étouffer, par de désolantes doctrines, cet instinct moral du peuple,
qui est le principe de toutes les grandes actions! C'est à vous,
représentants du peuple, qu'il appartient de faire triompher les
vérités que nous venons de développer. Bravez les clameurs insensées de
l'ignorance présomptueuse ou de la perversité hypocrite. Quelle est
donc la dépravation dont nous étions environnés, s'il nous a fallu du
courage pour les proclamer? La postérité pourra-t-elle croire que les
factions vaincues avaient porté l'audace jusqu'à nous accuser de
modérantisme et d'aristocratie, pour avoir rappelé l'idée de la
divinité et de la morale? Croira-t-elle qu'on ait osé dire, jusque dans
cette enceinte, que nous avions par là reculé la raison humaine de
plusieurs siècles? Ils invoquaient la raison, les monstres qui
aiguisaient contre vous leurs poignards sacrilèges!
Tous ceux qui défendaient vos principes et votre dignité devaient être
aussi sans doute les objets de leur fureur. Ne nous étonnons pas si
tous les scélérats ligués contre vous semblent vouloir nous préparer la
ciguë. Mais, avant de la boire, nous sauverons la patrie. Le vaisseau
qui porte la fortune de la République n'est pas destiné à faire
naufrage; il vogue sous vos auspices, et les tempêtes seront forcées à
le respecter.
Asseyez-vous donc tranquillement sur les bases immuables de la justice,
et ravivez la morale publique. Tonnez sur la tête des coupables, et
lancez la foudre sur tous vos ennemis. Quel est l'insolent qui, après
avoir rampé aux pieds d'un roi, ose insulter à la majesté du peuple
français dans la personne de ses représentants? Commandez à la
victoire, mais replongez surtout le vice dans le néant. Les ennemis de
la République sont tous les hommes corrompus.
Le patriote n'est autre chose qu'un homme probe et magnanime dans toute
la force de ce terme. C'est peu d'anéantir les rois, il faut faire
respecter à tous les peuples le caractère du peuple français. C'est en
vain que nous porterions au bout de l'univers la renommée de nos armes,
si toutes les passions déchirent impunément le sein de la patrie.
Défions-nous de l'ivresse même des succès. Soyons terribles dans les
revers, modestes dans nos triomphes, et fixons au milieu de nous la
paix et le bonheur par la sagesse et par la morale. Voilà le véritable
but de nos travaux; voilà la tâche la plus héroïque et la plus
difficile. Nous croyons concourir à ce but, en vous proposant le décret
suivant:
DECRET
_Article Premier_.
Le Peuple français reconnaît l'existence de l'Etre suprême, et
l'immortalité de l'âme.
II.
Il reconnaît que le culte digne de l'Etre suprême est la pratique des
devoirs de l'homme.
III.
Il met au premier rang de ces devoirs de détester la mauvaise foi et la
tyrannie, de punir les tyrans et les traîtres, de secourir les
malheureux, de respecter les faibles, de défendre les opprimés, de
faire aux autres tout le bien qu'on peut, et de n'être injuste envers
personne.
IV.
Il sera institué des fêtes pour rappeler l'homme à la pensée de la
Divinité et à la dignité de son être.
V.
Elles emprunteront leurs noms des événements glorieux de notre
Révolution, des vertus les plus chères et les plus utiles à l'homme,
des plus grands bienfaits de la nature.
VI.
La République française célébrera tous les ans les fêtes du 14 juillet
1789, du 10 août 1792, du 21 janvier 1793, du 31 mai 1793.
VII.
Elle célébrera, aux jours de décadi, les fêtes dont l'énumération suit:
A l'Etre suprême et à la Nature. Au Genre humain. Au Peuple français.
Aux bienfaiteurs de l'humanité. Aux Martyrs de la liberté. A la Liberté
et à l'Egalité. A la République. A la liberté du monde. A l'amour de la
patrie. A la haine des tyrans et des traîtres. A la Vérité. A la
Justice. A la Pudeur. A la Gloire et à l'Immortalité. A l'Amitié. A la
Frugalité. Au Courage. A la Bonne Foi. A l'Héroïsme. Au
Désintéressement. Au Stoïcisme. A l'Amour. A la Foi conjugale. A
l'Amour paternel. A la Tendresse maternelle. A la Piété filiale. A
l'Enfance. A la Jeunesse. A l'Age viril. A la Vieillesse. Au Malheur. A
l'Agriculture. A l'Industrie. A nos Aïeux. A la Postérité. Au Bonheur.
VIII.
Les Comités de salut public et d'instruction publique sont chargés de
présenter un plan d'organisation de ces fêtes.
IX.
La Convention nationale appelle tous les talents dignes de servir la
cause de l'humanité à l'honneur de concourir à leur établissement par
des hymnes et des chants civiques, et par tous les moyens qui peuvent
contribuer à leur embellissement et à leur utilité.
X.
Le Comité de salut public distinguera les ouvrages qui lui paraîtront
les plus propres à remplir cet objet, et récompensera leurs auteurs.
XI.
La liberté des cultes est maintenue conformément au décret du 18
frimaire.
XII.
Tout rassemblement aristocratique et contraire à l'ordre public sera
réprimé.
XIII.
En cas de troubles, dont un culte quelconque serait l'occasion ou le
motif, ceux qui les exciteraient par des prédications fanatiques ou par
des insinuations contre-révolutionnaires, ceux qui les provoqueraient
par des violences injustes et gratuites, seront également punis selon
la rigueur des lois.
XIV.
Il sera fait un rapport particulier sur les dispositions de détail
relatives au présent décret.
XV.
Il sera célébré, le 20 prairial prochain, une fête nationale en
l'honneur de l'Etre suprême.
* * * * * * * * *
_Discours du 8 Thermidor_ (27 juillet 1794)
Note: transcrit en français moderne
Note: On ne connaît pas le discours tel que Robespierre l'a prononcé à
la Convention, puis aux Jacobins. A cause des événements du 9
Thermidor, les journaux ne purent ou ne voulurent pas le publier in
extenso, et le manuscrit lu à la Convention et aux Jacobins a disparu
dans la tourmente. Le discours a été imprimé, par ordre de la
Convention le 30 Thermidor, à partir d'un brouillon manuscrit saisi
dans les papiers de Robespierre. Certaines parties du texte ont été
omises par les Thermidoriens; Ernest Hamel, qui a pu lire ce manuscrit
(aujourd'hui introuvable), a signalé ces omissions. Le brouillon
manuscrit présente de nombreuses ratures et répétitions.
Discours du 8 Thermidor (27 juillet 1794)
Citoyens,
Que d'autres vous tracent des tableaux flatteurs; je viens vous dire
des vérités utiles. Je ne viens point réaliser des terreurs ridicules
répandues par la perfidie; mais je veux étouffer, s'il est possible,
les flambeaux de la discorde par la seule force de la vérité. Je vais
dévoiler des abus qui tendent à la ruine de la patrie et que votre
probité seule peut réprimer (1). Je vais défendre devant vous votre
autorité outragée et la liberté violée. Si je vous dis aussi quelque
chose des persécutions dont je suis l'objet, vous ne men ferez point un
crime; vous n'avez rien de commun avec les tyrans que vous combattez
(2). Les cris de l'innocence outragée n'importunent point votre
oreille, et vous n'ignorez pas que cette cause ne vous est point
étrangère.
Les révolutions qui, jusqu'à nous, ont changé la face des empires,
n'ont eu pour objet qu'un changement de dynastie, ou le passage du
pouvoir d'un seul à celui de plusieurs (3). La révolution française est
la première qui ait été fondée sur la théorie des droits de l'humanité,
et sur les principes de la justice (4). Les autres révolutions
n'exigeaient que de l'ambition: la nôtre impose des vertus. L'ignorance
et la force les ont absorbées dans un despotisme nouveau: la nôtre,
émanée de la justice, ne peut se reposer que dans son sein. La
République, amenée insensiblement par la force des choses et par la
lutte des amis de la liberté contre les conspirations toujours
renaissantes, s'est glissée, pour ainsi dire, à travers toutes les
factions; mais elle a trouvé leur puissance organisée autour d'elle, et
tous les moyens d'influence dans leurs mains; aussi n'a-t-elle cessé
d'être persécutée dès sa naissance, dans la personne de tous les hommes
de bonne foi qui combattaient pour elle; c'est que, pour conserver
l'avantage de leur position, les chefs des factions et leurs agents ont
été forcés de se cacher sous la forme de la République. Précy à Lyon,
et Brissot à Paris, criaient _Vive la République!_ Tous les conjurés
ont même adopté, arec plus d'empressement qu'aucun autre, toutes les
formules, tous les mots de ralliement du patriotisme. L'Autrichien,
dont le métier était de combattre la révolution; l'Orléanais, dont le
rôle était de jouer le patriotisme, se trouvèrent sur la même ligne; et
l'un et l'autre ne pouvaient plus être distingués du républicain. Ils
ne combattirent pas nos principes, ils les corrompirent; ils ne
blasphémèrent point contre la révolution, ils tâchèrent de la
déshonorer, sous le prétexte de la servir; ils déclamèrent contre les
tyrans, et conspirèrent pour la tyrannie; ils louèrent la République,
et calomnièrent les républicains (5). Les amis de la liberté cherchent
à renverser la puissance des tyrans par la force de la vérité: les
tyrans cherchent à détruire les défenseurs de la liberté par la
calomnie; ils donnent le nom de tyrannie à l'ascendant même des
principes de la vérité. Quand ce système a pu prévaloir, la liberté est
perdue; il n'y a de légitime que la perfidie, et de criminel que la
vertu; car il est dans la nature même des choses qu'il existe une
influence partout où il y a des hommes rassemblés, celle de la tyrannie
ou celle de la raison. Lorsque celle-ci est proscrite comme un crime,
la tyrannie règne; quand les bons citoyens sont condamnés au silence,
il faut bien que les scélérats dominent.
Ici j'ai besoin d'épancher mon coeur; vous avez besoin aussi d'entendre
la vérité. Ne croyez pas que je vienne ici intenter aucune accusation;
un soin plus pressant m'occupe, et je ne me charge pas des devoirs
d'autrui: il est tant de dangers imminents, que cet objet n'a plus
qu'une importance secondaire. Je viens, s'il est possible, dissiper de
cruelles erreurs; je viens étouffer les horribles ferments de discorde
dont on veut embraser ce temple de la liberté et la République entière;
je viens dévoiler des abus qui tendent à la ruine de la patrie, et que
votre probité seule peut réprimer. Si je vous dis aussi quelque chose
des persécutions dont je suis l'objet, vous ne m'en ferez point un
crime; vous n'avez rien de commun avec les tyrans qui me poursuivent;
les cris de l'innocence opprimée ne sont point étrangers à vos coeurs;
vous ne méprisez point la justice et l'humanité, et vous n'ignorez pas
que ces trames ne sont point étrangères à votre cause et à celle de la
patrie (6).
Eh! quel est donc le fondement de cet odieux système de terreur et de
calomnies? A qui devons-nous être redoutables, ou des ennemis ou des
amis de la République? Est-ce aux tyrans et aux fripons qu'il
appartient de nous craindre, ou bien aux gens de bien et aux patriotes?
Nous, redoutables aux patriotes! nous qui les avons arrachés des mains
de toutes les factions conjurées contre eux! nous qui tous les jours
les disputons, pour ainsi dire, aux intrigants hypocrites qui osent les
opprimer encore! nous qui poursuivons les scélérats qui cherchent à
prolonger leurs malheurs en nous trompant par d'inextricables
impostures! Nous, redoutables à la Convention nationale! Et que
sommes-nous sans elle? et qui a défendu la Convention nationale au
péril de sa vie? qui s'est dévoué pour sa conservation, quand des
factions exécrables conspiraient sa ruine à la face de la France? qui
s'est dévoué pour sa gloire, quand les vils suppôts de la tyrannie
prêchaient en son nom l'athéisme et l'immoralité; quand tant d'autres
gardaient un silence criminel sur les forfaits de leurs complices, et
semblaient attendre le signal du carnage pour se baigner dans le sang
des représentants du peuple; quand la vertu même se taisait, épouvantée
de l'horrible ascendant qu'avait pris le crime audacieux? Et à qui
étaient destinés les premiers coups des conjurés? contre qui Simon
conspirait-il au Luxembourg? Quelles étaient les victimes désignées par
Chaumette et par Ronsin? Dans quels lieux la bande des assassins
devait-elle marcher d'abord en ouvrant les prisons? Quels sont les
objets des calomnies et des attentais des tyrans armés contre la
République? N'y a-t-il aucun poignard pour nous dans les cargaisons que
l'Angleterre envoie à ses complices en France et à Paris? C'est nous
qu'on assassine, et c'est nous que l'on peint redoutables! Et quels
sont donc ces grands actes de sévérité que l'on nous reproche? quelles
ont été les victimes? Hébert, Ronsin, Chabot, Danton, Lacroix, Fabre
d'Églantine, et quelques autres complices. Est-ce leur punition qu'on
nous reproche? aucun n'oserait les défendre. Mais si nous n'avons fait
que dénoncer des monstres dont la mort a sauvé la Convention nationale
et la République, qui peut craindre nos principes, qui peut nous
accuser d'avance d'injustice et de tyrannie, si ce n'est ceux qui leur
ressemblent? Non, nous n'avons pas été trop sévères; j'en atteste la
République qui respire; j'en atteste la représentation nationale,
environnée du respect dû à la représentation d'un grand peuple; j'en
atteste les patriotes qui gémissent encore dans les cachots que les
scélérats leur ont ouverts; j'en atteste les nouveaux crimes des
ennemis de notre liberté, et la coupable persévérance des tyrans ligués
contre nous. On parle de notre rigueur, et la patrie nous reproche
notre faiblesse.
Est-ce nous qui avons plongé dans les cachots les patriotes, et porté
la terreur dans toutes les conditions? Ce sont les monstres que nous
avons accusés. Est-ce nous qui, oubliant les crimes de l'aristocratie,
et protégeant les traîtres, avons déclaré la guerre aux citoyens
paisibles, érigé en crimes ou des préjugés incurables, ou des choses
indifférentes, pour trouver partout des coupables et rendre la
révolution redoutable au Peuple même? Ce sont les monstres, que nous
avons accusés. Est-ce nous qui, recherchant des opinions anciennes,
fruit de l'obsession des traîtres, avons promené le glaive sur la plus
grande partie de la Convention nationale, demandions dans les sociétés
populaires la tête de six cents représentants du Peuple? Ce sont les
monstres que nous avons accusés. Aurait-on déjà oublié que nous nous
sommes jetés entre eux et leurs perfides adversaires, dans un temps où
on... [lacune dans le manuscrit]?
Vous connaissez la marche de vos ennemis. Ils ont attaqué la Convention
nationale en masse; ce projet a échoué. Ils ont attaqué le comité de
salut public; ce projet a échoué. Depuis quelque temps, ils déclarèrent
la guerre à certains membres du comité de salut public; ils semblent ne
prétendre qu'à accabler un seul homme; ils marchent toujours au même
but. Que les tyrans de l'Europe osent proscrire un représentant du
Peuple français, c'est sans doute l'excès de l'insolence: mais que des
Français qui se disent républicains travaillent à exécuter l'arrêt de
mort prononcé par les tyrans, c'est l'excès du scandale et de
l'opprobre (7). Est-il vrai que l'on ait colporté des listes odieuses
où l'on désignait pour victimes un certain nombre de membres de la
Convention, et qu'on prétendait être l'ouvrage du comité de salut
public et ensuite le mien? Est-il vrai qu'on ait osé supposer des
séances du comité, des arrêtés rigoureux qui n'ont jamais existé, des
arrestations non moins chimériques? Est-il vrai qu'on ait cherché à
persuader à un certain nombre de représentants irréprochables que leur
perte était résolue; à tous ceux qui, par quelque erreur, avaient payé
un tribut inévitable à la fatalité des circonstances et à la faiblesse
humaine, qu'ils étaient voués au sort des conjurés? Est-il vrai que
l'imposture ait été répandue avec tant d'art et d'audace, qu'un grand
nombre de membres n'osaient plus habiter la nuit leur domicile? Oui,
les faits sont constants, et les preuves de ces deux manoeuvres sont au
Comité de salut public. Vous pourriez nous en révéler beaucoup
d'autres, vous, députés revenus d'une mission dans les départements;
vous, suppléants appelés aux fonctions de représentants du Peuple, vous
pourriez nous dire ce que l'intrigue a fait pour vous tromper, pour
vous aigrir, pour vous entraîner dans une coalition funeste (8). Que
disait-on, que faisait-on dans ces coteries suspectes, dans ces
rassemblements nocturnes, dans ces repas où la perfidie distribuait aux
convives les poisons de la haine et de la calomnie? Que voulaient-ils,
les auteurs de ces machinations? était-ce le salut de la patrie, la
dignité et l'union de la Convention nationale? Qui étaient-ils (9)?
Quels faits justifient l'horrible idée qu'on a voulu donner de nous?
quels hommes avaient été accusés par les comités, si ce n'est les
Chaumetle, les Hébert, les Danton, les Chabot, les Lacroix? est-ce donc
la mémoire des conjurés qu'on veut défendre? Est-ce la mort des
conjurés qu'on veut venger (10)? Si on nous accuse d'avoir dénoncé
quelques traîtres, qu'on accuse donc la Convention qui les a accusés;
qu'on accuse la justice qui les a frappés; qu'on accuse le peuple qui a
applaudi à leur châtiment. Quel est celui qui attente à la
représentation nationale, de celui qui poursuit ses ennemis, ou de
celui qui les protège? Et depuis quand la punition du crime
épouvante-t-elle la vertu?
Telle est cependant la base de ces projets de dictature et d'attentats
contre la représentation nationale imputés d'abord au comité de salut
public en général. Par quelle fatalité cette grande accusation a-t-elle
été transportée tout à coup sur la tête d'un seul de ses membres?
Etrange projet d'un homme, d'engager la Convention nationale à
s'égorger elle-même en détail de ses propres mains, pour lui frayer le
chemin du pouvoir absolu! Que d'autres aperçoivent le côté ridicule de
ces inculpations; c'est à moi de n'en voir que l'atrocité. Vous rendrez
au moins [mot manquant dans le manuscrit: compte] à l'opinion publique,
de votre affreuse persévérance à poursuivre le projet d'égorger tous
les amis de la patrie, monstres qui cherchez à me ravir l'estime de la
Convention nationale, le prix le plus glorieux des travaux d'un mortel,
que je n'ai ni usurpé et surpris, mais que j'ai été forcé de conquérir.
Paraître un objet de terreur aux yeux de ce qu'on révère et de ce qu'on
aime, c'est pour un homme sensible et probe le plus affreux des
supplices; le lui faire subir, c'est le plus grand des forfaits. Mais
j'appelle toute votre indignation sur les manoeuvres atroces employées
pour étayer ces extravagantes calomnies.
Partout, les actes d'oppression avaient été multipliés pour étendre le
système de terreur et de calomnie. Des agents impurs prodiguaient les
arrestations injustes: des projets de finances destructeurs menaçaient
toutes les fortunes modiques, et portaient le désespoir dans une
multitude innombrable de familles attachées à la révolution; on
épouvantait les nobles et les prêtres par des motions concertées; les
paiements des créanciers de l'Etat et des fonctionnaires publics
étaient suspendus; on surprenait au comité de salut public un arrêté
qui renouvelait les poursuites contre les membres de la commune du 10
août, sous le prétexte d'une reddition des comptes. Au sein de la
Convention, on prétendait que la Montagne était menacée, parce que
quelques membres siégeant en cette partie de la salle se croyaient en
danger; et pour intéresser à la même cause la Convention nationale tout
entière, on réveillait subitement l'affaire de cent soixante-treize
députés détenus, et on m'imputait tous ces événements qui m'étaient
absolument étrangers; on disait que je voulais immoler la Montagne; on
disait que je voulais perdre l'autre portion de la Convention
nationale; on me peignait ici comme le persécuteur des soixante-deux
députés détenus. Là, on m'accusait de les défendre; on disait que je
soutenais le _Marais_ (c'était l'expression de mes calomniateurs). Il
est à remarquer que le plus puissant argument qu'ait employé la faction
hébertiste pour prouver que j'étais modéré, était l'opposition que
j'avais apportée à la proscription d'une grande partie de la Convention
nationale, et particulièrement mon opinion sur la proposition de
décréter d'accusation les soixante-deux détenus, sans un rapport
préalable.
Ah! certes, lorsqu'au risque de blesser l'opinion publique, ne
consultant que les intérêts sacrés de la patrie, j'arrachais seul à une
décision précipitée ceux dont les opinions m'auraient conduit à
l'échafaud, si elles avaient triomphé; quand, dans d'autres occasions,
je m'exposais à toutes les fureurs d'une faction hypocrite, pour
réclamer les principes de la stricte équité envers ceux qui m'avaient
jugé avec plus de précipitation, j'étais loin, sans doute, de penser
que l'on dût me tenir compte d'une pareille conduite; j'aurais trop mal
présumé d'un pays où elle aurait été remarquée, et où l'on aurait donné
des noms pompeux aux devoirs les plus indispensables de la probité;
mais j'étais encore plus loin de penser qu'un jour on m'accuserait
d'être le bourreau de ceux envers qui je les ai remplis, et l'ennemi de
la représentation nationale que j'avais servie avec dévouement; je
m'attendais bien moins encore qu'on m'accuserait à la fois de vouloir
la défendre et de vouloir l'égorger. Quoi qu'il en soit, rien ne pourra
jamais changer ni mes sentiments ni mes principes. A l'égard des
députés détenus, je déclare que, loin d'avoir eu aucune part au dernier
décret qui les concerne, je l'ai trouvé au moins très extraordinaire
dans les circonstances; que je ne me suis occupé d'eux en aucune
manière depuis le moment où j'ai fait envers eux tout ce que ma
conscience m'a dicté. A l'égard des autres, je me suis expliqué sur
quelques-uns avec franchise; j'ai cru remplir mon devoir. Le reste est
un tissu d'impostures atroces. Quant à la Convention nationale, mon
premier devoir, comme mon premier penchant, est un respect sans bornes
pour elle. Sans vouloir absoudre le crime; sans vouloir justifier en
elles-mêmes les erreurs funestes de plusieurs; sans vouloir ternir la
gloire des défenseurs énergiques de la liberté, ni affaiblir l'illusion
d'un nom sacré dans les annales de la révolution, je dis que tous les
représentants du peuple, dont le coeur est pur, doivent reprendre la
confiance et la dignité qui leur convient. Je ne connais que deux
partis, celui des bons et des mauvais citoyens; que le patriotisme
n'est point une affaire de parti, mais une affaire de coeur; qu'il ne
consiste ni dans l'insolence, ni dans une fougue passagère qui ne
respecte ni les principes, ni le bon sens, ni la morale, encore moins
dans le dévouement aux intérêts d'une faction. Le coeur flétri par
l'expérience de tant de trahisons, je crois à la nécessité d'appeler
surtout la probité et tous les sentiments généreux au secours de la
République. Je sens que partout où on rencontre un homme de bien, en
quelque lieu qu'il soit assis, il faut lui tendre la main, et le serrer
contre son coeur. Je crois à des circonstances fatales dans la
révolution, qui n'ont rien de commun avec les desseins criminels; je
crois à la détestable influence de l'intrigue, et surtout à la
puissance sinistre de la calomnie. Je vois le monde peuplé de dupes et
de fripons; mais le nombre des fripons est le plus petit: ce sont eux
qu'il faut punir des crimes et des malheurs du monde. Je n'imputerai
donc point les forfaits de Brissot et de la Gironde aux hommes de bonne
foi qu'ils ont trompés quelquefois (11); je n'imputerai point à tous
ceux qui crurent à Danton les crimes de ce conspirateur; je n'imputerai
point ceux d'Hébert aux citoyens dont le patriotisme sincère fut
entraîné quelquefois au-delà des exactes limites de la raison. Les
conspirateurs ne seraient point des conspirateurs, s'ils n'avaient
l'art de dissimuler assez habilement pour usurper pendant quelque temps
la confiance des gens de bien: mais il est des signes certains auxquels
on peut discerner les dupes des complices, et l'erreur du crime. Qui
fera donc cette distinction? Le bon sens et la justice. Ah! combien le
bon sens et la justice sont nécessaires dans les affaires humaines! Les
hommes pervers nous appellent des hommes de sang, parce que nous avons
fait la guerre aux oppresseurs du monde. Nous serions donc humains, si
nous étions réunis à leur ligue sacrilège pour égorger le peuple et
pour perdre la patrie.
Au reste, s'il est des conspirateurs privilégiés, s'il est des ennemis
inviolables de la République, je consens à m'imposer sur leur compte un
éternel silence. J'ai rempli ma tâche; (je ne me charge point de
remplir les devoirs d'autrui; un soin plus pressant m'agite en ce
moment); il s'agit de sauver la morale publique et les principes
conservateurs de la liberté; il s'agit d'arracher à l'oppression tous
les amis généreux de la patrie.