Je ne dirai là-dessus qu'un mot pour ceux qu'ils n'auraient pu

convaincre. La Constitution vous défendait tout ce que vous avez fait.

S'il ne pouvait être puni que de la déchéance, vous ne pouviez la

prononcer sans avoir instruit son procès. Vous n'aviez point le droit

de le retenir en prison. Il a celui de vous .demander sou élargissement

et des dommages et intérêts. La Constitution vous condamne: allez aux

pieds de Louis XVI invoquer sa clémence.

Pour moi, je rougirais de discuter plus sérieusement ces arguties

constitutionnelles; je les relègue sur les bancs de l'école ou du

palais, ou plutôt dans les cabinets de Londres, de Vienne et de Berlin.

Je ne sais point discuter longuement où je suis convaincu que c'est un

scandale de délibérer.

C'est une grande cause, a-t-on dit, et qu'il faut juger avec une sage

et lente circonspection. C'est vous qui en faites une grande cause: que

dis-je! c'est vous qui en faites une cause. Que trouvez-vous là de

grand? Est-ce la difficulté? Non. Est-ce le personnage? Aux yeux de la

liberté, il n'en est pas de plus vil; aux yeux de l'humanité, il n'en

est pas de plus coupable. Il ne peut en imposer encore qu'à ceux qui

sont plus lâches que lui. Est-ce l'utilité du résultat? C'est une

raison de plus de le hâter. Une grande cause, c'est un projet de loi

populaire; une grande cause, c'est celle d'un malheureux opprimé par le

despotisme. Quel est le motif de ces délais éternels que vous nous

recommandez? Craignez-vous de blesser l'opinion du peuple? Comme si le

peuple lui-même craignait autre chose que la faiblesse ou l'ambition de

ses mandataires; comme si le peuple était un vil troupeau d'esclaves

stupidement attaché au stupide tyran qu'il a proscrit, voulant, à

quelque prix que ce soit, se vautrer dans la bassesse et dans la

servitude. Vous parlez de l'opinion; n'est-ce point à vous de la

diriger, de la fortifier? Si elle s'égare, si elle se déprave, à qui

faudrait-il s'en prendre, si ce n'est à vous-mêmes? Craignez-vous les

rois étrangers ligués contre vous? Oh! sans doute, le moyen de les

vaincre, c'est de paraître les craindre! Le moyen de confondre les

despotes, c'est de respecter leur complice! Craignez-vous les peuples

étrangers? Vous croyez donc encore à l'amour inné de la tyrannie.

Pourquoi donc aspirez-vous à la gloire d'affranchir le genre humain?

Par quelle contradiction supposez-vous que les nations, qui n'ont point

été étonnées de la proclamation des droits de l'humanité, seront

épouvantées du châtiment de l'un de ses plus cruels oppresseurs? Enfin,

vous redoutez, dit-on, les regards de la postérité. Oui, la postérité

s'étonnera, en effet, de notre inconséquence et de notre faiblesse, et

nos descendants riront à la fois de la présomption et des préjugés de

leurs pères.

On a dit qu'il fallait du génie pour approfondir cette question. Je

soutiens qu'il ne faut que de la bonne foi. Il s'agit bien moins de

s'éclairer que de ne pas s'aveugler volontairement. Pourquoi ce qui

nous paraît clair dans un temps nous semble-t-il obscur dans un autre?

Pourquoi ce que le bon sens du peuple décide aisément se change-t-il,

pour ses délégués, en problème presque insoluble? Avons-nous le droit

d'avoir une volonté contraire à la volonté générale, et une sagesse

différente de la raison universelle?

J'ai entendu les défenseurs de l'inviolabilité avancer un principe

hardi, que j'aurais presque hésité moi-même à énoncer. Ils ont dit que

ceux qui, le 10 août, auraient immolé Louis XVI, auraient fait une

action vertueuse; mais la seule base de cette opinion ne pouvait être

que les crimes de Louis XVI et les droits du peuple. Or, trois mois

d'intervalle ont-ils changé ses crimes ou les droits du peuple? Si

alors on l'arracha à l'indignation publique, ce fut sans doute

uniquement pour que sa punition, ordonnée solennellement par la

Convention nationale au nom de la nation, en devînt plus imposante pour

les ennemis de l'humanité: mais remettre en question s'il est coupable

ou s'il peut être puni, c'est trahir la foi donnée au peuple français.

Il est peut-être des gens qui, soit pour empêcher que l'Assemblée ne

prenne un caractère digne d'elle, soit pour ravir aux nations un

exemple qui élèverait les âmes à la hauteur des principes républicains,

soit par des motifs encore plus honteux, ne seraient pas fâchés qu'une

main privée remplît les fonctions de la justice nationale. Citoyens,

défiez-vous de ce piège: quiconque oserait donner un tel conseil ne

servirait que les ennemis du peuple. Quoi qu'il arrive, la punition de

Louis n'est bonne désormais qu'autant qu'elle portera le caractère

solennel d'une vengeance publique. Qu'importe au peuple le méprisable

individu du dernier roi?

Représentants, ce qui lui importe, ce qui vous importe à vous-mêmes,

c'est que vous remplissiez les devoirs qu'il vous a imposés. La

république est proclamée; mais nous l'avez-vous donnée? Vous n'avez pas

encore fait une seule loi qui justifie ce nom; vous n'avez pas encore

réformé un seul abus du despotisme: ôtez les noms, nous avons encore la

tyrannie tout entière, et, de plus, des factions plus viles, et des

charlatans plus immoraux, avec de nouveaux ferments de troubles et de

guerre civile. La république! et Louis vit encore! et vous placez

encore la personne du roi entre nous et la liberté! A force de

scrupules, craignons de nous rendre criminels; craignons qu'en montrant

trop d'indulgence pour le coupable, nous ne nous mettions nous-mêmes à

sa place.

Nouvelle difficulté. A quelle peine condamnerons-nous Louis? La peine

de mort est trop cruelle. Non, dit un autre, la vie est plus cruelle

encore; je demande qu'il vive. Avocats du roi, est-ce par pitié ou par

cruauté que vous voulez le soustraire à la peine de ses crimes? Pour

moi, j'abhorre la peine de mort prodiguée par vos lois; et je n'ai pour

Louis ni amour ni haine; je ne hais que ses forfaits. J'ai demandé

l'abolition de la peine de mort à l'assemblée que vous nommez encore

constituante; et ce n'est pas ma faute si les premiers principes de la

raison lui ont paru des hérésies morales et politiques. Mais vous, qui

ne vous avisâtes jamais de les réclamer en faveur de tant de malheureux

dont les délits sont moins les leurs que ceux du gouvernement, par

quelle fatalité vous en souvenez-vous seulement pour plaider la cause

du plus grand de tous les criminels? Vous demandez une exception à la

peine de mort pour celui-là seul qui peut la légitimer. Oui, la peine

de mort, en général, est un crime, et par cette raison seule que,

d'après les principes indestructibles de la nature, elle ne peut être

justifiée que dans les cas où elle est nécessaire à la sûreté des

individus ou du corps social. Or, jamais la sûreté publique ne la

provoque contre les délits ordinaires, parce que la société peut

toujours les prévenir par d'autres moyens, et mettre le coupable dans

l'impuissance de lui nuire. Mais un roi détrôné, au sein d'une

révolution qui n'est rien moins que cimentée par des lois justes; un

roi dont le nom seul attire le fléau de la guerre sur la nation agitée;

ni la prison, ni l'exil ne peut rendre son existence indifférente au

bonheur public; et cette cruelle exception aux lois ordinaires que la

justice avoue ne peut être imputée qu'à la nature de ses crimes. Je

prononce à regret celte fatale vérité... mais Louis doit mourir, parce

qu'il faut que la patrie vive. Chez un peuple paisible, libre et

respecté au dedans comme au dehors, on pourrait écouter les conseils

qu'on vous donne d'être généreux: mais un peuple à qui l'on dispute

encore sa liberté, après tant de sacrifices et de combats, un peuple

chez qui les lois ne sont encore inexorables que pour les malheureux,

un peuple chez qui les crimes de la tyrannie sont des sujets de

dispute, un tel peuple doit vouloir qu'on le venge; et la générosité

dont on vous flatte ressemblerait trop à celle d'une société de

brigands qui se partagent des dépouilles.

Je vous propose de statuer dès ce moment sur le sort de Louis. Quant à

sa femme, vous la renverrez aux tribunaux, ainsi que toutes les

personnes prévenues des mêmes attentats. Son fils sera gardé au Temple,

jusqu'à ce que la paix et la liberté publique soient affermies. Quant à

Louis, je demande que la Convention nationale le déclare dès ce moment

traître à la nation française, criminel envers l'humanité; je demande

qu'à ce titre il donne un grand exemple au monde, dans le lieu même où

sont morts, le 10 août, les généreux martyrs de la liberté, et que cet

événement mémorable soit consacré par un monument destiné à nourrir

dans le coeur des peuples le sentiment de leurs droits et l'horreur des

tyrans; et, dans l'âme des tyrans, la terreur salutaire de la justice

du peuple.

* * * * * * * * *

_Second discours de Maximilien Robespierre, sur le jugement de Louis

Capet; prononcé à la Convention nationale, le 28 décembre, l'an

premier de la République [imprimé sur ordre de la Société des Amis de

la Liberté et de l'Egalité]_ (28 décembre 1792)

Citoyens.

Par quelle fatalité la question qui devrait réunir le plus facilement

tous les suffrages et tous les intérêts des représentants du peuple ne

paraît-elle que le signal des dissensions et des tempêtes? Pourquoi les

fondateurs de la république sont-ils divisés sur la punition du tyran?

Je n'en suis pas moins convaincu que nous sommes tous pénétrés d'une

égale horreur pour le despotisme, enflammés du même zèle pour la sainte

égalité; et j'en conclus que nous devons nous rallier aisément aux

principes de l'intérêt public et de l'éternelle justice.

Je ne répéterai point qu'il est des formes sacrées qui ne sont pas

celles du barreau; qu'il est des principes indestructibles, supérieurs

aux rubriques consacrées par l'habitude et par les préjugés; que le

véritable jugement d'un roi, c'est le mouvement spontané et universel

d'un peuple fatigué de la tyrannie, qui brise le sceptre entre les

mains du tyran qui l'opprime; que c'est là le plus sûr, le plus

équitable et le plus pur de tous les jugements. Je ne vous répéterai

pas que Louis était déjà condamné, avant le décret par lequel vous avez

prononcé qu'il serait jugé par vous; je ne veux raisonner ici que dans

le système qui a prévalu. Je pourrais même ajouter que je partage, avec

le plus faible d'entre vous, toutes les affections particulières qui

peuvent l'intéresser au sort de l'accusé. Inexorable, quand il s'agit

de calculer, d'une manière abstraite, le degré de sévérité que la

justice des lois doit déployer contre les ennemis de l'humanité, j'ai

senti chanceler dans mon coeur la vertu républicaine, en présence du

coupable humilié devant la puissance souveraine. La haine des tyrans et

l'amour de l'humanité ont une source commune dans le coeur de l'homme

juste, qui aime son pays. Mais, citoyens, la dernière preuve de

dévouement que les représentants du peuple doivent à la patrie, c'est

d'immoler ces premiers mouvements de la sensibilité naturelle au salut

d'un grand peuple et de l'humanité opprimée. Citoyens, la sensibilité

qui sacrifie l'innocence au crime est une sensibilité cruelle; la

clémence qui compose avec la tyrannie est barbare.

Citoyens, c'est à l'intérêt suprême du salut public que je vous

rappelle. Quel est le motif qui vous force à vous occuper de Louis? Ce

n'est pas le désir d'une vengeance indigne de la nation; c'est la

nécessité de cimenter la liberté et la tranquillité publique par la

punition du tyran. Tout mode de le juger, tout système de lenteur qui

compromet la tranquillité publique, contrarie donc directement votre

but; il vaudrait mieux que vous eussiez absolument oublié le soin de le

punir que de faire de son procès une source de troubles et un

commencement de guerre civile. Chaque instant de retard amène pour nous

un nouveau danger; tous les délais réveillent les espérances coupables,

encouragent l'audace des ennemis de la liberté, nourrissent au sein de

cette assemblée la sombre défiance, les soupçons cruels; citoyens,

c'est la voix de la patrie alarmée qui vous presse de hâter la décision

qui doit la rassurer. Quel scrupule enchaîne encore votre zèle? Je n'en

trouve le motif, ni dans les principes des amis de l'humanité, ni dans

ceux des philosophes, ni dans ceux des hommes d'Etat, ni même dans ceux

des praticiens les plus subtils et les plus épineux. La procédure est

arrivée à son dernier terme. Avant-hier, l'accusé vous a déclaré qu'il

n'avait rien de plus à dire pour sa défense; il a reconnu que toutes

les formes qu'il désirait étaient remplies; il a déclaré qu'il n'en

exigeait point d'autres. Le moment même où il vient de faire entendre

sa justification est le plus favorable à sa cause. Il n'est pas de

tribunal au monde qui n'adoptât, en sûreté de conscience, un pareil

système. Un malheureux, pris en flagrant délit, ou prévenu seulement

d'un crime ordinaire, sur des preuves mille fois moins éclatantes, eût

été condamné dans vingt-quatre heures. Fondateurs de la république,

selon ces principes, vous pouviez juger, il y a longtemps, avec

sécurité, le tyran du peuple français. Quel était le motif d'un nouveau

délai? Vouliez-vous acquérir de nouvelles preuves écrites contre

l'accusé? Non. Vouliez-vous faire entendre des témoins? Cette idée

n'est encore entrée dans la tête d'aucun de nous. Doutiez-vous du

crime? Non. Vous auriez douté de la légitimité ou de la nécessité de

l'insurrection; vous douteriez de ce que la nation croit fermement;

vous seriez étrangers à notre révolution; et, loin de punir le tyran,

c'est à la nation elle-même que vous auriez fait le procès. Avant-hier,

le seul motif que l'on ait allégué pour prolonger la décision de cette

affaire a été la nécessité de mettre à l'aise la conscience des membres

que l'on a supposés n'être point encore convaincus des attentats de

Louis. Cette supposition gratuite, injurieuse et absurde a été démentie

par la discussion même.

Citoyens, il importe ici de jeter un regard sur le passé et de vous

retracer à vous-mêmes vos propres principes et même vos propres

engagements. Déjà, frappés des grands intérêts que je viens de vous

représenter, vous aviez fixé deux fois, par deux décrets solennels,

l'époque où vous deviez juger Louis irrévocablement; avant-hier était

la seconde de ces deux époques. Lorsque vous rendîtes chacun de ces

deux décrets, vous vous promettiez bien que ce serait là le dernier

terme; et, loin de croire que vous violiez en cela la justice et la

sagesse, vous étiez plutôt tentés de vous reprocher à vous-mêmes trop

de facilité. Vous trompiez-vous alors? Non, citoyens, c'est dans les

premiers moments que vos vues étaient plus saines, et vos principes

plus sûrs; plus vous vous laisserez engager dans ce système, plus vous

perdrez de votre énergie et de votre sagesse; plus la volonté des

représentants du peuple, égarée, même à leur insu peut-être,

s'éloignera de la volonté générale, qui doit être leur suprême

régulatrice. Il faut le dire, tel est le cours naturel des choses,

telle est la pente malheureuse du coeur humain. Je ne puis me dispenser

de vous rappeler ici un exemple frappant, analogue aux circonstances où

nous sommes, et qui doit nous instruire. Quand Louis, au retour de

Varennes, fut soumis au jugement des premiers représentants du peuple,

un cri général d'indignation s'élevait contre lui dans l'Assemblée

constituante; il n'y avait qu'une voix pour le condamner. Peu de temps

après, toutes les idées changèrent, les sophismes et les intrigues

prévalurent sur la liberté et sur la justice; c'était un crime de

réclamer contre lui la sévérité des lois à la tribune de l'Assemblée

nationale; et ceux qui vous demandent aujourd'hui, pour la seconde

fois, la punition de ses attentats, furent alors persécutés, proscrits,

calomniés dans toute l'étendue de la France, précisément parce qu'ils

étaient restés en trop petit nombre fidèles à la cause publique et aux

principes sévères de la liberté; Louis seul était sacré; les

représentants du peuple, qui l'accusaient, n'étaient que des factieux,

des désorganisateurs, et, qui pis est, des républicains. Que dis-je? Le

sang des meilleurs citoyens, le sang des femmes et des enfants coula

pour lui sur l'autel de la patrie. Citoyens, nous sommes des hommes

aussi, sachons mettre à profit l'expérience de nos devanciers.

Je n'ai pas cru cependant à la nécessité du décret qui vous fut proposé

de juger sans désemparer. Ce n'est pas que je me détermine par le motif

de ceux qui ont cru que cette mesure accuserait la justice ou les

principes de la Convention nationale. Non, même à ne vous considérer

que comme des juges, il était une raison très morale qui pouvait

facilement la justifier en elle-même: c'est de soustraire les juges à

toute influence étrangère; c'est de garantir leur impartialité et leur

incorruptibilité, en les renfermant seuls avec leur conscience et les

preuves, jusqu'au moment où ils auront prononcé leur sentence. Tel est

le motif de la loi anglaise, qui soumet les jurés à la gêne qu'on

voulait vous imposer; telle était la loi adoptée chez plusieurs peuples

célèbres par leur sagesse; une pareille conduite ne vous eût pas

déshonorés plus qu'elle ne déshonore l'Angleterre et les autres nations

qui ont suivi les mêmes maximes; mais, moi, je la juge encore

superflue, parce que je suis convaincu que la décision de cette affaire

ne sera pas reculée au delà du terme où vous serez suffisamment

éclairés, et que votre zèle pour le bien public est pour vous une loi

plus impérieuse que vos décrets.

Au reste, il était difficile de répondre aux raisons que je viens de

développer; mais, pour retarder votre jugement, on vous a parlé de

l'honneur de la nation, de la dignité de l'Assemblée. L'honneur des

nations, c'est de foudroyer les tyrans et de venger l'humanité avilie!

La gloire de la Convention nationale consiste à déployer un grand

caractère et à immoler les préjugés serviles aux principes salutaires

de la raison et de la philosophie; il consiste à sauver la patrie et à

cimenter la liberté par un grand exemple donné à l'univers. Je vois sa

dignité s'éclipser à mesure que nous oublions cette énergie des maximes

républicaines pour nous égarer dans un dédale de chicanes inutiles, et

que nos orateurs, à celte tribune, font faire à la nation un nouveau

cours de monarchie. La postérité vous admirera ou vous méprisera selon

le degré de vigueur que vous montrerez dans cette occasion; et cette

vigueur sera la mesure aussi de l'audace ou de la souplesse des

despotes étrangers avec vous, elle sera le gage de notre servitude ou

de notre liberté, de notre prospérité ou de notre misère. Citoyens, la

victoire décidera si vous êtes des rebelles ou les bienfaiteurs de

l'humanité; et c'est la hauteur de votre caractère qui décidera la

victoire. Citoyens, trahir la cause du peuple et notre propre

conscience, livrer la patrie à tous les désordres que les lenteurs d'un

tel procès doivent exciter, voilà le seul danger que nous devions

craindre. Il est temps de franchir l'obstacle fatal qui nous arrête

depuis si longtemps à l'entrée de notre carrière; alors, sans doute,

nous marcherons ensemble d'un pas ferme vers le but commun de la

félicité publique; alors les passions haineuses qui mugissent trop

souvent dans ce sanctuaire de la liberté feront place à l'amour du bien

public, à la sainte émulation des amis de la patrie, et tous les

projets des ennemis de l'ordre public seront confondus. Mais que nous

sommes encore loin de ce but, si elle peut prévaloir ici, cette étrange

opinion, que d'abord on eût à peine osé imaginer, qui ensuite a été

soupçonnée, qui, enfin, a été hautement proposée!

Pour moi, dès ce moment, j'ai vu confirmer toutes mes craintes et mes

soupçons. Nous avions tout d'abord paru inquiets sur les suites des

délais que la marche de cette affaire pouvait entraîner, et il ne

s'agit rien moins que de la rendre interminable; nous redoutions les

troubles que chaque moment de retard pouvait amener, et voilà qu'on

nous garantit en quelque sorte le bouleversement inévitable de la

république. Eh! que nous importe que l'on cache un dessein funeste sous

le voile de la prudence, et même sous le prétexte du respect pour la

souveraineté du peuple! Ce fut là l'art perfide de tous les tyrans

déguisés sous les dehors du patriotisme, qui ont, jusques ici,

assassiné la liberté et causé tous nos maux. Ce ne sont point les

déclamations sophistiques, mais le résultat, qu'il faut peser.

Oui, je le déclare hautement, je ne vois plus désormais, dans le procès

du tyran, qu'un moyen de nous ramener au despotisme, par l'anarchie.

C'est vous que j'en atteste, citoyens; au premier moment où il fut

question du procès de Louis le dernier, de la Convention nationale,

convoquée alors expressément pour le juger; lorsque vous partiez de vos

départements, enflammés de l'amour de la liberté, pleins de ce généreux

enthousiasme que vous inspiraient les preuves récentes de la confiance

d'un peuple magnanime, que nulle influence étrangère n'avait encore

altéré; que dis-je? au premier moment où il fut ici question d'entamer

cette affaire, si quelqu'un vous eût dit: "Vous croyez que vous aurez

terminé le procès du tyran dans huit jours, dans quinze jours, dans

trois mois; vous vous trompez: ce ne sera pas même vous qui prononcerez

la peine qui lui est due, qui le jugerez définitivement; je vous

propose de renvoyer cette affaire aux 44.000 sections qui partagent la

nation française, afin qu'elles prononcent toutes sur ce point; et vous

adopterez cette proposition." Vous auriez ri de la confiance du

motionnaire, vous auriez repoussé la motion, comme incendiaire, et

faite pour allumer la guerre civile. Le dirai-je? On assure que la

disposition des esprits est changée; telle est, sur plusieurs,

l'influence d'une atmosphère pestiférée, que les idées les plus simples

et les plus naturelles sont souvent étouffées par les plus dangereux

sophismes. Imposez silence à tous les préjugés, à toutes les

suggestions; examinons de sang-froid cette singulière question.

Discours par Maximilien Robespierre — 17 Avril 1792-27 Juillet 1794 · 第 4 / 21 段