Si les principes que j'ai développés jusqu'ici sont des erreurs, je me

trompe du moins avec tout ce que le monde révère: prenons ici les

leçons de l'histoire. Remarquez, je vous prie, comment les hommes qui

ont influé sur la destinée des Etats furent déterminés vers l'un ou

l'autre des deux systèmes opposés par leur caractère personnel et par

la nature même de leurs vues politiques. Voyez-vous avec quel art

profond César, plaidant dans le sénat romain en faveur des complices de

Catilina, s'égare dans une digression contre le dogme de l'immortalité

de l'âme, tant ces idées lui paraissent propres à éteindre dans le

coeur des juges l'énergie de la vertu, tant la cause du crime lui

paraît liée à celle de l'athéisme. Cicéron, au contraire, invoquait

contre les traîtres et le glaive des lois et la foudre des dieux.

Socrate mourant entretient ses amis de l'immortalité de l'âme. Léonidas

aux Thermopyles, soupant avec ses compagnons d'armes, au moment

d'exécuter le dessein le plus héroïque que la vertu humaine ait jamais

conçu, les invite pour le lendemain à un autre banquet dans une vie

nouvelle. Il y a loin de Socrate à Chaumette, et de Léonidas au Père

Duchesne. Un grand homme, un véritable héros s'estime trop lui-même

pour se complaire dans l'idée de son anéantissement. Un scélérat,

méprisable à ses propres yeux, horrible à ceux d'autrui, sent que la

nature ne peut lui faire de plus beau présent que le néant.

Caton ne balança point entre Epicure et Zénon. Brutus et les illustres

conjurés qui partagèrent ses périls et sa gloire appartenaient aussi à

cette secte sublime de stoïciens, qui eut des idées si hautes de la

dignité de l'homme, qui poussa si loin l'enthousiasme de la vertu, et

qui n'outra que l'héroïsme. Le stoïcisme enfanta des émules de Brutus

et de Caton jusque dans les siècles affreux qui suivirent la perte de

la liberté romaine. Le stoïcisme sauva l'honneur de la nature humaine

dégradée par les vices des successeurs de César et surtout par la

patience des peuples. La secte épicurienne revendiquait sans doute tous

les scélérats qui opprimèrent leur patrie, et tous les lâches qui la

laissèrent opprimer. Aussi, quoique le philosophe dont elle portait le

nom ne fût pas personnellement un homme méprisable, les principes de

son système, interprétés par la corruption, amenèrent des conséquences

si funestes que l'antiquité elle-même la flétrit par la dénomination de

_troupeau d'Epicure_; et comme dans tous les temps le coeur humain est

au fond le même, et que le même instinct ou le même système politique a

commandé aux hommes la même marche, il sera facile d'appliquer les

observations que je viens de faire, au moment actuel, et même au temps

qui a précédé immédiatement notre révolution. Il est bon de jeter un

coup d'oeil sur ce temps, ne fût-ce que pour pouvoir expliquer une

partie des phénomènes qui ont éclaté depuis.

Dès longtemps les observateurs éclairés pouvaient apercevoir quelques

symptômes de la révolution actuelle. Tous les événements importants y

tendaient; les causes mêmes des particuliers susceptibles de quelque

éclat s'attachaient à une intrigue politique. Les hommes de lettres

renommés, en vertu de leur influence sur l'opinion, commençaient à en

obtenir quelqu'une dans les affaires. Les plus ambitieux avaient formé

dès lors une espèce de coalition qui augmentait leur importance; ils

semblaient s'être partagés en deux sectes, dont l'une défendait

bêtement le clergé et le despotisme. La plus puissante et la plus

illustre était celle qui fut connue sous le nom d'encyclopédistes. Elle

renfermait quelques hommes estimables et un plus grand nombre de

charlatans ambitieux. Plusieurs de ses chefs étaient devenus des

personnages considérables dans l'Etat: quiconque ignorerait son

influence et sa politique n'aurait pas une idée complète de la préface

de notre révolution. Cette secte, en matière de politique, resta

toujours au-dessous des droits du peuple; en matière de morale, elle

alla beaucoup au delà de la destruction des préjugés religieux. Ses

coryphées déclamaient quelquefois contre le despotisme, et ils étaient

pensionnés par les despotes; ils faisaient tantôt des livres contre la

cour, et tantôt des dédicaces aux rois, des discours pour les

courtisans, et des madrigaux pour les courtisanes; ils étaient fiers

dans leurs écrits, et rampants dans les antichambres. Cette secte

propagea avec beaucoup de zèle l'opinion du matérialisme, qui prévalut

parmi les grands et parmi les beaux esprits. On lui doit en grande

partie cette espèce de philosophie pratique qui, réduisant l'égoïsme en

système, regarde la société humaine comme une guerre de ruse, le succès

comme la règle du juste et de l'injuste, la probité comme une affaire

de goût ou de bienséance, le monde comme le patrimoine des fripons

adroits. J'ai dit que ses coryphées étaient ambitieux; les agitations

gui annonçaient un grand changement dans l'ordre politique des choses

avaient pu étendre leurs vues. On a remarqué que plusieurs d'entre eux

avaient des liaisons intimes avec la maison d'Orléans, et la

Constitution anglaise était, suivant eux, le chef-d'oeuvre de la

politique et le maximum du bonheur social.

Parmi ceux qui, du temps dont je parle, se signalèrent dans la carrière

des lettres et de la philosophie, un homme* [* Jean-Jacques Rousseau.],

par l'élévation de son âme et par la grandeur de son caractère, se

montra digne du ministère de précepteur du genre humain. Il attaqua la

tyrannie avec franchise; il parla avec enthousiasme de la divinité; son

éloquence mâle et probe peignit en traits de flamme les charmes de la

vertu; elle défendit ces dogmes consolateurs que la raison donne pour

appui au coeur humain; la pureté de sa doctrine, puisée dans la nature

et dans la haine profonde du vice, autant que son mépris invincible

pour les sophistes intrigants qui usurpaient le nom de philosophes, lui

attira la haine et la persécution de ses rivaux et de ses faux amis.

Ah! s'il avait été témoin de cette révolution dont il fut le précurseur

et qui l'a porté au Panthéon, qui peut douter que son âme généreuse eût

embrassé avec transport la cause de la justice et de l'égalité? Mais

qu'ont fait pour elle ses lâches adversaires? Ils ont combattu la

révolution, dès le moment qu'ils ont craint qu'elle n'élevât le peuple

au-dessus de toutes les vanités particulières; les uns ont employé leur

esprit à frelater les principes républicains et à corrompre l'opinion

publique; ils se sont prostitués aux factions, et surtout au parti

d'Orléans; les autres se sont renfermés dans une lâche neutralité. Les

hommes de lettres en général se sont déshonorés dans cette révolution;

et, à la honte éternelle de l'esprit, la raison du peuple en a fait

seule tous les frais.

Hommes petits et vains, rougissez, s'il est possible. Les prodiges qui

ont immortalisé cette époque de l'histoire humaine ont été opérés sans

vous et malgré vous; le bon sens sans intrigue, et le génie sans

instruction, ont porté la France à ce degré d'élévation qui épouvante

votre bassesse et qui écrase votre nullité. Tel artisan s'est montré

habile dans la connaissance des droits de l'homme, quand tel faiseur de

livres, presque républicain en 1788, défendait stupidement la cause des

rois en 1793. Tel laboureur répandait la lumière de la philosophie dans

les campagnes, quand l'académicien Condorcet, jadis grand géomètre,

dit-on, au jugement des littérateurs, et grand littérateur au dire des

géomètres, depuis conspirateur timide, méprisé de tous les partis,

travaillait sans cesse à l'obscurcir par le perfide fatras de ses

rapsodies mercenaires.

Vous avez déjà été frappés, sans doute, de la tendresse avec laquelle

tant d'hommes qui ont trahi leur patrie ont caressé les opinions

sinistres que je combats. Que de rapprochements curieux peuvent

s'offrir encore à vos esprits! Nous avons entendu, qui croirait à cet

excès d'impudeur? nous avons entendu dans une société populaire le

traître Guadet dénoncer un citoyen pour avoir prononcé le nom de la

Providence. Nous avons entendu, quelque temps après, Hébert en accuser

un autre pour avoir écrit contre l'athéisme. N'est-ce pas Vergniaud et

Gensonné qui, en votre présence même, et à votre tribune, pérorèrent

avec chaleur pour bannir du préambule de la Constitution le nom de

l'Etre suprême que vous y avez placé? Danton, qui souriait de pitié aux

mots de vertu, de gloire, de postérité; Danton, dont le système était

d'avilir ce qui peut élever l'âme; Danton, qui était froid et muet dans

les plus grands dangers de la liberté, parla après eux avec beaucoup de

véhémence en faveur de la même opinion. D'où vient ce singulier accord

de principe entre tant d'hommes qui paraissaient divisés? Faut-il

l'attribuer simplement au soin que prenaient les déserteurs de la cause

du peuple, de chercher à couvrir leur défection par une affectation de

zèle contre ce qu'ils appelaient les préjugés religieux, comme s'ils

avaient voulu compenser leur indulgence pour l'aristocratie et la

tyrannie par la guerre qu'ils déclaraient à la Divinité?

Non, la conduite de ces personnages artificieux tenait sans doute à des

vues politiques plus profondes; ils sentaient que, pour détruire la

liberté, il fallait favoriser par tous les moyens tout ce qui tend à

justifier l'égoïsme, à dessécher le coeur et à effacer l'idée de ce

beau moral, qui est la seule règle sur laquelle la raison publique juge

les défenseurs et les ennemis de l'humanité. Ils embrassaient avec

transport un système qui, confondant la destinée des bons et des

méchants, ne laisse entre eux d'autre différence que les faveurs

incertaines de la fortune, ni d'autre arbitre que le droit du plus fort

ou du plus rusé.

Vous tendez à un but bien différent; vous suivrez donc une politique

contraire. Mais ne craignons-nous pas de réveiller le fanatisme et de

donner un avantage à l'aristocratie? Non: si nous adoptons le parti que

la sagesse indique, il nous sera facile d'éviter cet écueil.

Ennemis du peuple, qui que vous soyez, jamais la Convention nationale

ne favorisera votre perversité. Aristocrates, de quelques dehors

spécieux que vous vouliez vous couvrir aujourd'hui, en vain

chercheriez-vous à vous prévaloir de notre censure contre les auteurs

d'une trame criminelle, pour accuser les patriotes sincères que la

seule haine du fanatisme peut avoir entraînés à des démarches

indiscrètes. Vous n'avez pas le droit d'accuser; et la justice

nationale, dans ces orages excités par les factions, sait discerner les

erreurs des conspirations: elle saisira, d'une main sûre, tous les

intrigants pervers, et ne frappera pas un seul homme de bien.

Fanatiques, n'espérez rien de nous. Rappeler les hommes au culte pur de

l'Etre suprême, c'est porter un coup mortel au fanatisme. Toutes les

fictions disparaissent devant la Vérité et toutes les folies tombent

devant la Raison. Sans contrainte, sans persécution, toutes les sectes

doivent se confondre d'elles-mêmes dans la religion universelle de la

Nature. Nous vous conseillerons donc de maintenir les principes que

vous avez manifestés jusqu'ici. Que la liberté des cultes soit

respectée, pour le triomphe même de la raison; mais qu'elle ne trouble

point l'ordre public, et qu'elle ne devienne point un moyen de

conspiration. Si la malveillance contre-révolutionnaire se cachait sous

ce prétexte, réprimez-la; et reposez-vous du reste sur la puissance des

principes et sur la force même des choses.

Prêtres ambitieux, n'attendez donc pas que nous travaillions à rétablir

votre empire; une telle entreprise serait même au-dessus de notre

puissance. Vous vous êtes tués vous-mêmes, et on ne revient pas plus à

la vie morale qu'à l'existence physique.

Et, d'ailleurs, qu'y a-t-il entre les prêtres et Dieu? Les prêtres sont

à la morale ce que les charlatans sont à la médecine. Combien le Dieu

de la nature est différent du Dieu des prêtres! Il ne connaît rien de

si ressemblant à l'athéisme que les religions qu'ils ont faites. A

force de défigurer l'Etre suprême, ils l'ont anéanti autant qu'il était

en eux; ils en ont fait tantôt un globe de feu, tantôt un boeuf, tantôt

un arbre, tantôt un homme, tantôt un roi. Les prêtres ont créé Dieu à

leur image: ils l'ont fait jaloux, capricieux, avide, cruel,

implacable. Ils l'ont traité comme jadis les maires du palais

traitèrent les descendants de Clovis, pour régner sous son nom et se

mettre à sa place. Ils l'ont relégué dans le ciel comme dans un palais,

et ne l'ont appelé sur la terre que pour demander à leur profit des

dîmes, des richesses, des honneurs, des plaisirs et de la puissance. Le

véritable prêtre de l'Etre suprême, c'est la Nature; son temple,

l'univers; son culte, la vertu; ses fêtes, la joie d'un grand peuple

rassemblé sous ses yeux pour resserrer les doux noeuds de la fraternité

universelle, et pour lui présenter l'hommage des coeurs sensibles et

purs.

Prêtres, par quel titre avez-vous prouvé votre mission? Avez-vous été

plus justes, plus modestes, plus amis de la vérité que les autres

hommes? Avez-vous chéri l'égalité, défendu les droits des peuples,

abhorré le despotisme et abattu la tyrannie? C'est vous qui avez dit

aux rois: _Vous êtes les images de Dieu sur la terre; c'est de lui seul

que vous tenez votre puissance_. Et les rois vous ont répondu: _Oui,

vous êtes vraiment les envoyés de Dieu; unissons-nous pour partager les

dépouilles et les adorations des mortels_. Le sceptre et l'encensoir

ont conspiré pour déshonorer le ciel et pour usurper la terre.

Laissons les prêtres, et retournons à la divinité. Attachons la morale

à des bases éternelles et sacrées; inspirons à l'homme ce respect

religieux pour l'homme, ce sentiment profond de ses devoirs, qui est la

seule garantie du bonheur social; nourrissons-le par toutes nos

institutions; que l'éducation publique soit surtout dirigée vers ce

but. Vous lui imprimerez sans doute un grand caractère, analogue à la

nature de notre gouvernement et à la sublimité des destinées de la

République. Vous sentirez la nécessité de la rendre commune et égale

pour tous les Français. Il ne s'agit plus de former des _messieurs_,

mais des citoyens: la patrie a seule droit d'élever ses enfants; elle

ne peut confier ce dépôt à l'orgueil des familles, ni aux préjugés des

particuliers, aliments éternels de l'aristocratie et d'un fédéralisme

domestique, qui rétrécit les âmes en les isolant, et détruit, avec

l'égalité, tous les fondements de l'ordre social. Mais ce grand objet

est étranger à la discussion actuelle.

Il est cependant une sorte d'institution qui doit être considérée comme

une partie essentielle de l'éducation publique, et qui appartient

nécessairement au sujet de ce rapport: je veux parler des fêtes

nationales.

Rassemblez les hommes, vous les rendrez meilleurs; car les hommes

rassemblés chercheront à se plaire, et ils ne pourront se plaire que

par les choses qui les rendent estimables. Donnez à leur réunion un

grand motif moral et politique, et l'amour des choses honnêtes entrera

avec le plaisir dans tous les coeurs; car les hommes ne se voient pas

sans plaisir.

L'homme est le plus grand objet qui soit dans la nature; et le plus

magnifique de tous les spectacles, c'est celui d'un grand peuple

assemblé. On ne parle jamais sans enthousiasme des fêtes nationales de

la Grèce: cependant elles n'avaient guère pour objet que des jeux où

brillaient la force du corps, l'adresse, ou tout au plus le talent des

poètes et des orateurs. Mais la Grèce était là; on voyait un spectacle

plus grand que les jeux: c'étaient les spectateurs eux-mêmes; c'était

le peuple vainqueur de l'Asie, que les vertus républicaines avaient

élevé quelquefois au-dessus de l'humanité; on voyait les grands hommes

qui avaient sauvé et illustré la patrie: les pères montraient à leurs

fils Miltiade, Aristide, Epaminondas, Timoléon, dont la seule présence

était une leçon vivante de magnanimité, de justice et de patriotisme.

Combien il serait facile au peuple français de donner à ces assemblées

un objet plus étendu et un plus grand caractère! Un système de fêtes

nationales bien entendu serait à la fois le plus doux lien de

fraternité et le plus puissant moyen de régénération.

Ayez des fêtes générales et plus solennelles pour toute la République;

ayez des fêtes particulières et pour chaque lieu, qui soient des jours

de repos, et qui remplacent ce que les circonstances ont détruit.

Que toutes tendent à réveiller les sentiments généreux qui font le

charme et l'ornement de la vie humaine, l'enthousiasme de la liberté,

l'amour de la patrie, le respect des lois. Que la mémoire des tyrans et

des traîtres y soit vouée à l'exécration; que celle des héros de la

liberté et des bienfaiteurs de l'humanité y reçoive le juste tribut de

la reconnaissance publique; qu'elles puisent leur intérêt et leurs noms

même dans les événements immortels de notre révolution, et dans les

objets les plus sacrés et les plus chers au coeur de l'homme; qu'elles

soient embellies et distinguées par les emblèmes analogues à leur objet

particulier. Invitons à nos fêtes, et la nature, et toutes les vertus;

que toutes soient célébrées sous les auspices de l'Etre suprême;

qu'elles lui soient consacrées; qu'elles s'ouvrent et qu'elles

finissent par un hommage à sa puissance et à sa bonté.

Tu donneras ton nom sacré à l'une de nos plus belles fêtes, ô toi,

fille de la Nature, mère du bonheur et de la gloire, toi seule légitime

souveraine du monde, détrônée par le crime, toi à qui le peuple

français a rendu ton empire, et qui lui donnes en échange une patrie et

des moeurs, auguste Liberté! tu partageras nos sacrifices avec ta

compagne immortelle, la douce et sainte Egalité. Nous fêterons

l'Humanité, l'Humanité avilie et foulée aux pieds par les ennemis de la

République française. Ce sera un beau jour que celui où nous

célébrerons la fête du genre humain; c'est le banquet fraternel et

sacré, où, du sein de la victoire, le peuple français invitera la

famille immense dont seul il défend l'honneur et les imprescriptibles

droits. Nous célébrerons aussi tous les grands hommes, de quelque temps

et de quelque pays que ce soit, qui ont affranchi leur patrie du joug

des tyrans, et qui ont fondé la liberté par de sages lois. Vous ne

serez point oubliés, illustres martyrs de la République française! Vous

ne serez point oubliés, héros morts en combattant pour elle! Qui

pourrait oublier les héros de ma patrie? La France leur doit la

liberté, l'univers leur devra la sienne. Que l'univers célèbre bientôt

leur gloire en jouissant de leurs bienfaits! Combien de traits

héroïques confondus dans la foule des grandes actions que la liberté a

comme prodiguées parmi nous! Combien de noms dignes d'être inscrits

dans les fastes de l'histoire demeurent ensevelis dans l'obscurité!

Mânes inconnus et révérés, si vous échappez à la célébrité, vous

n'échapperez point à notre tendre reconnaissance.

Qu'ils tremblent, tous les tyrans armés contre la liberté, s'il en

existe encore alors! Qu'ils tremblent le jour où les Français viendront

sur vos tombeaux jurer de vous imiter! Jeunes Français, entendez-vous

l'immortel Bara qui, du sein du Panthéon, vous appelle à la gloire?

Venez répandre des fleurs sur sa tombe sacrée. Bara, enfant héroïque,

tu nourrissais ta mère et tu mourus pour ta patrie! Bara, tu as déjà

reçu le prix de ton héroïsme; la patrie a adopté ta mère; la patrie,

étouffant les factions criminelles, va s'élever triomphante sur les

ruines des vices et des trônes. O Bara, tu n'as pas trouvé de modèle

dans l'antiquité, mais tu as trouvé parmi nous des émules de ta vertu.

Par quelle fatalité ou par quelle ingratitude a-t-on laissé dans

l'oubli un héros plus jeune encore et digne des hommages de la

postérité? Les Marseillais rebelles, rassemblés sur les bords de la

Durance, se préparaient à passer cette rivière pour aller égorger les

patriotes faibles et désarmés de ces malheureuses contrées; une troupe

peu nombreuse de républicains, réunis de l'autre côté, ne voyait

d'autre ressource que de couper les câbles des pontons qui étaient au

pouvoir de leurs ennemis: mais tenter une telle entreprise en présence

des bataillons nombreux qui couvraient l'autre rive, et à la portée de

leurs fusils, paraissait une entreprise chimérique aux plus hardis.

Tout à coup un enfant de treize ans s'élance sur une hache; il vole au

bord du fleuve, et frappe le câble de toute sa force. Plusieurs

décharges de mousqueterie sont dirigées contre lui; il continue de

frapper à coups redoublés; enfin, il est atteint d'un coup mortel; il

s'écrie: _Je meurs, cela m'est égal; c'est pour la liberté_. Il tombe;

il est mort... Respectable enfant, que la patrie s'enorgueillisse de

t'avoir donné le jour! Avec quel orgueil la Grèce et Rome auraient

honoré ta mémoire, si elles avaient produit un héros tel que toi!

Citoyens, portons en pompe ses cendres au temple de la gloire; que la

République en deuil les arrose de larmes amères! Non, ne le pleurons

pas; imitons-le, vengeons-le par la ruine de tous les ennemis de notre

République*. [*Le nom de ce héros est Agricol Viala. Il faut apprendre

ici à la République entière deux traits d'une nature bien différente.

Quand la mère du jeune Viala apprit la mort de son fils, sa douleur fut

aussi profonde qu'elle était juste. Mais, lui dit-on, il est mort pour

la patrie! _Ah! c'est vrai_, dit-elle, _il est mort pour la patrie_. Et

ses larmes se séchèrent. L'autre fait, c'est que les Marseillais

rebelles, ayant passé la Durance, eurent la lâcheté d'insulter aux

restes du jeune héros, et jetèrent son corps dans les flots. (_Note de

Robespierre_.)]

Toutes les vertus se disputent le droit de présider à nos fêtes.

Instituons la fête de la Gloire, non de celle qui ravage et opprime le

monde, mais de celle qui l'affranchit, qui l'éclaire et qui le console;

de celle qui, après la patrie, est la première idole des coeurs

généreux. Instituons une fête plus touchante: la fête du Malheur. Les

esclaves adorent la fortune et le pouvoir; nous, honorons le malheur,

le malheur que l'humanité ne peut entièrement bannir de la terre, mais

qu'elle console et soulage avec respect. Tu obtiendras aussi cet

hommage, ô toi qui jadis unissais les héros et les sages, toi qui

multiplies les forces des amis de la patrie, et dont les méchants, liés

par le crime, ne connurent jamais que le simulacre imposteur, divine

Amitié, tu retrouveras chez les Français républicains ta puissance et

tes autels.

Pourquoi ne rendrions-nous pas le même honneur au pudique et généreux

amour, à la foi conjugale, à la tendresse paternelle, à la piété

filiale? Nos fêtes, sans doute, ne seront ni sans intérêt, ni sans

éclat. Vous y serez, braves défenseurs de la patrie, que décorent de

glorieuses cicatrices. Vous y serez, vénérables vieillards, que le

bonheur préparé à votre postérité doit consoler d'une longue vie passée

sous le despotisme. Vous y serez, tendres élèves de la Patrie, qui

croissez pour étendre sa gloire et pour recueillir le fruit de ses

travaux.

Vous y serez, jeunes citoyennes, à qui la victoire doit ramener bientôt

des frères et des amants dignes de vous. Vous y serez, mères de

famille, dont les époux et les fils élèvent des trophées à la

République avec les débris des trônes. O femmes françaises, chérissez

la liberté achetée au prix de leur sang; servez-vous de votre empire

pour étendre celui de la vertu républicaine! O femmes françaises, vous

êtes dignes de l'amour et du respect de la terre! Qu'avez-vous à envier

aux femmes de Sparte? Comme elles, vous avez donné le jour à des héros;

comme elles, vous les avez dévoués, avec un abandon sublime, à la

Patrie.

Discours par Maximilien Robespierre — 17 Avril 1792-27 Juillet 1794 · 第 16 / 21 段