et par son successeur. Qui croirait que l'on a établi des clubs
français à Constantinople, que l'on y a tenu des assemblées primaires?
On sent que cette opération ne pouvait être utile ni à notre cause, ni
à nos principes; mais elle était faite pour alarmer ou pour irriter la
cour ottomane. Le Turc, l'ennemi nécessaire de nos ennemis, l'utile et
fidèle allié de la France, négligé par le gouvernement français,
circonvenu par les intrigues du cabinet britannique, a gardé jusqu'ici
une neutralité plus funeste à ses propres intérêts qu'à ceux de la
République française. Il paraît néanmoins qu'il est prêt à se
réveiller; mais si, comme on l'a dit, le Divan est dirigé par le
cabinet de Saint-James, il ne portera point ses forces contre
l'Autriche, notre commun ennemi, qu'il lui serait si facile d'accabler,
mais contre la Russie, dont la puissance intacte peut devenir encore
une fois l'écueil des années ottomanes.
Il est un autre peuple uni à notre cause par des liens non moins
puissants, un peuple dont la gloire est d'avoir brisé les fers des
mêmes tyrans qui nous font la guerre, un peuple dont l'alliance avec
nos rois offrait quelque chose de bizarre, mais dont l'union avec la
France républicaine est aussi naturelle qu'imposante; un peuple enfin
que les Français libres peuvent estimer: je veux parler des Suisses. La
politique de nos ennemis a jusqu'ici épuisé toutes ses ressources pour
les armer contre nous. L'imprudence, l'insouciance, la perfidie ont
concouru à les seconder. Quelques petites violations de territoire, des
chicanes inutiles et minutieuses, des injures gratuites insérées dans
les journaux, une intrigue très active, dont les principaux foyers sont
Genève, le Mont-Terrible, et certains comités ténébreux qui se tiennent
à Paris, composés de banquiers, d'étrangers et d'intrigants couverts
d'un masque de patriotisme; tout a été mis en usage pour les déterminer
à grossir la ligue de nos ennemis.
Voulez-vous connaître par un seul trait toute l'importance que ceux-ci
mettent au succès de ces machinations, et en même temps toute la
lâcheté de leurs moyens? Il suffira de vous faire part du bizarre
stratagème que les Autrichiens viennent d'employer. Au moment où
j'avais terminé ce rapport, le Comité de salut public a reçu la note
suivante, remise à la chancellerie de Bâle:
"C'est le 18 du mois d'octobre que l'on a agité au Comité de salut
public la question de l'invasion de Neuchâtel. La discussion a été fort
animée: elle a duré jusqu'à deux heures après minuit. Un membre de la
minorité s'y est seul opposé. L'affaire n'a été suspendue que parce que
Saint-Just, qui en est le rapporteur, est parti pour l'Alsace: mais on
sait de bonne part actuellement que l'invasion de Neuchâtel est résolue
par le Comité."
Il est bon de vous faire observer que jamais il n'a été question de
Neuchâtel au Comité de salut public.
Cependant il paraît qu'à Neufchâtel on a été alarmé par ces impostures
grossières de nos ennemis, comme le prouve une lettre, en date du 6
novembre (vieux style), adressée à notre ambassadeur en Suisse, au nom
de l'Etat de Zurich, par le bourgmestre de cette ville. Cette lettre,
en communiquant à l'agent de la république les inquiétudes qu'a
montrées la principauté de Neuchâtel, contient les témoignages les plus
énergiques de l'amitié du canton de Zurich pour la nation française, et
de sa confiance dans les intentions du gouvernement.
Croiriez-vous que vos ennemis ont encore trouvé le moyen de pousser
plus loin l'impudence ou la stupidité? Eh bien! il faut vous dire qu'au
moment où je parle, les gazettes allemandes ont répandu partout la
nouvelle que le Comité de salut public avait résolu de faire déclarer
la guerre aux Suisses, et que je suis chargé, moi, de vous faire un
rapport pour remplir cet objet.
Mais, afin que vous puissiez apprécier encore mieux la loi anglaise et
autrichienne, nous vous apprendrons qu'il y a plus d'un mois il avait
été fait, au Comité de salut public, une proposition qui offrait à la
France un avantage infiniment précieux dans les circonstances où nous
étions: pour l'obtenir, il ne s'agissait que de faire une invasion dans
un petit Etat enclavé dans notre territoire et allié de la Suisse; mais
cette proposition était injuste et contraire à la foi des traités; nous
la rejetâmes avec indignation.
Au reste, les Suisses ont su éviter les pièges que leur tendaient nos
ennemis communs; ils ont facilement senti que les griefs qui pouvaient
s'être élevés étaient en partie l'effet des mouvements orageux,
inséparables d'une grande révolution, en partie celui d'une
malveillance également dirigée contre la France et contre les cantons.
La sagesse helvétique a résisté à la fois aux sollicitations des
Français fugitifs, aux caresses perfides de l'Autriche, et aux
intrigues de toutes les cours confédérées. Quelques cantons se sont
bornés à présenter amicalement leurs réclamations au gouvernement
français; le Comité de salut public s'en était occupé d'avance. Il a
résolu non seulement de faire cesser les causes des justes griefs que
ce peuple estimable peut avoir, mais de lui prouver, par tous les
moyens qui peuvent se concilier avec la défense de notre liberté, les
sentiments de bienveillance et de fraternité dont la nation française
est animée envers les autres peuples, et surtout envers ceux que leur
caractère rend dignes de son alliance. Il suivra les mêmes principes
envers toutes les nations amies. Il vous proposera des mesures fondées
sur cette base. Au reste, la seule exposition que je viens de faire de
vos principes, la garantie des maximes raisonnables qui dirigent notre
gouvernement, déconcertera les trames ourdies dans l'ombre depuis
longtemps. Tel est l'avantage d'une république puissante; sa diplomatie
est dans sa bonne foi; et, comme un honnête homme peut ouvrir
impunément à ses concitoyens son coeur et sa maison, un peuple libre
peut dévoiler aux nations toutes les bases de sa politique.
Quel que soit le résultat de ce plan de conduite, il ne peut être que
favorable à notre cause; et s'il arrivait qu'un génie ennemi de
l'humanité poussât le gouvernement de quelques nations neutres dans le
parti de nos ennemis communs, il trahirait le peuple qu'il régit, sans
servir les tyrans. Du moins nous serions plus forts contre lui de sa
propre bassesse et de notre loyauté; car la justice est une grande
partie de la puissance.
Mais il importe dès ce moment d'embrasser d'une seule vue le tableau de
l'Europe; il faut nous donner ici le spectacle du monde politique qui
s'agite autour de nous et à cause de nous.
Dès le moment où on forma le projet d'une ligue contre la France, on
songea à intéresser les diverses puissances par un projet de partage de
cette belle contrée. Ce projet est aujourd'hui prouvé, non seulement
par les événements, mais par des pièces authentiques. A l'époque où le
Comité de salut public fut formé, un plan d'attaque et de démembrement
de la France, projeté par le cabinet britannique, fut communiqué aux
membres qui le composaient alors. On y fit peu d'attention dans ce
temps-là, parce qu'il paraissait peu vraisemblable, et que la défiance
pour ces sortes de confidences est assez naturelle. Les faits, depuis
cette époque, les vérifièrent chaque jour.
L'Angleterre ne s'était pas oublié dans ce partage: Dunkerque, Toulon,
les colonies, sans compter la chance de la couronne pour le duc d'York,
à laquelle on ne renonçait pas, mais dont on sacrifiait les portions
qui devaient former le lot des autres puissances. Il n'était pas
difficile de faire entrer dans la ligue le Stathouder de Hollande, qui,
comme on sait, est moins le prince des Bataves que le sujet de sa
femme, et par conséquent de la cour de Berlin.
Quant au phénomène politique de l'alliance du roi de Prusse lui-même
avec le chef de la maison d'Autriche, nous l'avons déjà expliqué. Comme
deux brigands qui se battaient pour partager les dépouilles d'un
voyageur qu'ils ont assassiné, oublient leur querelle pour courir
ensemble à une nouvelle proie, ainsi le monarque de Vienne et celui de
Berlin suspendirent leurs anciens différents pour tomber sur la France,
et pour dévorer la république naissante. Cependant le concert apparent
de ces deux puissances cache une division réelle.
L'Autriche pourrait bien être ici la dupe du cabinet prussien et de ses
autres alliés.
La maison d'Autriche, épuisée par les extravagances de Joseph II et de
Léopold, jetée depuis longtemps hors des règles de la politique de
Charles-Quint, de Philippe II et des vieux ministres de Marie-Thérèse;
l'Autriche, gouvernée aujourd'hui par les caprices et par l'ignorance
d'une cour d'enfants, expire dans le Hainaut français et dans la
Belgique. Si nous ne la secondons pas nous-mêmes par notre imprudence,
ses derniers efforts contre la France peuvent être regardés comme les
convulsions de son agonie. Déjà l'impératrice de Russie et le roi de
Prusse viennent de partager la Pologne sans elle, et lui ont présenté,
pour tout dédommagement, les conquêtes qu'elle ferait en France avec
leur secours, c'est-à-dire la Lorraine, l'Alsace et la Flandre
française. L'Angleterre encourage sa folie, pour nous ruiner, en la
perdant elle-même. Elle cherche à ménager ses forces aux dépens de son
allié, et marche à son but particulier, en lui laissant, autant qu'il
est possible, tout le poids de la guerre. D'un autre côté, le
Roussillon, la Navarre française et les départements limitrophes de
l'Espagne ont été promis à sa majesté catholique.
Il n'y a pas jusqu'au petit roi sarde que l'on n'ait bercé de l'espoir
de devenir un jour le roi du Dauphiné, de la Provence et des pays
voisins de ses anciens Etats.
Que pouvait-on offrir aux puissances d'Italie, qui ne peuvent survivre
à la perte de la France? Rien. Elles ont longtemps résisté aux
sollicitations de la ligue; mais elles ont cédé à l'intrigue, ou plutôt
aux ordres du ministère anglais, qui les menaçait des flottes de
l'Angleterre. Le territoire de Gênes a été le théâtre d'un crime dont
l'histoire de l'Angleterre peut seule offrir un exemple. Des vaisseaux
de cette nation, joints à des vaisseaux français livrés par les
traîtres de Toulon, sont entrés dans le port de Gênes; aussitôt les
scélérats qui les montaient, Anglais et Français rebelles, se sont
emparés des bâtiments de la République qui étaient dans ce port sous la
sauvegarde du droit des gens, et tous les Français qui s'y trouvaient
ont été égorgés. Qu'il est lâche, ce sénat de Gênes, qui n'est pas mort
tout entier pour prévenir ou pour venger cet outrage, qui a pu trahir à
la fois l'honneur, le peuple génois et l'humanité entière!
Venise, plus puissante et en même temps plus politique, a conservé une
neutralité utile à ses intérêts. Florence, celui de tous les Etats
d'Italie à qui le triomphe de nos ennemis serait le plus fatal, a été
enfin subjuguée par eux, et entraînée malgré elle à sa ruine. Ainsi le
despotisme pèse jusque sur ses complices, et les tyrans armés contre la
République sont les ennemis de leurs propres alliés. En général, les
puissances italiennes sont peut-être plus dignes de la pitié que de la
colère de la France: l'Angleterre les a recrutées comme ses matelots;
elle a exercé la presse contre les peuples d'Italie. Le plus coupable
des princes de cette contrée est ce roi de Naples, qui s'est montré
digne du sang des Bourbons en embrassant leur cause. Nous pourrons un
jour vous lire à ce sujet une lettre écrite de sa main à son cousin le
catholique, qui servira du moins à vous prouver que la terreur n'est
point étrangère au coeur des rois ligués contre nous. Le pape ne vaut
pas l'honneur d'être nommé.
L'Angleterre a aussi osé menacer le Danemark par ses escadres, pour le
forcer à accéder à la ligue; mais le Danemark, régi par un ministre
habile, a repoussé avec dignité ses insolentes sommations.
On ne peut lier qu'à la folie la résolution qu'avait prise le roi de
Suède, Gustave III, de devenir le généralissime des rois coalisés.
L'histoire des sottises humaines n'offre rien de comparable au délire
de ce moderne Agamemnon, qui épuisait ses Etats, qui abandonnait sa
couronne à la merci de ses ennemis, pour venir à Paris affermir celle
du roi de France.
Le régent, plus sage, a mieux consulté les intérêts de son pays et les
siens; il s'est renfermé dans les termes de la neutralité.
De tous les fripons décorés du nom de roi, d'empereur, de ministres, de
politiques, on assure, et nous ne sommes pas éloignés de le croire, que
le plus adroit est Catherine de Russie, ou plutôt ses ministres; car il
faut se défier du charlatanisme de ces réputations lointaines et
impériales, prestige créé par la politique. La vérité est que sous la
vieille impératrice, comme sous toutes les femmes qui tiennent le
sceptre, ce sont les hommes qui gouvernent. Au reste, la politique de
la Russie est impérieusement déterminée par la nature même des choses.
Cette contrée présente l'union de la férocité des hordes sauvages avec
les vices des peuples civilisés. Les dominateurs de la Russie ont un
grand pouvoir et de grandes richesses: ils ont le goût, l'idée,
l'ambition du luxe et des arts de l'Europe, et ils règnent dans un
climat de fer; ils éprouvent le besoin d'être servis et flattés par des
Athéniens, et ils ont pour sujet des Tartares: ces contrastes de leur
situation ont nécessairement tourné leur ambition vers le commerce,
aliment du luxe et des arts, et vers la conquête des contrées fertiles
qui les avoisinent à l'ouest et au midi. La cour de Pétersbourg cherche
à émigrer des tristes pays qu'elle habite, dans la Turquie européenne
et dans la Pologne, comme nos jésuites et nos aristocrates ont émigré
des doux climats de la France dans la Russie.
Elle a beaucoup contribué à former la ligue des rois qui nous font la
guerre, et elle en profite seule. Tandis que les puissances rivales de
la sienne viennent se briser contre le rocher de la République
française, l'impératrice de Russie ménage ses forces et accroît ses
moyens; elle promène ses regards avec une secrète joie, d'un côté sur
les vastes contrées soumises à la domination ottomane, de l'autre sur
la Pologne et sur l'Allemagne; partout elle envisage des usurpations
faciles ou des conquêtes rapides; elle croit toucher au moment de
donner la loi à l'Europe, du moins pourra-t-elle la faire à la Prusse
et à l'Autriche; et, dans les partages de peuples où elle admettait les
deux compagnons de ses augustes brigandages, qui l'empêchera de prendre
impunément la part du lion?
Vous avez sous les yeux le bilan de l'Europe et le vôtre, et vous
pouvez déjà en tirer un grand résultat: c'est que l'univers est
intéressé à notre conservation. Supposons la France anéantie ou
démembrée, le monde politique s'écroule. Otez cet allié puissant et
nécessaire, qui garantissait l'indépendance des médiocres Etats contre
les grands despotes, l'Europe entière est asservie. Les petits princes
germaniques, les villes réputées libres de l'Allemagne sont englouties
par les maisons ambitieuses d'Autriche et de Brandebourg; la Suède et
le Danemark deviennent tôt ou tard la proie de leurs puissants voisins;
le Turc est repoussé au delà du Bosphore et rayé de la liste des
puissances européennes; Venise perd ses richesses, son commerce et sa
considération; la Toscane, son existence; Gênes est effacée; l'Italie
n'est plus que le jouet des despotes qui l'entourent; la Suisse est
réduite à la misère, et ne recouvre plus l'énergie que son antique
pauvreté lui avait donnée; les descendants de Guillaume Tell
succomberaient sous les efforts des tyrans humiliés et vaincus par
leurs aïeux. Comment oseraient-ils invoquer seulement les vertus de
leurs pères et le nom sacré de la liberté, si la République française
avait été détruite sous leurs yeux? Que serait-ce s'ils avaient
contribué à sa ruine? Et vous, braves Américains, dont la liberté,
cimentée par notre sang, fut encore garantie par notre alliance, quelle
serait votre destinée, si nous n'existions plus? Vous retomberiez sous
le joug honteux de vos anciens maîtres: la gloire de nos communs
exploits serait flétrie; les titres de liberté, la déclaration des
droits de l'humanité serait anéantie dans les deux mondes.
Que dis-je? Que deviendrait l'Angleterre elle-même. L'éclat éblouissant
d'un triomphe criminel couvrirait-il longtemps sa détresse réelle et
ses plaies invétérées? Il est un terme aux prestiges qui soutiennent
l'existence précaire d'une puissance artificielle. Quoi qu'on puisse
dire, les véritables puissances sont celles qui possèdent la terre.
Qu'un jour elles veuillent franchir l'intervalle qui les sépare d'un
peuple purement maritime, le lendemain il ne sera plus. C'est en vain
qu'une île commerçante croit s'appuyer sur le trident des mers, si ses
rivages ne sont défendus par la justice et par l'intérêt des nations.
Bientôt peut-être nous donnerons au monde la démonstration de cette
vérité politique. A notre défaut, l'Angleterre la donnerait elle-même.
Déjà odieuse à tous les peuples, enorgueillie du succès de ses crimes,
elle forcerait bientôt ses rivaux à la punir.
Mais, avant de perdre son existence physique et commerciale, elle
perdrait son existence morale et politique. Comment conserverait-elle
les restes de sa liberté, quand la France aurait perdu la sienne, quand
le dernier espoir des amis de l'humanité serait évanoui? Comment les
hommes attachés aux maximes de sa constitution telle quelle, ou qui en
désirent la réforme, pourraient-ils lutter contre un ministère
tyrannique, devenu plus insolent par le succès de ses intrigues, et qui
abuserait de sa prospérité pour étouffer la raison, pour enchaîner la
pensée, pour opprimer la nation?
Si un pays qui semble être le domaine de l'intrigue et de la corruption
peut produire quelques philosophes politiques capables de connaître et
de défendre ses véritables intérêts; s'il est vrai que les adversaires
d'un ministère pervers sont autre chose que des intrigants qui
disputent avec lui d'habileté à tromper le peuple, il faut convenir que
les ministres anglais ne sauraient reculer trop loin la tenue de ce
parlement dont le fantôme semble troubler leur sommeil.
Ainsi la politique même des gouvernements doit redouter la chute de la
République française; que sera-ce donc de la philosophie et de
l'humanité? Que la liberté périsse en France; la nature entière se
couvre d'un voile funèbre, et la raison humaine recule jusqu'aux abîmes
de l'ignorance et de la barbarie. L'Europe serait la proie de deux ou
trois brigands, qui ne vengeraient l'humanité qu'en se faisant la
guerre, et dont le plus féroce, en écrasant ses rivaux, nous ramènerait
au règne des Huns et des Tartares. Après un si grand exemple, et tant
de prodiges inutiles, qui oserait jamais déclarer la guerre à la
tyrannie? Le despotisme, comme une mer sans rivage, se déborderait sur
la surface du globe; il couvrirait bientôt les hauteurs du monde
politique, où est déposée l'arche qui renferme les chartes de
l'humanité; la terre ne serait plus que le patrimoine du crime; et ce
blasphème reproché au second des Brutus, trop justifié par
l'impuissance de nos généreux efforts, serait le cri de tous les coeurs
magnanimes: _O vertu!_ pourraient-ils s'écrier, _tu n'es donc qu'un
vain nom!_
Oh! qui de nous ne sent pas agrandir toutes ses facultés, qui de nous
ne croit s'élever au-dessus de l'humanité même, en songeant que ce
n'est pas pour un peuple que nous combattons, mais pour l'univers, pour
les hommes qui vivent aujourd'hui, mais pour tous ceux qui existeront?
Plût au ciel que ces vérités salutaires, au lieu d'être renfermées dans
cette étroite enceinte, pussent retentir en même temps à l'oreille de
tous les peuples! Au même instant les flambeaux de la guerre seraient
étouffés, les prestiges de l'imposture disparaîtraient, les chaînes de
l'univers seraient brisées, les sources des calamités publiques taries,
tous les peuples ne formeraient plus qu'un peuple de frères, et vous
auriez autant d'amis qu'il existe d'hommes sur la terre. Vous pouvez au
moins les publier d'une manière plus lente à la vérité. Ce manifeste de
la raison, cette proclamation solennelle de vos principes, vaudra bien
ces lâches et stupides diatribes que l'insolence des plus vils tyrans
ose publier contre vous.
Au reste, dût l'Europe entière se déclarer contre vous, vous êtes plus
forts que l'Europe. La République française est invincible comme la
raison; elle est immortelle comme la vérité. Quand la liberté a fait
une conquête telle que la France, nulle puissance humaine ne peut l'en
chasser. Tyrans, prodiguez vos trésors, rassemblez vos satellites, et
vous hâterez votre ruine. J'en atteste vos revers; j'en atteste surtout
vos succès. Un port et deux ou trois forteresses achetées par votre or;
voilà donc le digne prix des efforts de tant de rois, aidés pendant
cinq années par les chefs de nos armées et par notre gouvernement même!
Apprenez qu'un peuple que vous n'avez pu vaincre avec de tels moyens
est un peuple invincible. Despotes généreux, sensibles tyrans: vous ne
prodiguez, dites-vous, tant d'hommes et tant de trésors, que pour
rendre à la France le bonheur et la paix!
Vous avez si bien réussi à faire le bonheur de vos sujets, que vos âmes
royales n'ont plus maintenant à ne s'occuper que du nôtre. Prenez
garde, tout change dans l'univers: les rois ont assez longtemps châtié
les peuples; les peuples, à leur tour, pourraient bien aussi châtier
les rois.
Pour mieux assurer notre bonheur, vous voulez, dit-on, nous affamer, et
vous avez entrepris le blocus de la France avec une centaine de
vaisseaux: heureusement la nature est moins cruelle pour nous que les
tyrans qui l'outragent. Le blocus de la France pourrait bien n'être pas
plus heureux que celui de Maubeuge et de Dunkerque. Au reste, un grand
peuple qu'on ose menacer de la famine est un ennemi terrible; quand il
lui reste du fer, il ne reçoit point de ses oppresseurs du pain et des
chaînes; il leur donne la mort.
Et vous, représentants de ce peuple magnanime; vous qui êtes appelés à
fonder, au sein de tous les orages, la première république du monde,
songez que, dans quelques mois, elle doit être sauvée et affermie par
vous.
Vos ennemis savent bien que s'ils pouvaient désormais vous perdre, ce
ne serait que par vous-mêmes. Faites, en tout, le contraire de ce
qu'ils veulent que vous fassiez. Suivez toujours un plan invariable de
gouvernement fondé sur les principes d'une sage et vigoureuse politique.
Vos ennemis voudraient donner à la cause sublime que vous défendez un
air de légèreté et de folie; soutenez-la avec toute la dignité de la
raison. On veut vous diviser; restez toujours unis. On veut réveiller
au milieu de vous l'orgueil, la jalousie, la défiance: ordonnez à
toutes les petites passions de se taire. Le plus beau de tous les
titres est celui que vous portez tous. Nous serons tous assez grands,
quand tous nous aurons sauvé la Patrie. On veut annuler et avilir le
gouvernement républicain dans sa naissance; donnez-lui l'activité, le
ressort et la considération dont il a besoin. Ils veulent que le
vaisseau de la République flotte au gré des tempêtes, sans pilote et
sans but; saisissez le gouvernail d'une main ferme, et conduisez-le, à
travers les écueils, au port de la paix et du bonheur.
La force peut renverser un trône; la sagesse seule peut fonder une
république. Démêlez les pièges continuels de nos ennemis; soyez
révolutionnaires et politiques; soyez terribles aux méchants et
secourables aux malheureux; fuyez à la fois le cruel modérantisme et
l'exagération systématique des faux patriotes: soyez dignes du peuple
que vous représentez; le peuple hait tous les excès: il ne veut être ni
trompé, ni protégé, il veut qu'on le défende en l'honorant.
Portez la lumière dans l'antre de ces modernes Cacus, où l'on partage
les dépouilles du peuple en conspirant contre sa liberté. Etouffez-les
dans leurs repaires, et punissez enfin le plus odieux de tous les
forfaits, celui de revêtir la contre-révolution des emblèmes sacrés du
patriotisme, et d'assassiner la liberté avec ses propres armes.