chacune séparément de la destinée de leur ci-devant roi; c'est-à-dire
que vous allez changer toutes les assemblées de canton, toutes les
sections des villes, en autant de lices orageuses, où l'on combattra
pour ou contre la personne de Louis, pour ou contre la royauté; car il
existe bien des gens pour qui il est peu de distance entre le despote
et le despotisme. Vous me garantissez que ces discussions seront
parfaitement paisibles, et exemptes de toute influence dangereuse: mais
garantissez-moi donc auparavant que les mauvais citoyens, que les
modérés, que les feuillants, que les aristocrates n'y trouveront aucun
accès, qu'aucun avocat bavard et astucieux ne viendra surprendre les
gens de bonne foi et apitoyer sur le sort du tyran des hommes simples
qui ne pourront prévoir les conséquences politiques d'une funeste
indulgence ou d'une délibération irréfléchie. Mais que dis-je? Cette
faiblesse même de l'Assemblée, pour ne point employer une expression
plus forte, ne sera-t-elle pas le moyen le plus sûr de rallier tous les
royalistes, tous les ennemis de la liberté, quels qu'ils soient, de les
rappeler dans les assemblées du peuple qu'ils avaient fui, au moment où
il vous nomma, dans ces temps heureux de la crise révolutionnaire, qui
rendit quelque vigueur à la liberté expirante? Pourquoi ne
viendraient-ils pas défendre leur chef, puisque la loi appellera
elle-même tous les citoyens, pour venir discuter cette grande question
avec une entière liberté? Or, qui est plus discret, plus adroit, plus
fécond en ressources, que les intrigants, que les honnêtes gens,
c'est-à-dire que les fripons de l'ancien et même du nouveau régime?
Avec quel art ils déclameront d'abord contre le roi, pour conclure
ensuite en sa faveur! Avec quelle éloquence ils proclameront la
souveraineté du peuple, les droits de l'humanité, pour ramener le
royalisme et l'aristocratie! Mais, citoyens, sera-ce bien le peuple qui
se trouvera à ces assemblées primaires? Le cultivateur abandonnera-t-il
son champ? L'artisan quittera-t-il le travail auquel est attachée son
existence journalière, pour feuilleter le Code pénal, et délibérer dans
une assemblée tumultueuse sur le genre de peine que Louis Capet a
encouru, et sur bien d'autres questions peut-être qui ne seront pas
moins étrangères à ses méditations. J'ai entendu déjà distinguer le
peuple et la nation, précisément à l'occasion de cette motion même.
Pour moi, qui croyais ces mots synonymes, je me suis aperçu qu'on
renouvelait l'antique distinction que j'ai entendu faire par une partie
de l'Assemblée constituante; et je sens qu'il faut entendre par le
peuple, la nation, moins les ci-devant privilégiés et les honnêtes
gens; or, je conçois que tous les honnêtes gens, que tous les
intrigants de la république, pourront bien se réunir en force dans les
assemblées primaires, abandonnées par la majorité de la nation, qu'on
appelle ignoblement le peuple, et entraîner les bonnes gens, peut-être
même traiter les amis fidèles de la liberté de _cannibales_, _de
désorganisateurs_, _de factieux_. Je ne vois, moi, dans ce prétendu
appel au peuple, qu'un appel de ce que le peuple a voulu, de ce que le
peuple a fait, au moment où il déployait sa force, dans le seul temps
où il exprimait sa propre volonté, c'est-à-dire dans le temps de
l'insurrection du 10 août, à tous les ennemis secrets de l'égalité,
dont la corruption et la lâcheté avaient nécessité l'insurrection
elle-même. Car ceux qui redoutent le plus les mouvements salutaires qui
enfantent la liberté sont précisément ceux qui cherchent à exciter tous
les troubles qui peuvent ramener le despotisme ou l'aristocratie. Mais
quelle idée, grand Dieu! de vouloir faire juger la cause d'un homme,
que dis-je? la moitié de sa cause, par un tribunal composé de 44.000
tribunaux particuliers. Si l'on voulait persuader au monde qu'un roi
est un être au-dessus de l'humanité, si l'on voulait rendre incurable
la maladie honteuse du royalisme, quel moyen plus ingénieux pourrait-on
imaginer que de convoquer une nation de 25 millions d'hommes pour le
juger, que dis-je? pour appliquer la peine qu'il peut avoir encourue;
et cette idée de réduire les fonctions du souverain à la faculté de
déterminer la peine n'est pas, sans doute, le trait le moins adroit que
présente ce système.
On a voulu, sans doute, éluder par là quelques-unes des objections
qu'il pouvait rencontrer. On a senti que l'idée d'une procédure à
instruire par toutes les assemblées primaires de l'Empire français
était trop ridicule; et on a pris le parti de leur soumettre uniquement
la question de savoir quel est le degré de sévérité que le crime de
Louis XVI pouvait provoquer; mais on n'a fait que multiplier les
absurdités, sans diminuer les inconvénients. En effet, si une partie de
la cause de Louis est portée au souverain, qui peut empêcher qu'il ne
l'examine tout entière? Qui peut lui contester le droit de revoir le
procès, de recevoir les mémoires, d'entendre la justification de
l'accusé, de l'admettre à demander grâce à la nation assemblée, et dès
lors de plaider la cause tout entière? Croit-on que les partisans
hypocrites du système contraire à l'égalité négligeront de faire valoir
ces motifs, et de réclamer le plein exercice des droits de la
souveraineté? Voilà donc nécessairement une procédure commencée dans
chaque assemblée primaire. Mais fût-elle réduite à la question de la
peine, encore faudra-t-il qu'elle soit discutée? Et qui ne croira pas
avoir le droit de la discuter éternellement, quand l'assemblée
conventionnelle n'aura pas osé la décider elle-même? Qui peut indiquer
le terme où cette grande affaire serait terminée? La célérité du
dénouement dépendra des intrigues qui agiteront chaque section des
diverses sections de la France; ensuite de l'activité ou de la lenteur
avec lesquelles les suffrages seront recueillis par les assemblées
primaires; ensuite de la négligence ou du zèle, de la fidélité ou de la
partialité avec laquelle ils seront recensés par les directoires, et
transmis à la Convention nationale, qui en fera le relevé? Cependant,
la guerre étrangère n'est point terminée; la saison approche, où tous
les despotes alliés ou complices de Louis XVI doivent déployer toutes
leurs forces contre la république naissante; et ils trouveront la
nation délibérante sur Louis XVI! Ils la trouveront occupée à décider
s'il a mérité la mort, interrogeant le Code pénal, ou pesant les motifs
de le traiter avec indulgence ou avec sévérité. Ils la surprendront
épuisée, fatiguée par ces scandaleuses dissensions. Alors, si les amis
intrépides de la liberté, aujourd'hui persécutés avec tant de fureur,
ne sont point encore immolés, ils auront quelque chose de mieux à faire
que de disputer sur un point de procédure; il faudra qu'ils volent à la
défense de la patrie; il faudra qu'ils laissent la tribune et le
théâtre des assemblées, converties en arènes de chicaneurs, aux amis
naturels de la royauté, aux riches, aux égoïstes, aux hommes lâches et
faibles, à tous les champions du feuillantisme et de l'aristocratie.
Mais quoi! les citoyens qui combattent aujourd'hui pour la liberté,
tous nos frères qui ont abandonné leurs femmes et leurs enfants pour
voler à son secours, pourront-ils délibérer dans vos villes et dans vos
assemblées, lorsqu'ils seront dans nos camps ou sur le champ de
bataille? Et qui, plus qu'eux, aurait droit de voter dans la cause de
la tyrannie et de la liberté? Les paisibles citadins auront-ils le
privilège de la décider en leur absence? Que dis-je, cette cause
n'est-elle pas particulièrement la leur? Ne sont-ce pas nos généreux
soldats des troupes de ligne qui, dès les premiers jours de la
révolution, ont méprisé les ordres sanguinaires de Louis, commandant le
massacre de leurs concitoyens? Ne sont-ce pas eux qui, depuis ce temps,
ont été persécutés par la cour, par Lafayette, par tous les ennemis du
peuple? Ne sont-ce pas nos braves volontaires qui, dans les derniers
temps, ont sauvé la patrie avec eux, par leur sublime dévouement, en
repoussant les satellites du despotisme, que Louis a ligués contre
nous? Absoudre le tyran ou ses pareils, ce serait les condamner
eux-mêmes; ce serait les vouer à la vengeance du despotisme et de
l'aristocratie, qui n'a jamais cessé de les poursuivre; car de tout
temps il y aura un combat à mort entre les vrais patriotes et les
oppresseurs de l'humanité: ainsi, tandis que tous les citoyens les plus
courageux répandraient le reste de leur sang pour la patrie, la lie de
la nation, les hommes les plus lâches et les plus corrompus, tous ces
reptiles de la chicane, tous les bourgeois orgueilleux et aristocrates,
tous les ci-devant privilégiés, cachés sous le masque du civisme, tous
les hommes nés pour ramper et pour opprimer sous un roi, maîtres des
assemblées désertées par la vertu simple et indigente, détruiraient
impunément l'ouvrage des héros de la liberté, livreraient leurs femmes
et leurs enfants à la servitude, et, seuls, décideraient insolemment
des destinées de l'Etat! Voilà donc le plan affreux que l'hypocrisie la
plus profonde, disons le mot, que la friponnerie la plus éhontée ose
cacher sous le nom de la souveraineté du peuple, qu'elle veut anéantir.
Mais ne voyez-vous pas que ce projet ne tend qu'à détruire la
Convention elle-même; que, les assemblées primaires une fois
convoquées, l'intrigue et le feuillantisme les détermineront à
délibérer sur toutes les propositions qui pourront servir leurs vues
perfides; qu'elles remettront en question jusqu'à la proclamation de la
république, dont la cause se lie naturellement aux questions qui
concernent le roi détrôné? Ne voyez-vous pas que la tournure insidieuse
donnée au jugement de Louis ne fait que reproduire, sous une autre
forme, la proposition qui vous fut faite dernièrement par Guadet de
convoquer les assemblées primaires pour réviser le choix des députés,
et que vous avez alors repoussée avec horreur? Ne voyez-vous point,
dans tous les cas, qu'il est impossible qu'une si grande multitude
d'assemblées soient entièrement d'accord, et que cette seule division,
au moment de l'approche des ennemis, est la plus grande de toutes les
calamités? Ainsi la guerre civile unira ses fureurs au fléau de la
guerre étrangère; et les intrigants ambitieux transigeront avec les
ennemis du peuple, sur les ruines de la patrie, et sur les cadavres
sanglants de ses défenseurs.
Et c'est au nom de la paix publique, c'est sous le prétexte d'éviter la
guerre civile qu'on vous propose cette motion insensée! On craint la
guerre civile, on craint le retour de la royauté, si vous punissez
promptement le roi qui a conspiré contre la liberté; le moyen de
détruire la tyrannie, c'est de conserver le tyran; le moyen de prévenir
la guerre civile, c'est d'en allumer sur-le-champ le flambeau. Cruels
sophistes; c'est ainsi qu'on a raisonné de tout temps pour nous
tromper. N'est-ce pas au nom de la paix et de la liberté même que
Louis, Lafayette, et tous ses complices, dans l'Assemblée constituante
et ailleurs, troublaient l'Etat, calomniaient et assassinaient le
patriotisme?
Pour vous déterminer à accueillir cet étrange système, on vous a fait
un dilemme non moins étrange, selon moi: "ou bien le peuple veut la
mort du tyran, ou il ne la veut pas; s'il la veut, quel inconvénient de
recourir à lui? s'il ne la veut pas, de quel droit pouvez-vous
l'ordonner?"
Voici ma réponse: d'abord je ne doute pas, moi, que le peuple la
veuille, si vous entendez par ce mot la majorité de la nation, sans en
exclure la portion la plus nombreuse, la plus infortunée et la plus
pure de la société, celle sur qui pèsent tous les crimes de l'égoïsme
et de la tyrannie. Cette majorité a exprimé son voeu au moment où elle
secoua le joug de votre ci-devant roi; elle a commencé, elle a soutenu
la révolution; elle a des moeurs, cette majorité, elle a du courage;
mais elle n'a ni finesse, ni éloquence; elle foudroie les tyrans, mais
elle est souvent la dupe des fripons. Cette majorité ne doit point être
fatiguée par des assemblées continuelles, où une minorité intrigante
domine trop souvent. Elle ne peut être dans vos assemblées politiques,
quand elle est dans ses ateliers; elle ne peut juger Louis XVI, quand
elle nourrit à la sueur de son front les robustes citoyens qu'elle
donne à la patrie. Je me fie à la volonté générale, surtout dans les
moments où elle est éveillée par l'intérêt pressant du salut public; je
redoute l'intrigue, surtout dans les troubles qu'elle amène, et au
milieu des pièges qu'elle a longtemps préparés. Je redoute l'intrigue,
quand les aristocrates encouragés relèvent une tête altière; quand les
émigrés reviennent, au mépris des lois; quand l'opinion publique est
travaillée par les libelles, dont une faction toute-puissante inonde la
France, qui ne disent jamais un mot de république, qui n'éclairent
jamais les esprits sur le procès de Louis le dernier, qui ne propagent
que les opinions favorables à sa cause, qui calomnient tous ceux qui
poursuivent sa condamnation avec le plus de zèle. Je ne vois donc dans
votre système que le projet de détruire l'ouvrage du peuple et de
rallier les ennemis qu'il a vaincus. Si vous avez un respect si
scrupuleux pour sa volonté souveraine, sachez la respecter; remplissez
la mission qu'il vous a confiée. C'est se jouer de la majesté du
souverain que de lui renvoyer une affaire qu'il vous a chargés de
terminer promptement. Si le peuple avait le temps de s'assembler pour
juger des procès ou pour décider des questions d'Etat, il ne vous eût
point confié le soin de ses intérêts. La seule manière de lui témoigner
notre fidélité, c'est de faire des lois justes, et non de lui donner la
guerre civile. Et de quel droit faites-vous l'injure au peuple de
douter de son amour pour la liberté? Affecter un pareil doute,
qu'est-ce autre chose que le faire naître et favoriser l'audace de tous
les partisans de la royauté?
Répondez vous-mêmes à cet autre dilemme: ou vous croyez que l'intrigue
dominera dans les délibérations que vous provoquez, ou vous pensez que
ce sera l'amour de la liberté et la raison. Au premier cas, j'avoue que
vos mesures sont parfaitement bien entendues pour bouleverser la
république et ressusciter la tyrannie; au second cas, les Français
assemblés verront avec indignation la démarche que vous proposez: ils
mépriseront des représentants qui n'auront point osé remplir le devoir
sacré qui leur était imposé. Ils détesteront la lâche politique de ceux
qui ne se souviennent de la souveraineté du peuple que lorsqu'il s'agit
de ménager l'ombre de la royauté. Ils s'indigneront de voir que leurs
représentants feignent d'ignorer le mandat qu'il leur a donné. Ils vous
diront: "Pourquoi nous consultez-vous sur la punition du plus grand des
criminels, lorsque le coupable le plus digne d'indulgence tombe sous le
glaive des lois sans notre intervention? Pourquoi faut-il que les
représentants de la nation prononcent sur le crime, et la nation
elle-même sur la peine? Si vous êtes compétents pour l'une de ces
questions, pourquoi ne l'êtes-vous pas pour l'autre? Si vous êtes assez
hardis pour résoudre l'une, pourquoi êtes-vous assez timides pour
n'oser aborder l'autre? Connaissez-vous les lois moins bien que les
citoyens qui vous ont choisis pour les faire? Le Code pénal est-il
fermé pour vous? Ne pouvez-vous point y lire la peine décernée contre
les conspirateurs? Or, quand vous aurez jugé que Louis a conspiré
contre la liberté ou contre la sûreté de l'Etat, quelle difficulté
trouvez-vous à déclarer qu'il l'a encourue? Cette conséquence est-elle
si obscure, qu'il faille des milliers d'assemblées pour la tirer?"
Par quel motif a-t-on voulu vous conduire à cet excès d'absurdité? On a
voulu vous faire peur, en vous présentant le peuple vous demandant
compte du sang du tyran que vous auriez fait couler? Peuple français,
écoute, on te suppose prêt à demander compte à tes représentants du
sang de ton assassin, pour dispenser tes représentants de demander
compte à l'assassin de ton sang qu'il a versé! Et vous, représentants,
on vous méprise assez pour prétendre vous conduire par la terreur à
l'oubli de la vertu. Si ceux qui vous méprisent sont ceux qui vous
persuadent, je n'ai plus rien à vous dire, puisqu'il est vrai que la
peur ne raisonne pas; et dans ce cas, ce n'est pas l'affaire de Louis
XVI qu'il faut renvoyer au peuple, c'est la révolution tout entière;
car, pour fonder la liberté, pour soutenir la guerre contre tous les
despotes et contre tous les vices, il faut au moins prouver son courage
autrement que par de vaines formules.
Citoyens, je connais le zèle qui vous anime pour le bien public: vous
étiez le dernier espoir de la patrie; vous pouvez la sauver encore.
Pourquoi faut-il que nous soyons quelquefois obligés de croire que nous
avons commencé notre carrière sous d'affreux auspices? C'est par la
terreur et par la calomnie que l'intrigue égara l'Assemblée
constituante, dont la majorité était bien intentionnée, et qui avait
fait d'abord de si grandes choses. Je suis effrayé de la ressemblance
que j'aperçois entre deux périodes de notre révolution, que le même roi
a rendues mémorables.
Quand Louis fugitif fut ramené à Paris, l'Assemblée constituante
craignait aussi l'opinion publique; elle avait peur de tout ce qui
l'environnait. Elle ne craignait point la royauté; elle ne craignait
point la cour et l'aristocratie; elle craignait le peuple; alors elle
croyait qu'aucune force armée ne serait jamais assez considérable pour
la défendre contre lui. Le peuple osait faire éclater le désir de la
punition de Louis; les partisans de Louis accusaient sans cesse le
peuple; le sang du peuple fut versé.
Aujourd'hui, j'en conviens, il n'est pas question d'absoudre Louis;
nous sommes encore trop voisins du 10 août et du jour où la royauté fut
abolie; mais il est question d'ajourner la fin de son procès au temps
de l'irruption des puissances étrangères sur notre territoire, et de
lui ménager la ressource de la guerre civile; on ne veut point le
déclarer inviolable, mais seulement faire qu'il reste impuni; il ne
s'agit pas de le rétablir sur le trône, mais d'attendre les événements.
Aujourd'hui, Louis a encore cet avantage sur les défenseurs de la
liberté, que ceux-ci sont poursuivis avec plus de fureur que lui-même.
Personne ne peut douter, sans doute, qu'ils ne soient diffamés avec
plus de soin, et à plus grands frais, qu'au mois de juillet 1791; et
certes les jacobins n'étaient pas plus décriés, à cette époque, dans
l'Assemblée constituante qu'ils ne le sont aujourd'hui parmi vous.
Alors, nous étions des factieux; aujourd'hui, nous sommes des
agitateurs et des anarchistes. Alors, Lafayette et ses complices
oublièrent de nous faire égorger; il faut espérer que ses successeurs
auront la même clémence. Ces grands amis de la paix, ces illustres
défenseurs des lois ont été depuis déclarés traîtres à la patrie; mais
nous n'avons rien gagné à cela; car leurs anciens amis, plusieurs
membres de la majorité de ce temps-là, cherchent ici même à les venger,
en nous persécutant. Mais ce que personne de vous n'a remarqué, sans
doute, et qui mérite bien cependant de piquer votre curiosité, c'est
que l'orateur qui, après un libelle préparatoire, distribué, selon
l'usage, à tous les membres, a proposé et développé, avec tant de
véhémence, le système de renvoyer l'affaire de Louis au tribunal des
assemblées primaires, en parsemant son discours des déclamations
ordinaires contre le patriotisme, est précisément le même qui, dans
l'Assemblée constituante, prêta sa voix à la cabale dominante, pour
défendre la doctrine de l'inviolabilité absolue, et qui nous dévouait à
la proscription, pour avoir osé défendre les principes de la liberté;
c'est le même, en un mot, car il faut tout dire, qui, deux jours après
le massacre du Champ-de-Mars, osa proposer un projet de décret portant
établissement d'une commission pour juger souverainement, dans le plus
bref délai, les patriotes échappés au fer des assassins. J'ignore si,
depuis ce temps-là, les amis ardents de la liberté, qui pressent encore
aujourd'hui la condamnation de Louis, sont devenus des royalistes; mais
je doute fort que les hommes dont je parle aient changé de caractère et
de principes. Mais ce qui m'est bien démontré, c'est que, sous des
nuances différentes, les mêmes passions et les mêmes vices nous
conduisent par une pente presque irrésistible vers le même but. Alors
l'intrigue nous donna une constitution éphémère et vicieuse;
aujourd'hui elle nous empêche d'en faire une nouvelle, et nous entraîne
à la dissolution de l'Etat.
S'il était un moyen de prévenir ce malheur, ce serait de dire la vérité
tout entière; ce serait de vous développer le plan désastreux des
ennemis du bien public. Mais quel moyen de remplir même ce devoir avec
succès? Quel est l'homme sensé, ayant quelque expérience de notre
révolution, qui pourrait espérer de détruire, en un moment, le
monstrueux ouvrage de la calomnie? Comment l'austère vérité
pourrait-elle dissiper les prestiges par lesquels la lâche hypocrisie a
séduit la crédulité et peut-être le civisme lui-même? J'ai observé ce
qui se passe autour de nous, j'ai observé les véritables causes de nos
dissensions; je vois clairement que le système dont j'ai démontré les
dangers perdra la patrie, et je ne sais quel triste pressentiment
m'avertit qu'il prévaudra. Je pourrais prédire, d'une manière certaine,
les événements qui vont suivre cette résolution, d'après la
connaissance que j'ai des personnages qui les dirigent.
Ce qui est constant, c'est que, quel que soit le résultat de cette
fatale mesure, elle doit tourner au profit de leurs vues particulières.
Pour obtenir la guerre civile, il ne sera pas même nécessaire qu'elle
soit complètement exécutée. Ils comptent sur la fermentation que cette
orageuse et éternelle délibération excite dans les esprits. Ceux qui ne
veulent pas que Louis tombe sous le glaive des lois ne seraient pas
fâchés de le voir immolé par un mouvement populaire; ils ne négligeront
rien pour le provoquer.
Peuple malheureux! On se sert de tes vertus mêmes pour le perdre. Le
chef-d'oeuvre de la tyrannie, c'est de provoquer la juste indignation,
pour te faire un crime ensuite, non seulement des démarches indiscrètes
auxquelles elle peut te porter, mais même des signes de mécontentement
qui t'échappent. C'est ainsi qu'une cour perfide, aidée de Lafayette,
t'attira sur l'autel de la patrie, comme dans le piège où elle devait
t'assassiner. Que dis-je? hélas! si les nombreux étrangers qui affluent
dans tes murs, à l'insu même des autorités constituées; si les
émissaires même de nos ennemis attentaient à l'existence du fatal objet
de nos divisions, cet acte même te serait imputé; alors, ils
soulèveront contre toi les citoyens des autres parties de la
république; ils armeront contre toi, s'il est possible, la France
entière, pour te récompenser de l'avoir sauvée! Peuple malheureux! tu
as trop bien servi la cause de l'humanité pour être innocent aux yeux
de la tyrannie; ils voudront bientôt nous arracher à tes regards, pour
consommer en paix leurs exécrables projets; en partant, nous te
laisserons pour adieux la ruine, la misère, la guerre et la perte de la
république! Doutez-vous de ce projet? Vous n'avez donc jamais réfléchi
sur tout ce système de diffamation, développé dans votre sein et à
votre tribune; vous ne connaissez donc pas l'histoire de nos tristes et
orageuses séances? Il vous a dit une grande vérité, celui qui vous
disait hier que l'on marchait à la dissolution de l'Assemblée nationale
par la calomnie. Vous en faut-il d'autres preuves que celte discussion?
Quel autre objet semble-t-elle avoir maintenant, que de fortifier, par
des insinuations perfides, toutes les préventions sinistres dont la
calomnie a empoisonné tous les esprits; que d'attiser le feu de la
haine et de la discorde? N'est-il pas évident que c'est moins à Louis
XVI qu'on fait le procès, qu'aux plus chauds défenseurs de la liberté?
Est-ce contre la tyrannie de Louis XVI qu'on s'élève? Non, c'est contre
la tyrannie d'un petit nombre de patriotes opprimés. Sont-ce les
complots de l'aristocratie qu'on redoute? Non, c'est la dictature de je
ne sais quels députés du peuple, qui sont là tous prêts à le remplacer.
On veut conserver le tyran pour l'opposer à des patriotes sans pouvoir.
Les perfides! ils disposent de toute la puissance publique et de tous
les trésors de l'Etat, et ils nous accusent de despotisme; il n'est pas
un hameau dans la république où ils ne nous aient diffamés; ils
épuisent le trésor public, pour multiplier leurs calomnies; ils osent,
au mépris de la foi publique, violer le secret de la poste, pour
arrêter toutes les dépêches patriotiques, pour étouffer la voix de
l'innocence et de la vérité! Et ils crient à la calomnie! Ils nous
ravissent jusqu'au droit de suffrage, et ils nous dénoncent comme des
tyrans! Ils présentent comme des actes de révolte les cris douloureux
du patriotisme outragé par l'excès de la perfidie; et ils remplissent
ce sanctuaire des cris de la vengeance et de la fureur!
Oui, sans doute, il existe un projet d'avilir la Convention, et de la
dissoudre peut-être à l'occasion de cette interminable affaire; il
existe, non dans ceux qui réclament avec énergie les principes de la
liberté, non dans le peuple qui lui a tout immolé, non dans la
Convention nationale qui cherche le bien et la vérité, non pas même
dans ceux qui ne sont que les dupes d'une intrigue fatale et les
aveugles instruments de passions étrangères, mais dans une vingtaine de
fripons qui font mouvoir tous ces ressorts, dans ceux qui gardent le
silence sur les plus grands intérêts de la patrie, qui s'abstiennent
surtout de prononcer leur opinion sur la question qui intéresse le
dernier roi, mais dont la sourde et pernicieuse activité produit tous
les troubles qui nous agitent et prépare tous les maux qui nous
attendent.
Comment sortirons-nous de cet abîme, si nous ne revenons point aux
principes, et si nous ne remontons pas à la source de nos maux? Quelle
paix peut exister entre l'oppresseur et l'opprimé? Quelle concorde peut
régner où la liberté des suffrages n'est pas même respectée? Toute
manière de la violer est un attentat contre la nation. Un représentant
du peuple ne peut se laisser dépouiller du droit de défendre les
intérêts du peuple; nulle puissance ne peut le lui enlever qu'en lui
arrachant la vie.