La force publique est en contradiction avec la volonté générale dans

deux cas: ou lorsque la loi n'est pas la volonté générale; ou lorsque

le magistrat l'emploie pour violer la loi. Telle est l'horrible

anarchie que les tyrans ont établie de tout temps, sous le nom de

tranquillité, d'ordre public, de législation et de gouvernement: tout

leur art est d'isoler et de comprimer chaque citoyen par la force, pour

les asservir tous à leurs odieux caprices, qu'ils décorent du nom de

lois. Législateurs, faites des lois justes; magistrats, faites-les

religieusement exécuter; que ce soit là toute votre politique, et vous

donnerez au monde un spectacle inconnu, celui d'un grand peuple libre

et vertueux.

ARTICLE PREMIER. La Constitution garantit à tout Français les droits

imprescriptibles de l'homme et du citoyen énoncés dans la déclaration

précédente.

II. Elle déclare tyrannique et nul tout acte de législation ou de

gouvernement qui les viole.

III. La Constitution Française ne reconnaît d'autre gouvernement

légitime que le gouvernement républicain, ni d'autre république que

celle qui est fondée sur la liberté et sur l'égalité.

IV. La République Française est une et indivisible.

V. La souveraineté réside essentiellement dans le Peuple Français; tous

les fonctionnaires publics sont ses mandataires, il peut les révoquer

de la même manière qu'il les a choisis.

VI. La Constitution ne reconnaît d'autre pouvoir que celui du

souverain; les diverses portions d'autorité exercées par les différents

magistrats ne sont que des fonctions publiques, qu'il leur délègue pour

l'avantage commun.

VII. La population et l'étendue de la République obligent le peuple

français à se diviser en sections pour exercer sa souveraineté; mais

ses droits ne sont ni moins réels ni moins sacrés que s'il délibérait

tout entier, dans une assemblée unique. En conséquence, chaque section

du souverain ne peut être soumise ni à l'influence, ni aux ordres

d'aucune autorité constituée, et les mandataires qui attentent soit à

la liberté, soit à la sûreté, soit à la dignité d'une portion du

peuple, sont coupables de rébellion envers le peuple entier.

VIII. Afin que l'inégalité des biens ne détruise point l'égalité des

droits, la Constitution veut que les citoyens qui vivent de leur

travail soient indemnisés du temps qu'ils consacrent aux affaires

publiques dans les assemblées du peuple où la loi les appelle.

IX. La durée des fonctions des mandataires du peuple ne peut excéder

deux années.

X. Nul ne peut exercer à la fois deux emplois publics.

XI. Les fonctions exécutives, les fonctions législatives et les

fonctions judiciaires sont séparées.

XII. La Constitution ne veut pas que la loi même puisse garantir la

liberté individuelle sans aucun profit pour le bien public; elle laisse

aux communes le droit de régler leurs propres affaires, en ce qui ne

tient point à l'administration générale de la République.

XIII. Les délibérations de la législature et de toutes les autorités

constituées seront publiques: la publicité qu'exige la Constitution est

la plus grande publicité possible. La législature doit tenir ses

séances dans un lieu qui puisse admettre douze mille spectateurs.

XIV. Tout fonctionnaire public est responsable au peuple.

XV. Il sera établi un tribunal dont l'unique fonction sera de connaître

de leurs prévarications.

XVI. Les membres de la législature ne pourront être poursuivis, par

aucun tribunal constitué, pour raison des opinions qu'ils auront

manifestées dans l'Assemblée; mais, à l'expiration de leurs fonctions,

leur conduite sera solennellement jugée par le peuple qui les aura

choisis. Le peuple prononcera sur cette question: tel citoyen a-t-il

répondu ou non à la confiance dont le peuple l'a honoré?

XVII. Les faits positifs de corruption et de trahison qui pourraient

être imputés aux fonctionnaires publics dont il est parlé aux deux

articles précédents seront jugés par le tribunal populaire, et leurs

délits privés par les tribunaux ordinaires.

XVIII. Tous les membres de la législature et tous les membres de

l'agence exécutive seront tenus de rendre compte de leur fortune, deux

ans après l'expiration de leur autorité.

XIX. Lorsque les droits du peuple seront violés par un acte de la

législature ou du gouvernement, chaque département pourra le déférer à

l'examen du reste de la République; et, dans le délai qui sera

déterminé, les assemblées primaires s'assembleront pour manifester leur

voeu sur ce point.

XX. La Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen sera placée dans

l'endroit le plus apparent des lieux où autorités constituées tiendront

leurs séances: elle s portée, en pompe, dans toutes les cérémonies

publiques; elle sera le premier objet de l'instruction publique.

* * * * * * * * *

_Rapport fait à la Convention nationale au nom du Comité de salut

public par le citoyen Robespierre, membre de ce comité, sur la

situation politique de la République; le 27 brumaire, l'an 2 de

la République; imprimé par ordre de la Convention nationale_

(27 brumaire an II - 18 novembre 1793)

Citoyens Représentants du Peuple,

Nous appelons aujourd'hui l'attention de la Convention nationale sur

les plus grands intérêts de la patrie. Nous venons remettre sous vos

yeux la situation de la République à regard des diverses puissances de

la terre, et surtout des peuples que la nature et la raison attachent à

notre cause, mais que l'intrigue et la perfidie cherchent à ranger au

nombre de nos ennemis.

Au sortir du chaos où les trahisons d'une cour criminelle et le règne

des factions avaient plongé le gouvernement, il faut que les

législateurs du peuple français fixent les principes de leur politique

envers les amis et les ennemis de la République; il faut qu'ils

déploient aux yeux de l'univers le véritable caractère de la nation

qu'ils ont la gloire de représenter. Il est temps d'apprendre aux

imbéciles qui l'ignorent, ou aux pervers qui feignent d'en douter, que

la République française existe; qu'il n'y a de précaire dans le monde

que le triomphe du crime et la durée du despotisme; il est temps que

nos alliés se confient à notre sagesse et à notre fortune, autant que

les tyrans armés contre nous redoutent notre courage et notre puissance.

La Révolution française a donné une secousse au monde. Les élans d'un

grand peuple vers la liberté devaient déplaire aux rois qui

l'entouraient. Mais il y avait loin de cette disposition secrète à la

résolution périlleuse de déclarer la guerre au peuple français, et

surtout à la ligue monstrueuse de tant de puissances essentiellement

divisées d'intérêts.

Pour les réunir, il fallait la politique de deux cours dont l'influence

dominait toutes les autres; pour les enhardir, il fallait l'alliance du

roi même des Français, et les trahisons de toutes les factions qui le

caressèrent et le menacèrent tour à tour pour régner sous son nom ou

pour élever un autre tyran sur les débris de sa puissance.

Les temps qui devaient enfanter le plus grand des prodiges de la

raison, devaient aussi être souillés par les derniers excès de la

corruption humaine. Les crimes de la tyrannie accélérèrent les progrès

de la liberté, et les progrès de la liberté multiplièrent les crimes de

la tyrannie, en redoublant ses alarmes et ses fureurs. Il y a eu, entre

le peuple et ses ennemis, une réaction continuelle, dont la violence

progressive a opéré en peu d'années l'ouvrage de plusieurs siècles.

Il est connu aujourd'hui de tout le monde que la politique du cabinet

de Londres contribua beaucoup à donner le premier branle à notre

révolution. Ses projets étaient vastes; il voulait, au milieu des

orages politiques, conduire la France épuisée et démembrée à un

changement de dynastie, et placer le duc d'York sur le trône de Louis

XVI. Ce projet devait être favorisé par les intrigues et par la

puissance de la maison d'Orléans, dont le chef, ennemi de la cour de

France, était depuis longtemps étroitement lié avec celle d'Angleterre.

Content des honneurs do la vengeance et du titre de beau-père du roi,

l'insouciant Philippe aurait facilement consenti à finir sa carrière au

sein du repos et de la volupté. L'exécution de ce plan devait assurer à

l'Angleterre les trois grands objets de son ambition ou de sa jalousie:

Toulon, Dunkerque et nos colonies. Maître à la fois de ces importantes

possessions, maître de la mer et de la France, le gouvernement anglais

aurait bientôt forcé l'Amérique à rentrer sous la domination de George.

Il est à remarquer que ce cabinet a conduit de front, en France et dans

les Etats-Unis, deux intrigues parallèles, qui tendaient au même but.

Tandis qu'il cherchait à séparer le Midi de la France du Nord, il

conspirait pour détacher les provinces septentrionales de l'Amérique

des provinces méridionales; et, comme on s'efforce encore aujourd'hui

de fédéraliser notre République, on travaille à Philadelphie à rompre

les liens de la confédération qui unissent les différentes portions de

la République américaine.

Ce plan était hardi. Mais le génie consiste moins à former des plans

hardis qu'à calculer les moyens qu'on a de les exécuter. L'homme le

moins propre à deviner le caractère et les ressources d'un grand peuple

est peut-être celui qui est habile dans l'art de corrompre un

parlement. Qui peut moins apprécier les prodiges qu'enfante l'amour de

la liberté que l'homme vil dont le métier est de mettre en jeu tous les

vices des esclaves? Semblable à un enfant dont la main débile est

blessée par une arme terrible qu'elle a l'imprudence de toucher, Pitt

voulut jouer avec le peuple français, et il en a été foudroyé.

Pitt s'est grossièrement trompé sur notre révolution, comme Louis XVI

et les aristocrates français, abusés par leur mépris pour le peuple,

mépris fondé uniquement sur la conscience de leur propre bassesse. Trop

immoral pour croire aux vertus républicaines, trop peu philosophe pour

faire un pas vers l'avenir, le ministre de George était au-dessous de

son siècle; le siècle s'élançait vers la liberté, et Pitt voulait le

faire rétrograder vers la barbarie et vers le despotisme. Aussi

l'ensemble des événements a trahi jusqu'ici ses rêves ambitieux; il a

vu briser tour à tour par la force populaire les divers instruments

dont il s'est servi; il a vu disparaître Necker, d'Orléans, Lafayette,

Lameth, Dumouriez, Custine, Brissot, et tous les pygmées de la Gironde.

Le peuple français s'est dégagé jusqu'ici des fils de ses intrigues,

comme Hercule d'une toile d'araignée.

Voyez comme chaque crise de notre révolution l'entraîne toujours au

delà du point où il voulait l'arrêter; voyez avec quels pénibles

efforts il cherche à faire reculer la raison publique et à entraver la

marche de la liberté; voyez ensuite quels crimes prodigués pour la

détruire. A la fin de 1792, il croyait préparer insensiblement la chute

du roi Capet, en conservant le trône pour le fils de son maître; mais

le 10 août a lui, et la République est fondée. C'est en vain que, pour

l'étouffer dans son berceau, la faction girondine et tous les lâches

émissaires des tyrans étrangers appellent de toutes parts les serpents

de la calomnie, le démon de la guerre civile, l'hydre du fédéralisme,

le monstre de l'aristocratie: le 31 mai, le peuple s'éveille, et les

traîtres ne sont plus. La Convention se montre aussi juste que le

peuple, aussi grande que sa mission. Un nouveau pacte social est

proclamé, cimenté, par le voeu unanime des Français; le génie de la

liberté plane d'une aile rapide sur la surface de cet empire, en

rapproche toutes les parties prêtes à se dissoudre et le raffermit sur

ses vastes fondements.

Mais ce qui prouve à quel point le principal ministre de George III

manque de génie, en dépit de l'attention dont nous l'avons honoré,

c'est le système entier de son administration. Il a voulu sans cesse

allier deux choses évidemment contradictoires, l'extension sans bornes

de la prérogative royale, c'est-à-dire le despotisme, avec

l'accroissement de la prospérité commerciale de l'Angleterre: comme si

le despotisme n'était pas le fléau du commerce; comme si un peuple qui

a eu quelque idée de la liberté pouvait descendre à la servitude, sans

perdre l'énergie qui seule peut être la source de ses succès. Pitt

n'est pas moins coupable envers l'Angleterre, dont il a mille fois

violé la Constitution, qu'envers la France. Le projet même de placer un

prince anglais sur le trône des Bourbons était un attentat contre la

liberté de son pays, puisqu'un roi d'Angleterre dont la famille

régnerait en France et en Hanovre tiendrait dans ses mains tous les

moyens de l'asservir. Comment une nation qui a craint de remettre une

armée entre les mains du roi, chez qui on a souvent agité la question,

si le peuple anglais devait souffrir qu'il réunît à ce titre la

puissance et le titre de duc de Hanovre; comment cette nation

rampe-t-elle sous le joug d'un esclave, qui ruine sa patrie pour donner

des couronnes à son maître? Au reste, je n'ai pas besoin d'observer que

le cours des événements imprévus de notre révolution a dû

nécessairement forcer le ministère anglais à faire, selon les

circonstances, beaucoup d'amendements à ses premiers plans, multiplier

ses embarras et par conséquent ses noirceurs. Il ne serait pas même

étonnant que celui qui voulut donner un roi à la France fût réduit

aujourd'hui à épuiser ses dernières ressources pour conserver le sien

ou pour se conserver lui-même.

Dès l'année 1791, la faction anglaise et tous les ennemis de la liberté

s'étaient aperçus qu'il existait en France un parti républicain qui ne

transigerait pas avec la tyrannie, et que ce parti était le peuple. Les

assassinats partiels, tels que ceux du Champ-de-Mars et de Nancy, leur

paraissaient insuffisants pour le détruire; ils résolurent de lui

donner la guerre: de là la monstrueuse alliance de l'Autriche et de la

Prusse, et ensuite la ligue de toutes les puissances armées contre

nous. Il serait absurde d'attribuer principalement ce phénomène à

l'influence des émigrés, qui fatiguèrent longtemps toutes les cours de

leurs clameurs impuissantes, et au crédit de la cour de France; il fut

l'ouvrage de la politique étrangère soutenue du pouvoir des factieux

qui gouvernaient la France.

Pour engager les rois dans cette téméraire entreprise, il ne suffisait

pas d'avoir cherché à leur persuader que, hors un petit nombre de

républicains, toute la nation haïssait en secret le nouveau régime et

les attendait comme des libérateurs; il ne suffisait pas de leur avoir

garanti la trahison de tous les chefs de notre gouvernement et de nos

armées: pour justifier cette odieuse entreprise aux yeux de leurs

sujets épuisés, il fallait leur épargner jusqu'à l'embarras de nous

déclarer la guerre. Quand ils furent prêts, la faction dominante la

leur déclara à eux-mêmes. Vous vous rappelez avec quelle astuce

profonde elle sut intéresser au succès de ses perfides projets le

courage naturel des Français et l'enthousiasme civique des sociétés

populaires. Vous savez avec quelle impudence machiavélique ceux qui

laissaient nos gardes nationales sans armes, nos places fortes sans

munitions, nos armées entre les mains des traîtres, nous excitaient à

aller planter l'étendard tricolore jusque sur les bornes du monde.

Déclamateurs perfides, ils insultaient aux tyrans, pour les servir;

d'un seul trait de plume, ils renversaient tous les trônes, et

ajoutaient l'Europe à l'Empire français: moyen sûr de hâter le succès

des intrigues de nos ennemis, dans le moment où ils pressaient tous les

gouvernements de se déclarer contre nous.

Les partisans sincères de la République avaient d'autres pensées. Avant

de briser les chaînes de l'univers, ils voulaient assurer la liberté de

leur pays; avant de porter la guerre chez les despotes étrangers, ils

voulaient la faire au tyran qui les trahissait; convaincus d'ailleurs

qu'un roi était un mauvais guide pour conduire un peuple à la conquête

de la liberté universelle, et que c'est à la puissance de la raison,

non à la force des armes, de propager les principes de notre glorieuse

révolution.

Les amis de la liberté cherchèrent de tout temps les moyens les plus

sûrs de la faire triompher: les agents de nos ennemis ne l'embrassent

que pour l'assassiner, tour à tour extravagants ou modérés, prêchant la

faiblesse et le sommeil où il faut de la vigilance et du courage, la

témérité et l'exagération où il s'agit de prudence et de

circonspection. Ceux qui, à la fin de 1791, voulaient briser tous les

sceptres du monde, sont les mêmes qui, au mois d'août 1792,

s'efforcèrent de parer le coup qui fit tomber celui du tyran. Le char

de la Révolution roule sur un terrain inégal: ils ont voulu l'enrayer

dans les chemins faciles; ils le précipitent avec violence dans les

routes périlleuses; ils cherchent à le briser contre le but.

Tel est le caractère des faux patriotes, telle est la mission des

émissaires stipendiés par les cours étrangères. Peuple, tu pourras les

distinguer à ces traits.

Voilà les hommes qui naguère encore réglaient les relations de la

France avec les autres nations. Reprenons le fil de leurs machinations.

Le moment était arrivé où le gouvernement britannique, après nous avoir

suscité tant d'ennemis, avait résolu d'entrer lui-même ouvertement dans

la ligue; mais le voeu national et le parti de l'opposition

contrariaient ce projet du ministère. Brissot lui fit déclarer la

guerre; on la déclara en même temps à la Hollande; on la déclara à

l'Espagne, parce que nous n'étions nullement préparés à combattre ces

nouveaux ennemis, et que la flotte espagnole était prête à se joindre à

la flotte anglaise.

Avec quelle lâche hypocrisie les traîtres faisaient valoir de

prétendues insultes à nos envoyés, concertées d'avance entre eux et les

puissances étrangères! Avec quelle audace ils invoquaient la dignité de

la nation dont ils se jouaient insolemment!

Les lâches! ils avaient sauvé le despote prussien et son armée; ils

avaient engraissé la Belgique du plus pur sang des Français; ils

parlaient naguère de municipaliser l'Europe, et ils repoussaient les

malheureux Belges dans les bras de leurs tyrans; ils avaient livré à

nos ennemis nos trésors, nos magasins, nos armes, nos défenseurs: sûr

de leur appui, et fier de tant de crimes, le vil Dumouriez avait osé

menacer la liberté jusque dans son sanctuaire... O patrie! quelle

divinité tutélaire a donc pu t'arracher de l'abîme immense creusé pour

t'engloutir, dans ces jours de crimes et de calamités où, ligués avec

tes innombrables ennemis, tes enfants ingrats plongeaient dans ton sein

leurs mains parricides, et semblaient se disputer tes membres épars,

pour les livrer tout sanglants aux tyrans féroces conjurés contre toi;

dans ces jours affreux où la vertu était proscrite, la perfidie

couronnée, la calomnie triomphante, où tes ports, tes flottes, tes

armées, tes forteresses, tes administrateurs, tes mandataires, tout

était vendu à tes ennemis! Ce n'était point assez d'avoir armé les

tyrans contre nous: on voulait nous vouer à la haine des nations, et

rendre la Révolution hideuse aux yeux de l'univers. Nos journalistes

étaient à la solde des cours étrangères, comme nos ministres et une

partie de nos législateurs. Le despotisme et la trahison présentaient

le peuple français à tous les peuples comme une faction éphémère et

méprisable, le berceau de la république comme le repaire du crime;

l'auguste liberté était travestie en une vile prostituée. Pour comble

de perfidie, les traîtres cherchaient à pousser le patriotisme même à

des démarches inconsidérées, et préparaient eux-mêmes la matière de

leurs calomnies: couverts de tous les crimes, ils en accusaient la

vertu qu'ils plongeaient dans les cachots, et chargeaient de leur

propre extravagance les amis de la patrie qui en étaient les vengeurs

ou les victimes. Grâce à la coalition de tous les hommes puissants et

corrompus, qui remettaient à la fois dans des mains perfides tous les

ressorts du gouvernement, toutes les richesses, toutes les trompettes

de la renommée, tous les canaux de l'opinion, la république française

ne trouvait plus un seul défenseur dans l'Europe; et la vérité captive

ne pouvait trouver une issue pour franchir les limites de la France ou

les murs de Paris.

Ils se sont attachés particulièrement à mettre en opposition l'opinion

de Paris avec celle du reste de la république, et celle de la

république entière avec les préjugés des nations étrangères. Il est

deux moyens de tout perdre: l'un de faire des choses mauvaises par leur

nature, l'autre de faire mal ou à contre-temps les choses mêmes qui

sont bonnes en soi. Ils les ont employés tour à tour. Ils ont surtout

manié les poignards du fanatisme avec un art nouveau. On a cru

quelquefois qu'ils voulaient le détruire; ils ne voulaient que l'armer

et repousser par les préjugés religieux ceux qui étaient attirés à

notre révolution par les principes de la morale et du bonheur public.

Dumouriez, dans la Belgique, excitait nos volontaires nationaux à

dépouiller les églises et à jouer avec les saints d'argent; et le

traître publiait en même temps des manifestes religieux dignes du

pontife de Rome, qui vouaient les Français à l'horreur des Belges et du

genre humain. Brissot aussi déclamait contre les prêtres, et il

favorisait la rébellion des prêtres du Midi et de l'Ouest.

Combien de choses le bon esprit du peuple a tournées au profit de la

liberté, que les perfides émissaires de nos ennemis avaient imaginées

pour la perdre!

Cependant le peuple français, seul dans l'univers, combattait pour la

cause commune. Peuples alliés de la France, qu'êtes-vous devenus?

N'étiez-vous que les alliés du roi, et non ceux de la nation?

Américains, est-ce l'automate couronné, nommé Louis XVI, qui vous aida

à secouer le joug de vos oppresseurs, ou bien nos bras et nos armées?

Est-ce le patrimoine d'une cour méprisable qui vous alimentait, ou bien

les tributs du peuple français, et les productions de notre sol

favorisé des cieux? Non, citoyens, nos alliés n'ont point abjuré les

sentiments qu'ils nous doivent: mais s'ils ne se sont point détachés de

notre cause, s'ils ne se sont pas rangés même au nombre de nos ennemis,

ce n'est point la faute de la faction qui nous tyrannisait.

Par une fatalité bizarre, la république se trouve encore représentée

auprès d'eux par les agents des traîtres qu'elle a punis. Le beau-frère

de Brissot est le consul général de la France près les Etats-Unis. Un

autre homme, nommé Genest, envoyé par Lebrun et par Brissot à

Philadelphie en qualité d'agent plénipotentiaire, a rempli fidèlement

les vues et les instructions de la faction qui l'a choisi. Il a employé

les moyens les plus extraordinaires pour irriter le gouvernement

américain contre nous; il a affecté de lui parler, sans aucun prétexte,

avec le ton de la menace, et de lui faire des propositions également

contraires aux intérêts des deux nations; il s'est efforcé de rendre

nos principes suspects ou redoutables, en les outrant par des

applications ridicules. Par un contraste bien remarquable, tandis qu'à

Paris ceux qui l'avaient envoyé persécutaient les sociétés populaires,

dénonçaient comme des anarchistes les républicains luttant avec courage

contre la tyrannie, Genest, à Philadelphie, se faisait chef de club, ne

cessait de faire et de provoquer des motions aussi injurieuses

qu'inquiétantes pour le gouvernement. C'est ainsi que la même faction

qui en France voulait réduire tous les pauvres à la condition d'ilotes

et soumettre le peuple à l'aristocratie des riches, voulait en un

instant affranchir et armer tous les nègres pour détruire nos colonies.

Discours par Maximilien Robespierre — 17 Avril 1792-27 Juillet 1794 · 第 9 / 21 段