chapitres qui composent votre plaidoyer diffamatoire, celui qui
concerne ma conduite au conseil général de la commune.
On me demande d'abord pourquoi, après avoir abdiqué la place
d'accusateur public, j'ai accepté le titre d'officier municipal?
Je réponds que j'ai abdiqué, au mois de janvier 1791, la place
lucrative et nullement périlleuse, quoi qu'on dise, d'accusateur
public, et que j'ai accepté les fonctions de membre du conseil de la
commune, le 10 août 1792. On m'a fait un crime de la manière même dont
je suis entré dans la salle où siégeait la nouvelle municipalité. Notre
dénonciateur m'a reproché très sérieusement d'avoir dirigé mes pas vers
le bureau. Dans ces conjectures, où d'autres soins nous occupaient,
j'étais loin de prévoir que je serais obligé d'informer un jour la
Convention nationale que je n'avais été au bureau que pour faire
vérifier mes pouvoirs. M. Louvet n'en a pas moins conclu de tous ces
faits, à ce qu'il assure, que ce conseil général, ou du moins plusieurs
de ses membres, étaient réservés à de hautes destinées. Pouviez-vous en
douter? N'était-ce pas une assez haute destinée que celle de se dévouer
pour la patrie? Pour moi, je m'honore d'avoir ici à défendre et la
cause de la commune et la mienne. Mais, non... je n'ai qu'à me réjouir
de ce qu'un grand nombre de citoyens ont mieux servi la chose publique
que moi. Je ne veux point prétendre à une gloire qui ne m'appartient
pas. Je ne fus nommé que dans la journée du 10: mais ceux qui, plus tôt
choisis, étaient déjà réunis à la maison commune dans la nuit
redoutable, au moment où la conspiration de la cour était prés
d'éclater, ceux-là sont véritablement les héros de la liberté; ce sont
ceux-là qui, servant de point de ralliement aux patriotes, armant les
citoyens, dirigeant les mouvements d'une insurrection tumultueuse d'où
dépendait le salut public, déconcertèrent la trahison en faisant
arrêter le commandant de la garde nationale vendu à la cour, après
l'avoir convaincu, par un écrit de sa main, d'avoir donné aux
commandants de bataillons des ordres de laisser passer le peuple
insurgent, pour le foudroyer ensuite par derrière... Citoyens
représentants, si la plupart de vous ignoraient ces faits, qui se sont
passés loin de vos yeux, il vous importe de les connaître, ne fût-ce
que pour ne pas souiller les mandataires du peuple français par une
ingratitude fatale à la cause de la liberté; vous devez les entendre
avec intérêt, du moins pour qu'il ne soit pas dit qu'ici les
dénonciations seules ont droit d'être accueillies. Est-ce donc si
difficile de comprendre que, dans de telles circonstances, celte
municipalité tant calomniée dut renfermer les plus généreux citoyens?
Là étaient ces hommes que la bassesse monarchique dédaigne, parce
qu'ils n'ont que des âmes fortes et sublimes; là nous avons vu, et chez
les citoyens, et chez les magistrats nouveaux, des traits d'héroïsme,
que l'incivisme et l'imposture s'efforceront en vain de ravir à
l'histoire.
Les intrigues disparaissent avec les passions qui les ont enfantées.
Les grandes actions et les grands caractères restent seuls. Nous
ignorons les noms des vils factieux qui assaillaient de pierres Caton
dans la tribune du peuple romain, et les regards de la postérité ne se
reposent que sur l'image sacrée de ce grand homme.
Voulez-vous juger le conseil général révolutionnaire de la commune de
Paris? Placez-vous au sein de cette immortelle révolution qui l'a créé,
et dont vous êtes vous-mêmes l'ouvrage.
On vous entretient sans cesse, depuis votre réunion, d'intrigants qui
s'étaient introduits dans ce corps. Je sais qu'il en existait, en
effet, quelques-uns; et qui, plus que moi, a le droit de s'en plaindre?
Ils sont au nombre de mes ennemis; et d'ailleurs quel corps si pur et
si peu nombreux fut absolument exempt de ce fléau?
On vous dénonce éternellement quelques actes répréhensibles imputés à
des individus. J'ignore ces faits; je ne les nie, ni ne les crois; car
j'ai entendu trop de calomnies pour croire aux dénonciations qui
partent de la même source et qui toutes portent l'empreinte de
l'affectation ou de la fureur.
Je ne vous observerai pas même que l'homme de ce conseil général, qu'on
est le plus jaloux de compromettre, échappe nécessairement à ces
traits; je ne m'abaisserai pas jusqu'à observer que je n'ai jamais été
chargé d'aucune espèce de commission, ni ne me suis mêlé en aucune
manière d'aucune opération particulière, que je n'ai jamais présidé un
seul instant la commune, que jamais je n'ai eu la moindre relation avec
le Comité de surveillance tant calomnié; car, tout compensé, je
consentirais volontiers à me charger de tout le bien et de tout le mal
attribué à ce corps, que l'on a si souvent attaqué dans la vue de
m'inculper personnellement.
On lui reproche des arrestations qu'on appelle arbitraires, quoique
aucune n'ait été faite sans un interrogatoire.
Quand le consul de Rome eut étouffé la conspiration de Catilina,
Clodius l'accusa d'avoir violé les lois. Quand le consul rendit compte
au peuple de son administration, il jura qu'il avait sauvé la patrie,
et le peuple applaudit. J'ai vu à cette barre tels citoyens qui ne sont
pas des Clodius, mais qui, quelque temps avant la révolution du 10
août, avaient eu la prudence de se réfugier à Rouen, dénoncer
emphatiquement la conduite du conseil de la commune de Paris. Des
arrestations illégales? Est-ce donc le code criminel à la main qu'il
faut apprécier les précautions salutaires qu'exige le salut public,
dans les temps de crise amenés par l'impuissance même des lois? Que ne
nous reprochez-vous aussi d'avoir brisé illégalement les plumes
mercenaires, dont le métier était de propager l'imposture et de
blasphémer contre la liberté? Que n'instituez-vous une commission pour
recueillir les plaintes des écrivains aristocratiques et royalistes?
Que ne nous reprochez-vous d'avoir consigné tous les conspirateurs aux
portes de cette grande cité? Que ne nous reprochez-vous d'avoir désarmé
les citoyens suspects? d'avoir écarté de nos assemblées, où nous
délibérions sur le salut public, les ennemis reconnus de la Révolution?
Que ne faites-vous le procès à la fois, et à la municipalité, et à
l'assemblée électorale, et aux sections de Paris, et aux assemblées
primaires même des cantons, et à tous ceux qui nous ont imités? Car
toutes ces choses-là étaient illégales, aussi illégales que la
révolution, que la chute du trône et de la Bastille, aussi illégales
que la liberté elle-même?
Mais que dis-je? Ce que je présentais comme une hypothèse absurde n'est
qu'une réalité très certaine. On nous a accusés, en effet, de tout
cela, et de bien d'autres choses encore. Ne nous a-t-on pas accusés
d'avoir envoyé, de concert avec le conseil exécutif, des commissaires
dans plusieurs départements, pour propager nos principes, et les
déterminer à s'unir aux Parisiens contre l'ennemi commun?
Quelle idée s'est-on donc formée de la dernière révolution? La chute du
trône paraissait-elle si facile avant le succès? Ne s'agissait-il que
de faire un coup de main aux Tuileries? Ne fallait-il pas anéantir dans
toute la France le parti des tyrans, et par conséquent communiquer à
tous les départements la commotion salutaire qui venait d'électriser
Paris? Et comment ce soin pouvait-il ne pas regarder ces mêmes
magistrats qui avaient appelé le peuple à l'insurrection? Il s'agissait
du salut public; il y allait de leurs tètes, et on leur a fait un crime
d'avoir envoyé des commissaires aux autres communes, pour les engager à
avouer, à consolider leur ouvrage! Que dis-je? La calomnie a poursuivi
ces commissaires eux-mêmes! Quelques-uns ont été jetés dans les fers.
Le feuillantisme et l'ignorance ont calculé le degré de chaleur de leur
style; ils ont mesuré toutes leurs démarches avec le compas
constitutionnel, pour trouver le prétexte de travestir les
missionnaires de la révolution en incendiaires, en ennemis de l'ordre
public. A peine les circonstances qui avaient enchaîné les ennemis du
peuple ont-elles cessé, les mêmes corps administratifs, tous les hommes
qui conspiraient contre lui, sont venus les calomnier devant la
Convention nationale elle-même. Citoyens, vouliez-vous une révolution
sans révolution? Quel est cet esprit de persécution qui est venu
reviser, pour ainsi dire, celle qui a brisé nos fers? Mais comment
peut-on soumettre à un jugement certain les effets que peuvent
entraîner ces grandes commotions? Qui peut, après coup, marquer le
point précis où devaient se briser les flots de l'insurrection
populaire? A ce prix, quel peuple pourrait jamais secouer le joug du
despotisme? Car s'il est vrai qu'une grande nation ne peut se lever par
un mouvement simultané, et que la tyrannie ne peut être frappée que par
la portion des citoyens qui est plus près d'elle, comment ceux-ci
oseront-ils l'attaquer, si, après la victoire, les délégués, venant des
parties éloignées de l'Etat, peuvent les rendre responsables de la
durée ou de la violence de la tourmente politique qui a sauvé la
patrie? Ils doivent être regardés comme fondés de procuration tacite
pour la société tout entière. Les Français amis de la liberté, réunis à
Paris au mois d'août dernier, ont agi à ce titre au nom de tous les
départements; il faut les approuver ou les désavouer tout à fait. Leur
faire un crime de quelques désordres apparents ou réels, inséparables
d'une grande secousse, ce serait les punir de leur dévouement. Ils
auraient droit de dire à leurs juges: Si vous désavouez les moyens que
nous avons employés pour vaincre, laissez-nous les fruits de la
victoire; reprenez votre constitution et toutes vos lois anciennes,
mais restituez-nous le prix de nos sacrifices et de nos combats;
rendez-nous nos concitoyens, nos frères, nos enfants qui sont morts
pour la cause commune. Citoyens, le peuple qui vous a envoyés a tout
ratifié. Votre présence ici en est la preuve; il ne vous a pas chargés
de porter l'oeil sévère de l'inquisition sur les faits qui tiennent à
l'insurrection, mais de cimenter par les lois justes la liberté qu'elle
lui a rendue. L'univers, la postérité ne verra dans ces événements que
leur cause sacrée et leur sublime résultat; vous devez les voir comme
elle. Vous devez les juger, non en juges de paix, mais en hommes d'Etat
et en législateurs du monde. Et ne pensez pas que j'aie invoqué ces
principes éternels parce que nous avons besoin de couvrir d'un voile
quelques actions répréhensibles. Non, nous n'avons point failli, j'en
jure par le trône renversé, et par la république qui s'élève.
On vous a parlé bien souvent des événements du 2 septembre; c'est le
sujet auquel j'étais le plus impatient d'arriver, et je le traiterai
d'une manière absolument désintéressée.
J'ai observé qu'arrivé à cette partie de son discours, M. Louvet
lui-même a généralisé d'une manière très vague l'accusation dirigée
auparavant contre moi personnellement; il n'en est pas moins certain
que la calomnie a travaillé dans l'ombre. Ceux qui ont dit que j'avais
eu la moindre part aux événements dont je parle sont des hommes ou
excessivement crédules, ou excessivement pervers. Quant à l'homme qui,
comptant sur le succès de la diffamation dont il avait d'avance arrangé
tout le plan, a cru pouvoir alors imprimer impunément que je les avais
dirigés, je me contenterai de l'abandonner au remords, si le remords ne
supposait une âme. Je dirai, pour ceux que l'imposture a pu égarer,
qu'avant l'époque où ces événements sont arrivés, j'avais cessé de
fréquenter le conseil général de la commune; l'assemblée électorale
dont j'étais membre avait commencé ses séances; que je n'ai appris ce
qui se passait dans les prisons que par le bruit public, et plus tard
que la plus grande partie des citoyens, car j'étais habituellement chez
moi ou dans les lieux où mes fonctions publiques m'appelaient. Quant au
conseil général de la commune, il est certain, aux yeux de tout homme
impartial, que, loin de provoquer les événements du 2 septembre, il a
fait ce qui était en son pouvoir pour les empêcher. Si vous demandez
pourquoi il ne les a point empêchés, je vais vous le dire. Pour se
former une idée juste de ces faits, il faut chercher la vérité, non
dans les écrits ou dans les discours calomnieux qui les ont dénaturés,
mais dans l'histoire de la dernière révolution.
Si vous avez pensé que le mouvement imprimé aux esprits par
l'insurrection du mois d'août était entièrement expiré au commencement
de septembre, vous vous êtes trompés; et ceux qui ont cherché à vous
persuader qu'il n'y avait aucune analogie entre l'une et l'autre de ces
deux époques ont feint de ne connaître ni les faits, ni le coeur humain.
La journée du 10 août avait été signalée par un grand combat, dont
beaucoup de patriotes et beaucoup de soldats suisses avaient été les
victimes. Les plus grands conspirateurs furent dérobés à la colère du
peuple victorieux, qui avait consenti à les remettre entre les mains
d'un nouveau tribunal. Mais le peuple était déterminé à exiger leur
punition. Cependant, après avoir condamné trois ou quatre coupables
subalternes, le tribunal criminel se reposa. Montmorin avait été
absous; Depoix, et plusieurs conspirateurs de cette importance, avaient
été frauduleusement remis en liberté; de grandes prévarications, en ce
genre, avaient transpiré; et de nouvelles preuves de la conspiration de
la cour se développaient chaque jour; presque tous les patriotes qui
avaient été blessés au château des Tuileries mouraient dans les bras de
leurs frères parisiens; on déposa sur le bureau de la commune des
balles mâchées, extraites du corps de plusieurs Marseillais et
plusieurs autres fédérés; l'indignation était dans tous les coeurs.
Cependant une cause nouvelle, et beaucoup plus importante, acheva de
porter la fermentation à son comble. Un grand nombre de citoyens
avaient pensé que la journée du 10 rompait les fils des conspirations
royales; ils regardaient la guerre comme terminée, quand tout à coup la
nouvelle se répand dans Paris que Longwy a été livré, que Verdun a été
livré, et qu'à la tête d'une armée de 100.000 hommes, Brunswick
s'avance vers Paris: aucune place forte ne nous séparait des ennemis.
Notre armée divisée, presque détruite par les trahisons de Lafayette,
manquait de tout. Il fallait songer à la fois à trouver des armes, des
effets de campement, des vivres et des hommes. Le danger était grand,
il paraissait plus grand encore. Danton se présente à l'Assemblée
législative, lui peint vivement les périls et les ressources, la porte
à prendre quelques mesures vigoureuses, et donne une grande impulsion à
l'opinion publique; il se rend à la maison commune, et invite la
municipalité à faire sonner le tocsin; le conseil général de la commune
sent que la patrie ne peut être sauvée que par les prodiges que
l'enthousiasme de la liberté peut seul enfanter, et qu'il faut que
Paris tout entier s'ébranle pour courir au-devant des Prussiens; il
fait sonner le tocsin, pour avertir tous les citoyens de courir aux
armes; il leur en procure par tous les moyens qui sont en son pouvoir;
le canon d'alarme tonnait on même temps; en un instant 40.000 hommes
sont armés, équipés, rassemblés, et marchent vers Châlons... Au milieu
de ce mouvement universel, l'approche des ennemis étrangers réveille le
sentiment d'indignation et de vengeance qui couvait dans les coeurs
contre tes traîtres qui les avaient appelés. Avant d'abandonner leurs
foyers, leurs femmes et leurs enfants, les citoyens, les vainqueurs des
Tuileries veulent la punition des conspirateurs, qui leur avait été
souvent promise; on court aux prisons... Les magistrats pouvaient-ils
arrêter le peuple? Car c'était un mouvement populaire, et non, comme on
l'a ridiculement supposé, la sédition partielle de quelques scélérats
payés pour assassiner leurs semblables; et s'il n'en eût pas été ainsi,
comment le peuple ne l'aurait-il pas empêché? Comment la garde
nationale, comment les fédérés n'auraient-ils fait aucun mouvement pour
s'y opposer? Les fédérés eux-mêmes étaient là en grand nombre. On
connaît les vaines réquisitions du commandant de la garde nationale; on
connaît les vains efforts des commissaires de l'Assemblée législative
qui furent envoyés aux prisons.
J'ai entendu quelques personnes me dire froidement que la municipalité
devait proclamer la loi martiale. La loi martiale à l'approche de
l'ennemi! La loi martiale, après la journée du 10! La loi martiale pour
les complices du tyran détrôné contre le peuple! Que pouvaient les
magistrats contre la volonté déterminée d'un peuple indigné, qui
opposait à leurs discours, et le souvenir de sa victoire, et le
dévouement avec lequel il allait se précipiter au devant des Prussiens,
et qui reprochait aux lois mêmes la longue impunité des traîtres qui
déchiraient le sein de leur patrie; ne pouvant les déterminer à se
reposer sur les tribunaux du soin de leur punition, les officiers
municipaux les engagèrent à suivre des formes nécessaires, dont le but
était de ne pas confondre, avec les coupables qu'ils voulaient punir,
les citoyens détenus pour des causes étrangères à la conspiration du 10
août; et ce sont les officiers municipaux qui ont exercé ce ministère,
le seul service que les circonstances permettaient de rendre à
l'humanité, qu'on vous a présentés comme des brigands sanguinaires.
Le zèle le plus ardent pour l'exécution des lois ne peut justifier ni
l'exagération, ni la calomnie; or, je pourrais citer ici, contre les
déclamations de M. Louvet, un témoignage non suspect: c'est celui du
ministre de l'Intérieur, qui, en blâmant les exécutions populaires en
général, n'a pas craint de parler de l'esprit de prudence et de justice
que le peuple (c'est son expression) avait montré dans cette conduite
illégale; que dis-je? je pourrais citer, on faveur du conseil général
de la commune, M. Louvet lui-même, qui commençait l'une de ses affiches
de _La Sentinelle_ par ces mots: "Honneur au conseil général de la
commune, il a fait sonner le tocsin, il a sauvé la patrie..." C'était
alors le temps des élections.
On assure qu'un innocent a péri; on s'est plu à en exagérer le nombre:
mais un seul c'est beaucoup trop sans doute; citoyens, pleurez cette
méprise cruelle, nous l'avons pleurée dès longtemps; c'était un bon
citoyen; c'était donc l'un de nos amis. Pleurez même les victimes
coupables réservées à la vengeance des lois, qui ont tombé sous le
glaive de la justice populaire; mais que votre douleur ait un terme
comme toutes les choses humaines.
Gardons quelques larmes pour des calamités plus touchantes. Pleurez
cent mille patriotes immolés par la tyrannie; pleurez nos citoyens
expirants sous leurs toits embrasés, et les fils des citoyens massacrés
au berceau ou dans les bras de leurs mères. N'avez-vous pas aussi des
frères, des enfants, des épouses à venger? La famille des législateurs
français, c'est la patrie; c'est le genre humain tout entier, moins les
tyrans et leurs complices. Pleurez donc, pleurez l'humanité abattue
sous leur joug odieux. Mais consolez-vous, si, imposant silence à
toutes les viles passions, vous voulez assurer le bonheur de votre
pays, et préparer celui du monde. Consolez-vous, si vous voulez
rappeler sur la terre l'égalité et la justice exilées, et tarir, par
des lois justes, la source des crimes et des malheurs de vos semblables.
La sensibilité qui gémit presque exclusivement pour les ennemis de la
liberté m'est suspecte. Cessez d'agiter sous mes yeux la robe sanglante
du tyran, ou je croirai que vous voulez remettre Rome dans ses fers. En
voyant ces peintures pathétiques des Lamballe, des Montmorin, de la
consternation des mauvais citoyens, et ces déclamations furieuses
contre des hommes connus sous des rapports tout à fait opposés,
n'avez-vous pas cru lire un manifeste de Brunswick ou de Condé?
Calomniateurs éternels, voulez-vous donc venger le despotisme?
Voulez-vous flétrir le berceau de la république? Voulez-vous déshonorer
aux yeux de l'Europe la révolution qui l'a enfantée, et fournir des
armes à tous les ennemis de la liberté? Amour de l'humanité, vraiment
admirable, qui tend à cimenter la misère et la servitude des peuples,
et qui cache le désir barbare de se baigner dans le sang des patriotes!
A ces terribles tableaux, mon accusateur a lié le projet qu'il me
supposait d'avilir le corps législatif, qui, disait-il, _était
continuellement tourmenté, méconnu, outragé par un insolent démagogue
qui venait à sa barre lui ordonner des décrets_.
Espèce de figure oratoire, par laquelle M. Louvet a travesti deux
pétitions que je fus chargé de présenter à l'Assemblée législative, au
nom du conseil général de la commune, relativement à la création du
nouveau département de Paris. Avilir le corps législatif! Quelle
chétive idée vous étiez-vous donc formée de sa dignité? Apprenez qu'une
assemblée où réside la majesté du peuple français ne peut être avilie,
même par ses propres oeuvres. Quand elle s'élève à la hauteur de sa
mission sublime, comment concevez-vous qu'elle puisse être avilie par
les discours insensés d'un insolent démagogue? Elle ne peut pas plus
l'être que la divinité ne peut être dégradée par les blasphèmes de
l'impie; pas plus que l'éclat de l'astre qui anime la nature ne peut
être terni par les clameurs des hordes sauvages de l'Asie.
Si des membres d'une assemblée auguste, oubliant leur existence comme
représentants d'un grand peuple, pour ne se souvenir que de leur mince
existence comme individus, sacrifiaient les grands intérêts de
l'humanité à leur méprisable orgueil ou à leur lâche ambition, ils ne
parviendraient pas même, par cet excès de bassesse, à avilir la
représentation nationale; ils ne réussiraient qu'à s'avilir eux-mêmes.
Mais, puisqu'il faut qu'au mois de novembre 1792, je rende compte à la
Convention nationale de ce que j'ai dit le 12 ou 13 août, je vais le
faire. Pour apprécier ce chef d'accusation, il faut connaître quel
était le motif de la démarche de la commune auprès du corps législatif.