Malheur à celui qui cherche à éteindre ce sublime enthousiasme, et à

étouffer, par de désolantes doctrines, cet instinct moral du peuple,

qui est le principe de toutes les grandes actions! C'est à vous,

représentants du peuple, qu'il appartient de faire triompher les

vérités que nous venons de développer. Bravez les clameurs insensées de

l'ignorance présomptueuse ou de la perversité hypocrite. Quelle est

donc la dépravation dont nous étions environnés, s'il nous a fallu du

courage pour les proclamer? La postérité pourra-t-elle croire que les

factions vaincues avaient porté l'audace jusqu'à nous accuser de

modérantisme et d'aristocratie, pour avoir rappelé l'idée de la

divinité et de la morale? Croira-t-elle qu'on ait osé dire, jusque dans

cette enceinte, que nous avions par là reculé la raison humaine de

plusieurs siècles? Ils invoquaient la raison, les monstres qui

aiguisaient contre vous leurs poignards sacrilèges!

Tous ceux qui défendaient vos principes et votre dignité devaient être

aussi sans doute les objets de leur fureur. Ne nous étonnons pas si

tous les scélérats ligués contre vous semblent vouloir nous préparer la

ciguë. Mais, avant de la boire, nous sauverons la patrie. Le vaisseau

qui porte la fortune de la République n'est pas destiné à faire

naufrage; il vogue sous vos auspices, et les tempêtes seront forcées à

le respecter.

Asseyez-vous donc tranquillement sur les bases immuables de la justice,

et ravivez la morale publique. Tonnez sur la tête des coupables, et

lancez la foudre sur tous vos ennemis. Quel est l'insolent qui, après

avoir rampé aux pieds d'un roi, ose insulter à la majesté du peuple

français dans la personne de ses représentants? Commandez à la

victoire, mais replongez surtout le vice dans le néant. Les ennemis de

la République sont tous les hommes corrompus.

Le patriote n'est autre chose qu'un homme probe et magnanime dans toute

la force de ce terme. C'est peu d'anéantir les rois, il faut faire

respecter à tous les peuples le caractère du peuple français. C'est en

vain que nous porterions au bout de l'univers la renommée de nos armes,

si toutes les passions déchirent impunément le sein de la patrie.

Défions-nous de l'ivresse même des succès. Soyons terribles dans les

revers, modestes dans nos triomphes, et fixons au milieu de nous la

paix et le bonheur par la sagesse et par la morale. Voilà le véritable

but de nos travaux; voilà la tâche la plus héroïque et la plus

difficile. Nous croyons concourir à ce but, en vous proposant le décret

suivant:

DECRET

_Article Premier_.

Le Peuple français reconnaît l'existence de l'Etre suprême, et

l'immortalité de l'âme.

II.

Il reconnaît que le culte digne de l'Etre suprême est la pratique des

devoirs de l'homme.

III.

Il met au premier rang de ces devoirs de détester la mauvaise foi et la

tyrannie, de punir les tyrans et les traîtres, de secourir les

malheureux, de respecter les faibles, de défendre les opprimés, de

faire aux autres tout le bien qu'on peut, et de n'être injuste envers

personne.

IV.

Il sera institué des fêtes pour rappeler l'homme à la pensée de la

Divinité et à la dignité de son être.

V.

Elles emprunteront leurs noms des événements glorieux de notre

Révolution, des vertus les plus chères et les plus utiles à l'homme,

des plus grands bienfaits de la nature.

VI.

La République française célébrera tous les ans les fêtes du 14 juillet

1789, du 10 août 1792, du 21 janvier 1793, du 31 mai 1793.

VII.

Elle célébrera, aux jours de décadi, les fêtes dont l'énumération suit:

A l'Etre suprême et à la Nature. Au Genre humain. Au Peuple français.

Aux bienfaiteurs de l'humanité. Aux Martyrs de la liberté. A la Liberté

et à l'Egalité. A la République. A la liberté du monde. A l'amour de la

patrie. A la haine des tyrans et des traîtres. A la Vérité. A la

Justice. A la Pudeur. A la Gloire et à l'Immortalité. A l'Amitié. A la

Frugalité. Au Courage. A la Bonne Foi. A l'Héroïsme. Au

Désintéressement. Au Stoïcisme. A l'Amour. A la Foi conjugale. A

l'Amour paternel. A la Tendresse maternelle. A la Piété filiale. A

l'Enfance. A la Jeunesse. A l'Age viril. A la Vieillesse. Au Malheur. A

l'Agriculture. A l'Industrie. A nos Aïeux. A la Postérité. Au Bonheur.

VIII.

Les Comités de salut public et d'instruction publique sont chargés de

présenter un plan d'organisation de ces fêtes.

IX.

La Convention nationale appelle tous les talents dignes de servir la

cause de l'humanité à l'honneur de concourir à leur établissement par

des hymnes et des chants civiques, et par tous les moyens qui peuvent

contribuer à leur embellissement et à leur utilité.

X.

Le Comité de salut public distinguera les ouvrages qui lui paraîtront

les plus propres à remplir cet objet, et récompensera leurs auteurs.

XI.

La liberté des cultes est maintenue conformément au décret du 18

frimaire.

XII.

Tout rassemblement aristocratique et contraire à l'ordre public sera

réprimé.

XIII.

En cas de troubles, dont un culte quelconque serait l'occasion ou le

motif, ceux qui les exciteraient par des prédications fanatiques ou par

des insinuations contre-révolutionnaires, ceux qui les provoqueraient

par des violences injustes et gratuites, seront également punis selon

la rigueur des lois.

XIV.

Il sera fait un rapport particulier sur les dispositions de détail

relatives au présent décret.

XV.

Il sera célébré, le 20 prairial prochain, une fête nationale en

l'honneur de l'Etre suprême.

* * * * * * * * *

_Discours du 8 Thermidor_ (27 juillet 1794)

Note: transcrit en français moderne

Note: On ne connaît pas le discours tel que Robespierre l'a prononcé à

la Convention, puis aux Jacobins. A cause des événements du 9

Thermidor, les journaux ne purent ou ne voulurent pas le publier in

extenso, et le manuscrit lu à la Convention et aux Jacobins a disparu

dans la tourmente. Le discours a été imprimé, par ordre de la

Convention le 30 Thermidor, à partir d'un brouillon manuscrit saisi

dans les papiers de Robespierre. Certaines parties du texte ont été

omises par les Thermidoriens; Ernest Hamel, qui a pu lire ce manuscrit

(aujourd'hui introuvable), a signalé ces omissions. Le brouillon

manuscrit présente de nombreuses ratures et répétitions.

Discours du 8 Thermidor (27 juillet 1794)

Citoyens,

Que d'autres vous tracent des tableaux flatteurs; je viens vous dire

des vérités utiles. Je ne viens point réaliser des terreurs ridicules

répandues par la perfidie; mais je veux étouffer, s'il est possible,

les flambeaux de la discorde par la seule force de la vérité. Je vais

dévoiler des abus qui tendent à la ruine de la patrie et que votre

probité seule peut réprimer (1). Je vais défendre devant vous votre

autorité outragée et la liberté violée. Si je vous dis aussi quelque

chose des persécutions dont je suis l'objet, vous ne men ferez point un

crime; vous n'avez rien de commun avec les tyrans que vous combattez

(2). Les cris de l'innocence outragée n'importunent point votre

oreille, et vous n'ignorez pas que cette cause ne vous est point

étrangère.

Les révolutions qui, jusqu'à nous, ont changé la face des empires,

n'ont eu pour objet qu'un changement de dynastie, ou le passage du

pouvoir d'un seul à celui de plusieurs (3). La révolution française est

la première qui ait été fondée sur la théorie des droits de l'humanité,

et sur les principes de la justice (4). Les autres révolutions

n'exigeaient que de l'ambition: la nôtre impose des vertus. L'ignorance

et la force les ont absorbées dans un despotisme nouveau: la nôtre,

émanée de la justice, ne peut se reposer que dans son sein. La

République, amenée insensiblement par la force des choses et par la

lutte des amis de la liberté contre les conspirations toujours

renaissantes, s'est glissée, pour ainsi dire, à travers toutes les

factions; mais elle a trouvé leur puissance organisée autour d'elle, et

tous les moyens d'influence dans leurs mains; aussi n'a-t-elle cessé

d'être persécutée dès sa naissance, dans la personne de tous les hommes

de bonne foi qui combattaient pour elle; c'est que, pour conserver

l'avantage de leur position, les chefs des factions et leurs agents ont

été forcés de se cacher sous la forme de la République. Précy à Lyon,

et Brissot à Paris, criaient _Vive la République!_ Tous les conjurés

ont même adopté, arec plus d'empressement qu'aucun autre, toutes les

formules, tous les mots de ralliement du patriotisme. L'Autrichien,

dont le métier était de combattre la révolution; l'Orléanais, dont le

rôle était de jouer le patriotisme, se trouvèrent sur la même ligne; et

l'un et l'autre ne pouvaient plus être distingués du républicain. Ils

ne combattirent pas nos principes, ils les corrompirent; ils ne

blasphémèrent point contre la révolution, ils tâchèrent de la

déshonorer, sous le prétexte de la servir; ils déclamèrent contre les

tyrans, et conspirèrent pour la tyrannie; ils louèrent la République,

et calomnièrent les républicains (5). Les amis de la liberté cherchent

à renverser la puissance des tyrans par la force de la vérité: les

tyrans cherchent à détruire les défenseurs de la liberté par la

calomnie; ils donnent le nom de tyrannie à l'ascendant même des

principes de la vérité. Quand ce système a pu prévaloir, la liberté est

perdue; il n'y a de légitime que la perfidie, et de criminel que la

vertu; car il est dans la nature même des choses qu'il existe une

influence partout où il y a des hommes rassemblés, celle de la tyrannie

ou celle de la raison. Lorsque celle-ci est proscrite comme un crime,

la tyrannie règne; quand les bons citoyens sont condamnés au silence,

il faut bien que les scélérats dominent.

Ici j'ai besoin d'épancher mon coeur; vous avez besoin aussi d'entendre

la vérité. Ne croyez pas que je vienne ici intenter aucune accusation;

un soin plus pressant m'occupe, et je ne me charge pas des devoirs

d'autrui: il est tant de dangers imminents, que cet objet n'a plus

qu'une importance secondaire. Je viens, s'il est possible, dissiper de

cruelles erreurs; je viens étouffer les horribles ferments de discorde

dont on veut embraser ce temple de la liberté et la République entière;

je viens dévoiler des abus qui tendent à la ruine de la patrie, et que

votre probité seule peut réprimer. Si je vous dis aussi quelque chose

des persécutions dont je suis l'objet, vous ne m'en ferez point un

crime; vous n'avez rien de commun avec les tyrans qui me poursuivent;

les cris de l'innocence opprimée ne sont point étrangers à vos coeurs;

vous ne méprisez point la justice et l'humanité, et vous n'ignorez pas

que ces trames ne sont point étrangères à votre cause et à celle de la

patrie (6).

Eh! quel est donc le fondement de cet odieux système de terreur et de

calomnies? A qui devons-nous être redoutables, ou des ennemis ou des

amis de la République? Est-ce aux tyrans et aux fripons qu'il

appartient de nous craindre, ou bien aux gens de bien et aux patriotes?

Nous, redoutables aux patriotes! nous qui les avons arrachés des mains

de toutes les factions conjurées contre eux! nous qui tous les jours

les disputons, pour ainsi dire, aux intrigants hypocrites qui osent les

opprimer encore! nous qui poursuivons les scélérats qui cherchent à

prolonger leurs malheurs en nous trompant par d'inextricables

impostures! Nous, redoutables à la Convention nationale! Et que

sommes-nous sans elle? et qui a défendu la Convention nationale au

péril de sa vie? qui s'est dévoué pour sa conservation, quand des

factions exécrables conspiraient sa ruine à la face de la France? qui

s'est dévoué pour sa gloire, quand les vils suppôts de la tyrannie

prêchaient en son nom l'athéisme et l'immoralité; quand tant d'autres

gardaient un silence criminel sur les forfaits de leurs complices, et

semblaient attendre le signal du carnage pour se baigner dans le sang

des représentants du peuple; quand la vertu même se taisait, épouvantée

de l'horrible ascendant qu'avait pris le crime audacieux? Et à qui

étaient destinés les premiers coups des conjurés? contre qui Simon

conspirait-il au Luxembourg? Quelles étaient les victimes désignées par

Chaumette et par Ronsin? Dans quels lieux la bande des assassins

devait-elle marcher d'abord en ouvrant les prisons? Quels sont les

objets des calomnies et des attentais des tyrans armés contre la

République? N'y a-t-il aucun poignard pour nous dans les cargaisons que

l'Angleterre envoie à ses complices en France et à Paris? C'est nous

qu'on assassine, et c'est nous que l'on peint redoutables! Et quels

sont donc ces grands actes de sévérité que l'on nous reproche? quelles

ont été les victimes? Hébert, Ronsin, Chabot, Danton, Lacroix, Fabre

d'Églantine, et quelques autres complices. Est-ce leur punition qu'on

nous reproche? aucun n'oserait les défendre. Mais si nous n'avons fait

que dénoncer des monstres dont la mort a sauvé la Convention nationale

et la République, qui peut craindre nos principes, qui peut nous

accuser d'avance d'injustice et de tyrannie, si ce n'est ceux qui leur

ressemblent? Non, nous n'avons pas été trop sévères; j'en atteste la

République qui respire; j'en atteste la représentation nationale,

environnée du respect dû à la représentation d'un grand peuple; j'en

atteste les patriotes qui gémissent encore dans les cachots que les

scélérats leur ont ouverts; j'en atteste les nouveaux crimes des

ennemis de notre liberté, et la coupable persévérance des tyrans ligués

contre nous. On parle de notre rigueur, et la patrie nous reproche

notre faiblesse.

Est-ce nous qui avons plongé dans les cachots les patriotes, et porté

la terreur dans toutes les conditions? Ce sont les monstres que nous

avons accusés. Est-ce nous qui, oubliant les crimes de l'aristocratie,

et protégeant les traîtres, avons déclaré la guerre aux citoyens

paisibles, érigé en crimes ou des préjugés incurables, ou des choses

indifférentes, pour trouver partout des coupables et rendre la

révolution redoutable au Peuple même? Ce sont les monstres, que nous

avons accusés. Est-ce nous qui, recherchant des opinions anciennes,

fruit de l'obsession des traîtres, avons promené le glaive sur la plus

grande partie de la Convention nationale, demandions dans les sociétés

populaires la tête de six cents représentants du Peuple? Ce sont les

monstres que nous avons accusés. Aurait-on déjà oublié que nous nous

sommes jetés entre eux et leurs perfides adversaires, dans un temps où

on... [lacune dans le manuscrit]?

Vous connaissez la marche de vos ennemis. Ils ont attaqué la Convention

nationale en masse; ce projet a échoué. Ils ont attaqué le comité de

salut public; ce projet a échoué. Depuis quelque temps, ils déclarèrent

la guerre à certains membres du comité de salut public; ils semblent ne

prétendre qu'à accabler un seul homme; ils marchent toujours au même

but. Que les tyrans de l'Europe osent proscrire un représentant du

Peuple français, c'est sans doute l'excès de l'insolence: mais que des

Français qui se disent républicains travaillent à exécuter l'arrêt de

mort prononcé par les tyrans, c'est l'excès du scandale et de

l'opprobre (7). Est-il vrai que l'on ait colporté des listes odieuses

où l'on désignait pour victimes un certain nombre de membres de la

Convention, et qu'on prétendait être l'ouvrage du comité de salut

public et ensuite le mien? Est-il vrai qu'on ait osé supposer des

séances du comité, des arrêtés rigoureux qui n'ont jamais existé, des

arrestations non moins chimériques? Est-il vrai qu'on ait cherché à

persuader à un certain nombre de représentants irréprochables que leur

perte était résolue; à tous ceux qui, par quelque erreur, avaient payé

un tribut inévitable à la fatalité des circonstances et à la faiblesse

humaine, qu'ils étaient voués au sort des conjurés? Est-il vrai que

l'imposture ait été répandue avec tant d'art et d'audace, qu'un grand

nombre de membres n'osaient plus habiter la nuit leur domicile? Oui,

les faits sont constants, et les preuves de ces deux manoeuvres sont au

Comité de salut public. Vous pourriez nous en révéler beaucoup

d'autres, vous, députés revenus d'une mission dans les départements;

vous, suppléants appelés aux fonctions de représentants du Peuple, vous

pourriez nous dire ce que l'intrigue a fait pour vous tromper, pour

vous aigrir, pour vous entraîner dans une coalition funeste (8). Que

disait-on, que faisait-on dans ces coteries suspectes, dans ces

rassemblements nocturnes, dans ces repas où la perfidie distribuait aux

convives les poisons de la haine et de la calomnie? Que voulaient-ils,

les auteurs de ces machinations? était-ce le salut de la patrie, la

dignité et l'union de la Convention nationale? Qui étaient-ils (9)?

Quels faits justifient l'horrible idée qu'on a voulu donner de nous?

quels hommes avaient été accusés par les comités, si ce n'est les

Chaumetle, les Hébert, les Danton, les Chabot, les Lacroix? est-ce donc

la mémoire des conjurés qu'on veut défendre? Est-ce la mort des

conjurés qu'on veut venger (10)? Si on nous accuse d'avoir dénoncé

quelques traîtres, qu'on accuse donc la Convention qui les a accusés;

qu'on accuse la justice qui les a frappés; qu'on accuse le peuple qui a

applaudi à leur châtiment. Quel est celui qui attente à la

représentation nationale, de celui qui poursuit ses ennemis, ou de

celui qui les protège? Et depuis quand la punition du crime

épouvante-t-elle la vertu?

Telle est cependant la base de ces projets de dictature et d'attentats

contre la représentation nationale imputés d'abord au comité de salut

public en général. Par quelle fatalité cette grande accusation a-t-elle

été transportée tout à coup sur la tête d'un seul de ses membres?

Etrange projet d'un homme, d'engager la Convention nationale à

s'égorger elle-même en détail de ses propres mains, pour lui frayer le

chemin du pouvoir absolu! Que d'autres aperçoivent le côté ridicule de

ces inculpations; c'est à moi de n'en voir que l'atrocité. Vous rendrez

au moins [mot manquant dans le manuscrit: compte] à l'opinion publique,

de votre affreuse persévérance à poursuivre le projet d'égorger tous

les amis de la patrie, monstres qui cherchez à me ravir l'estime de la

Convention nationale, le prix le plus glorieux des travaux d'un mortel,

que je n'ai ni usurpé et surpris, mais que j'ai été forcé de conquérir.

Paraître un objet de terreur aux yeux de ce qu'on révère et de ce qu'on

aime, c'est pour un homme sensible et probe le plus affreux des

supplices; le lui faire subir, c'est le plus grand des forfaits. Mais

j'appelle toute votre indignation sur les manoeuvres atroces employées

pour étayer ces extravagantes calomnies.

Partout, les actes d'oppression avaient été multipliés pour étendre le

système de terreur et de calomnie. Des agents impurs prodiguaient les

arrestations injustes: des projets de finances destructeurs menaçaient

toutes les fortunes modiques, et portaient le désespoir dans une

multitude innombrable de familles attachées à la révolution; on

épouvantait les nobles et les prêtres par des motions concertées; les

paiements des créanciers de l'Etat et des fonctionnaires publics

étaient suspendus; on surprenait au comité de salut public un arrêté

qui renouvelait les poursuites contre les membres de la commune du 10

août, sous le prétexte d'une reddition des comptes. Au sein de la

Convention, on prétendait que la Montagne était menacée, parce que

quelques membres siégeant en cette partie de la salle se croyaient en

danger; et pour intéresser à la même cause la Convention nationale tout

entière, on réveillait subitement l'affaire de cent soixante-treize

députés détenus, et on m'imputait tous ces événements qui m'étaient

absolument étrangers; on disait que je voulais immoler la Montagne; on

disait que je voulais perdre l'autre portion de la Convention

nationale; on me peignait ici comme le persécuteur des soixante-deux

députés détenus. Là, on m'accusait de les défendre; on disait que je

soutenais le _Marais_ (c'était l'expression de mes calomniateurs). Il

est à remarquer que le plus puissant argument qu'ait employé la faction

hébertiste pour prouver que j'étais modéré, était l'opposition que

j'avais apportée à la proscription d'une grande partie de la Convention

nationale, et particulièrement mon opinion sur la proposition de

décréter d'accusation les soixante-deux détenus, sans un rapport

préalable.

Ah! certes, lorsqu'au risque de blesser l'opinion publique, ne

consultant que les intérêts sacrés de la patrie, j'arrachais seul à une

décision précipitée ceux dont les opinions m'auraient conduit à

l'échafaud, si elles avaient triomphé; quand, dans d'autres occasions,

je m'exposais à toutes les fureurs d'une faction hypocrite, pour

réclamer les principes de la stricte équité envers ceux qui m'avaient

jugé avec plus de précipitation, j'étais loin, sans doute, de penser

que l'on dût me tenir compte d'une pareille conduite; j'aurais trop mal

présumé d'un pays où elle aurait été remarquée, et où l'on aurait donné

des noms pompeux aux devoirs les plus indispensables de la probité;

mais j'étais encore plus loin de penser qu'un jour on m'accuserait

d'être le bourreau de ceux envers qui je les ai remplis, et l'ennemi de

la représentation nationale que j'avais servie avec dévouement; je

m'attendais bien moins encore qu'on m'accuserait à la fois de vouloir

la défendre et de vouloir l'égorger. Quoi qu'il en soit, rien ne pourra

jamais changer ni mes sentiments ni mes principes. A l'égard des

députés détenus, je déclare que, loin d'avoir eu aucune part au dernier

décret qui les concerne, je l'ai trouvé au moins très extraordinaire

dans les circonstances; que je ne me suis occupé d'eux en aucune

manière depuis le moment où j'ai fait envers eux tout ce que ma

conscience m'a dicté. A l'égard des autres, je me suis expliqué sur

quelques-uns avec franchise; j'ai cru remplir mon devoir. Le reste est

un tissu d'impostures atroces. Quant à la Convention nationale, mon

premier devoir, comme mon premier penchant, est un respect sans bornes

pour elle. Sans vouloir absoudre le crime; sans vouloir justifier en

elles-mêmes les erreurs funestes de plusieurs; sans vouloir ternir la

gloire des défenseurs énergiques de la liberté, ni affaiblir l'illusion

d'un nom sacré dans les annales de la révolution, je dis que tous les

représentants du peuple, dont le coeur est pur, doivent reprendre la

confiance et la dignité qui leur convient. Je ne connais que deux

partis, celui des bons et des mauvais citoyens; que le patriotisme

n'est point une affaire de parti, mais une affaire de coeur; qu'il ne

consiste ni dans l'insolence, ni dans une fougue passagère qui ne

respecte ni les principes, ni le bon sens, ni la morale, encore moins

dans le dévouement aux intérêts d'une faction. Le coeur flétri par

l'expérience de tant de trahisons, je crois à la nécessité d'appeler

surtout la probité et tous les sentiments généreux au secours de la

République. Je sens que partout où on rencontre un homme de bien, en

quelque lieu qu'il soit assis, il faut lui tendre la main, et le serrer

contre son coeur. Je crois à des circonstances fatales dans la

révolution, qui n'ont rien de commun avec les desseins criminels; je

crois à la détestable influence de l'intrigue, et surtout à la

puissance sinistre de la calomnie. Je vois le monde peuplé de dupes et

de fripons; mais le nombre des fripons est le plus petit: ce sont eux

qu'il faut punir des crimes et des malheurs du monde. Je n'imputerai

donc point les forfaits de Brissot et de la Gironde aux hommes de bonne

foi qu'ils ont trompés quelquefois (11); je n'imputerai point à tous

ceux qui crurent à Danton les crimes de ce conspirateur; je n'imputerai

point ceux d'Hébert aux citoyens dont le patriotisme sincère fut

entraîné quelquefois au-delà des exactes limites de la raison. Les

conspirateurs ne seraient point des conspirateurs, s'ils n'avaient

l'art de dissimuler assez habilement pour usurper pendant quelque temps

la confiance des gens de bien: mais il est des signes certains auxquels

on peut discerner les dupes des complices, et l'erreur du crime. Qui

fera donc cette distinction? Le bon sens et la justice. Ah! combien le

bon sens et la justice sont nécessaires dans les affaires humaines! Les

hommes pervers nous appellent des hommes de sang, parce que nous avons

fait la guerre aux oppresseurs du monde. Nous serions donc humains, si

nous étions réunis à leur ligue sacrilège pour égorger le peuple et

pour perdre la patrie.

Au reste, s'il est des conspirateurs privilégiés, s'il est des ennemis

inviolables de la République, je consens à m'imposer sur leur compte un

éternel silence. J'ai rempli ma tâche; (je ne me charge point de

remplir les devoirs d'autrui; un soin plus pressant m'agite en ce

moment); il s'agit de sauver la morale publique et les principes

conservateurs de la liberté; il s'agit d'arracher à l'oppression tous

les amis généreux de la patrie.

Discours par Maximilien Robespierre — 17 Avril 1792-27 Juillet 1794 · 第 17 / 21 段