signe de mauvais augure, élancez-vous dans la

prairie, suivant la direction prise ce matin par nos amis. Je

vous rejoindrai le plus tôt possible.

-- Ne soyez pas trop long, observa Halleck; non pas que j’aie des

craintes sur notre sort; mais j’ai hâte d’en finir avec toutes

ces incertitudes.

Brainerd, suivant son projet, fit un circuit dans la prairie, de

façon à, tourner la maison, et à découvrir sa façade opposée.

Halleck mit pied à terre et s’adossa à un gros arbre, après avoir

passé â son bras la bride de son cheval; puis il attendit avec

assez d’impatience, maugréant de ne pas avoir un cigare allumé.

Bientôt un «élément» nouveau d’inquiétude vint se joindre à ses

émotions premières. Non contents d’avoir livré aux flammes le

bâtiment principal, les Sauvages avaient incendié toutes les

constructions accessoires; de sorte que la circonférence du

désastre s’était successivement agrandie, au point de refouler

les Indiens à une grande distance, tant la chaleur était devenue

intolérable. Tout le voisinage, et notamment le point où se

trouvait Halleck, étaient devenus fort dangereux à cause des

rôdeurs qui s’y répandaient.

Son inquiétude devint si vive qu’il fit un demi-tour vers l’Est,

et n’arrêta sa monture que lorsqu’il eût placé un mille entre lui

et le sinistre. Là, il fit halte, et se remit à attendre.

Néanmoins la fascination exercée sur lui par l’aspect de

l’incendie était si grande, qu’il ne pût s’empêcher de se

retourner pour contempler ce sinistre soleil de la nuit.

À ce moment il entendit le galop d’un cheval.

«Par ici! Brainerd! cria-t-il en allant à sa rencontre; ah! mon

ami! quel émouvant spectacle! J’y trouve une grande ressemblance

avec l’embrasement d’un vaisseau en pleine mer; ne trouvez-vous

pas?

Son compagnon ne lui répondit rien; aussitôt il ajouta:

-- Je remarque une chose, Will; c’est que nous nous dirigeons

plutôt au Nord qu’au Levant... Chut! J’entends des pas de

chevaux.

Tous deux s’arrêtèrent, gardant un profond silence. Cependant le

cavalier survenant vint droit à eux comme s’il les eût aperçus ou

entendus: c’était un Sauvage, qui fut sur eux avec la promptitude

de l’éclair.

Halleck, à son approche, avait cherché son revolver; mais à son

inexprimable regret, il s’aperçut qu’il l’avait perdu.

-- Will! s’écria-t-il, sus à cet indien! avant qu’il... Il

s’arrêta brusquement, car il venait de reconnaître, dans ce

silencieux compagnon, un énorme Sauvage qui remplaçait fort

désavantageusement Brainerd.

Au même instant il se trouva serré entre ces deux ennemis, sans

autre arme que sa carabine désormais inutile.

Avant qu’il eut fait un mouvement ou prononcé un mot, l’indien

dernier arrivé prit la parole :

-- Homme blanc, prisonnier -- s’il bouge, sera scalpé.

-- Je crois bien qu’il ne me reste aucune autre ressource,

répondit sans façon Halleck; vous me traiterez, je pense, avec la

courtoisie chevaleresque qui a rendu votre race si célèbre dans

le monde.

-- Venez avec nous; lui fût-il brièvement répondu.

Et on l’emmena dans la direction de l’incendie.

L’un des deux sauvages n’avait rien dit, n’avait fait aucune

démonstration. Il se contenta de prendre position à gauche du

prisonnier, qui, ainsi se trouvait gardé à vue de tous côtés.

Tout en chevauchant, l’artiste chercha à distinguer les visages

de ses vainqueurs, un frisson singulier courut dans ses veines

lorsqu’il crut reconnaître, dans l’un des deux, l’indien Paul qui

lui avait précédemment rendu un bon office.

Plusieurs fois il fut sur le point de lui adresser la parole;

instinctivement il se contint, et la route s’effectua en silence.

Tout cela n’était point sans mystère. L’artiste s’en préoccupait

fort, lorsque l’un de ses deux gardiens resta de quelques pas en

arrière; l’autre avec un mouvement de surprise, en fit autant.

Craignant quelque sinistre projet contre sa personne, Halleck se

retourna pour épier leurs mouvements.

Il aperçut les deux sauvages marchant côte à côte, puis l’éclair

soudain d’un couteau: l’un d’eux tomba mort et glissa lourdement

à bas de son cheval.

-- Restez là, vous, dit aussitôt le secourable Paul; l’autre

jeune Blanc va venir -- Les Indiens galopent contre les femmes --

courez après. -- Il y aura des scalps.

Et l’Indien disparut plus prompt qu’un souffle d’orage, laissant

Adolphe tout palpitant d’émotion.

Son audace nonchalante commençait à l’abandonner, et il se

surprenait à rouler dans sa tête de sombres pressentiments,

surtout depuis que l’immense danger couru par ses amis venait de

lui être si soudainement révélé. Il désirait maintenant, avec

angoisse, courir vers le chariot fugitif, et, par conséquent,

attendait Brainerd avec une impatience extrême.

Bientôt le trot d’un cheval retentit à proximité, Halleck se tint

prêt à recevoir le nouvel arrivant de pied ferme, qu’il fût ami

ou ennemi. Heureusement toute précaution était inutile; au bout

de quelques instants Brainerd apparut et reçut avec une émotion

facile à comprendre la communication des événements survenus

pendant son absence.

Après avoir donné un dernier et triste regard à ce qui fût la

maison paternelle, les deux amis s’enfoncèrent rapidement dans la

forêt épaisse, au travers de laquelle ils devaient suivre les

traces des fugitifs partis avant eux.

CHAPITRE VIII

_QUESTION DE VIE OU DE MORT._

Vers minuit, une pluie fine mais serrée commença à tomber sans

discontinuer jusqu’au matin. Les deux jeunes cavaliers étaient

percés jusqu’aux os, affamés, fatigués; tout cela joint à la vive

inquiétude qui les dévorait, rendit leur position extrêmement

pénible.

L’artiste insistait pour s’arrêter et allumer du feu: mais

Brainerd s’opposa de toutes ses forces à une telle imprudence,

objectant, avec raison que la fumée inévitablement produite par

le foyer attirerait sur eux d’une façon très périlleuse

l’attention des rôdeurs Indiens.

L’aspect du pays avait successivement changé. Au lieu de la

prairie uniforme et presque nue, les voyageurs rencontraient

maintenant une végétation plus abondante, des ruisseaux, des

collines assez élevées, et des groupes d’arbres qui annonçaient

une région forestière.

Will, dont la jeune expérience était toujours en éveil, évitait

soigneusement les fourrés, les buissons sombres, dont les flancs

pouvaient receler des embuscades, et s’en éloignait par de longs

détours.

Cependant, après plusieurs heures d’une course rapide, ils

n’avaient rencontré aucun indice qui annonçât la présence d’un

ennemi. Will commença à être convaincu sérieusement que les

hordes malfaisantes des Petits Corbeaux, des Wacoutahs, des

Wabashaw, et des Pieds-Rouges, n’avaient point encore pénétré sur

ce territoire. Néanmoins ses appréhensions étaient loin d’être

calmées, car les Sauvages ne connaissent ni les distances ni les

difficultés, et devancent, dans leurs poursuites acharnées, les

fuites les plus promptes.

Midi approchait; les jeunes gens étaient tourmentés par une faim

intolérable; ils se décidèrent à faire halte pour tâcher de se

procurer la nourriture nécessaire. Les ruisseaux et les lacs du

Minnesota abondent en poissons de toute espèce, les bois sont

giboyeux à l’excès; ils ne devaient donc avoir aucune difficulté

à se procurer de la venaison.

Pour arriver à leur but, ils furent obligés de pénétrer dans un

bois dont l’étendue paraissait être d’environ vingt ou trente

ares. Mais lorsqu’ils en furent à une centaine de pas, Brainerd

arrêta son cheval.

-- Je ne suppose pas que nous courions un grand risque en nous

approchant ainsi de la forêt; cependant nous agissons d’une

manière qui ne me convient pas.

-- Pourquoi?

-- Il est impossible de sonder les coquineries des Peaux-rouges.

Nous sommes loin d’être hors de danger; si ce n’est en rase

prairie.

-- Eh bien! au contraire, moi, je pense que ces gens là ont un

fond de noblesse et de chevalerie qui les poussera toujours à

nous attaquer ouvertement.

-- Ah! pauvre Adolphe, vous êtes obstiné dans vos ridicules

illusions! Oui, s’ils sont en nombre énormément supérieur et sûrs

de nous écraser, ils nous attaqueront effrontément mais

heureusement nous sommes bien montés, et suffisamment armés pour

les tenir à distance. Tout ce que je crains, ce sont les

embuscades; les Indiens n’ont pas d’autre idée en tête.

-- Si vous le préférez je vais battre le bois; vous m’attendrez

ici.

-- Non! je vais avec vous.

Ils pénétrèrent ensemble sous la voûte de verdure, firent

quelques pas et écoutèrent en regardant tout autour d’eux. La

forêt était silencieuse comme une tombe; pas un être animé n’y

donnait signe de vie.

-- J’espère que nous sommes seuls, dit Brainerd; comme les

broussailles sont très inextricables par ici, nous serons obligés

de mettre pied à terre et de nous séparer quelque peu, afin de

chasser pendant quelques heures chacun de notre côté.

-- C’est parfait! répondit Halleck se mettant en devoir d’obéir;

nous nous retrouverons ici, chargés du gibier que nous aurons pu

conquérir.

Ils se séparèrent ainsi; l’artiste prit à droite, son compagnon à

gauche. D’abord une grande quantité d’écureuils s’offrit à leur

vue, mais ils dédaignèrent d’aussi menues proies, réservant leurs

munitions pour de meilleures rencontres. Au milieu de ses

zigzags, l’artiste fit la rencontre d’une petite source, abritée

dans le creux d’un énorme rocher; tout autour de ce nid frais et

murmurant s’enlaçaient les racines noueuses de grands arbres au

milieu desquelles ruisselaient avec une grâce infinie les plus

mignonnes cascades.

Le site était ravissant; aussi Halleck après s’être avidement

désaltéré à cette glace liquide, ne put résister au désir d’en

faire le dessin.

En conséquence, il ouvrit son inséparable album, et accomplit son

oeuvre avec une attention que rien ne pouvait distraire. Tout en

crayonnant, il crut bien entendre, une douzaine de fois, Brainerd

décharger son fusil; mais il ne se troubla pas pour cela; au

contraire, il en conclut qu’il était heureux en chasse, et que

dès lors, lui Halleck, pouvait bien vaquer â son cher dessin.

Néanmoins, il fit la réflexion que rentrer sans une seule pièce

de gibier serait chose humiliante; aussi; lorsqu’il eût fini, il

replia son album et repartit en chasse, le fusil sur l’épaule.

Mais ses aventures n’étaient pas finies, à beaucoup près. À

proximité d’une petite éclaircie, il s’arrêta tout frissonnant:

son oreille aux aguets venait d’entendre une voix plaintive,

semblable au râle d’un agonisant. Il écouta encore; il n’y avait

point â s’y méprendre, c’était bien les gémissements d’une

créature humaine blessée à mort; ils partaient d’un buisson situé

à une cinquantaine de pas.

Halleck courut dans cette direction et découvrit avec

consternation un homme étendu à la renverse sur le sol; il

paraissait mortellement blessé et n’avait plus qu’un souffle de

vie.

L’artiste se pencha sur lui d’une façon compatissante.

-- Comment vous trouvez-vous en ce misérable état, pauvre

malheureux? lui demanda-t-il.

-- Hélas! murmura le moribond en se raidissant pour regarder

autour de lui comme s’il eut appréhendé le retour d’un ennemi

féroce; ce sont ces Sauvages... ils ont massacré ma femme et mes

enfants, et m’ont traîné jusqu’ici pour y expirer.

-- Où sont-ils, les Indiens

-- Partout! vous n’en avez point rencontré?

-- Y a-t-il d’autres hommes Blancs dans ces bois?

-- Il y en avait quatre, que les Sauvages ont suivis à la piste

depuis ce matin.

-- Que sont-ils devenus?

-- Trois gisent dans l’herbe près d’une source, où ils ont été

fusillés.

L’artiste se releva, les cheveux hérissés sur la tête, et alla au

lieu indiqué, pour vérifier ce que venait de lui dire

l’agonisant. En effet, il trouva un homme et deux enfants,

froids, raidis dans les embrassements de la mort. Ils avaient été

si brutalement hachés à coups de tomahawks, que l’oeil d’un ami

n’aurait pu les reconnaître.

Après avoir contemplé pendant quelques minutes avec égarement cet

effrayant spectacle, l’artiste revint au moribond; mais il ne

trouva plus qu’un cadavre.

Il resta un instant immobile, perdu dans une sombre rêverie.

Tout à coup, une détonation, suivie d’un sifflement qui lui passa

devant la figure, le rappela au sentiment de la réalité, c’est-à-

dire du danger.

Sa première manoeuvre fut digne d’un vétéran dans la guerre

forestière: il bondit en arrière d’un arbre, et s’y cacha de

façon à être garanti contre une nouvelle balle.

Il avait remarqué la direction d’où était venu le message de

mort; il s’abrita en conséquence, et se tint en observation.

Une pensée lui causait un certain malaise; si ses ennemis étaient

nombreux, l’issue de l’aventure pouvait devenir extrêmement

désagréable. Il éprouva un sentiment de soulagement lorsqu’il

aperçut une figure sombre, une seule, se dessinant derrière les

feuillages.

-- Impudent vagabond! murmura Halleck, tu lorgnes par ici pour

juger du résultat de ton coup. Attends un peu, je vais te rendre

la monnaie de ta pièce.

Malheureusement, l’oeil expérimenté de l’Indien avait remarqué le

canon de carabine qu’Adolphe dirigeait contre lui; il se déroba

subtilement derrière un arbre, au moment où le coup partait, et

esquiva ainsi une conclusion précipitée de tous ses combats.

Sans s’arrêter à savoir s’il avait touché le but, Halleck

rechargea son arme avec toute la rapidité possible; il venait

d’assurer la dernière bourre, lorsque avec un cri insultant de

triomphe le Sauvage arriva en bondissant sur lui.

Quoiqu»il n’eut pas encore placé la capsule, Halleck ne se

troubla point, et coucha en joue son adversaire. Ce dernier,

trompé par ce sang-froid, crut que l’artiste avait une arme à

deux coups et se cacha vivement derrière un arbre.

Avec la rapidité de la pensée, Halleck mit sa capsule, arma la

batterie, et attendit, tout en réfléchissant qu’au fond les

choses allaient pour le mieux puisque la partie était égale.

Cependant, chacun des deux adversaires étant abrité, la bataille,

devenait une question de stratégie. Le vainqueur devait être

celui qui, le premier, parviendrait à surprendre l’autre hors de

garde.

Une histoire du désert revint alors en mémoire à l’artiste; il se

rappela avoir lu qu’un Européen se trouvant en position analogue,

avait imaginé de tromper son ennemi et de provoquer son feu, en

faisant apparaître cauteleusement son chapeau ou un autre objet

paraissant indiquer que la tête était dessous. L’Indien avait

fusillé un bonnet suspendu au bout d’une branche, et lorsqu’il

était arrivé sur celui qu’il croyait mort, il avait reçu lui-même

le coup mortel.

Halleck se souvint aussi avoir vu cette petite scène reproduite

par un dessin qui l’avait charmé.

Mettant aussitôt ses souvenirs en pratique, l’artiste plaça son

Panama sur le canon de la carabine, et l’éleva doucement un peu

au-dessus de l’arbre. Mais il avait compté sans la perspicacité

de son adversaire, et aussi sans sa propre inexpérience; le

chapeau balançait sur son appui improvisé, ses allures n’étaient

pas naturelles, il n’y avait pas trompe-l’oeil.

Aussi, eut-il beau reproduire son artifice sur toutes les faces

du tronc d’arbre, le Sauvage se contenta de grimacer un sourire

méprisant, et ne bougea pas.

Halleck finit par comprendre que sa ruse était éventée; il en

conclut que l’Indien devait avoir lu cette histoire et pris

connaissance de l’illustration qui l’accompagnait. Mais, en même

temps, il fit, dans la doublure de sa veste, une découverte qui

lui causa un sensible plaisir. Son revolver qu’il avait cru

perdu, ayant glissé par une poche décousue, s’était réfugié un

peu plus bas entre un porte-cigares, un étui à crayons, un

couteau-fourchette et le télescope.

Cette trouvaille réconforta considérablement l’artiste, et lui

suggéra, l’idée d’une autre ruse. Une sorte de protubérance

indécise ressemblant un peu à une tête abritée par une

couverture, se montra du côté de l’Indien, et disparut aussitôt.

Quelques secondes après, la même apparition se reproduisit sur un

autre point. L’artiste comprit l’artifice; un demi-sourire plissa

ses lèvres, il épaula et fit feu.

Comme il s’y attendait, un hurlement de triomphe lui répondit, et

le Sauvage se précipita sur lui, le tomahawk levé. Halleck laissa

tomber son rifle et dirigea contre l’ennemi, avec la fermeté

d’une tige d’acier, son poing armé du revolver. Le Sauvage sans

méfiance continua d’avancer; trois petites détonations sèches et

brèves retentirent, enfonçant chacune un messager de mort dans le

buste de l’Indien.

Il ne tomba qu’au troisième coup.

-- Les carabines ne sont pas les seuls instruments propres à la

fusillade, mon bel ami cuivré, murmura l’artiste en replaçant

paisiblement son arme en lieu sûr; ce petit engin fait peu de

fracas mais d’excellente besogne, comme vous avez pu voir. Il y a

mieux; pour le cas où il y aurait d’autres vagabonds de même

espèce dans le voisinage, je vais recharger toute mon artillerie.

En procédant à cette opération, il donna un coup d’oeil au vaincu

qui se débattait dans l’herbe, au milieu des dernières

convulsions. Sa face contractée était horrible à voir; c’était le

type d’une férocité infernale. Du reste, elle ne trompait pas,

cet homme avait commis tous les crimes depuis l’assassinat

jusqu’à l’incendie; sa ceinture portait en grand nombre les

scalps des femmes et des enfants. La mort qu’il venait de subir

était une punition trop douce; ce n’était pas en guerrier, mais

en supplicié qu’il devait finir.

Il lança à Halleck des regards furieux, comme s’il avait voulu

l’anéantir; ses dents grincèrent; ses mains se crispèrent sur les

broussailles environnantes.

-- Va-t-en! va! lui cria-t-il en Anglais, va-t-en! coquin! moi

tuer...

-- Je ne doute pas de vos bonnes intentions à mon égard, murmura

Halleck impassiblement; mais elles m’effrayent encore moins que

tout à l’heure.

-- Le chien Face-Pâle peut courir, il arrivera trop tard dans la

prairie. Les guerriers indiens ont suivi la piste de l’Oncle John

et de ses femmes.

Halleck sentit comme un coup de couteau dans le coeur; le

souvenir de ses amis et des dangers qu’ils pouvaient courir lui

revint en esprit:

-- Que dites-vous?... Ils ont été surpris par cette canaille

rouge?... Où?... Quand?... Mais, parle donc, gredin!... cria-t’il

en se penchant sur le blessé.

Tout fut inutile; l’Indien avait entonné son chant de mort, dont

rien ne pouvait le distraire; et au fond de ses yeux demi-

éteints, vacillaient comme des lueurs fugitives les flammes de la

colère, de la haine, de la vengeance.

Halleck prit soudain son parti; abandonnant le monstre à la mort

qui s’en emparait, il courut en toute hâte au rendez-vous

convenu.

Là, il trouva les chevaux dans la position où on les avait

laissés, mais Brainerd n’était pas encore de retour. L’impatience

fiévreuse d’Halleck était telle qu’il fut sur le point de partir

sans l’attendre; heureusement le jeune _settler_ ne tarda pas à

paraître, ployant littéralement sous le poids du gibier.

À peine fût-il arrivé qu’Adolphe lui expliqua précipitamment tout

ce qui venait de se passer, insistant particulièrement sur les

révélations de l’Indien concernant les dangers courus par leurs

amis.

Sur-le-champ ils se remirent en route; leur appétit, tout

surexcité qu’il fut par le besoin, s’était évanoui devant ces

nouvelles inquiétudes. Seulement, par mesure de précaution, les

jeunes gens chargèrent en croupe une portion de leur gibier.

-- Cette race Indienne me parait avoir changé un peu de cachet

par ici, observa l’artiste lorsqu’ils furent en pleine campagne;

je trouve surtout des types incroyables de vagabonds... ils ne me

déplaisent pas trop.

-- Eh! mon cher! ce sont ces nobles guerriers dont vous êtes si

poétiquement entiché! ces hommes chevaleresques et généreux

daignent, à cette heure, courir sur la piste de mon père, de ma

mère, de ma soeur, comme des limiers altérés de sang; ces braves

gens, comme vous les appelez, dansent peut-être; à cette heure,

les pieds dans le sang, autour des scalps de Maria et de Maggie!

-- Écoutez donc Will; je déteste ces indiens vagabonds qui

pullulent sur les frontières de la civilisation. Mais si nous

étions à cent milles plus loin dans les bois...

Eh! mon pauvre cousin, vous auriez déjà subi vingt fois la mort

si la chose était possible! interrompit Brainerd avec irritation;

il est temps, croyez-moi, de jeter au loin vos niaises utopies

sur les Sauvages, et de vous conduire un peu d’après l’expérience

de gens qui en savent plus que vous là-dessus !

-- Au moins, vous m’accorderez une chose; c’est qu’ils n’ont pas

commis un seul acte de cruauté, avant d’y avoir été poussés par

la méchanceté des Européens.

-- C’est possible; mais ils ne se sont pas privés de prendre des

revanches féroces.

-- Remarquez-le bien, Will; les trafiquants, les émigrants, les

pionniers, les forestiers, les chasseurs, les trappeurs, les

_settlers_, tout le monde s’est jeté sur ce pauvre désert et sur

ses pauvres habitants comme sur une terre de conquête; on a pris,

on a pillé, on a gaspillé, on a brûlé, on a chassé, on a massacré

à tort et à travers; on a violenté et exaspéré les Indiens de

toutes manières; on leur a tout pris, l’eau, la terre, et jusqu’à

l’air du ciel; on les a anéantis... Est-ce que tout cela ne crie

pas vengeance?

-- Dites ce que vous voudrez, Halleck; vous n’empêcherez pas que

leur cruauté n’ait dépassé toutes les dimensions de l’offense; il

y a longtemps qu’ils se sont vengés au double, au triple, au

centuple!

-- Mon opinion est que ce soulèvement n’est qu’une ébullition

passagère et locale; dans quelques jours il n’en sera plus

question.

-- Vous croyez cela?... Eh bien! priez Dieu pour que les

Sissetons, les Yanktonas, les Yanktomis ne se joignent pas à

l’insurrection; ou bien faites en votre sacrifice, vous ne

reverrez plus Saint-Paul.

-- Mon Dieu! Will, comme vous amplifiez le danger! Parce que nous

avons eu la mauvaise chance de rencontrer deux ou trois vagabonds

dans les bois, voilà-t-il pas que vous ne rêvez plus que

soulèvement dans tout le Nord!

-- Si vous aviez seulement la moitié de mon expérience, vous ne

seriez pas si aveugle.

-- Oh! quelle perspective splendide! s’écria tout-à-coup

l’artiste avec enthousiasme; si j’en avais le temps, comme je

crayonnerais, cela!

-- Vous pouvez vous en donner ici à coeur joie, riposta aigrement

Brainerd, si vous considérez cela comme plus important que les

existences et le salut des nôtres.

-- Là! là! calmez-vous, cher Will! je n’ai pas la moindre idée de

ce genre... il n’y a aucun mal, ce me semble, à admirer d’aussi

belles choses en passant. Dieu! que c’est admirable! Ces forêts

d’un vert-bleu sombre!... Cette prairie de velours vert!... et ce

lointain de montagnes qui escaladent le ciel! Will! regardez! fit

soudain Halleck à voix basse, il y a sur cette colline quelqu’un

qui nous télégraphie des signaux!...

CHAPITRE IX

_JIM L’INDIEN EN MISSION._

Sur l’extrême sommité du coteau, les deux amis aperçurent en

reflet la tige d’un arbre qui se balançait à droite et à gauche,

de façon à indiquer l’intervention active d’un homme ou d’un

animal.

L’artiste fit usage de son télescope pour inspecter longtemps en

silence ce phénomène inexpliqué.

-- Pouvez-vous me définir cela? demanda-t-il à son compagnon, en

lui passant la lunette.

-- Au moment où l’arbre s’est incliné à droite, reprit Will en

parlant lentement sans cesser de regarder, il m’a semblé

apercevoir quelque chose comme une tête. Maintenant, appartient-

elle à un Indien ou à un blanc, je l’ignore. Voyez un peu

Adolphe.

L’artiste regarda longuement et avec une attention soutenue, sans

pouvoir déterminer à quelle espèce humaine appartenait l’être

mystérieux, objet de sa curiosité.

Cependant les deux jeunes gens avaient arrêté leurs chevaux;

cette halte fût sans doute remarquée par l’inconnu, car ses

signaux devinrent plus agités qu’auparavant.

-- Approchons-nous, dit Brainerd; au moins nous saurons à quoi

nous en tenir.

-- Ce sera quelque pauvre réfugié, épuisé par une longue course,

et ne sachant plus à quel saint se vouer.

-- Dans tous les cas, pourquoi ne descend-il pas vers nous pour

se faire connaître?

-- Impossible à dire; ma curiosité est piquée au plus haut degré,

il faut que j’aille savoir ce que c’est.

-- Je crains quelque perfidie, observa Brainerd. Suivant toute

probabilité, il y a quelque bande Indienne blottie, là-haut, dans

les broussailles.

-- Bah! ils auraient déjà fondu sur nous, pour nous envelopper.

-- Non; ils ne possèdent sans doute pas de chevaux, et leur ruse

constitue à se cacher. Ils savent parfaitement qu’ils ne peuvent

rien contre nous, à moins que nous n’approchions à portée de

fusil: c’est là ce qu’ils attendent.

-- Nous ne saurons rien d’ici, reprit Halleck, il faut nous

approcher un peu.

Brainerd mesura soigneusement la distance du regard.

-- Nous pouvons faire une centaine de pas dans cette direction; à

cette distance nous courons quelques chances d’être fusillés sans

trop de danger. Il y a peu de tireurs capables d’atteindre leur

but à pareil éloignement; néanmoins j’ai connu des Indiens qui

s’en seraient chargés.

Ils s’avancèrent vers la colline, doucement et avec mille

précautions; puis, lorsqu’ils se crurent au point extrême qu’il

était prudent de ne pas dépasser, ils firent halte.

L’artiste regarda au travers de sa lunette; à ce moment l’arbre

tomba par terre, mais personne n’apparut derrière.

-- Qu’est-ce encore, cela? demanda-t-il en se retournant vers son

compagnon.

-- Il s’aperçoit que nous venons à lui, et il juge convenable de

suspendre ses signaux.

-- Eh bien! s’il en est ainsi, tournons-lui le dos; il

recommencera son manège.

Les jeunes gens ramenèrent leurs chevaux dans une direction

opposée, comme s’ils avaient voulu s’éloigner. Mais lorsqu’ils

eurent fait quelques pas, un appel lointain arriva à leurs

oreilles; en retournant la tête ils aperçurent un Indien qui

étendait vers eux sa couverture blanche.

-- Bon! fit Brainerd; le voilà furieux de notre prudence, il nous

insulte de loin.

-- Voyons, que je le lorgne cette fois, comme si je voulais faire

son portrait.

À ces mots, l’artiste braqua sur lui son télescope, le regarda

attentivement; puis, baissant soudain son instrument:

-- Je parie que je connais cet homme, Will. Qui croyez-vous?...

-- Un Petit-Corbeau, un Nez-Coupé quelque autre de cette

espèce?...

-- C’est Christian Jim.

Au moment où Brainerd, avec un signe d’incrédulité, cherchait à

vérifier cette assertion, ils purent distinguer Christian Jim

accourant vers eux à grande vitesse.

Quoique certains, cette fois, d’avoir affaire à un ami, les

jeunes gens ne firent aucun mouvement pour aller au-devant de

lui, tant ils redoutaient de faire quelque fausse démarche.

Mais, dès qu’il fût à portée de la voix, Brainerd, incapable de

maîtriser sa fiévreuse impatience, s’écria:

-- Où les avez-vous laissés, Jim?

-- Là-bas, à quarante milles environ dans les bois.

-- Et comment vous trouvez-vous ici?

-- Je vous cherche, riposta l’Indien d’un air mécontent; prenez-

moi vite sur un cheval, vite! les Indiens sont là!

Tous deux jetèrent un regard inquiet sur les environs; mais

n’apercevant rien, ils interrogèrent le Sioux du regard:

-- Ils sont là-bas, dans l’herbe; c’est pour çà que je restais

sur la colline; je n’aime pas ces Indiens fermiers.

-- Comment se sont passées les choses, au commencement de votre

fuite?

-- Bien; nous avions pris une grande avance dans la prairie. Vers

le soir, il y a eu des pistes derrière nous; l’oncle John était

parti trop tard; les Wacoutahs suivaient nos traces.

-- Ah! mon Dieu! Et, ma mère, ma soeur, que disaient-elles?

-- Rien; les femmes Faces-Pâles ont été courageuses, elles ont

chargé les armes en se préparant au combat. L’oncle John a poussé

les chevaux; le char courait très vite. Ensuite Christian Jim a

prêté l’oreille jusqu’à terre, des plaintes volaient en l’air et

retombaient dans la prairie; les maisons craquaient dans les

flammes. Le massacre et l’incendie étaient partout, devant,

derrière, à côté, avec les Indiens.

-- Diable! interrompit Halleck, la situation est donc vraiment

terrible?

-- Continuez, Jim! dit Brainerd impatiemment.

-- Alors, l’oncle John a dit: «Nous ne sommes pas en force pour

combattre un aussi grand nombre d’ennemis; il faut que Will et

Adolphe arrivent au plus tôt.

-- Et alors?... demanda Halleck.

-- Alors, Christian Jim a conduit le chariot dans un fourré

impénétrable; il y a caché les femmes et le vieux guerrier.

Ensuite il a effacé avec soin toutes les traces, et il a couru

chercher les amis qu’on attendait.

-- Mais, pourquoi ne descendiez-vous pas de la colline, au lieu

d’y rester occupé à manoeuvrer comme un télégraphe

incompréhensible? demanda Halleck.

-- Quand Christian Jim vous a vus, il a aperçu en même temps, une

bande d’Indiens à cheval qui cheminait à très peu de distance.

Pour ne pas être découvert par eux, il est resté caché derrière

un arbre, tout en vous faisant des signaux capables d’attirer

votre attention.

-- Eh bien! nous l’avons échappé belle! murmura Will en

pâlissant. C’est une chose terrible! Un voyage ainsi côte à côte

avec la mort, sans même le soupçonner! Et ces indiens, que sont-

ils devenus?

Jim, au lieu de répondre, incline son oreille presque jusqu’à

terre, et écouta pendant quelques instants avec une anxiété

profonde.

-- Ils partent au grand galop; entendez! fit-il en se relevant.

Les jeunes gens prêtèrent l’oreille; un bruit semblable à un

tonnerre lointain parvint jusqu’à eux, accompagné d’une clameur

sauvage.

-- Oui, répondit Brainerd, c’est le galop de leurs chevaux; ils

s’éloignent.

-- Puissent-ils aller jusqu’en enfer et ne jamais revenir!

soupira sentencieusement Halleck.

Personne ne répondit, la marche continua silencieusement dans la

direction de l’ouest. La journée était lourde et brûlante, comme

il arrive souvent au mois d’août; par cette suffocante

atmosphère, hommes et chevaux étaient accablés; cependant les

jeunes gens, dans leur hâte d’arriver, auraient surmené leurs

montures si Christian Jim ne les eût retenus.

-- La route est longue, dit-il, les chevaux tomberont.

-- Mais pourtant, il nous faut joindre, à tout prix, les pauvres

fugitifs, répliqua Brainerd avec une légère disposition à la

mutinerie; ils peuvent avoir besoin de notre secours à chaque

instant:

-- Je ne le crois pas.

-- Mais, au nom du ciel! Jim, les croyez-vous en sûreté?

-- Ils sont entre les mains du Grand Père! répondit l’Indien avec

une solennité qui impressionna vivement les jeunes gens.

-- Nous le savons, Jim, reprit Brainerd après un moment de

silence; mais nous savons aussi que, pour mériter le secours du

Tout-Puissant, nous devons, nous-mêmes, remplir nos devoirs et

agir courageusement jusqu’à la dernière limite de nos forces.

-- Le Grand Père fait ce qui lui paraît le meilleur.

-- Parlez-moi d’eux... Que pensez-vous de leur situation, des

chances qu’ils ont d’échapper aux poursuites des Indiens?

-- Moi, je les crois sains et saufs. On ne les verra pas s’ils

restent cachés dans le bois.

-- Mais le chariot avec ses roues, les sabots des chevaux, ont dû

laisser des traces profondes et faciles à reconnaître. Les yeux

des Hommes-Rouges sont perçants, ils aperçoivent ce qui resterait

invisible pour nous.

-- Leurs regards sont voilés aujourd’hui par la fumée de

l’incendie; ils voient tout couleur de sang; ils n’aperçoivent

que les scalps des femmes, des babies; ils ne regardent que le

pillage. Le démon est dans leurs coeurs, ils ne savent plus ce

qu’ils font.

Jusque-là l’artiste n’avait presque rien dit; mais, pour plaider

la cause de ses honorables Indiens, il retrouva la parole :

-- Vous ne pouvez, dit-il, établir aucun parallèle entre ces

honteux coquins, ces affreux vagabonds et le vrai Aborigène. Le

vrai guerrier Indien est chevaleresque, honorable et loyal dans

la guerre; n’est-ce pas, Jim?

Le Sioux le regarda avec des yeux étonnés, dont l’expression

indiquait qu’il n’avait pas compris son interlocuteur. L’artiste

recommença une explication;

-- Vos guerriers, c’est-à-dire vos vrais Indiens, ne sont pas

semblables à ces hommes-la.!... Ils sont meilleurs, plus sensés,

plus modérés dans la guerre?... hein?...

-- Je n’en connais point comme çà, répliqua Jim en détournant la

tête.

Brainerd se mit à rire et ajouta:

-- Vous aurez besoin d’un fier microscope; mon pauvre Halleck,

pour découvrir les phénomènes que vous rêvez. Car; vous venez de

vous en convaincre, ils sont invisibles à tous les yeux.

L’artiste eut une moue dédaigneuse et sardonique; indiquant que

sa foi n’était nullement ébranlée, et qu’il admettait une seule

chose, savoir que le nombre des vagabonds exceptionnels était

considérable sur les frontières.

Dévoré d’inquiétude, Brainerd n’avait pu se résoudre à faire

halte; il s’était contenté de ralentir le pas; mais, malgré cette

modération à leur fatigue, les pauvres animaux continuaient de

souffler et de transpirer d’une façon inquiétante.

Pour ne pas imposer toujours au même, une surcharge au-dessus de

ses forces, l’Indien montait en croupe tantôt derrière Halleck,

tantôt derrière Will.

Après avoir marché pendant quelques heures Jim annonça qu’on

approchait et que, si aucun accident ne survenait, on aurait

rejoint l’once John à la tombée de la nuit.

Mais, à peine eût-on fait cent pas que l’Indien poussa un

grognement de déplaisir.

-- Qu’y a-t-il encore? demanda Will, derrière lequel celui-ci

était en croupe à ce moment.

-- Ugh! les Indiens! grommela Jim en indiquant le côté nord de

l’horizon.

Tous les yeux se tournèrent dans cette direction -- les jeunes

gens aperçurent à une grande distance un tourbillon qu’on aurait

pu prendre pour un troupeau d’animaux sauvages lancés à fond de

train dans la prairie. Leur course impétueuse soulevait derrière

elle des nuages de poussière; les yeux inexpérimentés des deux

hommes Blancs ne virent d’abord là autre chose qu’une horde de

buffles ou de sangliers nomades. Mais bientôt le télescope

d’Halleck révéla des cavaliers qui caracolaient çà et là,

activant la marche de ce groupe effaré.

-- Des Indiens chassant les bestiaux pillés dit le Sioux.

-- Quelle direction prennent-ils?

-- Droit sur nous.

-- Alors faisons vite un écart pour nous dissimuler à leur vue,

nous courons les plus grands dangers; ils sont bien montés, et

nos chevaux sont trop épuisés pour nous tirer d’affaire.

Mais une double difficulté se présentait; s’ils faisaient un trop

grand détour, il leur devenait impossible de joindre les amis

avant la nuit; s’ils ne se cachaient pas promptement et sûrement,

le danger était pire encore.

En quelques secondes l’état des choses empira de telle façon que

les fugitifs n’eurent même plus le temps de délibérer. Les

Indiens arrivaient sur eux, au vol, toujours chassant devant eux

les bestiaux affolés de terreur. Cette espèce d’avalanche vivante

n’était plus qu’à deux ou trois cents pas de distance, lorsque

Jim fit signe à ses compagnons de se jeter à terre et de

renverser leurs chevaux dans les grandes herbes.

Les pauvres animaux, épuisés de fatigue, comprenant peut-être

aussi le danger, restèrent étendus sur le sol, sans faire aucun

mouvement, à côté de leurs maîtres également immobiles et

silencieux.

Il était temps! Comme une trombe beuglante, mugissante, hurlante,

bestiaux et Indiens passèrent si près, qu’un moment Brainerd se

crut découvert. Mais, aveuglée par la poussière, enivrée de

fureur et d’orgueil sauvage, la bande rouge passa sans rien

apercevoir.

Les fugitifs les regardèrent s’éloigner, toujours cachés,

l’oreille et l’oeil au guet, la carabine au poing, prêts à

disputer chèrement leurs vies, si le malheur voulait qu’une mêlée

s’engageât.

Aussitôt qu’ils furent hors de vue, Jim donna le signal du

départ, et on se remit vivement en route. Les premières ombres du

soir ne tardèrent pas à arriver, et, avec elles, une brise

agréable, dont la fraîcheur ranima les hommes et les chevaux; la

marche se continua plus allègrement, plus promptement; bientôt, à

l’extrême limite de l’horizon bleuissant, apparut un bouquet

d’arbres; c’était le refuge où l’oncle John et sa famille

attendaient anxieusement l’arrivée de leurs trois amis.

-- Si une horde de ces vagabonds vient à tomber sur les traces du

chariot, dit l’artiste, ils se mettront en tête de les suivre; et

alors, Dieu sait qu’il faut nous hâter.

-- Cela peut arriver, répliqua Brainerd, mais c’est le cas le

moins à craindre. En ce moment, il y a des fuyards dans toutes

les directions, les Indiens auraient trop à faire pour suivre

toutes les pistes; ils prennent au hasard. Je crains surtout que

quelque groupe ennemi ait eu l’idée fortuite de camper dans le

bois et ait ainsi découvert nos amis; je crains aussi que ces

derniers aient eu la malheureuse idée de fuir.

La perspective immense de la prairie trompe comme celle de

l’Océan; plus on marchait, moins on paraissait s’approcher du

petit bois: deux ou trois fois, dans son ardeur impatiente,

Brainerd manifesta le désir de lancer les chevaux au triple

galop; heureusement la sage influence de Jim tempéra cette hâte

imprudente qui n’aurait abouti qu’à épuiser les montures dont ils

avaient si grand besoin.

Sur la route s’offraient à eux, çà et là, un spectacle navrant,

des scènes effrayantes. Ici une ferme brûlée; là des corps

sanglants, criblés d’affreuses blessures; plus loin des groupes

surpris dans leur fuite, des familles entières massacrées, mais

qui avaient eu le triste bonheur de rester unies dans la mort

comme elles l’avaient été dans la vie; plus loin encore, les

restes mutilés d’un enfant, d’une jeune fille, d’un vieillard,

tombés sous l’horreur d’une mort solitaire, en un épouvantable

duel avec quelque bourreau plus acharné que les autres.

Le sang bouillonnait dans les veines des jeunes gens, à de

pareils spectacles: Brainerd surtout, le visage sombre, les

sourcils froncés, la main crispée sur son rifle, regardait des

yeux du coeur, plus loin, là-bas, où peut-être il faudrait

chercher aussi dans les herbes rougies, les restes aimés de ceux

qui l’attendaient pleins d’angoisse.

Jim conservait son visage de bronze, vrai masque métallique de

l’Indien; cependant à quelques ressauts des muscles de ses joues,

au tremblement insaisissable de ses narines, un observateur

attentif aurait pu deviner un orage intérieur et de dangereuses

dispositions pour les bandits auteurs de tous ces forfaits.

Quant à l’artiste, il s’était d’abord furieusement indigné de

tant d’atrocités et avait jeté feu et flammes; mais au bout de

quelques instants son caractère mobile et frivole reprenant le

dessus, il s’était remis à admirer le paysage, et avait même

parlé de s’arrêter un peu pour dessiner un site «délirant». Mais

une sévère rebuffade de Brainerd le ramena à des sentiments plus

sérieux.

Le soleil venait de se coucher lorsque la petite cavalcade

arriva, auprès du petit bois où était cachée la famille Brainerd,

Les jeunes gens ralentirent l’allure de leurs chevaux pour

laisser à leur ami Indien le soin de reconnaître les lieux.

Mais à peine ce dernier eût-il fait quelques pas qu’il poussa une

exclamation étouffée. En réponse à la muette interrogation de

Will, il montra du doigt un mince filet de fumée qui surgissait

précisément du milieu du bois, et s’évanouissait dans l’azur du

ciel après s’être élevé tout droit dans l’air.

Cet indice, presque imperceptible, était d’un fâcheux augure; il

pouvait déceler la présence des Indiens dans le fourré où

s’étaient abrités l’oncle John et les siens; et, dans ce cas, que

s’était-il passé!

Il serait impossible de définir les émotions qui bouleversèrent

les deux jeunes gens à l’aspect de ce signe alarmant. Brainerd

terrifié voyait déjà une scène de massacre et d’horreur; les

cheveux blancs de son père souillés de son sang, sa mère gisante

sur le sol défigurée à coups de tomahawk, Maggie, Maria,

massacrées aussi, ou, sort également affreux! entraînées en

captivité?

L’artiste amorça et examina son revolver en proférant de

terribles menaces contre ces «vagabonds odieux qui déshonoraient

la race Indienne».

Le Sioux ne disait rien; il aurait été difficile de savoir ce

qu’il pensait, car il ne répondit point aux questions que lui

adressaient les jeunes gens.

-- Il faut que j’examine le bois, avant tout, leur dit-il enfin;

retirez-vous derrière ces broussailles avec vos chevaux et ne

bougez qu’à la dernière extrémité.

Aussitôt l’Indien se mit à ramper dans l’herbe de façon à faire

le tour du bois, et arriver ainsi inaperçu jusqu’à ce feu

mystérieux dont la fumée était si inquiétante.

CHAPITRE X

_UNE NUIT DANS LES BOIS._

Le Sioux déploya toute la ruse et l’agilité indiennes dans cette

difficile entreprise: les hautes broussailles, tout en le

favorisant par leur abri protecteur, opposaient mille obstacles à

la marche qui devait rester entièrement silencieuse. Aussi,

quoique la distance à parcourir fût courte, avançait-il

lentement; une heure s’écoula ainsi, et la nuit était venue

entièrement lorsqu’il arriva sous la voûte sombre du bois.

Jim s’était fait aussi son opinion concernant la fumée suspecte

qu’on venait d’apercevoir. Il ne pouvait admettre que ce feu eût

été allumé par ses amis: la chaleur du jour en excluait la

nécessité; d’autre part, les fugitifs avaient une trop grande

crainte d’attirer l’attention de leurs mortels ennemis, pour

commettre une pareille imprudence; enfin, l’oncle John était trop

expérimenté pour se départir ainsi des règles d’une précaution

sévère.

Jim n’était donc pas sans appréhensions, et, quoiqu’il n’en

laissât rien voir, il se sentait agité de sombres pressentiments.

Progressant plus silencieusement qu’une ombre, il glissait au

milieu des branches sans froisser une feuille, sans déplacer un

brin d’herbe; l’oreille de son plus cruel ennemi n’aurait pu

l’entendre, eût-il rampé à ses pieds.

En arrivant vers le lieu où s’était cachée la famille Brainerd,

il s’arrêta et écouta, concentrant toutes ses facultés pour

saisir le moindre son. Mais pas une feuille ne remua; un silence

de mort régnait sur toute la nature; il sembla à Jim d’un funeste

augure. Par intervalles un souffle de la brise nocturne planait

dans l’air, puis il expirait aussitôt.

Si quelque ennemi se trouvait dans le bois, il dissimulait bien

habilement sa présence!

Après avoir avancé encore un peu, il arriva près du foyer demi-

éteint. Un seul coup d’oeil lui suffit pour reconnaître qu’il

était abandonné depuis plusieurs heures. Soupçonnant tout à coup

la terrible réalité, il se leva, marcha droit à la cachette et la

trouva vide.

Sûrement, une bande d’Indiens avait découvert les fugitifs et les

avait emmenés en captivité! Les traces du campement étaient

visibles, les signes du départ étaient certains; tout cela

s’était passé depuis quelques heures seulement.

Après avoir vérifié les lieux et s’être assuré qu’il n’y avait

personne, le Sioux désolé revint dans la prairie, où il fit un

signal pour appeler les deux jeunes gens.

Ceux-ci accoururent au galop.

-- Où sont-ils? demanda Brainerd haletant.

-- Je ne sais pas, Dieu le sait, murmura Jim avec découragement.

-- Ô ciel! est-il possible! s’écria le jeune homme chancelant sur

sa selle. Bientôt une ardeur fébrile lui monta au cerveau; il

reprit:

-- Où les aviez-vous laissés, Jim?

-- Là-bas, droit devant nous.

-- Y a-t-il des signes du passage des Indiens?

-- Il fait trop noir pour suivre la piste.

-- Mais, Jim, demanda l’artiste, êtes-vous sûr qu’ils aient été

capturés par cette race de vagabonds?

-- Je ne sais pas; je le pense.

À ce moment Will mit pied à terre.

-- Qu’allez-vous faire, Will?

-- Ils doivent être encore dans le bois; je vais me mettre à leur

recherche.

En agissant ainsi, Brainerd pensait bien qu’il faisait une chose

inutile; mais cette agitation même tempérait son désespoir.

Tous deux s’élancèrent vers le fourré avec une égale ardeur.

Jim les regardait faire avec son stoïcisme habituel, et resta

immobile.

-- Il ne nous faut pas marcher ensemble, observa l’artiste;

divisons nos recherches; vous, Will, passez à gauche, moi à

droite; dans une demi-heure, au plus tard, nous nous rejoindrons

à l’autre extrémité du bois. Et vous, Jim, qu’allez-vous faire?

-- Vous attendre ici.

Brainerd commença son exploration avec d’affreux battements de

coeur. Chaque bête fauve fuyant devant lui, chaque oiseau

s’envolant sur sa tête le faisait tressaillir; le murmure du vent

lui donnait des frissons involontaires.

Il avança pourtant, avec la résolution du désespoir, et pénétra

jusqu’au centre de la forêt, cherchant, regardant, écoutant avec

anxiété. Mais tous ses efforts furent inutiles; il ne rencontrait

que l’ombre et le silence.

Bientôt il arriva au bout de la forêt, et il pût voir scintiller

les étoiles à travers les derniers arbres; tout à coup il

s’arrêta éperdu, palpitant; une grande forme sombre se dressait

devant lui... c’était le chariot!

N’en pouvant croire ses yeux, il fit un pas en avant et posa la

main sur une roue; le froid contact du fer dissipa tous ses

doutes.

-- Mon père! mon père! ma mère! chère mère! êtes-vous là?

demanda-t-il d’une voix frissonnante.

Aucune réponse ne se fit entendre; Will sauta convulsivement dans

le char. Son front se heurta contre un objet souple qui se

balançait en l’air, c’était une courroie rompue. Il n’y avait pas

autre chose; plus rien, pas même les sièges.

Il chercha le timon, les chevaux n’y étaient plus. Cette froide

et muette épave gardait son sinistre secret, tout en faisant

pressentir une formidable catastrophe.

Glacé jusqu’au coeur, le jeune homme prit entre les mains sa tête

qu’il sentait prête à éclater; des larmes brillantes jaillirent

de ses yeux. Il resta ainsi pendant quelques minutes sans trouver

une pensée, sans savoir que devenir.

L’idée lui vint ensuite de retourner hâtivement auprès de Jim

pour lui faire part de sa découverte. Mais il la rejeta aussitôt,

et, poussé par une impatience dévorante; il continua ses

recherches.

Courbé presque jusqu’à terre, il sondait chaque motte de gazon,

s’attendant toujours à y trouver un cadavre. L’obscurité était si

profonde qu’il cherchait davantage avec les mains qu’avec les

yeux.

Il rencontra les empreintes profondes qu’avaient laissées les

sabots des chevaux. Ces traces étaient profondes et avaient

violemment déchiré le sol. Évidemment il y avait eu là une lutte

furieuse entre les braves animaux et leurs ravisseurs.

Effectivement c’étaient de nobles bêtes, pleines de race, et qui

n’avaient pas dû supporter patiemment l’approche d’un étranger.

Après avoir tâtonné encore pendant quelques instants sans aucun

succès, il prit dans sa poche une allumette, et l’enflamma,

espérant que cette clarté auxiliaire pourrait l’aider à faire

quelque autre découverte. Hélas, la petite flamme tremblotante

alla se refléter sur les feuilles les plus proches, mais là se

borna sa faible action; en définitive elle n’aboutit qu’à faire

paraître plus épais, plus impénétrable, le cercle de ténèbres qui

se resserrait autour du jeune homme.

Au moment où il laissait tomber l’imperceptible tison qui avait

survécu à la brève combustion de l’allumette, Will crut entendre

à peu de distance, un long et profond soupir, pareil à celui

d’une créature humaine oppressée par un lourd fardeau.

Dire la terreur, le saisissement vertigineux qui s’emparèrent de

lui, serait chose impossible! Mille fantômes tourbillonnèrent

autour de lui, pendant que ses yeux égarés ne voyaient partout

que des milliards d’étincelles. Jamais encore le pauvre enfant

n’avait éprouvé d’épouvante pareille.

Cependant sa tendresse filiale le soutint dans la lutte et

l’emporta sur tout autre sentiment. Il se remit à écouter avec

une attention profonde, espérant que le son plaintif allait se

renouveler et lui révéler la voix de quelque personne chère.

Ce fut peine perdue; et le silence continua d’être si profond, si

absolu, que Brainerd en vint à se demander si son oreille n’avait

pas été le jouet d’une illusion effrayante.

Néanmoins il se raidit contre le découragement et marcha dans la

direction où il avait cru entendre gémir.

Quoiqu’il n’avançât qu’avec des précautions infinies, il trébucha

tout à coup, et tomba rudement sur un corps mou qui s’agita sous

lui. Ses mains, en cherchant à se retenir, rencontrèrent la tête

d’un cheval; à côté, en était un autre. Tous deux étaient vivants

et venaient d’être réveillés par le jeune homme.

-- Cher père! mère chérie! parlez, si vous êtes là! s’écria Will.

-- Eh! c’est donc toi, mon pauvre William? fit une voix bien

connue et aimée, celle de l’oncle John; nous t’avions pris pour

un de ces brigands Indiens, et nous n’osions souffler.

Alors une ombre s’approcha, puis une autre, puis une autre et une

autre encore; toute la famille!

-- Oh! père! balbutia Will suffoqué de joie; quelqu’un de vous

est-il blessé ou malade?

Il saisit tendrement la main de son père et la serra; puis il se

jeta au cou de sa mère, en pleurant de joie; Maggie, Maria furent

aussi affectueusement embrassées.

-- Oh! Maria! bien chère Maria! murmura-t-il; que Dieu soit béni!

je vous revois donc? N’avez-vous aucun mal, aucune blessure?

-- Personne n’a à se plaindre, cher Will; nous sommes tous sains

et saufs. Et vous... et Adolphe?...

-- Nous allons parfaitement; mais quelle a été notre inquiétude à

votre sujet! comment donc se fait-il que vous ayez quitté votre

cachette?

-- Eh! répliqua l’oncle John, c’est une horde de ces damnés

Indiens qui est venue camper dans ce bois; il nous a fallu

déguerpir, sans quoi nous étions découverts. Heureusement nous

nous sommes dérobés avec une adresse parfaite, les marauds n’ont

pas seulement soupçonné notre présence. Oh sont Halleck et Jim?

-- Sur l’autre limite de la forêt; je vais leur faire un signal.

Ces deux derniers furent bientôt arrivés, et à l’aspect de leurs

amis, éprouvèrent une stupéfaction joyeuse, facile à concevoir.

Il y eût encore des embrassades et des poignées de main à n’en

plus finir. L’artiste éprouvait une émotion telle qu’il ne

pouvait dire un mot, exalté qu’il était par la joie et la

surprise.

Pendant quelques instants ce fut un pêle-mêle de questions et de

réponses presque joyeuses. À la fin l’oncle John demanda des

nouvelles de la ferme.

-- Ah! ma foi! qu’importe! qu’importe! s’écria-t-il d’un ton

ferme, en apprenant qu’elle était brûlée; nos vies sont sauves,

c’est déjà beaucoup. J’ai fait deux fois ma fortune; il n’est pas

trop tard pour recommencer.

-- Nous ne sommes pas encore hors des bois, observa son fils;

nous ferions bien de ne pas perdre un instant.

-- À mon avis, il fait trop sombre pour marcher maintenant, dit

M. Brainerd, nous ferons sagement de rester ici jusqu’au point du

jour. Nous pourrions perdre notre route, nous égarer en pays

ennemi, et lorsque le soleil nous avertirait de l’erreur, il ne

serait plus temps de la réparer.

-- Bast! Jim est un trop bon guide pour s’égarer ainsi, répliqua

l’oncle John; il a si souvent parcouru les bois et la prairie

qu’il s’y reconnaît les yeux fermés: N’est-ce pas Jim? que dites-

vous de ça?

-- Il faut rester ici jusqu’à demain et retourner au chariot; les

femmes y dormiront dedans.

L’Indien avait raison. Les voyageurs et leurs chevaux avaient un

pressant besoin de se reposer, car ils venaient de subir les plus

rudes épreuves, et une très longue marche leur était encore

nécessaire pour se tirer entièrement hors du danger. D’autre

part, ce n’était point un délai de quelques heures qui pouvait

accroître les chances de danger, en augmentant d’une manière

sensible le nombre des Indiens soulevés; tout le mal qu’on

pouvait craindre sur ce point étant à peu près réalisé.

On campa donc du mieux possible; les femmes dans le chariot; les

hommes dans leurs couvertures, par terre; et on s’endormit

profondément.

Jim seul ne laissa pas le sommeil approcher de ses paupières;

avec cette vigueur physique et morale qui caractérise l’Indien

dans son existence aventureuse des bois, il resta debout, appuyé

contre un arbre, impassible comme une statue de bronze, vigilant

comme un chat sauvage, entendant tout, voyant tout dans les

profondeurs de la nuit et de la forêt.

Aux premières clartés de l’aurore, tous les fugitifs furent sur

pied; l’oncle John fit la prière matinale, lut un chapitre de la

Bible; tous ensemble demandèrent «au père qui est dans les cieux»

le secours tout-puissant de la Providence paternelle.

C’était un spectacle touchent de voir ces créatures affligées,

exilées dans la solitude, fuyant une mort pour en affronter une

autre, de voir ce guerrier sauvage, remettre leur sort aux mains

miséricordieuses de Celui dont la «bonté s’étend sur toute la

nature».

Les prières terminées on songea au repas, et, quoique les vivres

fussent froids, on y fit grandement honneur.

Ensuite on partit. Ce ne fut pas une médiocre difficulté de tirer

le chariot du bois et de le remettre dans la bonne route;

heureusement il y avait, à cette heure, deux chevaux de renfort:

l’opération fut accomplie sans trop de peine.

Une fois en bonne direction, le petit convoi s’arrêta pendant

quelques minutes, pour laisser au Sioux le temps d’examiner les

alentours afin de se convaincre qu’il n’y avait pas d’ennemis.

Enfin on se mit en marche dans la direction de Saint-Paul.

CHAPITRE XI

_PÉRIPÉTIES._

Comme il importait de ménager les chevaux dont la marche devait

se prolonger jusqu’à une heure avancée de la soirée, on régla

leur course à une allure modérée.

Jim avait pris place sur le siège de devant à côté de l’oncle

John qui tenait les rênes avec la calme habileté d’un vétéran du

sport. Chose bizarre! l’Indien, malgré les cahots de la voiture,

se tenait debout sans chanceler, et, de ses yeux noirs toujours

en mouvement, fouillait au loin les environs.

Halleck avait pris place sur le second rang, avec Maggie; depuis

leur réunion il avait manifesté une préférence marquée pour la

société de sa douce et sympathique cousine. Celle-ci paraissait

encore plus grave et plus pensive que de coutume; les dangers que

sa famille traversait, les horreurs de cette guerre sauvage, les

regrets du passé, les craintes de l’avenir avaient imprimé à

cette âme impressionnable une teinte ineffaçable de tristesse

mélancolique.

Du reste, tous les visages étaient mornes et préoccupés; si, par

intervalles, une joyeuse saillie de l’oncle John, un éclat de

rire argentin de Maria rompaient le lourd silence, c’étaient

comme des éclairs passant et s’éteignant aussitôt dans un ciel

sombre.

Pendant que Maria et Will babillaient de leur côté, Halleck

poursuivait la conversation avec Maggie.

-- Quelle est maintenant votre opinion sur les Indiens du

Minnesota en général? demanda la jeune fille en tournant vers

l’artiste ses doux yeux noirs.

-- Je pense à tout hasard, qu’il y a parmi eux un étrange

ramassis de vauriens, de vagabonds, de bandits!...

-- Enfin, croyez-vous que la majorité soit bonne ou mauvaise?

-- Je ne saurais trop... pour parler il faut connaître...

répondit Adolphe avec un sourire embarrassé.

-- Vous êtes désillusionné, je le vois, et revenu un peu de vos

poétiques théories sur cette race barbare. Voyons, soyez franc,

dites votre pensée telle qu’elle est.

-- Ma franchise est indubitable, chère Maggie; aussi je vous

dirai que je ne désespère point d’y trouver quelque noble type.

-- Votre admiration pour le caractère Indien a quelque chose de

surprenant, reprit la Jeune fille avec une énergie qui la surprit

elle-même; mais irait-elle jusqu’à vous dévouer pour

l’instruction de ces peuplades perdues dans la solitude? Irait-

elle jusqu’à vous faire oublier le confort, les délices de la

civilisation, pour aller vivre au milieu d’elles, afin de les

évangéliser?

-- Mon opinion est que j’aurais d’abord moi-même besoin de

quelques sermons, répliqua l’artiste en riant.

--N’avez-vous pas quelque autre pensée plus réellement sérieuse?

reprit Maggie. Pardonnez-moi d’amener la conversation sur un

sujet pareil; je suis franche au point de ne pouvoir garder

aucune secrète pensée. Nous sommes sur le bord d’un précipice,

celui de la mort; nous pouvons y tomber à chaque instant; il est

raisonnable d’être prêts... de songer à ce grand voyage de

l’Éternité.

-- Assurément, Maggie, vous seriez la digne femme d’un

missionnaire, vous êtes déjà une sainte, je l’affirme.

La jeune fille allait répliquer, lorsqu’une exclamation de Jim

attira l’attention de tout le monde.

Toujours debout, l’Indien paraissait regarder avec attention un

objet qui avait attiré ses yeux.

-- Eh bien! qu’est-ce qu’il y a? demanda l’oncle John.

-- Une ferme là-bas! répliqua le Sioux.

Effectivement, par dessus les cimes des arbres se montrait un

grand toit allongé dont l’aspect fut d’agréable augure pour les

voyageurs. La soirée s’avançait, la fatigue de la journée avait

été accablante; c’était une perspective attrayante que de pouvoir

se reposer une heure ou deux sous un toit hospitalier.

Ce _settlement_ avait une apparence confortable; les bâtiments,

de construction moderne, entourés de vastes dépendances, étaient

construits près d’un cours d’eau considérable.

Néanmoins, malgré cet extérieur satisfaisant, Will surprit dans

le regard de Jim une expression particulière empreinte d’une

certaine inquiétude. Il semblait trouver que tout n’y était pas

pour le mieux.

Lorsqu’on fut arrivé à une centaine de pas, après avoir bien

examiné les lieux, il demanda qu’on fît halte.

Comme chacun l’interrogeait des yeux, il répondit :

-- Où sont les gens?

En effet, partout, en ce lieu, régnaient un silence, une

immobilité, une absence de vie, qui n’avaient rien de naturel. La

porte d’entrée était grande ouverte, semblable à une vaste plaie

béante; personne n’entrait ni ne sortait; on n’entendait pas un

souffle à l’intérieur, pas de mugissements de bestiaux, rien...

-- C’est drôle, tout çà! fit l’oncle John après avoir promené en

tous sens ses yeux inquisiteurs: les fermiers se seraient-ils

tous endormis après souper?...

-- Les Indiens sont passés par là, dit le Sioux en secouant la

tête; voyons donc, ajouta-t-il en sautant à terre et en courant

vers la maison.

Will et Halleck le suivirent de près; un spectacle horrible les

attendait à l’intérieur.

Au milieu de la première pièce gisait, sanglant et froid, le

cadavre d’un homme d’un certain âge, le père de famille, sans

doute. Plus loin était étendu celui d’une femme, littéralement

haché de blessures affreuses. Entre ses bras crispés était serré

un petit enfant raide et glacé; derrière, dans les cendres du

foyer, apparaissaient des débris humains qu’on pouvait

reconnaître comme étant ceux d’un enfant.

Les Indiens avaient laissé là l’empreinte sanglante de leur

passage. Il avait dû y avoir une terrible lutte: tous les meubles

étaient bouleversés, brisés, maculés de sang. Le père avait vendu

chèrement sa vie et celles de sa famille; dans ses mains raidies

étaient serrées des poignées de cheveux noirs et brillants,

arrachés aux têtes de ses sauvages adversaires. Mais dans cette

lutte épouvantable, le nombre des assaillants l’avait emporté, le

_settler_ avait été écrasé avec tous les siens.

-- Comment se fait-il qu’ils n’ont pas brûlé la maison? demanda

l’artiste qui, le premier, avait repris son incroyable sang-froid

et dessinait à la hâte toutes ces scènes effrayantes.

-- Trop pressés, n’ont pas eu le temps, avaient peur des soldats,

répondit laconiquement le Sioux.

-- Est-ce qu’il y a des troupes dans la voisinage? demanda, avec

empressement le jeune Brainerd.

-- Je ne sais pas, peux pas dire, c’est possible.

-- En tout cas, voilà une triste affaire, reprit Halleck, et

suivant moi, si ces vagabonds.....

Une fusillade soudaine l’interrompit brusquement. Jim bondit,

rapide comme l’éclair; les deux jeunes gens le suivirent.

Ils aperçurent le chariot entouré d’un groupe d’Indiens. Les deux

chevaux avaient été tués raides. L’oncle John luttait comme un

lion. Maria, Maggie, _mistress_ Brainerd étaient aux mains des

Sauvages qui les tiraient brutalement sur leurs chevaux.

L’oncle John, debout sur l’avant du chariot, faisait

tourbillonner avec une force irrésistible, une barre de chêne

arrachée au siège de la voiture; plus d’une tête Indienne fut

brisée par ce terrible moulinet. Mais un coup de tomahawk

l’atteignit traîtreusement par derrière; il tomba en jetant un

grand cri; au même instant, son meurtrier eut le crâne troué par

une balle que lançait l’infaillible carabine de Jim.

En voyant tomber le vieux Brainerd, les Indiens firent un

mouvement pour se jeter sur lui et l’achever par terre; mais le

coup de feu tiré par Jim leur donna à réfléchir, ils reculèrent

de quelque pas et regardèrent de tous côtés afin de découvrir ces

adversaires imprévus.

Les deux jeunes gens voulurent s’élancer au secours de leur

famille; le Sioux, sombre et les sourcils froncés, leur barra

rudement le passage.

-- Ici! restez! grands fous! Eux vous tuer, vous scalper, comme

rien!

-- Allons donc! répliqua Will; resterons-nous là, à voir

massacrer nos amis?

-- Restez! mauvais sortir de la maison, feu par les fenêtres!

Joignant l’exemple aux paroles, l’Indien arma sa carabine, visa

un Sauvage prêt à poignarder l’oncle John, et l’abattit. Les

jeunes gens l’imitèrent, et mettant le fusil à l’épaule, épièrent

le moment favorable pour faire feu.

Les Sauvages ne s’attendaient nullement à ce qu’il y eût des

êtres vivants dans la ferme, ils laissèrent les femmes aux mains

de ceux qui les avaient saisies, et s’avancèrent avec précaution

contre les bâtiments.

Les trois Indiens, chargés des captives, prirent leur course dans

la direction du nord-est.

Lorsque le groupe de ceux qui restaient fut à proximité, Jim et

ses deux compagnons firent feu. Ces détonations reçues presque à

bout portant eurent un résultat prodigieux, les assaillants

firent halte, pleins d’hésitation.

Malheureusement la balle de Jim avait seule touché le but;

l’agitation exaltée des jeunes gens leur avait fait manquer leur

coup. Cependant les Sauvages, intimidés par cette chaude

réception, craignant sans doute de rencontrer un nombre

considérable de combattants, se retirèrent à l’écart, et peu à

peu se rabattirent dans la direction prise par le reste de leur

bande.

-- Chargeons vite! murmura Jim, ils vont vers le wagon tuer oncle

John.

Effectivement, deux bandits rouges s’étaient détachés du gros de

la troupe, et se rapprochaient du chariot. L’oeil perçant de Jim

les surveillait comme celui de l’aigle guettant sa proie.

Au moment où ils passèrent près du char, celui qui marchait le

dernier lança violemment son tomahawk contre John toujours étendu

sans mouvement. Par bonheur, le cheval du Sauvage broncha au même

instant; la direction du coup fut dérangée, et le vieux _settler_

ne fut pas atteint. Cette circonstance sauva la vie à l’Indien

que Jim tenait au bout de son fusil, mais sur lequel il ne voulut

pas gaspiller inutilement ses munitions.

Les trois Indiens partis les premiers avec leurs captives avaient

ralenti leur marche pour attendre les autres; lorsque ceux-ci les

eurent rejoints, toute la bande s’élança ventre à terre dans la

direction du nord-est; au bout de quelques secondes elle avait

disparu dans les profondeurs des bois, et le plus profond silence

régna dans cette solitude désolée.

S’il avait été possible à l’artiste de reproduire sur la toile le

tableau qu’il offrait lui-même avec ses deux compagnons, il

aurait certainement réalisé une oeuvre capable, plus que toutes

les autres, de le rendre illustre.

Le Sioux sombre, silencieux, le front pensif et menaçant, suivait

du regard les ombres lointaines et fugitives des Indiens

ravisseurs.

Will, pâle, abattu, les yeux voilés, regardait aussi cette route

par laquelle venait de disparaître ce qu’il chérissait le plus au

monde.

Halleck, l’air égaré, les yeux errants au hasard, paraissait

perdu dans les idées les plus complexes; on aurait dit un homme

cherchant sa route par une nuit obscure.

Tous trois avaient oublié le vieux John Brainerd; ils revinrent

au sentiment de la réalité en le voyant se relever et accourir

vers eux.

-- Vous n’êtes donc pas blessé, père? s’écria Will en s’élançant

au-devant de lui.

-- Pas le moins du monde! étourdi seulement. Mais, Ô mon Dieu!

que vont-elles devenir aux mains de ces bandits?

-- Hélas! qui peut le dire? murmura le jeune homme avec un

sanglot.

-- Nos chevaux, où sont-ils? Les miens sont tués. Ne pourrions-

nous pas poursuivre cette canaille? Qu’en dites-vous, Jim?

Le Sioux secoua tristement la tête :

-- Impossible de les atteindre, dit-il; nous ne réussirons qu’à

nous faire tuer ou à faire tuer les prisonnières.

-- Miséricorde du ciel! mais voyez donc ces scènes d’horreur qui

nous entourent! N’est-ce pas là un menaçant augure? Plus de

ressources; mon Dieu! plus de ressources!

Le visage bronzé du vieillard s’abaissa convulsivement dans ses

mains, et des larmes brûlantes jaillirent au travers de ses

doigts. Un silence douloureux régna pendant quelques instants au

milieu de ce groupe désolé.

Le bras de Christian Jim s’étendit doucement vers lui et se

reposa sur son épaule :

-- Mon frère n’est pas sans espoir! lui dit-il de cette voix

douce et harmonieuse qui étonne quiconque n’a pas vécu parmi les

Indiens.

John releva la tête et le regarda :

-- Que mon frère parle au Père qui est dans les Terres Heureuses;

son oreille entend toujours la voix qui pleure; sa main est

toujours ouverte pour soutenir celui qui est affligé.

-- Vous avez raison, Jim, répondit le vieillard en raffermissant

sa voix; vous me rappelez à mon devoir de chrétien... Il est

vrai, le Seigneur est désormais notre unique appui, notre suprême

espérance...

Tous tombèrent à genoux, et prièrent ardemment au travers de

leurs larmes.

CHAPITRE XII

_AMIS ET ENNEMIS._

Les dernières paroles de prière montaient encore vers le ciel,

lorsque le galop de plusieurs chevaux se fit entendre dans le

lointain; il approcha successivement, devint plus distinct;

bientôt une voix brève et retentissante cria: «Halte!»

En s’avançant de quelques pas, les quatre fugitifs aperçurent un

peloton de cavalerie et son officier, portant l’uniforme des

États-unis.

-- Holà, hé! par là! dit l’officier; quelles nouvelles?

En même temps, il mit pied à terre et s’approcha de la ferme.

C’était un homme de six pieds, gros à proportion de sa taille,

coiffé d’une cape ronde de chasse, ayant pistolets à la ceinture,

carabine en bandoulière, revolver suspendu à la boutonnière,

sabre à la main. Son visage, allongé démesurément par une barbe

pointue descendant sur sa poitrine comme un fer de lance, son

visage, disons-nous, était illuminé par deux yeux d’un bleu clair

fulgurant; un nez prodigieux en bec d’épervier, des sourcils

noirs, de longs cheveux roux, un teint bronzé, composaient à cet

être extraordinaire le physique le plus étrange qu’on puisse

rêver.

Quel type pour Halleck!... s’il eut eu le coeur à dessiner!

Le nouveau venu entama, la conversation avec une mémorable

loquacité:

-- Avez-vous quelque notion d’un lot de Diables peints qui

doivent rôder par ici? Ah! ah! Ils ont laissé dans ce lieu

l’empreinte de leurs satanées griffes! Hello! ouf! ils ont fait

du bel ouvrage! Ah! je vois que vous avez fait un prisonnier!

Vous le savez, la consigne est de ne faire aucun quartier à cette

vermine; vous allez voir.

Will n’eut que le temps de relever le revolver auquel l’officier

avait expéditivement recours. La balle siffla sur la tête de Jim

qui n’avait pas daigné faire un mouvement.

-- Eh bien! qu’y a-t-il donc, jeune cadet? demanda l’autre avec

un air surpris; pas de sensiblerie, jeune homme! pas de

sensiblerie! c’est mal porté!... vous allez voir.

Il coucha de nouveau l’Indien en joue.

-- Ne touchez pas à un seul cheveu de sa tête! s’écria le jeune

homme; c’est notre meilleur ami!

-- Tiens! tiens! tiens! Je ne dis pas le contraire. Enchanté de

faire sa connaissance!... Vous avez parlé à temps, jeune homme;

un quart de seconde plus tard, il n’aurait plus été temps de

sauver sa peinture. Je m’y connais.... vous auriez vu! Quel est

ce gaillard-là?

-- Christian Jim, un Indien Sioux qui nous a rendu les meilleurs

et les plus fidèles services dans ces temps de trouble.

-- Très bien. Je ne dis pas le contraire. Mais, jeune homme, vous

n’avez pas répondu à ma première question. Avez-vous quelque

notion d’un lot de Peaux-rouges, en campagne par ici? Répondez-

moi, je vous le demande positivement.

-- Je suis prêt à parler, mais lorsque vous m’en laisserez le

temps, répliqua Will.

Aussitôt il s’empressa de lui raconter tous les événements déjà

connus du lecteur.

L’officier écouta le récit avec un calme imperturbable; rien ne

semblait capable de l’étonner. En temps utile il se coupa une

énorme chique et en offrit une pareille à Jim. Puis il s’occupa

d’épousseter la poussière qui couvrait ses grandes bottes. Enfin

il rechargea son revolver et promena méthodiquement un cure-dent

entre ses incisives et ses molaires qui rappelaient celles d’une

bête fauve.

Lorsque le jeune Brainerd eut fini sa narration, l’officier

reprit:

-- Tout ça, c’est une rude affaire de sport... une rude affaire!

À la dernière campagne j’ai eu un cheval tué sous moi; oui,

Monsieur, tué comme un lapin par un grand drôle peint en vert.

Celui-là, je l’ai embroché en tierce. Un autre cheval fourbu, et

un autre, couronné des deux genoux. Ah! c’était trop fort; mais

je vous le dis.....

Il y eut un instant de silence pendant lequel l’honorable

gentleman lissa sa formidable moustache avec le bout de sa langue

et la tortilla fort agréablement en croc avec le pouce et

l’index; puis, il renouvela sa chique, et continua:

-- Je suis, moi, un vétéran de la guérilla, voyez-vous. Il n’y a

pas un coin du Minnesota où je n’aie tué net ma demi-douzaine de

Peaux-rouges. Le tout est de savoir s’y prendre; je vous en

avertis. D’abord...

À ce moment il fut interrompu par l’oncle John qui lui dit:

-- Sir, ne pensez-vous pas qu’il y ait urgence de nous mettre en

chasse? Ces bandits auront le temps de s’éloigner tellement qu’il

deviendra impossible de retrouver leur piste, si nous nous

laissons gagner par la nuit.

-- Mon ancien, répliqua le commandant, je partage votre avis et

je l’exécuterai en temps utile. Mais.... mais!... il faut de la

méthode! en tout, Sir, il en faut! À ce sujet, souffrez que je

vous dise... les Indiens sont des brutes, des bêtes fauves dont

on ne fera jamais rien.... Savez-vous pourquoi?... Parce qu’ils

n’ont pas de méthode; oui, Sir, parce qu’ils n’en ont pas. J’irai

même plus loin, et je dirai qu’ils seraient de bons soldats,

s’ils avaient de la méthode. Il me sera facile de vous démontrer

cela par une simple histoire vous allez voir.

-- Sir, reprit douloureusement le vieux Brainerd; ma femme, ma

fille, ma nièce souffrent peut-être en ce moment mille morts...

hâtons-nous, je vous en supplie.

-- Du calme, honorable _Settler_, du calme! quel est votre nom?

-- Brainerd, sir; ou, si vous aimez mieux, l’oncle John Brainerd.

--Très-bien, sir; votre nom était arrivé jusqu’à moi, comme celui

d’un intrépide chasseur d’ours grizzly. Vous avez mon estime.

-- Alors, nous pouvons faire nos préparatifs?...

L’officier lança obliquement un long jet noirâtre provenant de sa

chique, regarda le soleil et dit:

-- Oui, nous allons essayer une chasse en règle, destinée à

rendre la liberté à vos dames. Honneur au beau sexe! Mes hommes

ne sont pas des conscrits, la chose ne traînera pas en longueur

avec eux. Je désire avoir un renseignement préalable est-ce que

cet Apollon cuivré ne pourra pas nous être de quelque utilité?

Jim ne sourcilla point jusqu’à ce qu’on l’eût interpellé

directement.

-- Je ne sais pas, répondit-il.

-- Je ne sais pas!... ne sais pas!... répéta impatiemment le

capitaine; ils font tous la même réponse, ces sournois-là! Une

fois, je faisais de la guérilla en Virginie; nous avions besoin

d’un guide au milieu de ces régions diaboliques, j’avisai un Nez-

Coupé que m’avaient recommandé les missionnaires; il commença par

répondre à toutes mes questions: «Je ne sais pas... je ne sais

pas...» Tout comme celui-ci! Eh bien, sir, je n’ai jamais vu de

renard plus futé que ce garçon là; à lui seul il me dépista un

demi-cent de Peaux-rouges que nous tuâmes fort proprement dans

l’espace de deux matinées. C’est ce qui arrivera aujourd’hui,

n’est-ce pas Jim? Il me plaît vraiment, je vous le dis. J’aime

ces coquins silencieux. Maintenant, attention! il faut filer

vivement. Avez-vous des chevaux?

-- Il ne nous en reste que deux, répliqua Will; ceux du chariot

ont été tués.

-- Eh! qu’importe? deux de perdus, trois de retrouvés: regardez

là-bas.

Parlant ainsi, l’officier leur montra, rôdant dans les environs,

les chevaux des Indiens abattus par la carabine de Jim.

Ce dernier, avec l’aide de Will, se fut bientôt emparé de deux de

ces animaux; la petite troupe se trouvait donc parfaitement

montée; on se mit en marche sans tarder.

Tout en cheminant au petit galop de chasse, l’infatigable

commandant reprit la conversation.

-- Vous allez voir, gentlemen; cette vermine sauvage peut être

fort loin de nous; elle peut aussi être fort près. Les coquins ne

se doutent pas de ma présence par ici; ils n’ont eu aucune raison

pour se presser; au contraire, je pencherais à croire qu’il leur

sera venu en idée de se blottir dans quelque coin, pour se

reposer d’abord, et vous tendre une embuscade ensuite; car tout

doit leur faire présumer que vous tenterez de les poursuivre. Ils

savent les _settlers_ si stupides... pardon, je voulais dire; si

inexpérimentés en matière de stratégie!... Enfin, à tort ou à

raison je pense ainsi; que dit Master Jim?

-- Je pense comme le capitaine; répondit le Sioux qui connaissait

l’officier de longue date, et qui trouvait fort satisfaisante

l’attention qu’avait eue celui-ci de lui offrir une superbe

chique.

-- Très bien, Peau-rouge mon ami. Dans quelques minutes nous

allons voir un peu le dessous des cartes, comme disent les

_settlers_ franco-canadiens. Quand nous serons au sommet de cette

colline, tout un panorama de prairies s’étalera sous nos veux.

On galopa pendant près d’un quart d’heure en silence; après quoi

on arriva au sommet d’une éminence boisée qui dominait deux

plaines fort étendues.

Dans le lointain, sur le bord d’une forêt épaisse, circulait un

cours d’eau important; à gauche, s’élevaient à perte de vue des

coteaux boisés dont les élévations progressives aboutissaient à

des montagnes bleues qui se confondaient avec l’horizon; au pied

du mamelon occupé par la petite caravane serpentait une espèce de

clairière allongée et tortueuse, toute bordée d’arbres qui la

recouvraient en partie; cette avenue naturelle se prolongeait

jusqu’à un gros bouquet de sapins dont l’issue devait donner

immédiatement sur la rivière.

-- Mes enfants! dit le commandant, ralentissons un peu notre

allure; vous savez l’axiome du parfait cavalier: En plaine au

trot, et la montée au galop, à la descente au pas! D’ailleurs, il

ne faut pas nous conduire comme des hannetons d’avril qui n’ont

jamais rien vu; notre affaire, maintenant, c’est de dépister ces

_rascals_ sans être dépistés par eux. Or donc, pour arriver à cet

intéressant résultat, nous devons nous remiser sous un abri

convenable, pendant que Master Jim ira en éclaireur flairer ce

que contient le gros bouquet de pins, là-bas. C’est drôle, j’ai

comme un avant-goût d’_injuns_.

Le capitaine appuya en riant sur cette façon d’articuler le mot

Indien à la mode sauvage; en même temps il regarda Jim d’un air

si facétieux, en imitant la pose d’un chef Corbeau bien connu,

que Jim faillit sourire et partit aussitôt en rampant sous les

broussailles.

Pour charmer les ennuis de l’attente, l’officier, après avoir

rangé son petit escadron dans une aile de forêt qui finissait en

pointe du côté de la clairière, renouvela copieusement sa chique;

après quoi il passa en revue ses trois nouveaux amis.

-- Le major Hachtincson, commandant le 3° escadron du 6° régiment

de cavalerie légère, Minnesota’s division, dit-il en saluant

tour-à-tour Brainerd père, Will et Halleck; excusez-moi,

gentleman, si je me présente moi-même, le manque absolu de

société convenable dans ce désert, m’y oblige.

-- Will Brainerd mon fils, sir répondit John; Adolphus Halleck

mon neveu, un _Sketcher_ (dessinateur) distingué qui a fait, en

artiste, quelques campagnes de la guerre de cinq ans.

On s’entre salua avec tout le décorum convenable; les

présentations étaient faites régulièrement, on pouvait causer.

Le major s’adressa sur-le-champ à l’artiste.

-- Sir Halleck, voua avez beaucoup pratiqué le champ de bataille?

lui demanda-t-il d’un ton qui ne dissimulait point une légère

ironie.

Adolphe rougit un peu, malgré son sang-froid habituel:

-- Fort peu, major, le troisième coup de fusil tiré à la bataille

de Bull-run m’a écorné le bout d’une oreille; ma foi, comme je

n’avais pas précisément une vocation militaire transcendante,

j’ai renoncé aux travaux de guerre...

-- Et maintenant, mon cousin fait des études sauvages... ajouta

malicieusement Will Brainerd: Voici une belle occasion mon cher

Adolphe de vous renseigner sur les vrais indiens, poursuivit-il

avec un léger sourire; le major doit s’y connaître, lui!

Halleck eut un moment d’embarras et d’hésitation, sous les

regards moqueurs qui se fixaient sur lui. Cependant il reprit

bonne contenance et demanda à l’officier:

-- Certainement, je serais fort aise d’être fixé sur le compte de

cette race d’hommes étranges, peu connus, diversement appréciés,

que les uns représentent comme nobles et chevaleresques, les

autres...

-- Peu connus!... diversement appréciés!... Chevaleresques!...

interrompit l’officier avec un éclat de rire strident; écoutez,

sir, un homme qui a vécu trente ans dans ce monde là, et que vous

pouvez croire sur parole, je vous le garantis. Voici la

photographie morale et physique du vrai Sauvage: tous les

instincts réunis du chat, de la hyène, du tigre, du vautour, et

généralement des carnassiers de bas étage; tous les vices

agglomérés des populations civilisées, des hordes barbares, des

bandits hors la loi; un amalgame de la bête fauve et du scélérat

sans conscience. Voilà pour le côté moral... que j’adoucis

passablement... La force, la souplesse, l’agilité, la vigueur

indomptable, supérieures à celles du singe, de la panthère, du

cerf, de l’aigle et de tous les animaux les plus surprenants; une

finesse de sens inouïe; une adresse phénoménale à, tous les

exercices physiques; un corps de diamant, de bronze, d’acier, de

caoutchouc; le diable au corps et mille fois plus. Voilà pour le

côté physique. Total, des monstres infernaux à figure humaine et

qui réalisent l’impossible, l’inimaginable, surtout au point de

vue du crime et de la méchanceté.

-- Le portrait ne me semble guère flatté, murmura Halleck avec un

rire forcé.

-- Peuh! J’en dis peut être encore plus de bien qu’ils n’en

méritent. Et je vais vous étonner... Ces êtres-là, si, par

hasard, le bon esprit du Christianisme réussit à s’introduire en

eux, ces êtres-là deviennent des sujets d’élite, de nobles et

dignes créatures valant beaucoup mieux que nous tous hommes

civilisés.

-- Mais alors! interrompit Halleck d’un ton triomphant.

-- Doucement, jeune homme! Distinguo... comme nous disions au

collège. Le Sauvage christianisé...

-- Eh bien?

-- Ce n’est plus un Sauvage! puisqu’il n’est plus mauvais.

Halleck se mordit les lèvres, en se souvenant que Maggie lui

avait fait exactement la même réponse.

L’officier reprit:

--Tandis que le sauvage... le vrai sauvage... le sauvage pur...

-- Eh bien?

-- C’est un méprisable et haïssable et redoutable monstre. Ergo!

ma démonstration est faite. Attention! continua l’officier en

changeant de ton, voilà Jim qui nous fait un signe, là-bas.

La petite troupe se porta avec précaution vers le Sioux qui les

attendait

-- Eh bien! quelles nouvelles? demanda l’officier à voix si basse

qu’à peine l’Indien pût l’entendre.

-- Rien, répondit celui-ci; je vais voir, attendez-là.

Il poursuivit sa marche silencieuse et invisible au bout d’une

demi-heure on le vit surgir de broussailles à une assez grande

distance, et faire des signaux pour que la cavalerie avançât avec

les plus méticuleuses précautions.

Lorsqu’on l’eut rejoint:

-- Une piste! fit-il d’une voix semblable à un souffle, en

montrant quelques vestiges à peine visibles sur l’herbe. --

Attendez.

Cette fois, Jim repartit avec une prudence extraordinaire, et une

ardeur contenue qui étincelait dans ses yeux noirs; il sentait sa

proie!

Une heure s’écoula ainsi dans une anxieuse attente; le major

commença à perdre patience et à s’inquiéter.

-- Ah çà! votre homme ne reparaît plus, dit il à l’oreille de

Brainerd; qu’est-ce que cela veut dire? Nous trahirait-il comme

un vilain?

-- Oh non; il en est incapable, répliqua le _settler_.

-- Eh bien! alors, on nous l’a pris ou tué dans quelque coin.

-- Ah mon Dieu! il ne nous manquerait plus que ce nouveau

malheur!

-- Non, non! fit le major en étendant doucement son doigt vers la

prairie; voyez-vous, dans ce creux, l’herbe qui remue contre la

direction du vent... et puis cette tête noire qui se soulève un

peu pour nous regarder... cette main qui se montre avec

précaution et nous fait un petit signe. Très bien! il nous

indique un autre bouquet d’arbres auquel il pourra arriver sans

être vu de la rivière... il nous recommande de marcher doucement,

doucement, sans faire de bruit, de nous bien dissimuler le long

des grandes broussailles. C’est compris! ajouta le major en

répondant par un petit signe de tête; allons, enfants! et de la

prudence!

On se glissa, avec une adresse et des précautions incomparables

jusqu’au point indiqué; là on trouva Jim qui attendait avec un

visage préoccupé.

-- Pas de bruit, dit-il, ils sont là! S’ils nous entendent, ils

tueront les femmes.

On se groupa dans un recoin de la forêt et on tint conseil. Le

soleil était sur le point de quitter l’horizon; il importait

d’avoir une solution avant la nuit.

Le major se frottait les mains, au comble de la jubilation.

-- Il faut que ça chauffe tout de suite! dit-il; comme nous

allons brûler tous ces gredins-la! Vous autres, Continua-t-il en

s’adressant à ses hommes, ayez l’oeil au guet, le doigt sur la

détente, et visez juste; chaque coup de feu doit abattre son

Sauvage.

Brainerd, son fils et Halleck ne pouvaient parler, tant était

terrible leur émotion. Ils apprêtèrent convulsivement leurs

armes.

-- Marchons, dit Jim.

La moitié des cavaliers mit pied à terre; tout le monde se mit à

ramper dans le bois, suivant la direction indiquée par le Sioux.

L’arrivée des poursuivants fut tellement silencieuse, et les

Indiens s’attendaient si peu à être poursuivis, qu’ils furent

surpris à cinquante pas de distance, au moment où ils étaient

occupés à harnacher leurs chevaux pour le départ. Ainsi, tout le

désavantage était de leur côté.

-- Feu! et chargez ensuite! cria le major d’une voix tonnante.

Un tourbillon de fumée et de flammes remplit la clairière; des

hurlements de mort répondirent aux détonations; quatre Indiens

seulement restèrent debout; tous les autres se tordaient sur

l’herbe dans les convulsions de l’agonie.

Les trois femmes tremblantes accoururent éperdues vers leurs

libérateurs. Maggie se trouvait la plus proche d’Halleck; il

s’élança vers elle.

Au même instant, un des Indiens survivants bondit sur la jeune

fille, le couteau à la main, et la saisit par les cheveux.

-- Veux-tu la lâcher! démon maudit! hurla l’artiste en armant son

revolver et en faisant feu.

La première balle imprima dans la poitrine du Sauvage un point

noir, d’où jaillit aussitôt un mince filet de sang. Le bandit

chancela en grinçant des dents, mais sans abandonner sa victime

sa main levée s’abaissa sur la tête courbée de la malheureuse

enfant, la lame brillante du couteau disparut jusqu’au manche

dans le cou frêle et délicat qui fut à moitié tranché. Ensuite,

avec un cri insultant et sinistre, le monstre tomba à la

renverse, criblé de balles qu’Adolphe lui avait envoyées

désespérément.

Le corps inanimé de la jeune fille s’affaissa sur le sol

sanglant, comme la tige d’une fleur atteinte par la faux; Halleck

n’arriva même pas à temps pour la recevoir dans ses bras. Il

s’agenouilla avec désespoir auprès d’elle, les yeux noyés de

larmes brûlantes, et releva avec un soin pieux cette douce figure

dont les traits pâles avaient conservé jusque dans la mort leur

expression résignée et angélique.

Cette horrible scène s’était accomplie avec la rapidité de

l’éclair, comme un coup de foudre, sans que personne eût pu faire

un mouvement pour la prévenir. _Mistress_ Brainerd et Maria

étaient aussitôt accourues haletantes et désespérées, mais, tout

était fini, l’ange avait quitté son enveloppe d’argile pour

remonter au ciel.

Brisés de douleur, les malheureux parents de la jeune victime

s’étaient jetés à genoux autour d’elle, essayant de lui prodiguer

des soins... hélas! désormais inutiles. Chacun d’eux déposa sur

son front blanc et pur un long et douloureux baiser. En se

relevant, _Mistress_ Brainerd aperçut Halleck, agonisant de

désespoir, et dont les yeux restaient fixés sur la morte chérie;

la bonne mère comprit tout ce que renfermait cette angoisse

comprimée; elle fit un signe au jeune homme, en lui disant

-- Donnez-lui aussi un dernier baiser.

Le pauvre Adolphe s’inclina sanglotant, éperdu, et posa ses

lèvres sur la joue froide de celle qu’il aimait tant, dans le

silence de son âme.

Puis il retomba à genoux et demeura immobile, priant, pleurant,

suppliant le ciel de lui envoyer aussi la mort.

Pendant ce temps, les Indiens avaient été foudroyés par une

dernière décharge et le major Hachtincson avait pris le soin

personnel de s’assurer, le sabre à la main, que chacun d’eux

était bien mort et ne jouait pas au cadavre.

Cette clairière était sinistre avec ses herbes ensanglantées,

noircies par la poudre, écrasées par les corps inanimés mais

toujours farouches des Sauvages.

Dans un coin reculé, la famille Brainerd pleurait et priait

autour de celle qui avait été Maggie.

Au milieu du champ de bataille, le major vainqueur essuyait

lentement son épée, lorsque son regard se portait vers ce dernier

groupe, ses sourcils se fronçaient, ses yeux clairs lançaient des

flammes.

-- Pauvre douce enfant! Grommelait-il; ah! canailles! ah!

gredins! ah! race infernale! on n’en tuera jamais assez!

Jim, immobile sur la lisière du bois, regardait tout cela d’un

air impassible; on aurait dit une statue de bronze...

On se serait trompé en le croyant insensible, lorsque ses yeux

rencontraient la pâle image de Maggie, une lueur humide tremblait

dans ses prunelles... Jim pleurait, lui aussi!

Jim l'indien · 第 3 / 6 题