avec prédilection, est faite pour être le domaine de la liberté et du
bonheur; ce peuple sensible et fier est vraiment né pour la gloire et
pour la vertu. O ma patrie! si le destin m'avait fait naître dans une
contrée étrangère et lointaine, j'aurais adressé au ciel des voeux
continuels pour ta prospérité; j'aurais versé des larmes
d'attendrissement au récit de tes combats et de tes vertus; mon âme
attentive aurait suivi avec une inquiète ardeur tous les mouvements de
ta glorieuse révolution; j'aurais envié le sort de tes citoyens,
j'aurais envié celui de tes représentants. Je suis Français, je suis
l'un de tes représentants... O peuple sublime! reçois le sacrifice de
tout mon être; heureux celui qui est né au milieu de toi! plus heureux
celui qui peut mourir pour ton bonheur!
O vous, à qui il a confié ses intérêts et sa puissance, que ne
pouvez-vous pas avec lui et pour lui! Oui, vous pouvez montrer au monde
le spectacle nouveau de la démocratie affermie dans un vaste empire.
Ceux qui, dans l'enfance du droit public, et du sein de la servitude,
ont balbutié des maximes contraires, prévoyaient-ils les prodiges
opérés depuis un an? Ce qui vous reste à faire est-il plus difficile
que ce que vous avez fait? Quels sont les politiques qui peuvent vous
servir de précepteurs ou de modèles? Ne faut-il pas que vous fassiez
précisément tout le contraire de ce qui a été fait avant vous? L'art de
gouverner a été jusqu'à nos jours l'art de tromper et de corrompre les
hommes: il ne doit être que celui de les éclairer et de les rendre
meilleurs.
Il y a deux sortes d'égoïsme: l'un, vil, cruel, qui isole l'homme de
ses semblables, qui cherche un bien-être exclusif acheté par la misère
d'autrui; l'autre, généreux, bienfaisant, qui confond notre bonheur
dans le bonheur de tous, qui attache notre gloire à celle de la patrie.
Le premier fait les oppresseurs et les tyrans; le second, les
défenseurs de l'humanité. Suivons son impulsion salutaire: chérissons
le repos acheté par de glorieux travaux; ne craignons point la mort qui
les couronne, et nous consoliderons le bonheur de notre patrie et même
le nôtre.
Le vice et la vertu font les destins de la terre: ce sont les deux
génies opposés qui se la disputent. La source de l'un et de l'autre est
dans les passions de l'homme. Selon la direction qui est donnée à ses
passions, l'homme s'élève jusqu'aux cieux ou s'enfonce dans des abîmes
fangeux. Or, le but de toutes les institutions sociales, c'est de les
diriger vers la justice, qui est à la fois le bonheur public et le
bonheur privé.
Le fondement unique de la société civile, c'est la morale! Toutes les
associations qui nous font la guerre reposent sur le crime: ce ne sont
aux yeux de la vérité que des hordes de sauvages policés et de brigands
disciplinés. A quoi se réduit donc cette science mystérieuse de la
politique et de la législation? A mettre dans les lois et dans
l'administration les vérités morales reléguées dans les livres des
philosophes, et à appliquer à la conduite des peuples les notions
triviales de probité que chacun est forcé d'adopter pour sa conduite
privée, c'est-à-dire à employer autant d'habileté à faire régner la
justice que les gouvernements en ont mis jusqu'ici à être injustes
impunément ou avec bienséance.
Aussi, voyez combien d'art les rois et leurs complices ont épuisé pour
échapper à l'application de ces principes, et pour obscurcir toutes les
notions du juste et de l'injuste! Qu'il était exquis, le bon sens de ce
pirate qui répondit à Alexandre: "On m'appelle brigand, parce que je
n'ai qu'un navire; et toi, parce que tu as une flotte, on t'appelle
conquérant!" Avec quelle impudeur ils font des lois contre le vol,
lorsqu'ils envahissent la fortune publique! On condamne en leur nom les
assassins, et ils assassinent des millions d'hommes par la guerre et
par la misère. Sous la monarchie, les vertus domestiques ne sont que
des ridicules: mais les vertus publiques sont des crimes; la seule
vertu est d'être l'instrument docile des crimes du prince, le seul
honneur est d'être aussi méchant que lui. Sous la monarchie, il est
permis d'aimer sa famille, mais non la patrie. Il est honorable de
défendre ses amis, mais non les opprimés. La probité de la monarchie
respecte toutes les propriétés, excepté celle du pauvre; elle protège
tous les droits, excepté ceux du peuple.
Voici un article du code de la monarchie:
"Tu ne voleras pas, à moins que tu ne sois le roi, ou que tu n'aies
obtenu un privilège du roi; tu n'assassineras pas, à moins que tu ne
fasses périr, d'un seul coup, plusieurs milliers d'hommes."
Vous connaissez ce mot ingénu du cardinal de Richelieu, écrit dans son
testament politique, que les rois doivent s'abstenir avec grand soin de
se servir des gens de probité, parce qu'ils ne peuvent en tirer parti.
Plus de deux mille ans auparavant, il y avait sur les bords du
Pont-Euxin un petit roi qui professait la même doctrine d'une manière
encore plus énergique. Ses favoris avaient fait mourir quelques-uns de
ses amis par de fausses accusations. Il s'en aperçut; un jour que l'un
d'eux portait devant lui une nouvelle délation: "Je te ferais mourir,
lui dit-il, si des scélérats tels que toi n'étaient pas nécessaires aux
despotes." On assure que ce prince était un des meilleurs qui aient
existé.
Mais c'est en Angleterre que le machiavélisme a poussé cette doctrine
royale au plus haut degré de perfection.
Je ne doute pas qu'il y ait beaucoup de marchands à Londres qui se
piquent de quelque bonne foi dans les affaires de leur négoce; mais il
y a à parier que ces honnêtes gens trouvent tout naturel que les
membres du parlement britannique vendent publiquement au roi George
leur conscience et les droits du peuple, comme ils vendent eux-mêmes
les productions de leurs manufactures.
Pitt déroule aux yeux de ce parlement la liste de ses bassesses et de
ses forfaits: "tant pour la trahison, tant pour les assassinats des
représentants du peuple et des patriotes, tant pour la calomnie, tant
pour la famine, tant pour la corruption, tant pour la fabrication de la
fausse monnaie"; le sénat écoute avec un sang-froid admirable, et
approuve le tout avec soumission.
En vain, la voix d'un seul homme s'élève avec l'indignation de la vertu
contre tant d'infamies; le ministre avoue ingénument qu'il ne comprend
rien à des maximes si nouvelles pour lui, et le sénat rejette la motion.
Stanhope, ne demande point acte à tes indignes collègues de ton
opposition à leurs crimes; la postérité te le donnera, et leur censure
est pour toi le plus beau titre à l'estime de ton siècle même.
Que conclure de tout ce que je viens de dire? Que l'immoralité est la
base du despotisme, comme la vertu est l'essence de la République.
La révolution, qui tend à l'établir, n'est que le passage du règne du
crime à celui de la justice; de là les efforts continuels des rois
ligués contre nous et de tous les conspirateurs pour perpétuer chez
nous les préjugés et les vices de la monarchie.
Tout ce qui regrettait l'ancien régime, tout ce qui ne s'était lancé
dans la carrière de la révolution que pour arriver à un changement de
dynastie, s'est appliqué, dès le commencement, à arrêter les progrès de
la morale publique; car quelle différence y avait-il entre les amis de
d'Orléans ou d'York et ceux de Louis XVI, si ce n'est, de la part des
premiers, peut-être un plus haut degré de lâcheté et d'hypocrisie?
Les chefs des factions qui partagèrent les deux premières législatures,
trop lâches pour croire à la République, trop corrompus pour la
vouloir, ne cessèrent de conspirer pour effacer du coeur des hommes les
principes éternels que leur propre politique les avait d'abord obligés
de proclamer. La conjuration se déguisait alors sous la couleur de ce
perfide modérantisme qui, protégeant le crime et tuant la vertu, nous
ramenait par un chemin oblique et sûr à la tyrannie.
Quand l'énergie républicaine eut confondu ce lâche système et fondé la
démocratie, l'aristocratie et l'étranger formèrent le plan de tout
outrer et de tout corrompre. Ils se cachèrent sous les formes de la
démocratie, pour la déshonorer par des travers aussi funestes que
ridicules, et pour l'étouffer dans son berceau.
On attaqua la liberté en même temps par le modérantisme et par la
fureur. Dans ce choc de deux factions opposées en apparence, mais dont
les chefs étaient unis par des noeuds secrets, l'opinion publique était
dissoute, la représentation avilie, le peuple nul; et la révolution ne
semblait être qu'un combat ridicule pour décider à quels fripons
resterait le pouvoir de déchirer et de vendre la patrie.
La marche des chefs de parti qui semblaient les plus divisés fut
toujours à peu près la même. Leur principal caractère fut une profonde
hypocrisie.
Lafayette invoquait la Constitution pour relever la puissance royale.
Dumouriez invoquait la Constitution pour protéger la faction girondine
contre la Convention nationale. Au mois d'août 1792, Brissot et les
Girondins voulaient faire de la Constitution un bouclier, pour parer le
coup qui menaçait le trône. Au mois de janvier suivant, les mêmes
conspirateurs réclamaient la souveraineté du peuple pour arracher la
royauté à l'opprobre de l'échafaud, et pour allumer la guerre civile
dans les assemblées sectionnaires. Hébert et ses complices réclamaient
la souveraineté du peuple pour égorger la Convention nationale et
anéantir le gouvernement républicain.
Brissot et les Girondins avaient voulu armer les riches contre le
peuple; la faction d'Hébert, en protégeant l'aristocratie, caressait le
peuple pour l'opprimer par lui-même.
Danton, le plus dangereux des ennemis de la patrie, s'il n'en avait été
le plus lâche; Danton, ménageant tous les crimes, lié à tous les
complots, promettant aux scélérats sa protection, aux patriotes sa
fidélité, habile à expliquer ses trahisons par des prétextes de bien
public, à justifier ses vices par ses défauts prétendus, faisait
inculper par ses amis, d'une manière insignifiante ou favorable, les
conspirateurs près de consommer la ruine de la République, pour avoir
occasion de les défendre lui-même, transigeait avec Brissot,
correspondait avec Ronsin, encourageait Hébert, et s'arrangeait à tout
événement pour profiter également de leur chute ou de leur succès, et
pour rallier tous les ennemis de la liberté contre le gouvernement
républicain.
C'est surtout dans ces derniers temps que l'on vit se développer dans
toute son étendue l'affreux système, ourdi par nos ennemis, de
corrompre la morale publique. Pour mieux y réussir, ils s'en étaient
eux-mêmes établis les professeurs; ils allaient tout flétrir, tout
confondre, par un mélange odieux de la pureté de nos principes avec la
corruption de leurs coeurs.
Tous les fripons avaient usurpé une espèce de sacerdoce politique, et
rangeaient dans la classe des profanes les fidèles représentants du
peuple et tous les patriotes. On tremblait alors de proposer une idée
juste; ils avaient interdit au patriotisme l'usage du bon sens: il y
eut un moment où il était défendu de s'opposer à la ruine de la patrie,
sous peine de passer pour mauvais citoyen: le patriotisme n'était plus
qu'un travestissement ridicule ou l'audace de déclamer contre la
Convention. Grâce à cette subversion des idées révolutionnaires,
l'aristocratie, absoute de tous ses crimes, tramait très
patriotiquement le massacre des représentants du peuple et la
résurrection de la royauté; gorgés des trésors de la tyrannie, les
conjurés prêchaient la pauvreté; affamés d'or et de domination, ils
prêchaient l'égalité avec insolence pour la faire haïr; la liberté
était pour eux l'indépendance du crime; la révolution, un trafic; le
peuple, un instrument; la patrie, une proie. Le peu de bien même qu'ils
s'efforçaient de faire était un stratagème perfide pour nous faire plus
aisément des maux irréparables. S'ils se montraient quelquefois
sévères, c'était pour acquérir le droit de favoriser les ennemis de la
liberté, et de proscrire ses amis. Couverts de tous les crimes, ils
exigeaient des patriotes, non seulement l'infaillibilité, mais la
garantie de tous les caprices de la fortune, afin que personne n'osât
plus servir la patrie. Ils tonnaient contre l'agiotage et partageaient
avec les agioteurs la fortune publique; ils parlaient contre la
tyrannie, pour mieux servir les tyrans. Les tyrans de l'Europe
accusaient, par leur organe, la Convention nationale de tyrannie. On ne
pouvait pas proposer au peuple de rétablir la royauté, ils voulaient le
pousser à détruire son propre gouvernement; on ne pouvait pas lui dire
qu'il devait appeler ses ennemis, on lui disait qu'il fallait chasser
ses défenseurs; on ne pouvait pas lui dire de poser les armes, on le
décourageait par de fausses nouvelles; on comptait pour rien ses
succès, et on exagérait ses échecs avec une coupable malignité.
On ne pouvait pas lui dire: Le fils du tyran, ou un autre Bourbon, ou
bien l'un des fils du roi George, te rendrait heureux; mais on lui
disait: Tu es malheureux. On lui traçait le tableau de la disette
qu'ils cherchaient eux-mêmes à amener; on lui disait que les oeufs, que
le sucre n'étaient pas abondants. On ne lui disait pas que sa liberté
valait quelque chose; que l'humiliation de ses oppresseurs et tous les
autres effets de la révolution n'étaient pas des biens méprisables;
qu'il combattait encore; que la ruine de ses ennemis pouvait seule
assurer son bonheur...; mais il sentait tout cela. Enfin, ils ne
pouvaient pas asservir le peuple français par la force ni par son
propre consentement; ils cherchaient à l'enchaîner par la subversion,
par la révolte, par la corruption des moeurs.
Ils ont érigé l'immoralité, non seulement en système, mais en religion;
ils ont cherché à éteindre tous les sentiments religieux de la nature
par leurs exemples, autant que par leurs préceptes. Le méchant voudrait
dans son coeur qu'il ne restât pas sur la terre un seul homme de bien,
afin de n'y plus rencontrer un seul accusateur, et de pouvoir y
respirer en paix. Ceux-ci allèrent chercher dans les esprits et dans
les coeurs tout ce qui sert d'appui à la morale, pour l'en arracher, et
pour y étouffer l'accusateur invisible que la nature y a caché.
Les tyrans, satisfaits de l'audace de leurs émissaires, s'empressèrent
d'étaler aux yeux de leurs sujets les extravagances qu'ils avaient
achetées; et, feignant de croire que c'était là le peuple français, ils
semblèrent leur dire: "Que gagneriez-vous à secouer notre joug? vous le
voyez, les républicains ne valent pas mieux que nous." Les tyrans
ennemis de la France avaient ordonné un plan qui devait, si leurs
espérances avaient été parfaitement remplies, embraser tout à coup
notre République et élever une barrière insurmontable entre elle et les
autres peuples; les conjurés l'exécutèrent. Les mêmes fourbes qui
avaient invoqué la souveraineté du peuple pour égorger la Convention
nationale, alléguèrent la haine de la superstition pour nous donner la
guerre civile et l'athéisme.
Que voulaient-ils, ceux qui, au sein des conspirations dont nous étions
environnés, au milieu des embarras d'une telle guerre, au moment où les
torches de la discorde civile fumaient encore, attaquèrent tout à coup
tous les cultes par la violence, pour s'ériger eux-mêmes en apôtres
fougueux du néant et en missionnaires fanatiques de l'athéisme? Quel
était le motif de cette grande opération tramée dans les ténèbres de la
nuit, à l'insu de la Convention nationale, par des prêtres, par des
étrangers et par des conspirateurs? Etait-ce l'amour de la patrie? La
patrie leur a déjà infligé le supplice des traîtres. Etait-ce la haine
des prêtres? Les prêtres étaient leurs amis. Etait-ce l'horreur du
fanatisme? C'était le seul moyen de lui offrir des armes. Etait-ce le
désir de hâter le triomphe de la Raison? Mais on ne cessait de
l'outrager par des violences absurdes et par des extravagances
concertées pour la rendre odieuse: on ne semblait la reléguer dans les
temples que pour la bannir de la République.
On servait la cause des rois ligués contre nous, des rois qui avaient
eux-mêmes annoncé d'avance ces événements, et qui s'en prévalaient avec
succès pour exciter contre nous le fanatisme des peuples par des
manifestes et par des prières publiques. Il faut voir avec quelle
sainte colère M. Pitt nous oppose ces faits, et avec quel soin le petit
nombre d'hommes intègres qui existe au parlement d'Angleterre les
rejette sur quelques hommes méprisables, désavoués et punis par vous.
Cependant, tandis que ceux-ci remplissaient leur mission, le peuple
anglais jeûnait pour expier les péchés payés par M. Pitt, et les
bourgeois de Londres portaient le deuil du culte catholique, comme ils
avaient porté celui du roi Capet et de la reine Antoinette.
Admirable politique du ministre de George, qui faisait insulter l'Etre
suprême par ses émissaires, et voulait le venger par les baïonnettes
anglaises et autrichiennes! J'aime beaucoup la piété des rois, et je
crois fermement à la religion de M. Pitt. Il est certain du moins qu'il
a trouvé de bons amis en France; car, suivant tous les calculs de la
prudence humaine, l'intrigue dont je parle devait allumer un incendie
rapide dans toute la République, et lui susciter de nouveaux ennemis au
dehors.
Heureusement, le génie du peuple français, sa passion inaltérable pour
la liberté, la sagesse avec laquelle vous avez averti les patriotes de
bonne foi qui pouvaient être entraînés par l'exemple dangereux des
inventeurs hypocrites de cette machination, enfin le soin qu'ont pris
les prêtres eux-mêmes de désabuser le peuple sur leur propre compte,
toutes ces causes ont prévenu la plus grande partie des inconvénients
que les conspirateurs en attendaient. C'est à vous de faire cesser les
autres, et de mettre à profit, s'il est possible, la perversité même de
nos ennemis, pour assurer le triomphe des principes et de la liberté.
Ne consultez que le bien de la patrie et les intérêts de l'humanité.
Toute institution, toute doctrine qui console et qui élève les âmes
doit être accueillie; rejetez toutes celles qui tendent à les dégrader
et à les corrompre. Ranimez, exaltez tous les sentiments généreux et
toutes les grandes idées morales qu'on a voulu éteindre; rapprochez par
le charme de l'amitié et par le lien de la vertu les hommes qu'on a
voulu diviser. Qui donc t'a donné la mission d'annoncer au peuple que
la Divinité n'existe pas, ô toi qui te passionnes pour cette aride
doctrine, et qui ne te passionnas jamais pour la patrie? Quel avantage
trouves-tu à persuader à l'homme qu'une force aveugle préside à ses
destinées et frappe au hasard le crime et la vertu, que son âme n'est
qu'un souffle léger qui s'éteint aux portes du tombeau?
L'idée de son néant lui inspirera-t-elle des sentiments plus purs et
plus élevés que celle de son immortalité? Lui inspirera-t-elle plus de
respect pour ses semblables et pour lui-même, plus de dévouement pour
la patrie, plus d'audace à braver la tyrannie, plus de mépris pour la
mort ou pour la volupté? Vous qui regrettez un ami vertueux, vous aimez
à penser que la plus belle partie de lui-même a échappé au trépas! Vous
qui pleurez sur le cercueil d'un fils ou d'une épouse, êtes-vous
consolé par celui qui vous dit qu'il ne reste plus d'eux qu'une vile
poussière? Malheureux qui expirez sous les coups d'un assassin, votre
dernier soupir est un appel à la justice éternelle! L'innocence sur
l'échafaud fait pâlir le tyran sur son char de triomphe: aurait-elle
cet ascendant, si le tombeau égalait l'oppresseur et l'opprimé?
Malheureux sophiste! de quel droit viens-tu arracher à l'innocence le
sceptre de la raison, pour le remettre dans les mains du crime, jeter
un voile funèbre sur la nature, désespérer le malheur, réjouir le vice,
attrister la vertu, dégrader l'humanité? Plus un homme est doué de
sensibilité et de génie, plus il s'attache aux idées qui agrandissent
son être et qui élèvent son coeur; et la doctrine des hommes de cette
trempe devient celle de l'univers. Eh! comment ces idées ne
seraient-elles point des vérités? Je ne conçois pas du moins comment la
nature aurait pu suggérer à l'homme des fictions plus utiles que toutes
les réalités; et si l'existence de Dieu, si l'immortalité de l'âme
n'étaient que des songes, elles seraient encore la plus belle de toutes
les conceptions de l'esprit humain.
Je n'ai pas besoin d'observer qu'il ne s'agit pas ici de faire le
procès à aucune opinion philosophique en particulier, ni de contester
que tel philosophe peut être vertueux, quelles que soient ses opinions,
et même en dépit d'elles, par la force d'un naturel heureux ou d'une
raison supérieure. Il s'agit de considérer seulement l'athéisme comme
national, et lié à un système de conspiration contre la République.
Eh! que vous importent à vous, législateurs, les hypothèses diverses
par lesquelles certains philosophes expliquent les phénomènes de la
nature? Vous pouvez abandonner tous ces objets à leurs disputes
éternelles: ce n'est ni comme métaphysiciens, ni comme théologiens, que
vous devez les envisager. Aux yeux du législateur, tout ce qui est
utile au monde et bon dans la pratique, est la vérité.
L'idée de l'Etre suprême et de l'immortalité de l'âme est un rappel
continuel à la justice; elle est donc sociale et républicaine. La
Nature a mis dans l'homme le sentiment du plaisir et de la douleur qui
le force à fuir les objets physiques qui lui sont nuisibles, et à
chercher ceux qui lui conviennent. Le chef-d'oeuvre de la société
serait de créer en lui, pour les choses morales, un instinct rapide
qui, sans le secours tardif du raisonnement, le portât à faire le bien
et à éviter le mal; car la raison particulière de chaque homme, égarée
par ses passions, n'est souvent qu'un sophiste qui plaide leur cause,
et l'autorité de l'homme peut toujours être attaquée par l'amour-propre
de l'homme. Or, ce qui produit ou remplace cet instinct précieux, ce
qui supplée à l'insuffisance de l'autorité humaine, c'est le sentiment
religieux qu'imprime dans les âmes l'idée d'une sanction donnée aux
préceptes de la morale par une puissance supérieure à l'homme. Aussi je
ne sache pas qu'aucun législateur se soit jamais avisé de nationaliser
l'athéisme; je sais que les plus sages mêmes d'entre eux se sont permis
de mêler à la vérité quelques fictions, soit pour frapper l'imagination
des peuples ignorants, soit pour les attacher plus fortement à leurs
institutions. Lycurgue et Solon eurent recours à l'autorité des
oracles; et Socrate lui-même, pour accréditer la vérité parmi ses
concitoyens, se crut obligé de leur persuader qu'elle lui était
inspirée par un génie familier.
Vous ne conclurez pas de là sans doute qu'il faille tromper les hommes
pour les instruire, mais seulement que vous êtes heureux de vivre dans
un siècle et dans un pays dont les lumières ne vous laissent d'autre
tâche à remplir que de rappeler les hommes à la nature et à la vérité.
Vous vous garderez bien de briser le lien sacré qui les unit à l'auteur
de leur être. Il suffit même que cette opinion ait régné chez un
peuple, pour qu'il soit dangereux de la détruire. Car les motifs des
devoirs et les bases de la moralité s'étant nécessairement liés à celte
idée, l'effacer, c'est démoraliser le peuple. Il résulte du même
principe qu'on ne doit jamais attaquer un culte établi qu'avec prudence
et avec une certaine délicatesse, de peur qu'un changement subit et
violent ne paraisse une atteinte portée à la morale, et une dispense de
la probité même. Au reste, celui qui peut remplacer la Divinité dans le
système de la vie sociale est à mes yeux un prodige de génie; celui
qui, sans l'avoir remplacée, ne songe qu'à la bannir de l'esprit des
hommes, me paraît un prodige de stupidité ou de perversité.
Qu'est-ce que les conjurés avaient mis à la place de ce qu'ils
détruisaient? Rien, si ce n'est le chaos, le vide et la violence. Ils
méprisaient trop le peuple pour prendre la peine de le persuader; au
lieu de l'éclairer, ils ne voulaient que l'irriter, l'effaroucher ou le
dépraver.