La révolution du 10 août avait nécessairement fait disparaître

l'autorité du département, avec la puissance de la cour, dont il

s'était déclaré l'éternel champion; et le conseil général de la commune

en exerçait le pouvoir. Il était fermement convaincu, comme tous les

citoyens, qu'il lui serait impossible de soutenir le poids de la

révolution commencée, si on se hâtait de le paralyser par la

résurrection du département, dont le nom seul était devenu odieux.

Cependant, dès le lendemain du premier jour de la révolution, des

membres de la commission des 21, qui dirigeaient les travaux de

l'assemblée, avaient préparé un projet de décret, dont l'objet était

d'annuler l'influence de la commune, en la renfermant dans les limites

qu'exerçait le conseil général qui l'avait précédée. Le même jour, des

affiches, où elle était diffamée de la manière la plus indécente,

couvrirent les murs de Paris; et nous connaissons les auteurs de ces

affiches; ils ont beaucoup de rapports avec les auteurs de l'accusation

à laquelle je réponds. Ce premier objet ayant échoué, on imagina de

créer un nouveau département, et le 12 ou le 13 on surprit à

l'Assemblée un décret qui en déterminait l'organisation. Le soir, je

fus chargé par la commune, avec plusieurs autres députés, de venir

présenter à l'Assemblée législative des observations puisées dans le

principe que j'ai indiqué. Elles furent appuyées par plusieurs membres,

notamment par Lacroix, qui alla même jusqu'à censurer la commission des

Vingt-et-Un, à qui il attribuait le décret; et, sur sa rédaction même,

rassemblée décréta que les fonctions du nouveau corps administratif se

borneraient aux matières d'impositions, et que. relativement aux

mesures de salut public et de police, le conseil général ne

correspondrait directement qu'avec le corps législatif. Deux jours

après, une circonstance singulière nous ramena à la barre pour le même

objet. La lettre de convocation, expédiée par le ministre Roland pour

nommer les membres de l'administration provisoire du département, était

motivée non sur le dernier décret qui en circonscrivait les fonctions,

mais sur le premier décret, que l'Assemblée législative avait changé.

Le conseil général crut devoir réclamer contre cette conduite, et il

crut que le seul moyen de prévenir toutes ces divisions et tous les

conflits d'autorité, si dangereux dans ces circonstances critiques,

était que l'administration provisoire ne prît que le titre de

commission administrative, qui déterminait clairement l'objet des

fonctions qui lui étaient attribuées par le dernier décret. Tandis

qu'on discutait cette question à la commune, les membres nommés pour

remplacer le directoire viennent lui jurer fraternité, et lui déclarer

qu'ils ne voulaient prendre d'autre titre que celui de commission

administrative. Ce trait de civisme, digne des jours qui ont vu

renaître la liberté, produisit une scène touchante. On arrête que les

membres du directoire et des députés de la commune se rendront

sur-le-champ à l'Assemblée législative pour lui en rendre compte et la

prier de consacrer la mesure salutaire dont je viens de parler. Je

portai la parole: c'est cette pétition que M. Louvet a qualifié

d'insolente. Voulez-vous apprécier ce reproche? Interrogez Hérault,

qui, dans cette séance, présidait le corps législatif; il nous adressa

une réponse véritablement républicaine, qui exprimait une opinion aussi

favorable à l'objet de la pétition qu'à ceux qui la présentaient. Nous

fûmes invités à la séance. Quelques orateurs ne pensèrent pas comme

lui, et un membre, qui m'a vivement inculpé le jour de l'accusation de

M. Louvet, s'éleva très durement et contre notre demande et contre la

commune elle-même, et l'Assemblée passa à l'ordre du jour. Lacroix vous

a dit que, dans le coin du côté gauche, je l'avais menacé du tocsin.

Lacroix sans doute s'est trompé. Et il était possible de confondre ou

d'oublier les circonstances, dont j'ai aussi des témoins, même dans

cette Assemblée et parmi les membres du corps législatif. Je vais les

rappeler. Je me souviens très bien que, dans ce coin dont on a parlé,

j'entendis certains propos qui me parurent assez feuillantins, assez

peu dignes des circonstances où nous étions, entre autres celui-ci, qui

s'adressait à la commune: "Que ne faites-vous resonner le tocsin?"

C'est à ce propos, ou à un autre pareil, que je répondis: "Les sonneurs

de tocsin sont ceux qui cherchent à aigrir les esprits par

l'injustice." Je me rappelle encore qu'alors un de mes collègues, moins

patient que moi, dans un mouvement d'humeur, tint en effet un propos

semblable à celui qu'on m'a attribué, et d'autres m'ont entendu

moi-même le lui reprocher*. [* La vérité de ce récit a été attestée

sur-le-champ par plusieurs membres de l'Assemblée législative, députés

à la Convention nationale. (_Note de Robespierre_.)] Quant à la

répétition du même propos que l'on me fait tenir au comité des

Vingt-et-Un, la fausseté de ce fait est encore plus notoire. Je ne

retournais au conseil général que pour dénoncer l'Assemblée

législative, dit M. Louvet. Ce jour-là, retourné au conseil général

pour rendre compte de ma mission, je parlai avec décence de l'Assemblée

nationale, avec franchise de quelques membres de la commission des

Vingt-et-Un, à qui j'imputais le projet de faire rétrograder la

liberté. On a osé, par un rapprochement atroce, insinuer que j'avais

voulu compromettre la sûreté de quelques députés, en les dénonçant à la

commune durant les exécutions des conspirateurs. J'ai déjà répondu à

cette infamie, en rappelant que j'avais cessé d'aller à la commune

avant ces événements, qu'il ne m'était pas plus donné de prévoir que

les circonstances subites et extraordinaires qui les ont amenés.

Faut-il vous dire que plusieurs de mes collègues, avant moi avaient

déjà dénoncé la persécution tramée contre la commune par les deux ou

trois personnes dont on parle, et ce plan de calomnier les défenseurs

de la liberté et de diviser les citoyens au moment où il fallait réunir

ses efforts pour étouffer les conspirations du dedans et repousser les

ennemis étrangers. Quelle est donc cette affreuse doctrine, que

dénoncer un homme et le tuer c'est la même chose? Dans quelle

république vivons-nous, si le magistrat qui, dans une assemblée

municipale, s'explique librement sur les auteurs d'une trame

dangereuse, n'est plus regardé que comme un provocateur au meurtre? Le

peuple, dans la journée même du 10 août, s'était fait une loi de

respecter les membres les plus décriés du corps législatif; il a vu

paisiblement Louis XVI et sa famille traverser Paris, de l'Assemblée au

Temple; et tout Paris sait que personne n'avait prêché ce principe de

conduite plus souvent ni avec plus de zèle que moi, soit avant, soit

depuis la révolution du 10 août. Citoyens, si jamais, à l'exemple des

Lacédémoniens, nous élevons un temple à la peur, je suis d'avis qu'on

choisisse les ministres de son culte parmi ceux-là mêmes qui nous

entretiennent sans cesse de leur courage et de leurs dangers.

Mais comment parlerai-je de cette lettre prétendue, timidement, et

j'ose dire très gauchement présentée à votre curiosité? Une lettre

énigmatique adressée à un tiers! Des brigands anonymes! Des assassins

anonymes!... et, au milieu de ces nuages, ce mot, jeté comme au hasard:

ils ne veulent entendre parler que de Robespierre... Des réticences,

des mystères dans des affaires si graves, et en s'adressant à la

Convention nationale! Le tout attaché à un rapport bien astucieux,

après tant de libelles, tant d'affiches, tant de pamphlets, tant de

journaux de toutes les espèces, distribués à si grands frais et de

toutes les manières, dans tous les coins de la république... O homme

vertueux, homme exclusivement, éternellement vertueux, où vouliez-vous

donc aller par ces routes ténébreuses? Vous avez essayé l'opinion...

Vous vous êtes arrêté, épouvanté vous-même de votre propre démarche...

Vous avez bien fait; la nature ne vous a pas moulé, ni pour de grandes

actions, ni pour de grands attentats.... Je m'arrête ici moi-même, par

égards pour vous... Mais une autre fois examinez mieux les instruments

qu'on met entre vos mains... Vous ne connaissez pas l'abominable

histoire de l'homme à la missive énigmatique; cherchez-la, si vous en

avez le courage, dans les monuments de la police... Vous saurez un jour

quel prix vous élevez attacher à la modération de l'ennemi que vous

vouliez perdre. Et croyez-vous que, si je voulais m'abaisser à de

pareilles plaintes, il me serait difficile de vous présenter des

dénonciations un peu plus précises et mieux appuyées? Je les ai

dédaignées jusqu'ici. Je sais qu'il y a loin du dessein profondément

conçu de commettre un grand crime à certaines velléités, à certaines

menaces de mes ennemis, dont j'aurais pu faire beaucoup de bruit.

D'ailleurs, je n'ai jamais cru au courage des méchants. Mais

réfléchissez sur vous-même; et voyez avec quelle maladresse vous vous

embarrassez vous-même dans vos propres pièges... Vous vous tourmentez,

depuis longtemps, pour arracher à l'Assemblée une loi contre les

provocateurs au meurtre: qu'elle soit portée; quelle est la première

victime qu'elle doit frapper? N'est-ce pas vous qui avez dit

calomnieusement, ridiculement, que j'aspirais à la tyrannie?

N'avez-vous pas juré par Brutus d'assassiner les tyrans? Vous voilà

donc convaincu, par votre propre aveu, d'avoir provoqué tous les

citoyens à m'assassiner. N'ai-je pas déjà entendu, de cette tribune

même, des cris de fureur répondre à vos exhortations? Et ces promenades

de gens armés, qui bravent, au milieu de nous, l'autorité des lois et

des magistrats! Et ces cris qui demandent les têtes de quelques

représentants du peuple, qui mêlent à des imprécations contre moi vos

louanges et l'apologie de Louis XVI! Qui les a appelés? qui les égare?

qui les excite? Et vous parlez de lois, de vertu, d'agitateurs...

Mais sortons de ce cercle d'infamie que vous nous avez fait parcourir,

et arrivons à la conclusion de votre libelle.

Indépendamment de ce décret sur la force armée, que vous cherchez à

extorquer par tant de moyens; indépendamment de cette loi tyrannique

contre la liberté individuelle et contre celle de la presse, que vous

déguisez sous le spécieux prétexte de la provocation au meurtre, vous

demandez pour le ministre une espèce de dictature militaire, vous

demandez une loi de proscription contre les citoyens qui vous

déplaisent, sous le nom d'ostracisme. Ainsi vous ne rougissez plus

d'avouer ouvertement le motif honteux de tant d'impostures et de

machinations; ainsi vous ne parlez de dictature que pour l'exercer

vous-même sans aucun frein; ainsi vous ne parlez de proscriptions et de

tyrannie que pour proscrire et pour tyranniser; ainsi vous avez pensé

que, pour faire de la Convention nationale l'aveugle instrument de vos

coupables desseins, il vous suffirait de prononcer devant elle un roman

bien astucieux, et de lui proposer de décréter, sans désemparer, la

perte de la liberté et son propre déshonneur! Que me reste-t-il à dire

contre des accusateurs qui s'accusent eux-mêmes?... Ensevelissons, s'il

est possible, ces misérables manoeuvres dans un éternel oubli.

Puissions-nous dérober aux regards de la postérité ces jours peu

glorieux de notre histoire, où les représentants du peuple, égarés par

de lâches intrigues, ont paru oublier les grandes destinées auxquelles

ils étaient appelés. Pour moi, je ne prendrai aucunes conclusions qui

me soient personnelles; j'ai renoncé au facile avantage de répondre aux

calomnies de mes adversaires par des dénonciations plus redoutables.

J'ai voulu supprimer la partie offensive de ma justification. Je

renonce à la juste vengeance que j'aurais le droit de poursuivre contre

mes calomniateurs. Je n'en demande point d'autre que le retour de la

paix et le triomphe de la liberté. Citoyens, parcourez, d'un pas ferme

et rapide, votre superbe carrière. Et puissé-je, aux dépens de ma vie

et de ma réputation même, concourir avec vous à la gloire et au bonheur

de notre commune patrie!

* * * * * * * * *

_Opinion de Maximilien Robespierre, député du département de Paris,

sur le jugement de Louis XVI; imprimé par ordre de la Convention

nationale_ (3 décembre 1792)

Citoyens,

L'Assemblée a été entraînée, à son insu, loin de la véritable question.

Il n'y a point ici de procès à faire. Louis n'est point un accusé. Vous

n'êtes point des juges. Vous n'êtes, vous ne pouvez être que des hommes

d'Etat, et les représentants de la nation. Vous n'avez point une

sentence à rendre pour ou contre un homme, mais une mesure de salut

public à prendre, un acte de providence nationale à exercer. Un roi

détrôné, dans la république, n'est bon qu'à deux usages: ou à troubler

la tranquillité de l'Etat et à ébranler la liberté, ou à affermir l'une

et l'autre à la fois. Or, je soutiens que le caractère qu'a pris

jusqu'ici votre délibération va directement contre ce but. En effet,

quel est le parti que la saine politique prescrit pour cimenter la

république naissante? C'est de graver profondément dans les coeurs le

mépris de la royauté, et de frapper de stupeur tous les partisans du

roi. Donc, présenter à l'univers son crime comme un problème, sa cause

comme l'objet de la discussion la plus imposante, la plus religieuse,

la plus difficile qui puisse occuper les représentants du peuple

français; mettre une distance incommensurable entre le seul souvenir de

ce qu'il fut, et la dignité d'un citoyen, c'est précisément avoir

trouvé le secret de le rendre encore dangereux à la liberté.

Louis fut roi, et la république est fondée: la question fameuse qui

vous occupe est décidée par ces seuls mots. Louis a été détrôné par ses

crimes; Louis dénonçait le peuple français comme rebelle; il a appelé,

pour le châtier, les armes des tyrans ses confrères; la victoire et le

peuple ont décidé que lui seul était rebelle: Louis ne peut donc être

jugé; il est déjà condamné, ou la république n'est point absoute.

Proposer de faire le procès à Louis XVI, de quelque manière que ce

puisse être, c'est rétrograder vers le despotisme royal et

constitutionnel; c'est une idée contre-révolutionnaire, car c'est

mettre la révolution elle-même en litige. En effet, si Louis peut être

encore l'objet d'un procès, il peut être absous; il peut être innocent:

que dis-je! il est présumé l'être jusqu'à ce qu'il soit jugé: mais si

Louis est absous, si Louis peut être présumé innocent, que devient la

révolution? Si Louis est innocent, tous les défenseurs de la liberté

deviennent des calomniateurs; les rebelles étaient les amis de la

vérité et les défenseurs de l'innocence opprimée; tous les manifestes

des cours étrangères ne sont que des réclamations légitimes contre une

faction dominatrice. La détention même que Louis a subie jusqu'à ce

moment est une vexation injuste; les fédérés, le peuple de Paris, tous

les patriotes de l'empire français sont coupables: et ce grand procès

pendant au tribunal de la nature, entre le crime et la vertu, entre la

liberté et la tyrannie, est enfin décidé en faveur du crime et de la

tyrannie.

Citoyens, prenez-y garde; vous êtes ici trompés par de fausses notions.

Vous confondez les règles du droit civil et positif avec les principes

du droit des gens; vous confondez les rapports des citoyens entre eux,

avec ceux des nations à un ennemi qui conspire contre elles. Vous

confondez aussi la situation d'un peuple en révolution avec celle d'un

peuple dont le gouvernement est affermi.

Vous confondez une nation qui punit un fonctionnaire public, en

conservant la forme du gouvernement, et celle qui détruit le

gouvernement lui-même. Nous rapportons à des idées qui nous sont

familières un cas extraordinaire, qui dépend de principes que nous

n'avons jamais appliqués: ainsi, parce que nous sommes accoutumés à

voir les délits dont nous sommes les témoins jugés selon des règles

uniformes, nous sommes naturellement portés à croire que dans aucune

circonstance les nations ne peuvent avec équité sévir autrement contre

un homme qui a violé leurs droits; et où nous ne voyons point un juré,

un tribunal, une procédure, nous ne trouvons point la justice. Ces

termes mêmes, que nous appliquons à des idées différentes de celles

qu'elles expriment dans l'usage ordinaire, achèvent de nous tromper.

Tel est l'empire naturel de l'habitude, que nous regardons les

conventions les plus arbitraires, quelquefois même les institutions les

plus défectueuses, comme la règle absolue du vrai ou du faux, du juste

ou de l'injuste. Nous ne songeons pas même que la plupart tiennent

encore nécessairement aux préjugés dont le despotisme nous a nourris.

Nous avons été tellement courbés sous son joug que nous nous relevons

difficilement jusqu'aux éternels principes de la raison; que tout ce

qui remonte à la source sacrée de toutes les lois semble prendre à nos

yeux un caractère illégal, et que Tordre même de la nature nous paraît

un désordre. Les mouvements majestueux d'un grand peuple, les sublimes

élans de la vertu, se présentent souvent à nos yeux timides comme les

éruptions d'un volcan ou le renversement de la société politique; et

certes ce n'est pas la moindre cause des troubles qui nous agitent que

cette contradiction entre la faiblesse de nos moeurs, la dépravation de

nos esprits, et la pureté des principes, l'énergie des caractères que

suppose le gouvernement libre auquel nous osons prétendre.

Lorsqu'une nation a été forcée de recourir au droit de l'insurrection,

elle rentre dans l'état de la nature à l'égard du tyran. Comment

celui-ci pourrait-il invoquer le pacte social? il l'a anéanti: la

nation peut le conserver encore, si elle le juge à propos, pour ce qui

concerne les rapports des citoyens entre eux; mais l'effet de la

tyrannie et de l'insurrection, c'est de le rompre entièrement par

rapport au tyran; c'est de les constituer réciproquement en état de

guerre. Les tribunaux, les procédures judiciaires ne sont faites que

pour les membres de la cité.

C'est une contradiction trop grossière de supposer que la Constitution

puisse présider à ce nouvel ordre de choses: ce serait supposer qu'elle

survit à elle-même. Quelles sont les lois qui la remplacent? celles de

la nature; celle qui est la base de la société même, le salut du

peuple: le droit de punir le tyran et celui de le détrôner, c'est la

même chose; l'un ne comporte pas d'autres formes que l'autre. Le procès

du tyran, c'est l'insurrection; son jugement, c'est la chute de sa

puissance; sa peine, celle qu'exige la liberté du peuple.

Les peuples ne jugent pas comme les cours judiciaires; ils ne rendent

point de sentences, ils lancent la foudre; ils ne condamnent pas les

rois, ils les replongent dans le néant: et cette justice vaut bien

celle des tribunaux. Si c'est pour leur salut qu'ils s'arment contre

leurs oppresseurs, comment seraient-ils tenus d'adopter un mode de les

punir qui serait pour eux-mêmes un nouveau danger?

Nous nous sommes laissé induire en erreur par des exemples étrangers

qui n'ont rien de commun avec nous. Que Cromwell ait fait juger Charles

Ier par une commission judiciaire dont il disposait; qu'Elisabeth ait

fait condamner Marie d'Ecosse de la même manière, il est naturel que

des tyrans qui immolent leurs pareils, non au peuple, mais à leur

ambition, cherchent à tromper l'opinion du vulgaire par des formes

illusoires: il n'est question là ni de principes, ni de liberté, mais

de fourberie et d'intrigue. Mais le peuple, quelle autre loi peut-il

suivre que la justice et la raison appuyées de sa toute-puissance?

Dans quelle république la nécessité de punir le tyran fut-elle

litigieuse? Tarquin fut-il appelé en jugement? Qu'aurait-on dit à Rome

si des Romains avaient osé se déclarer ses défenseurs? Que

faisons-nous? Nous appelons de toutes parts des avocats pour plaider la

cause de Louis XVI; nous consacrons comme des actes légitimes ce qui,

chez tout peuple libre, eût été regardé comme le plus grand des crimes;

nous invitons nous-mêmes les citoyens à la bassesse et à la corruption:

nous pourrons bien un jour décerner aux défenseurs de Louis des

couronnes civiques, car, s'ils défendent sa cause, ils peuvent espérer

de la faire triompher; autrement vous ne donneriez à l'univers qu'une

ridicule comédie; et nous osons parler de république! Nous invoquons

des formes, parce que nous n'avons pas de principes; nous nous piquons

de délicatesse, parce que nous manquons d'énergie; nous étalons une

fausse humanité, parce que le sentiment de la véritable humanité nous

est étranger; nous révérons l'ombre d'un roi, parce que nous ne savons

pas respecter le peuple; nous sommes tendres pour les oppresseurs,

parce que nous sommes sans entrailles pour les opprimés.

Le procès à Louis XVI! Mais qu'est-ce que ce procès, si ce n'est

l'appel de l'insurrection à un tribunal ou à une assemblée quelconque?

Quand un roi a été anéanti par le peuple, qui a le droit de le

ressusciter pour en faire un nouveau prétexte de trouble et de

rébellion, et quels autres effets peut produire ce système? En ouvrant

une arène aux champions de Louis XVI, vous renouvelez les querelles du

despotisme contre la liberté, vous consacrez le droit de blasphémer

contre la république et contre le peuple; car le droit de défendre

l'ancien despote emporte le droit de dire tout ce qui tient à sa cause.

Vous réveillez toutes les factions, vous ranimez, vous encouragez le

royalisme assoupi: on pourra librement prendre parti pour ou contre.

Quoi de plus légitime, quoi de plus naturel que de répéter partout les

maximes que ses défenseurs pourront professer hautement à votre barre

et dans votre tribune même! Quelle république que celle dont les

fondateurs lui suscitent de toutes parts des adversaires pour

l'attaquer dans son berceau! Voyez quels progrès rapides a déjà faits

ce système.

A l'époque du mois d'août dernier, tous les partisans de la royauté se

cachaient: quiconque eût osé entreprendre l'apologie de Louis XVI eût

été puni comme un traître. Aujourd'hui ils relèvent impunément un front

audacieux; aujourd'hui les écrivains les plus décriés de l'aristocratie

reprennent avec confiance leurs plumes empoisonnées ou trouvent des

successeurs qui les surpassent en impudeur; aujourd'hui des écrits

précurseurs de tous les attentats inondent la cité où vous résidez, les

quatre-vingt-trois départements, et jusqu'au portique de ce sanctuaire

de la liberté; aujourd'hui des hommes armés, arrivés à votre insu et

contre les lois, ont fait retentir les rues de cette cité de cris

séditieux, qui demandent l'impunité de Louis XVI; aujourd'hui Paris

renferme dans son sein des hommes rassemblés, vous a-t-on dit, pour

l'arracher à la justice de la nation. Il ne vous reste plus qu'à ouvrir

cette enceinte aux athlètes qui se pressent déjà pour briguer l'honneur

de rompre des lances en faveur de la royauté. Que dis-je? Aujourd'hui

Louis partage les mandataires du peuple; on parle pour, on parle contre

lui. Il y a deux mois, qui eût pu soupçonner que ce serait une question

s'il était inviolable ou non? Mais depuis qu'un membre de la Convention

nationale a présenté cette idée comme l'objet dune délibération

sérieuse, préliminaire à toute autre question, l'inviolabilité, dont

les conspirateurs de l'Assemblée constituante ont couvert ses premiers

parjures, a été invoquée pour protéger ses derniers attentats. O crime!

ô honte! La tribune du peuple français a retenti du panégyrique de

Louis XVI; nous avons entendu vanter les vertus et les bienfaits du

tyran! A peine avons-nous pu arracher à l'injustice d'une décision

précipitée l'honneur ou la liberté des meilleurs citoyens. Que dis-je?

Nous avons vu accueillir avec une joie scandaleuse les plus atroces

calomnies contre des représentants du peuple connus par leur zèle pour

la liberté. Nous avons vu une partie de cette assemblée proscrite par

l'autre, presque aussitôt que dénoncée par la sottise et par la

perversité combinées. La cause du tyran seul est tellement sacrée

qu'elle ne peut être ni assez longuement ni assez librement discutée:

et pourquoi nous en étonner? ce double phénomène tient à la même cause.

Ceux qui s'intéressent à Louis ou à ses pareils doivent avoir soif du

sang des députés patriotes qui demandent, pour la seconde fois, sa

punition; ils ne peuvent faire grâce qu'à ceux qui se sont adoucis en

sa faveur. Le projet d'enchaîner le peuple, en égorgeant ses

défenseurs, a-t-il été un seul moment abandonné? et tous ceux qui les

proscrivent aujourd'hui, sous le nom d'anarchistes et d'agitateurs, ne

doivent-ils pas exciter eux-mêmes les troubles que nous présage leur

perfide système? Si nous les en croyons, le procès durera au moins

plusieurs mois; il atteindra l'époque du printemps prochain, où les

despotes doivent nous livrer une attaque générale. Et quelle carrière

ouverte aux conspirateurs! Quel aliment donné à l'intrigue et à

l'aristocratie! Ainsi, tous les partisans de la tyrannie pourront

espérer encore dans les secours de leurs alliés; et les armées

étrangères pourront encourager l'audace des contre-révolutionnaires, en

même temps que leur or tentera la fidélité du tribunal qui doit

prononcer sur son sort. Juste ciel! toutes les hordes féroces du

despotisme s'apprêtent à déchirer de nouveau le sein de notre patrie,

au nom de Louis XVI! Louis combat encore contre nous du fond de son

cachot; et l'on doute s'il est coupable, si on peut le traiter en

ennemi! Je veux bien croire encore que la République n'est point un

vain nom dont on nous amuse: mais quels autres moyens pourrait-on

employer, si l'on voulait rétablir la royauté?

On invoque en sa faveur la Constitution. Je me garderai bien de répéter

ici tous les arguments sans réplique développés par ceux qui ont daigné

combattre cette espèce d'objection.

Discours par Maximilien Robespierre — 17 Avril 1792-27 Juillet 1794 · 第 3 / 21 段