Le comité a encore absolument oublié de rappeler les devoirs de

fraternité qui unissent tous les hommes et toutes les nations, et leurs

droits à une mutuelle assistance; il parait avoir ignoré les bases de

l'éternelle alliance des peuples contre les tyrans; on dirait que votre

déclaration a été faite par un troupeau de créatures humaines parquées

sur un coin du globe, et non pour l'immense famille à laquelle la

nature a donné la terre pour domaine et pour séjour. Je vous propose de

remplir cette grande lacune par les articles suivants: ils ne peuvent

que vous concilier l'estime des peuples: il est vrai qu'ils peuvent

avoir l'inconvénient de vous brouiller sans retour avec les rois.

J'avoue que cet inconvénient ne m'effraie pas; il n'effraiera point

ceux qui ne veulent pas se réconcilier avec eux.

Art. I. Les hommes de tous les pays sont frères, et les différents

peuples doivent s'entr'aider selon leur pouvoir, comme les citoyens du

même Etat.

II. Celui qui opprime une nation, se déclare l'ennemi de toutes.

III. Ceux qui font la guerre à un peuple pour arrêter les progrès de la

liberté et anéantir les droits de l'homme, doivent être poursuivis par

tous, non comme des ennemis ordinaires, mais comme des assassins et des

brigands rebelles.

IV. Les rois, les aristocrates, les tyrans, quels qu'ils soient, sont

des esclaves révoltés contre le souverain de la terre, qui est le genre

humain, et contre le législateur de l'univers, qui est la nature.

DECLARATION

DES DROITS DE L'HOMME ET DU CITOYEN

proposée par Maximilien Robespierre

Imprimée par ordre de la Convention nationale

Les Représentants du Peuple Français réunis en Convention nationale;

reconnaissant que les lois humaines qui ne découlent point des lois

éternelles de la justice et de la raison ne sont que des attentats de

l'ignorance et du despotisme contre l'humanité; convaincus que l'oubli

et le mépris des droits naturels de l'homme sont les seules causes des

crimes et des malheurs du monde, ont résolu d'exposer, afin que tous

les citoyens, pouvant comparer sans cesse les actes du gouvernement

avec le but de toute institution sociale, ne se laissent jamais

opprimer et avilir par la tyrannie; afin que le peuple ait toujours

devant les yeux les bases de sa liberté et de son bonheur; le

magistrat, la règle de ses devoirs; le législateur, l'objet de sa

mission.

En conséquence, la Convention nationale proclame à la face de

l'univers, et sous les yeux du législateur immortel, la déclaration

suivante des droits de l'homme et du citoyen:

ARTICLE PREMIER

Le but de toute association politique est le maintien des droits

naturels et imprescriptibles de l'homme, et le développement de toutes

ses facultés.

II

Les principaux droits de l'homme sont celui de pourvoir à la

conservation de son existence, et la liberté.

III

Ces droits appartiennent également à tous les hommes, quelle que soit

la différence de leurs forces physiques et morales. L'égalité des

droits est établie par la nature: la société, loin d'y porter atteinte,

ne fait que la garantir contre l'abus de la force qui la rend illusoire.

IV

La liberté est le pouvoir qui appartient à l'homme d'exercer, à son

gré, toutes ses facultés. Elle a la justice pour règle, les droits

d'autrui pour bornes, la nature pour principe, et la loi pour

sauvegarde.

V

Le droit de s'assembler paisiblement, le droit de manifester ses

opinions, soit par la voie de l'impression, soit de toute autre

manière, sont des conséquences si nécessaires du principe de la liberté

de l'homme que la nécessité de les énoncer suppose ou la présence ou le

souvenir récent du despotisme.

VI

La propriété est le droit qu'a chaque citoyen de jouir et de disposer

de la portion de biens qui lui est garantie par la loi.

VII

Le droit de propriété est borné, comme tous les autres, par

l'obligation de respecter les droits d'autrui.

VIII

Il ne peut préjudicier ni à la sûreté, ni à la liberté, ni à

l'existence, ni à la propriété de nos semblables.

IX

Tout trafic qui viole ce principe, est essentiellement illicite et

immoral.

X

La société est obligée de pourvoir à la subsistance de tous ses

membres, soit en leur procurant du travail, soit en assurant les moyens

d'exister à ceux qui sont hors d'état de travailler.

XI

Les secours nécessaires à celui qui manque du nécessaire sont une dette

de celui qui possède le superflu: il appartient à la loi de déterminer

la manière dont cette dette doit être acquittée.

XII

Les citoyens dont les revenus n'excèdent pas ce qui est nécessaire à

leur substance, sont dispensés de contribuer aux dépenses publiques.

Les autres doivent les supporter progressivement, selon l'étendue de

leur fortune.

XIII

La société doit favoriser de tout son pouvoir les progrès de la raison

publique, et mettre l'instruction à la portée de tous les citoyens.

XIV

Le peuple est souverain: le gouvernement est son ouvrage et sa

propriété, les fonctionnaires publics sont ses commis.

Le peuple peut, quand il lui plaît, changer son gouvernement et

révoquer ses mandataires.

XV

La loi est l'expression libre et solennelle de la volonté du peuple.

XVI

La loi est égale pour tous.

XVII

La loi ne peut défendre que ce qui est nuisible à la société: elle ne

peut ordonner que ce qui lui est utile.

XVIII

Toute loi qui viole les droits imprescriptibles de l'homme, est

essentiellement injuste et tyrannique: elle n'est point une loi.

XIX Dans tout état libre, la loi doit surtout défendre la liberté

publique et individuelle contre l'abus de l'autorité de ceux qui

gouvernent.

Toute institution qui ne suppose pas le peuple bon, et le magistrat

corruptible, est vicieuse.

XX

Aucune portion du peuple ne peut exercer la puissance du peuple entier;

mais le voeu qu'elle exprime doit être respecté, comme le voeu d'une

portion du peuple, qui doit concourir à former la volonté générale.

Chaque section du souverain assemblée, doit jouir du droit d'exprimer

sa volonté, avec une entière liberté: elle est essentiellement

indépendante de toutes les autorités constituées, et maîtresse de

régler sa police et ses délibérations.

XXI

Tous les citoyens sont admissibles à toutes les fonctions publiques,

sans aucune autre distinction que celle des vertus et des talents, sans

aucun autre titre que la confiance du peuple.

XXII

Tous les citoyens ont un droit égal de concourir à la nomination des

mandataires du peuple, et à la formation de la loi.

XXIII

Pour que ces droits ne soient point illusoires, et l'égalité

chimérique, la société doit salarier les fonctionnaires publics, et

faire en sorte que les citoyens qui vivent de leur travail puissent

assister aux assemblées publiques où la loi les appelle, sans

compromettre leur existence ni celle de leur famille.

XXIV

Tout citoyen doit obéir religieusement aux magistrats et aux agents du

gouvernement, lorsqu'ils sont les organes ou les exécuteurs de la loi.

XXV

Mais tout acte contre la liberté, contre la sûreté ou contre la

propriété d'un homme, exercé par qui que ce soit, même au nom de la

loi, hors des cas déterminés par elle, et des formes qu'elle prescrit,

est arbitraire et nul; le respect même de la loi défend de s'y

soumettre, et si on veut l'exécuter par violence, il est permis de le

repousser par la force.

XXVI

Le droit de présenter des pétitions aux dépositaires de l'autorité

publique appartient à tout individu. Ceux à qui elles sont adressées

doivent statuer sur les points qui en sont l'objet, mais ils ne peuvent

jamais ni en interdire, ni en restreindre, ni en condamner l'exercice.

XXVII

La résistance à l'oppression est la conséquence des autres droits de

l'homme et du citoyen.

XXVIII

Il y a oppression contre le corps social, lorsqu'un seul de ses membres

est opprimé.

Il y a oppression contre chaque membre, lorsque le corps social est

opprimé.

XXIX

Lorsque le gouvernement viole les droits du peuple, l'insurrection est,

pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des

droits et le plus indispensable des devoirs.

XXX

Quand la garantie sociale manque à un citoyen, il rentre dans le droit

naturel de défendre lui-même tous ses droits.

XXXI

Dans l'un et l'autre cas, assujettir à des formes légales la résistance

à l'oppression, est le dernier raffinement de la tyrannie.

XXXII

Les fonctions publiques ne peuvent être considérées comme des

distinctions ni comme des récompenses, mais comme des devoirs publics.

XXXIII

Les délits des mandataires du peuple doivent être sévèrement et

facilement punis. Nul n'a le droit de se prétendre plus inviolable que

les autres citoyens.

XXXIV

Le peuple a le droit de connaître toutes les opérations de ses

mandataires; ils doivent lui rendre un compte fidèle de leur gestion,

et subir son jugement avec respect.

XXXV

Les hommes de tous les pays sont frères, et les différents peuples

doivent s'entr-aider selon leur pouvoir, comme les citoyens du même

Etat.

XXXVI

Celui qui opprime une seule nation, se déclare l'ennemi de toutes.

XXXVII

Ceux qui font la guerre à un peuple, pour arrêter les progrès de la

liberté et anéantir les droits de l'homme, doivent être poursuivis par

tous, non comme des ennemis ordinaires, mais comme des assassins et des

brigands rebelles.

XXXVIII

Les rois, les aristocrates, les tyrans quels qu'ils soient, sont des

esclaves révoltés contre le souverain de la terre, qui est le genre

humain, et contre le législateur de l'univers, qui est la nature.

Maximilien Robespierre (1758-1794), _Déclaration des droits de l'homme

et du citoyen_ ("Lettres à ses commettans" n° 10)

Art. I. Le but de toute association politique est le maintien des

droits naturels et imprescriptibles de l'homme, et le développement de

toutes ses facultés.

Art. II. Les principaux droits de l'homme sont celui de pourvoir à la

conservation de son existence, et la liberté.

Art. III. Ces droits appartiennent également à tous les hommes, quelle

que soit la différence de leurs forces physiques et morales. L'égalité

des droits est établie par la nature: la société, loin d'y porter

atteinte, ne fait que la garantir contre l'abus de la force qui la rend

illusoire.

Art. IV. La liberté est le pouvoir qui appartient à l'homme d'exercer,

à son gré, toutes ses facultés. Elle a la justice pour règle, les

droits d'autrui pour bornes, la nature pour principe, et la loi pour

sauvegarde. Le droit de s'assembler paisiblement, le droit de

manifester ses opinions, soit par la voie de l'impression, soit de

toute autre manière, sont des conséquences si évidentes de la liberté

de l'homme, que la nécessité de les énoncer suppose ou la présence ou

le souvenir récent du despotisme.

Art. V. La loi ne peut défendre que ce qui est nuisible à la société;

elle ne peut ordonner que ce qui lui est utile.

Art. VI. Toute loi qui viole les droits imprescriptibles de l'homme est

essentiellement injuste et tyrannique: elle n'est point une loi.

Art. VII. La propriété est le droit qu'a chaque citoyen de jouir et de

disposer de la portion de biens qui lui est garantie par la loi.

Art. VIII. Le droit de propriété est borné, comme tous les autres, par

l'obligation de respecter les droits d'autrui.

Art. IX. Il ne peut préjudicier ni à la sûreté, ni à la liberté, ni à

l'existence, ni à la propriété de nos semblables.

Art. X. Toute possession, tout trafic qui viole ce principe, est

essentiellement illicite et immoral.

Art. XI. La société est obligée de pourvoir à la subsistance de tous

ses membres, soit en leur procurant du travail, soit en assurant les

moyens d'exister à ceux qui sont hors d'état de travailler.

Art. XII. Les secours nécessaires à l'indigence sont une dette du riche

envers le pauvre; il appartient à la loi de déterminer la manière dont

cette dette doit être acquittée.

Art. XIII. La société doit favoriser de tout son pouvoir les progrès de

la raison publique, et mettre l'instruction à la portée de tous les

citoyens.

Art. XIV. La loi est l'expression libre et solennelle de la volonté du

peuple.

Art. XV. Le peuple est le souverain: le gouvernement est son ouvrage et

sa propriété, les fonctionnaires publics sont ses commis.

Art. XVI. Aucune portion du peuple ne peut exercer la puissance du

peuple entier; mais le voeu qu'elle exprime doit être respecté, comme

le voeu d'une portion du peuple, qui doit concourir à former la volonté

générale.

Chaque section du souverain assemblée doit jouir du droit d'exprimer sa

volonté avec une entière liberté; elle est essentiellement indépendante

de toutes les autorités constituées, et maîtresse de régler sa police

et ses délibérations.

Le peuple peut, quand il lui plaît, changer son gouvernement et

révoquer ses mandataires.

Art. XVII. La loi doit être égale pour tous.

Art. XVIII. Tous les citoyens sont admissibles à toutes les fonctions

publiques, sans aucune autre distinction que celle des vertus et des

talents, sans aucun autre titre que la confiance du peuple.

Art. XIX. Tous les citoyens ont un droit égal de concourir à la

nomination des mandataires du peuple, et à la formation de la loi.

[pas d'Art. XX.]

Art. XXI. Pour que ces droits ne soient point illusoires, et l'égalité

chimérique, la société doit salarier les fonctionnaires publics, et

faire en sorte que les citoyens qui vivent de leur travail puissent

assister aux assemblées publiques où la loi les appelle, sans

compromettre leur existence ni celle de leurs familles.

Art. XXII. Tout citoyen doit obéir religieusement aux magistrats et aux

agents du gouvernement, lorsqu'ils sont les organes ou les exécuteurs

de la loi.

Art. XXIII. Mais tout acte contre la liberté, contre la sûreté, ou

contre la propriété d'un homme, exercé par qui que ce soit, même au nom

de la loi, hors des cas déterminés par elle et des formes qu'elle

prescrit, est arbitraire et nul; le respect même de la loi défend de

s'y soumettre; et si on veut l'exécuter par violence, il est permis de

le repousser par la force.

Art. XXIV. Le droit de présenter des pétitions aux dépositaires de

l'autorité publique appartient à tout individu. Ceux à qui elles sont

adressées doivent statuer sur les points qui en sont l'objet; mais ils

ne peuvent jamais ni en interdire, ni en restreindre, ni en condamner

l'exercice.

Art. XXV. La résistance à l'oppression est la conséquence des autres

droits de l'homme et du citoyen.

Il y a oppression contre le corps social, lorsqu'un seul de ses membres

est opprimé.

Il y a oppression contre chaque membre, lorsque le corps social est

opprimé.

Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l'insurrection du

peuple entier et de chaque portion du peuple est le plus saint des

devoirs.

Quand la garantie sociale manque à un citoyen, il rentre dans le droit

naturel de défendre lui-même tous ses droits.

Dans l'un et l'autre cas, assujettir à des formes légales la résistance

à l'oppression est le dernier raffinement de la tyrannie.

Art. XXIX. Dans tout Etat libre, la loi doit surtout défendre la

liberté publique et individuelle contre l'abus de l'autorité de ceux

qui gouvernent.

Toute institution qui ne suppose pas le peuple bon et le magistrat

corruptible, est vicieuse.

Art. XXX. Les fonctions publiques ne peuvent être considérées comme des

distinctions ni comme des récompenses, mais comme des devoirs publics.

Les délits des mandataires du peuple doivent être sévèrement et

facilement punis. Nul n'a le droit de se prétendre plus inviolable que

les autres citoyens. Le peuple a le droit de connaître toutes les

opérations de ses mandataires; ils doivent lui rendre un compte fidèle

de leur gestion, et subir son jugement avec respect. Les hommes de tous

les pays sont frères, et les différents peuples doivent s'entr'aider

selon leur pouvoir, comme les citoyens du même Etat.

Celui qui opprime une seule nation, se déclare l'ennemi de toutes. Ceux

qui font la guerre à un peuple, pour arrêter les progrès de la liberté

et anéantir les droits de l'homme, doivent être poursuivis par tous,

non comme des ennemis ordinaires, mais comme des assassins et des

brigands rebelles. Les rois, les aristocrates, les tyrans quels qu'ils

soient, sont des esclaves révoltés contre le souverain de la terre, qui

est le genre humain, et contre le législateur de l'univers, qui est la

nature.

* * * * * * * * *

_Discours de Maximilien Robespierre sur la Constitution [discours

imprimé par ordre de la Société des Jacobins]_ (10 mai 1793)

Note: texte en français moderne par Charles Vellay, corrigé d'après la

réimpression de 1831.

L'homme est né pour le bonheur et pour la liberté, et partout il est

esclave et malheureux. La société a pour but la conservation de ses

droits et la perfection de son être; et partout la société le dégrade

et l'opprime. Le temps est arrivé de le rappeler à ses véritables

destinées; les progrès de la raison humaine ont préparé cette grande

révolution, et c'est à vous qu'est spécialement imposé le devoir de

l'accélérer.

Pour remplir votre mission, il faut faire précisément tout le contraire

de ce qui a existé avant vous.

Jusqu'ici, l'art de gouverner n'a été que l'art de dépouiller et

d'asservir le grand nombre au profit du petit nombre; et la

législation, le moyen de réduire ces attentats en système. Les rois et

les aristocrates ont très bien fait leur métier: c'est à vous

maintenant de faire le vôtre, c'est-à-dire de rendre les hommes heureux

et libres par les lois.

Donner au gouvernement la force nécessaire pour que les citoyens

respectent toujours les droits des citoyens, et faire en sorte que le

gouvernement ne puisse jamais les violer lui-même: voilà, à mon avis,

le double problème que le législateur doit chercher à résoudre. Le

premier me paraît très facile. Quant au second, on serait tenté de le

regarder comme insoluble, si on ne consultait que les événements passés

et présents, sans remonter à leurs causes.

Parcourez l'histoire, vous verrez partout les magistrats opprimer les

citoyens, et le gouvernement dévorer la souveraineté. Les tyrans

parlent de séditions, le peuple se plaint de la tyrannie, quand le

peuple ose se plaindre, ce qui arrive lorsque l'excès de l'oppression

lui rend son énergie et son indépendance. Plût à Dieu qu'il pût les

conserver toujours! Mais le règne du peuple est d'un jour: celui des

tyrans embrasse la durée des siècles.

J'ai beaucoup entendu parler d'anarchie depuis la révolution du 14

juillet 1789, et surtout depuis la révolution du 10 août 1792; mais

j'affirme que ce n'est point l'anarchie qui est la maladie des corps

politiques, mais le despotisme et l'aristocratie. Je trouve, quoi

qu'ils en aient dit, que ce n'est qu'à compter de cette époque tant

calomniée que nous avons eu un commencement de lois et de gouvernement,

malgré les troubles qui ne sont autre chose que les dernières

convulsions de la royauté expirante, et la lutte d'un gouvernement

infidèle contre l'égalité.

L'anarchie a régné en France depuis Clovis jusqu'au dernier des Capet.

Qu'est-ce que l'anarchie, si ce n'est la tyrannie qui fait descendre du

trône la nature et la loi, pour y placer des hommes?

Jamais les maux de la société ne viennent du peuple, mais du

gouvernement. Comment n'en serait-il pas ainsi?

L'intérêt du peuple, c'est le bien public; l'intérêt de l'homme en

place est un intérêt privé. Pour être bon, le peuple n'a besoin que de

se préférer lui-même à ce qui n'est pas lui; pour être bon, il faut que

le magistrat s'immole lui-même au peuple.

Si je daignais répondre à des préjugés absurdes et barbares,

j'observerais que ce sont le pouvoir et l'opulence qui enfantent

l'orgueil et tous les vices; que c'est le travail, la médiocrité, la

pauvreté qui est la gardienne de la vertu; que les voeux du faible

n'ont pour objet que la justice et la protection des lois

bienfaisantes; qu'il n'estime que les passions de l'honnêteté; que les

passions de l'homme puissant tendent s'élever au-dessus des lois

justes, ou à en créer de tyranniques; je dirais enfin que la misère des

citoyens n'est autre chose que le crime des gouvernements. Mais

j'établis la base de mon système par un seul raisonnement.

Le gouvernement est institué pour faire respecter la volonté générale;

mais les hommes qui gouvernent ont une volonté individuelle, et toute

volonté cherche à dominer. S'ils emploient à cet usage la force

publique dont ils sont armés, le gouvernement n'est que le fléau de la

liberté. Concluez donc que le premier objet de toute constitution doit

être de défendre la liberté publique et individuelle contre le

gouvernement lui-même.

C'est précisément cet objet que les législateurs ont oublié; ils se

sont tous occupés de la puissance du gouvernement; aucun n'a songé aux

moyens de le ramener à son institution. Ils ont pris des précautions

infinies contre l'insurrection du peuple, et ils ont encouragé de tout

leur pouvoir la révolte de ses délégués. J'en ai déjà indiqué les

raisons. L'ambition, la force et la perfidie ont été les législateurs

du monde. Ils ont asservi jusqu'à la raison humaine, en la dépravant,

et l'ont rendue complice de la misère de l'homme. Le despotisme a

produit la corruption des moeurs, et la corruption des moeurs a soutenu

le despotisme. Dans cet état de choses, c'est à qui vendra son âme au

plus fort pour légitimer l'injustice et diviser la tyrannie. Alors la

raison n'est plus que folie; l'égalité, anarchie; la liberté, désordre;

la nature, chimère; le souvenir des droits de l'humanité, révolte.

Alors on a des bastilles et des échafauds pour la vertu, des palais

pour la débauche, des tyrans et des chars de triomphe pour le crime.

Alors on a des rois, des prêtres, des nobles, des bourgeois, de la

canaille; mais point de peuple et point d'hommes.

Voyez ceux même d'entre les législateurs que le progrès des lumières

publiques semble avoir forcés à rendre quelques hommages aux principes;

voyez s'ils n'ont pas employé leur habileté à les éluder, lorsqu'ils ne

pouvaient plus les raccorder à leurs vues personnelles. Voyez s'ils ont

fait autre chose que varier les formes du despotisme et les nuances de

l'aristocratie. Ils ont fastueusement proclamé la souveraineté du

peuple, et l'ont enchaîné; tout en reconnaissant que les magistrats

sont ses mandataires, ils les ont traités comme ses dominateurs et

comme ses idoles. Tous se sont accordés à supposer le peuple insensé et

mutin, et les fonctionnaires publics essentiellement sages et vertueux.

Sans chercher les exemples chez les nations étrangères, nous pourrions

en trouver de bien frappants au sein de notre révolution et dans la

conduite même des législatures qui nous ont précédés. Voyez avec quelle

lâcheté elles encensaient la royauté; avec quelle imprudence elles

prêchaient la confiance aveugle pour les fonctionnaires publics

corrompus; avec quelle insolence elles avilissaient le peuple; avec

quelle barbarie elles l'assassinaient. Cependant, voyez de quel côté

étaient les vertus civiques. Rappelez-vous les sacrifices généreux de

l'indigence, et la honteuse avarice des riches; rappelez-vous le

sublime dévouement des soldats, et les infâmes trahisons des généraux;

le courage invincible, la patience magnanime du peuple, et le lâche

égoïsme, la perfidie odieuse de ses mandataires.

Discours par Maximilien Robespierre — 17 Avril 1792-27 Juillet 1794 · 第 7 / 21 段