CHAPITRE PREMIER SUR L’EAU.
CHAPITRE II LÉGENDES DU FOYER
CHAPITRE III UNE VISITE
CHAPITRE IV CROQUIS, BOULEVERSEMENTS, AVENTURES.
CHAPITRE V UN AMI PROPICE.
CHAPITRE VI INDÉCISION.
CHAPITRE VII L’OEUVRE INFERNALE.
CHAPITRE VIII QUESTION DE VIE OU DE MORT.
CHAPITRE IX JIM L’INDIEN EN MISSION.
CHAPITRE X UNE NUIT DANS LES BOIS.
CHAPITRE XI PÉRIPÉTIES.
CHAPITRE XII AMIS ET ENNEMIS.
ÉPILOGUE
CHAPITRE PREMIER
_SUR L’EAU._
Par une brûlante journée du mois d’août 1862 un petit steamer
sillonnait paisiblement les eaux brunes du Minnesota. On pouvait
voir entassés pêle-mêle sur le pont, hommes, femmes, enfants,
caisses, malles, paquets, et les mille inutilités indispensables
à l’émigrant, au voyageur.
Les bordages du paquebot étaient couronnés d’une galerie mouvante
de têtes agitées, qui toutes se penchaient curieusement pour
mieux voir la contrée nouvelle qu’on allait traverser.
Dans cette foule aventureuse il y avait les types les plus
variées: le spéculateur froid et calculateur dont les yeux
brillaient d’admiration lorsqu’ils rencontraient la grasse
prairie au riche aspect, et les splendides forêts bordant le
fleuve; le Français vif et animé; l’Anglais au visage solennel;
le pensif et flegmatique Allemand; l’écossais à la mine résolue,
aux vêtements bariolés de jaune; l’Africain à peau d’ébène. --
Une marchandise de contrebande, comme on dit maintenant. -- Tous
les éléments d’un monde miniature s’agitaient dans l’étroit
navire, et avec eux, passions, projets, haines, amours, vice,
vertus.
Sur l’avant se tenaient deux individus paraissant tout
particulièrement sensibles aux beautés du glorieux paysage
déployé sous leurs yeux.
Le premier était un jeune homme de haute taille dont les regards
exprimaient une incommensurable confiance en lui-même. Un large
Panama ombrageait coquettement sa tête; un foulard blanc,
suspendu avec une savante négligence derrière le chapeau pour
abriter le cou contre les ardeurs du soleil, ondulait
moelleusement au gré du zéphyr; une orgueilleuse chaîne d’or
chargée de breloques s’étalait, fulgurante, sur son gilet; ses
mains, gantées finement, étaient plongées dans les poches d’un
léger et adorable paletot en coutil blanc comme la neige.
Il portait sous le bras droit un assez gros portefeuille rempli
d’esquisses artistiques et Croquis exécutés d’après nature, au
vol de la vapeur.
Ce beau jeune homme, si aristocratique, se nommait M. Adolphus
Halleck, dessinateur paysagiste, qui remontait le Minnesota dans
le but d’enrichir sa collection de vues pittoresques.
Les glorieux travaux de Bierstadt sur les paysages et les moeurs
des Montagnes Rocheuses avait rempli d’émulation le jeune
peintre; il brillait du désir de visiter, d’observer avec soin
les hautes terres de l’Ouest, et de recueillir une ample moisson
d’études sur les nobles montagnes, les plaines majestueuses, les
lacs, les cataractes, les fleuves, les chasses, les tribus
sauvages de ces territoires fantastiques.
Il était beau garçon; son visage un peu pâle, coloré sur les
joues, d’un ovale distingué annonçait une complexion délicate
mais aristocratique, On n’aurait pu le considérer comme un
gandin, cependant il affichait de grandes prétentions à
l’élégance, et possédait au grand complet les qualités sterling
d’un gentleman.
La jeune lady qui était proche de sir Halleck était une charmante
créature, aux yeux animés, aux traits réguliers et gracieux, mais
pétillant d’une expression malicieuse. Évidemment, c’était un de
ces esprits actifs, piquants, dont la saveur bizarre et originale
les destine à servir d’épices dans l’immense ragoût de la
société.
Miss Maria Allondale était cousine de sir Adolphus Halleck.
-- Oui, Maria, disait ce dernier, en regardant par dessus la tête
de la jeune fille, les rivages fuyant à toute vapeur; oui,
lorsque je reviendrai à la fin de l’automne, j’aurai collectionné
assez de croquis et d’études pour m’occuper ensuite pendant une
demi-douzaine d’années.
-- Je suppose que les paysages environnants vous paraissent
indignes des efforts de votre pinceau, répliqua la jeune fille en
clignant les yeux.
-- Je ne dis pas précisément cela... tenez, voici un effet de
rivage assez correct; j’en ai vu de semblables à l’Académie. Si
seulement il y avait un groupe convenable d’Indiens pour garnir
le second plan, ça ferait un tableau, oui.
-- Vous avez donc conservé vos vieilles amours pour les sauvages?
-- Parfaitement. Ils ont toujours fait mon admiration, depuis le
premier jour où, dans mon enfance, j’ai dévoré les intéressantes
légendes de Bas-de-Cuir, j’ai toujours eu soif de les voir face à
face, dans leur solitude native, au milieu de calmes montagnes où
la nature est sereine, dans leur pureté de race primitive,
exempte du contact des Blancs!
-- Oh ciel! quel enthousiasme! vous ne manquerez pas d’occasions,
soyez-en sûr; vous pourrez rassasier votre «soif» d’hommes
rouges! seulement, permettez-moi de vous dire que ces poétiques
visions s’évanouiront plus promptement que l’écume de ces eaux
bouillonnantes.
L’artiste secoua la tête avec un sourire:
-- Ce sont des sentiments trop profondément enracinés pour
disparaître aussi soudainement. Je vous accorde que, parmi ces
gens-là, il peut y avoir des gredins et des vagabonds; mais n’en
trouve-t-on pas chez les peuples civilisés? Je maintiens et je
maintiendrai que, comme race, les Indiens ont l’âme haute, noble,
chevaleresque; ils nous sont même supérieurs à ce point de vue.
-- Et moi, je maintiens et je maintiendrai qu’ils sont perfides,
traîtres, féroces!... c’est une repoussante population, qui
m’inspire plus d’antipathie que des tigres, des bêtes fauves, que
sais-je! vos sauvages du Minnesota ne valent pas mieux que les
autres!
Halleck regarda pendant quelques instants avec un sourire
malicieux, sa charmante interlocutrice qui s’était
extraordinairement animée en finissant.
-- Très bien! Maria, vous connaissez mieux que moi les Indigènes
du Minnesota. Par exemple, j’ose dire que la source où vous avez
puisé vos renseignements laisse quelque chose à désirer sur le
chapitre des informations; vous n’avez entendu que les gens des
frontières, les _Borders_, qui eux aussi, sont sujets à caution.
Si vous vouliez pénétrer dans les bois, de quelques centaines de
milles, vous changeriez bien d’avis.
-- Ah vraiment! moi, changer d’avis! faire quelques centaines de
milles dans les bois! n’y comptez pas, mon beau cousin! Une seule
chose m’étonne, c’est qu’il y ait des hommes blancs, assez fous
pour se condamner à vivre en de tels pays. Oh! je devine ce qui
vous fait rire, continua la jeune fille en souriant malgré elle;
vous vous moquez de ce que j’ai fait, tout l’été, précisément ce
que je condamne. Eh bien! je vous promets, lorsque je serai
revenue chez nous à Cincinnati, cet automne, que vous ne me
reverrez plus traverser le Mississipi. Je ne serais point sur
cette route, si je n’avais promis à l’oncle John de lui rendre
une visite; il est si bon que j’aurais été désolée de le
chagriner par un refus.
«L’oncle John Brainerd» n’était pas, en réalité, parent aux deux
jeunes gens. C’était un ami d’enfance du père de Maria Allondale;
et toute la famille le désignait sous le nom d’oncle.
Après s’être retiré dans la région de Minnesota en 1856, il avait
exigé la promesse formelle, que tous les membres de la maison
d’Allondale viendraient le voir ensemble ou séparément, lorsque
son _settlement_ serait bien établi.
Effectivement, le père, la mère, tous les enfants mariés ou non,
avaient accompli ce gai pèlerinage: seule Maria, la plus jeune,
ne s’était point rendue encore auprès de lui. Or, en juin 1862,
M. Allondale l’avait amenée à Saint-Paul, l’avait embarquée, et
avait avisé l’oncle John de l’envoi du gracieux colis; ce dernier
l’attendait, et se proposait de garder sa gentille nièce tout le
reste de l’été.
Tout s’était passé comme on l’avait convenu; la jeune fille avait
heureusement fait le voyage, et avait été reçue à bras ouverts.
La saison s’était écoulée pour elle le plus gracieusement du
monde; et, parmi ses occupations habituelles, une correspondance
régulière avec son cousin Adolphe n’avait pas été la moins
agréable.
En effet, elle s’était accoutumée à l’idée de le voir un jour son
mari, et d’ailleurs, une amitié d’enfance les unissait tous deux.
Leurs parents étaient dans le même négoce; les positions des deux
familles étaient également belles; relations, éducation, fortune,
tout concourait à faire présager leur union future, comme
heureuse et bien assortie.
Adolphe Halleck avait pris ses grades à Yale, car il avait été
primitivement destiné à l’étude des lois. Mais, en quittant les
bancs, il se sentit entraîné par un goût passionné pour les
beaux-arts, en même temps qu’il éprouvait un profond dégoût pour
les grimoires judiciaires.
Pendant son séjour au collège, sa grande occupation avait été de
faire des charges, des pochades, des caricatures si drolatiques
que leur envoi dans sa famille avait obtenu un succès de rire
inextinguible; naturellement son père devint fier d’un tel fils;
l’orgueil paternel se communiqua au jeune homme; il fut proposé
par lui, et décrété par toute la parenté qu’il serait artiste; on
ne lui demanda qu’une chose: de devenir un grand homme.
Lorsque la guerre abolitionniste éclata, le jeune Halleck bondit
de joie, et, à force de diplomatie, parvint à entrer comme
dessinateur expéditionnaire dans la collaboration d’une
importante feuille illustrée. Mais le sort ne le servit pas
précisément comme il l’aurait voulu; au premier engagement, lui,
ses crayons et ses pinceaux furent faits prisonniers.
Heureusement, il se rencontra, dans les rangs ennemis, avec un
officier qui avait été son camarade de classe, à Yale. Halleck
fut mis en liberté, et revint au logis, bien résolu à chercher
désormais la gloire partout ailleurs que sous les drapeaux.
Les pompeuses descriptions des glorieux paysages du Minnesota que
lui faisait constamment sa cousine, finirent par décider le jeune
artiste à faire une excursion dans l’Ouest. -- Mais il fit tant
de stations et chemina à si petites journées, qu’il mit deux mois
à gagner Saint-Paul.
Cependant, comme tout finit, même les flâneries de voyage,
Halleck arriva au moment où sa cousine quittait cette ville,
après y avoir passé quelques jours et il ne trouva rien de mieux
que de s’embarquer avec elle dans le bateau par lequel elle
effectuait son retour chez l’oncle John.
Telles étaient les circonstances dans lesquelles nos jeunes gens
s’étaient réunis, au moment où nous les avons présentés au
lecteur.
-- D’après vos lettres, l’oncle John jouit d’une santé
merveilleuse? reprit l’artiste, après une courte pause.
-- Oui, il est étonnant. Vous savez les craintes que nous
concevions à son égard, lorsque après ses désastres financiers,
il forma le projet d’émigrer, il y a quelques années? Mon père
lui offrit des fonds pour reprendre les affaires; mais l’oncle
persista dans ses idées de départ, disant qu’il était trop âgé
pour recommencer cette vie là, et assez jeune pour devenir un
«homme des frontières.» Il a pourtant cinquante ans passés, et
sur sept enfants, il en a cinq de mariés; deux seulement sont
encore à la maison, Will et Maggie.
-- Attendez un peu..., il y a quelque temps que je n’ai vu
Maggie, çà commence à faire une grande fille. Et Will aussi... il
y a deux ans c’était presque un homme.
-- Maggie est dans ses dix-huit ans; son frère à quatre ans de
plus qu’elle.
Sans y songer, Adolphe regarda Maria pendant qu’elle parlait; il
fut tout surpris de voir qu’elle baissa les yeux et qu’une
rougeur soudaine envahit ses joues. Ces symptômes d’embarras ne
durèrent que quelques secondes; mais Halleck les avait surpris au
passage; cela lui avait mis en tête une idée qu’il voulut
éclaircir.
-- Il y a un piano chez l’oncle John, je suppose? demanda-t-il.
-- Oh oui! Maggie n’aurait pu s’en passer. C’est un vrai bonheur
pour elle.
-- Naturellement... Ces deux enfants-là n’ont pas à se plaindre;
ils ont une belle existence en perspective. Will a-t-il
l’intention de rester-là, et de suivre les traces de son père?
-- Je ne le sais pas.
-- Il me semble qu’il a dû vous en parler.
Tout en parlant, il regarda Maria en face et la vit rougir, puis
baisser les yeux. L’artiste en savait assez; il releva les yeux
sur le paysage, d’un air rêveur, et continua la conversation.
-- Oui, le petit Brainerd est un beau garçon; mais, à mon avis,
il ne sera jamais un artiste. A-t-il fini son temps de collège?
-- Dans deux ans seulement.
-- Quel beau soldat cela ferait! notre armée a besoin de pareils
hommes.
-- Will a fait ses preuves. Il a passé bien près de la mort à la
bataille de Bullrun. La blessure qu’il a reçue en cette occasion
est à peine guérie.
-- Diable! c’était sérieux! quel était son commandant; Stonewal,
Jackson, ou Beauregard?
-- Adolphe Halleck!!
L’artiste baissa la tète en riant, pour esquiver un coup de
parasol que lui adressait sa cousine furieuse.
-- Tenez, Maria, voici ma canne, vous pourriez casser votre
ombrelle.
-- Pourquoi m’avez-vous fait cette question?
-- Pour rien, je vous l’assure...
La jeune fille essaya de le regarder bravement, Sans rire et sans
rougir; mais cette tentative était au-dessus de ses forces, elle
baissa la tête d’un air mutin.
--Allons! ne vous effarouchez pas, chère! dit enfin le jeune
homme avec un calme sourire. Ce petit garçon est tout à fait
honorable, et je serais certainement la dernière personne qui
voudrait en médire. Mais revenons à notre vieux thème, les
sauvages. En verrai-je quelque peu, pendant mon séjour chez
l’oncle John?
-- Cela dépend des quantités qu’il vous en faut pour vous
satisfaire. Un seul, pour moi, c’est beaucoup trop. Ils rôdent
sans cesse dans les environs; vous ne pourrez faire une promenade
sans les rencontrer.
-- Alors, je pourrai en portraicturer deux ou trois?
-- Sur ce point, voici un renseignement précis. Prenez un des
plus horribles vagabonds des rues de New York; passez-lui sur le
visage une teinte de bistre cuivré; mettez-lui des cheveux blonds
retroussés en plumet et liés par un cordon graisseux; affublez-le
d’une couverture en guenilles; vous aurez un Indien Minnesota pur
sang.
-- Et les femmes, en est-il de même
-- Les femmes!... des squaws, voulez-vous dire! Leur portrait est
exactement le même.
-- Cependant nous sommes dans «la région des Dacotahs, le pays
des Beauté», dont parle le poète Longfellow dans son ouvrage
intitulé Hiawatha.
-- Il est bien possible que ce soit le pays auquel vous faites
allusion. Dans tous les cas, c’est pitoyable qu’il ne l’ait pas
visité avant d’écrire son poème, -- Néanmoins, poursuivit la
jeune fille, pour être juste, je dois apporter une restriction à
ce que je viens de vous dire; les Indiens convertis au
christianisme sont tout à fait différents, ils ont laissé de
côté, leurs allures et vêtements sauvages, pour adopter ceux de
la civilisation; ils sont devenus des créatures passables. J’en
ai vu plusieurs, et, le contraste frappant qu’ils offrent en
regard de leurs frères barbares, m’a porté à en dire du bien. Je
pourrais vous en nommer: Chaskie, Paul, par exemple, qui seraient
dignes de servir de modèles à beaucoup d’hommes blancs.
-- Ainsi, vous admettrez qu’il se trouve parmi eux des êtres
humains?
-- Très certainement. Il y en a un surtout qui vient parfois
rendre visite à l’oncle John. Il est connu sous le nom de Jim
Chrétien; je peux dire que c’est un noble garçon. Je ne
craindrais point de lui confier ma vie en toute circonstance,
-- Mais enfin, Maria, parlant sérieusement, ne pensez-vous pas
que ces mêmes hommes rouges dont vous faites si peu de cas, ne
sont devenus pervers que par la fatale et détestable influence
des Blancs. Ces trafiquants!... Ces agents!...
-- Je ne puis vous le refuser. Il est tout-à-fait impossible aux
missionnaires de lutter contre les machinations de ces vils
intrigants. Pauvres, bons missionnaires! voilà des hommes
dévoués! Je vous citerai le docteur Williamson qui a fourni une
longue et noble carrière, au milieu de ces peuplades farouches,
se heurtant sans cesse à la mort, à des périls pires que la mort!
tout cela pour leur ouvrir la voie qui mène au ciel! Et le Père
Riggs, qui, depuis trente-cinq ans, erre autour du Lac qui parle,
ou Jyedan, comme les Indiens l’appellent. C’est un second apôtre
saint Paul; dans les bois, dans les eaux, dans le feu, en mille
occasions sa vie a été en péril; un jour sa misérable hutte brûla
sur sa tête; il ne pût s’échapper qu’à travers une pluie de
charbons ardents. Eh bien! il bénissait le ciel d’avoir la vie
sauve, pour la consacrer encore au salut de ses chères ouailles
-- Je suppose que ces pauvres missionnaires sont relevés et
secourus de temps en temps, dans ces postes périlleux?
-- Pas ceux-là, du moins! Ils se croiraient indignes de
l’apostolat s’ils faiblissaient un seul instant; cette lutte
admirable, ils la continueront jusqu’à la mort. Pour savoir ce
que c’est que le sublime du dévouement, il faut avoir vu de près
le missionnaire Indien!
-- Ah! voici un changement de décor, à vue, dans le paysage;
regardez-moi çà! s’écrie le jeune artiste en ouvrant son album et
taillant ses crayons; je vais croquer ce site enchanté.
-- Vous n’aurez pas le temps, mon cousin. Regardez par-dessus la
rive, à environ un quart de mille; voyez-vous une voiture qui est
proche d’un bouquet de sycomores; elle est attelée d’un cheval;
un jeune homme se tient debout à côté.
Adolphe implanta gravement son lorgnon dans l’oeil droit, et
inspecta les bords du fleuve pendant assez longtemps avant de
répondre.
-- J’ai quelque idée d’avoir aperçu ce dont vous me parlez. Quel
est le propriétaire, est-ce l’oncle John?... dit-il enfin.
-- Oui; et je pense que c’est Will qui m’attend. Un petit temps
de galop à travers la prairie, et nous serons arrivés au terme de
notre voyage.
CHAPITRE II
_LÉGENDES DU FOYER._
Après avoir fait des tours et des détours sans nombre, le petit
steamer vira de bord se rangea sur le rivage, mouilla son ancre,
raidit une amarre, jeta son petit pont volant, et nos deux jeunes
passagers débarquèrent.
-- Ah! Will! c’est toi?... Comment ça va, vieux gamin?...
Cette exclamation d’Halleck s’adressait à un robuste et beau
garçon, bronzé par le soleil et le hâle du désert, mais qui
demeura tout interdit, ne reconnaissant pas son interlocuteur.
-- Mais, Will! vous ne voyez donc pas notre cousin Adolphe?
demanda Maria en riant.
-- Ha! ha! le soleil me donnait donc dans l’oeil de ce côté-là!
répondit sur le champ le jeune _settler_; ça va bien, Halleck?...
je suis ravi de vous voir! vous êtes le bienvenu chez nous,
croyez-le.
-- Je vous crois, mon ami, répondit Halleck en échangeant une
cordiale poignée de main; sans cela, je ne serais point venu. Ah!
mais! ah mais! vous avez changé, Will! Peste! vous voilà un
homme! je vous ai tenu au bout de mon lorgnon pendant dix
minutes, et, jamais je n’aurais soupçonné votre identité, n’eut
été Maria qui n’a su me parler que de vous.
-- Est-il impertinent! mais vous êtes un monstre! Vingt fois j’ai
eu mon ombrelle levée sur votre tête pour vous corriger, mais je
vais vous punir une bonne fois!
-- Prenez ma cane, cousine, ce sera mieux que votre parasol.
Chacun se mit à rire, on emballa valise, portefeuille, album et
boites de peinture dans le caisson; puis on songea au départ.
-- Crois-moi, Will, prend place à côté de moi, laissons-la
conduire si elle y consent; cet exercice lui occupera les deux
mains, de cette façon j’aurai peut-être quelque chance de pouvoir
causer en paix avec toi. Y connaît-elle quelque chose, aux rênes?
-- Je vais vous démontrer ma science! s’écria malicieusement la
jeune fille, pendant que Will Brainerd s’asseyait derrière elle,
à côté d’Adolphe.
-- Je vous ai en grande estime sur tous les points, commença ce
dernier, mais vous êtes peut-être présomptueuse au-delà... -- Ah!
mon Dieu!
L’artiste ne put continuer, il venait de tomber en arrière dans
la voiture, renversé par le brusque départ de l’ardent trotteur
auquel la belle écuyère venait de rendre la main. Après avoir
télégraphié quelques instants des pieds et des mains, Halleck se
releva, non sans peine, en se frottant la tête; son calme
imperturbable ne l’avait point abandonné, il se réinstalla sur la
banquette fort adroitement et soutint sans sourciller le feu de
la conversation.
Cependant ses tribulations n’étaient pas finies; miss Maria avait
lancé le cheval à fond de train, et lui faisait exécuter une
vraie course au clocher par-dessus pierres, troncs d’arbres,
ruisseaux et ravins; tellement que pour n’être pas lancé dans les
airs comme une balle, Adolphe se vit obligé de se cramponner à
deux mains aux courroies du siège: en même temps la voiture
faisait, en roulant, un tel fracas, que pour causer il fallait
littéralement se livrer à des vociférations.
Au bout d’un mille, à peine, l’album sauta hors du caisson, ses
feuilles s’éparpillèrent à droite et à gauche, dans un désordre
parfait. On mit bien un grand quart d’heure pour ramasser les
croquis indisciplinés et les paysages voltigeants; puis,
lorsqu’ils furent dûment emballés, on recommença la même course
folle.
Cependant la nuit arrivait, on avait déjà laissée bien des milles
en arrière; le terme du voyage n’apparaissait pas.
-- Peut-on espérer d’atteindre aujourd’hui le logis de l’oncle
John? demanda Halleck entre deux cahots qui avaient failli lui
faire rendre l’âme.
-- Mais oui! nous ne sommes plus qu’à un mille ou deux de la
maison. Regardez là-bas, à, gauche; voyez-vous cette lumière à
travers les feuillages?
-- Ah! ah! Très bien; j’aperçois.
-- C’est la case; nous y serons dans quelques instants.
-- Si vous le permettez, je prendrai les rênes? j’ai peur, mais
réellement peur qu’il lui arrive quelque accident.
-- J’ai pris sur moi la responsabilité de l’attelage, et je ne
m’en considérerai comme déchargée que lorsque je l’aurai amené
jusqu’à la porte.
-- Eh bien! Maria, souffrez que je vous donne un conseil d’ami
pendant le trajet qui nous reste à faire d’ici à la maison.
Méfiez-vous de votre science en sport; l’été dernier, je
promenais une dame à Central Park, elle a eu la même lubie que
vous; celle de prendre les rênes et de conduire à fond de
train... vlan! elle jette la roue sur une borne! et patatras!
voilà le tilbury en l’air; il est retombé en dix morceaux, nous
deux compris... Coût, vingt dollars!... Le cheval abattu,
couronné, hors de service... Coût, trente dollars!... Total,
cinquante: c’était un peu cher pour une fantaisie féminine!
Tout en parlant, riant, se moquant, nos trois voyageurs finirent
par arriver.
L’hospitalière maison de l’oncle John, quoique dépendant
actuellement du comté de Minnesota, avait été originairement
construite dans l’Ohio.
Transportée ensuite vers l’Ouest, à, la recherche d’un site
convenable, elle avait un peu subi le sort du temple de Salomon,
tout y avait été fait par pièces et par morceaux; à tel point que
les accessoires en étaient devenus le principal. Finalement,
d’additions en additions, les bâtiments étaient arrivés à
représenter une masse imposante. Dans ce pêle-mêle de toits
ronds, plats, pointus, de hangars, de murailles en troncs
d’arbres, de cours, de ruelles, de galeries, d’escaliers, on
croyait voir un village; on y trouvait assurément le confortable,
le luxe, l’opulence sauvage.
Lorsque la voiture s’arrêta, au bout de sa course bruyante, la
lourde et large porte s’ouvrit en grinçant sur ses gonds; un flot
de lumière en sortit, dessinant en clair-obscur la silhouette
d’un homme de grande taille, coiffé d’un chapeau bas et large, en
manches de chemise, et dont la posture indiquait l’attente.
Dés que ses regards eurent pénétré dans les profondeurs du
véhicule, et constaté que trois personnes l’occupaient, il fut
fixé sur leur identité et se répandit en joyeuses exclamations.
-- Whoa! Polly! Whoa! cria-t-il d’une voix de stentor; viens
recevoir le wagon. Est-ce vous, Adolphe? poursuivit-il, en
prenant le cheval par la bride.
-- D’abord, affirmez-moi, cher oncle, que vous tenez solidement
cet animal endiablé; bon! Maintenant, je m’empresse de répondre;
oui, c’est moi, qui me réjouis de vous rendre visite.
-- Ah! toujours farceur! Ravi de te voir, mon garçon! Allons,
saute en bas, et courons au salon. Là, donne la main; voilà ta
valise; en avant, marche! Je vous suivrai tous lorsque Polly sera
arrivé.
Les trois voyageurs furent prompts à obéir et en entrant dans le
parloir, furent cordialement accueillis par leur excellente et
digne tante, _mistress_ Brainerd. Maggie quitta avec empressement
le piano pour courir au-devant de son frère et de sa cousine;
mais elle recula timidement à l’aspect inattendu d’un étranger.
Cependant elle reconnut bien vite Adolphe qui avait été son
compagnon d’enfance, et ne lui laissa pas le temps de dire son
nom.
-- Eh quoi! c’est vous, mon cousin? s’écria-t-elle avec un
charmant sourire; quelle frayeur vous m’avez faite!
-- Je m’empresse de la dissiper; répliqua l’artiste en lui
tendant la main avec son sans façon habituel; touchez-là!
cousine, je suis un revenant, mais en chair et en os.
-- Hé! jeunes gens! nous vous attendions pour souper; interrompit
l’oncle John, qui venait d’arriver; je ne crois pas nécessaire de
vous demander si vous avez bon appétit.
-- Ceci va vous être démontré, répondit Adolphe en riant; quoique
Maria m’ait secoué à me faire perdre tout bon sentiment, je sens
que je me remets un peu.
On s’attabla devant un de ces abondants repas qui réjouissent les
robustes estomacs du forestier et du laborieux _settler_, mais
qui feraient pâlir un citadin; chacun aborda courageusement son
rôle de joyeux convive.
L’oncle John était d’humeur joviale, grand parleur, grand
hâbleur, possédant la rare faculté de débiter sans rire les
histoires les plus hétéroclites. Sa femme, douce et gracieuse, un
peu solennelle, méticuleuse sur les convenances, grondait de
temps en temps lorsque quelqu’un de la famille enfreignait
l’étiquette dont elle donnait le plus parfait exemple: mais ses
reproches faisaient fort minime impression sur _mistress_
Brainerd.
Le jeune Will, modeste et réservé pour son âge, quoiqu’il eût des
dispositions naturelles à une gaîté communicative, était loin
d’atteindre le niveau paternel. Maggie était extrêmement timide,
parlait peu, se contentant de répondre lorsqu’on l’interrogeait,
ou lorsque l’imperturbable Adolphe la prenait malicieusement à
partie.
Quant à, Maria, c’était la folle du logis; rien ne pouvait
suspendre son charmant babil; son intarissable conversation était
un feu d’artifice; elle tenait tout le monde en joie.
Quoiqu’on fût à la fin du mois d’août, la soirée était tiède,
admirable, parfumée comme une nuit d’été.
-- Oui! l’atmosphère est pure dans nos belles prairies de
l’Ouest, dit M. Brainerd en réponse à une observation d’Halleck;
toute la belle saison est ainsi. Tu as bien fait de fuir les
mortelles émanations des villes.
-- Hum! je ne les ai pas entièrement esquivées cette année. En
juin, j’étais à New York, en juillet, à Philadelphie; il y avait
de quoi rôtir!
-- Eh bien! puisque te voilà avec nous, tu peux passer l’hiver
ici. Tu auras une idée du froid le plus accompli que tu aies
rencontré de l’autre côté du Mississipi.
-- Je m’aperçois que vous êtes disposés à proclamer la
supériorité de cette région, en tous points; mais si vous me
prophétisez un hiver encore plus rigoureux que ceux de l’Est, je
serai fort empressé de vous quitter avant cette lamentable
saison.
-- Froid!... un hiver froid... Pour voir ça, il aurait fallu être
ici l’année dernière. Polly? vous souvenez-vous? Comment trouvez-
vous ceci, mon neveu? Les yeux d’un homme gelaient
instantanément, son nez se transformait en une pyramide de glace,
s’il se hasardait à aspirer une bouffée d’air extérieur, en
ouvrant la porte!
-- Si jamais chose pareille m’arrive, je considérerai cela comme
une remarquable occurrence.
-- Oh ma femme ne l’oubliera jamais! Un jour, le plus gros de nos
porcs s’avise de sortir de l’écurie. Je le suivais par derrière,
et je remarquais sa démarche; elle devenait successivement lente
et embarrassée, comme si ses nerfs s’étaient raidis
intérieurement. Tout-à-coup il s’arrêta avec un sourd grognement;
il me fut impossible de le faire bouger de place; oui, j’eus beau
le tirer en long et en large, rien ne fit. Alors, je m’aperçus
que ses pieds étaient gelés dans leurs empreintes, ils y étaient
fixés, fermes comme rocs; plus moyen de remuer! Heureusement le
dégel arriva au mois de février; alors le pauvre animal put
rentrer à l’écurie.
-- Combien de temps était-il resté dans cette curieuse position?
-- Eh! une semaine, au moins; n’est-ce pas, Polly?
-- Oh! John! fit _mistress_ Brainerd avec un accent de reproche.
-- Bien plus! poursuivit impitoyablement oncle John; Maggie,
ayant entrepris de jouer la fameuse sonate, Étoile et Bannière,
frappa inutilement les touches, pas un son ne sortit, puis,
lorsqu’on fit du feu, l’atmosphère dégela, les notes alors
s’envolèrent une à une et jouèrent un air bizarre. Le même Jour,
l’argent vif du thermomètre descendit si bas qu’il sortit par-
dessous l’instrument, depuis lors il n’a plus pu marcher. Oui,
mon pauvre Adolphe, tous les hivers nous avons des froids
pareils.
-- Eh bien, mon oncle, il n’y a pas de danger que je reste ici
pour les affronter, vos hivers! Comment les Indiens peuvent-ils
les supporter?
-- Ah? je savais bien que notre cousin ne resterait pas longtemps
sans aborder ce sujet, s’écria rieusement Maria; je m’étonnais à
chaque instant de ne pas l’avoir entendu faire une question là-
dessus.
Comment ils les supportent?... Avez-vous jamais entendu dire
qu’un Indien soit mort de froid?... Dans l’hiver dont je te
parle, Christian Jim vint ici, au retour de la chasse. Ce
gaillard là avait tout juste assez de vêtements pour ne pas nous
faire rougir: Eh bien! lorsque sa femme lui demande s’il avait
froid, il se mit à rire et retroussa ses manches.
-- J’aimerais voir cet Indien. De quelle tribu est-il? demanda
Halleck avec une animation extraordinaire.
-- Il est Sioux; ces gens-là pullulent autour de nous.
-- Peuplade splendide! race noble, chevaleresque, superbe! n’est-
ce pas?
Pour la première fois de la soirée, l’oncle John éclata d’un rire
retentissant; la bonne _mistress_ Brainerd, elle-même, ne put se
contenir. Quant à Maria, son hilarité n’avait pas de bornes.
-- Ah çà! mais, qu’avez-vous donc tous?... demanda l’artiste un
peu décontenancé par l’accueil fait à son interjection.
-- Dans trois mois d’ici, tu riras plus fort que nous, mon cher
enfant, se hâta de dire _mistress_ Brainerd pour le consoler; la
poésie et le romantique de tes idées ne pourront tenir devant la
vulgaire réalité.
-- Quel malheur! Maria m’en a dit autant sur le paquebot. Je
croyais avoir la chance de pénétrer assez loin dans l’Ouest, pour
y voir la vraie race rouge, dans sa pureté originaire.
-- Oh! tu en trouveras, mon bon, reprit l’oncle John; tu verras
des spécimens purs dans cette région; à première vue tu en auras
assez.
-- J’aimerais à en dessiner quelques-uns... les chefs les plus
soignés?... J’ai entendu parler d’un Petit-Corbeau, lorsque
j’étais à Saint-Paul. Voilà un portrait que je voudrais faire,
ah! comme j’enlèverais çà!
-- Dans mon opinion, ce sera plutôt lui qui t’enlèvera, si
l’occasion se présente. C’est un diable, un brigand incarné, un
vrai Sauvage.
-- À quoi doit-il sa réputation?
-- On ne sait pas trop; répondit Will; à peu de chose,
assurément: c’est lui qui...
Le jeune homme s’arrêta court; il venait de rencontrer un regard
furibond de son père, appuyé d’un «Ahem» vigoureux qui fit
résonner les verres.
Ce télégramme échangé entre le père et le fils, ne fût caché pour
personne; peut-être deux ou trois convives en devinèrent la vraie
signification: tous demeurèrent pendant quelques instants muets
et embarrassés. À la fin, Halleck, avec la présence d’esprit et
la courtoisie qui le caractérisaient, s’empressa de détourner la
conversation.
-- Vous ne pourrez nier, dit-il, que les Hommes rouges n’aient
fourni quelques individus remarquables, dignes d’être comparés à
nos plus grands généraux; Philippe, Pontiac, Tecumseh, et
quelques autres; sans doute il n’y en n’a pas en abondance parmi
eux, mais, je voue le répète, mes amis, ce qui caractérise le
Sauvage, c’est la force, _vis antica_! ajouta-t-il en promenant
autour de lui un regard convaincu.
-- Nul doute qu’Albert Pike ne se soit aperçu de cela, depuis
longtemps; riposta l’oncle John avec un sérieux perfide; et
j’estime que si nous avions accepté les alliances offertes par
les Comanches dans la guerre du Mexique, le casus belli serait
aujourd’hui tranché.
-- Vous êtes tous ligués contre moi, je perds mon éloquence avec
vous. Maggie! ne pourriez-vous pas prendre un peu mon parti?
La jeune fille rougit à cette interpellation inattendue, et
répondit avec une petite voix douce.
-- Je serais bien ravie, mon cousin, d’être votre alliée. Jadis,
j’aurais eu un peu les mêmes idées que vous, mais une courte
résidence ici a sufi pour les dissiper. Je crois, en vérité, que
notre existence occidentale ne renferme aucun élément romantique.
-- Eh bien! je ne vous parlerai plus raison puisque vous êtes
tous contre moi! Oncle John, quel gibier y a-t-il dans le
Minnesota?
-- De toute espèce. Depuis l’ours gris jusqu’à la fourmi.
-- Vous n’avez pas la prétention de me faire croire que, dans vos
parages, on trouve des monstres pareils?
Quoi? des fourmis?
-- Non; des ours grizzly.
-- On ne les voit guères hors des montagnes; mais on rencontre
assez souvent les autres espèces dans les prairies. Il n’y a pas
une semaine que Maggie, en cueillant des fraises, se trouva, sans
s’en douter, nez à nez avec un de ces gros messieurs bruns.
-- Vous voulez plaisanter! s’écria Halleck dans la consternation:
et, comment cela s’est-il passé?
-- On ne pourrait dire lequel fut plus effrayé, de la fille ou de
l’ours. Chacun s’est sauvé à toutes jambes; l’ours, peut-être,
court encore. En en parlant, Adolphe, voudriez-vous manger une
tranche d’ours braisé?
-- Oh! ne me parlez pas de ça! j’aimerais mieux manger du mulet
ou du cheval!
-- Peuh! je ne dis pas.... ces animaux ont un autre goût.... un
autre fumet...
-- Je vous crois, et ne désire pas faire la comparaison. Peut-on
bien supporter pareille mangeaille! Allez donc proposer à un
habitué de la ménagerie de New York des beefsteaks de Sampson
l’ours qui a mangé le vieil Adam Grizzly!
-- Enfin, mon cher neveu, tu ferais comme les Indiens, après
tout: et tu y prendrais goût, peut-être.
Halleck fit une grimace négative et tendit son assiette à
_mistress_ Brainerd en disant:
-- Chère tante, veuillez me donner une petite tranche de votre
excellent _roastbeef_; je me sens un appétit féroce, ce soir.
-- Vous ne pouvez vous imaginer... Si c’était bien cuit, bien
tendre, bien servi devant vous... observa le jeune Will avec un
tranquille sourire; vous en digéreriez très bien une portion.
-- Impossible, impossible! je vous le répète. Il y a des choses
auxquelles on ne peut se faire. Je ne suis pas difficile à
contenter, cependant je sens que jamais je ne pourrai supporter
pareille nourriture.
-- Mais les Indiens?...
-- Ah! si j’en étais un, le cas serait différent; mais je suis
dans une peau blanche, et je tiens à mes goûts.
-- Enfin! poursuivit l’oncle John qui semblait prendre un plaisir
tout particulier à insister sur ce point; tu pourrais bien en
goûter un morceau exigu, pas plus gros que le petit doigt.
-- Mon oncle! inutile! De l’ipécacuanha, du ricin, de l’eau-
forte, tout ce que vous voudrez, excepté cet horrible régal.
-- En tout cas, vous reviendrez une seconde fois à ceci, observa
_mistress_ Brainerd en prenant l’assiette de l’artiste, avec son
sourire doux et calme; il ne faut pas que vous sortiez de table,
affamé.
-- Volontiers, ma tante, bien volontiers: je suis tout honteux ce
soir, d’avoir un appétit aussi immodéré, ou d’être aussi
gourmand, car ce _roastbeef_ est délicieux.
-- Ah! mon garçon! quelqu’un sans appétit, dans ce pays-ci,
serait un phénomène; va! mange toujours! reprit l’oncle John
facétieusement; je n’ai qu’un regret, c’est de ne pouvoir te
convertir à l’ursophagie.
-- Voyons! ne me parlez plus de ça! je n’en toucherais pas une
miette, pour un million de dollars.
-- Finalement, vous êtes content de votre souper?
-- Quelle question! c’est un festin digne de Lucullus.
-- Mon mignon! tu n’as pas mangé autre chose que des tranches
d’ours noir !
-- Ah-oo-ah! rugit l’artiste en se levant avec furie, et prenant
la fuite au milieu de l’hilarité générale.
CHAPITRE III
_UNE VISITE._
La nuit -- une belle nuit du mois d’août -- était splendide,
calme, sereine, illuminée par une lune éclatante et pure;
l’atmosphère était transparente et d’une douceur veloutée; il
faisait bon vivre!
Après le souper, Maggie s’était mise au piano et avait joué
quelques morceaux, sur l’instante requête de l’artiste; chacun
s’était assis au hasard sous l’immense portique dont l’ampleur
occupait la moitié de la maison.
Halleck et le jeune Will fumaient leurs havanes avec béatitude;
l’oncle John avait préféré une énorme pipe en racine d’érable,
dont la noirceur et le culottage étaient parfaits.
Halleck était à une des extrémités du portail; après lui étaient
Maria et Maggie; plus loin se trouvait Will; venaient ensuite
M. et _mistress_ Brainerd.
La nuit était si calme et silencieuse que, sans élever la voix,
on pouvait causer d’une extrémité à l’autre de l’immense salle.
La conversation devint générale et s’anima, surtout entre Maria
et l’oncle John. Halleck s’adressait particulièrement à Maggie,
sa plus proche voisine.
-- Maria m’a parlé d’un Indien, un Sioux, je crois, qui est grand
ami de votre famille? lui demanda-t-il.
-- Christian Jim, vous voulez dire?...
-- C’est précisément son nom. Savez-vous où il habite?
-- Je ne pourrais vous dire -- je crois bien que sa demeure est
aux environs de la Lower Agency; en tout cas il vient souvent
chez nous. Il a été converti il y a quelques années, dans une
occasion périlleuse, papa lui a sauvé la vie; depuis lors Jim lui
garde une reconnaissance à toute épreuve: il nous aime peut-être
encore plus que les missionnaires.
-- Un vrai Indien n’oublie jamais un service; ni une injure,
observa Halleck sentencieusement; quelle espèce d’individu est
cet Indien?
-- Il personnifie votre idéal de l’Homme-Rouge, au moral, du
moins; sinon au physique. C’est tout ce qu’on peut rêver de
noble, de bon; mais il est grossier comme tous ceux de sa race.
Maggie s’étonnait de soutenir si bien la conversation,
contrairement à ses habitudes de silence. Elle subissait, sans
s’en apercevoir, l’influence d’Halleck, dont la délicate urbanité
savait mettre à l’aise tout ce qui l’entourait; le jeune artiste
avait, en outre, le don de placer la conversation sur un terrain
favorable pour la personne avec laquelle il s’entretenait.
Tout le monde n’a pas ce talent aussi rare qu’enviable.
Le coup d’oeil général de cette réunion intime aurait fait un
tableau charmant et pittoresque; dans un angle, la figure bronzée
du vieux Brainerd demi noyé dans les nuages tourbillonnants
qu’exhalait sa pipe; à côté de lui, le visage calme et souriant
de son excellente femme. Un contraste harmonieux de la force un
peu rude et de la bonté la plus douce. Au centre, éclairée par
les plus vifs rayons de la lune, Maria, rieuse, épanouie, alerte,
toujours en mouvement; on aurait dit un lutin faisant fête à la
nuit. Plus loin, Adolphe, son feutre pointu sur l’oreille, les
jambes croisées, nonchalamment renversé dans son fauteuil,
envoyant dans l’air, par bouffées régulières, les blanches
spirales de son cigare; Maggie, naïve et gracieuse, ses grands
yeux noirs et expansifs fixés sur son cousin avec une attention
curieuse, toute empreinte de grâce innocente et juvénile,
ressemblant à la fée charmante de quelque rêve oriental.
Vraiment, c’était un délicieux intérieur qui aurait séduit
l’artiste le plus difficile.
Effectivement Adolphe était ravi, surtout quand ses yeux
rencontraient les regards de sa gentille cousine.
-- J’aimerais beaucoup voir ce Jim, observa-t-il après un long
silence admiratif, je suppose que le surnom de Christian lui a
été donné au sujet de sa conversion.
-- C’est plutôt, je crois, parce que sa conduite exemplaire lui
a, mérité ce titre. Lorsque mon père l’a rencontré pour la
première fois, il était très méchant, ivrogne, brutal,
querelleur, et il avait tué, disait-on, plus d’un blanc. Il
rodait de préférence dans les hautes régions du Minnesota, où les
caravanes du commerce ont toujours couru de si grands dangers.
-- Mais, depuis, il est complètement changé?
-- Si complètement qu’on peut dire, à la lettre, que c’est un
autre homme. Il est allé jusqu’à prendre un nom anglais, comme
vous voyez. Il y a quelques années, sa passion invincible était
l’abus des boissons; pour un flacon de whisky il aurait vendu
jusqu’au dernier haillon qu’il avait sur le corps. Depuis sa
conversion, en aucune circonstance il ne s’est laissé tenter; il
est resté sobre comme il se l’était promis.
-- C’est là un type remarquable. Par conséquent, miss Maggie,
continua Adolphe en se retournant vers la jeune fille, vous
admettrez que je ne me suis pas entièrement trompé dans mon
appréciation du caractère indien.
-- Mais précisément l’Indien a disparu, le chrétien seul est
resté.
Cette remarque incisive était la réfutation la plus complète qui
eût été opposée au système d’Halleck; venant d’une aussi jolie
bouche, elle avait pour lui autant d’autorité que si elle eut
émané d’un philosophe ou d’un général d’armée.
Il resta pendant quelques instants silencieux, en admiration
devant le bon sens ingénu de la jeune fille.
-- Mais enfin, vous ne pourrez nier qu’il y ait eu des Sauvages,
même non chrétiens, dont le caractère et la conduite aient été
chevaleresques et nobles, de façon à mériter des éloges?
-- Cela est fort possible, mais, sur une grande quantité
d’Indiens que j’ai vus, il ne s’en est pas rencontré un seul
réalisant ces belles qualités, -- Ah! mais, voici Jim en
personne, qui arrive.
La porte, en effet, venait de s’ouvrir sans bruit, l’artiste
aperçut, s’avançant sous le portique, une haute forme brune
enveloppée des pieds à la tète par une grande couverture blanche.
Du premier regard, l’artiste reconnut un Indien; la démarche
assurée et confiante du nouveau venu faisait voir qu’il se
sentait dans une maison amie.
En arrivant, sa voix basse et gutturale mais agréable, fit
entendre ce seul mot:
-- Bonsoir.
Chacun lui répondit par une salutation semblable, et, sans autre
discours, il s’assit sur une marche d’escalier, entre l’oncle
John et Maria.
Il accepta volontiers l’offre d’une pipe, et sembla absorbé par
le plaisir d’en faire usage; ensuite, la conversation recommença
comme si aucune interruption ne fut survenue.
Adolphe Halleck ne pouvait dissimuler l’intérêt curieux que lui
inspirait ce héros du désert. Sa préoccupation à cet égard devint
si apparente que chacun s’en aperçut et s’en amusa beaucoup. Il
cessa de causer avec Maggie, et se mit à contempler Jim
attentivement.
Ce dernier lui tournait le dos à moitié, de façon à n’être vu que
de profil, et du côté gauche. Insoucieux de la chaleur comme du
froid, il était étroitement enroulé dans sa couverture; dans une
attitude raide et fière, il exposait à la clarté de la lune son
visage impassible, mais dont les traits bronzés reflétaient les
rayons argentés comme l’aurait fait le métal luisant d’une
statue. Par intervalles; les incandescences intermittentes de sa
pipe l’éclairaient de lueurs bizarres qui accentuaient
étrangement sa physionomie caractéristique.
Cet enfant des bois avait un profil mélangé des beautés de la
statuaire antique et des trivialités de la race sauvage. Lèvres
fines et arquées; nez romain, droit, d’un galbe pur autant que
noble; yeux noirs, fendus en amande, pleins de flammes voilées;
et à côté de cela, sourcils épais; visage carré, anguleux; front
bas et étroit, fuyant en arrière. La partie la plus
extraordinaire de sa personne était une chevelure exubérante,
noire comme l’aile du corbeau, longue à recouvrir entièrement ses
épaules comme une vraie crinière.
Tout ce qui avait été dit précédemment sur son compte avait
fortement prédisposé Halleck en sa faveur; aussi, le jeune homme,
toujours absorbé par ses romanesques illusions sur les Indiens,
tomba, pour ainsi dire, en extase devant cet objet de tous ses
rêves. Il s’oublia ainsi, renversé dans son fauteuil, les yeux
attentifs, dilatés par la curiosité, tellement que, pendant dix
minute, il oublia son cigare au point de le laisser éteindre.
Il fallut une interpellation de Maria, plus vive que de coutume,
pour le rappeler à lui; alors il tira une allumette de sa poche,
ralluma, son cigare et se penchant vers Maggie:
-- Il arrive de la chasse, n’est-ce pas? Demanda-t-il
-- Le mois d’août n’est pas une bonne saison pour cela.
-- Comment vous êtes-vous procuré cette chair d’ours que nous
avons mangée ce soir?...
-- Par un hasard tout à fait fortuit; et nous l’avons conservée,
spécialement à votre intention aussi longtemps que le permettait
la chaleur de la saison. Jim parlez-nous!
-- Hooh! répondit le Sioux en tournant sur ses talons, de manière
à faire face à la jeune fille.
-- Coucherez-vous ici cette nuit?
-- Je ne sais pas, peut-être, répondit-il laconiquement en
mauvais anglais; puis il pivota de nouveau sur lui-même avec une
précision mécanique, et se remit à fumer vigoureusement.
-- Il a quelque chose dans l’esprit, observa Maria; car
ordinairement il est plus causeur que cela, pendant le premier
quart d’heure de sa visite.
-- Peut-être est-il gêné par notre présence inaccoutumée?
-- Non; il lui suffît de vous voir ici pour savoir que vous êtes
des amis.
-- On ne peut connaître tous les caprices d’un Indien; je suppose
qu’à l’instar de ses congénères il a aussi des fantaisies et des
excentricités.
La soirée était fort avancée, M. Brainerd insinua tout doucement
qu’il était l’heure pour les jeunes personnes, de se retirer dans
leur chambre; alors l’oncle John se leva, invita tout le monde à
rentrer dans la maison. La lampe demi-éteinte fut rallumée; la
famille s’installa confortablement sur des fauteuils moelleux qui
garnissaient!e salon.
À ce moment, tous les visages devinrent sérieux, car on se
disposait à réciter les prières du soir; M. Brainerd, lui-même,
déposa momentanément son air rieur pour se recueillir; avec
gravité, il prit la Bible, l’ouvrit, mais avant de commencer la
lecture, il promena un regard inquisiteur autour de lui.
-- Où est Jim? demanda-t-il.
-- Il est encore sous le portique, répondit Will; irai-je le
chercher?
-- Certainement! on a oublié de l’appeler.
Le jeune homme courut vers le Sioux et l’invita à entrer pour la
prière.
L’autre, sans sourciller, resta immobile et muet; Will rentra,
après un moment d’attente.
-- Il n’est pas disposé, à ce qu’il parait, ce soir dit-il en
revenant; il faudra nous passer de lui.
Maggie s’était mise au piano, et avait fait entendre un simple
prélude à l’unisson; toute la portion adolescente de la famille
se réunit pour l’accompagner. Will avait une belle voix de basse;
Halleck était un charmant ténor; on entonna l’hymne splendide
«sweet hour of Brayers» dont les accents majestueux, après avoir
fait vibrer la salle sonore, allèrent se répercuter au loin dans
la prairie.
Le chant terminé, chacun reprit son siège pour entendre la
lecture du chapitre; ensuite, les exercices pieux se terminèrent
par une fervente prière que l’on récita à genoux.
Les jeunes filles allèrent se coucher, sous la conduite de
M. Brainerd; les hommes rallumèrent des cigares et s’installèrent
de nouveau sur leurs sièges. Chacun d’eux avait une pensée
curieuse et inquiète à satisfaire: Halleck voulait approfondir la
question Indienne en se livrant à une étude sur Jim; L’oncle John
et le cousin Will avaient remarqué un changement étrange dans les
allures du Sioux, ils désiraient éclaircir leurs inquiétudes en
causant avec lui.
Ils s’acheminèrent donc tout doucement hors du salon et allèrent
rejoindre sous le portique leur hôte sauvage. Ce dernier fumait
toujours avec la même énergie silencieuse, et sa pipe illuminait
vigoureusement son visage, à chaque aspiration qui la rendait
périodiquement incandescente. Il garda un mutisme obstiné
jusqu’au moment où l’oncle John l’interpella directement.
-- Jim, vous paraissez tout changé ce soir. Pourquoi n’êtes-vous
pas venu prendre part à la prière? Vous ne refusez pas d’adresser
vos remerciements au Grand-Esprit qui vous soutient par sa bonté.
-- Moi, lui parler tout le temps. Moi, lui parler quand vous lui
parlez.
-- Dans d’autres occasions vous aviez toujours paru joyeux de
vous joindre à nous pour ces exercices.
-- Jim n’est pas content: il n’a pas besoin que les femmes s’en
aperçoivent.
-- Qu’y a-t-il donc d’extraordinaire?
-- Les trafiquants Blancs sont des méchants; ils trompent le
Sioux, lui prennent ses provisions, son argent, jusqu’à ses
couvertures.
-- Ça a toujours été ainsi.
-- L’Indien est fatigué; il trouve ça trop mauvais. Il tuera tous
les _Settlers_.
-- Que dites-vous? s’écria l’oncle John.
-- Il brûlera la cabane de l’Agency; il tuera hommes, femmes,
babys, et prendra leurs scalps.
-- Comment savez-vous cela?...
-- Il a commencé hier; ça brûle encore. Le Tomahawk. est rouge.
-- Dieu nous bénisse! Et, viendront-ils ici, Jim?
-- Je crois pas, peut-être non. C’est trop loin de l’Agency; ils
ont peur des soldats.
-- Enfin, les avez-vous vus, Jim?
-- Oui j’ai vu quelques-uns. Ça contrarie Jim. Il y a trop
chrétiens qui sont redevenus Indiens pour tuer les Blancs. C’est
mauvais, Jim n’aime pas voir ça, il s’est en allé.
-- Fasse le ciel qu’ils ne viennent pas dans cette direction. Si
je savais qu’il y eût danger pour l’avenir, nous partirions
instantanément.
-- Ne serait-il pas convenable de nous embarquer demain, sur le
Steamboat, pour Saint-Paul? demanda Halleck, singulièrement ému
par les inquiétantes révélations de l’Indien.
-- Ah! répliqua l’oncle John en réfléchissant, si nous quittons
la ferme, elle sera pillée par ces larrons à peau rouge, en notre
absence. Je n’aimerais pas, à mon âge, perdre ainsi tout ce que
j’ai eu tant de peine à amasser.
-- Mais cependant, père, si notre sûreté l’exige! observa Will.
-- S’il en était ainsi je n’hésiterais pas un seul instant;
néanmoins, je ne crois pas qu’il y ait à craindre un danger
immédiat. C’est probablement une terreur panique dont on s’émeut
aujourd’hui, comme cela est arrivé au printemps dernier: le seul
vrai danger à redouter c’est que ce désordre prenne de
l’extension et arrive jusqu’à nous.
-- Les Sauvages sont vindicatifs et implacables lorsque le diable
les a soulevés, remarqua sentencieusement Halleck en allumant un
autre Havane; mais, comme je le soutenais tout à l’heure à table,
leurs actions même blâmables reposent toujours sur une base
honorable.
-- Christian Jim, voulez-vous ce cigare? Il sera je crois,
préférable à votre pipe.
-- Je n’en ai pas besoin, répliqua l’autre sans bouger.
-- À votre aise! il n’y a pas d’offense! Oncle John, nous disons
donc qu’il n’y a pas lieu de s’effrayer?
-- Ah! ah! mon garçon, il y a bien réellement un danger, c’est
certain; viendra-t-il, ne viendra-t-il pas jusqu’à nous?... c’est
incertain. Avez-vous entendu dire quelque chose de ces troubles
pendant que vous étiez sur le steamer?
-- Depuis que vous me parlez de tout çà, il me revient un peu
dans l’esprit que j’ai dû ouïr murmurer je ne sais quoi au sujet
des craintes qu’inspiraient les Sauvages. Mais je ne me suis
point préoccupé de ces fadaises; d’ailleurs, je commence à croire
que les Blancs par ici n’ont qu’une toquade, c’est de dénigrer
les Peaux-Rouges.
-- Ah! pauvre enfant! comme vous aurez changé d’opinion, lorsque
vous serez plus âgé d’un an seulement! dit le jeune Will qui
semblait beaucoup plus affecté que son père des mauvaises
nouvelles apportées par le Sioux. Les plus funestes légendes que
nous aient léguées nos ancêtres sur la barbarie Indienne, ont
pris naissance dans ce pays même, dans le Minnesota.
-- Sans nul doute, les informations de Jim sont sures, et il ne
voudrait pas sciemment nous tromper, reprit l’oncle John sans
prendre garde à cette dernière remarque; je vais tirer cela au
clair avec lui. -- Jim devons-nous quitter les lieux cette nuit?
L’Indien resta deux bonnes minutes sans répondre. Les bouffées
s’envolèrent de sa pipe plus épaisses et plus rapides; son visage
se contracta sous les efforts d’une méditation profonde: enfin il
lâcha une monosyllabe
-- Non.
-- Quand faudra-t-il partir? demanda Will.
-- Sais pas. Peux pas dire. Il faut attendre d’en savoir
davantage; j’irai voir et je dirai ce que j’aurai vu; peut-être
il vaudra mieux rester.
-- Enfin, il sera encore temps demain, n’est-ce pas.
-- Je l’ignore. Attendez que Jim ait vu; il parlera à son retour.
-- Eh bien! je pense que nous pourrons dormir tranquilles cette
nuit. En tout cas, nous sommes entre les mains de Dieu, et il
fera de nous ce que bon lui semblera. Je suis fâché, mon cher
Adolphe, qu’un semblable déplaisir trouble la joie que nous
éprouvions tous de votre visite.
-- Ne prenez donc pas cela à coeur, par rapport à moi, cher
oncle, répliqua l’artiste en renversant la tête et lançant
méthodiquement des bouffées, tantôt par l’un tantôt par l’autre
coin de la bouche; je suis parfaitement insoucieux de tout cela,
et je prolongerais, s’il le fallait, ma visite exprès pour vous
convaincre de mon inaltérable sang-froid en ce qui concerne les
Peaux-Rouges. Vous connaissez mon opinion sur les Indiens, je
suppose; au besoin, je vais vous la manifester de nouveau.
-- L’expérience ne la modifiera que trop! répondit l’oncle John.
-- La vérité parle par votre bouche, cher oncle! Lorsque j’aurai
été témoin de ces atrocités dont on me menace tant, alors
seulement je croirai que les guerriers sauvages ne ressemblent
pas à l’idéal de mes rêves.
-- Je crains fort...
L’oncle John s’arrêta court; en se retournant par hasard, il
venait d’apercevoir dans l’entrebâillement de la porte, le visage
inquiet de sa femme, plus pâle que celui d’une morte.
-- John! murmura-t-elle; au nom du ciel! de quoi s’agit-il?
Le mari était trop franc pour se permettre le moindre mensonge;
il se contenta dire:
-- Polly, regagnez votre chambre; je vous dirai çà tout à
l’heure.
_Mistress_ Brainerd resta un moment irrésolue, hésitant à obéir
et à rester; enfin elle s’éloigna en disant à son mari
-- Ne vous faites pas attendre longtemps, John, je vous en
supplie.
Aussitôt qu’elle fut hors de portée de la voix, l’oncle John
reprit:
-- Allons nous reposer; il est temps de dormir pour réparer nos
forces. Allons Jim!
-- Non, il faut partir, moi, répondit le Sioux.
-- Vous ne voulez pas passer la nuit avec nous, mon ami? lui
demanda Halleck, de sa voix affable et gracieuse.
-- Je ne peux rester; il faut aller loin, moi grommela l’Indien
en se levant et s’éloignant à grands pas.
Chacun se rendit à sa chambre respective et se coucha. Halleck ne
put s’endormir; il agitait dans son esprit les probabilités des
événements, mais n’accordait aucune confiance aux appréhensions
que chacun manifestait autour de lui. Les jours néfastes de
massacre et de vengeance indienne, lui apparaissaient éloignés de
plus d’un siècle; il considérait comme une absurdité inadmissible
l’occurrence d’une catastrophe semblable, en plein Minnesota,
c’est-à-dire en pleine civilisation; décidément les terreurs de
ses amis lui faisaient pitié.
Néanmoins il éteignit sa bougie; déjà un agréable assoupissement,
précurseur du sommeil, commençait à fermer ses paupières,
lorsqu’une clarté indéfinissable se montra au travers de ses
volets. Il sauta vivement à bas de son lit, et courut à la
fenêtre pour explorer les alentours. Un coin de l’horizon lui
apparut rouge et sanglant des reflets d’un incendie; ce sinistre
semblait être à une distance considérable, dans la direction des
basses prairies; l’obscurité ne permettait de distinguer aucun
détail du paysage.
Cependant, les regards investigateurs de l’artiste finirent par
remarquer une grande forme sombre découpée en silhouette sur le
fonds lumineux; Ce fantôme humain marchait à grands pas dans la
direction du feu; à sa longue couverture blanche, Halleck
reconnut Christian Jim; il resta longtemps à sa fenêtre, le
regardant s’éloigner, jusqu’à ce qu’il ne fut plus visible que
comme un point mourant; enfin il alla se coucher en murmurant:
-- C’est un drôle de corps que ce Sioux; bien certainement, lui
et mes honorables parents vont mettre cet incendie sur le compte
des pauvres Indiens... comme si ces malheureux Sauvages n’avaient
pas assez de leurs petites affaires, sans venir se mêler des
nôtres!...
Sur quoi Halleck s’endormit et rêva chevalerie indienne.
CHAPITRE IV
_CROQUIS, BOULEVERSEMENTS, AVENTURES._
Dans la maison du _settler_, personne, excepté Halleck, n’avait
aperçu la lueur nocturne de l’incendie. Il se garda bien d’en
parler, estimant judicieusement que cette nouvelle ne servirait
qu’à fournir un thème inépuisable aux propos désobligeants sur
les pauvres Sauvages; il s’assura donc un secret triomphe en
gardant le silence.
La matinée suivante fut admirable, tiède, transparente; une de
ces splendides journées où il fait bon vivre!
Halleck décida qu’il passerait sa matinée à croquer les paysages
environnants, et il invita Maria et Maggie à lui servir de guides
dans son excursion. Mais _Mistress_ Brainerd, pour diverses
nécessités du ménage, jugea convenable de retenir sa fille à la
maison; le nombre des touristes se trouva donc réduit à deux.
Personne, mieux que Miss Allondale, ne pouvait servir de cicérone
à l’artiste; pendant son séjour d’été elle avait parcouru le pays
en tous sens, ne négligeant pas un bosquet, pas une clairière.
Elle avait fait connaissance avec les plus beaux sites, et dans
sa mémoire, elle conservait comme dans un musée vivant, une
collection admirable de points de vue.
-- Et maintenant, très excellent sir, dit-elle une fois en route,
quel genre de beauté pittoresque faut-il offrir à votre crayon
habile?
-- Tout ce qui se présentera.
-- Et vous pensez accomplir cette tache aujourd’hui?
-- Oh non! il me faudra des semaines, des mois peut-être.
-- Cependant je désirerai connaître vos préférences.
-- Peu m’importe. Je me réjouis de m’en rappeler à votre choix.
-- Tenez, voici une perle de lac, un vrai bijou, qui scintille
là-bas au pied des paisibles collines; il est à demi caché par un
rideau de nobles sapins qui se mêlent harmonieusement aux
bouleaux argentés. C’est tout petit, tout mignon; mais j’ai
souvent désiré de posséder vos crayons pour reproduire ce
merveilleux coin du désert.
-- Allons-y!
Tous deux se dirigèrent au nord, vers le lac Witta-Chaw-Tah. Ils
marchaient dans une prairie moussue, dans les hautes herbes de
laquelle dormaient de grands arbres couchés comme des géants sur
un lit de velours vert; plus loin se présentèrent de gracieuses
collines en rocailles jaunes, grises, bronzées, chatoyantes des
admirables reflets que fournit le règne minéral; au milieu de
tout cela, des fleurs inconnues, des plantes merveilleuses aux
feuillages dorés, diamantés, des arbrisseaux bizarres, des
senteurs divines, des harmonies célestes murmurées par la nature
joyeuse.
Ils arrivèrent au lac; c’était bien, comme l’avait dit Maria, une
perle enchâssée dans la solitude. Tout au fond, formant le
dernier plan, s’élevait un entassement titanique de roches
amoncelées dans une majestueuse horreur. Leur aspect sévère était
adouci par un déluge de petites cascades mousseuses et
frétillantes qui sillonnaient toutes les faces rudes,
grimaçantes, froncées de ces géants de granit. Des touffes
d’herbes sauvages, de guirlandes folles, de lianes capricieuses,
s’épanouissaient dans les creux, sur les saillies, autour des
corniches naturelles; des fleurs gigantesques, sorties du fond
des eaux, montaient le long des pentes abruptes que décoraient
leurs immenses pétales de pourpre ou d’azur.
À droite, à gauche, des forêts profondes, silencieuses,
incommensurables; des déserts feuillus, enguirlandés, mystérieux,
pleins d’ombres bleues, de rayons d’or, de murmures inouïs!
Le lac, plus pur, plus uni qu’une opulente glace de Venise; le
lac, transparent comme l’air, dormait dans son palais sauvage,
sans une ride, sans une vague à sa surface d’émeraude
bleuissante.
Quelques grands oiseaux, fendant l’air avec leurs ailes à reflets
d’acier, planaient au-dessus des eaux, dont le miroir profond
renvoyait leur image.
Halleck poussa des rugissements de joie.
-- Je vous le dis, en vérité, aucun pays du monde, pas même la
Suisse, ou l’Italie ne sauraient approcher d’une sublimité
pareille. Cependant il y manque un élément, la vie; sans cela le
paysage est mort.
Maria lui montra du doigt les oiseaux qui tournoyaient sur leurs
têtes.
-- Non, ce n’est pas assez. Il me faudrait autre chose encore,
plus en harmonie avec ces grandeurs sauvages. Nous pourrions bien
y figurer nous-même; mais nous n’y sommes que des intrus.... et
pourtant, il me faut de la vie là-dedans!.... un daim se
désaltérant au cristal des eaux; un ours grizzly contemplant d’un
air philosophe les splendeurs qui l’entourent; ou bien...
-- Un Indien sauvage, pagayant son canot?
-- Oui, mieux que tout le reste! Là, un vrai Sioux, peint en
guerre, furieux, redoutable! ce serait le comble de mes désirs.
-- Bah! qui vous empêche d’en mettre un?... Je suis sûre que vous
en avez l’imagination si bien pénétrée, que la chose sera facile
à votre crayon.
-- Sans doute, sans nul doute; mais, vous le savez, chère Maria,
rien ne vaut la réalité.
-- Mon cousin, je crois que vous avez une chance ébouriffante? Si
je ne me trompe, voilà là-bas un canot indien. Sa position, à
vrai dire, n’est guère favorable pour être dessinée.
En même temps, Maria montra du doigt, un coin du lac hérissé d’un
gros buisson de ronces qui faisaient voûte au-dessus de l’eau.
Dans l’ombre portée par cet abri, apparaissait d’une façon
indécise, un objet qui pouvait être également une pierre, le bout
d’un tronc d’arbre, ou l’avant d’un canot.
Si l’oeil exercé d’un chasseur avait reconnu là un esquif, il
aurait constaté aussi que son attitude annonçait la secrète
intention de se cacher, comme si le Sauvage qui s’en servait eût
cherché à se dérober aux regards. Mais, quelle raison mystérieuse
aurait pu dicter cette conduite?... Et quel chasseur ou _settler_
aurait eu l’idée de concevoir quelque inquiétude à l’apparition
de cette frêle embarcation?
Quoiqu’il en soit, il fallut plusieurs minutes à l’artiste pour
distinguer l’objet que lui indiquait sa vigilante compagne;
lorsque enfin il l’eût aperçu, sa forme et sa tournure
répondirent si peu aux idées préconçues du jeune homme qu’il ne
put se décider à y voir un canot.
-- Mais je suis sure, moi; insista Maria; j’en ai vu plusieurs
fois déjà; il est impossible que je me trompe. Je vois dans ce
canot un fac-similé exact de ceux que Darley a si bien dessinés
dans ses illustrations de Cooper. Vous êtes donc forcé de
convenir que vos amis ont de meilleurs yeux que vous.
-- Mais où est son propriétaire, l’Indien lui-même? Nous ne
pouvons guère tarder de le voir?
-- Il est sans doute à rôder par là dans les bois. Adolphe!
s’écria soudain la jeune fille; savez-vous que nous ne sommes pas
seuls!
-- Eh bien! quoi? répliqua vivement Halleck, ne sachant ce
qu’elle voulait dire.
-- Regardez à une centaine de pas vers l’ouest de ce canot; vous
me direz ensuite s’il vous manque l’élément de vie, comme vous
dites.
-- Tiens! tiens! voilà, un gaillard qui en prend à son aise, sur
ma vie! Eh! qui pourrait le blâmer d’avoir choisi une aussi
ravissante retraite pour se livrer aux délices de la pêche?
Nos deux touristes étaient fort surpris de ne l’avoir pas vu tout
d’abord. Il était en pleine vue, assis sur un roc avancé; les
pieds pendants; les coudes sur les genoux; le corps penché en
avant, dans l’attitude des pécheurs de profession. Sa contenance
annonçait une attention profonde, toute concentrée sur la ligne
dont il venait de lancer l’hameçon dans le lac après l’avoir
balancé au-dessus de sa tête.
L’artiste commença à dessiner; Maria choisit une place d’où elle
pouvait facilement suivre les progrès du travail.
Tout en faisant voltiger à droite et à gauche son crayon docile,
Halleck jasait gaîment et entretenait la conversation avec une
verve intarissable. Peu à peu les traits se multipliaient,
l’esquisse prenait une forme.
-- Si seulement nous avions à portée l’homme rouge, observa-t-il,
je le croquerais en détail. Mais, j’y pense, nous pouvons nous
procurer cette jubilation; je vais d’abord placer, dans mon
ébauche, le canot bien en vue, j’y dessinerai ensuite l’Indien
maniant l’aviron, lorsque nous serons parvenus à nous rapprocher
de ce pêcheur.
-- Assurément voilà un homme bien paisible et bien occupé; il a
l’air de poser pour son portrait. Croyez-vous qu’il se soit
aperçu de notre présence?
-- Sans nul doute, car nous sommes aussi fièrement en vue;
cependant j’affirmerais que son poisson le préoccupe beaucoup
plus que nous. Tenez! il a levé la tête et nous a regardés. Ah!
le voilà qui regarde en bas; il vient d’enlever quelque chose au
bout de sa ligne.
-- Chut! fit Maria vivement; regardez encore ce canot là-bas. Ne
voyez-vous pas, au-dessus, quelque chose comme le plumage
brillant d’un oiseau?
-- Je ne puis m’occuper que de mon dessin; je n’ai pas de temps à
perdre en babioles, et il faut que je travaille maintenant que me
voilà en train.
-- Mais regardez donc, insista la jeune fille, vous verrez
quelque chose qui vous intéressera; je suis sûre maintenant qu’il
y a là une tête d’Indien.
L’artiste se décida enfin à jeter les yeux dans la direction
indiquée; il daigna même admettre qu’il voyait quelque chose
d’extraordinaire dans ce buisson
-- Oui, murmura-t-il, c’est bien la touffe de chevelure ornée que
portent les guerriers sauvages; c’est leur panache bariolé de
plumes éclatantes.
Pendant qu’il parlait, le Sauvage surgit entièrement hors des
broussailles, faisant voir son corps peint en guerre; presque
aussitôt il disparut.
-- Ah! en voilà plus que vous ne demandiez! observa Maria; votre
élément de vie a fait apparition, le cadre est complet.
-- Je me déclare satisfait, réellement.
-- Vraiment! je regrette que Maggie ne soit pas venue avec nous.
Combien elle se serait réjouie de ce spectacle enchanteur! je
suis bien désolée de son absence.
-- Et moi aussi; savez-vous, Maria, qu’elle m’a surpris et charmé
bien agréablement hier soir; elle a une distinction et une
intelligence qu’envieraient nos plus belles dames des cités
civilisées; je vous assure qu’elle a fait impression sur moi.
-- Cela ne m’étonne pas; elle mérite l’estime et l’amitié de
chacun. c’est le plus noble coeur que je connaisse; honnête,
pure, modeste, sincère, elle a toutes les qualités les plus
adorables.
L’artiste, tout en continuant de promener son crayon sur le
papier, leva les yeux sur sa cousine qui était assise devant lui,
un peu sur la droite.
Elle considérait le lac, et ne s’aperçut pas du regard furtif
d’Halleck. Ce dernier laissa apparaître sur ses lèvres un
singulier sourire qui passa comme un éclair, puis il se remit
silencieusement à l’ouvrage.
-- Elle parait être l’enfant gâté de l’oncle John, reprit-il au
bout de quelques instants; je suppose que cette faveur lui
revient de droit, comme à la plus jeune?
-- Mais non, c’est à cause de son charmant naturel Adolphe,
remarquez-vous l’immobilité extraordinaire de ce pêcheur?
Les deux jeunes gens s’amusèrent à regarder cet individu qui, en
effet, paraissait identifié avec le roc sur lequel il était
assis. Tout à coup il fit un bond en avant, tête baissée, et
tomba lourdement dans l’eau, avec un fracas horrible. En même
temps les échos répétaient la, détonation d’un coup de feu; et
une guirlande de fumée qui planait au-dessus d’un roc peu éloigné
trahissait le lieu où était posté le meurtrier.
Un silence de mort suivit cette péripétie sanglante; Halleck et
Maria s’entreregardèrent terrifiés. Le jeune artiste ne tarda pas
à reprendre son sang-froid.
-- Mon opinion, cousine, est que nous ferons bien de terminer nos
dessins un autre jour, dit-il de son ton tranquille, tout en
repliant son portefeuille méthodiquement.
-- Ah!! mon Dieu! s’écria Maria avec terreur, vous ne savez
pas... non, vous ne savez pas quels dangers nous menacent!
Ces mots étaient à peine prononcés qu’un second et un troisième
coup de feu cinglèrent l’air; des balles sifflèrent à leurs
oreilles, indiquant d’une façon beaucoup trop intelligible que
cette dangereuse conversation s’adressait à eux.
-- Que l’enfer les confonde! grommela Halleck ce sont quelques
renégats qui déshonorent leur race.
Il s’arrêta court, Maria venait de le saisir convulsivement par
le bras pour lui faire voir ce qui se passait au bord du lac.
Trois Indiens, bondissant et courant comme des cerfs, accouraient
rapidement. Adolphe, malgré tout son sang-froid, ne put se
dissimuler qu’il fallait prendre un parti prompt et décisif.
-- Soyez courageuse, ma chère Maria, lui dit-il en la prenant par
la main, et venez vite.
Puis il l’entraîna vers le fourré, en sautant de rocher en
rocher. La jeune fille s’apercevant qu’il avait l’intention de
fuir tout d’une traite jusqu’à la maison, lui dit, toute
essoufflée
-- Jamais nous ne pourrons nous échapper en courant; il vaut
mieux nous cacher.
Adolphe regarda hâtivement autour de lui, et avisa un vaste tronc
d’arbre creux enseveli dans un buisson inextricable.
-- Vite, là-dedans! dit-il à sa cousine; cachez-vous vite! Les
voilà, ces damnés coquins!
-- Et vous? qu’allez-vous faire? lui demanda-t-elle en le voyant
rester dehors.
-- Je vais chercher une autre cachette, répondit-il; il ne faut
pas nous cacher tous deux dans en même terrier, nous serions
découverts en trois minutes. Cachez-vous bien, restez immobile,
et ne bougez d’ici que lorsque je viendrai vous chercher.
Halleck tourna lestement sur ses talons, enfonça son chapeau sur
ses yeux, et, ainsi qu’il le raconta lui-même plus tard, «se mit
à courir comme jamais homme ne l’avait fait jusqu’alors». Une
longue et constante pratique des exercices gymnastiques l’avait
rendu nerveux et agile à la course.
Mais ses muscles n’étaient point encore au niveau de ceux de ses
ennemis rouges, car à peine avait-il fait cent pas, qu’un Indien
énorme, le tomahawk levé, était sur ses talons; avec un hurlement
féroce, il se lança sur Halleck.
-- Inutile de discuter avec toi, mon coquin! pensa l’artiste.
Sur-le-champ, il prit son revolver au poing et le dirigea sur son
adversaire. Du premier coup il lui envoya une balle dans
l’épaule: il lâcha successivement quatre autres coups, mais sans
l’atteindre; les deux derniers ratèrent.
Soudainement la pensée vint à Halleck, qu’il n’avait plus qu’une
charge disponible, et il suspendit son feu pour ne plus tirer
qu’à coup sûr.
L’entrée en scène du revolver avait eu pourtant un résultat;
l’Indien s’était arrêté à quelques pas; mais aussitôt qu’il
s’était aperçu que l’arme avait raté, il lança furieusement son
tomahawk à la tête de l’artiste. Si ce dernier n’eût trébuche
fort à propos sur une pierre, évidemment le projectile meurtrier
lui aurait fendu le crâne. Se relevant de toute sa hauteur,
Halleck brandit son pistolet et l’envoya dans la figure bronzée
de l’Indien avec tant de force et de précision, qu’il lui cassa
une douzaine de dents et lui déchira les lèvres.
L’Indien bondit en poussant un rugissement de bête fauve; mais il
fut reçu par un foudroyant coup de pied dans les côtes qui
l’envoya rouler sur les cailloux.
La boxe pédestre aussi bien que manuelle, n’avait aucun mystère
pour Halleck, et sur ce terrain il était maître de son ennemi; sa
seule crainte était de le voir employer quelque nouvelle arme,
car l’artiste n’avait plus que ses pieds et ses poings.
Aussi, ce fut avec un vif déplaisir qu’Adolphe le vit extraire du
fourreau un couteau énorme, puis se diriger sur lui avec
précaution.
Néanmoins, l’artiste, n’ayant pas le choix de mieux faire, se
préparait à une lutte corps à corps, lorsqu’il entendit
s’approcher les deux camarades du bandit. Une pareille rencontre
devait être trop inégale pour qu’Halleck s’y engageât autrement
qu’à la dernière nécessité. Aussi, réfléchissant que ses jambes
s’étaient reposées, et qu’elles étaient admirablement prêtes à
fonctionner, il s’élança plus prestement qu’un lièvre et se mit à
courir.
Inutile de dire que son adversaire acharné se précipita à sa
poursuite; cette fois l’artiste avait si bien pris son élan que
l’Indien fût distancé pendant quelques secondes. Toutefois
l’avance gagnée par Halleck fut bientôt reperdue; ce qui ne
l’empêcha pas de prendre son temps pour raffermir sous le bras
son portefeuille, dont, avec une ténacité rare, il n’avait pas
voulu se dessaisir; on aurait pu croire qu’il le conservait comme
un talisman pour une occasion suprême.
Au bout de quelques pas il entendit craquer les broussailles sous
les pas du Sauvage; son approche était d’autant plus dangereuse
qu’il avait retrouvé son tomahawk.
Craignant toujours de recevoir, par derrière, un coup mortel,
Halleck se retournait fréquemment. Cet exercice rétrospectif lui
devint funeste, il se heurta contre une racine d’arbre et roula
rudement sur le sol la tête la première.
Le Sauvage était si près de lui, que sans pouvoir retenir son
élan, il culbuta sur le corps étendu de l’artiste. Halleck se
releva d’un bond, recula de trois pas, et voyant que l’heure
d’une lutte suprême était arrivée, il se prépara à vaincre ou
mourir; l’Indien, de son côté, allongea le bras pour le frapper.
Il n’y avait plus qu’une seconde d’existence pour Halleck,
lorsque la détonation aiguë d’un rifle rompit le silence de la
solitude; le Sioux fit un saut convulsif et retomba mort aux
pieds du jeune homme.
Ce dernier jeta un rapide regard autour de lui pour tâcher de
découvrir quel était le Sauveur survenu si fort à propos; il ne
vit rien et ne parvint même pas à deviner de quel côté était
parti le coup de feu.
La première pensée de l’artiste fut que la balle lui était
destinée, et s’était trompée d’adresse, mais quelques instants de
réflexion le firent changer d’avis.
Cependant, songeant aussitôt que les autres Indiens devaient
approcher, il sonda anxieusement les alentours. Rien ne se
montra, la solitude était rendue à son profond silence.
Après s’être convaincu, par une longue attente, que tout
adversaire avait disparu, Halleck tira ses crayons, ouvrit
philosophiquement son fameux portefeuille, et murmura, en
cherchant une page blanche :
-- Si cette balle n’avait pas si bien été ajustée, j’aurais du
imiter Parrhaseus; heureusement il ne s’agit plus de cela, je me
garderai bien de laisser échapper la plus sublime occasion de
faire un croquis magistral.
Sur ce propos, il se prépara à enrichir son album d’une étude sur
l’indien mort devant lui.
CHAPITRE V
_UN AMI PROPICE._
Il ne faudrait pas croire que la main de l’artiste tremblât
pendant qu’il crayonnait le portrait de l’Indien abattu; si
quelque agitation nerveuse se produisait dans sa main, c’était la
suite de l’exercice forcé auquel il venait de se livrer, mais
l’émotion n’y entrait pour rien.
Comme un vieux soldat ou un chirurgien émérite familiarisé avec
l’aspect de la mort, Adolphe considérait ce cadavre farouche et
hideux avec le plus grand sang froid, exactement comme un simple
modèle de nature morte.
Bien plus, peu satisfait de sa pose, il le tourna et retourna,
arrangea ses bras et ses jambes, disposa sa tête, plaça tout le
corps dans le meilleur état de symétrie possible, de façon à, lui
donner une jolie tournure.
Ensuite, se reculant de quelque pas pour mieux juger l’effet, il
se plaça lui-même en bonne situation; et tout étant ainsi ajusté
à sa grande satisfaction, il se mit à dessiner.
-- Je ne suppose pas, murmura-t-il en travaillant, avec son
flegme habituel; je ne suppose pas qu’on puisse appeler cela un
modèle qui pose, C’est un modèle qui gît.
Et il continua en fredonnant un air de chasse. Son croquis fut
bientôt terminé, rangé précieusement dans le portefeuille, et le
portefeuille lui-même mis sous le bras; puis Halleck se leva,
lestement pour se mettre en quête de Maria.
À ce moment, il éprouvait une sorte d’inquiétude vague, et comme
un remords de n’avoir pas couru sur le champ et avant tout à la
recherche de sa cousine; un pressentiment fâcheux s’empara de lui
au fur et à mesure qu’il se rapprochait hâtivement du lieu où il
l’avait laissée.
Ce n’était pas qu’il fût embarrassé pour retrouver sa cachette;
Halleck avait une mémoire infaillible; d’ailleurs les
circonstances émouvantes dans lesquelles il avait exploré cette
région, étaient de nature à imprimer dans son esprit les moindres
détails.
Sur le point d’arriver il s’arrêta, prêta une oreille attentive,
mais aucun bruit ne se fit entendre; il fit encore quelques pas,
et se trouva devant le gros arbre entouré de ronces.
-- Maria! s’écria-t-il, venez je crois le terrain déblayé; nous
pourrons retourner sains et saufs à la maison.
Ne recevant aucune réponse, il entra précipitamment dans la
cachette, et, avec un affreux battement de coeur, reconnut que la
jeune fille n’y était plus.
Il demeura un moment interdit, respirant à peine, cherchant à
s’expliquer cette disparition.
Bientôt, grâce à ses habitudes optimistes, il fut d’avis qu’elle
avait profité d’un instant favorable pour quitter ce refuge et
revenir au logis. Pour corroborer cette opinion il se disait que
Maria n’était pas femme à se laisser enlever sans résistance; et
que si quelque méchante aventure lui était arrivée, elle aurait
fait retentir l’air de ses cris désespérés.
Cependant l’artiste n’était pas entièrement convaincu, ni sans
inquiétude: car il savait que des Indiens étaient dans le bois;
et il venait d’apprendre d’une façon mémorable que la nature de
ces braves gens n’était pas chevaleresque au point de respecter
quelqu’un dans les bois, ce quelqu’un fût-il une femme sans
défense.
Il était là immobile, hésitant, ne sachant quel parti prendre,
lorsqu’une clameur aiguë frappa son oreille; ce cri provenait du
lac, c’était, à ne pas s’y méprendre, la voix de Maria qui
l’avait poussé.
Halleck bondit comme un daim blessé, se précipita tête première,
à travers branches, et ne s’arrêta qu’au bord de l’eau, à
l’endroit où il s’était précédemment installé pour dessiner. Là,
il regarda avidement dans toutes les directions, et aperçut au
milieu du lac un canot que deux Indiens faisaient voler à force
de rames.
Maria était entre eux, pâle, désespérée; à l’apparition de son
cousin elle poussa un cri d’appel, levant les bras
frénétiquement, et aurait sauté à l’eau si ses ravisseurs ne
l’eussent retenue.
Halleck n’avait d’autre ressource que de gagner, en faisant le
tour du rivage, l’avance sur le canot, et de l’attendre au
débarquement; quoique seul et sans armes, il s’élança bravement
avec l’agilité de la colère et de l’anxiété, bien résolu à ne pas
laisser échapper les Sauvages sans leur livrer une lutte à
outrance.
Malheureusement, il eut beau courir, le bateau avait gagné le
bord avant que le pauvre artiste eût parcouru la moitié seulement
de la distance. Les Indiens sautèrent rapidement à terre,
entraînant Maria avec eux.
Adolphe, courant toujours à perte d’haleine, suivait avec des
regards furieux les fugitifs, lorsqu’il vit tout à coup un Indien
chanceler et tomber à la renverse. En même temps les échos se
renvoyèrent la détonation d’une carabine; le second Sauvage,
saisi de terreur, disparut comme s’il avait eu des ailes.
En cherchant des yeux quel pouvait être ce sauveur arrivé en ce
moment si propice, Halleck découvrit Christian Jim, le fusil en
main, qui cheminait tout doucement à travers les rochers, et
arrivait auprès de la jeune fille éperdue.
Halleck les eût bientôt rejoints; il serra affectueusement la
main de Maria, en murmurant quelques paroles que son émotion
rendait inintelligibles; puis il se tourna vers le Sioux qui
venait de jouer si fort à propos le rôle sauveur de la
Providence.
-- Votre main! mon brave! donnez-moi votre main, vous dis-je!
vous êtes un vrai Indien, vous!
Jim ne lui rendit en aucune façon sa politesse. Il se contenta de
le toiser, un instant, des pieds à la tête, et dit :
-- Courez, allez-vous-en d’ici! Les Indiens sont soulevés,
brûlent les maisons; ils tuent tout. Vite! chez l’oncle John !
Malgré son extérieur glacial, il était évident que Jim était dans
une grande agitation. Ses yeux noirs lançaient çà et là des
regards flamboyants; il y avait dans ses allures quelque chose de
farouche et d’inquiet qui frappa les jeunes gens.
-- Ne nous abandonnez pas ici, je vous en supplie! s’écria Maria
encore pâle et frémissante de terreur; conduisez-nous jusqu’en
dehors de ces bois terribles.
Sans répondre, le Sioux les fit monter dans le canot qu’il
repoussa vivement du rivage en y sautant: ensuite il traversa le
lac à force de rames et vint aborder devant une clairière
traversée par un sentier qui conduisait aux habitations.
Jim passa devant, en éclaireur, l’oeil et l’oreille au guet, le
doigt à la détente du fusil, marchant sans bruit, se dérobant
dans les broussailles.
On passa ainsi tout près du lieu où Maria s’était cachée.
-- Comment avez-vous eu l’imprudence de quitter une aussi
excellente cachette, demanda Halleck avec son sang-froid
habituel; je vous avais pourtant recommandé, d’une façon
formelle, de n’en pas bouger jusqu’à mon retour.
-- Je me serais bien gardée d’en sortir; on m’en a arrachée. Ce
sont deux de vos honorables Indiens qui sont arrivés droit sur
moi et se sont emparés de ma personne.
-- Mais alors, pourquoi n’avez-vous pas crié? je me serais hâté
d’accourir à votre secours.
-- Si j’avais poussé un cri, j’étais morte... Ces
«chevaleresques» bandits me l’ont parfaitement fait comprendre à
l’aide de leurs couteaux.
-- Ah! voici mon revolver que j’avais lancé au visage du drôle
qui m’a attaqué.
L’artiste à ces mots, courut ramasser son arme, et dût se diriger
vers la gauche, car Jim avait changé brusquement de route pour
éviter à Maria le spectacle hideux qu’offrait le cadavre du
Sauvage tué le premier. Halleck reprit:
-- Mon opinion est que...
Il fut soudainement interrompu par Jim qui venait de faire une
brusque halte en prêtant l’oreille dans toutes les directions, et
qui recula avec vivacité dans les broussailles :
-- Couchons-nous par terre, dit-il en donnant l’exemple, les
Sioux viennent!
Tous trois disparurent sous l’herbe, et restèrent immobiles en
retenant leur haleine. Pendant quelques minutes on n’entendit pas
le moindre bruit; Jim se hasarda à relever la tête, non sans
prendre des précautions infinies; l’artiste crût pouvoir en faire
autant. Ses yeux furent terrifiés d’apercevoir une bande
d’Indiens qui cheminait dans le bois lui-même, sans froisser une
branche ni une herbe, sans laisser autour d’elle le moindre
bruit.
Ils étaient nombreux, armés, peints en guerre; toutes ces figures
farouches semblaient autant de visages de démons.
Ce sinistre bataillon de fantômes passa comme une vision
effrayante, courant à la curée des blancs, aspirant le carnage,
préparant l’incendie. Le massacre du Minnesota était commencé;
c’était l’avant-garde qu’on venait de voir.
Les fugitifs restèrent encore immobiles et muets pendant une
demi-heure. Alors Jim se releva, et leur fit signe de se remettre
en marche. Bientôt ils furent sortis du bois sur le chemin direct
de la maison.
Maria était agitée de sinistres pressentiments; quelque chose de
secret lui disait que, pendant son absence, tout n’était pas bien
allé dans la maison hospitalière de ses bons parents; elle
éprouvait une fébrile impatience d’arriver, afin de s’assurer par
ses propres yeux de l’état des choses.
Enfin, ils arrivèrent sur le dernier coteau devant lequel
s’élevait la case; ce fut avec un profond soupir de soulagement
que la jeune fille reconnut la situation habituelle des lieux;
rien n’y était changé, rien n’y trahissait la présence de
l’ennemi.
Elle reprit aussitôt son enjouement naturel, et poussant un grand
soupir de satisfaction:
-- Ah! mon Dieu! dit-elle, il me semble qu’on m’enlève une
montagne de dessus le coeur; j’avais les plus horribles
appréhensions!... il me semblait certain que quelque grand
malheur était arrivé, pendant notre absence, à l’oncle John ou à
quelqu’un de la famille.
-- Pensez-vous qu’il y eût ici quelque autre objet plus attractif
que vous aux yeux des galants Sauvages?
-- Quelle mauvaise plaisanterie! Tout individu, pourvu qu’il soit
blanc, offre un grand attrait à leurs tomahawks. Supposez que
cette pauvre petite Maggie eût été à ma place, les Sauvages
l’auraient enlevée tout aussi bien que moi.
Adolphe Halleck fit semblant de regarder devant lui, mais en
réalité il ne quittait pas de l’oeil son interlocutrice encore
tout effarée et haletante. Le même sourire étrange et mystérieux
se produisit encore sur ses lèvres; en résumé il était évident
que, malgré les terribles scènes qu’il venait de traverser, le
jeune homme se sentait d’humeur prodigieusement divertissante.
Quelques minutes s’écoulèrent dans un profond silence. Enfin
Halleck renoua la conversation, mais sur un sujet tout-à-fait
différent.
-- Maria, demanda-t-il, est-ce un reflet du Soleil qui me trompe?
regardez là-bas dans le nord-est, et expliquez-moi ce que
signifie cette fumée, fort peu naturelle, qui monte vers le ciel
en si grande abondance.
-- Je l’avais déjà remarquée depuis quelque temps. Jim! dites-moi
ce que vous pensez de cela.
Le Sioux retourna la tête et répondit:
-- Ce sont les maisons des _settlers_ qui brûlent, les indiens y
ont mis le feu.
-- Est-ce loin d’ici?
-- À six, huit, dix milles.
-- En vérité, je le dis! s’écrie Maria pâlissant de terreur, ces
horribles Sauvages seront bientôt ici.
En dépit de son stoïcisme affecté, Halleck ne put dissimuler un
mouvement de malaise. Réellement le danger mortel qui était
imminent ne pouvait se révoquer en doute, et les sinistres
pressentiments de la jeune fille terrifiée n’étaient que de trop
réelles prophéties.
-- Que l’enfer les confonde! murmura l’artiste; quel esprit
malfaisant les anime donc? C’est le diable, à coup sûr! Mais
enfin, peut-on savoir à quelle cause doit être attribué ce
soulèvement épouvantable?
-- Ils ne font qu’obéir à leurs invariables instincts.
-- Ma chère cousine, répondit Halleck d’un ton doctoral, vous
faites erreur d’une manière grave; telle n’est pas la nature des
Indiens, leur histoire en fait foi. Ces peuplades sont la
noblesse et la loyauté personnifiées; je les porte dans mon
coeur. Il ne s’agit ici, évidemment, que d’obscurs vagabonds,
d’un ramassis de coquins errants, désavoués par toutes les
tribus.
-- Ah! fit Maria sans lui répondre: il y a quelqu’un sur le
belvédère de la maison. Ils ont pressenti le danger.
Effectivement, au bout de quelques pas, ils aperçurent le jeune
Will Brainerd, debout sur le toit, à demi caché par une cheminée,
et lançant ses regards dans toutes les directions. Il fit à Jim
un signal que les deux touristes ne purent comprendre, mais à la
suite duquel le Sioux hâta le pas.
Toute la maison de l’oncle John était bouleversée par les
préparatifs de combat et de fuite.
Les tourbillons de fumée qui obscurcissaient l’horizon avaient
parlé un lugubre langage, facile à comprendre; du haut de son
observatoire, Will avait aperçu le détachement indien qui avait
côtoyé le lac.
Au premier abord, on avait pu croire qu’ils se dirigeaient vers
le _Settlement_, et dans l’attente d’une agression prochaine, on
avait attelé les chevaux aux chariots, pour être plus tôt prêt à
fuir.
Mais la horde sauvage ayant changé de direction; d’autre part,
l’absence de Maria et d’Halleck se prolongeant, l’oncle John
suspendit son départ pour les attendre. Bien entendu que la
question de fuir ne fut pas mise en délibération.
C’était le seul parti à prendre.
Ces préparatifs de mauvais augure, ces chevaux attelés,
frappèrent de suite les deux arrivants; Halleck lança un regard à
Maria.
-- La prolongation de notre séjour ici, parait douteuse, observa-
t-il; l’oncle John a pris l’alarme.
-- Certes! il serait étrange qu’il eût pris quelque autre
détermination, en présence de tous ces affreux présages. Mais,
qui aurait pu croire à de pareilles horreurs dans l’État de
Minnesota, au coeur de la civilisation? Pour moi, je n’ai qu’un
désir ardent, c’est de m’éloigner le plus promptement possible.
-- Eh bien! Non pas moi! chère cousine. Maintenant, je le
confesse, mon opinion sur les aborigènes devient douteuse; il y a
comme un brouillard dans mon imagination. Avant de m’en aller, je
veux éclaircir la question; je veux, s’il est possible,
réhabiliter ces pauvres Indiens à mes yeux, dans toute leur
splendeur.
-- Ô Adolphe! vous serez donc toujours une tête folle? Si vous
avez peur de perdre votre affreux fétichisme pour les Sauvages,
il vaut. mieux vous en aller sans pousser l’examen plus loin;
car, croyez-moi, la désillusion sera terrible.
-- Eh bien! donc, enlevez-moi! dit l’artiste en riant; Ah mais!
j’y songe, je ne vous ai pas fait voir le croquis délicieux
que...
-- Ai-je le temps de regarder des paysages, lorsque la vie de mes
amis est en danger? riposta impatiemment la jeune fille en lui
tournant le dos pour courir dans la maison.
Au même instant, Will Brainerd descendit de son observatoire. Il
informa la famille qu’aucun ennemi n’était visible à l’horizon,
bien que les symptômes de bouleversement et d’incendie se
multipliassent dans les alentours.
-- Je m’étonne, ajouta-t-il en terminant, que notre _Settlement_
a été épargné jusqu’à ce moment.
Toute la famille se réunit alors en un vrai conseil de guerre;
les délibérations furent brèves et concluantes. Une fuite très
prompte fut décidée, comme étant le seul et unique moyen de
salut. En effet, il y avait quatre-vingt-dix-neuf chances sur
cent pour craindre l’irruption d’une bande de Peaux-rouges
apportant avec elle le carnage et l’incendie, et une seule chance
de ne pas être envahi; toute minime que fût cette dernière
probabilité, elle inspira à l’oncle John quelques modifications
dans son plan de fuite.
Il fut résolu que M. et _mistress_ Brainerd, Maggie et Maria,
accompagnés par Jim, partiraient les premiers dans le chariot le
plus léger, et, qu’ils se dirigeraient à toute vitesse, vers
Saint-Paul, de façon à sortir le plus tôt possible du territoire
de Minnesota et éviter ainsi les bandes sanguinaires des Indiens
soulevés.
Will et Halleck devaient rester, attendant l’issue des
événements, dans le but de protéger, s’il était possible, le
_Settlement_ contre le pillage de quelques maraudeurs isolés.
Bien entendu, ils se tenaient tout prêts à fuir en cas de
nécessité.
En outre, ils étaient munis chacun d’une bonne carabine, d’un
revolver, d’un bon couteau de chasse; la poudre et les balles ne
leur manquaient pas. Moyennant ces préparatifs, ils pourraient se
défendre avec succès contre les rôdeurs qui viendraient à se
présenter.
L’oncle John leur recommanda expressément de n’engager une lutte
que lorsque les chances de succès seraient évidentes; attendu que
lorsque le sang avait coulé, les Sauvages du Minnesota devenaient
des démons incarnés. Halleck accepta fort légèrement les
recommandations et l’opinion de son oncle; il prétendit «qu’on
calomniait ces pauvres gens.»
-- Nous nous rendrons directement à Saint-Paul, conclut
M. Brainerd; si vous êtes obligés de déguerpir, suivez nos
traces; Will connaît assez le pays pour vous guider d’une façon
sûre. Je ne vous dis cela que pour le cas ou vous seriez obligés
de fuir absolument.
Fuir... non! mais nous en aller... oui! répliqua Halleck d’un ton
suffisant; si l’Indien se présente, de deux choses l’une: ou il
sera facile à apprivoiser, ou il sera méchant. Si bon il est, ma
théorie sera démontrée; s’il fait le méchant nous le corrigerons;
voilà tout!
Et il alluma son cigare avec une nonchalance superbe.
-- Puissiez-vous dire vrai! observa Maggie à laquelle cette
manière sans façon d’envisager ces terribles réalités semblait
incompréhensible.
-- Je suis dans la réalité, Maggie, croyez-le bien, j’y suis!
Personne n’arrivera à me convaincre que ces pauvres indigènes du
Minnesota soient aussi terribles. Tout ceci me fait l’effet d’une
terreur panique; or, vous savez combien pareilles frayeurs
aveuglent l’esprit. Votre frère s’en est aperçu l’été dernier, à
Bull-Run.
L’oncle John, ainsi que sa femme, et Maria s’occupaient
activement d’entasser dans le chariot les objets de plus
indispensable nécessité; pendant ce temps, Will, pensif et
soucieux, était remonté à son observatoire aérien sur le toit de
la maison.
L’artiste avait fait quelques tentatives pour aider à
l’embarquement des colis, mais, dans son étourderie, il n’avait
réussi qu’à casser plusieurs pièces de porcelaine, et à faire
rouler entre les jambes des chevaux quelques pots de confiture;
il se résigna donc, en riant, à abandonner cette tâche à des
mains plus prudentes ou plus adroites.
Maggie l’observait avec étonnement; son esprit doux et sérieux ne
pouvait comprendre une telle légèreté.
-- Votre indifférence me confond, lui dit-elle; surtout après
votre aventure que Maria m’a racontée.
-- Ah! oui, vraiment! murmura l’artiste, en distillant la fumée
avec symétrie par les deux coins de sa bouche; écoutez, j’en ai
fait un dessin capital! J’ai quelque intention de l’envoyer à
Harper... mais c’est trop beau pour lui. De ma vie, je n’avais eu
un sujet dont la pose soit d’une docilité plus parfaite. Ah! mais
oui! il posait comme un demi-dieu, cet Indien mort!
-- Et, si Christian Jim ne s’était pas trouvé là?...
-- Ma foi! je conviens qu’il m’a rendu un fameux service, je me
réjouis d’en convenir; j’aimerais le récompenser magnifiquement
pour cela.
-- Il ne désire et n’acceptera rien qui ressemble à une
récompense; mais je puis vous dire ce qu’il recevrait avec un
plaisir extrême.
-- Quoi donc?
-- Une Bible; j’ai été assez heureuse pour lui apprendre à lire
cet été, il peut en faire un usage très satisfaisant pour lui.
Vous ne sauriez croire avec quelle ardeur il désirait parvenir à
comprendre ce bon livre, dont les missionnaires lui avaient
parlé. On lui en a donné une copie partielle et grossière qu’il
ne manque jamais de prendre avec lui et qu’il porte partout dans
ses courses; mais je sais qu’il sera dans le dernier ravissement
s’il devient possesseur d’un de ces beaux volumes qu’on trouve
dans les librairies des grandes villes. Je ne doute pas que vous
n’en ayez avec vous.
L’artiste rougit et balbutia d’un ton embarrassé:
-- J’ai honte de vous avouer que je n’en ai pas ici; mais je
saurai bien m’en procurer et ce sera tout ce qu’on peut trouver
de splendide.
-- Oh!... vous dites que vous n’en avez pas avec vous?... demanda
avec étonnement Maggie, en fixant sur Halleck ses grands yeux
bleus, expressifs, empreints d’une affectueuse mélancolie.
-- Non... pas avec moi... Mais j’en ai plusieurs à la maison! Ce
sont des cadeaux de ma mère, de mes soeurs, et de quelques jeunes
ladies qui s’intéressent à mon salut.
-- Permettez-moi de vous offrir celle-ci, reprit Maggie en lui
présentant une bible qu’elle sortit de sa poche; Je ne vous
demanderai qu’une seule chose, c’est d’y jeter un coup d’oeil de
temps en temps. Aucune créature raisonnable ne doit laisser
passer un jour sans en lire quelques versets; je n’ose pas vous
en réclamer autant, ce sera lorsque vous le pourrez seulement.
-- Je vous le promets, du fond de mon coeur, lui répondit
l’artiste en recevant avec respect et courtoisie le don pieux que
venait de lui faire sa jeune cousine.
Le ton sérieux, les manières graves et douces de Maggie, le
parfum d’ingénuité et de candeur affectueuse qui s’échappait de
ses moindres actions, tout en elle avait parlé d’une manière
étrange au coeur d’Adolphe. En sa présence, il se sentait moins
railleur, moins sceptique, moins fanfaron; peut-être, s’ils
eussent eu, sur le moment, à braver la fureur des Sioux aurait-il
combattu avec un nouveau courage, entièrement différent de ses
bravades précédentes.
-- J’en ferai une bonne lecture, à la première occasion
favorable, dit-il en serrant le volume entre ses deux mains, avec
une certaine émotion; aujourd’hui même, dans l’après-midi, après
votre départ, j’aurai longuement du loisir pour cela.
-- Pas tant que vous le croyez, peut-être, répondit la jeune
fille sans dissimuler un léger tremblement dans sa voix; je vous
l’assure, monsieur Halleck, quelque chose de terrible est proche
de nous, et vous n’y songez pas.
-- Ta! ta! ta! répliqua l’artiste en reprenant ses manières
frivoles pour cacher son trouble, vous êtes nerveuse et
impressionnable; chassez de pareilles idées puériles.
Mais, en dépit de son assurance, il sentit comme un frisson
traverser tout son être; jamais, dans le cours de son existence,
pareille impression ne s’était produite en lui; durant quelques
secondes, il se sentit glacé et découragé.
Néanmoins, cette période d’abattement ne fut pas de longue durée;
il reprit presque aussitôt son assurance imperturbable :
-- Je vous avais prise pour une jeune fille forte et courageuse,
Maggie; mais j’avoue que vos timidités d’aujourd’hui, me jettent
vraiment dans le doute à cet égard.
-- J’ai l’âme ferme cependant il me semble, repartit la jeune
fille avec un sourire mélancolique; mais vous ne pouvez exiger de
moi que je ne partage point des craintes manifestées par tout le
monde excepté par vous.
-- Rirons-nous assez de tout cela! lorsque nous serons arrivés
sains et saufs à Saint-Paul; ou mieux, lorsque nous serons
revenus à la ferme!...
-- Dieu veuille que vous ne vous trompiez pas! Qu’est devenu Jim?
voilà longtemps que je ne l’ai pas vu.
-- Il est par là-bas, dans un petit coin de la prairie, en
observation de son côté; Will est en vedette sur le toit, il y a
donc peu de risques qu’un ennemi puisse nous aborder sans avoir
été aperçu. Soyez donc sans crainte pour le moment.
Ah! j’aperçois l’oncle John et nos gens qui ont terminé
l’aménagement du wagon.
Effectivement, le chariot était rempli, bourré, lesté de tous les
objets qu’il pouvait contenir: on eût dit un navire frété pour
quelque voyage au long cours. Maria, M. Brainerd et sa fille s’y
installèrent; ce fut ensuite au tour de l’oncle John.
Et Jim, où est-il donc? demanda ce dernier; ah! le voilà qui
arrive.
L’Indien apparaissait à peu de distance; M. Brainerd suspendit
son départ pour lui dire adieu.
-- Bonsoir, mon enfant! cria-t-il ensuite à son fils toujours
perché sur son observatoire.
On échangea des saluts, on se souhaita mutuellement bonne chance;
enfin, le lourd véhicule s’ébranla, et s’éloigna en craquant.
-- Prenez bien garde! soyez vigilants! que Dieu veille sur vous!
cria M. Brainerd.
-- Ne craignez rien pour moi, dit l’artiste en s’adressant plus
particulièrement à Maggie; c’est vous qui méritez toute notre
sollicitude.
-- Adieu! répondit la jeune fille; n’oubliez pas la Bible.
Bientôt on allait se perdre de vue, lorsqu’une exclamation
poussée par Will suspendit la marche.
Tous s’entreregardèrent, haletants, dans une anxieuse attente.
CHAPITRE VI
_INDÉCISION._
Sur la limite orientale de la prairie, et tout ai fait en
position d’intercepter la route des fugitifs, trois Indiens
venaient d’être signalés par le jeune Brainerd. Selon toute
probabilité ce n’étaient pas des amis; dans l’incertitude
provoquée par cette crise redoutable, il y avait mille
précautions à prendre. Wïll s’était donc empressé de prévenir le
départ de sa famille.
-- Qu’est-ce qu’il y a encore? demanda l’oncle John en réprimant
tout signe d’inquiétude, afin de modérer la terreur des femmes.
-- Il faut qu’on m’envoie Jim, cria Will; j’aperçois, à l’est,
certains symptômes que je n’aime pas.
Le Sioux entra vivement dans la maison, et l’instant d’après il
parut sur le toit, à côté de Will. Un seul regard lui suffit pour
reconnaître que les appréhensions du jeune homme étaient
parfaitement fondées. Toute la famille en fût aussitôt instruite.
-- Ils sont directement sur votre chemin, vous ne pourriez les
éviter, s’écria Will.
-- Je crois que vous pourriez supprimer l’ennui de cette
rébarbative rencontre, observa l’artiste en jetant un regard
farceur à Maria.
-- Comment donc? demanda cette dernière précipitamment.
-- En faisant un détour pour prendre une autre route, ou, plus
simplement, et ne partant pas du tout.
-- Oui, attendez encore, appuya le jeune Brainerd; vous ne pouvez
partir maintenant.
-- Bast! interrompit Halleck avec sa fanfaronne indifférence;
tout ça n’est autre chose que deux ou trois malheureux Indiens
qui prennent l’air, admirant les beautés de la nature et faisant
leurs petites observations. Qui sait?... ils ont peut-être un
artiste parmi eux? Quant à moi, je suppose que, ne pouvant pas
dormir par cette chaleur, ils prennent le parti de destiner la
nuit aux promenades sentimentales.
Chacun regarda Halleck pour savoir s’il ne donnait pas quelque
signe ostensible de folie, digne de ses incroyables discours. Il
fumait son cigare plus méthodiquement, plus tranquillement que
jamais. Tout à coup il porta la main à sa poche et la fouilla
vivement comme s’il se sentait illuminé par une idée subite.
-- Ah! que je suis étourdi! s’écria-t-il, j’ai là sur moi une
lorgnette, mieux que cela, un petit télescope; ce sera fort
commode pour inspecter ces malheureux vagabonds. Je ne comprends
pas que je n’y aie pas songé plutôt; nous en aurions déjà tiré
fort bon parti, quand ce n’eut été que pour reconnaître le canot,
lorsque avec Maria nous étions sur le bord du lac.
Sur ce propos, il entra dans la maison et courut tout d’un trait
jusqu’au toit. Il offrit d’abord son instrument au Sioux: celui-
ci l’ayant refusé; il le passa à Brainerd qui après avoir regardé
un moment, s’écria:
-- Je vois trois Indiens cachés dans un bas fonds, comme s’ils
attendaient quelque chose... oui... il y en a plusieurs autres
couchés à plat ventre dans l’herbe.
-- Sont-ils dans un buisson?
-- Non, au commencement d’une clairière.
-- Eh bien! c’est tout simple; ces pauvres diables sont ahuris de
fatigue, ils se reposent en attendant leurs camarades; passez-moi
la lunette, je vous prie.
-- Apercevez-vous ceux qui sont étendus sur le sol? demanda Will
à Jim, pendant que l’artiste faisait son inspection.
-- Oui, une demi-douzaine renversés par terre.
-- Que pensez-vous de çà?
-- Je ne peux pas savoir.
-- Ne pensez-vous pas qu’ils soient là pour nous épier?...
-- Mais, par le soleil! mon pauvre Will, à quoi cela leur
servirait-il, s’écria l’artiste en repliant solennellement son
instrument de longue vue; du moment qu’on peut les signaler à
deux ou trois milles de distance, il leur est formellement
impossible de nous surprendre; s’ils ne peuvent réussir à nous
surprendre, il leur est encore plus impossible de nous faire
aucun mal, s’ils sont incapables de nous faire aucun mal, ils ne
sont pas à craindre, pourquoi vous effrayez-vous? C’est raisonné,
ce que je vous dis-là, hein!
-- Mon cher Adolphe, je ne puis rien vous répondre, sinon que je
regarde comme bien difficile de deviner les ténébreuses malices
des Indiens. Ils sont si rusés, si audacieux, si entreprenants
que fort souvent ils accomplissent des choses incompréhensibles.
Will reprit la lunette, et après en avoir fait usage, annonça que
les Sauvages étaient sur pied; mais que leur nombre était
augmenté; sans doute les compagnons qu’ils attendaient les
avaient rejoints. À ce moment on pouvait les distinguer à l’oeil
nu, mais seulement d’une façon vague et incertaine.
-- Miséricorde! juste ciel! ils viennent sur nous! s’écria tout à
coup Will, incapable de maîtriser son émotion.
-- Ah! Diable! Voyons, un peu de calme, mon garçon! ne va pas
t’agiter comme cela, au point d’épouvanter les autres là-bas dans
le chariot.
-- Épouvanter!! Il y a certes bien de quoi! Ces brigands-là
seront ici dans une demi-heure!
-- Bah! qu’est-ce qui le prouve? Regarde-les donc un peu mieux;
tu verras que précisément ils ne viennent pas de ce coté.
L’artiste avait raison pour le moment; mais on ne pouvait être
sûr de rien, car les mouvements des Sauvages étaient si
incertains, si errants, qu’on n’y pouvait rien comprendre. Après
avoir marché à droite et à gauche sans but apparent, ils
commencèrent à se diriger sur la maison.
Ces étranges rôdeurs apercevaient certainement le _Settlement_,
duquel ils connaissaient d’ailleurs l’existence; suivant toute
probabilité, ils débattaient entre eux le point de savoir s’ils
s’en approcheraient ou non.
Pendant que le jeune Brainerd les épiait avec une consternation
toujours croissante, ils changèrent de direction une troisième
fois, et suivirent une ligne qui, en se prolongeant, les
éloignait considérablement de la maison. Rien ne pourrait rendre
l’anxiété avec laquelle Will suivait tous leurs mouvements au
travers du télescope. Lentement, d’un mouvement imperceptible
comme celui d’une aiguille d’horloge, les Sauvages continuèrent à
décrire une courbe qu’on aurait pu croire tracée avec un compas,
et qui ne semblait, ni les éloigner, ni les rapprocher de la
ferme.
-- Tout va bien! s’écria alors l’artiste: ces Peaux-rouges ne
veulent pas nous inquiéter le moins du monde. Que Diable! j’ai lu
assez de livres sur leur compte, pour m’y connaître!
-- Il faut partir maintenant, dit le Sioux en descendant avec
rapidité.
Will était trop assiégé de terreurs et d’appréhensions pour
quitter son poste aérien. Mais Adolphe n’avait pas les mêmes
raisons pour rester avec lui; il descendit donc aussi afin
d’échanger de nouveaux adieux avec ses amis; enfin le chariot se
mit en route.
Les deux chevaux qui l’entraînaient, malgré son bagage
considérable, et le poids de cinq personnes, étaient de robustes
animaux accoutumés aux travaux de la ferme, et quoique un peu
lourds, ils étaient capables, lorsqu’on les pressait un peu, de
fournir rapidement une longue traite.
Halleck et son ami Will Brainerd restèrent en observation toute
la journée. Leur poste était tout simplement la partie plate du
toit; abritée par une cheminée, à laquelle on arrivait par
l’étroit châssis d’une lucarne.
L’artiste s’installa sur les tuiles avec la nonchalance étourdie
qui lui était habituelle, s’arma de son télescope, et le braqua
sur les amis qui s’éloignaient, son intention étant, pour se
distraire, de les accompagner ainsi des yeux jusqu’à leur
complète disparition.
Will, debout à côté de lui, se retenant d’une main à la cheminée,
partageait ses regards entre les régions ennemies où il
soupçonnait la présence des Indiens, et la région bien chère que
parcouraient les bien-aimés fugitifs.
Au milieu de ses investigations il aperçut de nouveau les
Sauvages groupés qui semblaient avoir encore une fois changé de
direction; peut-être délibéraient-ils sur quelque plan diabolique
organisé pour capturer les Blancs qui s’efforçaient de leur
échapper.
-- Halleck! dit-il enfin avec un soupir d’anxiété; quel infernal
projet trament ces Peaux-rouges? Je commence à perdre toute
espérance de salut!
-- Que pensent-ils?... que trament-ils?...répondit l’artiste sans
abaisser son télescope; Dieu quels grands mots! -- Moi je suppose
qu’ils ne songent à rien de particulier; ce dont je suis certain
c’est que vous êtes terriblement soupçonneux, mon cher enfant!
Contentez-vous donc d’inspecter votre part d’horizon, et laissez-
moi tranquille à la mienne.
-- Ah! je vous le dis, Halleck! insista Will en joignant les
mains avec anxiété, il m’est impossible d’être tranquille lorsque
je vois de telles choses. Il se prépare là-bas des événements
terribles et cruels, que Christian Jim même ne soupçonne peut-
être pas. -- Holà! voici cette vermine qui se remet en marche!
Seigneur, Dieu! elle prend juste la fatale direction !
-- Oh! parbleu! parbleu! nous sommes en plein Océan de
lamentations maintenant! riposta impatiemment Adolphe; un peu de
sang-froid, un peu de raison s’il vous plaît, mon petit ami!
Continuez à inspecter tranquillement l’hémisphère qui vous est
échu en partage; quant à moi, je sonde mon horizon avec des yeux
infatigables; je ne laisserai rien échapper, soyez en sûr!