Le faux révolutionnaire est peut-être plus souvent encore en deçà qu'au

delà de la révolution: il est modéré, il est fou de patriotisme, selon

les circonstances. On arrête dans les comités prussiens, anglais,

autrichiens, moscovites même, ce qu'il pensera le lendemain. Il

s'oppose aux mesures énergiques, et les exagère quand il n'a pu les

empêcher: sévère pour l'innocence, mais indulgent pour le crime;

accusant même les coupables qui ne sont point assez riches pour acheter

son silence, ni assez importants pour mériter son zèle, mais se gardant

bien de jamais se compromettre au point de défendre la vertu calomniée;

découvrant quelquefois des complots découverts, arrachant le masque à

des traîtres démasqués et même décapités, mais prônant les traîtres

vivants et encore accrédités; toujours empressé à caresser l'opinion du

moment, et non moins attentif à ne jamais l'éclairer, et surtout à ne

jamais la heurter; toujours prêt à adopter les mesures hardies, pourvu

qu'elles aient beaucoup d'inconvénients; calomniant celles qui ne

présentent que des avantages, ou bien y ajoutant tous les amendements

qui peuvent les rendre nuisibles; disant la vérité avec économie, et

tout autant qu'il le faut pour acquérir le droit de mentir impunément;

distillant le bien goutte à goutte, et versant le mal par torrents;

plein de feu pour les grandes résolutions qui ne signifient rien; plus

qu'indifférent pour celles qui peuvent honorer la cause du peuple et

sauver la patrie; donnant beaucoup aux formes du patriotisme; très

attaché, comme les dévots dont il se déclare l'ennemi, aux pratiques

extérieures, il aimerait mieux user cent bonnets rouges que de faire

une bonne action.

Quelle différence trouvez-vous entre ces gens-là et vos modérés? Ce

sont des serviteurs employés par le même maître, ou, si vous voulez,

des complices qui feignent de se brouiller pour mieux cacher leurs

crimes. Jugez-les, non par la différence du langage, mais par

l'identité des résultats. Celui qui attaque la Convention nationale par

des discours insensés, et celui qui la trompe pour la compromettre, ne

sont-ils pas d'accord? Celui qui, par d'injustes rigueurs, force le

patriotisme à trembler pour lui-même, invoque l'amnistie en faveur de

l'aristocratie et de la trahison. Tel appelait la France à la conquête

du monde, qui n'avait d'autre but que d'appeler les tyrans à la

conquête de la France. L'étranger hypocrite qui, depuis cinq années,

proclame Paris la capitale du globe, ne faisait que traduire, dans un

autre jargon, les anathèmes des vils fédéralistes qui vouaient Paris à

la destruction. Prêcher l'athéisme n'est qu'une manière d'absoudre la

superstition et d'accuser la philosophie; et la guerre déclarée à la

divinité n'est qu'une diversion en faveur de la royauté.

Quelle autre méthode reste-t-il de combattre la liberté?

Ira-t-on, à l'exemple des premiers champions de l'aristocratie, vanter

les douceurs de la servitude et les bienfaits de la monarchie, le génie

surnaturel et les vertus incomparables des rois?

Ira-t-on proclamer la vanité des droits de l'homme et des principes de

la justice éternelle?

Ira-t-on exhumer la noblesse et le clergé, ou réclamer les droits

imprescriptibles de la haute bourgeoisie à leur double succession?

Non. Il est bien plus commode de prendre le masque du patriotisme pour

défigurer, par d'insolentes parodies, le drame sublime de la

révolution, pour compromettre la cause de la liberté par une modération

hypocrite ou par des extravagances étudiées.

Aussi l'aristocratie se constitue en sociétés populaires; l'orgueil

contre-révolutionnaire cache sous des haillons ses complots et ses

poignards; le fanatisme brise ses propres autels; le royalisme chante

les victoires de la République; la noblesse, accablée de souvenirs,

embrasse tendrement l'égalité pour l'étouffer; la tyrannie, teinte du

sang des défenseurs de la liberté, répand des fleurs sur leur tombeau.

Si tous les coeurs ne sont pas changés, combien de visages sont masqués!

combien de traîtres ne se mêlent de nos affaires que pour les ruiner!

Voulez-vous les mettre à l'épreuve? Demandez-leur, au lieu de serment

et de déclamation, des services réels.

Faut-il agir? Ils pérorent. Faut-il délibérer? Ils veulent commencer

par agir. Les temps sont-ils paisibles? Ils s'opposeront à tout

changement utile. Sont-ils orageux? Ils parleront de tout réformer,

pour bouleverser tout. Voulez-vous contenir les séditieux? Ils vous

rappellent la clémence de César. Voulez-vous arracher les patriotes à

la persécution? Ils vous proposent pour modèle la fermeté de Brutus.

Ils découvrent qu'un tel a été noble, lorsqu'il sert la République; ils

ne s'en souviennent plus dès qu'il la trahit. La paix est-elle utile?

Ils vous étalent les palmes de la victoire. La guerre est-elle

nécessaire? Ils vantent les douceurs de la paix. Faut-il défendre le

territoire? Ils veulent aller châtier les tyrans au delà des monts et

des mers. Faut-il reprendre nos forteresses? Ils veulent prendre

d'assaut les églises et escalader le ciel. Ils oublient les Autrichiens

pour faire la guerre aux dévotes. Faut-il appuyer notre cause de la

fidélité de nos alliés? Ils déclament contre tous les gouvernements du

monde, et vous proposeront de mettre en état d'accusation le grand

Mogol lui-même. Le peuple va-t-il au Capitole rendre grâces aux dieux

de ses victoires? Ils entonnent des chants lugubres sur nos revers

passés. S'agit-il d'en remporter de nouvelles? Ils sèment, au milieu de

nous, les haines, les divisions, les persécutions et le découragement.

Faut-il réaliser la souveraineté du peuple et concentrer sa force par

un gouvernement ferme et respecté? Ils trouvent que les principes du

gouvernement blessent la souveraineté du peuple. Faut-il réclamer les

droits du peuple opprimé par le gouvernement? Ils ne parlent que du

respect pour les lois et de l'obéissance due aux autorités constituées.

Ils ont trouvé un expédient admirable pour seconder les efforts du

gouvernement républicain: c'est de le désorganiser, de le dégrader

complètement, de faire la guerre aux patriotes qui ont concouru à nos

succès.

Cherchez-vous les moyens d'approvisionner vos armées? vous occupez-vous

d'arracher à l'avarice et à la peur les subsistances qu'elles

resserrent? Ils gémissent patriotiquement sur la misère publique et

annoncent la famine. Le désir de prévenir le mal est toujours pour eux

un motif de l'augmenter. Dans le Nord, on a tué les poules, et on nous

a privé des oeufs, sous le prétexte que les poules mangent du grain.

Dans le Midi, il a été question de détruire les mûriers et les

orangers, sous le prétexte que la soie est un objet de luxe, et les

oranges une superfluité.

Vous ne pourriez jamais imaginer certains excès commis par des

contre-révolutionnaires hypocrites pour flétrir la cause de la

Révolution. Croiriez-vous que dans les pays où la superstition a exercé

le plus d'empire, non contents de surcharger les opérations relatives

au culte de toutes les formes qui pouvaient les rendre odieuses, on a

répandu la terreur parmi le peuple, en semant le bruit qu'on allait

tuer tous les enfants au-dessous de dix ans et tous les vieillards

au-dessus de soixante-dix ans? que ce bruit a été répandu

particulièrement dans la ci-devant Bretagne, et dans les départements

du Rhin et de la Moselle? C'est un des crimes imputés au ci-devant

accusateur public du tribunal criminel de Strasbourg*. [* Schneider.]

Les folies tyranniques de cet homme rendent vraisemblable tout ce que

l'on raconte de Caligula et d'Héliogabale; mais on ne peut y ajouter

foi, même à la vue des preuves. Il poussait le délire jusqu'à mettre

les femmes en réquisition pour son usage: on assure même qu'il a

employé cette méthode pour se marier. D'où est sorti tout à coup cet

essaim d'étrangers, de prêtres, de nobles, d'intrigants de toute

espèce, qui au même instant s'est répandu sur la surface de la

République, pour exécuter, au nom de la philosophie, un plan de

contre-révolution qui n'a pu être arrêté que par la force de la raison

publique? Exécrable conception, digne du génie des cours étrangères

liguées contre la liberté, et de la corruption de tous les ennemis

intérieurs de la République!

C'est ainsi qu'aux miracles continuels, opérés par la vertu d'un grand

peuple, l'intrigue mêle toujours la bassesse de ses trames criminelles,

bassesse commandée par les tyrans, et dont ils font ensuite la matière

de leurs ridicules manifestes, pour retenir les peuples ignorants dans

la fange de l'opprobre et dans les chaînes de la servitude.

Eh! que font à la liberté les forfaits de ses ennemis? Le soleil, voilé

par un nuage passager, en est-il moins l'astre qui anime la nature?

L'écume impure que l'Océan repousse sur ses rivages le rend-elle moins

imposant?

Dans des mains perfides tous les remèdes à nos maux deviennent des

poisons; tout ce que vous pouvez faire, tout ce que vous pouvez dire,

ils le tourneront contre vous, même les vérités que nous venons de

développer.

Ainsi, par exemple, après avoir disséminé partout les germes de la

guerre civile, par l'attaque violente contre les préjugés religieux,

ils chercheront à armer le fanatisme et l'aristocratie des mesures

mêmes que la saine politique vous a prescrites en faveur de la liberté

des cultes. Si vous aviez laissé un libre cours à la conspiration, elle

aurait produit, tôt ou tard, une réaction terrible et universelle; si

vous l'arrêtez, ils chercheront encore à en tirer parti, en persuadant

que vous. protégez les prêtres et les modérés.

Il ne faudra pas même vous étonner si les auteurs de ce système sont

les prêtres qui auront le plus hardiment confessé leur charlatanisme.

Si les patriotes, emportés par un zèle pur, mais irréfléchi, ont été

quelque part les dupes de leurs intrigues, ils rejetteront tout le

blâme sur les patriotes; car le premier point de leur doctrine

machiavélique est de perdre la République, en perdant les républicains,

comme on subjugue un pays en détruisant l'armée qui le défend. On peut

apprécier par là un de leurs principes favoris, qui est qu'il faut

compter pour rien les hommes; maxime d'origine royale, qui veut dire

qu'il faut leur abandonner tous les amis de la liberté.

Il est à remarquer que la destinée des hommes qui ne cherchent que le

bien public est d'être les victimes de ceux qui se cherchent eux-mêmes,

ce qui vient de deux causes: la première, que les intrigants attaquent

avec les vices de l'ancien régime; la seconde, que les patriotes ne se

défendent qu'avec les vertus du nouveau.

Une telle situation intérieure doit vous paraître digne de toute votre

attention, surtout si vous réfléchissez que vous avez en même temps les

tyrans de l'Europe à combattre, douze cent mille hommes sous les armes

à entretenir, et que le gouvernement est obligé de réparer

continuellement, à force d'énergie et de vigilance, tous les maux que

la multitude innombrable de nos ennemis nous a préparés pendant le

cours de cinq ans.

Quel est le remède de tous ces maux? Nous n'en connaissons point

d'autre que le développement de ce ressort général de la république, la

vertu.

La démocratie périt par deux excès, l'aristocratie de ceux qui

gouvernent, ou le mépris du peuple pour les autorités qu'il a lui-même

établies, mépris qui fait que chaque coterie, que chaque individu

attire à lui la puissance publique, et ramène le peuple, par l'excès du

désordre, à l'anéantissement, ou au pouvoir d'un seul.

La double tâche des modérés et des faux révolutionnaires est de nous

ballotter perpétuellement entre ces deux écueils.

Mais les représentants du peuple peuvent les éviter tous deux; car le

gouvernement est toujours le maître d'être juste et sage; et, quand il

a ce caractère, il est sûr de la confiance du peuple.

Il est bien vrai que le but de tous nos ennemis est de dissoudre la

Convention; il est vrai que le tyran de la Grande-Bretagne et ses

alliés promettent à leur parlement et à leurs sujets de vous ôter votre

énergie et la confiance publique qu'elle vous a méritée; que c'est là

la première instruction de tous leurs commissaires.

Mais c'est une vérité qui doit être regardée comme triviale en

politique, qu'un grand corps investi de la confiance d'un grand peuple

ne peut se perdre que par lui-même; vos ennemis ne l'ignorent pas,

ainsi vous ne doutez pas qu'ils s'appliquent surtout à réveiller au

milieu de vous toutes les passions qui peuvent seconder leurs sinistres

desseins.

Que peuvent-ils contre la représentation nationale, s'ils ne

parviennent à lui surprendre des actes impolitiques qui puissent

fournir des prétextes à leurs criminelles déclamations? Ils doivent

donc désirer nécessairement d'avoir deux espèces d'agents, les uns qui

chercheront à la dégrader par leurs discours, les autres, dans son sein

même, qui s'efforceront de la tromper, pour compromettre sa gloire et

les intérêts de la république.

Pour l'attaquer avec succès, il était utile de commencer la guerre

civile contre les représentants dans les départements qui avaient

justifié votre confiance, et contre le Comité de salut public; aussi

ont-ils été attaqués par des hommes qui semblaient se combattre entre

eux.

Que pouvaient-ils faire de mieux que de paralyser le gouvernement de la

Convention, et d'en briser tous les ressorts, dans le moment qui doit

décider du sort de la république et des tyrans?

Loin de nous l'idée qu'il existe encore au milieu de nous un seul homme

assez lâche pour vouloir servir la cause des tyrans! mais plus loin de

nous encore le crime, qui ne nous serait point pardonné, de tromper la

Convention nationale, et de trahir le peuple français par un coupable

silence! Car il y a cela d'heureux pour un peuple libre, que la vérité,

qui est le fléau des despotes, est toujours sa force et son salut. Or,

il est vrai qu'il existe encore pour notre liberté un danger, le seul

danger sérieux peut-être qui lui reste à courir: ce danger est un plan,

qui a existé, de rallier tous les ennemis de la République, en

ressuscitant l'esprit de parti; de persécuter les patriotes, de

décourager, de perdre les agents fidèles du gouvernement républicain,

de faire manquer les parties les plus essentielles du service public.

On a voulu tromper la Convention sur les hommes et sur les choses; on a

voulu lui donner le change sur les causes des abus qu'on exagère, afin

de les rendre irrémédiables; on s'est étudié à la remplir de fausses

terreurs, pour l'égarer ou pour la paralyser; on cherche à la diviser;

on a cherché à diviser surtout les représentants envoyés dans les

départements, et le Comité de salut public; on a voulu induire les

premiers à contrarier les mesures de l'autorité centrale, pour amener

le désordre et la confusion; on a voulu les aigrir à leur retour, pour

les rendre, à leur insu, les instruments d'une cabale. Les étrangers

mettent à profit toutes les passions particulières, et jusqu'au

patriotisme abusé.

On avait d'abord pris le parti d'aller droit au but, en calomniant le

Comité de salut public; on se flattait alors hautement qu'il

succomberait sous le poids de ses pénibles fonctions. La victoire et la

fortune du peuple français l'ont défendu. Depuis cette époque, on a

pris le parti de le louer en le paralysant et en détruisant le fruit de

ses travaux. Toutes ces déclamations vagues contre des agents

nécessaires du Comité; tous les projets de désorganisation, déguisés

sous le nom de réformes, déjà rejetés par la Convention, et reproduits

aujourd'hui avec une affectation étrange; cet empressement à prôner des

intrigants que le Comité de salut public a dû éloigner; cette terreur

inspirée aux bons citoyens; cette indulgence dont on flatte les

conspirateurs; tout ce système d'imposture et d'intrigue, dont le

principal auteur est un homme que vous avez repoussé de votre sein, est

dirigé contre la Convention nationale, et tend à réaliser les voeux de

tous les ennemis de la France.

C'est depuis l'époque où ce système a été annoncé dans des libelles, et

réalisé par des actes publics, que l'aristocratie et le royalisme ont

commencé à relever une tête insolente, que le patriotisme a été de

nouveau persécuté dans une partie de la République, que l'autorité

nationale a éprouvé une résistance dont les intrigants commençaient à

perdre l'habitude. Au reste, ces attaques indirectes n'eussent-elles

d'autre inconvénient que de partager l'attention et l'énergie de ceux

qui ont à porter le fardeau immense dont vous les avez chargés, et de

les distraire trop souvent des grandes mesures de salut public, pour

s'occuper de déjouer des intrigues dangereuses; elles pourraient encore

être considérées comme une diversion utile à nos ennemis.

Mais rassurons-nous; c'est ici le sanctuaire de la vérité; c'est ici

que résident les fondateurs de la République, les vengeurs de

l'humanité et les destructeurs des tyrans.

Ici, pour détruire un abus, il suffit de l'indiquer. Il nous suffit

d'appeler, au nom de la patrie, des conseils de l'amour-propre ou de la

faiblesse des individus, à la vertu et à la gloire de la Convention

nationale.

Nous provoquons, sur tous les objets de ses inquiétudes, et sur tout ce

qui peut influer sur la marche de la révolution, une discussion

solennelle; nous la conjurons de ne pas permettre qu'aucun intérêt

particulier et caché puisse usurper ici l'ascendant de la volonté

générale de l'assemblée et la puissance indestructible de la raison.

Nous nous bornerons aujourd'hui à vous proposer de consacrer par votre

approbation formelle les vérités morales et politiques sur lesquelles

doit être fondée votre administration intérieure et la stabilité de la

République, comme vous avez déjà consacré les principes de votre

conduite envers les peuples étrangers: par là vous rallierez tous les

bons citoyens, vous ôterez l'espérance aux conspirateurs; vous

assurerez votre marche, et vous confondrez les intrigues et les

calomnies des rois; vous honorerez votre cause et votre caractère aux

yeux de tous les peuples.

Donnez au peuple français ce nouveau gage de votre zèle pour protéger

le patriotisme, de votre justice inflexible pour les coupables, et de

votre dévouement à la cause du peuple. Ordonnez que les principes de

morale politique que nous venons de développer seront proclamés, en

votre nom, au dedans et au dehors de la République.

* * * * * * * * *

_Rapport fait au nom du Comité de salut public, par Maximilien

Robespierre, sur les rapports des idées religieuses et morales avec

les principes républicains, et sur les fêtes nationales. Séance du

18 floréal, l'an second de la République française une et indivisible.

Imprimé par ordre de la Convention nationale_ (18 floréal an II -

7 mai 1794)

Citoyens,

C'est dans la prospérité que les peuples, ainsi que les particuliers,

doivent, pour ainsi dire, se recueillir pour écouter, dans le silence

des passions, la voix de la sagesse. Le moment où le bruit de nos

victoires retentit dans l'univers est donc celui où les législateurs de

la République française doivent veiller, avec une nouvelle sollicitude,

sur eux-mêmes et sur la patrie, et affermir les principes sur lesquels

doivent reposer la stabilité et la félicité de la République. Nous

venons aujourd'hui soumettre à votre méditation des vérités profondes

qui importent au bonheur des hommes, et vous proposer des mesures qui

en découlent naturellement.

Le monde moral, beaucoup plus encore que le monde physique, semble

plein de contrastes et d'énigmes. La nature nous dit que l'homme est né

pour la liberté, et l'expérience des siècles nous montre l'homme

esclave. Ses droits sont écrits dans son coeur, et son humiliation dans

l'histoire. Le genre humain respecte Caton, et se courbe sous le joug

de César. La postérité honore la vertu de Brutus; mais elle ne la

permet que dans l'histoire ancienne. Les siècles et la terre sont le

partage du crime et de la tyrannie; la liberté et la vertu se sont à

peine reposées un instant sur quelques points du globe. Sparte brille

comme un éclair dans des ténèbres immenses.....

Ne dis pas cependant, ô Brutus, que la vertu est un fantôme! Et vous,

fondateurs de la République française, gardez-vous de désespérer de

l'humanité, ou de douter un moment du succès de votre grande entreprise!

Le monde a changé, il doit changer encore. Qu'y a-t-il de commun entre

ce qui est et ce qui fut? Les nations civilisées ont succédé aux

sauvages errants dans les déserts; les moissons fertiles ont pris la

place des forêts antiques qui couvraient le globe. Un monde a paru au

delà des bornes du monde; les habitants de la terre ont ajouté les mers

à leur domaine immense; l'homme a conquis la foudre et conjuré celle du

ciel. Comparez le langage imparfait des hiéroglyphes avec les miracles

de l'imprimerie; rapprochez le voyage des Argonautes de celui de La

Pérouse; mesurez la distance entre les observations astronomiques des

mages de l'Asie et les découvertes de Newton, ou bien entre l'ébauche

tracée par la main de Dibutade et les tableaux de David.

Tout a changé dans l'ordre physique; tout doit changer dans l'ordre

moral et politique. La moitié de la révolution du monde est déjà faite;

l'autre moitié doit s'accomplir.

La raison de l'homme ressemble encore au globe qu'il habite; la moitié

en est plongée dans les ténèbres, quand l'autre est éclairée. Les

peuples de l'Europe ont fait des progrès étonnants dans ce qu'on

appelle les arts et les sciences, et ils semblent dans l'ignorance des

premières notions de la morale publique. Ils connaissent tout, excepté

leurs droits et leurs devoirs. D'où vient ce mélange de génie et de

stupidité? De ce que, pour chercher à se rendre habile dans les arts,

il ne faut que suivre ses passions, tandis que, pour défendre ses

droits et respecter ceux d'autrui, il faut les vaincre. Il en est une

autre raison: c'est que les rois qui font le destin de la terre ne

craignent ni les grands géomètres, ni les grands peintres, ni les

grands poètes, et qu'ils redoutent les philosophes rigides et les

défenseurs de l'humanité.

Cependant le genre humain est dans un état violent qui ne peut être

durable. La raison humaine marche depuis longtemps contre les trônes, à

pas lents, et par des routes détournées, mais sûres. Le génie menace le

despotisme alors même qu'il semble le caresser; il n'est plus guère

défendu que par l'habitude et par la terreur, et surtout par l'appui

que lui prête la ligue des riches et de tous les oppresseurs

subalternes qu'épouvante le caractère imposant de la révolution

française.

Le peuple français semble avoir devancé de deux mille ans le reste de

l'espèce humaine; on serait tenté même de le regarder, au milieu

d'elle, comme une espèce différente. L'Europe est à genoux devant les

ombres des tyrans que nous punissons.

En Europe, un laboureur, un artisan est un animal dressé pour les

plaisirs d'un noble; en France, les nobles cherchent à se transformer

en laboureurs et en artisans, et ne peuvent pas même obtenir cet

honneur.

L'Europe ne conçoit pas qu'on puisse vivre sans rois, sans nobles; et

nous, que l'on puisse vivre avec eux.

L'Europe prodigue son sang pour river les chaînes de l'humanité, et

nous pour les briser.

Nos sublimes voisins entretiennent gravement l'univers de la santé du

roi, de ses divertissements, de ses voyages; ils veulent absolument

apprendre à la postérité à quelle heure il a dîné, à quel moment il est

revenu de la chasse, quelle est la terre heureuse qui, à chaque instant

du jour, eut l'honneur d'être foulée par ses pieds augustes, quels sont

les noms des esclaves privilégiés qui ont paru en sa présence, au

lever, au coucher du soleil.

Nous lui apprendrons, nous, les noms et les vertus des héros morts en

combattant pour la liberté; nous loi apprendrons dans quelle terre les

derniers satellites des tyrans ont mordu la poussière; nous lui

apprendrons à quelle heure a sonné le trépas des oppresseurs du monde.

Discours par Maximilien Robespierre — 17 Avril 1792-27 Juillet 1794 · 第 14 / 21 段