Ce jour avait laissé sur la France une impression profonde de calme, de

bonheur, de sagesse et de bonté. A la vue de celte réunion sublime du

premier Peuple du Monde, qui aurait cru que le crime existait encore

sur la terre (20)? Mais quand le Peuple, en présence duquel tous les

vices privés disparaissent, est rentré dans ses foyers domestiques; les

intrigants reparaissent, et le rôle des charlatans recommence. C'est

depuis cette époque qu'on les a vus s'agiter avec une nouvelle audace,

et chercher à punir tous ceux qui avaient déconcerté le plus dangereux

de tous les complots. Croirait-on qu'au sein de l'allégresse publique,

des hommes aient répondu par des signes de fureur aux touchantes

acclamations du Peuple? Croira-t-on que le président de la Convention

nationale, parlant au peuple assemblé, fut insulté par eux, et que ces

hommes étaient des représentants du Peuple? Ce seul trait explique tout

ce qui s'est passé depuis (21). La première tentative que firent les

malveillants fut de chercher à avilir les grands principes que vous

aviez proclamés, et à effacer le souvenir touchant de la fête

nationale. Tel fut le but du caractère et de la solennité qu'on donna à

ce qu'on appelait l'affaire de Catherine Théot. La malveillance a bien

su tirer parti de la conspiration politique cachée sous le nom de

quelques dévotes imbéciles, et on ne présenta à l'attention publique

qu'une farce mystique et un sujet inépuisable de sarcasmes indécents ou

puérils. Les véritables conjurés les échappèrent, et on faisait

retentir Paris et toute la France du nom de la mère de Dieu. Au même

instant, on vit éclore une multitude de pamphlets dégoûtants, dignes du

père Duchesne, dont le but était d'avilir la Convention nationale, le

tribunal révolutionnaire; de renouveler les querelles religieuses,

d'ouvrir une persécution aussi atroce qu'impolitique contre les esprits

faibles ou crédules imbus de quelque ressouvenir superstitieux (22). En

effet, une multitude de citoyens paisibles et même de patriotes ont été

arrêtés à l'occasion de cette affaire; et les coupables conspirent

encore en liberté; car le plan est de les sauver, de tourmenter le

peuple et de multiplier les mécontents (23). Que n'a-t-on pas fait pour

parvenir à ce but? Prédication ouverte de l'athéisme, violences

inopinées contre le culte, exactions commises sous les formes les plus

indécentes, persécutions dirigées contre le peuple, sous prétexte de

superstition; système de famine; d'abord par les accaparements, ensuite

par la guerre suscitée à tout commerce licite, sous prétexte

d'accaparement; incarcérations des patriotes: tout tendait à ce but.

Dans le même temps la trésorerie nationale suspendait les paiements; on

réduisait au désespoir, par des projets machiavéliques, les petits

créanciers de l'Etat; on employait la violence et la ruse pour leur

faire souscrire des engagements funestes à leurs intérêts, au nom de la

loi même qui désavoue cette manoeuvre. Toute occasion de vexer un

citoyen était saisie avec avidité, et toutes vexations étaient

déguisées, selon l'usage, sous des prétextes de bien public. On servait

l'aristocratie, mais on l'inquiétait; on l'épouvantait à dessein pour

grossir le nombre des mécontents et la pousser à quelque acte de

désespoir contre le gouvernement révolutionnaire (24). On publiait

qu'Hérault, Danton, Hébert étaient des victimes du comité de salut

public, et qu'il fallait les venger par la perte de ce Comité. On

voulait ménager les chefs de la force armée; on persécutait les

magistrats de la commune, et on parlait de rappeler Pache aux fonctions

de maire. Tandis que des représentants du peuple tenaient hautement ce

langage, tandis qu'ils s'efforçaient de persuader à leurs collègues

qu'ils ne pouvaient trouver de salut que dans la perle des membres du

Comité; tandis que des jurés du tribunal révolutionnaire, qui avaient

cabale scandaleusement en faveur des conjurés accusés par la

Convention, disaient partout qu'il fallait résister à l'oppression, et

qu'il y avait vingt-neuf mille patriotes déterminés à renverser le

gouvernement actuel; voici le langage que tenaient les journaux

étrangers qui, dans tous les moments de crises, ont toujours annoncé

fidèlement les complots prêts de s'exécuter au milieu de nous, et dont

les auteurs semblent avoir des relations avec les conjurés. Il faut une

émeute aux criminels. En conséquence, ils ont rassemblé à Paris en ce

moment, de toutes les parties de la République, les scélérats qui la

désolaient au temps de Chaumette et d'Hébert, ceux que vous avez

ordonné par votre décret de faire traduire au tribunal révolutionnaire.

On rendait odieux le gouvernement révolutionnaire pour préparer sa

destruction. Après en avoir accumulé tous les ordres et en avoir dirigé

tout le blâme sur ceux qu'on voulait perdre par un système sourd et

universel de calomnie, on devait détruire le tribunal révolutionnaire

ou le composer de conjurés, appeler à soi l'aristocratie, présenter à

tous les ennemis de la patrie l'impunité, et montrer au peuple ses plus

zélés défenseurs comme les auteurs de tous les maux passés. Si nous

réussissons, disaient les conjurés, il faudra contraster par une

extrême indulgence avec l'état présent des choses. Ce mot renferme

toute la conspiration. Quels étaient les crimes reprochés à Danton, à

Fabre, à Desmoulins? de prêcher la clémence pour les ennemis de la

patrie, et de conspirer pour leur assurer une amnistie fatale à la

liberté. Que dirait-on si les auteurs du complot dont je viens de

parler étaient du nombre de ceux qui ont conduit Danton, Fabre et

Desmoulins à l'échafaud? Que faisaient les premiers conjurés? Hébert,

Chaumette et Ronsin, s'appliquaient à rendre le gouvernement

révolutionnaire insupportable et ridicule, tandis que Camille

Desmoulins l'attaquait dans des écrits satiriques, et que Fabre et

Danton intriguaient pour le défendre. Les uns calomniaient, les autres

préparaient les prétextes de la calomnie. Le même système est

aujourd'hui continué ouvertement. Par quelle fatalité ceux qui

déclamaient jadis contre Hébert, défendent-ils ses complices? Comment

ceux qui se déclaraient les ennemis de Danton sont-ils devenus ses

imitateurs? Comment ceux qui jadis accusaient hautement certains

membres de la Convention, se trouvent-ils ligués avec eux contre les

patriotes qu'on veut perdre? Les lâches! ils voulaient donc me faire

descendre au tombeau avec ignominie! Et je n'aurais laissé sur la terre

que la mémoire d'un tyran! Avec quelle perfidie ils abusaient de ma

bonne foi! Comme ils semblaient adopter les principes de tous les bons

citoyens! Comme leur feinte amitié était naïve et caressante! Tout à

coup leurs visages se sont couverts des plus sombres nuages; une joie

féroce brillait dans leurs yeux; c'était le moment où ils croyaient

toutes leurs mesures bien prises pour m'accabler. Aujourd'hui ils me

caressent de nouveau; leur langage est plus affectueux que jamais. Il y

a trois jours, ils étaient prêts à me dénoncer comme un Catilina;

aujourd'hui ils me prêtent les vertus de Caton. Il leur faut du temps

pour renouer leurs trames criminelles. Que leur but est atroce! mais

que leurs moyens sont méprisables! Jugez-en par un seul trait. J'ai été

chargé momentanément, en l'absence d'un de mes collègues, de surveiller

un bureau de police générale récemment et faiblement organisé au comité

de salut public. Ma courte gestion s'est bornée à provoquer une

trentaine d'arrêtés, soit pour mettre en liberté des patriotes

persécutés, soit pour s'assurer de quelques ennemis de la révolution.

Eh bien! croira-t-on que ce seul mot de police générale a servi de

prétexte pour mettre sur ma tête la responsabilité de toutes les

opérations du comité de sûreté générale, des erreurs de toutes les

autorités constituées, des crimes de tous mes ennemis? Il n'y a

peut-être pas un individu arrêté, pas un citoyen vexé à qui l'on n'ait

dit de moi: "Voilà l'auteur de tes maux; tu serais heureux et libre

s'il n'existait plus". Comment pourrais-je ou raconter ou deviner

toutes les espèces d'impostures qui ont été clandestinement insinuées,

soit dans la Convention nationale, soit ailleurs, pour me rendre odieux

ou redoutable? Je me bornerai à dire que depuis plus de six semaines,

la nature et la force de la calomnie, l'impuissance de faire le bien et

d'arrêter le mal, m'a forcé à abandonner absolument mes fonctions de

membre du comité de salut public, et je jure qu'en cela même, je n'ai

consulté que ma raison et la patrie. Je préfère ma qualité de

représentant du peuple à celle de membre du comité du salut public, et

je mets ma qualité d'homme et de citoyen français avant tout.

Quoi qu'il en soit, voilà au moins six semaines que ma dictature est

expirée, et que je n'ai aucune espèce d'influence sur le gouvernement;

le patriotisme a-t-il été plus protégé? les factions plus timides? la

patrie plus heureuse? Je le souhaite. Mais cette influence s'est bornée

dans tous les temps à plaider la cause de la patrie devant la

représentation nationale, et au tribunal de la raison publique. Il m'a

été permis de combattre les factions qui vous menaçaient: j'ai voulu

déraciner le système de corruption et de désordre qu'elles avaient

établi, et que je regarde comme le seul obstacle à l'affermissement de

la République. J'ai pensé qu'elle ne pouvait s'asseoir que sur les

bases éternelles de la morale. Tout s'est ligué contre moi et contre

ceux qui avaient les mêmes principes. Après avoir vaincu les dédains et

les contradictions de plusieurs, je vous ai proposé les grands

principes gravés dans vos coeurs, et qui ont foudroyé les complots des

athées contre-révolutionnaires. Vous les avez consacrés; mais c'est le

sort des principes d'être proclamés par les gens de bien, et appliqués,

ou contrariés par les méchants. La veille même de la fête de l'Etre

suprême, on voulait la faire reculer, sous un prétexte frivole. Depuis

on n'a cessé de jeter du ridicule surtout ce qui tient à ces idées;

depuis on n'a cessé de favoriser tout ce qui pouvait réveiller la

doctrine des conjurés que vous avez punis. Tout récemment, on vient de

faire disparaître les traces de tous les monuments qui ont consacré de

grandes époques de la Révolution. Ceux qui rappelaient la révolution

morale qui vous vengeait de la calomnie et qui fondait la République,

sont les seuls qui aient été détruits. Je n'ai vu chez plusieurs aucun

penchant à suivre des principes fixes, à tenir la route de la justice

tracée entre les deux écueils que les ennemis, [sic] de la patrie ont

placés sur notre carrière. S'il faut que je dissimule ces vérités,

qu'on m'apporte la ciguë. Ma raison, non mon coeur, est sur le point de

douter de cette République vertueuse dont je m'étais tracé le plan.

J'ai cru deviner le véritable but de cette bizarre imputation de la

dictature; je me suis rappelé que Brissot et Roland en avaient déjà

rempli l'Europe dans le temps où ils exerçaient une puissance presque

sans bornes. Dans quelles mains sont aujourd'hui les armées, les

finances et l'administration intérieure de la République? Dans celles

de la coalition qui me poursuit. Tous les amis des principes sont sans

influence (25); mais ce n'est pas assez pour eux d'avoir éloigné par le

désespoir du bien un surveillant incommode; son existence seule est

pour eux un objet d'épouvante, et ils avaient médité dans les ténèbres,

à l'insu de leurs collègues, le projet de lui arracher le droit de

défendre le peuple, avec la vie. Oh! je la leur abandonnerai sans

regret: j'ai l'expérience du passé, et je vois l'avenir. Quel ami de la

patrie peut vouloir survivre au moment où il n'est plus permis de la

servir et de défendre l'innocence opprimée? Pourquoi demeurer dans un

ordre de choses où l'intrigue triomphe éternellement de la vérité, où

la justice est un mensonge, où les plus viles passions, où les craintes

les plus ridicules occupent dans les coeurs la place des intérêts

sacrés de l'humanité? Comment supporter le supplice de voir cette

horrible succession de traîtres plus ou moins habiles à cacher leurs

âmes hideuses sous le voile de la vertu, et même de l'amitié, mais qui

tous laisseront à la postérité l'embarras de décider lequel des ennemis

de mon pays fut le plus lâche et le plus atroce? En voyant la multitude

des vices que le torrent de la révolution a roulés pêle-mêle avec les

vertus civiques, j'ai craint quelquefois, je l'avoue, d'être souillé

aux yeux de la postérité par le voisinage impur des hommes pervers qui

s'introduisaient parmi les sincères amis de l'humanité, et je

m'applaudis de voir la fureur des Verrès et des Catilina de mon pays

tracer une ligne profonde de démarcation entre eux et tous les gens de

bien (26). J'ai vu dans l'histoire tous les défenseurs de la liberté

accablés par la calomnie; mais leurs oppresseurs sont morts aussi. Les

bons et les méchants disparaissent de la terre, mais à des conditions

différentes. Français, ne souffrez pas que vos ennemis osent abaisser

vos âmes et énerver vos vertus par leur désolante doctrine; Non,

Chaumette, non, la mort n'est pas un sommeil éternel. Citoyens, effacez

des tombeaux cette maxime gravée par des mains sacrilèges, qui jette un

crêpe funèbre sur la nature, qui décourage l'innocence opprimée, et qui

insulte à la mort; gravez-y plutôt celle-ci: _La mort est le

commencement de l'immortalité_.

J'ai promis, il y a quelque temps, de laisser un testament redoutable

aux oppresseurs du peuple. Je vais le publier dès ce moment avec

l'indépendance qui convient à la situation où je me suis placé: je leur

lègue la vérité terrible et la mort.

Représentants du Peuple français, il est temps de reprendre la fierté

et la hauteur du caractère qui vous conviennent. Vous n'êtes point

faits pour être régis, mais pour régir les dépositaires de votre

confiance. Les hommages qu'ils vous doivent ne consistent pas dans ces

vaines flagorneries, dans ces récits flatteurs, prodigués aux rois par

des ministres ambitieux, mais dans la vérité, et surtout dans le

respect profond pour vos principes. On vous a dit que tout est bien

dans la République: je le nie. Pourquoi ceux qui, avant-hier, vous

prédisaient tant d'affreux orages, ne voyaient-ils plus hier que des

nuages légers? Pourquoi ceux qui vous disaient naguère, je vous déclare

que nous marchons sur des volcans, croient-ils ne marcher aujourd'hui

que sur des roses? Hier ils croyaient aux conspirations: je déclare que

j'y crois dans ce moment. Ceux qui vous disent que la fondation de la

République est une entreprise si facile, vous trompent, ou plutôt ils

ne peuvent tromper personne. Où sont les institutions sages, où est le

plan de régénération qui justifient cet ambitieux langage? S'est-on

seulement occupé de ce grand objet? Que dis-je? ne voulait-on pas

proscrire ceux qui les avaient préparées? On les loue aujourd'hui,

parce qu'on se croit plus faible; donc on les proscrira encore demain

si on devient plus fort. Dans, quatre jours, dit-on, les injustices

seront réparées: pourquoi ont-elles été commises impunément depuis

quatre mois? Et comment, dans quatre jours, tous les auteurs de nos

maux seront-ils corrigés ou chassés? On vous parle beaucoup de vos

victoires (27) avec une légèreté académique, qui ferait croire qu'elles

n'ont coûté à nos héros ni sang, ni travaux: racontées avec moins de

pompe, elles paraîtraient plus grandes. Ce n'est ni par des phrases de

rhéteur, ni même par des exploits guerriers, que nous subjuguerons

l'Europe, mais par la sagesse de nos lois, par la majesté de nos

délibérations, et par la grandeur de nos caractères. Qu'a-t-on fait

pour tourner nos succès militaires au profit de nos principes, pour

prévenir les dangers de la victoire, ou pour nous en assurer les

fruits? Surveillez la victoire; surveillez la Belgique. Je vous avertis

que votre décret contre les Anglais a été éternellement violé; que

l'Angleterre, tant maltraitée par nos discours, est ménagée par nos

armes. Je vous avertis que les comédies philanthropiques, jouées par

Dumouriez dans la Belgique, sont répétées aujourd'hui; que l'on s'amuse

à planter des arbres stériles de la liberté dans un sol ennemi, au lieu

de cueillir les fruits de la victoire, et que les esclaves vaincus sont

favorisés aux dépens de la République victorieuse. Nos ennemis se

retirent, et nous laissent à nos divisions intestines. Songez à la fin

de la campagne; craignez les factions intérieures; craignez les

intrigues favorisées par l'éloignement dans une terre étrangère. On a

semé la division parmi les généraux; l'aristocratie militaire est

protégée; les généraux fidèles sont persécutés; l'administration

militaire s'enveloppe d'une autorité suspecte; on a violé vos décrets

pour secouer le joug d'une surveillance nécessaire. Ces vérités valent

bien des épigrammes.

Notre situation intérieure est beaucoup plus critique. Un système

raisonnable de finances est à créer; celui qui règne aujourd'hui est

mesquin, prodigue, tracassier, dévorant, et, dans le fait, absolument

indépendant de votre surveillance suprême. Les relations extérieures

sont absolument négligées. Presque tous les agents employés chez les

puissances étrangères, décriés par leur incivisme, ont trahi

ouvertement la République, avec une audace impunie jusqu'à ce jour.

Le gouvernement révolutionnaire mérite toute votre attention: qu'il

soit détruit aujourd'hui, demain la liberté n'est plus. Il ne faut pas

le calomnier, mais le rappeler à son principe, le simplifier, diminuer

la foule innombrable de ses agents, les épurer surtout: il faut rendre

la sécurité au peuple, mais non à ses ennemis. Il ne s'agit point

d'entraver la justice du peuple par des formes nouvelles; la loi pénale

doit nécessairement avoir quelque chose de vague, parce que le

caractère actuel des conspirateurs étant la dissimulation et

l'hypocrisie, il faut que la justice puisse les saisir sous toutes les

formes. Une seule manière de conspirer laissée impunie, rendrait

illusoire et compromettrait le salut de la patrie. La garantie du

patriotisme n'est donc pas dans la lenteur ni dans la faiblesse de la

justice nationale, mais dans les principes et dans l'intégrité de ceux

à qui elle est confiée, dans la bonne foi du gouvernement, dans la

protection franche qu'il accorde aux patriotes, et dans l'énergie avec

laquelle il comprime l'aristocratie; dans l'esprit public, dans

certaines institutions morales et politiques qui, sans entraver la

marche de la justice, offrent une sauvegarde aux bons citoyens, et

compriment par leur influence sur l'opinion publique et sur la

direction de la marche révolutionnaire (28) et qui vous seront

proposées quand les conspirations les plus voisines permettront aux

amis de la liberté de respirer.

Guidons l'action révolutionnaire par des maximes sages et constamment

maintenues; punissons sévèrement ceux qui abusent des principes

révolutionnaires pour vexer les citoyens; qu'on soit bien convaincu que

tous ceux qui sont chargés de la surveillance nationale, dégagés de

tout esprit de parti, veulent fortement le triomphe du patriotisme, et

la punition des coupables. Tout rentre dans l'ordre(29); mais si l'on

devine que des hommes trop influents désirent en secret la destruction

du gouvernement révolutionnaire, qu'ils inclinent à l'indulgence plutôt

qu'à la justice; s'ils emploient des agents corrompus, s'ils calomnient

aujourd'hui la seule autorité qui en impose aux ennemis de la liberté,

et se rétractent le lendemain pour intriguer de nouveau; si, au lieu de

rendre la liberté aux patriotes, ils la rendent indistinctement aux

cultivateurs, alors tous les intrigants se liguent pour calomnier les

patriotes, et les oppriment (30). C'est à toutes ces causes qu'il faut

imputer les abus, et non au gouvernement révolutionnaire; car il n'y en

a pas un qui ne fût insupportable aux mêmes conditions.

Le gouvernement révolutionnaire a sauvé la patrie; il faut le sauver

lui-même de tous les écueils: ce serait mal conclure de croire qu'il

faut le détruire, par cela seul que les ennemis du bien public l'ont

d'abord paralysé, et s'efforcent maintenant de le corrompre. C'est une

étrange manière de protéger les patriotes, de mettre en liberté les

contre-révolutionnaires et de faire triompher les fripons! c'est la

terreur du crime qui fait la sécurité de l'innocence.

Au reste, je suis loin d'imputer les abus à la majorité de ceux à qui

vous avez donné votre confiance; la majorité est elle-même paralysée et

trahie; l'intrigue et l'étranger triomphent. On se cache, on dissimule,

on trompe: donc on conspire. On était audacieux; on méditait un grand

acte d'oppression; on s'entourait de la force pour comprimer l'opinion

publique après l'avoir irritée (31); on cherche à séduire des

fonctionnaires publics dont on redoute la fidélité; on persécute les

amis de la liberté: on conspire donc. On devient tout à coup souple et

même flatteur; on sème sourdement des insinuations dangereuses contre

Paris; on cherche à endormir l'opinion publique; on calomnie le peuple;

on érige en crime la sollicitude civique; on ne renvoie point les

déserteurs, les prisonniers ennemis, les contre-révolutionnaires de

toute espèce qui se rassemblent à Paris, et on éloigne les canonniers;

on désarme les citoyens; on intrigue dans l'armée; on cherche à

s'emparer de tout: donc on conspire. Ces jours derniers, on chercha à

vous donner le change sur la conspiration; aujourd'hui on la nie: c'est

même un crime d'y croire; on vous effraie, on vous rassure tour à tour:

la véritable conspiration, la voilà.

La contre-révolution est dans l'administration des finances.

Elle porte toute sur un système d'innovation contre-révolutionnaire,

déguisée sous le dehors du patriotisme. Elle a pour but de fomenter

l'agiotage, d'ébranler le crédit public en déshonorant la loyauté

française, de favoriser les riches créanciers, de ruiner et de

désespérer les pauvres, de multiplier les mécontents, de dépouiller le

peuple des biens nationaux, et d'amener insensiblement la ruine de la

fortune publique.

Quels sont les administrateurs suprêmes de nos finances? Des

Brissotins, des Feuillants, des aristocrates et des fripons connus: ce

sont les Cambon, les Mallarmé, les Ramel; ce sont les compagnons et les

successeurs de Chabot, de Fabre, et de Julien (de Toulouse).

Pour pallier leurs pernicieux desseins, il se sont avisés, dans les

derniers temps, de prendre l'attache du comité de salut public, parce

qu'on ne doutait pas que ce comité, distrait par tant et de si grands

travaux, adopterait de confiance, comme il est arrivé quelquefois, tous

les projets de Cambon. C'est un nouveau stratagème imaginé pour

multiplier les ennemis du comité, dont la perte est le principal but de

toutes les conspirations.

La trésorerie nationale, dirigée par un contre-révolutionnaire

hypocrite, nommé L'Hermina, seconde parfaitement leurs vues par le plan

qu'elle a adopté, de mettre des entraves à toutes les dépenses

urgentes, sous le prétexte d'un attachement scrupuleux aux formes, de

ne payer personne, excepté les aristocrates, et de vexer les citoyens

malaisés par des refus, par des retards, et souvent par des

provocations odieuses.

La contre-révolution est dans toutes les parties de l'économie

politique. Les conspirateurs nous ont précipités, malgré nous, dans des

mesures violentes, que leurs crimes seuls ont rendues nécessaires, et

réduit la République à la plus affreuse disette, et qui l'aurait

affamée, sans le concours des événements les plus inattendus. Ce

système était l'ouvrage de l'étranger, qui l'a proposé par l'organe

vénal des Chabot, des l'Huilier, des Hébert et tant d'autres scélérats:

il faut tous les efforts du génie pour ramener la République à un

régime naturel et doux qui seul peut entretenir l'abondance; et cet

ouvrage n'est pas encore commencé.

On se rappelle tous les crimes prodigués pour réaliser le pacte de

famine enfanté par le génie infernal de l'Angleterre. Pour nous

arracher à ce fléau, il a fallu deux miracles également inespérés: le

premier est la rentrée de notre convoi vendu à l'Angleterre avant son

départ de l'Amérique, et sur lequel le cabinet de Londres comptait, et

la récolte abondante et prématurée que la nature nous a présentée;

l'autre est la patience sublime du peuple qui a souffert la faim même,

pour conserver sa liberté. Il nous reste encore à surmonter le défaut

de bras, de voitures, de chevaux, qui est un obstacle à la moisson et à

la culture des terres, et toutes les manoeuvres tramées, l'année

dernière, par nos ennemis, et qu'ils ne manqueront pas de renouveler.

Discours par Maximilien Robespierre — 17 Avril 1792-27 Juillet 1794 · 第 19 / 21 段