outrages qu'on lui prépare, quelles ressources ne présente pas un ordre
de choses où la raison publique est la garantie de la liberté!
Quel est le but où nous tendons? la jouissance paisible de la liberté
et de l'égalité; le règne de cette justice éternelle, dont les lois ont
été gravées, non sur le marbre et sur la pierre, mais dans les coeurs de
tous les hommes, même dans celui de l'esclave qui les oublie et du
tyran qui les nie.
Nous voulons un ordre de choses où toutes les passions basses et
cruelles soient enchaînées, toutes les passions bienfaisantes et
généreuses éveillées par les lois; où l'ambition soit le désir de
mériter la gloire et de servir la patrie; où les distinctions ne
naissent que de l'égalité même; où le citoyen soit soumis au magistral,
le magistrat au peuple, et le peuple à la justice; où la patrie assure
le bien-être de chaque individu, et où chaque individu jouisse avec
orgueil de la prospérité et de la gloire de la patrie; où toutes les
âmes s'agrandissent par la communication continuelle des sentiments
républicains, et par le besoin de mériter l'estime d'un grand peuple;
où les arts soient les décorations de la liberté qui les ennoblit, le
commerce la source de la richesse publique et non seulement de
l'opulence monstrueuse de quelques maisons.
Nous voulons substituer dans notre pays la morale à l'égoïsme, la
probité à l'honneur, les principes aux usages, les devoirs aux
bienséances, l'empire de la raison à la tyrannie de la mode, le mépris
du vice au mépris du malheur, la fierté à l'insolence, la grandeur
d'âme à la vanité, l'amour de la gloire à l'amour de l'argent, les
bonnes gens à la bonne compagnie, le mérite à l'intrigue, le génie au
bel esprit, la vérité à l'éclat, le charme du bonheur aux ennuis de la
volupté, la grandeur de l'homme à la petitesse des grands, un peuple
magnanime, puissant, heureux, à un peuple aimable, frivole et
misérable, c'est-à-dire toutes les vertus et tous les miracles de la
république à tous les vices et à tous les ridicules de la monarchie.
Nous voulons, en un mot, remplir les voeux de la nature, accomplir les
destins de l'humanité, tenir les promesses de la philosophie, absoudre
la providence du long règne du crime et de la tyrannie. Que la France,
jadis illustre parmi les pays esclaves, éclipsant la gloire de tous les
peuples libres qui ont existé, devienne le modèle des nations, l'effroi
des oppresseurs, la consolation des opprimés, l'ornement de l'univers,
et qu'en scellant notre ouvrage de notre sang, nous puissions voir au
moins briller l'aurore de la félicité universelle... Voilà notre
ambition, voilà notre but.
Quelle nature de gouvernement peut réaliser ces prodiges? Le seul
gouvernement démocratique ou républicain: ces deux mots sont synonymes,
malgré les abus du langage vulgaire; car l'aristocratie n'est pas plus
la république que la monarchie. La démocratie n'est pas un état où le
peuple, continuellement assemblé, règle par lui-même toutes les
affaires publiques, encore moins celui où cent mille fractions du
peuple, par des mesures isolées, précipitées et contradictoires,
décideraient du sort de la société entière: un tel gouvernement n'a
jamais existé, et il ne pourrait exister que pour ramener le peuple au
despotisme.
La démocratie est un état où le peuple souverain, guidé par des lois
qui sont son ouvrage, fait par lui-même tout ce qu'il peut bien faire,
et par des délégués tout ce qu'il ne peut faire lui-même.
C'est donc dans les principes du gouvernement démocratique que vous
devez chercher les règles de votre conduite politique.
Mais, pour fonder et pour consolider parmi nous la démocratie, pour
arriver au règne paisible des lois constitutionnelles, il faut terminer
la guerre de la liberté contre la tyrannie, et traverser heureusement
les orages de la révolution: tel est le but du système révolutionnaire
que vous avez régularisé. Vous devez donc encore régler votre conduite
sur les circonstances orageuses où se trouve la république; et le plan
de votre administration doit être le résultat de l'esprit du
gouvernement révolutionnaire, combiné avec les principes généraux de la
démocratie.
Or, quel est le principe fondamental du gouvernement démocratique ou
populaire, c'est-à-dire le ressort essentiel qui le soutient et qui le
fait mouvoir? C'est la vertu; je parle de la vertu publique qui opéra
tant de prodiges dans la Grèce et dans Rome, et qui doit en produire de
bien plus étonnants dans la France républicaine; de cette vertu qui
n'est autre chose que l'amour de la patrie et de ses lois.
Mais comme l'essence de la république ou de la démocratie est
l'égalité, il s'ensuit que l'amour de la patrie embrasse nécessairement
l'amour de l'égalité.
Il est vrai encore que ce sentiment sublime suppose la préférence de
l'intérêt public à tous les intérêts particuliers; d'où il résulte que
l'amour de la patrie suppose encore ou produit toutes les vertus: car
que sont-elles autre chose que la force de l'âme qui rend capable de
ces sacrifices? et comment l'esclave de l'avarice ou de l'ambition, par
exemple, pourrait-il immoler son idole à la patrie?
Non seulement la vertu est l'âme de la démocratie; mais elle ne peut
exister que dans ce gouvernement. Dans la monarchie, je ne connais
qu'un individu qui peut aimer la patrie, et qui, pour cela, n'a pas
même besoin de vertu; c'est le monarque. La raison en est que de tous
les habitants de ses Etats, le monarque est le seul qui ait une patrie.
N'est-il pas le souverain, au moins de fait? n'est-il pas à la place du
peuple? Et qu'est-ce que la patrie, si ce n'est le pays où l'on est
citoyen et membre du souverain?
Par une conséquence du même principe, dans les Etats aristocratiques,
le mot _patrie_ ne signifie quelque chose que pour les familles
patriciennes qui ont envahi la souveraineté.
Il n'est que la démocratie où l'Etat est véritablement la patrie de
tous les individus qui le composent, et peut compter autant de
défenseurs intéressés à sa cause qu'il renferme de citoyens. Voilà la
source de la supériorité des peuples libres sur tous les autres. Si
Athènes et Sparte ont triomphé des tyrans de l'Asie, et les Suisses des
tyrans de l'Espagne et de l'Autriche, il n'en faut point chercher
d'autre cause.
Mais les Français sont le premier peuple du monde qui ait établi la
véritable démocratie, en appelant tous les hommes à l'égalité, et à la
plénitude des droits du citoyen; et c'est là, à mon avis, la véritable
raison pour laquelle tous les tyrans ligués contre la République seront
vaincus.
Il est dès ce moment de grandes conséquences à tirer des principes que
nous venons d'exposer.
Puisque l'âme de la République est la vertu, l'égalité, et que votre
but est de fonder, de consolider la République, il s'ensuit que la
première règle de votre conduite politique doit être de rapporter
toutes vos opérations au maintien de l'égalité et au développement de
la vertu; car le premier soin du législateur doit être de fortifier le
principe du gouvernement. Ainsi tout ce qui tend à exciter l'amour de
la patrie, à purifier les moeurs, à élever les âmes, à diriger les
passions du coeur humain vers l'intérêt public, doit être adopté ou
établi par vous. Tout ce qui tend à les concentrer dans l'abjection du
moi personnel, à réveiller l'engouement pour les petites choses et le
mépris des grandes, doit être rejeté ou réprimé par vous. Dans le
système de la Révolution française, ce qui est immoral est impolitique,
ce qui est corrupteur est contre-révolutionnaire. La faiblesse, les
vices, les préjugés, sont le chemin de la royauté. Entraînés trop
souvent peut-être par le poids de nos anciennes habitudes, autant que
par la pente insensible de la faiblesse humaine, vers les idées fausses
et vers les sentiments pusillanimes, nous avons bien moins à nous
défendre des excès d'énergie que des excès de faiblesse. Le plus grand
écueil peut-être que nous ayons à éviter n'est pas la ferveur du zèle,
mais plutôt la lassitude du bien et la peur de notre propre courage.
Remontez donc sans cesse le ressort sacré du gouvernement républicain,
au lieu de le laisser tomber. Je n'ai pas besoin de dire que je ne veux
ici justifier aucun excès. On abuse des principes les plus sacrés;
c'est à la sagesse du gouvernement à consulter les circonstances, à
saisir les moments, à choisir les moyens; car la manière de préparer
les grandes choses est une partie essentielle du talent de les faire,
comme la sagesse est elle-même une partie de la vertu.
Nous ne prétendons pas jeter la République française dans le moule de
celle de Sparte; nous ne voulons lui donner ni l'austérité, ni la
corruption des cloîtres. Nous venons de vous présenter, dans toute sa
pureté, le principe moral et politique du gouvernement populaire. Vous
avez donc une boussole qui peut vous diriger au milieu des orages de
toutes les passions, et du tourbillon des intrigues qui vous
environnent. Vous avez la pierre de touche par laquelle vous pouvez
essayer toutes vos lois, toutes les propositions qui vous sont faites.
En les comparant sans cesse avec ce principe, vous pouvez désormais
éviter l'écueil ordinaire des grandes assemblées, le danger des
surprises et des mesures précipitées, incohérentes et contradictoires.
Vous pouvez donner à toutes vos opérations l'ensemble, l'unité, la
sagesse et la dignité qui doivent annoncer les représentants du premier
peuple du monde.
Ce ne sont pas les conséquences faciles du principe de la démocratie
qu'il faut détailler, c'est ce principe simple et fécond qui mérite
d'être lui-même développé.
La vertu républicaine peut être considérée par rapport au peuple et par
rapport au gouvernement: elle est nécessaire dans l'un et dans l'autre.
Quand le gouvernement seul en est privé, il reste une ressource dans
celle du peuple; mais quand le peuple lui-même est corrompu, la liberté
est déjà perdue.
Heureusement la vertu est naturelle au peuple, en dépit des préjugés
aristocratiques. Une nation est vraiment corrompue, lorsqu'après avoir
perdu, par degrés, son caractère et sa liberté, elle passe de la
démocratie à l'aristocratie ou à la monarchie; c'est la mort du corps
politique par la décrépitude. Lorsque après quatre cents ans de gloire
l'avarice a enfin chassé de Sparte les moeurs avec les lois de Lycurgue,
Agis meurt en vain pour les rappeler! Démosthène a beau tonner contre
Philippe, Philippe trouve dans les vices d'Athènes dégénérée des
avocats plus éloquents que Démosthène. Il y a bien encore dans Athènes
une population aussi nombreuse que du temps de Miltiade et d'Aristide;
mais il n'y a plus d'Athéniens. Qu'importe que Brutus ait tué le tyran?
la tyrannie vit encore dans les coeurs, et Rome n'existe plus que dans
Brutus.
Mais lorsque, par des efforts prodigieux de courage et de raison, un
peuple brise les chaînes du despotisme pour en faire des trophées à la
liberté; lorsque, par la force de son tempérament moral, il sort, en
quelque sorte, des bras de la mort pour reprendre toute la vigueur de
la jeunesse; lorsque, tour à tour sensible et fier, intrépide et
docile, il ne peut être arrêté ni par les remparts inexpugnables, ni
par les armées innombrables des tyrans armés contre lui, et qu'il
s'arrête lui-même devant l'image de la loi; s'il ne s'élance pas
rapidement à la hauteur de ses destinées, ce ne pourrait être que la
faute de ceux qui le gouvernent.
D'ailleurs on peut dire, en un sens, que pour aimer la justice et
l'égalité, le peuple n'a pas besoin d'une grande vertu; il lui suffit
de s'aimer lui-même.
Mais le magistrat est obligé d'immoler son intérêt à l'intérêt du
peuple, et l'orgueil du pouvoir à l'égalité. Il faut que la loi parle
surtout avec empire à celui qui en est l'organe. Il faut que le
gouvernement pèse sur lui-même, pour tenir toutes ses parties en
harmonie avec elle. S'il existe un corps représentatif, une autorité
première constituée par le peuple, c'est à elle de surveiller et de
réprimer sans cesse tous les fonctionnaires publics. Mais qui la
réprimera elle-même, sinon sa propre vertu? Plus cette source de
l'ordre public est élevée, plus elle doit être pure; il faut donc que
le corps représentatif commence par soumettre dans son sein toutes les
passions privées à la passion générale du bien public. Heureux les
représentants, lorsque leur gloire et leur intérêt même les attachent,
autant que leurs devoirs, à la cause de la liberté!
Déduisons de tout ceci une grande vérité; c'est que le caractère du
gouvernement populaire est d'être confiant dans le peuple, et sévère
envers lui-même.
Ici se bornerait tout le développement de noire théorie. si vous
n'aviez qu'à gouverner dans le calme le vaisseau de la République: mais
la tempête gronde; et l'état de révolution où vous êtes vous impose une
autre tâche.
Cette grande pureté des bases de la Révolution française, la sublimité
même de son objet est précisément ce qui fait notre force et notre
faiblesse: notre force, parce qu'il nous donne l'ascendant de la vérité
sur l'imposture, et les droits de l'intérêt public sur les intérêts
privés; notre faiblesse, parce qu'il rallie contre nous tous les hommes
vicieux, tous ceux qui dans leurs coeurs méditaient de dépouiller le
peuple, et tous ceux qui veulent l'avoir dépouillé impunément, et ceux
qui ont repoussé la liberté comme une calamité personnelle, et ceux qui
ont embrassé la révolution comme un métier et la république comme une
proie: de là la défection de tant d'hommes ambitieux ou cupides, qui,
depuis le point du départ, nous ont abandonnés sur la route, parce
qu'ils n'avaient pas commencé le voyage pour arriver au même but. On
dirait que les deux génies contraires que Ton a représentés se
disputant l'empire de la nature combattent dans cette grande époque de
l'histoire humaine pour fixer sans retour les destinées du monde, et
que la France est le théâtre de cette lutte redoutable. Au dehors, tous
les tyrans vous cernent; au dedans, tous les amis de la tyrannie
conspirent: ils conspirent jusqu'à ce que l'espérance ait été ravie au
crime. Il faut étouffer les ennemis intérieurs et extérieurs de la
République, ou périr avec elle; or, dans cette situation, la première
maxime de votre politique doit être qu'on conduit le peuple par la
raison, et les ennemis du peuple par la terreur.
Si le ressort du gouvernement populaire dans la paix est la vertu, le
ressort du gouvernement populaire en révolution est à la fois _la vertu
et la terreur_: la vertu, sans laquelle la terreur est funeste; la
terreur, sans laquelle la vertu est impuissante. La terreur n'est autre
chose que la justice prompte, sévère, inflexible; elle est donc une
émanation de la vertu; elle est moins un principe particulier qu'une
conséquence du principe général de la démocratie appliqué aux plus
pressants besoins de la patrie.
On a dit que la terreur était le ressort du gouvernement despotique. Le
vôtre ressemble-t-il donc au despotisme? Oui, comme le glaive qui
brille dans les mains des héros de la liberté ressemble à celui dont
les satellites de la tyrannie sont armés. Que le despote gouverne par
la terreur ses sujets abrutis; il a raison, comme despote: domptez par
la terreur les ennemis de la liberté; et vous aurez raison, comme
fondateurs de la République. Le gouvernement de la Révolution est le
despotisme de la liberté contre la tyrannie. La force n'est-elle faite
que pour protéger le crime? et n'est-ce pas pour frapper les tètes
orgueilleuses que la foudre est destinée?
La nature impose à tout être physique et moral la loi de pourvoir à sa
conservation; le crime égorge l'innocence pour régner, et l'innocence
se débat de toutes ses forces dans les mains du crime.
Que la tyrannie règne un seul jour, le lendemain il ne restera plus un
patriote. Jusqu'à quand la fureur des despotes sera-t-elle appelée
justice, et la justice du peuple barbarie ou rébellion? Comme on est
tendre pour les oppresseurs et inexorable pour les opprimés! Rien de
plus naturel: quiconque ne hait point le crime ne peut aimer la vertu.
Il faut cependant que l'un ou l'autre succombe. Indulgence pour les
royalistes, s'écrient certaines gens. Grâce pour les scélérats! Non:
grâce pour l'innocence, grâce pour les faibles, grâce pour les
malheureux, grâce pour l'humanité!
La protection sociale n'est due qu'aux citoyens paisibles; il n'y a de
citoyens dans la République que les républicains. Les royalistes, les
conspirateurs ne sont, pour elle, que des étrangers, ou plutôt des
ennemis. Cette guerre terrible que soutient la liberté contre la
tyrannie n'est-elle pas indivisible? les ennemis du dedans ne sont-ils
pas les alliés des ennemis du dehors? les assassins qui déchirent la
patrie dans l'intérieur; les intrigants qui achètent les consciences
des mandataires du peuple; les traîtres qui les vendent; les
libellistes mercenaires soudoyés pour déshonorer la cause du peuple,
pour tuer la vertu publique, pour attiser le feu des discordes civiles,
et pour préparer la contre-révolution politique par la
contre-révolution morale; tous ces gens-là sont-ils moins coupables ou
moins dangereux que les tyrans qui les servent? Tous ceux qui
interposent leur douceur parricide entre ces scélérats et le glaive
vengeur de la justice nationale ressemblent à ceux qui se jetteraient
entre les satellites des tyrans et les baïonnettes de nos soldats; tous
les élans de leur fausse sensibilité ne me paraissent que des soupirs
échappés vers l'Angleterre et vers l'Autriche.
Eh! pour qui donc s'attendriraient-ils? Serait-ce pour deux cent mille
héros, l'élite de la nation, moissonnés par le fer des ennemis de la
liberté ou par les poignards des assassins royaux ou fédéralistes? Non,
ce n'étaient que des plébéiens, des patriotes; pour avoir droit à leur
tendre intérêt, il faut être au moins la veuve d'un général qui a trahi
vingt fois la patrie; pour obtenir leur indulgence, il faut presque
prouver qu'on a fait immoler dix mille Français, comme un général
romain, pour obtenir le triomphe, devait avoir tué, je crois, dix mille
ennemis. On entend de sang-froid le récit des horreurs commises par les
tyrans contre les défenseurs de la liberté; nos femmes horriblement
mutilées; nos enfants massacrés sur le sein de leurs mères; nos
prisonniers expiant dans d'horribles tourments leur héroïsme touchant
et sublime: on appelle une horrible boucherie la punition trop lente de
quelques monstres engraissés du plus pur sang de la patrie.
On souffre, avec patience, la misère des citoyennes généreuses qui ont
sacrifié à la plus belle des causes leurs frères, leurs enfants, leurs
époux: mais on prodigue les plus généreuses consolations aux femmes des
conspirateurs; il est reçu qu'elles peuvent impunément séduire la
justice, plaider contre la liberté la cause de leurs proches et de
leurs complices; on en a fait presque une corporation privilégiée,
créancière et pensionnaire du peuple.
Avec quelle bonhomie nous sommes encore la dupe des mots! Comme
l'aristocratie et le modérantisme nous gouvernent encore par les
maximes meurtrières qu'ils nous ont données!
L'aristocratie se défend mieux par ses intrigues que le patriotisme par
ses services. On veut gouverner les révolutions par les arguties du
palais; on traite les conspirations contre la République comme les
procès des particuliers. La tyrannie tue, et la liberté plaide; et le
code fait par les conspirateurs eux-mêmes est la loi par laquelle on
les juge.
Quand il s'agit du salut de la patrie, le témoignage de l'univers ne
peut suppléer à la preuve testimoniale, ni l'évidence même à la preuve
littérale.
La lenteur des jugements équivaut à l'impunité; l'incertitude de la
peine encourage tous les coupables; et cependant on se plaint de la
sévérité de la justice; on se plaint de la détention des ennemis de la
République. On cherche ses exemples dans l'histoire des tyrans, parce
qu'on ne veut pas les choisir dans celle des peuples, ni les puiser
dans le génie de la liberté menacée. A Rome, quand le consul* [*
Cicéron.] découvrit la conjuration, et l'étouffa au même instant par la
mort des complices de Catilina, il fut accusé d'avoir violé les formes.
Par qui? par l'ambitieux César, qui voulait grossir son parti de la
horde des conjurés, par les Pison, les Clodius et tous les mauvais
citoyens qui redoutaient pour eux-mêmes la vertu d'un vrai Romain et la
sévérité des lois.
Punir les oppresseurs de l'humanité, c'est clémence; leur pardonner,
c'est barbarie. La rigueur des tyrans n'a pour principe que la rigueur:
celle du gouvernement républicain part de la bienfaisance.
Aussi, malheur à celui qui oserait diriger vers le peuple la terreur
qui ne doit approcher que de ses ennemis! Malheur à celui qui,
confondant les erreurs inévitables du civisme avec les erreurs
calculées de la perfidie ou avec les attentats des conspirateurs,
abandonne l'intrigant dangereux pour poursuivre le citoyen paisible!
Périsse le scélérat qui ose abuser du nom sacré de la liberté, ou des
armes redoutables qu'elle lui a confiées, pour porter le deuil ou la
mort dans le coeur des patriotes! Cet abus a existé, on ne peut en
douter. Il a été exagéré, sans doute, par l'aristocratie: mais
n'existât-il, dans toute la République, qu'un seul homme vertueux
persécuté par les ennemis de la liberté, le devoir du gouvernement
serait de le rechercher avec inquiétude, et de le venger avec éclat.
Mais faut-il conclure de ces persécutions suscitées aux patriotes par
le zèle hypocrite des contre-révolutionnaires, et renoncer à la
sévérité? Ces nouveaux crimes de l'aristocratie ne font qu'en démontrer
la nécessité. Que prouve l'audace de nos ennemis, sinon la faiblesse
avec laquelle ils ont été poursuivis? Elle est due, en grande partie, à
la doctrine relâchée qu'on a prêchée dans ces derniers temps pour les
rassurer. Si vous pouviez écouter ces conseils, vos ennemis
parviendraient à leur but et recevraient de vos propres mains le prix
du dernier de leurs forfaits.
Qu'il y aurait de légèreté à regarder quelques victoires remportées par
le patriotisme comme la fin de tous nos dangers! Jetez un coup d'oeil
sur notre véritable situation: vous sentirez que la vigilance et
l'énergie vous sont plus nécessaires que jamais. Une sourde
malveillance contrarie partout les opérations du gouvernement: la
fatale influence des cours étrangères, pour être plus cachée, n'en est
ni moins active, ni moins funeste. On sent que le crime intimidé n'a
fait que couvrir sa marche avec plus d'adresse.
Les ennemis intérieurs du peuple français se sont divisés en deux
factions, comme en deux corps d'armée. Elles marchent sous des
bannières de différentes couleurs et par des routes diverses; mais
elles marchent au même but: ce but est la désorganisation du
gouvernement populaire, la ruine de la Convention, c'est-à-dire le
triomphe de la tyrannie. L'une de ces deux factions nous pousse à la
faiblesse, l'autre aux excès. L'une veut changer la liberté en
bacchante, l'autre en prostituée.
Des intrigants subalternes, souvent même de bons citoyens abusés, se
rangent de l'un ou de l'autre parti: mais les chefs appartiennent à la
cause des rois ou de l'aristocratie, et se réunissent toujours contre
les patriotes. Les fripons, lors même qu'ils se font la guerre, se
haïssent bien moins qu'ils ne détestent les gens de bien. La patrie est
leur proie; ils se battent pour la partager: mais ils se liguent contre
ceux qui la défendent.
On a donné aux uns le nom de modérés; il y a peut-être plus d'esprit
que de justesse dans la dénomination d'_ultra-révolutionnaires_ par
laquelle on a désigné les autres. Cette dénomination, qui ne peut
s'appliquer dans aucun cas aux hommes de bonne foi que le zèle et
l'ignorance peuvent emporter au delà de la saine politique de la
révolution, ne caractérise pas exactement les hommes perfides que la
tyrannie soudoie pour compromettre, par des applications fausses et
funestes, les principes sacrés de notre révolution.