l'autorité du département, avec la puissance de la cour, dont il
s'était déclaré l'éternel champion; et le conseil général de la commune
en exerçait le pouvoir. Il était fermement convaincu, comme tous les
citoyens, qu'il lui serait impossible de soutenir le poids de la
révolution commencée, si on se hâtait de le paralyser par la
résurrection du département, dont le nom seul était devenu odieux.
Cependant, dès le lendemain du premier jour de la révolution, des
membres de la commission des 21, qui dirigeaient les travaux de
l'assemblée, avaient préparé un projet de décret, dont l'objet était
d'annuler l'influence de la commune, en la renfermant dans les limites
qu'exerçait le conseil général qui l'avait précédée. Le même jour, des
affiches, où elle était diffamée de la manière la plus indécente,
couvrirent les murs de Paris; et nous connaissons les auteurs de ces
affiches; ils ont beaucoup de rapports avec les auteurs de l'accusation
à laquelle je réponds. Ce premier objet ayant échoué, on imagina de
créer un nouveau département, et le 12 ou le 13 on surprit à
l'Assemblée un décret qui en déterminait l'organisation. Le soir, je
fus chargé par la commune, avec plusieurs autres députés, de venir
présenter à l'Assemblée législative des observations puisées dans le
principe que j'ai indiqué. Elles furent appuyées par plusieurs membres,
notamment par Lacroix, qui alla même jusqu'à censurer la commission des
Vingt-et-Un, à qui il attribuait le décret; et, sur sa rédaction même,
rassemblée décréta que les fonctions du nouveau corps administratif se
borneraient aux matières d'impositions, et que. relativement aux
mesures de salut public et de police, le conseil général ne
correspondrait directement qu'avec le corps législatif. Deux jours
après, une circonstance singulière nous ramena à la barre pour le même
objet. La lettre de convocation, expédiée par le ministre Roland pour
nommer les membres de l'administration provisoire du département, était
motivée non sur le dernier décret qui en circonscrivait les fonctions,
mais sur le premier décret, que l'Assemblée législative avait changé.
Le conseil général crut devoir réclamer contre cette conduite, et il
crut que le seul moyen de prévenir toutes ces divisions et tous les
conflits d'autorité, si dangereux dans ces circonstances critiques,
était que l'administration provisoire ne prît que le titre de
commission administrative, qui déterminait clairement l'objet des
fonctions qui lui étaient attribuées par le dernier décret. Tandis
qu'on discutait cette question à la commune, les membres nommés pour
remplacer le directoire viennent lui jurer fraternité, et lui déclarer
qu'ils ne voulaient prendre d'autre titre que celui de commission
administrative. Ce trait de civisme, digne des jours qui ont vu
renaître la liberté, produisit une scène touchante. On arrête que les
membres du directoire et des députés de la commune se rendront
sur-le-champ à l'Assemblée législative pour lui en rendre compte et la
prier de consacrer la mesure salutaire dont je viens de parler. Je
portai la parole: c'est cette pétition que M. Louvet a qualifié
d'insolente. Voulez-vous apprécier ce reproche? Interrogez Hérault,
qui, dans cette séance, présidait le corps législatif; il nous adressa
une réponse véritablement républicaine, qui exprimait une opinion aussi
favorable à l'objet de la pétition qu'à ceux qui la présentaient. Nous
fûmes invités à la séance. Quelques orateurs ne pensèrent pas comme
lui, et un membre, qui m'a vivement inculpé le jour de l'accusation de
M. Louvet, s'éleva très durement et contre notre demande et contre la
commune elle-même, et l'Assemblée passa à l'ordre du jour. Lacroix vous
a dit que, dans le coin du côté gauche, je l'avais menacé du tocsin.
Lacroix sans doute s'est trompé. Et il était possible de confondre ou
d'oublier les circonstances, dont j'ai aussi des témoins, même dans
cette Assemblée et parmi les membres du corps législatif. Je vais les
rappeler. Je me souviens très bien que, dans ce coin dont on a parlé,
j'entendis certains propos qui me parurent assez feuillantins, assez
peu dignes des circonstances où nous étions, entre autres celui-ci, qui
s'adressait à la commune: "Que ne faites-vous resonner le tocsin?"
C'est à ce propos, ou à un autre pareil, que je répondis: "Les sonneurs
de tocsin sont ceux qui cherchent à aigrir les esprits par
l'injustice." Je me rappelle encore qu'alors un de mes collègues, moins
patient que moi, dans un mouvement d'humeur, tint en effet un propos
semblable à celui qu'on m'a attribué, et d'autres m'ont entendu
moi-même le lui reprocher*. [* La vérité de ce récit a été attestée
sur-le-champ par plusieurs membres de l'Assemblée législative, députés
à la Convention nationale. (_Note de Robespierre_.)] Quant à la
répétition du même propos que l'on me fait tenir au comité des
Vingt-et-Un, la fausseté de ce fait est encore plus notoire. Je ne
retournais au conseil général que pour dénoncer l'Assemblée
législative, dit M. Louvet. Ce jour-là, retourné au conseil général
pour rendre compte de ma mission, je parlai avec décence de l'Assemblée
nationale, avec franchise de quelques membres de la commission des
Vingt-et-Un, à qui j'imputais le projet de faire rétrograder la
liberté. On a osé, par un rapprochement atroce, insinuer que j'avais
voulu compromettre la sûreté de quelques députés, en les dénonçant à la
commune durant les exécutions des conspirateurs. J'ai déjà répondu à
cette infamie, en rappelant que j'avais cessé d'aller à la commune
avant ces événements, qu'il ne m'était pas plus donné de prévoir que
les circonstances subites et extraordinaires qui les ont amenés.
Faut-il vous dire que plusieurs de mes collègues, avant moi avaient
déjà dénoncé la persécution tramée contre la commune par les deux ou
trois personnes dont on parle, et ce plan de calomnier les défenseurs
de la liberté et de diviser les citoyens au moment où il fallait réunir
ses efforts pour étouffer les conspirations du dedans et repousser les
ennemis étrangers. Quelle est donc cette affreuse doctrine, que
dénoncer un homme et le tuer c'est la même chose? Dans quelle
république vivons-nous, si le magistrat qui, dans une assemblée
municipale, s'explique librement sur les auteurs d'une trame
dangereuse, n'est plus regardé que comme un provocateur au meurtre? Le
peuple, dans la journée même du 10 août, s'était fait une loi de
respecter les membres les plus décriés du corps législatif; il a vu
paisiblement Louis XVI et sa famille traverser Paris, de l'Assemblée au
Temple; et tout Paris sait que personne n'avait prêché ce principe de
conduite plus souvent ni avec plus de zèle que moi, soit avant, soit
depuis la révolution du 10 août. Citoyens, si jamais, à l'exemple des
Lacédémoniens, nous élevons un temple à la peur, je suis d'avis qu'on
choisisse les ministres de son culte parmi ceux-là mêmes qui nous
entretiennent sans cesse de leur courage et de leurs dangers.
Mais comment parlerai-je de cette lettre prétendue, timidement, et
j'ose dire très gauchement présentée à votre curiosité? Une lettre
énigmatique adressée à un tiers! Des brigands anonymes! Des assassins
anonymes!... et, au milieu de ces nuages, ce mot, jeté comme au hasard:
ils ne veulent entendre parler que de Robespierre... Des réticences,
des mystères dans des affaires si graves, et en s'adressant à la
Convention nationale! Le tout attaché à un rapport bien astucieux,
après tant de libelles, tant d'affiches, tant de pamphlets, tant de
journaux de toutes les espèces, distribués à si grands frais et de
toutes les manières, dans tous les coins de la république... O homme
vertueux, homme exclusivement, éternellement vertueux, où vouliez-vous
donc aller par ces routes ténébreuses? Vous avez essayé l'opinion...
Vous vous êtes arrêté, épouvanté vous-même de votre propre démarche...
Vous avez bien fait; la nature ne vous a pas moulé, ni pour de grandes
actions, ni pour de grands attentats.... Je m'arrête ici moi-même, par
égards pour vous... Mais une autre fois examinez mieux les instruments
qu'on met entre vos mains... Vous ne connaissez pas l'abominable
histoire de l'homme à la missive énigmatique; cherchez-la, si vous en
avez le courage, dans les monuments de la police... Vous saurez un jour
quel prix vous élevez attacher à la modération de l'ennemi que vous
vouliez perdre. Et croyez-vous que, si je voulais m'abaisser à de
pareilles plaintes, il me serait difficile de vous présenter des
dénonciations un peu plus précises et mieux appuyées? Je les ai
dédaignées jusqu'ici. Je sais qu'il y a loin du dessein profondément
conçu de commettre un grand crime à certaines velléités, à certaines
menaces de mes ennemis, dont j'aurais pu faire beaucoup de bruit.
D'ailleurs, je n'ai jamais cru au courage des méchants. Mais
réfléchissez sur vous-même; et voyez avec quelle maladresse vous vous
embarrassez vous-même dans vos propres pièges... Vous vous tourmentez,
depuis longtemps, pour arracher à l'Assemblée une loi contre les
provocateurs au meurtre: qu'elle soit portée; quelle est la première
victime qu'elle doit frapper? N'est-ce pas vous qui avez dit
calomnieusement, ridiculement, que j'aspirais à la tyrannie?
N'avez-vous pas juré par Brutus d'assassiner les tyrans? Vous voilà
donc convaincu, par votre propre aveu, d'avoir provoqué tous les
citoyens à m'assassiner. N'ai-je pas déjà entendu, de cette tribune
même, des cris de fureur répondre à vos exhortations? Et ces promenades
de gens armés, qui bravent, au milieu de nous, l'autorité des lois et
des magistrats! Et ces cris qui demandent les têtes de quelques
représentants du peuple, qui mêlent à des imprécations contre moi vos
louanges et l'apologie de Louis XVI! Qui les a appelés? qui les égare?
qui les excite? Et vous parlez de lois, de vertu, d'agitateurs...
Mais sortons de ce cercle d'infamie que vous nous avez fait parcourir,
et arrivons à la conclusion de votre libelle.
Indépendamment de ce décret sur la force armée, que vous cherchez à
extorquer par tant de moyens; indépendamment de cette loi tyrannique
contre la liberté individuelle et contre celle de la presse, que vous
déguisez sous le spécieux prétexte de la provocation au meurtre, vous
demandez pour le ministre une espèce de dictature militaire, vous
demandez une loi de proscription contre les citoyens qui vous
déplaisent, sous le nom d'ostracisme. Ainsi vous ne rougissez plus
d'avouer ouvertement le motif honteux de tant d'impostures et de
machinations; ainsi vous ne parlez de dictature que pour l'exercer
vous-même sans aucun frein; ainsi vous ne parlez de proscriptions et de
tyrannie que pour proscrire et pour tyranniser; ainsi vous avez pensé
que, pour faire de la Convention nationale l'aveugle instrument de vos
coupables desseins, il vous suffirait de prononcer devant elle un roman
bien astucieux, et de lui proposer de décréter, sans désemparer, la
perte de la liberté et son propre déshonneur! Que me reste-t-il à dire
contre des accusateurs qui s'accusent eux-mêmes?... Ensevelissons, s'il
est possible, ces misérables manoeuvres dans un éternel oubli.
Puissions-nous dérober aux regards de la postérité ces jours peu
glorieux de notre histoire, où les représentants du peuple, égarés par
de lâches intrigues, ont paru oublier les grandes destinées auxquelles
ils étaient appelés. Pour moi, je ne prendrai aucunes conclusions qui
me soient personnelles; j'ai renoncé au facile avantage de répondre aux
calomnies de mes adversaires par des dénonciations plus redoutables.
J'ai voulu supprimer la partie offensive de ma justification. Je
renonce à la juste vengeance que j'aurais le droit de poursuivre contre
mes calomniateurs. Je n'en demande point d'autre que le retour de la
paix et le triomphe de la liberté. Citoyens, parcourez, d'un pas ferme
et rapide, votre superbe carrière. Et puissé-je, aux dépens de ma vie
et de ma réputation même, concourir avec vous à la gloire et au bonheur
de notre commune patrie!
* * * * * * * * *
_Opinion de Maximilien Robespierre, député du département de Paris,
sur le jugement de Louis XVI; imprimé par ordre de la Convention
nationale_ (3 décembre 1792)
Citoyens,
L'Assemblée a été entraînée, à son insu, loin de la véritable question.
Il n'y a point ici de procès à faire. Louis n'est point un accusé. Vous
n'êtes point des juges. Vous n'êtes, vous ne pouvez être que des hommes
d'Etat, et les représentants de la nation. Vous n'avez point une
sentence à rendre pour ou contre un homme, mais une mesure de salut
public à prendre, un acte de providence nationale à exercer. Un roi
détrôné, dans la république, n'est bon qu'à deux usages: ou à troubler
la tranquillité de l'Etat et à ébranler la liberté, ou à affermir l'une
et l'autre à la fois. Or, je soutiens que le caractère qu'a pris
jusqu'ici votre délibération va directement contre ce but. En effet,
quel est le parti que la saine politique prescrit pour cimenter la
république naissante? C'est de graver profondément dans les coeurs le
mépris de la royauté, et de frapper de stupeur tous les partisans du
roi. Donc, présenter à l'univers son crime comme un problème, sa cause
comme l'objet de la discussion la plus imposante, la plus religieuse,
la plus difficile qui puisse occuper les représentants du peuple
français; mettre une distance incommensurable entre le seul souvenir de
ce qu'il fut, et la dignité d'un citoyen, c'est précisément avoir
trouvé le secret de le rendre encore dangereux à la liberté.
Louis fut roi, et la république est fondée: la question fameuse qui
vous occupe est décidée par ces seuls mots. Louis a été détrôné par ses
crimes; Louis dénonçait le peuple français comme rebelle; il a appelé,
pour le châtier, les armes des tyrans ses confrères; la victoire et le
peuple ont décidé que lui seul était rebelle: Louis ne peut donc être
jugé; il est déjà condamné, ou la république n'est point absoute.
Proposer de faire le procès à Louis XVI, de quelque manière que ce
puisse être, c'est rétrograder vers le despotisme royal et
constitutionnel; c'est une idée contre-révolutionnaire, car c'est
mettre la révolution elle-même en litige. En effet, si Louis peut être
encore l'objet d'un procès, il peut être absous; il peut être innocent:
que dis-je! il est présumé l'être jusqu'à ce qu'il soit jugé: mais si
Louis est absous, si Louis peut être présumé innocent, que devient la
révolution? Si Louis est innocent, tous les défenseurs de la liberté
deviennent des calomniateurs; les rebelles étaient les amis de la
vérité et les défenseurs de l'innocence opprimée; tous les manifestes
des cours étrangères ne sont que des réclamations légitimes contre une
faction dominatrice. La détention même que Louis a subie jusqu'à ce
moment est une vexation injuste; les fédérés, le peuple de Paris, tous
les patriotes de l'empire français sont coupables: et ce grand procès
pendant au tribunal de la nature, entre le crime et la vertu, entre la
liberté et la tyrannie, est enfin décidé en faveur du crime et de la
tyrannie.
Citoyens, prenez-y garde; vous êtes ici trompés par de fausses notions.
Vous confondez les règles du droit civil et positif avec les principes
du droit des gens; vous confondez les rapports des citoyens entre eux,
avec ceux des nations à un ennemi qui conspire contre elles. Vous
confondez aussi la situation d'un peuple en révolution avec celle d'un
peuple dont le gouvernement est affermi.
Vous confondez une nation qui punit un fonctionnaire public, en
conservant la forme du gouvernement, et celle qui détruit le
gouvernement lui-même. Nous rapportons à des idées qui nous sont
familières un cas extraordinaire, qui dépend de principes que nous
n'avons jamais appliqués: ainsi, parce que nous sommes accoutumés à
voir les délits dont nous sommes les témoins jugés selon des règles
uniformes, nous sommes naturellement portés à croire que dans aucune
circonstance les nations ne peuvent avec équité sévir autrement contre
un homme qui a violé leurs droits; et où nous ne voyons point un juré,
un tribunal, une procédure, nous ne trouvons point la justice. Ces
termes mêmes, que nous appliquons à des idées différentes de celles
qu'elles expriment dans l'usage ordinaire, achèvent de nous tromper.
Tel est l'empire naturel de l'habitude, que nous regardons les
conventions les plus arbitraires, quelquefois même les institutions les
plus défectueuses, comme la règle absolue du vrai ou du faux, du juste
ou de l'injuste. Nous ne songeons pas même que la plupart tiennent
encore nécessairement aux préjugés dont le despotisme nous a nourris.
Nous avons été tellement courbés sous son joug que nous nous relevons
difficilement jusqu'aux éternels principes de la raison; que tout ce
qui remonte à la source sacrée de toutes les lois semble prendre à nos
yeux un caractère illégal, et que Tordre même de la nature nous paraît
un désordre. Les mouvements majestueux d'un grand peuple, les sublimes
élans de la vertu, se présentent souvent à nos yeux timides comme les
éruptions d'un volcan ou le renversement de la société politique; et
certes ce n'est pas la moindre cause des troubles qui nous agitent que
cette contradiction entre la faiblesse de nos moeurs, la dépravation de
nos esprits, et la pureté des principes, l'énergie des caractères que
suppose le gouvernement libre auquel nous osons prétendre.
Lorsqu'une nation a été forcée de recourir au droit de l'insurrection,
elle rentre dans l'état de la nature à l'égard du tyran. Comment
celui-ci pourrait-il invoquer le pacte social? il l'a anéanti: la
nation peut le conserver encore, si elle le juge à propos, pour ce qui
concerne les rapports des citoyens entre eux; mais l'effet de la
tyrannie et de l'insurrection, c'est de le rompre entièrement par
rapport au tyran; c'est de les constituer réciproquement en état de
guerre. Les tribunaux, les procédures judiciaires ne sont faites que
pour les membres de la cité.
C'est une contradiction trop grossière de supposer que la Constitution
puisse présider à ce nouvel ordre de choses: ce serait supposer qu'elle
survit à elle-même. Quelles sont les lois qui la remplacent? celles de
la nature; celle qui est la base de la société même, le salut du
peuple: le droit de punir le tyran et celui de le détrôner, c'est la
même chose; l'un ne comporte pas d'autres formes que l'autre. Le procès
du tyran, c'est l'insurrection; son jugement, c'est la chute de sa
puissance; sa peine, celle qu'exige la liberté du peuple.
Les peuples ne jugent pas comme les cours judiciaires; ils ne rendent
point de sentences, ils lancent la foudre; ils ne condamnent pas les
rois, ils les replongent dans le néant: et cette justice vaut bien
celle des tribunaux. Si c'est pour leur salut qu'ils s'arment contre
leurs oppresseurs, comment seraient-ils tenus d'adopter un mode de les
punir qui serait pour eux-mêmes un nouveau danger?
Nous nous sommes laissé induire en erreur par des exemples étrangers
qui n'ont rien de commun avec nous. Que Cromwell ait fait juger Charles
Ier par une commission judiciaire dont il disposait; qu'Elisabeth ait
fait condamner Marie d'Ecosse de la même manière, il est naturel que
des tyrans qui immolent leurs pareils, non au peuple, mais à leur
ambition, cherchent à tromper l'opinion du vulgaire par des formes
illusoires: il n'est question là ni de principes, ni de liberté, mais
de fourberie et d'intrigue. Mais le peuple, quelle autre loi peut-il
suivre que la justice et la raison appuyées de sa toute-puissance?
Dans quelle république la nécessité de punir le tyran fut-elle
litigieuse? Tarquin fut-il appelé en jugement? Qu'aurait-on dit à Rome
si des Romains avaient osé se déclarer ses défenseurs? Que
faisons-nous? Nous appelons de toutes parts des avocats pour plaider la
cause de Louis XVI; nous consacrons comme des actes légitimes ce qui,
chez tout peuple libre, eût été regardé comme le plus grand des crimes;
nous invitons nous-mêmes les citoyens à la bassesse et à la corruption:
nous pourrons bien un jour décerner aux défenseurs de Louis des
couronnes civiques, car, s'ils défendent sa cause, ils peuvent espérer
de la faire triompher; autrement vous ne donneriez à l'univers qu'une
ridicule comédie; et nous osons parler de république! Nous invoquons
des formes, parce que nous n'avons pas de principes; nous nous piquons
de délicatesse, parce que nous manquons d'énergie; nous étalons une
fausse humanité, parce que le sentiment de la véritable humanité nous
est étranger; nous révérons l'ombre d'un roi, parce que nous ne savons
pas respecter le peuple; nous sommes tendres pour les oppresseurs,
parce que nous sommes sans entrailles pour les opprimés.
Le procès à Louis XVI! Mais qu'est-ce que ce procès, si ce n'est
l'appel de l'insurrection à un tribunal ou à une assemblée quelconque?
Quand un roi a été anéanti par le peuple, qui a le droit de le
ressusciter pour en faire un nouveau prétexte de trouble et de
rébellion, et quels autres effets peut produire ce système? En ouvrant
une arène aux champions de Louis XVI, vous renouvelez les querelles du
despotisme contre la liberté, vous consacrez le droit de blasphémer
contre la république et contre le peuple; car le droit de défendre
l'ancien despote emporte le droit de dire tout ce qui tient à sa cause.
Vous réveillez toutes les factions, vous ranimez, vous encouragez le
royalisme assoupi: on pourra librement prendre parti pour ou contre.
Quoi de plus légitime, quoi de plus naturel que de répéter partout les
maximes que ses défenseurs pourront professer hautement à votre barre
et dans votre tribune même! Quelle république que celle dont les
fondateurs lui suscitent de toutes parts des adversaires pour
l'attaquer dans son berceau! Voyez quels progrès rapides a déjà faits
ce système.
A l'époque du mois d'août dernier, tous les partisans de la royauté se
cachaient: quiconque eût osé entreprendre l'apologie de Louis XVI eût
été puni comme un traître. Aujourd'hui ils relèvent impunément un front
audacieux; aujourd'hui les écrivains les plus décriés de l'aristocratie
reprennent avec confiance leurs plumes empoisonnées ou trouvent des
successeurs qui les surpassent en impudeur; aujourd'hui des écrits
précurseurs de tous les attentats inondent la cité où vous résidez, les
quatre-vingt-trois départements, et jusqu'au portique de ce sanctuaire
de la liberté; aujourd'hui des hommes armés, arrivés à votre insu et
contre les lois, ont fait retentir les rues de cette cité de cris
séditieux, qui demandent l'impunité de Louis XVI; aujourd'hui Paris
renferme dans son sein des hommes rassemblés, vous a-t-on dit, pour
l'arracher à la justice de la nation. Il ne vous reste plus qu'à ouvrir
cette enceinte aux athlètes qui se pressent déjà pour briguer l'honneur
de rompre des lances en faveur de la royauté. Que dis-je? Aujourd'hui
Louis partage les mandataires du peuple; on parle pour, on parle contre
lui. Il y a deux mois, qui eût pu soupçonner que ce serait une question
s'il était inviolable ou non? Mais depuis qu'un membre de la Convention
nationale a présenté cette idée comme l'objet dune délibération
sérieuse, préliminaire à toute autre question, l'inviolabilité, dont
les conspirateurs de l'Assemblée constituante ont couvert ses premiers
parjures, a été invoquée pour protéger ses derniers attentats. O crime!
ô honte! La tribune du peuple français a retenti du panégyrique de
Louis XVI; nous avons entendu vanter les vertus et les bienfaits du
tyran! A peine avons-nous pu arracher à l'injustice d'une décision
précipitée l'honneur ou la liberté des meilleurs citoyens. Que dis-je?
Nous avons vu accueillir avec une joie scandaleuse les plus atroces
calomnies contre des représentants du peuple connus par leur zèle pour
la liberté. Nous avons vu une partie de cette assemblée proscrite par
l'autre, presque aussitôt que dénoncée par la sottise et par la
perversité combinées. La cause du tyran seul est tellement sacrée
qu'elle ne peut être ni assez longuement ni assez librement discutée:
et pourquoi nous en étonner? ce double phénomène tient à la même cause.
Ceux qui s'intéressent à Louis ou à ses pareils doivent avoir soif du
sang des députés patriotes qui demandent, pour la seconde fois, sa
punition; ils ne peuvent faire grâce qu'à ceux qui se sont adoucis en
sa faveur. Le projet d'enchaîner le peuple, en égorgeant ses
défenseurs, a-t-il été un seul moment abandonné? et tous ceux qui les
proscrivent aujourd'hui, sous le nom d'anarchistes et d'agitateurs, ne
doivent-ils pas exciter eux-mêmes les troubles que nous présage leur
perfide système? Si nous les en croyons, le procès durera au moins
plusieurs mois; il atteindra l'époque du printemps prochain, où les
despotes doivent nous livrer une attaque générale. Et quelle carrière
ouverte aux conspirateurs! Quel aliment donné à l'intrigue et à
l'aristocratie! Ainsi, tous les partisans de la tyrannie pourront
espérer encore dans les secours de leurs alliés; et les armées
étrangères pourront encourager l'audace des contre-révolutionnaires, en
même temps que leur or tentera la fidélité du tribunal qui doit
prononcer sur son sort. Juste ciel! toutes les hordes féroces du
despotisme s'apprêtent à déchirer de nouveau le sein de notre patrie,
au nom de Louis XVI! Louis combat encore contre nous du fond de son
cachot; et l'on doute s'il est coupable, si on peut le traiter en
ennemi! Je veux bien croire encore que la République n'est point un
vain nom dont on nous amuse: mais quels autres moyens pourrait-on
employer, si l'on voulait rétablir la royauté?
On invoque en sa faveur la Constitution. Je me garderai bien de répéter
ici tous les arguments sans réplique développés par ceux qui ont daigné
combattre cette espèce d'objection.