Ce sont eux qu'on accuse d'attenter à la représentation nationale! Et

où donc chercheraient-ils un autre appui? Après avoir combattu tous vos

ennemis, après s'être dévoués à la fureur de toutes les factions pour

défendre et votre existence et votre dignité, où chercheraient-ils un

asile s'ils ne le trouvaient pas dans votre sein?

Ils aspirent, dit-on, au pouvoir suprême; ils l'exercent déjà. La

Convention nationale n'existe donc pas! Le peuple français est donc

anéanti! Stupides calomniateurs! vous êtes-vous aperçus que vos

ridicules déclamations ne sont pas une injure faite à un individu, mais

à une nation invincible, qui dompte et qui punit les rois? Pour moi,

j'aurais une répugnance extrême à me défendre personnellement devant

vous contre la plus lâche des tyrannies (12), si vous n'étiez pas

convaincus que vous êtes les véritables objets des attaques de tous les

ennemis de la République. Eh! que suis-je pour mériter leurs

persécutions, si elles n'entraient dans le système général de

conspiration (13) contre la Convention nationale? N'avez-vous pas

remarqué que, pour vous isoler de la nation, ils ont publié à la face

de l'univers que vous étiez des dictateurs régnant par la terreur, et

désavoués par le voeu tacite des Français? N'ont-ils pas appelé nos

armées _les hordes conventionnelles;_ la révolution française, _le

jacobinisme?_ Et lorsqu'ils affectent de donner à un faible individu en

butte aux outrages de toutes les factions, une importance gigantesque

et ridicule, quel peut être leur but, si ce n'est de vous diviser, de

vous avilir, en niant votre existence même, semblables à l'impie qui

nie l'existence de la divinité qu'il redoute?

Cependant ce mot de _dictature_ a des effets magiques; il flétrit la

liberté; il avilit le gouvernement; il détruit la République; il

dégrade toutes les institutions révolutionnaires, qu'on présente comme

l'ouvrage d'un seul homme; il rend odieuse la justice nationale, qu'il

présente comme instituée pour l'ambition d'un seul homme; il dirige sur

un point toutes les haines et tous les poignards du fanatisme et de

l'aristocratie.

Quel terrible usage les ennemis de la République ont fait du seul nom

d'une magistrature romaine? Et si leur érudition nous est si fatale,

que sera-ce de leurs trésors et de leurs intrigues? Je ne parle point

de leurs armées: mais qu'il me soit permis de renvoyer au duc d'York,

et à tous les écrivains royaux, les patentes de cette dignité ridicule

qu'ils m'ont expédiées les premiers. Il y a trop d'insolence à des

rois, qui ne sont pas sûrs de conserver leur couronne, de s'arroger le

droit d'en distribuer à d'autres. Je conçois qu'un prince ridicule, que

celte espèce d'animaux immondes et sacrés qu'on appelle encore rois,

puissent se complaire dans leur bassesse et s'honorer de leur

ignominie; je conçois que le fils de Georges, par exemple, puisse avoir

regret à ce sceptre français qu'on le soupçonne violemment d'avoir

convoité, et je plains sincèrement ce moderne Tantale. J'avouerai même,

à la honte, non de ma patrie, mais des traîtres qu'elle a punis, que

j'ai vu d'indignes mandataires du peuple qui auraient échangé ce titre

glorieux pour celui de valet de chambre de Georges ou de d'Orléans.

Mais qu'un représentant du peuple qui sent la dignité de ce caractère

sacré; qu'un citoyen français, digne de ce nom, puisse abaisser ses

voeux jusqu'aux grandeurs coupables et ridicules qu'il a contribué à

foudroyer; qu'il se soumette à la dégradation civique pour descendre à

l'infamie du trône, c'est ce qui ne paraîtra vraisemblable qu'à ces

êtres pervers qui n'ont pas même le droit de croire à la vertu. Que

dis-je, vertu? c'est une passion naturelle, sans doute: mais comment la

connaîtraient-ils, ces âmes vénales, qui ne s'ouvrirent jamais qu'à des

passions lâches et féroces; ces misérables intrigants, qui ne lièrent

jamais le patriotisme à aucune idée morale, qui marchèrent dans la

révolution à la suite de quelque personnage important et ambitieux, de

je ne sais quel prince méprisé, comme jadis nos laquais sur les pas de

leurs maîtres? Mais elle existe, je vous en atteste, âmes sensibles et

pures; elle existe, cette passion tendre, impérieuse, irrésistible,

tourment et délices des coeurs magnanimes; cette horreur profonde de la

tyrannie, ce zèle compatissant pour les opprimés, cet amour sacré de la

patrie, cet amour plus sublime et plus saint de l'humanité, sans lequel

une grande révolution n'est qu'un crime éclatant qui détruit un autre

crime: elle existe, cette ambition généreuse de fonder sur la terre la

première République du monde; cet égoïsme des hommes non dégradés, qui

trouve une volupté céleste dans le calme d'une conscience pure et dans

le spectacle ravissant du bonheur public. Vous le sentez, en ce moment,

qui brûle dans vos âmes; je le sens dans la mienne. Mais comment nos

vils calomniateurs la devineraient-ils? Comment l'aveugle-né aurait-il

l'idée de la lumière? La nature leur a refusé une âme; ils ont quelque

droit de douter, non seulement de l'immortalité de l'âme, mais de son

existence (14).

Ils m'appellent tyran. Si je l'étais, ils ramperaient à mes pieds, je

les gorgerais d'or, je leur assurerais le droit de commettre tous les

crimes, et ils seraient reconnaissants. Si je l'étais, les rois que

nous avons vaincus, loin de me dénoncer, (quel tendre intérêt ils

prennent à notre liberté!) me prêteraient leur coupable appui; je

transigerais avec eux. Dans leur détresse, qu'attendent-ils, si ce

n'est le secours d'une faction protégée par eux, qui leur vende la

gloire et la liberté de notre pays (15)? On arrive à la tyrannie par le

secours des fripons; où courent ceux qui les combattent? Au tombeau et

à l'immortalité. Quel est le tyran qui me protège? Quelle est la

faction à qui j'appartiens? C'est vous-mêmes. Quelle est cette faction

qui, depuis le commencement de la révolution, a terrassé les factions,

a fait disparaître tant de traîtres accrédités? C'est vous, c'est le

peuple, ce sont les principes. Voilà la faction à laquelle je suis

voué, et contre laquelle tous les crimes sont ligués.

C'est vous qu'on persécute; c'est la patrie, ce sont tous les amis de

la patrie. Je me défends encore. Combien d'autres ont été opprimés dans

les ténèbres? Qui osera jamais servir la patrie, quand je suis obligé

encore ici de répondre à de telles calomnies? Ils citent comme la

preuve d'un dessein ambitieux les effets les plus naturels du civisme

et de la liberté; l'influence morale des anciens athlètes de la

révolution est aujourd'hui assimilée par eux à la tyrannie. Vous êtes,

vous-mêmes, les plus lâches de tous les tyrans, vous qui calomniez la

puissance de la vérité. Que prétendez-vous, vous qui voulez que la

vérité soit sans force dans la bouche des représentants du peuple

français? La vérité, sans doute, a sa puissance; elle a sa colère, son

despotisme; elle a des accents touchants, terribles, qui retentissent

avec force dans les coeurs purs, comme dans les consciences coupables,

et qu'il n'est pas plus donné au mensonge d'imiter qu'à Salmonée

d'imiter les foudres du ciel; mais accusez-en la nature, accusez-en le

peuple la sent et qui l'aime (16). Il y a deux puissances sur la terre;

celle de la raison et celle de la tyrannie; partout où l'une domine,

l'autre en est bannie. Ceux qui dénoncent comme un crime la force

morale de la raison, cherchent donc à rappeler la tyrannie. Si vous ne

voulez pas que les défenseurs des principes obtiennent quelque

influence dans celte lutte difficile de la liberté contre l'intrigue,

vous voulez donc que la victoire demeure à l'intrigue (17). Si les

représentants du peuple, qui défendent sa cause, ne peuvent pas obtenir

impunément son estime, quelle sera la conséquence de ce système, si ce

n'est qu'il n'est plus permis de servir le peuple, que la République

est proscrite et la tyrannie rétablie? Et quelle tyrannie plus odieuse

que celle qui punit le peuple dans la personne de ses défenseurs? Car

la chose la plus libre qui soit dans le monde, même sous le règne du

despotisme, n'est-ce pas l'amitié? Mais vous qui nous en faites un

crime, en êtes-vous jaloux? Non; vous ne prisez que l'or et les biens

périssables que les tyrans prodiguent à ceux qui les servent. Vous les

servez, vous qui corrompez la morale publique et protégez tous les

crimes: la garantie des conspirateurs est dans l'oubli des principes et

dans la corruption; celle des défenseurs de la liberté est toute dans

la conscience publique. Vous les servez, vous qui, toujours en deçà ou

au-delà de la vérité, prêchez tour à tour la perfide modération de

l'aristocratie, et tantôt la fureur des faux démocrates. Vous la

servez, prédicateurs obstinés de l'athéisme et du vice. Vous voulez

détruire la représentation, vous qui la dégradez par votre conduite, ou

qui la troublez par vos intrigues. Lequel est plus coupable, de celui

qui attente à sa sûreté par la violence, ou de celui qui attente à sa

justice par la séduction et par la perfidie? La tromper, c'est la

trahir; la pousser à des actes contraires à ses intentions et à ses

principes, c'est tendre à sa destruction; car sa puissance est fondée

sur la vertu même et sur la confiance nationale. Nous la chérissons,

nous qui, après avoir combattu pour sa sûreté physique, défendons

aujourd'hui sa gloire et ses principes: est-ce ainsi que l'on marche au

despotisme? Mais quelle dérision cruelle d'ériger en despotes des

citoyens toujours proscrits? Et que sont autre chose ceux qui ont

constamment défendu les intérêts de leur pays? La République a

triomphé, jamais ses défenseurs. Que suis-je, moi qu'on accuse? un

esclave de la liberté, un martyr vivant de la République, la victime

autant que l'ennemi du crime. Tous les fripons m'outragent; les actions

les plus indifférentes, les plus légitimes de la part des autres sont

des crimes pour moi. Un homme est calomnié dès qu'il me connaît: on

pardonne à d'autres leurs forfaits; on me fait un crime de mon zèle.

Otez-moi ma conscience, je suis le plus malheureux de tous les hommes;

je ne jouis pas même des droits du citoyen: que dis-je? il ne m'est pas

même permis de remplir les devoirs d'un représentant du peuple.

C'est ici que je dois laisser échapper la vérité et dévoiler les

véritables plaies de la République. Les affaires publiques reprennent

une marche perfide et alarmante; le système combiné des Hébert et des

Fabre d'Eglantine est poursuivi maintenant avec une audace inouïe. Les

contre-révolutionnaires sont protégés; ceux qui déshonorent la

révolution avec les formes de l'Hébertisme, le sont ouvertement; les

autres avec plus de réserve. Le patriotisme et la probité sont

proscrits par les uns et par les autres. On veut détruire le

gouvernement révolutionnaire, pour immoler la patrie aux scélérats qui

la déchirent, et on marche à ce but odieux par deux routes différentes.

Ici on calomnie ouvertement les institutions révolutionnaires, là on

cherche à les rendre odieuses par des excès; on tourmente les hommes

nuls ou paisibles; on plonge chaque jour les patriotes dans les

cachots, et on favorise l'aristocratie de tout son pouvoir; c'est là ce

qu'on appelle indulgence, humanité. Est-ce là le gouvernement

révolutionnaire que nous avons institué et défendu? non, ce

gouvernement est la marche rapide et sûre de la justice; c'est la

foudre lancée par la main de la liberté contre le crime; ce n'est pas

le despotisme des fripons et de l'aristocratie; ce n'est pas

l'indépendance du crime, de toutes les lois divines et humaines. Sans

le gouvernement révolutionnaire, la République ne peut s'affermir, et

les factions l'étoufferont dans son berceau; mais s'il tombe en des

mains perfides, il devient lui-même l'instrument de la

contre-révolution. Or, on cherche à le dénaturer pour le détruire. Ceux

qui le calomnient, et ceux qui le compromettent par des actes

d'oppression sont les mêmes hommes. Je ne développerai point toutes les

causes de ces abus, mais je vous en indiquerai une seule qui suffira

pour vous expliquer tous ces funestes effets: elle existe dans

l'excessive perversité des agents subalternes d'une autorité

respectable constituée dans votre sein. Il est dans ce comité des

hommes dont il est impossible de ne pas chérir et respecter les vertus

civiques; c'est une raison de plus de détruire un abus qui s'est commis

à leur insu, et qu'ils seront les premiers à combattre. En vain une

funeste politique prétendrait-elle environner les agents dont je parle

d'un certain prestige superstitieux. Je ne sais pas respecter des

fripons: j'adopte bien moins encore cette maxime royale, qu'il est

utile de les employer. Les armes de la liberté ne doivent être touchées

que par des mains pures. Epurons la surveillance nationale, au lieu

d'empailler les vices. La vérité n'est un écueil que pour les

gouvernements corrompus; elle est l'appui du nôtre. Pour moi, je frémis

quand je songe que des ennemis de la révolution, que d'anciens

professeurs de royalisme, que des ex-nobles, des émigrés peut-être se

sont tout à coup faits révolutionnaires, et transformés en commis du

comité de sûreté générale, pour se venger sur les amis de la patrie, de

la naissance et des succès de la République. II serait assez étrange

que nous eussions la bonté de payer des espions de Londres ou de

Vienne, pour nous aider à faire la police de la République. Or, je ne

doute pas que ce cas-là ne soit souvent arrivé; ce n'est pas que ces

gens-là ne se soient fait des titres de patriotisme en arrêtant des

aristocrates prononcés. Qu'importe à l'étranger de sacrifier quelques

Français coupables envers leur patrie, pourvu qu'ils immolent les

patriotes et détruisent la République?

A ces puissants motifs qui m'avaient déjà déterminé à dénoncer ces

hommes, mais inutilement, j'en joins un autre qui tient à la trame que

j'avais commencé à développer; nous sommes instruits qu'ils sont payés

par les ennemis de la révolution, pour déshonorer le gouvernement

révolutionnaire en lui-même, et pour calomnier les représentants du

peuple dont les tyrans ont ordonné la perte. Par exemple, quand les

victimes de leur perversité se plaignent, ils s'excusent en leur

disant: _c'est Robespierre qui le veut: nous ne pouvons pas nous en

dispenser_. Les infâmes disciples d'Hébert tenaient jadis le même

langage dans le temps où je les dénonçais; ils se disaient mes amis;

ensuite ils m'ont déclaré convaincu de modérantisme; c'est encore la

même espèce de contre-révolutionnaires qui persécute le patriotisme.

Jusqu'à quand l'honneur des citoyens et la dignité de la Convention

nationale seront-ils à la merci de ces hommes-là? Mais le trait que je

viens de citer n'est qu'une branche du système de persécution plus

vaste dont je suis l'objet. En développant cette accusation de

dictature mise à l'ordre du jour par les tyrans, on s'est attaché à me

charger de toutes leurs iniquités, de tous les torts de la fortune, ou

de toutes les rigueurs commandées par le salut de la patrie (18). On

disait aux nobles: _c'est lui seul_ qui vous a proscrits; on disait en

même temps aux patriotes: _il veut sauver les nobles;_ on disait aux

prêtres: _c'est lui seul qui vous poursuit; sans lui vous seriez

paisibles et triomphants;_ on disait aux fanatiques: _c'est lui seul

qui détruit la religion;_ on disait aux patriotes persécutés: _c'est

lui qui l'a ordonné ou qui ne veut pas l'empêcher_. On me renvoyait

toutes les plaintes dont je ne pouvais faire cesser les causes, en

disant: _votre sort dépend de lui seul_. Des hommes apostés dans les

lieux publics propageaient chaque jour ce système; il y en avait dans

le lieu des séances du tribunal révolutionnaire; dans les lieux où les

ennemis de la patrie expient leurs forfaits: ils disaient: _voilà des

malheureux condamnés; qui est-ce qui en est la cause? Robespierre_. On

s'est attaché particulièrement à prouver que le tribunal

révolutionnaire était un _tribunal de sang_, créé par moi seul, et que

je maîtrisais absolument pour faire égorger tous les gens de bien, et

même tous les fripons; car on voulait me susciter des ennemis de tous

les genres. Ce cri retentissait dans toutes les prisons; ce plan de

proscription était exécuté à la fois dans tous les départements par les

émissaires de la tyrannie. Ce n'est pas tout: on a proposé dans ces

derniers temps des projets de finance qui m'ont paru calculés pour

désoler les citoyens peu fortunés, et pour multiplier les mécontents.

J'avais souvent appelé inutilement l'attention du comité de salut

public sur cet objet. Eh bien! croirait-on qu'on a répandu le bruit

qu'ils étaient encore mon ouvrage, et que, pour l'accréditer, on a

imaginé de dire qu'il existait au comité de salut public une commission

des finances, et que j'en étais le président? Mais comme on voulait me

perdre, surtout dans l'opinion de la Convention nationale, on prétendit

que moi seul avais osé croire qu'elle pouvait renfermer dans son sein

quelques hommes indignes d'elle. On dit à chaque député revenu d'une

mission dans les départements, que moi seul avais provoqué son rappel;

je fus accusé par des hommes très officieux et très insinuants de tout

le bien et de tout le mal qui avait été fait. On rapportait fidèlement

à mes collègues, et tout ce que j'avais dit, et surtout ce que je

n'avais pas dit. On écartait avec soin le soupçon qu'on eût contribué à

un acte qui pût déplaire à quelqu'un; j'avais tout fait, tout exigé,

tout commandé; car il ne faut pas oublier mon titre de dictateur. Quand

on eut formé cet orage de haines, de vengeances, de terreur,

d'amours-propres irrités, on crut qu'il était temps d'éclater. Ceux qui

croyaient avoir des raisons de me redouter se flattaient hautement que

ma perte certaine allait assurer leur salut et leur triomphe; tandis

que les papiers anglais et allemands annonçaient mon arrestation, des

colporteurs de journaux la criaient à Paris. Mes collègues devant qui

je parle savent le reste beaucoup mieux que moi; ils connaissent toutes

les tentatives qu'on a faites auprès d'eux pour préparer le succès d'un

roman qui paraissait une nouvelle édition de celui de Louvet. Plusieurs

pourraient rendre compte des visites imprévues qui leur ont été rendues

pour les disposer à me proscrire. Enfin, on assure que l'on était

prévenu généralement dans la Convention nationale, qu'un acte

d'accusation allait être porté contre moi (19); on a sondé les esprits

à ce sujet, et tout prouve que la probité de la Convention nationale a

forcé les calomniateurs à abandonner, ou du moins à ajourner leur

crime. Mais qui étaient-ils ces calomniateurs? ce que je puis répondre

d'abord, c'est que dans un manifeste royaliste, trouvé dans les papiers

d'un conspirateur connu qui a déjà subi la peine due à ses forfaits, et

qui paraît être le texte de toutes les calomnies renouvelées en ce

moment, on lit en propres termes cette conclusion adressée à toutes les

espèces d'ennemis publics: _si cet astucieux démagogue n'existait plus,

s'il eût payé de sa tête ses manoeuvres ambitieuses, la nation serait

libre; chacun pourrait publier ses pensées; Paris n'aurait jamais vu

dans son sein cette multitude d'assassinats vulgairement connus sous le

faux nom de jugements du tribunal révolutionnaire_. Je puis ajouter que

ce passage est l'analyse des proclamations faites par les princes

coalisés et des journaux étrangers à la solde des rois, qui, par cette

voie, semblent donner tous les jours le mot d'ordre à tous les conjurés

de l'intérieur. Je ne citerai que ce passage de l'un des plus

accrédités de ces écrivains [La commission a cherché inutilement dans

les papiers de Robespierre le journal dont il cite un passage.].

Je puis donc répondre que les auteurs de ce plan de calomnies sont

d'abord le duc d'York, M. Pitt, et tous les tyrans armés contre nous.

Qui ensuite?... Ah! Je n'ose les nommer dans ce moment et dans ce lieu;

je ne puis me résoudre à déchirer entièrement le voile qui couvre ce

profond mystère d'iniquités; mais ce que je puis affirmer positivement,

c'est que, parmi les auteurs de cette trame, sont les agents de ce

système de corruption et d'extravagance, le plus puissant de tous les

moyens inventés par l'étranger pour perdre la République, sont les

apôtres impurs de l'athéisme et de l'immoralité dont il est la base.

C'est une circonstance bien remarquable que votre décret du... [lacune

dans le manuscrit; il s'agit sans aucun doute du décret du 18 floréal]

qui raffermit les bases ébranlées de la morale publique, fut le signal

d'un accès de fureur des ennemis de la République. C'est de cette

époque que datent les assassinats et les nouvelles calomnies, plus

criminelles que les assassinats. Les tyrans sentaient qu'ils avaient

une défaite décisive à réparer. La proclamation solennelle de vos

véritables principes détruisit en un jour les fruits de plusieurs

années d'intrigues; les tyrans triomphaient, le Peuple français était

placé entre la famine et l'athéisme plus odieux que la famine. Le

Peuple peut supporter la faim, mais non le crime; le Peuple sait tout

sacrifier, excepté ses vertus. La tyrannie n'avait pas encore fait cet

outrage à la nature humaine, de lui faire une honte de la morale et un

devoir de la dépravation; les plus vils des conspirateurs l'avaient

réservé au Peuple français dans sa gloire et dans sa puissance. La

tyrannie n'avait demandé aux hommes que leurs biens et leur vie;

ceux-ci nous demandaient jusqu'à nos consciences; d'une main ils nous

présentaient tous les maux, et de l'autre ils nous arrachaient

l'espérance. L'athéisme, escorté de tous les crimes, versait sur le

peuple le deuil et le désespoir, et sur la représentation nationale,

les soupçons, le mépris et l'opprobre. Une juste indignation comprimée

par la terreur fermentait sourdement dans tous les coeurs. Une éruption

terrible, inévitable, bouillonnait dans les entrailles du volcan,

tandis que de petits philosophes jouaient stupidement sur sa cime, avec

de grands scélérats. Telle était la situation de la République, que,

soit que le Peuple consentît à souffrir la tyrannie, soit qu'il en

secouât violemment le joug, la liberté était également perdue; car par

sa réaction, il eût blessé à mort la République, et par sa patience il

s'en serait rendu indigne. Aussi de tous les prodiges de notre

révolution, celui que la postérité concevra le moins, c'est que nous

ayons pu échapper à ce danger. Grâces immortelles vous soient rendues;

vous avez sauvé la Patrie, votre décret du... [lacune dans le

manuscrit; même décret du 18 floréal] est lui seul une révolution; vous

avez frappé du même coup l'athéisme et le despotisme sacerdotal; vous

avez avancé d'un demi-siècle l'heure fatale des tyrans; vous avez

rattaché à la cause de la révolution tous les coeurs purs et généreux;

vous l'avez montrée au monde dans tout l'éclat de sa beauté céleste. O

jour à jamais fortuné, où le Peuple français tout entier s'éleva pour

rendre à l'auteur de la Nature le seul hommage digne de lui! Quel

touchant assemblage de tous les objets qui peuvent enchanter les

regards et le coeur des hommes! O vieillesse honorée! ô généreuse ardeur

des enfants de la patrie! ô joie naïve et pure des jeunes citoyens! ô

larmes délicieuses des mères attendries! ô charme divin de l'innocence

et de la beauté! ô majesté d'un grand peuple heureux par le seul

sentiment de sa force, de sa gloire et de sa vertu! Etre des êtres! Le

jour où l'univers sortit de tes mains toutes-puissantes, brilla-t-il

d'une lumière plus agréable à tes yeux, que ce jour où brisant le joug

du crime et de l'erreur, il parut devant toi, digne de tes regards et

de ses destinées?

Discours par Maximilien Robespierre — 17 Avril 1792-27 Juillet 1794 · 第 18 / 21 段